Note de lecture de l’ouvrage d'Hadrien Clouet, « De quoi les jours fériés sont-ils le nom ? », Paris, Éditions Le Bord de l'eau, 2025[0].
Hadrien Clouet est sociologue et député de la France insoumise depuis 2022. Il est chercheur associé au CERTOP (Université Toulouse-Jean Jaurès), au Centre de Sociologie des Organisations (Sciences Po) ainsi qu’au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (CNAM). Il est spécialisé dans la sociologie du travail et l’étude de l’action publique. Il est co-responsable du département de sociologie de l’Institut La Boétie. Il a notamment publié « Emplois non pourvus : une offensive contre le salariat[1] » (2022) et coécrit « Chômeurs, vos papiers[2] ! » (2023).
De quoi les jours fériés sont-ils le nom ? À l’été 2025, le gouvernement Bayrou a annoncé vouloir supprimer 2 jours fériés pour économiser 4,2 milliards d’euros et redresser les comptes publics. Dans ce court ouvrage, Hadrien Clouet explique que cette proposition n’est pas simplement une provocation isolée et anecdotique du macronisme. Elle s’inscrit dans la lutte de longue date que mène le capitalisme contre le temps libre des travailleurs et des travailleuses. Symbole du « travailler plus pour gagner moins » de la droite néolibérale, elle est aujourd’hui au cœur de l’offensive conservatrice contre les conquis sociaux.
Pour mieux comprendre cette opération, Hadrien Clouet remonte le fil de la longue histoire des jours fériés en France et des luttes sociales qui ont mené à leur instauration malgré l’hostilité du patronat.
Il démontre ensuite comment la suppression de 2 jours fériés proposée par les macronistes vise en réalité à diminuer le salaire réel des travailleurs au profit du capital, un objectif central pour les néolibéraux.
Il revient enfin sur les vertus sociales du temps libéré pour la société, en décrivant les formes d’activité et de sociabilité que permettent les jours fériés.
Ce livre déconstruit minutieusement les nombreux poncifs néolibéraux sur la question du temps de travail et propose au contraire une lecture politique de la mise en place des jours fériés. Ce faisant, il la donne à voir cette pour ce qu’elle est : une lutte de classes.
1 -Les jours fériés : du temps libre gagné par les travailleurs contre les élites patronales et politiques
Les premiers jours fériés apparaissent dans notre histoire avec l’instauration de la République. Il s’agit alors de souder le peuple autour de moments importants de la construction nationale, comme la proclamation de la IIe République le 24 février, après l’abdication du roi Louis-Philippe Ier.
C’est ensuite sous la IIIe République que naissent la plupart des jours fériés que l’on connaît aujourd’hui : le 14 juillet, bien sûr, mais aussi les lundis de Pâques et de Pentecôte rendus fériés par la loi du 8 mars 1886. Surprenamment, la demande n’émanait pas des instances religieuses mais des banques et des chambres de commerces, pour des raisons purement commerciales et financières[3]. Malgré cela, la résistance patronale se met rapidement en place, notamment dans le secteur de l’industrie. Beaucoup d’employeurs refusent d’octroyer ces jours fériés à leurs employés. Les procès verbaux pour « violation de jours fériés légaux » se multiplient partout sur le territoire. C’est seulement grâce à la mobilisation des syndicats, associations et autres organismes publics que les salariés pourront bénéficier effectivement de ces droits.
Cet affrontement de classe est encore plus marqué dans le cas du Premier Mai, journée internationale des travailleurs, rendu férié par la mobilisation consciente de la classe ouvrière.
Dès 1889, le congrès socialiste de Paris exige de proclamer ce jour férié. Les mairies socialistes puis communistes vont ensuite progressivement le mettre en place pour leurs propres services municipaux et défendre sa généralisation à l’ensemble du pays, en demandant un vote de la chambre des députés.
Après son instrumentalisation par le régime de Vichy – qui le transforme en « Jour du Travail » – le Premier Mai est inscrit dans le marbre à la Libération par les forces de la résistance. Le 1er mai 1946 est le premier chômé à salaire constant.
En 1947, le gouvernement pérennise la disposition pour tous les premiers mai à venir, et la loi du 29 avril 1948 précise les modalités de cette généralisation.
Ancienne affiche de la CGT pour le 1er Mai
🔴 L’instauration du 8 Mai férié a elle aussi été le fruit d’un long combat.
Au lendemain de la guerre, l’État ne souhaite pas reconnaître la spécificité de la victoire du 8 mai 1945 contre le nazisme, trop marquée politiquement par la résistance antifasciste et communiste. Alors que le 11 Novembre est rendu férié dès 1922 en hommage aux morts de la Première Guerre mondiale, le jour de la capitulation allemande devra attendre 1953 – et des années de mobilisations communistes et gaullistes – avant de devenir un jour férié.
🔴 Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Dans les années qui suivent, le 8 Mai férié sera régulièrement supprimé puis rétabli – pour des raisons à la fois politiques et économiques. En 1959, De Gaulle décale la commémoration nationale au deuxième dimanche de mai, avec les mêmes justifications que celle d’un François Bayrou aujourd’hui : de trop nombreux ponts tueraient la productivité nationale… S’ensuivent plusieurs années de va-et-vient.
En 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing abroge tout simplement la commémoration officielle de la victoire sur le nazisme, au nom de l’amitié franco-allemande.
En 1979, le Sénat vote son rétablissement comme jour férié, avant qu’il ne redevienne définitivement un jour férié et chômé sous la présidence de François Mitterrand.
Avec six évolutions en un demi-siècle, le 8 Mai symbolise à lui seul le caractère profondément politique et polarisant des jours fériés.
2 -L’offensive macroniste contre les jours fériés : une extorsion du salaire pour les poches du capital Derrière la justification budgétaire du Gouvernement – « Il faut sauver les finances publiques » – la suppression des jours fériés cache en réalité un autre objectif :diminuer les salaires réels et accroître les profits privés. En supprimant des jours fériés, l’État entend se faire de l’argent sur le dos du travail gratuit des salariés, tout en taxant une une partie du revenu de l’entreprise en contrepartie de ce surcroît d’activité. Or, cette contribution patronale n’est pas fléchée. On ne sait donc même pas où ira le fruit de notre travail gratuit : « Va-t-on travailler gratuitement pour financer les engagements présidentiels en matière de Défense nationale à 5 % du produit intérieur brut, dans une logique farfelue voulant que l’on indexe nos crédits militaires sur le niveau de richesse du pays ? Va-t-on abdiquer le droit au repos pour passer commande auprès du complexe militaro-industriel nord-américain ? » (p. 33).
🔴 C’est un retournement de la logique de la Sécurité sociale, explique Hadrien Clouet. Depuis 1946, le développement de la protection sociale reposait sur une hausse continue des cotisations qui augmentait ses recettes. La Sécurité sociale ne s’est jamais appuyée sur la réduction de la rémunération du travail : au contraire, son fonctionnement repose sur la hausse des salaires. Or,aujourd’hui, les macronistes veulent renverser cette logique et lier le destin de la Sécurité sociale au développement du travail gratuit, en imposant l’idée que les comptes de la Sécurité sociale seraient minés par une trop forte rémunération du travail. Ils créent ainsi une opposition factice entre salariés et assurés, alors que le principe de la protection sociale est justement de lier leur sort.
🔴 Mais combien vaut cette manœuvre idéologique ? Pas beaucoup, visiblement. L’ancien Premier ministre François Bayrou estime à 4,2 milliards d’euros le gain de la suppression de deux jours fériés. Et encore, « le chiffre a été inventé sur un coin de table », avance Hadrien Clouet, et se fonde sur un calcul très incertain. En réalité, les recettes supplémentaires de la suppression d’un jour férié gravitent plutôt autour d’1,5 milliard d’euros, selon l’OFCE. Donc environ 3 milliards pour deux jours.
🔴 À titre de comparaison :
la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) a coûté 4,5 milliards d’euros, soit 3 jours fériés.
La suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises : 5 milliards, soit plus de 3 jours fériés.
La mise en place de la flat tax : 4 milliards, soit 2,5 jours fériés.
Autrement dit, rétablir l’ISF, la CVAE et l’imposition mobilière nous rapporterait 9 jours fériés !Par ailleurs, les gains économiques attendus liés au regain d’activité productif sont illusoires : dans un contexte d’austérité sans précédent, la consommation populaire est largement en berne.
🔴 Ceux qui vont s’enrichir de cette mesure, ce sont donc les capitalistes. En faisant appel aux fondamentaux marxistes, Hadrien Clouet nous rappelle le principe du salaire : c’est la rémunération versée en échange de la location d’une force de travail pour un temps donné. Ainsi, « lorsque l’on loue sa force de travail plus longtemps, mais à salaire constant, il est évident que le prix de cette force de travail a baissé. ». Or c’est précisément l’objectif de la suppression des jours fériés. Travailler 2 jours de plus sans hausse de salaire, cela revient à perdre environ 1 % de rémunération annuelle, voire davantage pour les salariés disposant d’un accord de branche et qui bénéficiaient d’une majoration pour leur travail en jour férié.
Le gouvernement cherche donc à augmenter le temps de travail par tous les moyens. Sa dernière invention en date : la monétisation de la cinquième semaine de congés payés. Autrement dit, il s’agit d’offrir aux salariés la possibilité d’abandonner leur semaine de congé contre une rémunération supplémentaire.Jours fériés, congés payés, retraite… : l’offensive néolibérale pour rogner sur le temps libre restant est générale.
3 -Le temps libéré, ferment d’une société de l’intérêt général La suppression des jours fériés est non seulement antisociale et inutile économiquement, elle est aussi nuisible aux activités solidaires et collectives de notre société. L’extension continue de la sphère marchande étouffe les vertus sociales et politiques du temps libre, explique Hadrien Clouet.
Aujourd’hui, le jour férié n’est plus nécessairement un grand rassemblement national commémoratif. L’usage du temps libre et du divertissement est plus fragmenté, plus divers que dans le passé.Mais les jours fériés continuent de jouer un rôle de « synchronisation collective des temps non lucratifs ». Certes, une fraction non négligeable de salariés continuent de travailler les jours fériés, et il est difficile de savoir exactement combien d’entre eux chôment ces jours fériés. Mais l’enquête Emploi de l’INSEE montrent tout de même qu’en présence d’un jour férié, le temps de travail hebdomadaire général baisse de 31 %. Les jours fériés demeurent une expérience de masse.
🔴 Mais que font réellement les travailleurs et travailleuses lors des jours fériés ? Comment profitent-ils de ce temps extraordinairement extirpé du quotidien marchandisé et à quelles fins ? C’est d’abord un temps où le repos devient possible, lui qui est continuellement réduit car il représente un obstacle à l’accumulation capitaliste à court terme.Le repos du jour férié est un acte informel de résistance explique Hadrien Clouet : un temps qui échappe à la tutelle patronale et aux cadences toujours plus effrénées du travail.Le temps libéré par le jour férié est aussi une occasion de travailler autrement, d’effectuer ce que l’anthropologue Florence Weber appelle le « travail d’à-côté » : bricolage, réparation, entretien…
🔴 Mais le temps libre des jours fériés permet plus que cela : il est aussi le temps du collectif, des loisirs partagées et des sociabilités. Pendant les jours fériés, le temps passé entre amis augmente de 20 minutes par rapport au reste du temps ! Ils renforcent les liens sociaux et les relations informelles au sein de la communauté, et notamment l’aide et la solidarité envers les plus vulnérables (rendre visite aux personnes âgées, donner du temps à une association…). Bref, les jours fériés sont souvent le temps de l’organisation collective, sociale, culturelle, politique, en dehors du rythme quotidien si empêchant. Ils sont donc le ferment d’une société de l’intérêt général. Les supprimer au nom de l’équilibre budgétaire, c’est avoir une basse idée de nos existences collectives, affirme Hadrien Clouet.
Il conclut en proposant non seulement de défendre nos onze jours fériés pour toutes les raisons évoquées, mais aussi d’en instaurer de nouveaux. Le propre du puissant est de dicter le temps du dominé, écrit Clouet. Renverser l’ordre des choses, c’est donc reconquérir ce temps à ceux qui le volent tout au long de nos existences. C’est la tâche de gauche de rupture si elle prend le pouvoir, qui pourrait alors instaurer de nouveaux jours fériés d’utilité publique qui symbolisent les conquêtes sociales du peuple et les grands moments de son histoire. Par exemple, le 24 février pour la mémoire de l’abolition de l’esclavage par le République, et le 18 mars, en mémoire de la Commune de Paris.
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Informations sur l’auteur :
Sociologue spécialiste de la protection sociale à l’université de Toulouse – Jean Jaurès, Hadrien Clouet est député La France Insoumise depuis 2022. Co-responsable du secteur Programme du mouvement, il conduit la bataille des idées à l’Assemblée nationale, pour subordonner notre système économique aux besoins humains.
[3] Il s’agissait de s’harmoniser avec les places boursières européennes qui n’ouvraient pas ces jours-là, et de faciliter les constats de non-paiement d’un chèque dont l’échéance tombait les lundis de Pâques et de Pentecôte.
Le Premier mai ou journée internationale des travailleurs (en anglais : International Workers' Day, IWD), ou encore journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs est une journée de lutte du mouvement ouvrier instaurée par la IIe Internationale[0] en 1889, comme journée annuelle de grève pour la réduction du temps de travail à une journée de huit heures. Cette revendication est satisfaite lors de l'entre-deux-guerres dans la plupart des pays européens industrialisés.
La fête du Premier mai devient alors une journée de célébration des combats des travailleurs et des travailleuses.
Elle est célébrée dans la plupart des pays du monde et est souvent un jour férié ; le 1er mai est l’occasion d’importantes manifestations du mouvement ouvrier.
L’heureuse idée d’utiliser la célébration d’une journée de repos prolétarienne comme un moyen d’obtenir la journée de travail de 8 heures[1], est née tout d’abord en Australie.
Les travailleurs y décidèrent en 1856 d’organiser une journée d’arrêt total du travail, avec des réunions et des distractions, afin de manifester pour la journée de 8 heures. La date de cette manifestation devait être le 21 avril. Au début, les travailleurs australiens avaient prévu cela uniquement pour l’année 1856. Mais cette première manifestation eut une telle répercussion sur les masses prolétariennes d’Australie, les stimulant et les amenant à de nouvelles campagnes, qu’il fut décidé de renouveler cette manifestation tous les ans.
De fait :
qu’est-ce qui pourrait donner aux travailleurs plus de courage et plus de confiance dans leurs propres forces qu’un blocage du travail massif qu’ils ont décidé eux-mêmes ?
qu’est-ce qui pourrait donner plus de courage aux esclaves éternels des usines et des ateliers que le rassemblement de leurs propres troupes ?
Donc, l’idée d’une fête prolétarienne fût rapidement acceptée et, d’Australie, commença à se répandre à d’autres pays jusqu’à conquérir l’ensemble du prolétariat du monde.
🔴 Les premiers à suivre l’exemple des australiens furent les états-uniens.
En 1886 ils décidèrent que le 1er mai serait une journée universelle d’arrêt du travail[2]. Ce jour-là, 200 000 d’entre eux quittèrent leur travail et revendiquèrent la journée de 8 heures. Plus tard, la police et le harcèlement légal empêchèrent pendant des années les travailleurs de renouveler des manifestations de cette ampleur. Cependant, en 1888 ils renouvelèrent leur décision en prévoyant que la prochaine manifestation serait le 1er mai 1890.
Entre temps, le mouvement ouvrier en Europe s’était renforcé et animé.
La plus forte expression de ce mouvement intervint au Congrès de l’Internationale Ouvrière en 1892. A ce Congrès, constitué de 400 délégués, il fût décidé que la journée de 8 heures devait être la première revendication. Sur ce, le délégué des syndicats français, le travailleur Lavigne3 de Bordeaux, proposa que cette revendication s’exprime dans tous les pays par un arrêt de travail universel. Le délégué des travailleurs américains attira l’attention sur la décision de ses camarades de faire grève le 1er mai 1890, et le Congrès arrêta pour cette date la fête prolétarienne universelle.
À cette occasion, comme trente ans plus tôt en Australie, les travailleurs pensaient véritablement à une seule manifestation. Le Congrès décida que les travailleurs de tous les pays manifesteraient ensemble pour la journée de 8 heures le 1er mai 1890. Personne ne parla de la répétition de la journée sans travail pour les années suivantes. Naturellement, personne ne pouvait prévoir le succès brillant que cette idée allait remporter et la vitesse à laquelle elle serait adoptée par les classes laborieuses. Cependant, ce fût suffisant de manifester le 1er mai une seule fois pour que tout le monde comprenne que le 1er mai devait être une institution annuelle et pérenne.
Le 1er mai revendiquait l’instauration de la journée de 8 heures.
Mais même après que ce but fût atteint, le 1er mai ne fût pas abandonné. Aussi longtemps que la lutte des travailleurs contre la bourgeoisie et les classes dominantes continuera, aussi longtemps que toutes les revendications ne seront pas satisfaites, le 1er mai sera l’expression annuelle de ces revendications. Et, quand des jours meilleurs se lèveront, quand la classe ouvrière du monde aura gagné sa délivrance, alors aussi l’humanité fêtera probablement le 1er mai, en l’honneur des luttes acharnées et des nombreuses souffrances du passé.
Dans un immeuble anonyme de Paris, Pierre-Yves Bocquet a consulté les archives de la Caisse des Dépôts et Consignations. Les découvertes qu'il y a faites sont consternantes.
Pierre-Yves Bocquet est directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME). Il a été en 2014 le conseiller mémoire de François Hollande, alors président de la République. Cela fait des années qu’il s’intéresse au sujet de la double dette d’Haïti. Il a raconté pour le « Nouvel Obs », sa dernière découverte aux archives de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC)
Le reliquat de l’argent d’Haïti était allé dans les caisses du Trésor public français : voilà ce que disaient les quelques notes, vieilles de plus d’un siècle, que je tenais entre les mains. C’est donc cela, que ressentent les chercheurs en histoire quand ils font une découverte ?
Tressaillir, en ouvrant une chemise en papier de couleur, en sortir la liasse de vieux papiers jaunis qu’elle contient, parcourir les lignes qu’ont tracées des gens morts depuis longtemps et, tout à coup, y lire ce qu’on est venu chercher : la pièce manquante du puzzle, celle qui révèle le sens de l’image incomplète, la clé de l’énigme irrésolue.
Le récit d’une découverte Je suis dans un immeuble anonyme du quai Anatole-France, à Paris, dans une petite pièce sans fenêtre d’un bâtiment de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), l’institution vénérable qui, depuis plus de deux cents ans, effectue les missions financières de confiance de l’Etat français. Pour le meilleur – la Sécurité sociale est en partie née dans les livres de la Caisse, qui géra quelques-uns des premiers systèmes de retraites publiques dès le XIXe siècle – et pour le pire – quand une ancienne puissance coloniale, défaite par ceux qu’elle avait réduits en esclavage, rançonna pendant des décennies le petit Etat qu’ils s’étaient donné. Et aspirant sa richesse avec cette constance et cette efficacité qui font la réputation des administrations françaises lorsqu’il est question d’argent.
Je suis dans cette petite pièce sans fenêtre car je suis venu y consulter les traces écrites de l’une des plus grandes injustices de l’histoire : l’indemnité faramineuse que la France du roi Charles X a imposée en 1825 à la République d’Haïti, son ancienne colonie alors appelée Saint-Domingue, pour reconnaître son indépendance, qu’elle avait pourtant gagnée vingt et un ans plus tôt au terme d’une guerre coloniale sanglante contre les troupes que Napoléon Bonaparte y avait envoyées.
Des boîtes pleines de notes et de procès-verbaux
Cette indemnité, d’un montant de 150 millions de francs-or (ramenés en 1838 à 90 millions de francs-or), représentait plusieurs années de la production nationale de la jeune république – essentiellement le café cultivé par une population formée par les anciens esclaves émancipés et leurs descendants. Cette somme exorbitante était destinée à leurs anciens maîtres, ces riches propriétaires terriens de l’Ancien Régime, dont beaucoup n’avaient même jamais mis les pieds à Saint-Domingue, qui avaient vu leur fortune s’évanouir quand les esclaves qui en faisaient le prix (que vaut une plantation sans personne pour la cultiver ?) se sont révoltés et ont brisé les chaînes du système qui les opprimait.
Je suis dans cette petite pièce sans fenêtre car je suis venu y toucher du doigt la réalité de cette « rançon », que la CDC a gérée avec son efficacité coutumière pendant un siècle exactement ; et je suis venu y chercher une réponse à une de ces questions que je me pose depuis des années, sans avoir trouvé de réponses complètes et définitives dans les articles et ouvrages que j’ai lus :
puisque Haïti a payé intégralement la somme que la France lui avait imposée, cet argent a-t-il été totalement dépensé ?
Et s’il est resté un écart entre les sommes perçues – jusqu’en 1888 – et les sommes distribuées aux descendants des anciens colons (car en 1888 ces derniers étaient tous morts depuis longtemps), où est allée cette différence ?
Qui en a bénéficié ?
A-t-il été restitué « aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue » à qui, selon les termes de l’ordonnance de Charles X, ces millions avaient été extorqués, ou d’autres s’en sont-ils enrichis ?
Pénétrer dans les archives de la CDC pour trouver une réponse à ces questions, c’était pour moi, pour la première fois de ma vie, faire un travail d’historien. Je peux dire que je suis né dans l’histoire, fils de deux professeurs d’histoire-géographie, ayant grandi dans une maison remplie de livres d’histoire, dans une région pleine de lieux de mémoire (champs de bataille, monuments aux morts, forteresses, musées), dans une famille où mes parents, qui avaient connu la Seconde Guerre mondiale, nous ont élevés, mon frère et moi, dans les récits de leurs souvenirs de cette période qui fut la plus effrayante de leur vie. Mais, après avoir quitté Sciences-Po, c’est la carrière de haut fonctionnaire que j’ai embrassée, dans le secteur social, pendant laquelle j’ai inspecté, évalué, administré en tant qu’inspecteur général des affaires sociales.
Et puis, un jour, j’ai retrouvé professionnellement l’histoire, celle qui se fait et celle qu’étudient les historiens, lorsque je suis devenu en 2014 conseiller mémoire du président de la République François Hollande ; et je travaille aujourd’hui à sa transmission, dans une institution mémorielle que j’ai aidée à créer, sous la présidence de l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.
C’est dans ce cadre que je me suis intéressé à l’indemnité d’Haïti de 1825, parce que cette année 2025 en marquera le deuxième centenaire. Depuis plusieurs années, j’ai donc cherché à comprendre cette histoire passablement embrouillée, comme le sont toujours les histoires postcoloniales mal dénouées.
Un point m’a plus particulièrement intéressé, sans doute parce qu’il m’a rappelé le genre de questions sur lesquelles j’ai eu à travailler comme inspecteur général des affaires sociales : la façon dont la CDC avait géré le recouvrement de cette indemnité, et de l’emprunt que Haïti avait souscrit en 1825 pour en payer la première annuité – ce qu’on a appelé la « double dette » d’Haïti, jusque dans les livres de comptes de la Caisse où cette étrange appellation a subsisté jusqu’en 1925.
C’est cela que je suis venu regarder, dans la petite pièce aveugle du quai Anatole-France : les traces concrètes, matérielles, de ce grand transfert de richesses qui a duré pendant trois quarts de siècle, depuis les Caraïbes jusqu’à Paris. Et les traces étaient bien là, devant mes yeux, dans ces boîtes pleines de notes, de procès-verbaux, de documents divers qui tout à coup prenaient sens et se mirent à me parler, à mesure que je les parcourais, avec d’infinies précautions pour ne pas les déchirer.
Des caisses cerclées de fer, remplies de pièces d’or et d’argent Ils me racontaient une histoire qui me faisait penser (dans sa matérialité et non dans sa signification) à cette séquence au début de « Casino » de Martin Scorsese où l’on voyait l’argent liquide circuler de la chambre forte du casino à Las Vegas à l’arrière-boutique d’une épicerie italienne de Kansas City, passer d’une caisse à un sac, d’un sac à un coffre, d’un coffre à une mallette transportée ensuite à pied, en voiture, en avion.
L’histoire que racontaient les papiers de la Caisse des Dépôts remplaçait les billets verts par des monnaies d’or et d’argent de toute la Caraïbe, piastres, doublons espagnols ou colombiens, aigles américains, qu’on avait rassemblées à Port-au-Prince ou Cap-Haïtien, chargées dans des caisses cerclées de fer, embarquées dans un bateau français, déchargées et pesées à Brest sous la surveillance du receveur général des finances, transportées jusqu’aux locaux de la Caisse des Dépôts, rue de Lille dans le 6e arrondissement, à deux pas de là où j’étais, où les caisses étaient de nouveau pesées, puis descellées en présence de responsables de la Caisse et du gouvernement français.
Les pièces étaient alors comptées, en plusieurs jours car il y en avait parfois des centaines de milliers, puis dûment enregistrées sur un bordereau, comme l’un de ceux que j’ai en main et sur lequel la plume d’un agent avait noté le poids des caisses (1 968 kilogrammes pour la livraison de mai 1841) et le nombre des monnaies qu’elles contenaient (85 961 pièces d’or).
Restait ensuite à convertir ces piles de pièces d’or étrangères en bons francs français pour payer aux pauvres colons esclavagistes ce qu’on leur avait promis : ce serait chose faite après une mise en vente dans les locaux de la CDC dont la tenue était annoncée par voie d’affiches, dont les archives de la Caisse avaient conservé quelques exemplaires, vieux de près de deux cents ans. Sur l’un d’entre eux, on lisait que, dans ces opérations, le gouvernement d’Haïti était représenté par Jacques Laffitte, sans doute le financier français le plus célèbre de cette première moitié du XIXe siècle, qui avait été banquier, gouverneur de la Banque de France et même ministres des Finances au début du règne de Louis-Philippe.
Ce que l’affiche ne dit pas, c’est à quoi pensait le financier en voyant passer ces pièces d’or venues de l’autre côté de la mer tandis qu’on les mettait à l’encan.
Pensait-il aux paysans haïtiens dont chacune de ces pièces représentait un peu de la sueur qu’ils avaient versée pour gagner cette somme qu’ils ne toucheraient jamais ?
A l’absurdité de ces transports d’argent à travers l’océan pour enrichir des gens en France qui n’avaient plus aucun lien avec Haïti depuis des décennies ?
Ou juste à sa propre situation, lui qui avait cru faire une bonne affaire en prêtant son argent à Haïti et qui se retrouvait près de vingt ans plus tard à devoir compter des pièces d’or pour espérer un jour être remboursé ?
Les papiers de la CDC ne disent rien de tout cela. Ils racontent par contre comment, de décennie en décennie, il y a toujours eu des agents pour compter, vérifier, recompter et noter d’une belle écriture à la plume combien d’argent Haïti devait encore payer pour solder sa double dette.
A partir de 1847, les caisses de pièces de monnaies ont cessé d’arriver jusqu’à la rue de Lille ; transférer des tonnes d’or dans un bateau français à Port-au-Prince créait chaque année des émotions en Haïti, et les deux gouvernements décidèrent de mettre en place un système plus simple basé sur des traites à payer, qui permettait à la Caisse des Dépôts de récupérer les sommes dues directement auprès des clients français d’Haïti, sans obliger à cette manutention douloureuse pour le jeune Etat pauvre et fragile…
Une belle mécanique parfaitement rodée Et c’est ainsi que, en France, les gouvernements et les régimes pouvaient passer, cela ne remettait jamais en cause la méticulosité de la Caisse qui savait toujours dire, quarante ans, cinquante ans, soixante ans après l’ordonnance de 1825, combien le malheureux peuple haïtien devait encore aux anciens colons esclavagistes d’avant 1789 et à leurs ayants droit de plus en plus lointains et anonymes…
🔴 Il n’y eut que la Commune de Paris pour ébranler cette belle efficacité, car une partie des archives de la Caisse était partie en fumée lors des grands incendies de la Semaine sanglante. Les flammes avaient notamment détruit les registres sur lesquels étaient notés les noms des bénéficiaires des titres que la CDC avait émis en 1840 quand, pour simplifier la gestion de l’indemnité, une loi l’avait transformée en titres au porteur similaires à une obligation de l’Etat haïtien (à cette différence près que, de cet emprunt d’Etat-là, le gouvernement d’Haïti n’avait rien touché). Les agents de la CDC étaient donc dans l’incapacité de savoir à qui était allé l’argent d’Haïti avant 1870, et à qui la Caisse devait encore des sommes.
🔴 Mais il aurait fallu bien plus que cela pour arrêter cette belle mécanique désormais parfaitement rodée. Dans les archives de la CDC, on trouve en effet des notes des années 1870, 1880 et 1890, un siècle après le déclenchement de la révolution haïtienne, qui calculaient avec la plus grande précision combien Haïti devait encore à la France – à la France républicaine, non plus à la France réactionnaire de la Restauration –, sur les différents aspects de sa double dette : les indemnités restant à régler aux ayants droit des anciens colons, le capital et les intérêts du prêt de 1825 et même, à partir de 1873, des pénalités de retard, que la France a imposées et obtenues d’Haïti, à hauteur de plus de 5 millions de francs au total, prélevés sur les paiements effectués jusqu’en 1888 par le gouvernement d’Haïti.
Il faudra néanmoins que le ministère français des Affaires étrangères informe la CDC en 1893 que, après avoir conduit une mission à Port-au-Prince, il considérait que la double dette d’Haïti était éteinte pour que la CDC en donne acte au gouvernement haïtien, auquel elle continuait de réclamer des sommes.
Tout cela était écrit dans les papiers conservés dans les boîtes rangées dans la petite pièce aveugle du quai Anatole-France.
Il restait néanmoins un mystère : une fois les sommes encaissées, inscrites dans les livres de la Caisse, elles devaient être distribuées.
Mais il fallait pour cela les réclamer : cela était-il encore le cas à la fin du XIXe siècle, cent ans après la révolution qui avait balayé la société coloniale esclavagiste de Saint-Domingue ?
Les papiers de la Caisse montraient que oui : des personnes se manifestaient toujours à la suite des avis de versement que la CDC faisait paraître au « Journal officiel » et dans diverses publications suivies, sans doute, par les notaires et rentiers français qui étaient les seuls à se souvenir encore à cette époque de l’indemnité de Saint-Domingue et de l’emprunt de 1825. Et, oui, il y eut bien un reliquat entre les sommes versées par Haïti et la somme des montants réclamés par les indemnitaires. Pas très élevé : entre 600 000 francs et 1,2 million de francs au début du XXe siècle, soit entre 0,5 % à 1 % des 112 millions de francs que Haïti avait versés pour sa double dette, entre 1825 et 1888.
Quand le Trésor public s’enrichit
C’était la réponse que j’étais venu chercher dans la petite pièce aveugle du quai Anatole-France. Elle était dans une chemise à la couleur verte passée, classée dans un gros dossier baptisé « Prescription trentenaire », qui contenait les notes de la CDC à propos de l’application de la loi de 1895 qui définissait la position à prendre sur les dépôts et sommes consignés depuis plus de trente ans et qui n’avaient fait l’objet d’aucun mouvement dans cette période. Les notes montraient que les services de la Caisse n’avaient aucun doute sur l’applicabilité de ce texte aux sommes qu’elle conservait au titre de la double dette d’Haïti : ce solde devait revenir au Trésor public français.
🔴 Dès 1893, après confirmation que le gouvernement d’Haïti avait bien réglé tout ce qu’il devait depuis 1825 et 1838, lorsque les sommes résiduelles liées à la double dette furent réunies sur une seule ligne dans le bilan de la Caisse, un calendrier avait été défini :
les sommes liées à l’indemnité, issues des derniers paiements d’Haïti à ce titre opérés en 1878, seraient frappées par la déchéance trentenaire en 1908 ;
celles relatives à l’emprunt, dont les dernières opérations avaient eu lieu en 1893, le seraient en 1923.
🔴 Et c’est bien ce que racontaient les notes que je consultais ce jour-là, extraites de la chemise à la couleur vert passé : en 1907 et 1908, la CDC et le ministre des Finances de l’époque (Joseph Caillaux) avaient échangé des courriers à propos du montant élevé des sommes reversées par la Caisse au Trésor Public au titre de la déchéance trentenaire, et la Caisse avait expliqué que ce montant était lié à la déchéance du montant résiduel du compte de l’indemnité de Saint-Domingue : près de 600 000 francs de dépôts, augmentés de trente ans d’intérêts représentant 800 000 francs, et 600 000 francs de consignations plus anciennes, soit un total de 2 millions de francs, qui auraient été alors versés à l’Etat français.
🔴 J’ai demandé à l’archiviste de la CDC qui m’avait ouvert les dossiers de regarder s’il pouvait trouver la trace de ce versement ; ses recherches se sont avérées pour le moment infructueuses. Mais j’ai bien retrouvé la trace de la diminution du montant de la ligne « Fonds affectés au règlement de la double dette du gouvernement d’Haïti » dans le bilan de la CDC pour 1907, de 564 47, 37 francs à 29 000 francs. Et en 1924, on trouve bien un versement ultime de 13 000 francs sur cette même ligne, après lequel elle a totalement disparu des livres de Caisse des Dépôts et Consignations, qui aura ainsi géré la double dette d’Haïti pendant exactement un siècle.
Que nous apprennent tous ces mouvements bien techniques ? Tout d’abord, que les archives peuvent encore parler. Certaines historiennes (Gusti-Klara Gaillard-Pourchet et Frédérique Beauvois) ont évoqué la déchéance trentenaire dans leurs travaux très précieux sur la double dette. Mais je n’avais jamais vu d’évaluation chiffrée de son application, ou cela m’aura échappé : et si cet article permet de mieux diffuser des travaux aujourd’hui méconnus, j’en serais très heureux. La CDC elle-même ne s’est pas penchée sur cette question, sur laquelle elle est pourtant régulièrement interpellée. En 1966, lorsqu’elle a célébré son 150e anniversaire en publiant un luxueux livre d’histoire signé du journaliste économique Roger Priouret, un chapitre entier est consacré à sa gestion de la double dette d’Haïti, mais rien n’est dit de la clôture de cette histoire.
Le point pourrait sembler anecdotique : il ne l’est pas, car il montre que, à la fin de l’histoire, c’est le Trésor public français qui s’est enrichi du reliquat de la double dette d’Haïti. Cette somme qui n’avait pas été versée aux ayants droit des colons auxquels elle était exclusivement destinée n’a pas été rendue à Haïti. Il n’en a même jamais été question, dans aucun des documents que j’ai consultés. Pendant un siècle, l’Etat français n’avait cessé de rappeler qu’il n’était pas partie à ces opérations, qui ne concernaient que d’une part les anciens colons et leurs ayants droit et d’autre part l’Etat haïtien. Mais lorsqu’il a fallu décider du sort du trop-versé par Haïti, personne n’a songé que cette somme appartenait aux habitants d’Haïti, selon les termes mêmes de l’ordonnance de Charles X. Elle est allée couvrir les dépenses courantes de l’Etat français, où elle a disparu définitivement.
Deux millions de francs de 1907 représentent en valeur actuelle exactement 9 133 220, 62 €. Quoi que l’on pense de la légitimité des demandes de restitution des montants injustement extorqués à Haïti par la France au titre de la double dette de 1825, cette somme-là appartient incontestablement au peuple haïtien et devrait lui être rendue. Ce n’est pas le seul geste que la France devrait faire à l’égard d’Haïti, si elle se décide à reconnaître enfin le caractère injuste de l’ordonnance de 1825. Mais celui-là pourrait être le premier.
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Interpellé sur la double dette coloniale d'Haïti, le 17 avril 2025, E. Macron appuie sur le bouton " Commission d'historiens " après avoir, 6 mois plus tôt, traité les responsables haïtiens " d'être complètement cons ".
Emmanuel Macron reconnaît une " injustice initiale " mais évite les réparations. Le président français Emmanuel Macron a reconnu, ce jeudi, une " forme d'injustice initiale " concernant la dette imposée par la France à Haïti en 1825 pour la reconnaissance de son indépendance[0].
L’Afrique se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, coincée entre des crises internes, une évolution des rapports de force internationaux et le lent délitement de l’ordre politique post-libéral. Sur l’ensemble du continent, les partis au pouvoir qui ont autrefois acquis une légitimité en tant que forces de libération nationale perdent peu à peu leur emprise ; pourtant, l’offre gouvernementale alternative de l’opposition reste fragmentée et peu convaincante.
Les élections mozambicaines de 2024 sont l’un des exemples les plus frappants de ce déclin, le parti au pouvoir, le Frelimo, ayant proclamé sa victoire dans le prolongement d’un scrutin largement dénoncé comme frauduleux. Le chef de l’opposition, Venâncio Mondlane, se présentait sous la bannière du nouveau parti Podemos. Il a accusé le gouvernement d’avoir orchestré une manipulation électorale massive après que des comptages parallèles des voix eurent fait apparaître qu’il avait en réalité gagné. Le parti au pouvoir a répondu aux manifestations de masse par une répression violente[1]. Cela s’inscrit dans une tendance à la répression de la dissidence politique par des moyens de plus en plus autoritaires.
🔴 L’illégitimité croissante de ces gouvernements issus de l’après-guerre de libération ne se limite pas au Mozambique.
En Afrique du Sud, l’ANC[0] a perdu sa majorité absolue pour la première fois depuis 1994, ne recueillant qu’environ 40 % des voix aux élections de 2024. Après des décennies de domination politique, le parti se retrouve désormais dans une coalition précaire et extrêmement fragile avec l’Alliance démocratique (DA), son rival de longue date. Cela a contraint l’ANC à adopter une position gouvernementale plus centriste, limitant sa capacité à poursuivre les politiques que sa base traditionnelle pouvait attendre.
Alors que certains au sein de l’ANC considèrent cette coalition comme un compromis nécessaire pour maintenir la stabilité, d’autres y voient une trahison de la mission historique du parti, en particulier compte tenu de l’orientation politique néolibérale de la DA. Les conséquences de cette entente restent incertaines : la coalition durera-t-elle, provoquera-t-elle une nouvelle fracture au sein de l’ANC ou donnera-t-elle naissance à des mouvements d’opposition plus forts en dehors du processus électoral traditionnel ?
Le déclin de l’ANC s’inscrit dans une tendance plus large en Afrique australe.
Au Zimbabwe, le Zanu-PF reste bien ancré grâce à la répression plutôt qu’au soutien populaire, s’appuyant sur le pouvoir judiciaire et la commission électorale pour écarter toute concurrence sérieuse de l’opposition.
Parallèlement, le Swapo namibien et le BDP botswanais ont tous deux fait face à des défis électoraux sans précédent (le BDP ayant perdu une élection pour la première fois depuis l’indépendance), ce qui montre que même les partis au pouvoir autrefois stables ne sont plus assurés de victoires faciles.
Le délitement de ces mouvements suggère que les références à la lutte de libération, autrefois si efficaces, ne suffisent plus pour asseoir leur légitimité au pouvoir.
Conflit L'affaiblissement de ces gouvernements se déroule sur fond d'aggravation des conflits et d'instabilité ailleurs sur le continent.
Darfour devenu une calamité humanitaire, une crise des droits humains
Le Soudan :reste enfermé dans une guerre dévastatrice entre les forces armées soudanaises (SAF) et les forces paramilitaires de soutien rapide (RSF) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti »[2]. Il s’agit d’un conflit qui a déplacé des millions de personnes tout en s’internationalisant de plus en plus, l’Égypte et les Émirats arabes unis soutenant des camps opposés. La guerre a non seulement aggravé l'effondrement économique du Soudan, mais menace également la stabilité régionale, avec des retombées au Tchad, au Soudan du Sud et en Éthiopie.
La République démocratique du Congo (RDC) : continue de lutter contre les insurrections armées, en particulier la résurgence du M23, dont le soutien du Rwanda a exacerbé les tensions régionales[3]. Les accusations d’ingérence transfrontalière mettent encore plus à rude épreuve les relations diplomatiques.
Ces crises ne sont pas isolées : elles reflètent un échec plus profond de la gouvernance à travers l'Afrique, où l'État est souvent incapable de résoudre les griefs sociaux et économiques sans recourir à la violence.
L'effet Trump
En plus de ces crises, l’Afrique est également confrontée à un ordre international en pleine mutation. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a déjà commencé à remodeler les relations entre les États-Unis et l’Afrique. On observe un mouvement vers une approche plus axée sur les transactions et un regain d’intérêt pour la sécurité au détriment du développement. L’une des premières mesures importantes de Trump en matière de politique étrangère a été de réduire considérablement l’aide étrangère, de démanteler l’USAID et de couper les financements de grands programmes dans le domaine de la santé, dont le PEPFAR[4]. Des millions de personnes se sont ainsi retrouvées privées d’accès au traitement du VIH et à d’autres services essentiels.
Les pays où les systèmes de santé sont déjà très en difficulté ont été les plus touchés, ce qui a exacerbé les crises de santé publique et pourrait avoir des effets déstabilisateurs à long terme. La justification de ces coupes budgétaires par l’actuelle administration s’enracine dans son principe général « America First »[5]. L’aide étrangère y est considérée comme une dépense inutile plutôt que comme un investissement stratégique dans la stabilité.
🔴 Et cela a coïncidé avec un durcissement de la politique américaine en matière d’immigration.
L’actuelle administration envisage une suppression généralisée des visas qui pourrait affecter des dizaines de pays africains, limitant les déplacements des étudiants, des travailleurs et des touristes. Cette politique rappelle les restrictions aux déplacements imposées par Trump lors de son premier mandat. Elle traduit un isolationnisme croissant des États-Unis vis-à-vis de l’Afrique, le continent étant davantage considéré comme un risque en matière de sécurité et de migration que comme un partenaire diplomatique ou économique.
Trump et l'Afrique du Sud L'hostilité de l'administration à l'égard de l'Afrique du Sud a été particulièrement frappante. Trump a expulsé l’ambassadeur sud-africain et imposé des sanctions. C'était en réponse aux politiques d'expropriation des terres de Pretoria et à ses positions de politique étrangère, en particulier ses efforts pour tenir Israël responsable de son génocide à Gaza[6]. L'administration marque cette sympathie pour le Hamas et l'Iran.
Ces mesures punitives reflètent l'inconfort plus large de l'administration à l'égard des gouvernements qui contestent l'hégémonie américaine, en particulier ceux au sein des BRICS. En présentant les positions politiques de l'Afrique du Sud comme “ anti-américaines, ” Trump a effectivement rompu l'une des relations diplomatiques les plus importantes entre les États-Unis et une puissance africaine. Cela joue également dans l'accent plus large mis par son administration sur le privilège des États de droite alignés sur les autoritaires tout en isolant les gouvernements perçus comme étant de gauche ou indépendants.
Les ressources des États-Unis, de la Chine et de l’Afrique
Dans le même temps, l’administration Trump poursuit un autre type d’engagement avec d’autres États africains, notamment dans le secteur des ressources. L'administration négocie actuellement un accord minerais contre sécurité avec la RDC[7]. Ils offrent une assistance militaire en échange d'un accès exclusif aux minéraux critiques, essentiels pour les industries américaines avancées, en particulier dans les domaines de la technologie et de la défense. L’accord accorderait aux entreprises américaines un contrôle étendu sur le cobalt et d’autres minéraux essentiels. Cela reflète un changement dans la stratégie américaine, passant de l’aide au développement à l’extraction économique directe ([NDLR : idem avec l'Ukraine[8]).
🔴 L'administration affirme que ce partenariat contribuera à stabiliser la RDC en fournissant une assistance en matière de sécurité.
Les critiques préviennent qu’il risque d’approfondir la dynamique néocoloniale en donnant la priorité à l’extraction des ressources plutôt qu’au véritable développement économique.
🔴 Dans le même temps, l'approche de la Chine à l'égard de l'Afrique change également.
Pendant deux décennies, Pékin a été le partenaire économique dominant du continent[9], finançant les infrastructures et le commerce à une échelle inégalée par aucune autre puissance extérieure[10]. Cependant, avec le ralentissement de l'économie intérieure de la Chine, sa volonté d'accorder des prêts à grande échelle aux gouvernements africains a diminué. Des pays comme la Zambie et le Kenya, lourdement endettés envers la Chine, ont déjà ressenti la pression de la stratégie de prêt recalibrée de Pékin. L’époque où la Chine offrait un crédit facile pour de grands projets d’infrastructure touche peut-être à sa fin, laissant les États africains dans une position précaire. De nombreux gouvernements, ayant structuré leur économie autour de la poursuite des investissements chinois, ont désormais du mal à s’adapter à cette nouvelle réalité. Ce changement laisse à l’Afrique moins d’options de financement extérieur, dans la mesure où les institutions financières occidentales ont également durci les conditions de prêt, en particulier pour les pays lourdement endettés.
Une nouvelle politique possible ? Pour les gouvernements africains, ces évolutions soulèvent des questions difficiles sur la stratégie politique et économique.
Le déclin des mouvements de libération nationale n’a pas encore abouti à l’émergence d’alternatives progressistes viables.
Les partis d’opposition de la région ont largement adopté des modèles de gouvernance néolibéraux plutôt que d’articuler de nouvelles visions de transformation économique.
Au lieu d’un changement décisif vers le renouveau démocratique, une grande partie du continent semble osciller entre une répression accrue de l’État et une opposition fragmentée.
De nombreux partis d’opposition, bien que critiquant ouvertement les gouvernements au pouvoir, n’ont pas réussi à proposer des programmes économiques qui rompent avec le paradigme néolibéral dominant.
Cela signifie que, même lorsque les partis au pouvoir sont confrontés à un déclin électoral, rien n’indique que leurs remplaçants modifieraient fondamentalement le paysage politique ou économique.
Même si les mouvements enracinés dans les luttes syndicales et populaires continuent de promouvoir le changement, leur capacité à remettre en question les structures de pouvoir bien établies reste incertaine. La faiblesse des alternatives de gauche en Afrique reflète aujourd’hui des tendances mondiales plus larges, où les forces socialistes et sociales-démocrates ont eu du mal à se réaffirmer dans un monde façonné par le capital financier et le pouvoir des entreprises.
🔴 Cependant, certains signes indiquent que cela pourrait changer.
Sur tout le continent, des appels croissants à la souveraineté économique, des demandes en faveur de programmes de protection sociale plus solides et une résistance accrue aux diktats financiers extérieurs se multiplient[11]. Si ces luttes se fondent en formations politiques plus cohérentes, elles pourraient constituer la base d’un nouveau type de politique qui romprait à la fois avec les échecs des partis post-libération et avec les limites des forces d’opposition libérales.
🔴 L’ordre politique post-libération en Afrique s’effondre, mais la suite est loin d’être claire.
L’érosion de la légitimité du parti au pouvoir ne s’est pas encore traduite par une transformation systémique significative. Dans de nombreux cas, cela a simplement ouvert la porte à de nouvelles formes de manœuvres d’élite. En ce moment de transition, la véritable bataille ne porte pas seulement sur les élections mais sur la nature même de l'État, la gouvernance économique, et la place de l'Afrique dans un ordre mondial en mutation rapide.
Jusqu'à ce que des alternatives émergent qui remettent en question la dépendance du continent à l'égard de la finance mondiale, de l'extraction des ressources et d'une croissance tirée par la dette, l'Afrique restera enfermée dans des cycles d'instabilité, avec ou sans les anciens mouvements de libération à la barre.
[5] America First fait référence à une théorie politique populiste aux États-Unis qui met l'accent sur la notion fondamentale de « prioriser l'Amérique », ce qui implique généralement d'ignorer les affaires mondiales et de se concentrer uniquement sur la politique intérieure aux États-Unis. Source : Wikipédia
L’historien Christophe Lafaye a pu recenser 440 opérations françaises impliquant l’utilisation d’armes chimiques en Algérie, principalement dans les montagnes de Kabylie et des Aurés. « Mais il y en a eu beaucoup plus, et sur tout le territoire algérien », affirme-t-il, estimant qu’il y a eu au total entre 5.000 et 10.000 actions de ce type, « offensives » lorsque des combattants y étaient cachés, ou pour les empêcher de s’y établir[0].
" Algérie, sections armes spéciales ", tel est le titre du documentaire réalisé par Claire Billet, mis en image et en son par Olivier Jobard, diffusé en ce moment sur le site internet de France TV[1]. La France a utilisé des armes chimiques létales, interdites par le protocole de Genève de 1925, dans sa guerre contre le Front de libération nationale (FLN) en Algérie de 1956 à 1962. Elle avait pourtant été la première des 135 nations à signer l’accord contre ces armes, abondamment utilisées pendant la Première Guerre mondiale.
Il devait être diffusé dimanche 16 mars au soir sur France 5, mais a été déprogrammé. Cette décision a créé une polémique[5], alors que les tensions diplomatiques entre la France et l’Algérie sont fortes.
Ce documentaire présente pour la première fois – en s’appuyant sur des témoignages, des archives publiques accessibles et privées, en France et en Algérie – l’étendue de la guerre chimique menée par la France coloniale en Algérie entre 1956 et 1962. Les conséquences de l’usage des gaz toxiques sont encore perceptibles de nos jours par les populations algériennes. Entretien croisé avec Claire Billet, la réalisatrice du film, et Christophe Lafaye, dont les travaux historiques ont nourri l’enquête.
Sources :Fabrice Riceputihistorien, chercheur associé à l’Institut d’histoire du temps présent |
Mediapart :Quelle est l’origine de ce film documentaire ?
Claire Billet :Ce film a pu exister d’une guerre à une autre. L’historien Christophe Lafaye et moi avons en commun l’expérience de l’Afghanistan. J’étais correspondante de presse durant six ans là-bas et je concentre depuis plus d’une décennie mon travail sur les conséquences des guerres et des conflits. Ça faisait longtemps que je voulais travailler sur la mémoire de la guerre d’indépendance algérienne. Et en 2020, j’ai spontanément appelé Christophe Lafaye. Il faisait des recherches inédites sur l’usage des armes chimiques par l’armée française durant la guerre d’Algérie. En particulier dans les grottes et les lieux souterrains.
Ça me semblait fou qu’un tel pan de notre histoire soit inconnu, soixante ans plus tard. C’est inacceptable pour moi que l’histoire ne soit pas écrite et pas dite. En existait-il des traces ? À l’Ecpad [Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense – ndlr], le service des archives audiovisuelles de l’armée, les agents m’ont aidée dans mes recherches. Ils étaient bienveillants mais démunis : quelques photos et quelques films existent, sans informations précises. Durant la guerre d’Algérie, tout ce qui touchait aux armes chimiques avait été gardé hors du champ des caméras militaires : les masques, les combinaisons, les munitions et les opérations chimiques n’ont pas été filmés.
En fouillant le Net et les archives filmiques, je me suis aperçue qu’avant de réaliser " Ascenseur pour l’échafaud ", le cinéaste Louis Malle s’est rendu en Algérie pour un projet de fiction adapté du roman " La Grotte " de Georges Buis, qui raconte une bataille souterraine. Dans les archives du cinéaste, conservées à la Cinémathèque française, je n’ai retrouvé aucune bobine. Volker Schlöndorff [réalisateur du Faussaire – ndlr] était assistant du réalisateur à l’époque et il m’a transmis ses notes : ils ont filmé mais on ne sait pas où sont les bobines.
Louis Malle n’a jamais fait son film. Dans un de ses carnets de repérage, un nom de famille avait été griffonné : celui d’un ancien combattant que l’historien Christophe Lafaye a rencontré, parmi de nombreux autres. Il témoigne dans le film aujourd’hui. En fouillant le Net, un nouveau nom d’ancien combattant français est apparu car il avait édité un recueil à compte d’auteur où il évoquait l’usage d’armes chimiques. Il m’a dit qu’il n’avait jamais parlé de la guerre et que personne ne lui avait posé de questions. Il est aussi dans le film.
🔴 Je voulais faire parler leurs mémoires.
En France, nous sommes partis à la rencontre des derniers anciens combattants qui acceptaient de s’exprimer publiquement. Ces hommes nous ont ouvert leurs archives réchappées de la censure. La revue XXI et Léna Mauger nous ont soutenus à l’époque. Et France TV a acheté le film. Grâce aux maisons de production française et algérienne Solent et Thala Films, nous avons pu organiser le tournage en Algérie.
Nous sommes partis à la recherche des derniers témoins et victimes de cette guerre chimique. Nous nous sommes appuyés sur des localisations d’opérations de ce gaz toxique, le CN2D, celles que Christophe Lafaye a réussi à recenser, celles mentionnées par nos personnages, et aussi sur des articles de la presse algérienne. Le périple aurait pu nous conduire dans toutes les régions montagneuses d’Algérie. Nous avons choisi de nous concentrer sur la Haute-Kabylie et les Aurès.
Mediapart :Pourquoi parler de ce sujet si tardivement, plus de soixante ans après la fin de la guerre d’indépendance algérienne ? Christophe Lafaye : Cela fait maintenant plus de vingt ans que les historiennes et les historiens qui travaillent sur cette guerre coloniale en ont fait ressortir les violences spécifiques. Les chercheurs universitaires ont parlé de la torture, des massacres de populations, des viols, des exécutions sommaires, des disparitions, des déplacements de populations, etc. Mais la guerre chimique est un sujet qui est passé relativement inaperçu.
J’ai découvert ce sujet lors de la réalisation de ma thèse. Je travaillais sur l’armée française en Afghanistan, qui réutilisait des retours d’expérience d’Algérie pour son entraînement.
En 2011, j’ai suivi la préparation opérationnelle de sapeurs spécialisés, qui mettaient en œuvre certaines techniques de combats souterrains développées en Algérie. Les moyens chimiques étaient absents car la France avait ratifié le traité sur l’interdiction des armes chimiques en 1993. Néanmoins, j’ai découvert l’existence des sections « armes spéciales » qui ont opéré de 1956 jusqu’à la fin de la guerre.
Quatre ans plus tard, j’ai rencontré par hasard à Besançon Yves Cargnino, un ancien combattant d’une de ces sections qui, du fait de son service, a subi de graves dommages aux poumons. Nous avons réalisé des entretiens et il m’a présenté d’autres anciens combattants.
🔴 Les premiers à avoir rompu le silence en France sont les anciens combattants qui ont publié des témoignages, le plus souvent à compte d’auteur.
Mais les historiens ne s’en sont pas saisis à l’époque. Ensuite, il faut savoir que les archives sur la guerre d’Algérie ont été ouvertes en 2012 avant d’être refermées en 2019. En 2021, j’ai décidé que la guerre chimique en Algérie serait le sujet de mon mémoire d’habilitation à diriger les recherches. Il fallait lever le voile sur cette histoire et stimuler de nouvelles recherches en France et en Algérie.
Mediapart :Pourquoi la France a-t-elle mené cette guerre chimique, et peut-on estimer le nombre de morts ? Christophe Lafaye :En 1956, la France est confrontée à une montée en puissance de l’Armée de libération nationale (ALN) et à un problème tactique : l’utilisation par les résistants des grottes et des souterrains, qui leur donne l’avantage en cas d’assaut. Pour le résoudre, l’état-major des armes spéciales expérimente le recours aux armes chimiques.
Dans le film, nous détaillons toutes les étapes : depuis l’expérimentation à partir de 1956, à son autorisation politique par le gouvernement français, suivie du développement sauvage des unités de sections armes spéciales et de sa rationalisation en 1959 jusqu’à la fin de la guerre. L’objectif de ces unités était double.
D’abord offensif : gazer avec du CN2D des grottes occupées afin de pousser les rebelles à en sortir. S’ils n’évacuaient pas, ils mouraient asphyxiés.
Et préventif : contaminer régulièrement les grottes inoccupées pour rendre leur usage impossible.
🔴 J’estime entre 5 000 et 10 000 le nombre de combattants algériens tués par armes chimiques.
Grotte de Ghar Ouchetouh
Par ailleurs, les Algériens ont un usage ancestral de ces grottes, elles ont toujours servi de lieu refuge. Il n’y avait donc pas que des combattants qui s’y dissimulaient. Comme ce fut le cas à Ghar Ouchetouh les 22 et 23 mars 1959[2], où 118 habitants ont été tués par intoxication. Par la suite, des membres de ces unités spéciales sont morts des suites de l’usage de ce gaz. Yves Cargnino en témoigne avec force dans le documentaire : « On a tué par les gaz et ça me tue encore maintenant.[3] »
Mediapart : Qui a pris la décision d’emploi de ces armes chimiques ? Christophe Lafaye : Il y a une convergence de points de vue entre les hommes politiques de cette époque et le haut commandement militaire. À la demande de l’état-major de la 10e région militaire (RM), l’état-major du commandement des armes spéciales (CAS) est invité à fournir une étude pour déterminer comment ces armes peuvent répondre à un certain nombre de problèmes tactiques. La demande est transmise au général Charles Ailleret, chef du CAS.
🔴 Une lettre retrouvée à Vincennes indique que le ministère des armées a encadré l’usage de ces armes chimiques
Il y est mentionné : « Sur les propositions du Commandement des Armes Spéciales faites pour répondre à des demandes du Général commandant la 10e région militaire [le général Henri Lorillot] […], certains procédés chimiques pourront être employés au cours des opérations en Algérie. »
Une arme chimique est une arme utilisant au moins un produit chimique toxique pour les êtres humains. Cette lettre autorise leur utilisation. « Ces procédés ne devront mettre en œuvre que des produits normalement utilisés dans les différents pays pour le maintien de l’ordre, c’est-à-dire limités à l’utilisation du bromoacétate d’éthyle, de la chloroacétophénone et de la diphénylaminochlorarsine ou de corps possédant des propriétés très voisines. » ;
Le ministre conclut prudemment : « Ils ne devront être employés qu’à des concentrations telles qu’elles ne puissent entraîner aucune conséquence grave pour des individus soumis momentanément à leurs effets. » ;
Le général Lorillot accuse réception de cette lettre le 21 mai 1956 en reprenant mot pour mot son contenu et en y ajoutant cette précision : « Ces corps [chimiques] ne devraient être employés qu’à des doses qui ne soient pas susceptibles d’entraîner de conséquences physiologiques […], sauf si [les individus] s’obstinaient volontairement à y séjourner pendant de longs délais. » Les essais en cours durant l’année 1956 ont sûrement dû déjà laisser transparaître la létalité des gaz.
Ces documents confirment les informations données par le colonel Olivier Lion : « Les “sections de grotte” utilisèrent des projectiles chargés de lacrymogènes pour neutraliser les occupants de refuges souterrains. » Mais devant la faible persistance des agents chimiques lacrymogènes classiques pour empêcher la réutilisation des grottes, le gaz CN2D est élaboré. Son utilité opérationnelle est due à son extrême agressivité pour mettre hors de combat les individus à l’intérieur des cavités mais aussi à sa persistance. De multiples vecteurs de diffusion (grenades, chandelles, roquettes, bombes, etc.) sont mis au point.
Mediapart : Quels gaz ont été utilisés et quels étaient leurs effets ? Christophe Lafaye : Le CN2D est un composé de gaz CN (chloroacétophénone) et de DM (adamsite) dérivé de l’arsenic. Un autre composé servait à transporter les particules de gaz très profondément dans l’organisme. C’est la combinaison de ces éléments fortement dosés qui aboutit à la création d’un gaz qui peut rapidement se révéler mortel en milieu clos.
Certaines archives laissent aussi apparaître la possible utilisation d’autres gaz toxiques. Mais en l’état actuel des sources accessibles en France et en Algérie, il est difficile de confirmer ces soupçons.
Mediapart : Qui utilisait ces gaz toxiques en opérations ? Christophe Lafaye :À la fin de l’année 1956, la France décide de constituer des unités spécialisées. Il y a d’abord la création de la batterie armes spéciales (BAS) du 411e régiment d’artillerie antiaérienne. Entre 1957 et 1959, 119 équipes de grottes ont été mises sur pied et entraînées par la BAS pour mener cette guerre chimique.
À partir de la mi-1959, ces moyens furent rationnalisés lors du redécoupage des zones d’opérations en Algérie. Dorénavant, chaque zone devait disposer d’une section armes spéciales parfaitement entraînée et équipée. Elle devait à la fois mener les actions offensives contre l’Armée de libération nationale et le traitement régulier des grottes pour empêcher leur réutilisation.
Mediapart : Qui sont les victimes de ces gaz toxiques ? Christophe Lafaye :Les Algériens et les Français en ont été victimes, c’est toute l’horreur de cette guerre chimique. En théorie, la doctrine de combat souterrain de l’armée française éditée en 1959 recommandait aux soldats de faire une reconnaissance de grotte, d’aller au contact, négocier une éventuelle reddition et si cela n’était pas possible d’employer les armes chimiques pour les contraindre à sortir.
🔴 Dans la pratique, face au danger de mort, les choses se passaient de manières différentes.
Dès qu’il y avait un soupçon, la section armes spéciales pouvait envoyer dans le trou tout ce qu’elle avait en munitions chimiques pour être sûre du résultat. Tout dépendait, en fait, du commandement. Dans ces conditions, les gaz ont fait des victimes chez les indépendantistes algériens mais aussi dans les populations civiles retranchées dans les grottes.C’est ainsi que des crimes de guerre ont été commis.
🔴 Une dimension supplémentaire du drame est que ces grottes servaient aussi de lieux de détention pour les militaires français prisonniers du FLN.
Un peu moins de 700 militaires français sont encore portés disparus en Algérie. Ils ont pu être des victimes collatérales de ces opérations. Enfin, les soldats des sections armes spéciales exposés à ces gaz ont pour certains développé des pathologies pulmonaires, des cancers de l’estomac, des leucémies, des cancers de la peau…
Difficile, toutefois, de lier systématiquement ces maladies à l’utilisation des gaz alors même que leur utilisation en Algérie était gardée secrète. Pour y voir plus clair, il faudrait terminer d’ouvrir toutes les archives militaires en France et confronter ces sources avec des enquêtes de terrain en Algérie.
Mediapart : Des archives sont-elles encore inaccessibles en France ? Christophe Lafaye :Les archives du service historique de la défense ont été assez largement ouvertes entre 2012 et 2019.Soudain, au mois de décembre 2019, gros cataclysme, les archives contemporaines du ministère de la défense ont été fermées à cause d’un conflit juridique. Les archivistes et les historiens ont formé des recours devant le Conseil d’État, qui a tranché en leur faveur en juin 2021[4].
Mais le ministère des armées a contre-attaqué et pris de nouvelles mesures qui compliquent encore la situation, en créant des archives sans délai de communication. Lorsque je suis revenu en 2021, des refus ont systématiquement été opposés à mes demandes de communication de pièces que j’avais pu consulter pour certaines auparavant, en invoquant l’article L-213-2 de la loi de 2008 sur les archives incommunicables.
En vertu de cet article, certaines archives sont incommunicablesau motif qu’elles seraient susceptibles de permettre de concevoir, fabriquer, utiliser et localiser des armes de destruction massive.Maintenant, on me referme des journaux de marche, des comptes rendus d’opérations, des procès-verbaux de création d’unités en invoquant cet article.
🔴 En fait, le ministère des armées veut protéger sa réputation pendant la guerre d’Algérie, quitte à tordre les textes de loi.
Mais sur ce sujet comme sur d’autres, l’armée a obéi aux ordres politiques ! Il faut revenir à la raison, ces pratiques ne sont pas dignes de ce grand ministère régalien. Un grand pays se doit d’assumer son histoire avec ses zones d’ombre et de lumière. Les historiennes et historiens doivent rendre accessible cette histoire aux citoyens et permettre un débat public fondé sur des faits, un savoir construit et sourcé pouvant être interrogé, et non sur de simples opinions.
🔴 Il y a aussi des raisons sociologiques
On est militaire de génération en génération chez certains officiers supérieurs. Les archives racontent une partie de l’histoire familiale de certains d’entre eux et la peur du scandale persiste, malgré quatre lois d’amnistie. C’est compréhensible. Pourtant, l’objectif des historiens n’est pas d’indexer des personnes. D’ailleurs, on anonymise les témoins qui sont toujours vivants et qui le souhaitent. Ce qui nous intéresse, c’est plutôt de comprendre comment s’est construite la décision politique, comment elle a été mise en œuvre et quelles sont ses conséquences.
Mediapart : Est-ce justement dans l’objectif de mieux pénétrer l’espace public que vous êtes passé de la forme écrite au documentaire ? Christophe Lafaye : Il est primordial de vulgariser les travaux scientifiques pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Les résultats des recherches peuvent permettent de faire bouger la perception de la guerre d’Algérie et du colonialisme en France. Il faut savoir à ce sujet que si les États se chicanent entre eux, ce n’est pas du tout le cas des sociétés civiles.
Entre universitaires algériens et français, nous échangeons sans cesse. Les témoins algériens qui interviennent dans le documentaire, lorsqu’on leur demande : « Qu’attendez-vous de la France ? », répondent : « Ni excuses, ni argent, simplement la vérité. Nous sommes prêts à tourner la page. » Les petits pas de la France dans la reconnaissance de ces crimes de guerre ne suffisent plus.Je crois sincèrement dans le génie des sociétés civiles en France et en Algérie et dans la fraternité des peuples pour réaliser cette tâche de réconciliation.
Mediapart : Le documentaire a été programmé à la diffusion sur France 5 avant d’être déprogrammé[5]. Comment analysez-vous cette séquence surprenante ? Claire Billet :J’étais aussi surprise que vous, j’ai pensé que ça allait mettre de l’huile sur un feu bien sensible. France Télévisions m’a dit ce qu’il y a dans le communiqué de presse : « Le documentaire est déprogrammé en raison de l’actualité au profit d’une soirée dédiée à Poutine et Trump. » Je suis journaliste et réalisatrice, je comprends les contraintes d’actualité qui bouleversent les grilles des programmes. Les bruits de bottes se rapprochent, c’est inquiétant. Il ne faut pas oublier que ce documentaire a été financé par France TV, qu’il existe grâce à France TV, et qu’il est en ligne et visible sur leur plateforme.
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Algérie, sections armes spéciales
L'armée française a fait usage de gaz chimiques interdits durant la guerre d'Algérie. Les responsables de l'époque ont ordonné, testé puis utilisé à grande échelle des gaz toxiques pour éliminer les combattants de l'Armée de Libération Nationale cachés dans des grottes dans des zones de montagne. Avec la torture et le déplacement des populations, la guerre chimique est le dernier élément d'une série de brèches dans les engagements internationaux de la France que celle-ci a bafoués pour mener sa guerre coloniale. Enquête inédite sur ce scandale qui demeure encore largement méconnu aujourd'hui.
Notes :
A. Décision n°1152 DN/CAB/EMP du cabinet du ministre des Armées du 8 juin 1956, carton 15T582 du service historique de la défense (partiellement accessible suite à la décision de la commission d’accès aux documents administratifs (CADA) de décembre 2021).
B. Décision d’autorisation des armes chimiques en 10e région militaire du général Lorillot du 21 mai 1956, carton GGA 3R 347-348 des Archives nationale d’outre-mer (ANOM), consulté en juillet 2023.
Suite de l'ABC de 5000 ans de dettes privées illégitimes...
Le pourquoi du comment : " Les politiques austéritaires d’ajustement structurel favorisent le recours à l’endettement privé "
En Asie, en Afrique et en Amérique latine et Caraïbe, le « système dette » se durcit comme dans les pays les plus industrialisés.
Plusieurs changements fondamentaux sont intervenus au cours des 40 dernières années, principalement depuis l’éclatement de la crise de la dette du Tiers-monde au début des années 1980.
Les politiques austéritaires d’ajustement structurel favorisent le recours à l’endettement privé Des politiques d’ajustement structurel se sont généralisées en prenant comme prétexte la crise de la dette publique[0]. Cette crise a été provoquée par l’effet combiné de la chute des prix des produits exportés par le Tiers-monde sur le marché mondial à partir de 1981-1982 et par l’augmentation des taux d’intérêts imposée par la Réserve fédérale des États-Unis à partir de 1979-1980[1]. L’application des politiques d’austérité et d’ajustement structurel ont dominé la fin du 20e siècle dans la plupart des pays, en particulier dans les pays dits « en développement » et dans les pays de l’ex-bloc de l’Est.
Ces politiques d’ajustement structurel ont été dictées par les institutions internationales alors que les gouvernements de droite ne demandaient pas mieux que de s’appuyer sur ces injonctions pour appliquer une série de contre-réformes qui toutes servaient les intérêts des grandes entreprises privées, des grandes puissances et des classes dominantes locales[2]. Ces politiques ont dégradé les conditions de vie d’une partie importante de la population, notamment dans les zones agricoles mais aussi en milieu urbain.
🔴 Quelles mesures en particulier ont provoqué un plus grand besoin de la population à recourir à la dette privée pour tenter de survivre ? On peut énumérer les mesures suivantes :
la fin des subventions à une série de produits de consommation de base (aliments, combustibles de chauffage…) et de services (électricité, eau, transport), ce qui a augmenté le coût de la vie ;
la politique de recouvrement des frais dans les secteurs de l’éducation et de la santé, ce qui a poussé les classes populaires à s’endetter pour payer les frais de scolarité et de santé ;
la suppression ou privatisation des banques publiques, notamment celles en charge du crédit aux paysans, ce qui les a poussés dans les bras des usuriers et/ou des organismes de microcrédit ;
la suppression des sociétés publiques qui achetaient aux agriculteurs des produits agricoles de base à des prix garantis fixés à l’avance ; cette suppression a eu des effets dramatiques lors de la chute des cours des produits agricoles sur le marché local ou mondial et a poussé à l’endettement ;
la fin des stockages de céréales à charge des autorités publiques, qui permettait autrefois d’assurer la sécurité alimentaire en cas de mauvaises récoltes et d’autres événements négatifs. La fin des stockages a favorisé des augmentation subites et spéculatives des prix des aliments, et poussé les familles à s’endetter pour acheter des aliments à tout prix ;
l’ouverture du marché interne à la concurrence des importations et des investissements étrangers, qui a entraîné la faillite de multiples entreprises locales et la misère de petits producteurs (agriculteurs, artisans…) ;
la promotion accentuée de la révolution verte et du recours aux intrants[2bis] chimiques (pesticides, fertilisants…) ou aux semences génétiquement modifiées (OGM[2ter]), ce qui conduit les paysans à emprunter pour se procurer sur le marché les semences, les pesticides, les herbicides, les fertilisants avec l’espoir de pouvoir rembourser une fois réalisées la récolte et la vente sur le marché ;
la privatisation des terres (voir les contre-réformes au Mexique en 1993, en Égypte à la même époque et dans de nombreux pays) ;
l’accaparement des terres par des sociétés étrangères ;
la réduction de l’emploi dans la fonction publique ;
le blocage ou la baisse des salaires ;
la généralisation de la TVA et des impôts indirects ;
la réduction des retraites là où elles existaient.
La conjonction de ces contre-réformes et de ces mesures a augmenté le recours à l’endettement dans les couches populaires tant pour la consommation courante que pour de mini-investissements dans le secteur informel urbain et parmi les petit·es et moyen·nes agriculteur·ices.
Le développement du microcrédit à partir des années 1980-1990
À partir des années 1980 se développent des initiatives de microcrédit.Depuis le début, des gouvernements et de grandes institutions internationales comme la Banque mondiale[3] ont soutenu la promotion du microcrédit. C’est le cas en Colombie, comme le décrit Daniel Munevar, dans une étude inédite[3bis]. Dans ce pays, avec l’appui de fondations privées, de la Banque interaméricaine de développement (BID), du gouvernement des États-Unis, la microfinance s’est développée au début des années 1980. Un plan de développement du microcrédit aux petites entreprises du secteur informel a été adopté par le gouvernement colombien dès 1984. Des expériences similaires se sont développées en Bolivie, au Pérou, au Mexique. L’institution de microcrédit la plus connue au niveau mondial est incontestablement la Grameen Bank fondée à la fin des années 1970 par Muhammad Yunus au Bangladesh.
La Banque mondiale a fait systématiquement la promotion de la microfinance.
L’Organisation des Nations unies s’y est ralliée et a proclamé l’année 2005 « année internationale du microcrédit ».
En 2006, le Nobel de la paix a été attribué à Muhamad Yunus et à la Grameen Bank. Cette année-là, les chefs d’États et de gouvernements, au premier rang desquels Jacques Chirac, José Zapatero, George W. Bush, Luis Inacio Lula, sans oublier Bill Clinton et Bill Gates ont chanté les louanges du microcrédit.
L’enjeu est de taille
Avec un important appui institutionnel des gouvernements[4] et de plusieurs organismes internationaux, les institutions de microcrédit se sont progressivement multipliées dans les pays en développement.
À l’échelle de la planète, environ 2 milliards d’adultes n’ont pas de compte bancaire. Cela ouvre une perspective de développement extraordinaire aux entreprises de microcrédit.
En 2019, leur nombre atteignait 916 avec 140 millions de client·es, dont 80 % de femmes, et un portefeuille de crédit de 124 milliards de dollars. Parmi eux, 65% des emprunteur·euses vivent en zone rurale.
Ces données qui se rapportent à 2019 sont tirées d’un rapport intitulé Baromètre 2019 de la microfinance[4bis]. Le document est édité en français par un “consortium” réunissant les trois principales banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale), la Fondation Grameen – Crédit Agricole, Renault, Véolia (première transnationale mondiale pour les services : eau, déchets, énergie), Master Card, Engie (GDF Suez), Danone (agroalimentaire), KPMG (une des quatre principales firmes d’audit au niveau mondial), Vinci (infrastructures de transport et gestion - autoroutes, aéroports -, énergie, BTP), la Mairie de Paris, le gouvernement princier de la principauté de Monaco, le ministère français des Affaires étrangères et du développement international… L’écrasante majorité des crédits octroyés se situent entre 100 et 1000 dollars.
La plupart des grandes banques privées internationales ont créé une branche microcrédit chargée de débusquer les occasions de s’introduire dans le secteur, généralement en développant des partenariats avec des agences de microcrédit déjà existantes.
Certes, les montants prêtés sont faibles mais, comme mentionné plus haut, 2 milliards d’adultes n’ont pas de compte bancaire et sont des clients potentiels du microcrédit. Deux autres facteurs très importants sont à prendre en compte :
Primo, les taux d’intérêts réels pratiqués dans le secteur de la microfinance (en ajoutant au taux officiel, les commissions diverses exigées des emprunteurs) oscillent entre 25 % et 50 %.
Deuzio, selon les agences de microcrédit,le taux de recouvrement est supérieur à 90 % car les pauvres sont enclins à faire l’impossible pour rembourser leurs crédits.
Un enjeu stratégique pour le capitalisme
Le système capitaliste fonctionne en cherchant en permanence à pénétrer et dominer des sphères, des espaces qu’il ne domine pas entièrement. A la fin du 20e siècle, il a remporté une énorme victoire avec la restauration des relations capitalistes dans des sociétés comme l’URSS, les autres pays européens membres de son bloc, ainsi que la Chine et le Vietnam. Il aborde la crise environnementale comme une occasion de développer le marché des permis de polluer et de développer un capitalisme vert[5].
A partir des années 1960, avec le développement de la révolution verte, il a réussi à enchaîner aux relations capitalistes des centaines de millions de paysan·nes en les rendant dépendants des semences qu’il avait brevetées, des pesticides, des herbicides, des fertilisants qu’il brevetait et produisait.
A partir des années 1990, s’est développée une nouvelle vague de dépossession avec une politique d’accaparement de terres à grande échelle au niveau international[6].
Depuis les années 1980, avec le développement du microcrédit, le capitalisme vise progressivement à faire rentrer les 2 milliards d’adultes qui n’ont pas de compte en banque dans le circuit financier qu’il domine. Ces 2 milliards d’adultes, en majorité des femmes, sont déjà insérés dans les relations monétaires de manière plus ou moins profonde, mais une partie de ce qui est réalisé comme travail et une partie de ce qui est produit l’est encore pour la sphère domestique ou communautaire non monétaire (production alimentaire d’autosubsistance, travail au foyer). C’est un enjeu stratégique pour les capitalistes de réussir à les faire rentrer de manière systématique dans le système capitaliste via l’endettement formalisé à travers des relations contractuelles d’emprunt. Il s’agit par exemple de mettre un terme au système traditionnel de mutualisation de l’épargne entre femmes là où il existe encore, mettre fin par exemple aux tontines d’Afrique subsaharienne par lesquelles les femmes mettent en commun leur épargne et se prêtent à tour de rôle des sommes nécessaires pour certaines dépenses extraordinaires ou pour des projets/investissements. Faire rentrer par l’endettement la partie de l’humanité qui jusqu’ici n’était pas encore pleinement insérée dans les relations formelles (contractuelles) capitalistes constitue réellement un enjeu stratégique. (Lire aussi : « FMI : Inhumain aux niveaux micro et macro »[6bis])
🔴 C’est pourquoi se développe sur ce terrain l’activité des gouvernements, des organismes internationaux comme la Banque mondiale et toutes les banques multilatérales opérant dans les pays du Sud (Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, Banque interaméricaine de développement, Banque européenne d’investissement, etc.), des grandes entreprises financières(presque toutes les grandes banques privées, des fonds d’investissement), des grandes sociétés commerciales (les grandes chaînes de distribution), des sociétés de communication (principalement celles des téléphones mobiles).
🔴 À côté du microcrédit proprement dit sur lequel ce texte attire l’attention, il faut ajouter le développement du crédit à la consommation par les chaînes de distribution commerciale dans un grand nombre de pays émergents[6ter]. Il faut souligner également le développement de l’utilisation des téléphones mobiles pour effectuer des paiements et des transferts d’argent, notamment pour des personnes qui n’ont pas de compte bancaire[7]. Ce développement des paiements par téléphone mobile mériterait une étude spécifique.
La fable du microcrédit
La question principale pour Muhammad Yunus est : « comment autoriser la moitié la plus fragile de la population du globe à rejoindre le courant principal de l’économie mondiale et à acquérir la capacité de participer aux libres marchés ? »[8]. Yunus part du postulat que l’économie mondiale fonctionne bien via le libre-marché : le seul problème des pauvres, c’est d’avoir le pied à l’étrier. Accéder à un premier prêt leur ouvrira la voie. Les banques considèrent que les pauvres ne sont pas solvables ? Elles refusent de leur accorder des prêts ? Yunus va tester le prêt aux pauvres. Avec ses équipes, il réalise un véritable forcing à ce sujet :« Quand un emprunteur tente d’esquiver une offre de prêt en prétextant qu’il n’a pas d’expérience des affaires et ne veut pas prendre cet argent, nous cherchons à le convaincre qu’il peut avoir une idée d’activité économique à créer » (p. 40) Endettez-vous d’abord, on verra après ce que vous arriverez à faire… Pour Yunus, « le social-business est la pièce manquante du système capitaliste. Son introduction peut permettre de sauver le système » (p. 171). Le tout est de savoir s’il faut sauver un système mortifère.
De nombreuses études empiriques consacrées au microcrédit et de nombreux auteurs montrent que celui-ci ne permet pas réellement aux clients de sortir structurellement de la pauvreté[9]. Le microcrédit plonge une grande partie des usagers dans l’endettement, voire le surendettement. Il ne permet pas le développement d’entreprises dans le secteur formel. Les microentreprises qui s’endettent auprès des agences de microcrédit restent dans le secteur informel. Le microcrédit ne permet pas aux collectivités locales de se renforcer et de remplacer des services publics qui se dégradent ou disparaissent suite au retrait de l’État réalisé dans le cadre des politiques néolibérales. En fait, le microcrédit reproduit les mécanismes qui génèrent la pauvreté. Une fois endettées, les personnes, en majorité des femmes, peuvent être plus facilement dépossédées, soumises et obligées de chercher à s’incorporer au marché du travail salarié pour trouver une source de revenus. De la sorte, elles contribuent à renforcer la masse des sans-emplois et à peser vers le bas sur les salaires. Dans maintes situations, les clients des institutions de microcrédit qui sont en difficulté de paiement finissent par avoir recours aux usuriers traditionnels qui posent moins de conditions mais exigent des taux encore plus élevés.
Des exemples concrets liés au microcrédit
🔴 Bangladesh : pays emblématique du microcrédit
Au Bangladesh, un des pays où le microcrédit est le plus développé, sur une population de 160 millions d’habitants, en 2015, des microcrédits étaient octroyés à 29 millions de personnes pour un montant moyen de 200 euros (17 000 takas, la monnaie du Bangladesh)[10]. Plus de 80 % des emprunteurs sont des femmes. Abul Kalam Azad, membre du CADTM, travaille pour Action[10bis] Aid à Dacca, au Bangladesh, et témoigne : « Le microcrédit, dans son fonctionnement « classique », consiste à accorder de petits prêts à plusieurs débiteurs réunis en un seul groupe. Un groupe bénéficiant d’un prêt est composé d’environ 25 à 30 personnes devant s’engager sur 16 principes (qui ont pour but de garantir que les emprunteurs agiront de manière collective et inclusive en tant que groupe de débiteurs). Les membres d’un groupe commencent par constituer un fonds d’épargne commun, avant de s’adresser à une agence de microcrédit sur cette base afin de demander un prêt. Plus récemment, les agences de microcrédit ont commencé à pratiquer des prêts aux individus. Dans le cas d’un prêt individuel, le débiteur doit constituer une garantie auprès de l’agence s’élevant à 30 % du montant contracté[11]».
Le taux d’intérêt[11bis] réel varie entre 35 et 50 % (si on prend en compte les commissions officielles prélevées). En conséquence, vu les difficultés de s’acquitter d’un tel taux, une cliente de la microfinance (nous employons le féminin vu que les femmes sont majoritaires parmi les clients), en moyenne, est endettée auprès de 3 organismes de microcrédit. Prenons un exemple fictif mais tout à fait plausible. Elle commence par emprunter à la Grameen Bank (actuellement, la troisième banque de microcrédit en termes de volume au Bangladesh). Si elle n’arrive pas à payer à temps, elle emprunte à BRAC (qui est le principal organisme de microcrédit) pour rembourser Grameen. Ensuite, ne pouvant pas rembourser BRAC et Grameen, elle se tourne vers ASA (la deuxième banque de microcrédit). Si elle n’arrive pas à rembourser, elle décide de disparaître avec les siens. Si la famille vit dans un village, elle le quitte sans laisser d’adresse et va rejoindre la ville pour se fondre dans la masse avec un sentiment de culpabilité. Dacca, la capitale, compte 14,5 millions d’habitants et d’autres villes bourgeonnent.
La difficulté de faire face au remboursement des microcrédits constitue un facteur très important de stress et d’humiliation pour les personnes endettées. Selon Abul Kalam Azad : « Les difficultés liées au remboursement du microcrédit ont induit énormément de stress au sein des familles contractant des prêts ». Comme une grande partie des personnes emprunteuses n’a pas de propriété immobilière, la dépossession ne porte pas sur la terre ou le domicile, elle porte sur la garantie de 30 % que l’emprunteuse a dû déposer auprès de l’agence de microcrédit.
Pour comprendre comment les organismes de microcrédit affichent un taux de remboursement de plus de 98 %, il faut prendre en compte ce facteur très important.Une personne qui souhaite emprunter doit déposer en garantie 30 % de la somme empruntée. Si elle n’arrive pas à rembourser, l’organisme de microcrédit garde la garantie. C’est ainsi que les agences de microcrédits arrivent à un taux de recouvrement de 98 %. Celui-ci cache en réalité un phénomène de dépossession, celle d’un nombre important de personnes qui, n’arrivant pas à faire face aux obligations de remboursement, perdent la garantie qu’elles ont déposées et quittent leur village pour échapper à l’opprobre.
Une précision supplémentaire : au Bangladesh, les trois principales banques de microcrédit contrôlent 61 % du marché. Quand vous vous déplacez dans la capitale Dacca, vous vous apercevez que la majorité des ATM (guichets automatisés de retrait bancaire) sont ceux de ces trois principales banques.
🔴 Colombie : le microcrédit soutenu systématiquement par l’État
Comme indiqué plus haut, le gouvernement colombien et celui des États-Unis, de même que la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, sont intervenus activement dans le lancement, le soutien et l’extension de la microfinance. Dans ce pays, les microentreprises, qui représentent la majorité des emplois, ont constitué la cible principale des microcrédits. Cinq institutions dominent le secteur en contrôlant 72 % des crédits en 2014. La principale banque de microcrédit, Bancamia, est liée à la deuxième plus grande banque privée espagnole, BBVA. L’État les soutient de manière structurelle. En 1996, Corposol/Finansol, qui contrôlait 40 % du marché des nouveaux crédits aux microentreprises, dut être sauvée avec l’aide des finances publiques car elle avait donné la priorité à la recherche à tout prix d’une extension maximale[12]. Les hauts cadres des banques de microcrédit proviennent de grandes banques privées, notamment des États-Unis comme la Citibank.
Toutes les évaluations réalisées par le gouvernement colombien font état des succès de ce qu’il appelle l’industrie du microcrédit. La raison est simple : ces évaluations ne prennent en compte que la croissance du secteur de la microfinance sans se préoccuper de ses effets sur l’activité économique, sans se pencher sur la capacité des microentreprises à quitter le secteur informel pour passer au secteur formel. En réalité, la microfinance colombienne a maintenu les microentreprises dans l’informalité et a poussé à leur surendettement, ce qui a augmenté le taux des impayés.
À partir des années 2000, le gouvernement a convaincu les grandes banques privées colombiennes d’investir dans la microfinance. Annuellement, 130 millions de dollars ont été investis par elles entre 2002 et 2006, largement avec une garantie publique en cas de défaut de paiement ou de faillite[13]. La quantité de crédits bénéficiant de la garantie de l’État a été multipliée par 5 entre 2001 et 2005.
Par la suite, le gouvernement décida d’augmenter encore le nombre de microcrédits octroyés, il fixa comme objectif à atteindre l’attribution de 5 millions de microcrédits entre 2006 et 2010. L’objectif fut dépassé, 6,1 millions de crédits furent octroyés. Pour la période 2010-2014, même dépassement : alors que le gouvernement voulait atteindre 7,7 millions de microcrédits, le total atteignit 10,2 millions de microcrédits. Mais le programme en pleine extension n’avait pas réussi à améliorer la qualité de l’emploi. En 2006, sous la pression des banques de microcrédit, le gouvernement autorisa une augmentation des taux d’intérêt[14]. Les taux autorisés pouvaient se situer entre 22,6 % et 33,9 %.
À partir de 2010, les taux admis furent encore augmentés, ils pouvaient osciller entre 30 et 50 %. De plus, le gouvernement autorisa l’introduction de taux variables avec indexation tous les 3 mois. En Colombie, l’expansion du microcrédit est exponentielle. On est passé d’un volume total de 136 millions de dollars en 2002 à 3 800 millions en 2016, soit une croissance annuelle de 28,1 %. En termes de taille individuelle des crédits, en 2015, 72 % des microcrédits varient entre 1 et 25 fois le salaire minimum légal, tandis que les 28 % restants oscillent entre 25 fois et 120 fois le salaire minimum légal. En 2015, le rendement sur fonds propres (ROE) était phénoménal[15] : Bancamia atteignait 11,7 % , la Banque mondiale des Femmes –sic !- (WWB) 9,1 % et la banque Monde féminin (Mundo Mujer) 21 %. Goldman Sachs, une des banques les plus rentables au niveau mondial, obtient des résultats nettement inférieurs !
Alors que la santé apparente des banques colombiennes spécialisées dans le microcrédit est excellente, il n’en va pas de même des personnes et des microentreprises qui font appel à leurs prêts. 32 % des clients sont surendettés et ont dû demander une restructuration de leurs dettes qui passe essentiellement par une extension de la période de remboursement. Avec la conjoncture économique qui s’est dégradée en Colombie en 2016-2017, le nombre des défauts de paiement a fortement augmenté[16].
🔴 Afrique du Sud : Il est fréquent que les patrons, sur ordonnance judiciaire, déduisent directement le montant à rembourser du salaire de leurs travailleurs
Le 16 août 2012, dans la région de Marikana en Afrique du sud, la police a ouvert le feu sur des mineurs en grève et en a tué trente-quatre. Cet épisode tragique est souvent considéré comme marquant un tournant dans l’histoire de la démocratie dans ce pays appelé ’nation arc-en-ciel’. Ce qu’il révèle, c’est non seulement le soutien quasi-inconditionnel apporté aux forces du capital par l’ANC (qui avait dirigé la lutte anti apartheid) et la nouvelle classe dirigeante noire, mais également combien est important le niveau d’endettement des mineurs. L’essentiel de leur dette est dû à des ‘ micro-prêteurs ’ ; en fait la croissance du microcrédit en Afrique du Sud est tout simplement phénoménale. Des Sud-Africains qui gagnent entre 3 500 et 10 000 rands par mois (un salaire d’ouvrier) consacrent jusqu’à 40 % de leur revenu à rembourser des emprunts. Il est fréquent que les patrons, sur ordonnance judiciaire, déduisent directement le montant à rembourser du salaire de leurs travailleurs. Si les mineurs étaient en grève en 2012 pour obtenir une augmentation de salaire, c’est que ces prélèvements leur laissaient à peine de quoi vivre et qu’ils avaient emprunté à des taux usuraires auprès des prêteurs sauvages qui se sont multipliés près des mines ou dans des localités comme Marikana[17].
🔴 Maroc : quand les victimes s’organisent
Depuis le milieu des années 1990, l’État marocain a promu le microcrédit par le biais de financements publics nationaux et internationaux (Fonds Hassan II pour le développement, PNUD[17bis], USAid...).
Ce sont aujourd’hui 13 institutions coordonnées dans le cadre de la Fédération nationale des associations de microcrédits, dont quatre représentent 95 % des prêts (dont deux filiales de banques) qui structurent le secteur. Celui-ci a connu, de 2008 à 2011, une crise due aux défaillances de remboursement, qui s’est entre autres concrétisée par la faillite de la fondation Zakoura, entrainant une intervention de l’État pour réorganiser et consolider ces structures.
Des années 1990 à la fin 2015 près de 50 milliards de dirhams de prêts ont été distribués. Les prêts vont de 500 dirhams à 50 000 dirhams [50 à 5 000 euros] au maximum à un taux effectif moyen de 35 % mais qui peut aller bien au-delà.
Profitant de la situation d’urgence à laquelle sont confrontés les emprunteurs, de leur niveau d’étude et de leur méconnaissance des procédures, les organismes de microcrédit cachent le taux d’intérêt effectif annuel réel, ne donnant que le taux mensuel.
Les difficultés de remboursement d’emprunts excessifs et l’application de taux usuraires expliquent la naissance d’un mouvement de victimes des microcrédits dans la région de Ouarzazate (Sud-Est du Maroc) en 2011[18]. Ce mouvement a regroupé environ 4 500 victimes, en grande majorité des femmes. ATTAC CADTM Maroc a soutenu cette lutte et l’a considérée comme une lutte juste contre la cupidité des institutions bancaires et des investisseurs qui les contrôlent, en montrant le caractère illégitime et illégal de ces prêts.
Caravane internationale de solidarité avec les femmes victimes des micro-crédits au Maroc
Comme l’écrit ATTAC CADTM Maroc : « À travers sa lutte, ce mouvement a révélé la fausseté de l’objectif déclaré des institutions de la microfinance jusque dans la loi qui les régit, et les moyens illégaux auxquels elles ont recours dans les cas de dettes impayées. Les emprunteurs ont été soumis à diverses formes de menaces et dépouillés de leurs biens. Les femmes en particulier ont dû faire face à d’énormes pressions : certaines ont quitté leurs familles, d’autres ont émigré, certaines se sont vu forcées à recourir la prostitution »[19]
Les organisateurs du mouvement ont été poursuivis en justice, condamnés à des peines sévères dans un premier temps. Devant la forte mobilisation des victimes et la solidarité internationale qu’elles ont reçue, le tribunal a finalement prononcé l’acquittement[20].
Comme le souligne ATTAC CADTM Maroc : « la question des microcrédits dépasse la question de l’avidité et de la cupidité des institutions financières internationales et locales mais pose le problème plus général du type de politiques mises en place pour lutter contre la pauvreté et plus largement encore du modèle de développement qui sous-tend ces politiques. D’un côté, on supprime les moyens de subsistance d’une partie de la population, par l’accaparement des terres, l’extension de l’agrobusiness, la fermeture des services publics ou leur privatisation et, d’un autre, on lui prête de l’argent de façon à ce qu’elle soit solvable pour accéder à des services payants : écoles privées, cliniques, etc. tout en lui demandant de créer ses propres activités génératrices de revenus dans un monde en crise et en lui retirant au passage une part importante des bénéfices de l’opération. »[21]
D’autres mécanismes de dettes privées D’autres mécanismes d’endettement privé jouent un rôle fondamental dans les pays dits en développement qu’ils soient émergents ou non.
🔴 En Chine, plus d’une centaine de millions de personnes sont victimes d’une énorme bulle immobilière en développement depuis plus de 10 ans.
Les logements atteignent des prix astronomiques. Des dizaines de millions de paysans sont victimes de la spéculation[21bis] immobilière qui entraîne un renchérissement des terres agricoles à proximité des agglomérations urbaines. Les banques chinoises se sont lancées dans des crédits hypothécaires de plus en plus massifs et les abus se multiplient de la part des banquiers. Le taux de défaut de paiement augmente. Lorsque les prix de l’immobilier s’effondreront, les familles menacées par des expulsions de logements se compteront par dizaines de millions.
🔴 En Inde :
En Inde on dénombre au cours des 20 dernières années plus de 300 000 suicides de paysans endettés et le nombre de victimes ne faiblit pas[22].
En résumé, en ce début du 21e siècle, tant au Nord qu’au Sud de la planète, les opprimés sont confrontés à une recrudescence de l’utilisation des dettes privées comme mécanisme d’asservissement, de spoliation et de dépossession. C’est pour cela que le CADTM a décidé d’intégrer dans ses activités la lutte pour l’abolition des dettes privées illégitimes.
[4] Une fois de plus, ce qui est présenté comme une initiative qui surgit de la société civile et de l’initiative privée doit son succès à un soutien vital de la part de l’État et des organismes internationaux comme la Banque mondiale qui prolonge l’action des États.
[7] Voir « Le Kenya, leader mondial du paiement mobile ». Voir aussi « ONU, Transferts d’argent : le téléphone portable au secours des banques », Afrique Renouveau En Ligne ; CNUCED, « Les services monétaires par téléphonie mobile »
[15] Le Return On Equity mesure en pourcentage le rapport entre le résultat net et les capitaux propres investis par les actionnaires. L’équation revient à ROE = Résultats net / capitaux propres.
[17] Source : Samantha Ashman, Financiarisation et luttes des mineurs en Afrique du Sud (Financialisation and Mine Workers’ Struggles in South Africa), communication à la journée d’études : « Finance et mouvements sociaux », Paris, 13 avril 2017.
L’endettement privé des classes populaires et la répression du non-paiement de dettes comme sources d’accumulation primitive du capitalisme
En Europe, du XVIe au XVIIIe siècle, l’endettement privé des classes populaires et la répression du non-paiement de dettes ont contribué à constituer une masse de prolétaires : peine d’emprisonnement, mutilation, création de bagnes contribuèrent à obliger les populations paupérisées à accepter du travail dans les manufactures. Cela fait partie intégrante des sources de l’accumulation primitive ayant permis au capitalisme de s’imposer comme mode de production dominant d’abord en Europe puis dans le reste du monde (voir encadré ci-dessous).
L’Accumulation primitive par dépossession
K. Marx met en avant comme sources, souvent violentes, de l’accumulation primitive ayant permis au capitalisme de prendre le dessus sur d’autres modes de production : la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production, la suppression des biens communaux, le mouvement d’enclosure dans les campagnes, la dépossession des artisans de leurs outils de travail, la répression sanguinaire contre les expropriés (qui avaient tout perdu à cause de dettes qu’ils n’arrivaient pas à rembourser), la conquête coloniale et la mise en coupe réglée des continents accaparés par les puissances européennes, le commerce des esclaves, le système de la dette[0] publique[1].
Silvia Federici y ajoute la chasse aux sorcières, ce vaste mouvement sanglant de répression des femmes de la fin du XVe au milieu du XVIIe siècle. Ernest Mandel résume la position de Marx et souligne que « On pourrait même affirmer que Marx a sous-estimé l’importance du pillage du tiers-monde pour l’accumulation du capital industriel en Europe occidentale[2]. »
Rosa Luxemburg en 1913, dans L’Accumulation du capital (Paris : Maspero, Vol. II, 1969) revient également sur le processus d’accumulation primitive et son prolongement à l’ère de l’impérialisme de la fin du XIXe siècle[3]
Une partie importante de la masse des prolétaires qui rejoignaient les villes où des manufactures commençaient à se développer était constitué de populations rurales surendettées qui avaient été dépossédées de leurs terres par les créanciers.
Le non-paiement des dettes a été violemment réprimé jusqu’au milieu du XIXe siècle dans les pays qui ont été au centre de l’essor du système capitaliste industriel : l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord.
De lourdes peines de prison sanctionnaient les pauvres coupables du non-paiement des dettes. La peine capitale était couramment appliquée en Angleterre jusqu’au XVIIIe siècle. Aux États-Unis, dans l’État de Pennsylvanie, à la fin du XVIIIe siècle, les mauvais payeurs pouvaient être condamnés au fouet, être mis au pilori avec une oreille clouée à celui-ci, avant d’être coupée. Ils risquaient également d’être marqués au fer rouge.En France, des peines de prison étaient systématiquement appliquées. Bien sûr, s’y ajoutait l’expulsion du logement, la saisie de tous les biens.
Quelques exemples de dépossession et de résistance au XVIII et au XIXe siècle Aux États-Unis, peu de temps après l’indépendance, des mouvements de protestation furent organisés par des paysans dont les terres et les biens étaient saisis pour non-paiement des impôts et taxes. Ce paiement était exigé en monnaie, alors que beaucoup de paysans n’en avaient pas ou très peu, vivant de troc et de paiement en nature. De nombreux paysans avaient servi dans les armées révolutionnaires mais n’avaient jamais reçu l’entièreté de leur solde. Dans le Massachusetts, en 1782 à Groton, et encore en 1783 à Uxbridge, des citoyens s’organisèrent et s’attaquèrent aux autorités, exigeant le retour des biens confisqués. Au début de la Rébellion de Shays, en 1786, les foules empêchèrent les tribunaux de siéger à Northampton et à Worcester après que le gouverneur Bowdoin ait renforcé les actions en justice destinées à recouvrer les dettes et que la législature ait imposé une taxe supplémentaire destinée à financer le paiement de la part du Massachusetts dans la dette étrangère des États-Unis. Daniel Shays, dont le mouvement porte le nom, était un ancien combattant non-payé. Il s’était retrouvé devant un tribunal pour non-paiement d’impôts.
Rébellion de Shays, 1786
À partir de 1798, s’organisa un mouvement d’autodéfense des endettés qui exigea l’adoption d’une législation les protégeant contre l’arbitraire des créanciers et de la justice. Une loi fédérale fût adoptée en 1800 mais elle se limitait à protéger les banquiers et les commerçants en suspension de paiement. Par ailleurs les différents États continuèrent à avoir recours à leurs propres lois, qui le plus souvent favorisaient les créanciers.
Scott Standage[4] cite un livre de 1828, The Patriot ; or, People’s Companion qui plaidait pour l’abolition de l’emprisonnement des endettés, estimant que la dette constituait une forme « d’esclavage civil » au même titre que l’esclavage des Noirs – les endettés, pas plus que les esclaves, ne bénéficiant d’aucune protection dans la Constitution.
Chercher à échapper aux créanciers constituait une des causes du courant migratoire de l’Est des États-Unis vers l’Ouest, le Far West. Une partie majoritaire des Européens qui ont participé à la colonisation du Nouveau Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles s’étaient endettés pour payer leur voyage et se trouvaient dans un rapport de servitude par rapport à leurs créanciers. Durant de longues années, ils étaient tenus de rembourser la dette initiale et étaient menacés de prison ou de mutilation en cas de non-paiement. On estime qu’entre la moitié et les deux tiers des Européens qui se sont installés dans les 13 colonies britanniques d’Amérique du Nord entre 1630 et 1776 sont venus dans de telles conditions de servitude pour dettes[5].Ce type de servitude pour dette n’a été aboli aux États-Unis qu’en 1917.
🔴 Le même type de contrat d’endettement afin de financer la colonisation a été appliqué dans l’ensemble de l’empire britannique. Des millions de pauvres ont quitté l’Inde dans ces conditions pour s’installer soit dans les îles Caraïbes britanniques, soit à l’Île Maurice, soit en Afrique du Sud, soit dans d’autres parties de l’Empire. Rien que sur l’Île Maurice, entre 1834 et 1917, près d’un million et demi d’Indiens se sont installés en ayant été contraints par la misère d’accepter des contrats de servitude pour dette[6].
En 1875, en Inde, dans la vaste région appelée le Deccan, des émeutes éclatèrent au cours desquelles des paysans endettés se sont soulevés pour détruire systématiquement les livres de comptes des usuriers et ainsi répudier leurs dettes[7].
La révolte a duré deux mois et a concerné une trentaine de villages couvrant 6 500 km2.
Une commission d’enquête parlementaire fut mise en place à Londres et en 1879 fut adoptée une loi intitulée en anglais « Dekkhan Agriculturists’ Relief Act[8] » qui offrait une certaine protection aux paysans endettés.
En 1880, une crise de la dette a frappé les petits et moyens paysans aux États-Unis. Cela s’est produit à nouveau à une échelle massive dans les années 1930 comme l’écrivain John Steinbeck le décrit dans son célèbre roman Les Raisins de la colère (titre original en anglais : The Grapes of Wrath) publié en 1939. Ces crises successives ont entraîné la dépossession de millions de paysans endettés des États-Unis en faveur des grandes entreprises privées de l’agrobusiness.
Du truck system du XIXe siècle au crédit à la consommation au XXe siècle
Au XIXe siècle, lors de la généralisation de la révolution industrielle et de l’expansion du capitalisme, les patrons ont mis en place le " truck system[8bis] qui permettait d’endetter de manière permanente les salariés. Les travailleurs, dans l’attente du paiement du salaire, devaient acheter au magasin du patron tous les biens élémentaires dont ils avaient besoin pour vivre : aliments, moyens de chauffage, d’éclairage, vêtements… Ils étaient obligés d’acheter à des prix exorbitants et au moment de la paie, après décompte de leurs achats, très souvent ils devaient reconnaître une dette car leurs dépenses avaient dépassé leur salaire. Pour en venir à bout, les ouvriers ont dû mener de durs combats. C’est aussi une des raisons qui ont amené les ouvriers à se doter de coopératives pour produire des aliments (boulangerie…) ou pour vendre à des prix abordables les produits de première nécessité. Le truck system a finalement été interdit.
🔴 Après la seconde guerre mondiale, les années 1950-60 sont marquées, dans les pays les plus industrialisés (c’est vrai également dans plusieurs pays du Sud comme l’Argentine, par exemple), par une période de forte croissante économique (les « Trente glorieuses ») qui permet aux travailleurs d’obtenir par la lutte des avancées sociales importantes : nette augmentation du pouvoir d’achat, consolidation du système de sécurité sociale, amélioration des services publics en particulier dans l’éducation et la santé… L’État procède aussi à bon nombre de nationalisations, ce qui renforce son pouvoir d’intervention économique. Les populations profitent davantage de la richesse créée à l’échelle nationale et la part des salaires dans le revenu national augmente.
🔴 À partir de l’offensive néolibérale initiée au Chili en 1973 avec le dictateur Pinochet et en Argentine en 1976 avec la dictature de Videla (dictatures qui ont bénéficié du soutien actif de Washington) et développée ensuite par Thatcher et Reagan au cours des années 1980, les salaires réels ont été comprimés. Dans les pays les plus industrialisés, la consommation de masse a poursuivi sa progression au prix d’un endettement de plus en plus important de la population[9]. Les gouvernants, les banques et les grandes sociétés privées de l’industrie et du commerce ont favorisé le recours de plus en plus massif à l’endettement des ménages.
L’emprisonnement pour dettes relatives à des amendes non payées à l’État n’a pas disparu partout
Aussi étonnant que cela puisse paraître, le non-paiement de dettes privées, et plus précisément de dettes privées ou d’amendes à l’égard de l’État, est jusqu’à aujourd’hui toujours passible d’emprisonnement dans plusieurs pays européens bien que plusieurs conventions internationales l’interdisent[10].
En France, l’emprisonnement pour dette a été aboli à deux brèves reprises, en 1793 et en 1848. Il fut supprimé définitivement en matière civile et commerciale par la loi du 22 juillet 1867. Le Code de procédure pénale l’a supprimé en 1958 en matière criminelle quant aux dommages-intérêts accordés à la partie civile. Aujourd’hui, l’emprisonnement pour dette ne s’applique plus qu’aux condamnations à une peine d’amende, aux frais de justice et aux paiements au profit du Trésor, et encore, à condition qu’il s’agisse bien d’une infraction de droit commun et n’emportant pas peine perpétuelle. Donc en France, la contrainte judiciaire consiste à incarcérer ou maintenir en détention une personne solvable pour défaut de paiement de certaines amendes, auxquelles elle a été condamnée par le Trésor public ou l’administration des douanes[11].
En Belgique, l’emprisonnement (appelé emprisonnement subsidiaire) pour non-paiement des amendes à l’égard de l’État est toujours possible même si depuis une vingtaine d’années les ministres de la justice qui se sont succédés ont recommandé de ne pas l’appliquer. Dans une réponse du ministre de la justice belge à une question parlementaire posée par un député d’extrême-droite (Vlaams Belang) à une époque où ce parti atteignait plus de 20 % des voix, on apprend de la bouche du ministre que « L’article 40 précise « À défaut de payement dans le délai de deux mois à dater de l’arrêt ou du jugement s’il est contradictoire, ou de sa signification, s’il est par défaut, l’amende pourra être remplacée par un emprisonnement dont la durée sera fixée dans le jugement ou l’arrêt de condamnation, et qui n’excédera pas six mois pour les condamnés à raison de crime, trois mois à raison de délit et trois jours pour les condamnés à raison de contravention ». « S’il n’a été prononcé qu’une amende, l’emprisonnement à subir, à défaut de payement est assimilé à l’emprisonnement correctionnel ou de police selon le caractère de la condamnation. » L’article 41 précise : « Dans tous les cas, le condamné peut se libérer de cet emprisonnement en payant l’amende ; il ne peut se soustraire aux poursuites sur ses biens en offrant de subir l’emprisonnement. »[12] En pratique, un juge en Belgique peut émettre une sentence prévoyant un emprisonnement subsidiaire (cela ne se passe qu’en matière pénale). Dans ce cas, le juge prévoit l’amende et indique que si la personne le souhaite ou n’a pas les moyens, elle devra effectuer une peine de prison. Évidemment, il est clair que le riche choisira de payer l’amende et évitera la prison, tandis qu’une personne qui a de faibles revenus et pas de patrimoine ou très peu devra aller en prison. Cela montre que la justice telle qu’elle est rendue est une justice de classe.
Le ministre précise : « En 2000, en matière correctionnelle sur 22 632 condamnations à une amende, les parquets ont ouvert 3 745 dossiers concernant l’exécution des peines d’emprisonnement subsidiaire. En 2001, sur 21 375 condamnations à une amende seuls 1 745 dossiers d’exécution de peines de prison subsidiaires ont été ouverts dans les parquets. »
Même si, en pratique, des peines d’emprisonnement ne sont plus appliquées ou très rarement, le fait que certains pays ont maintenu cette possibilité ne peut qu’inquiéter. En effet dans l’éventualité d’une accession de l’extrême-droite au gouvernement et du renforcement permanent des méthodes répressives, il est possible que des peines d’emprisonnement pour dette soient prononcées à l’encontre de boucs émissaires des classes populaires. Il ne manque pas de magistrats réactionnaires dans l’appareil de la justice pour prendre des initiatives qui renforceraient le caractère de classe de l’application de la loi.
Plus largement, Jami Hubbard Solli a montré que dans plus de 20 pays, la loi autorise les créancie·res à demander l’incarcération des débiteur·ices en cas de défaut de paiement[13]. Par exemple, au Kenya et en Ouganda, cette législation est bel est bien appliquée. En effet, plusieurs centaines de personnes n’ayant pas pu rembourser leur dette sont emprisonnées.
Dettes hypothécaires illégitimes et expulsion de logement
Lorsque la bulle immobilière a éclaté au Japon (années 1990), aux États-Unis (2006-2007), en Irlande et en Islande (2008), en Espagne (2009), des dizaines de millions de ménages des classes populaires ont été acculés à la cessation de paiement et ont commencé à être victimes d’expulsions massives[14]. Dans un contexte de baisse du salaire réel, de chômage massif et de conditions de prêts abusives, les effets de ces dettes sont catastrophiques pour une partie croissante des secteurs populaires.
Aux États-Unis, après 2006, quatorze millions de familles ont été dépossédées de leurs logements par les banques[15].
En Espagne, il s’agit de plus de 300 000 familles. Nous sommes confrontés une nouvelle fois dans l’histoire des pays du Nord à un phénomène massif de dépossession brutale.
Aux États-Unis, la justice a dénombré pas moins de 500 000 cas de contrats immobiliers abusifs et frauduleux, le chiffre réel est bien plus élevé.
En Espagne, la législation qui est utilisée par les banquiers pour expulser les familles de leurs logements date de l’époque du dictateur Franco. En Grèce, dans le cadre du troisième mémorandum accepté par le gouvernement Tsipras en 2015, les banques ont commencé à avoir les mains libres pour expulser les familles incapables de payer leurs dettes hypothécaires[16].
Aux États-Unis, en Espagne, en Irlande, en Islande, en Grèce…, un nouveau type de mouvement et de mobilisations est né afin de résister à cette politique d’expulsion/dépossession.
Dettes étudiantes illégitimes
Dans les pays anglo-saxons les plus industrialisés ainsi qu’au Japon, les politiques néolibérales appliquées dans le système d’éducation ont augmenté de manière dramatique le coût des études supérieures et ont restreint très fortement l’accès aux bourses d’étude. Le même phénomène est à l’œuvre à l’échelle planétaire.
Cela a obligé des dizaines de millions de jeunes des classes populaires à s’endetter dans des proportions dramatiques afin de pouvoir réaliser des études supérieures. Aux États-Unis, la dette étudiante dépasse 1 700 milliards de dollars, soit le double de la dette publique totale de l’ensemble du continent africain, qui compte plus d’un milliards d’habitant·es[17]).
Un seuil symbolique qui exprime la gravité de la situation.
Deux étudiant·es sur trois sont endetté·es et doivent en moyenne 37 667 dollars.
En 2008, 80 % des étudiant·es qui terminaient un master en droit cumulaient une dette de 77 000 dollars s’ils avaient fréquenté une université privée et de 50 000 dollars s’il s’agissait d’un établissement public.
L’endettement moyen des étudiant·es qui ont accompli une année de spécialisation de médecine atteignait 140 000 dollars. Une étudiante qui a réussi son master en droit déclarait à un quotidien italien : « Je pense que je n’arriverai pas à rembourser les dettes que j’ai contractées pour payer mes études, certains jours je pense que lorsque je mourrai, j’aurai encore les mensualités de la dette pour l’université à payer. Aujourd’hui j’ai un plan de remboursement étalé sur 27 ans et demi, mais il est trop ambitieux car le taux est variable et je parviens à grande peine à payer (…). La chose qui me préoccupe le plus est que je suis incapable d’épargner, et ma dette est toujours là et me hante»[18].
Comme elles subissent des discriminations majeures dans l’accès à l’emploi, dans la distribution des salaires, et dans la répartition du travail domestique non rémunéré (pour les femmes), les femmes et les personnes racisées sont les premières à subir ce système universitaire basé sur l’endettement[19]. Elles s’endettent donc davantage et mettent beaucoup plus de temps pour rembourser ces emprunts. En 2019, 20 ans après avoir commencé leurs études, les personnes noires s’étant endettées devaient 95% de leur dette étudiante. Les individus blancs dans la même situation avaient remboursé 94% de cet emprunt[20].
Au Japon, un·e étudiant·e sur deux est endetté. L’endettement moyen des étudiants atteint l’équivalent de 30 000 dollars. Au Canada, la tendance est la même[21]. Aller à l’université coûte de plus en plus cher alors que sur le marché du travail sinistré et saturé, il est de plus en plus difficile de trouver un emploi avec un salaire décent. Après leurs études, les jeunes endettés et leurs familles éprouvent de plus en plus de difficultés à rembourser les dettes. Pour la rembourser, ils sont souvent amenés à accepter des emplois très précaires et des conditions de travail dégradantes. Les banques font des profits juteux grâce à la dette étudiante.Comme sur la thématique des dettes hypothécaires illégitimes, de nouvelles formes de luttes et de nouveaux mouvements sont en train de naître pour combattre contre les dettes étudiantes illégitimes. C’est notamment le cas aux États-Unis avec le mouvement Strike Debt ! On assiste à des tentatives de fédérer les différentes résistances sur le front de la dette : dettes étudiantes, dettes hypothécaires, dettes de consommation, dettes liées aux impôts, sans oublier la dette publique[22].
Le surendettement affecte et dégrade les conditions de vie d’un secteur grandissant des couches populaires dans tous les pays les plus industrialisés.En Belgique, le nombre de personnes en règlement collectif de dettes a plus que doublé entre 2007 et 2017.
Les femmes cheffes de famille monoparentale sont partout durement touchées par le surendettement. Les souffrances liées aux humiliations auxquelles les personnes surendettées sont soumises grandissent. Les intrusions auxquelles se livrent les autorités dans la vie privée et au domicile des surendettés se multiplient et s’aggravent. Vu la précarisation du travail, le paiement de salaires de misère pour un temps partiel ou même pour un temps complet, de plus en plus de salariés et de salariées sont victimes du système dette.
La Fabrique de l’homme endetté
Au cours des dernières décennies, la politique de destruction des conquêtes sociales menées par les gouvernements successifs et la classe capitaliste vise notamment à s’attaquer aux contrats de travail stable et négocié collectivement. Les droits élémentaires des travailleur·euses et des allocataires sociaux sont présentés comme des privilèges et des obstacles à la compétitivité et à la flexibilité.
Une campagne en faveur de l’auto-emploi est menée systématiquement en faisant miroiter la perspective de la liberté.De plus en plus de personnes sont poussées à s’endetter afin de s’auto-employer, de créer leur micro entreprise, de faire d’eux-mêmes une entreprise, d’exploiter eux-mêmes « leur capital humain ». Comme le dit Maurizio Lazzaretto dans son livre La Fabrique de l’homme endetté, « Dans l’économie de la dette, devenir capital humain ou entrepreneur de soi, signifie assumer les coûts et les risques d’une entreprise flexible et financiarisée, coûts et risques qui ne sont pas seulement, loin s’en faut, ceux de l’innovation, mais aussi et surtout ceux de la précarité, de la pauvreté, du chômage, des services de santé défaillants, de la pénurie de logements, etc. »[23].
Grandit le nombre de personnes qui, ayant tenté l’expérience de l’auto-emploi échouent dans le surendettement et perdent le peu qu’ils possédaient. Plus loin, Lazzarato écrit : « Le processus stratégique du programme néolibéral en ce qui concerne l’État-providence consiste en une progressive transformation de « droits sociaux » en « dettes sociales » que les politiques néolibérales tendent à leur tour à transformer en dettes privées, parallèlement à la transformation des « ayants droit » en « débiteurs » auprès des caisses d’assurance chômage (pour les chômeurs) et auprès de l’État (pour les bénéficiaires des minima sociaux) »[24].
Alors que les politiques menées par les gouvernements néolibéraux mènent à l’appauvrissement des salariés (blocage ou réduction des salaires, précarisation,…) et des autres détenteurs de droits sociaux (blocage ou réduction des retraites, réduction ou suppression des aides sociales, dégradation ou disparition de certains services publics, diminution ou suppression des allocations de chômage, réduction ou suppression des bourses d’études, etc.), «la finance prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat. Pas d’augmentation de salaire direct ou indirect (retraites), mais crédit à la consommation et incitation à la rente boursière (fonds de pension, assurance privée) ; pas de droit au logement, mais crédits immobiliers ; pas de droits à la scolarisation, mais prêts pour payer les études ; pas de mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.) mais investissement dans les assurances individuelles. »[25]
🔴 Depuis la crise qui a éclaté dans les pays les plus industrialisés en 2007, on assiste donc à un nouveau durcissement du « système dette » dans sa facette dette privée : dettes hypothécaires abusives, dettes étudiantes illégitimes, dettes de consommation aliénantes et appauvrissantes. Cela va de pair avec l’action des gouvernements qui utilisent l’augmentation de la dette publique qu’ils ont favorisée pour renforcer l’offensive contre les conquêtes sociales du XXe siècle.
Soutenir les initiatives qui prennent à bras le corps la lutte contre les dettes privées illégitimes Comment veut-on que des gens humiliés car surendettés, abusés par les banques, jetés en dehors de leur logement et qui, malgré cela, sont encore redevables d’une partie de la dette, puissent se mobiliser tous ensemble pour qu’on arrête de payer la dette publique de l’État ou pour des actions collectives sur les droits des travailleurs ? S’ils ont été défaits dans leur lutte personnelle parce qu’il n’y avait pas un mouvement de résistance suffisamment fort pour empêcher les expulsions de logement, pour sortir d’autres formes de surendettement, ils risquent de ne pas trouver la force de continuer à se battre, ils risquent de considérer que la question de la dette publique illégitime ne les concerne pas, de même en ce qui concerne les combats collectifs pour les droits sociaux. Il faut soutenir les initiatives qui prennent à bras le corps la lutte contre les dettes privées illégitimes.
[10] L’emprisonnement pour dettes est d’ailleurs interdit par l’article 1er du protocole n° 4 à la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales, reconnaissant certains droits et libertés autres que ceux figurant déjà dans la Convention et dans le premier protocole additionnel à la Convention, tel qu’amendé par le protocole n° 11. Cf. : http://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf
[20] Taylor Nicole Rogers, Gary Silverman, « Race and finance : the student loan trap », Financial times, 21/12/2021. Étude menée sur près de 25 ans par Federal Reserve Bank of St Louis, publiée en 2017.
Sous la dynastie de la famille d’Hammourabi, comptabilité précise des dettes sur des tablettes qui étaient conservées dans le temple
ABC de 5000 ans de dettes privées illégitimes
L’endettement privé a servi depuis le début de l’Histoire, il y a 5000 ans, à asservir, à spolier, à dominer, à déposséder les classes populaires (au sein desquelles, les femmes sont au premier rang des victimes), les classes travailleuses : familles paysannes, artisan-es, pêcheur/seuses, jusqu’aux salarié-es modernes et aux membres de leur foyer (les étudiant-es qui s’endettent pour poursuivre des études).
Le processus est simple : le prêteur exige que l’emprunteur/euse mette en gage ce qu’il ou elle possède. Il s’agit, par exemple, de la terre possédée et cultivée par le/la paysan-ne, ou des outils de travail s’il s’agit d’un-e artisan-e. Le remboursement du prêt se fait en nature ou en monnaie. Comme le taux d’intérêt est élevé, pour rembourser le prêt, l’emprunteur/euse est obligé de transférer au prêteur une grande partie du produit de son travail ou de son patrimoine et s’appauvrit. S’il entre en défaut de paiement, le prêteur le dépossède du bien qui a été mis en gage. Dans certaines sociétés, cela peut aboutir à la perte de la liberté du débiteur ou de la débitrice et/ou de membres de sa famille.
C’est l’esclavage pour dette. Aux États-Unis et dans certains pays européens le défaut de paiement pouvait être sanctionné par la loi par des mutilations physiques jusqu’au début du XIXe siècle et par l’emprisonnement jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. En Europe et aux États-Unis, dans le premier quart du XXIe siècle, même si le nombre de personnes incarcérées pour ce motif est très limité, l’emprisonnement pour dette n’est pas aboli. Aujourd’hui, des milliers de personnes sont encore emprisonnées pour le non-paiement de dettes en Afrique, au Moyen Orient[0] et ailleurs.
Dettes privées à travers les âges Depuis 5 000 ans, les dettes privées jouent un rôle central dans les relations sociales. La lutte entre les riches et les pauvres, entre exploiteurs et exploité-es, a pris très souvent la forme d’un conflit entre créanciers et endetté·es. Avec une régularité remarquable, des insurrections populaires ont commencé de la même manière : par la destruction rituelle des documents concernant la dette[1] (tablettes, papyrus, parchemins, livres de comptes, registres d’impôts…). C’est notamment David Graeber dans son livre " Dette : 5000 ans d’histoire[1bis] " qui l’affirme. Mais il est loin d’être le seul.
Les effets de la pandémie du COVID et les réponses apportées par les gouvernements ont fortement augmenté les dettes des classes populaires et notamment des secteurs les plus opprimés, les plus pauvres. Avant cela, la précédente crise internationale qui avait commencé en 2007 avait mis à nu le comportement frauduleux des banques notamment en matière de prêts hypothécaires dans différentes parties du monde, et en particulier dans le Nord. Suite aux expulsions massives de logements qui ont suivi aux États-Unis, en Espagne et ailleurs, de plus en plus de personnes ont remis en question les dettes dans des pays où habituellement l’obligation de rembourser un crédit était incontesté. Aux quatre coins de la planète, des mouvements sociaux remettent en cause le paiement des privées illégitimes qu’elles soient hypothécaires ou étudiantes, qu’elles soient réclamées par de grandes banques privées ou par des agences de microcrédit qui octroient des crédits à des conditions abusives.
🔴 Voici à grands traits quelques étapes historiques du « système dette privée » au Proche-Orient, en Europe et dans des parties du monde conquises par des puissances européennes. Il faudrait compléter avec ce qui s’est passé en Asie, en Afrique, dans les Amériques précoloniales, mais le tableau brossé ici est déjà très éloquent.
Hammourabi, roi de Babylone, et les annulations de dette[2] Le Code Hammourabi se trouve au musée du Louvre à Paris. En fait, le terme « code » est inapproprié, car Hammourabi nous a légué plutôt un ensemble de règles et de jugements concernant les relations entre les pouvoirs publics et les citoyen-nes. Le règne d’Hammourabi, « roi » de Babylone (situé dans l’Irak actuel), a commencé en 1792 av. J-C et a duré 42 ans. Ce que la plupart des manuels d’Histoire ne relèvent pas, c’est qu’Hammourabi, à l’instar des autres gouvernants des cités-États de Mésopotamie, a proclamé à plusieurs reprises une annulation générale des dettes des citoyen-nes à l’égard des pouvoirs publics, de leurs hauts fonctionnaires et dignitaires. Ce que l’on a appelé le Code Hammourabi a vraisemblablement été écrit en 1762 av. J-C. Son épilogue proclamait que « le puissant ne peut pas opprimer le faible, la justice doit protéger la veuve et l’orphelin (…) afin de rendre justice aux opprimés ». Grâce au déchiffrage des nombreux documents écrits en cunéiforme, les historien-nes ont retrouvé la trace incontestable de quatre annulations générales de dette durant le règne d’Hammourabi (en 1792, 1780, 1771 et 1762 av. J-C).
À l’époque d’Hammourabi, la vie économique, sociale et politique s’organisait autour du temple et du palais. Ces deux institutions très imbriquées constituaient l’appareil d’État, l’équivalent de nos pouvoirs publics d’aujourd’hui, où travaillaient de nombreux artisans et ouvriers, sans oublier les scribes. Tous étaient hébergés et nourris par le temple et le palais. C’est ainsi qu’ils recevaient des rations de nourriture leur garantissant deux repas complets par jour. Les travailleur/euses et les dignitaires du palais étaient nourris grâce à l’activité d’une paysannerie à qui les pouvoirs publics fournissaient (louaient) des terres, des instruments de travail, des animaux de trait, du bétail, de l’eau pour l’irrigation. Les familles paysannes produisaient notamment de l’orge (la céréale de base), de l’huile, des fruits et des légumes. Après la récolte, les familles paysannes devaient en verser une partie à l’État comme loyer. En cas de mauvaises récoltes, ils/elles accumulaient des dettes. En-dehors du travail sur les terres du temple et du palais, les familles paysannes étaient propriétaires de leurs terres, de leur habitation, de leur bétail et des instruments de travail. Une autre source de dettes des familles paysannes était constituée par les prêts octroyés à titre privé par de hauts fonctionnaires et des dignitaires afin de s’enrichir et de s’approprier les biens des familles paysannes en cas de non remboursement de ces dettes.
🔴 Lors de mauvaises récoltes, l’impossibilité dans laquelle se trouvaient les familles paysannes de rembourser les dettes contractées auprès de l’État (impôts en nature impayés) ou auprès de hauts fonctionnaires et de dignitaires du régime aboutissait régulièrement à la dépossession de leurs terres et à leur asservissement. Des membres de leur famille étaient également réduits en esclavage pour dette. Afin de répondre au mécontentement populaire, le pouvoir en place annulait périodiquement les dettes privées[3] et restaurait les droits des paysans. Les annulations donnaient lieu à de grandes festivités au cours desquelles on détruisait les tablettes d’argile sur lesquelles les dettes[4] étaient inscrites.
Les annulations générales de dette se sont échelonnées sur 1000 ans en Mésopotamie entre 2400 et 1400 avant l’ère chrétienne Les proclamations d’annulation générale de dettes ne se limitent pas au règne d’Hammourabi, elles ont commencé avant lui et se sont prolongées après lui[5]. On a la preuve d’annulations de dette remontant à 2400 av. J-C, soit six siècles avant le règne d’Hammourabi, dans la cité de Lagash (Sumer), les plus récentes remontent à 1400 av. J-C à Nuzi. En tout, les historien-nes ont identifié avec précision une trentaine d’annulations générales de dette en Mésopotamie entre 2400 et 1400 av. J-C. On peut suivre Michael Hudson[6] quand il affirme que les annulations générales de dette constituent une des caractéristiques principales des sociétés de l’Âge du bronze en Mésopotamie. On retrouve d’ailleurs dans les différentes langues mésopotamiennes des expressions qui désignent ces annulations pour effacer l’ardoise et remettre les compteurs à zéro : amargi à Lagash (Sumer), nig-sisa à Ur, andurarum à Ashur, misharum à Babylone, shudutu à Nuzi.
Ces proclamations d’annulation de dette étaient l’occasion de grandes festivités, généralement à la fête annuelle du printemps. Sous la dynastie de la famille d’Hammourabi a été instaurée la tradition de détruire les tablettes sur lesquelles étaient inscrites les dettes. En effet, les pouvoirs publics tenaient une comptabilité précise des dettes sur des tablettes qui étaient conservées dans le temple. Hammourabi meurt en 1749 av. J-C après 42 ans de règne. Son successeur, Samsuiluna, annule toutes les dettes à l’égard de l’État et décrète la destruction de toutes les tablettes de dettes sauf celles concernant les dettes commerciales.
Quand Ammisaduqa, le dernier gouvernant de la dynastie Hammourabi, accède au trône en 1646 av. J-C, l’annulation générale des dettes qu’il proclame est très détaillée. Il s’agit manifestement d’éviter que certains créanciers profitent de certaines failles. Le décret d’annulation précise :
que les créanciers officiels et les collecteurs de taxes qui ont expulsé des familles paysannes doivent les indemniser et leur rendre leurs biens sous peine d’être exécutés ;
Si un créancier a accaparé un bien par la pression, il doit le restituer et/ou le rembourser en entier, faute de quoi il devait être mis à mort.
À la suite de ce décret, des commissions ont été mises en place afin de réviser tous les contrats immobiliers et d’éliminer ceux qui tombaient sous le coup de la proclamation d’annulation de dette et de restauration de la situation antérieure, statu quo ante. La mise en pratique de ce décret était facilitée par le fait qu’en général, les paysan-nes spolié-es par les créanciers continuaient à travailler sur leurs terres bien qu’elles soient devenues la propriété du créancier. Dès lors, en annulant les contrats et en obligeant les créanciers à indemniser les victimes, les pouvoirs publics restauraient les droits des paysan-nes. La situation se dégradera un peu plus de deux siècles plus tard.
Sans embellir l’organisation de ces sociétés d’il y a 3000 à 4000 ans, il faut souligner que les gouvernants cherchaient à maintenir une cohésion sociale :
en évitant la constitution de grandes propriétés privées,
en prenant des mesures pour que les familles paysannes gardent un accès direct à la terre,
en limitant la montée des inégalités, en veillant à l’entretien et au développement des systèmes d’irrigation.
Michael Hudson souligne par ailleurs que la décision de déclarer la guerre revenait à l’assemblée générale des citoyens et que le « roi » n’avait pas le pouvoir de prendre la décision.
Il semble que, dans la cosmovision des Mésopotamiens de l’Âge du bronze, il n’y a pas eu de création originale par un dieu. Le gouvernant, confronté au chaos, a réorganisé le monde pour rétablir l’ordre normal et la justice.
Après 1400 av. J-C, on n’a trouvé aucun acte d’annulation de dette. Les inégalités se sont fortement renforcées et développées. Les terres ont été accaparées par de grands propriétaires privés, l’esclavage pour dette s’est enraciné. Une partie importante de la population a migré vers le nord-ouest, vers Canaan avec des incursions vers l’Égypte (les Pharaons s’en plaignaient).
🔴 Au cours des siècles qui suivirent, considérés par les historien-nes de la Mésopotamie comme des temps obscurs (Dark Ages) -à cause de la réduction des traces écrites-, on a néanmoins la preuve de luttes sociales violentes entre créanciers et endetté-es.
Égypte : la pierre de Rosette confirme la tradition des annulations de dette La pierre de Rosette qui a été accaparée par des membres de l’armée napoléonienne en 1799 lors de la campagne d’Égypte a été déchiffrée en 1822 par Jean-François Champollion. Elle se trouve aujourd’hui au British Museum à Londres. Le travail de traduction a été facilité par le fait que la pierre présente le même texte en trois langues : l’égyptien ancien, l’égyptien populaire et le grec du temps d’Alexandre le Grand.
Le contenu de la pierre de Rosette confirme la tradition d’annulation des dettes qui s’est instaurée dans l’Égypte des Pharaons à partir du VIIIe siècle av. J-C, avant sa conquête par Alexandre le Grand au IVe siècle av. J-C. On y lit que le pharaon Ptolémée V, en 196 av. J-C, a annulé les dettes dues au trône par le peuple d’Égypte et au-delà.
Bien que la société égyptienne du temps des Pharaons fût très différente de la société mésopotamienne de l’Âge du bronze, on retrouve la trace évidente d’une tradition de proclamation d’amnistie qui précède les annulations générales de dette.
Ramsès IV (1153-1146 av. J-C) a proclamé que ceux qui ont fui peuvent rentrer au pays. Ceux qui étaient emprisonnés sont libérés. Son père Ramsès III (1184 –1153 av. J-C) a fait de même. A noter qu’au 2e millénaire, il semble qu’il n’y avait pas d’esclavage pour dette en Égypte. Les esclaves étaient des prises de guerre. Les proclamations de Ramsès III et IV concernaient l’annulation des arriérés de taxes dues au Pharaon, la libération des prisonniers politiques, la possibilité pour les personnes condamnées à l’exil de rentrer au pays.
🔴 Ce n’est qu’à partir du VIIIe siècle av. J-C, qu’on trouve en Égypte des proclamations d’annulation de dettes et de libération des esclaves pour dette. C’est le cas du règne du pharaon Bocchoris (717-711 av. J-C), dont le nom a été hellénisé.
Une des motivations fondamentales des annulations de dette était que le pharaon voulait disposer d’une paysannerie capable de produire suffisamment de nourriture et disponible à l’occasion pour participer à des campagnes militaires. Pour ces deux raisons, il fallait éviter que les paysan-nes soient expulsés de leurs terres sous la coupe des créanciers.
Dans une autre partie de la région, on constate que les empereurs assyriens du Ier millénaire av. J-C ont également adopté la tradition d’annulations des dettes. Il en a été de même à Jérusalem, au Ve siècle av. J-C. Pour preuve, en 432 av. J-C, Néhémie, certainement influencé par l’ancienne tradition mésopotamienne, proclame l’annulation des dettes des Juifs endettés à l’égard de leurs riches compatriotes. C’est à cette époque qu’est achevée la rédaction de la Torah[7]. La tradition des annulations généralisées de dette fait partie de la religion juive et des premiers textes du christianisme via le Deutéronome qui proclame l’obligation d’annuler les dettes tous les sept ans et le Lévitique qui l’exige à chaque jubilé, soit tous les 50 ans[8].
Durant des siècles, de nombreux commentateurs des textes anciens, à commencer par les autorités religieuses qui sont du côté de classes dominantes, ont affirmé que ces prescriptions n’avaient qu’une valeur morale ou constituaient des vœux pieux. Or les recherches historiques des deux derniers siècles démontrent que ces prescriptions correspondent à des pratiques avérées.
🔴 Lorsque les classes privilégiées ont définitivement réussi à imposer leurs intérêts, les annulations n’ont plus eu lieu, mais la tradition d’annulation est restée inscrite dans les textes fondateurs du judaïsme et du christianisme. Des luttes pour l’annulation des dettes privées ont jalonné l’histoire du Proche-Orient et de la Méditerranée jusqu’au milieu du premier millénaire de l’ère chrétienne.
Dans le « Notre père », la prière de Jésus la plus connue, au lieu de la traduction actuelle « Seigneur pardonnez-nous nos offenses (péchés) comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », le texte grec originel de Matthieu (ch.6, verset 12) dit : « Seigneur, annulez nos dettes comme nous annulons les dettes de ceux qui nous en doivent ». D’ailleurs, en allemand et en néerlandais, le mot « Schuld » exprime le péché et la dette. Alleluia, ce terme qui est signe d’allégresse et est utilisé dans les religions juives et chrétiennes, provient de la langue parlée à Babylone au IIe millénaire avant l’ère chrétienne et signifiait la libération des esclaves pour dette[9].
Grèce En Grèce, à partir du VIe siècle avant l’ère chrétienne, on assiste à des luttes très importantes contre l’esclavage pour dette et pour l’annulation des dettes privées du peuple. Aristote écrit dans La constitution des Athéniens : « Les hommes pauvres avec leur femme et leurs enfants devinrent les esclaves des riches. ». Des luttes sociales et politiques se développèrent qui aboutirent à des dispositions légales interdisant l’esclavage pour dette, il s’agit notamment des réformes de Solon à Athènes.À Mégare, une ville voisine d’Athènes, une faction radicale fut portée au pouvoir. Elle interdit les prêts à intérêt et le fit de manière rétroactive en forçant les créanciers à restituer les intérêts perçus[10].
Dans le même temps, les villes grecques se sont lancées dans une politique d’expansion fondant des colonies de la Crimée jusqu’à Marseille, notamment avec les enfants des pauvres endettés. L’esclavage s’y développa fortement et d’une manière plus brutale et oppressive que dans les sociétés du Croissant Fertile qui ont précédé.
Rome De nombreuses luttes politiques et sociales violentes ont été causées par des crises de la dette privée.Selon la loi romaine primitive, le créancier pouvait exécuter les débiteurs insolvables. La fin du IVe siècle av. J.-C. a été marquée par une forte réaction sociale contre l’endettement. Si l’esclavage pour dettes a été aboli pour les citoyens romains, l’abolition du prêt à intérêt n’a pas été longtemps appliquée. De fortes crises d’endettement privé se sont produites dans les siècles suivants tant dans la péninsule italienne que dans le reste de l’empire romain. L’historien Tacite écrivait à propos d’une crise d’endettement qui se produisit en 33 ap. J.-C., sous le règne de Tibère : « Le prêt à intérêt était un mal invétéré dans la cité de Rome, et une cause très fréquente de séditions et de discordes ; aussi le refrénait-on même dans les temps anciens… »[11].
Féodalité Au début de la féodalité, une grande partie des producteurs libres a été asservie car les familles paysannes accablées de dettes sont incapables de rembourser leurs dettes. C’est le cas notamment pendant le règne de Charlemagne à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle[12].
Les religions juive, musulmane et chrétienne par rapport aux prêts à intérêt Depuis son origine, la religion musulmane interdit le prêt à intérêt. Le judaïsme l’interdit au sein de la communauté juive, mais a amendé cette position sous la pression des riches et l’a autorisé à partir du premier siècle de l’ère chrétienne [13]. La religion chrétienne l’interdit jusqu’au XVe siècle. Les autorités protestantes et catholiques finissent par le promouvoir.
En Europe, la problématique des dettes privées reprend une forme exacerbée à la fin du Moyen Âge
La problématique des dettes privées reprend une forme exacerbée à partir des XIIIe et XIVe siècles avec la monétarisation des relations.En effet, les corvées et les impôts en nature ont été progressivement remplacés par des sommes d’argent. En conséquence, les paysans, les artisans, etc. doivent s’endetter afin de payer les impôts. N’arrivant pas à rembourser, de plus en plus de paysans, d’artisans ou d’ouvriers sont victimes de saisies, ils sont dépossédés et/ou emprisonnés, et souvent mutilés[14].
En 1339, à Sienne (Italie), le gouvernement municipal de la ville annonce au conseil qu’il est nécessaire d’abolir l’emprisonnement pour dette, faute de quoi il faudrait mettre presque tous les citadins en prison tant ils sont endettés. Seize ans plus tard, en 1355, le peuple siennois en révolte met le feu à la salle du palais municipal où étaient rassemblés les livres de compte. Il s’agissait de faire disparaître les traces des dettes qu’on leur réclamait et qui, à leurs yeux, étaient odieuses[15].
🔴 Autre signe de l’importance du rejet de l’exploitation par la dette, à la fin du XIVe siècle, lorsque les classes laborieuses prirent momentanément le pouvoir à Florence, conduits par les Ciompi, les ouvrier-es journalier-es de l’industrie textile, on trouve parmi leurs revendications :
supprimer l’amputation d’une main en cas de non-paiement des dettes et déclarer un moratoire[15bis] sur les dettes non payées [16].
Ils exigeaient également une place dans le gouvernement et que les riches paient plus d’impôts.
Des événements similaires se déroulèrent à la même époque, dans les Flandres, en Wallonie, en France, en Angleterre…
Le rejet des dettes au cœur des insurrections massives des familles paysannes du monde germanique aux XVe et XVIe siècles De 1470 à 1525, une multitude de soulèvements paysans de l’Alsace à l’Autriche, en passant par la majorité des régions d’Allemagne, la Bohême, la Slovénie, la Hongrie et la Croatie, sont liés en grande partie aux rejets des dettes réclamées aux familles paysannes et citadines des classes dominées.
Des centaines de milliers de familles paysannes prirent les armes, détruisirent des centaines de châteaux, des dizaines de monastères et des couvents. La répression fit plus de 100 000 morts parmi les paysan-nes[17].
Lors d’une des rébellions, en 1493, les paysan-nes soulevé-es exigèrent notamment la mise en pratique d’une année jubilaire, où toutes les dettes seraient annulées[18].
Thomas Münzer, un des leaders des soulèvements paysans, décapité en 1525 à l’âge de 28 ans, en appelait à l’application intégrale des Évangiles et notamment à l’annulation des dettes. Il s’opposait à Martin Luther qui, après avoir commencé en 1519-1520 par dénoncer l’usure et la vente des indulgences par l’Église catholique, en était venu à défendre à partir de 1524 les prêts à intérêt et à exiger que les paysan-nes et tou-tes les endetté-es remboursent leurs dettes. Luther prônait, en opposition aux soulèvements paysans, « un gouvernement temporel sévère et dur qui impose aux méchants (…) de rendre ce qu’ils ont emprunté… Personne ne doit s’imaginer que le monde puisse être gouverné sans que le sang coule ; le glaive temporel ne peut qu’être rouge et sanglant, car le monde veut et doit être mauvais ; et le glaive, c’est la verge de Dieu et sa vengeance contre le monde »[19].
Dans le conflit qui opposaient les paysan-nes et d’autres composantes du peuple (notamment la plèbe urbaine ainsi que les secteurs les plus paupérisés, vagabond-es, mendiant-es…) aux classes dominantes locales, Martin Luther avait choisi son camp et proclamait que les lois de l’Ancien Testament comme l’année jubilaire n’étaient plus d’application. Selon Luther, l’Évangile décrit seulement le comportement idéal. Selon lui, dans la vie réelle, une dette doit toujours être remboursée.
🔴 Dans un texte anonyme qui a circulé en Allemagne à partir de 1521, on pouvait lire ce dialogue entre un paysan et un notable qui décrit bien l’utilisation de l’endettement pour déposséder le/la travailleur-euse de son outil ou de sa terre :
Paysan : Qu’est-ce qui m’amène ? Eh bien, je voudrais savoir à quoi vous passez votre temps.
Notable : Comment devrais-je le passer ? Je suis là, assis à compter mon argent, ne vois-tu pas ?
Paysan : Dites-moi, Monsieur, qui vous a donné tant d’argent que vous passez votre temps à compter ?
Notable : Tu veux savoir qui m’a donné cet argent ? Je vais te le dire. Un paysan vient frapper à ma porte pour me demander de lui prêter 10 ou 20 guldens. Je m’enquiers de savoir s’il possède un lopin de bonne terre. Il dit : « Oui, Monsieur, j’ai une bonne prairie et un champ excellent qui à eux deux valent une centaine de guldens ». Je réponds : « Parfait ! Mets en gage ta prairie et ton champ, et si tu t’engages à payer un gulden par an d’intérêt, tu peux avoir ton prêt de 20 guldens ». Content d’entendre de telles bonnes nouvelles, le paysan réplique : « Je vous donne bien volontiers ma parole ». « Mais je dois te prévenir », j’ajoute alors, « que si tu venais à ne pas honorer ton paiement à temps, je prendrais possession de ta terre et en ferais ma propriété. » Et cela n’inquiète pas le paysan, il engage sa pâture et son champ envers moi. Je lui prête l’argent et il paie les intérêts ponctuellement pendant un an ou deux ; puis survient une mauvaise récolte et il est bientôt en retard de paiement. Je confisque sa terre, je l’expulse et son champ et sa prairie sont à moi. Et je fais cela non seulement avec les paysans mais avec les artisans [20].
Voici, résumés en mots très simples, le processus de dépossession auquel les paysan-nes et les artisan-nes d’Allemagne et d’ailleurs ont tenté de s’opposer.
La conquête des Amériques et l’imposition de l’asservissement pour dette via le péonage Comme le commente David Graeber, les conquistadors dont Hernan Cortez s’étaient endettés jusqu’au cou pour financer leurs opérations... Du coup, ils ont exploité et spolié avec un maximum de brutalité les populations conquises afin de rembourser leurs dettes[21]. Lors de la conquête des Amériques, l’imposition de la domination européenne est allée de pair avec l’asservissement pour dette des populations natives[22]. La forme utilisée : le péonage. Le dictionnaire Littré définissait au XIXe siècle le péonage de la manière suivante : « Se dit, au Mexique, d’une sorte d’esclavage imposé aux indigènes, et qui résulte de ce que les propriétaires peuvent les retenir et les obliger à travailler gratuitement pour l’acquit de dettes que ces travailleurs ont contractées sur les propriétés. » Le péonage est le système par lequel les péons sont attachés à la propriété terrienne par différents moyens, dont la dette héréditaire. Le péonage n’a été aboli au Mexique que dans les années 1910 pendant la révolution.
[3] À cette époque, l’État n’empruntait pas. De même, l’État dans l’Égypte ancienne, la Grèce et la Rome antiques n’empruntait pas non plus, sauf tout à fait exceptionnellement dans le cas de Rome. En Europe, les États ne commencèrent à emprunter systématiquement qu’à partir des XIII-XIVe siècles. Ils n’ont pas cessé depuis.
[4] Les dettes entre commerçants n’étaient pas visées par ces annulations
[6] Cet article est essentiellement basé sur la synthèse historique présentée par Michael Hudson, docteur en économie, dans plusieurs articles et ouvrages captivant : « The Lost Tradition of Biblical Debt Cancellations », 1993, 87 pages ; « The Archaeolgy of Money», 2004. Michael Hudson fait partie d’une équipe scientifique pluridisciplinaire (ISCANEE, International Scholars’ Conference on Ancient Near Earstern Economies) comprenant des philologues, des archéologues, des historiens, des économistes qui travaillent sur les sociétés et les économies anciennes du Proche-Orient. Leurs travaux sont publiés par l’université de Harvard. Michael Hudson inscrit son travail dans le prolongement des recherches de Karl Polanyi, il produit également des analyses sur la crise contemporaine. Voir notamment « The Road to Debt Deflation, Debt Peonage, and Neoliberalism », février 2012, 30 p. Parmi les ouvrages d’autres auteurs qui, depuis la crise économique et financière initiée en 2007-2008, ont écrit sur la longue tradition d’annulation de dette, il convient de lire : David Graeber, Debt : The First 5000 Years, Melvillehouse, New York, 2011, 542 p.
[7] La Torah (loi religieuse juive) est la compilation des textes qui forment les cinq premiers livres de la Bible : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Ils n’ont pas été rédigés dans l’ordre où nous les connaissons aujourd’hui.
[8] Voir Isabelle Ponet, La remise des dettes au pays de Canaan au premier millénaire avant notre ère, https://www.cadtm.org/La-remise-des-dettes-au-pays-de Dans le Lévitique, on trouve non seulement l’exigence de l’annulation des dettes, mais tout autant la libération des esclaves pour dettes et de toute leur famille, et le rendu de leurs champs et de leur maison. Mais attention cela ne vaut que pour la communauté d’Israël, pas pour les autres peuples.
[12] Voir Karl Marx, " Le Capital, Livre 3 ", chapitre 19, Remarques sur l’usure précapitaliste. Voir également Ernest Mandel, " Traité d’économie marxiste, tome 1 ", chapitre 4, le passage intitulé “ Le capital usurier ”
[13] Le Rabbin Hillel avait décrété que les Juifs devaient ajouter une clause aux contrats entre eux, selon laquelle ils renonçaient à l’application de la Torah et du Talmud qui institue une annulation périodique de dettes. Par ailleurs, la religion juive autorisait les prêts à intérêts envers les non juifs
[14] Silvia Federici, dans son livre, " Caliban et la Sorcière ", p. 57, montre en quoi cette évolution a affecté encore plus gravement les femmes du peuple. Voir Silvia Federici, " Caliban et la Sorcière, Entremonde ", Genève-Paris, 2014, 459 p.
[15] Patrick Boucheron, " Conjurer la peur ", Seuil, Paris, 2013, pp. 213-215.
[22] Le pape Nicolas V avait autorisé en janvier 1455 l’asservissement perpétuel des populations considérées comme ennemies du Christ. Cela justifia, entre autres, la mise en esclavage des Africain-es à cette époque (notamment dans les plantations créées par les Portugais à Madère) et ensuite cela permis aux conquistadors européens d’en faire autant dans le Nouveau Monde. Voici un extrait de la bulle Romanus Pontifex : « Nous, considérant la délibération nécessaire pour chacune de ces matières indiquées, et vu qu’antérieurement, il a été concédé audit roi Alphonse du Portugal par d’autres lettres, entre autres choses, la faculté pleine et entière à l’égard de n’importe quel-les sarrasin-nes et païen-nes et autres ennemi-es du Christ, en n’importe quel endroit où ils se trouvent, et des royaumes, duchés, principautés, seigneuries, des possessions, biens meubles et immeubles possédés par eux, de les envahir, les conquérir, les combattre, les vaincre et les soumettre ; et de réduire en servitude perpétuelle les membres de leurs familles, de s’emparer pour son propre profit et celui de ses successeurs, s’approprier et utiliser pour leur propre usage et celui de ses successeurs, leurs royaumes, duchés, comtés, principautés, seigneuries, possessions et autres biens qui leur appartiendraient... » (c’est nous qui soulignons).
Le dernier tiers du 18ème siècle constitue une période révolutionnaire durant laquelle éclatent d’innombrables luttes populaires, durant laquelle s’épanouissent des idéaux émancipateurs, durant laquelle même les rois se voient contraints de devenir " éclairés ", durant laquelle la Révolution s’impose dans la plus grande ville du monde, Paris, et le 21 septembre 1792, l’avènement de la République marque aussi la naissance d’une gauche de rupture[29bis].
Pendant cette période, le monde occidental connaît aussi une longue phase de développement économique et démographique ainsi que de découvertes scientifiques et techniques.
De grands historiens ont bien perçu ce tournant majeur de la fin du 18ème où même le mot Révolution change de sens passant de l’astronomie à l’actualité : " Révolution occidentale " pour Auguste Comte[1], " âge de la révolution démocratique " pour Robert Palmer[2], " ère des révolutions " pour Eric Hobsbawn[3], " âge des révolutions dans un contexte global " pour David Armitage et Sanjay Subrahmanyam[4].
L’universitaire toulousain Jacques Godechot employait le terme de " Révolution atlantique[5] " pour caractériser le mouvement intellectuel, social et politique qui s’étend, selon lui, des années 1763 à 1799. Cette caractérisation d’atlantique présente plusieurs inconvénients, en particulier de ne pas prendre en compte des pays comme la Russie, la Pologne, Genève, la Grèce...
Retenons plutôt que se déroule alors un cycle exemplaire d’aspirations populaires sociales et démocratiques, de montée des luttes, de révolutions : un certain synchronisme des mouvements sociaux et politiques à l’échelle atlantique et européenne. Reprenant l’analyse de Barnave, Jean Jaurès confirme « Il n’y a pas à proprement parler de Révolution française, il y a eu une révolution européenne qui a la France à son sommet[6] ».
La vaste étendue géographique touchée par les mouvements du dernier quart du 18ème siècle ne doit cependant pas occulter le rôle central qu’y joue la Révolution française. Jusqu’en 1789, il s’agit de luttes ayant très peu d’impact l’une sur l’autre. A partir de cette date, l’élan et le rythme viennent de France.
De 1763 à 1768 : Indices d’un début de montée du mouvement social, démocratique et révolutionnaire Quelques évènements peuvent être considérés comme des prémices :
C’est en particulier le cas de la Corse qui se libère de la domination gênoise et installe un pouvoir indépendant au nom du peuple souverain. L’appel à Jean-Jacques Rousseau pour aider à la définition des nouvelles institutions leur donne une publicité importante dans les milieux intellectuels et politiques d’Europe.
18 novembre 1755 La Corse indépendante se dote de la première constitution du monde moderne[7]
Le mouvement est écrasé par l’armée française : les proches du dirigeant indépendantiste Paoli se réfugient en Angleterre, y contribuant au développement de courants démocratiques. Un Genevois également réfugié du nom de Jean-Paul Marat écrit et publie alors " Les chaînes de l’esclavage " avançant la perspective de la libération des peuples au travers d’une démarche républicaniste qui fleurira bientôt en France.
De 1763 à 1768, le nombre de mouvements augmente nettement :
1763 : premières luttes dans les colonies anglaises d’Amérique ;
1763 : soulèvement indien des Grands lacs au Canada ;
1764/1765 : en France, le mouvement pour obtenir la réhabilitation de Jean Calas[8] est caractéristique de la rencontre des idées démocratiques, des progrès scientifiques et de l’aspiration à une Justice rationnelle... 10 mars 1762, Jean Calas est supplicié à Toulouse[9] ;
1766 : L’Egypte se révolte pour prendre son indépendante de l’empire ottoman[9bis] ;
1766 : Révolte des Cosaques du Iaïk, dans l’Oural[9ter] ;
1766 : mouvements révolutionnaires de Genève ;
en 1768, la France achète la Corse à Gênes et écrase le mouvement dirigé par Pasquale Paoli. Cependant, la boule de neige des aspirations et des idées nouvelles a déjà trop roulé et grossi pour être arrêtée par cela.
Genève au cœur du progrès durant plusieurs années Les mouvements révolutionnaires de Genève en 1768 présentent un grand intérêt historique.
Depuis 1541, cette Cité-Etat constitue une république dirigée par un " Conseil général " large dans lequel siègent les membres de la bourgeoisie de Genève mais surtout par le Conseil des Deux-Cents et le Conseil des Soixante (Petit Conseil) faisant fonction d’exécutifs et plus influencés par les grands bourgeois et l’aristocratie.
La ville bénéficie d’un apport de population et d’argent avec l’arrivée de nombreux Français protestants chassés par les intégristes catholiques durant les Guerres de religion puis après la Révocation de l’Edit de Nantes.
Par rapport aux territoires proches d’Allemagne, de France ou d’Italie Genève fait figure de cité bourgeoise en avance sur son temps par sa vie économique (imprimerie, horlogerie, soierie, dorure...), le rôle de ses citoyens, son niveau de scolarisation, son rôle dans la diffusion des idées des Lumières (Jean-Robert Chouet, Jean-Alphonse Turrettini, Jean-Antoine Gautier...).
Cependant, plusieurs facteurs vont provoquer des révolutions à répétition au cours du 18ème siècle :Grands bourgeois et aristocrates monopolisent le pouvoir par le Conseil des Deux-Cents et le Petit Conseil, en cooptant les membres sans rendre compte devant le Conseil général. La vitalité économique et commerciale de Genève provient pour une bonne part d’une productivité supérieure aux pays catholiques voisins en raison de conditions de travail plus astreignantes.Genève à la fin du XVIe siècle
1707: la première grande révolte éclatepour des raisons essentiellement économiques et sociales. Les armées de Berne et Zurich permettent de mater le mouvement et de fusiller son chef en prison ;
en 1737 :nouvelle révolution qui prend le pouvoir. L’oligarchie fait appel à la France comme médiatrice. Le Règlement de la Médiation, adopté en 1738, donne un rôle central au Conseil général en matière législative (pour toute nouvelle loi) et fiscale (pour tout nouvel impôt) ;
en 1762:nouvel affrontement entre d’une part un mouvement citoyen, d’autre part le Petit Conseil qui a condamné deux ouvrages de Rousseau — Émile ou De l’éducation et Du Contrat social — à être brûlés parce que « tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ». Le courant favorable aux idées de Rousseau se formalise dans le mouvement des Représentants (nom donné suite aux " représentions " adressées au Petit Conseil ;
Nouveaux mouvements révolutionnaires en 1766 et 1768 ;
en 1781 :réussite d’une dernière révolutionqui accorde l’égalité civile à une grande partie des habitants de la ville comme de la campagne[10].
De 1768 à 1772, une phase effective de montée du mouvement social, démocratique et révolutionnaire
en 1768 : la rébellion de la Nouvelle-Orléans en 1768[10bis] ;
en 1768 : les émeutes et grèves dans le Royaume-Uni[10ter] ;
de 1768 à 1770 : les escarmouches à Boston entre Américains et Britanniques... et les phénomènes nationaux en Pologne contre la Russie ;
en 1769 : les Grecs profitent de la guerre russo-turque pour se soulever et libérer le Péloponnèse et les Cyclades[10A]. Le pouvoir ottoman utilise des groupes paramilitaires albanais pour combattre ces insurgés et ravager leurs terres durant une dizaine d’années, d’où la présence de Grecs réfugiés politiques en France durant la Révolution.
en 1770 : émeute à Moscou et soulèvement du Péloponèse contre les Turcs ;
en 1771 : soulèvement des exilés polonais de Sibérie et des Cosaques de l’Oural[11]...
Multiplication des mouvements de 1773 à 1788
1773 : Cette année-là paraît significative pour dater l’accélération de la combativité sociale, démocratique et révolutionnaire avec au départ deux évènements a priori anodins ;
le soulèvement de l’avant-poste cosaque de Boudarine le 17 septembre 1773, au fin fond de l’Oural[11A] ;
le Boston Tea Party le 16 décembre 1773 en Amérique du Nord ; des habitants jettent à la mer la cargaison de thé d’un navire britannique[11B].
De 1773 à 1775 : une immense révolte en Russie de serfs, de cosaques et d’ouvriers indique par sa masse et sa détermination le potentiel révolutionnaire des peuples asservis.
🔴Ce mouvement est ensuite relayé :
par la guerre d’indépendance des Etats Unis ;
L’Irlande fait partie des pays directement touchés par la Guerre d’indépendance américaine : mouvement des Patriotes irlandais, revendication d’indépendance renaissante... qui entraînent une évolution émancipatrice des lois concernant les catholiques gaéliques ;
La Grande Bretagne est logiquement touchée aussi, particulièrement de 1780 à 1783[12] ;
La guerre des farines (1775)
par des mouvements sociaux en Europe (en 1775, guerre des farines en France[13], rév;olte paysanne en Bohême...) ;
Révolution liégeoise (18 août) : Le prince-évêque de Liège est chassé par un coup d’État de la bourgeoisie, soutenue par les travailleurs et les paysans. La féodalité est abolie[17] ;
En octobre, insurrection des patriotes belges, provoquée par la politique religieuse[21]. 24 octobre : Le chef de l’armée belge, Van der Mersch, bat les Autrichiens à Turnhout. Les révolutionnaires proclament la déchéance de Joseph II et déclarent l’indépendance.
L’année 1790 est encore marquée par de nombreux mouvements sociaux :
Proclamation de la république brabançonne (États belgiques unis) le 11 janvier[16] ;
solidification de la nouvelle société née de la révolution française ;
proclamation de la république confédérale des provinces belges[22] ;
processus de démocratisation en Pologne ;
révoltes d’esclaves en Martinique, Guyane puis Guadeloupe[23] ;
En Amérique du Nord, révolte des Pawnees puis des Iroquois ;
Soulèvement des Libres de couleur à Port-au-Prince[24] ;
Début de la révolte de l’Epire contre les Turcs[26] ;
En Grande Bretagne, de nombreuses sociétés se créent en solidarité avec la Révolution française (Société des Amis du peuple, Société de correspondance londonienne)...
1791, la révolution démocratique se déploie particulièrement en Pologne et en France Parmi les mouvements sociaux, notons ceux d’Amérique du Nord :« Révolte des Noirs Saint-Domingue 22/08/1791 »
23 août, début du grand soulèvement des esclaves, rejoint par Toussaint Louverture[27] ;
3 novembre, les Indiens Miamis du chef Michikinikwa (Petite Tortue) remportent une victoire significative à la bataille de Fort-Wayne (Indiana)[28].
1792, après trois ans de soulèvements et de réformes, les grandes puissances européennes réagissent par une répression massive dont l’invasion de la Pologne par l’armée russe constitue le symbole. Les victoires françaises de Valmy, Mayence puis Jemmapes font refluer cette menace contre-révolutionnaire en Europe occidentale.
La Révolution se radicalise en France avec la proclamation de la République[29][29bis] ;
Les mouvements progressistes continuent à gagner de l’audience en Grande Bretagne, en Hongrie et surtout en Italie ;
Premières élections au Québec.
1793, formation de la première coalition contre la révolution française[30] : Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, Russie, Espagne, Piémont-Sardaigne, Deux-Siciles
Les armées révolutionnaires de l’An II résistent mais la contre-révolution se développe dans le reste de l’Europe : en Pologne (partagée entre Russie, Prusse et Autriche), Italie, Grande Bretagne...
Sur le territoire même de la république française, le soulèvement vendéen et les insurrections fédéralistes affaiblissent la Révolution.
Et ailleurs :
▶️ Soulèvements populaires en Ecosse durement réprimés[31] ;
▶️ Abolition de l’esclavage à Saint-Domingue ;
▶️ A Cuba, fondation de la Société patriotique de La Havane.
1794, la répression des progressistes et des mouvements populaires se poursuit :en Grande-Bretagne (suppression de l’habeas corpus), en Amérique du Nord (écrasement des Indiens Miami, Association pour le maintien des lois dans le Bas-Canada)...
Et en Europe centrale :
Mouvement révolutionnaire jacobin en Lithuanie ;
Grand soulèvement révolutionnaire en Pologne, dirigé par Kosciuszko. Varsovie, Cracovie et l’essentiel du territoire sont libérés[32] ;
Le gouvernement prend des décisions sociales importantes : abolition du servage personnel, liberté de déplacement, garantie de la possession de la terre, diminution des corvées... Cependant, l’armée polonaise est battue par les Russes ; une répression monstrueuse s’abat (20000 civils massacrés dans le faubourg de Praga).
Les armées républicaines françaises sont elles, victorieuses sur tous les fronts ;
Cependant, l’écrasement des Polonais, l’éradication des mouvements progressistes dans les grands pays européens puis le 9 thermidor en France font de cette année 1794 un tournant. Des mouvements vont encore se développer mais la dynamique s’épuise.
organisation en France de la Conjuration des Egaux (Babeuf, Buonarotti)[36].
1796 à 1802 : fin de la période révolutionnaire
Parmi les mouvements de cette fin de période révolutionnaire, notons :
en Italie, la création de la république ligurienne[37], puis de la république cisalpine (1796)[37A] ; puis de la république romaine en 1798[37B], enfin de la parthénopéenne ou napolitaine qui est une république sœur de la République française[37C] ;
en 1797, révoltes au Vénézuéla (contre l’Espagne), en Angleterre, dans les Antilles ;
en 1798, création de la république helvétique, révolte générale en Irlande contre l’Angleterre[38] ;
en Chine, le soulèvement Miao et du Lotus bleu ;
en Inde, les résistances indigène (Révolte des cipayes) face à la Compagnie des Indes[39] ;
en Espagne, le progrès des partisans des Lumières en Espagne[40] ;
en Galicie et Valacchie, débuts de réseaux révolutionnaires[41] ;
en Russie, nouvelles jacqueries paysannes qui débouchent sur un adoucissement du servage... et son abolition du en 1861[42] ;
aux Antilles (Jamaïque), nouvelles insurrections d’esclaves, puis première république noire en Haïti au 1er janvier 1804[43] ;
Le mouvement a tellement été fort durant 30 ans qu’il va engendrer de nouvelles luttes :
▶️par exemple dans l’Empire ottoman (révolte paysanne en Serbie en 1804)[46] ;
▶️en Espagne, Italie, Grèce dans les années 1920 ;
▶️en Amérique latine de 1810 à 1825 ;
▶️notons enfin que les révolutions de 1830 (France, Belgique, Pologne, Italie) et mouvements de cette époque seront encore profondément marqués par la Révolution française.
▶️ 5 juin 1832 : Les funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire[49].
Ces mouvements sociaux et politiques sont accompagnés et renforcés par la radicalisation du mouvement intellectuel des Lumières :
1770 : Principes philosophiques sur la matière et le mouvement (Denis Diderot)[50] ;
1771 : L’an 2440, ou rêve s’il en fut jamais (Louis Sébastien Mercier)[51] ;
1774 : Les souffrances du jeune Werther (Wolfgang von Goethe, pré-romantisme)[52] ;
1775 : Pièce de théâtre " Le barbier de Séville " (Pierre-Augustin de Beaumarchais)[53] ;
Page de titre de l'édition originale.1775 : Les 3 dialogues Rousseau juge de Jean-Jacques (Jean-Jacques Rousseau)[54] ;
1776 : " Le Sens commun (Common Sense en anglais) " (Thomas Paine)[55] ;
1776 : " Devoirs de l’homme fondés sur la nature " (Baron d’Holbach)[56] ;
1781 : " Réflexions sur l’esclavage des nègres " (Nicolas de Condorcet)[57] ;
1781 : " La découverte Australe " (Restif de la Bretonne)[58] ;
1781 : " Critique de la raison pure " (Emmanuel Kant)[59] ;
1785/1789 " : Oeuvres complètes de Voltaire ", éditées par Condorcet, Beaumarchais[60]... ;
1787 : " Don Giovanni titre (Don Juan en français) " (Mozart)[61] ;
1787 : " Mémoires sur les droits du peuple Brabançon " (Henri van der Noot)[62] ;
1790 : " Sur l’admission des femmes au droit de cité " (Marquis Nicolas de Condorcet)[63] ;
1791 : " Les victimes cloîtrées " pièce de théâtre (Jacques-Marie Boutet, dit Monvel)[64] ;
1791 : " Les droits de l’homme " (Thomas Paine)[65} ;
1791 : " Adresse aux français " (Maximilien Robespierre)[66]...
🔴Je conclurai en citant Jean-Clément Martin, président de l’Institut d’Histoire de la révolution Française quant à l’impact de l’idée de révolution bienfaisante issu de cette période 1773 à 1802. « Cette croyance collective dans l’idée de la " révolution bienfaisante " permet de comprendre comment les Français vont s’y engager, après d’autres, et pourquoi l’expérience révolutionnaire française change les cadres de pensée des contemporains et des générations suivantes. »
[5] L'analyse portée par Jacques Godechot d’une « révolution atlantique » est développée dans : La Grande Nation (1956), Les Révolutions (1963), L’Europe et l’Amérique à l’époque napoléonienne (1967), ce qui lui vaudra d’être élu à la tête de la commission internationale d’histoire de la Révolution française du Comité international des sciences historiques.
Publication de l'Association France Palestine Solidarité[1] (NDLR : mise à jour régulièrement par mes soins)
L’Association France Palestine Solidarité (AFPS) rassemble des personnes attachées au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à la défense des droits humains. Elle a pour vocation le soutien au peuple palestinien notamment dans sa lutte pour la réalisation de ses droits nationaux. Elle regroupe près de 5000 adhérents, organisés en une centaine de groupes locaux en France.
Merci à la plateforme des ONG françaises pour la Palestine[2] pour la frise chronologique dont c'est inspiré, pour partie, cette publication, et si vous voulez aller plus loin, je vous invite à cliquer sur les catégories : Israël ; Palestine ; Moyen-Orient ; Paix de ce blog
Source :France Palestine Solidarité | mis à jour le 10/02/2026
2017 : l'État de Palestine est reconnu par 136 États
70,5 % des 193 États membres que compte l'Organisation des Nations unies reconnaissent la Palestine, mais ne l'est pas par les pays d'Amérique du Nord, ainsi que la plupart de l'Europe de l'Ouest, notamment les pays du G7. Les frontières de l'État de Palestine sont celles de la Cisjordanie, gouvernée partiellement depuis 1994 par l'Autorité palestinienne, et de la bande de Gaza, sous contrôle du Hamas depuis 2007. La capitale de l'État de Palestine est Jérusalem. Le siège du gouvernement palestinien se situe à Ramallah.
Le 6 décembre :Trump, foulant aux pieds les résolutions de l’ONU, reconnait Jérusalem comme capitale d’Israël.
2018 : loi qui définit Israël comme " l'État nation du peuple juif " 🔴Le 19 juillet : la Knesset vote la loi fondamentale qui inscrit dans la constitution israélienne la suprématie juive, l’apartheid à l’encontre des Palestiniens d’Israël et qui fait de la colonisation une valeur nationale.Les habitants palestiniens sont privés de leurs droits politiques.
🔴À partir du 30 mars, les grandes marches du retour. Tous les vendredis, la population de Gaza manifeste par milliers jusqu’au mur qui enferme Gaza. La répression fera 241 morts, plus de 25 000 blessés cette année là.
2021 : guerre " préventive " contre Gaza 🔴Le 13 avril : l’intervention de l’armée sur l'esplanade des Mosquées provoque des affrontements avec les Palestiniens de Jérusalem qui s’étendent aux villes mixtes d’Israël. Israël déclenche une guerre préventive éclair contre Gaza qui fera plus de 256 morts.
🔴Le 22 octobre : le gouvernement Bennett-Lapid déclare arbitrairement comme terroristes 6 ONG palestiniennes de Défense des Droits humains qui fournissent des preuves des crimes de l’occupation à la Cour pénale internationale.
2022 : 🔴Le 9 avril : l’armée israélienne mène plusieurs raids meurtriers dans le camp de réfugiés de Jénine : 1 mort et des blessés. 🔴En novembre 2022 : l’extrême droite israélienne la plus ultra entre au gouvernement A l'issue des élections législatives, Nétanyahou constitue une coalition avec plusieurs partis de l'extrême droite religieuse, fasciste et suprématiste. Les agressions des colons contre les Palestiniens en Cisjordanie se multiplient et tournent au pogrom. La politique de nettoyage ethnique s’accentue à Jérusalem, contre les villages bédouins de la vallée du Jourdain et des collines du sud d’Hébron.
2023 : le pire massacre de l'histoire palestinienne 🔴Les 3-4 juillet :bombardement israélien du camp de Jénine, dans l'indifférence de la "communauté internationale". Il y a 12 morts, 3000 personnes chassées de leur maison. 🔴Du 13 Octobre à décembre :après l'attaque du Hamas en territoire israélien le 7 octobre, qui fait 1200 victimes selon le gouvernement israélien et capture 240 otages[3], l'armée israélienne entreprend la destruction massive de la bande de Gaza. Gaza est défigurée par les bombardements israéliens, comme Berlin l'était en 1945. En deux mois, il y a plus de 18 000 morts, dont plus de 7000 enfants et près de 5000 femmes. 10 000 Palestiniens sont emprisonnés en Israël.
2024 : Netanyahou ordonne à l’armée israélienne de « préparer » une offensive sur Rafah, le Parlement Israélien adopte une résolution s'opposant à « la création d'un État palestinien », la Cour internationale de justice estime que l’occupation des territoires palestiniens par Israël depuis 1967 est « illégale » 🔴Le 7 février : Alors que des négociations se poursuivent autour d’un possible accord sur la libération des otages, Le Premier ministre israélien a déclaré mercredi 7 février avoir ordonné à l’armée de « préparer » une offensive sur Rafah, la ville la plus au sud de la bande de Gaza, estimant que la victoire sur le Hamas était « une affaire de mois », là où se sont réfugiées plus d’1 million de Gazaouites. Le génocide est en cours…
🔴 Dans la nuit du 17/18 juillet 2024 le Parlement Israélien a adopté une résolution s'opposant à « la création d'un État palestinien » :Pour la première fois de son histoire, le parlement israélien a adopté hier à une écrasante majorité une résolution s'opposant à la solution des deux états - la Palestine aux côtés de l'Etat hébreu - comme voie de règlement négociée du conflit.
Selon cette résolution, « la Knesset s'oppose fermement à la création d'un État palestinien à l'ouest du Jourdain » c'est-à-dire en Cisjordanie (territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967) ou dans la bande de Gaza[5].
Cette résolution symbolique, proposée par un député de droite de l'opposition, a recueilli le soutien de 68 élus de la coalition au pouvoir et de l'opposition. Neuf députés ont voté contre.
🔴 Le 19 juillet : La Cour internationale de justice, plus haute juridiction de l'ONU, a estimé que l'occupation par Israël de territoires palestiniens depuis 1967 était « illégale », ajoutant qu'elle devait cesser « le plus rapidement possible »[6].
Pour la CIJ, la présence continue d’Israël dans les territoires palestiniens occupés est illicite. Évoquant des discriminations systématiques qui peuvent relever “ d'une ségrégation ou d'apartheid ”, la CIJ déclare qu'Israël est tenu d'abroger toute loi discriminatoire à l'égard du peuple palestinien.
La CIJ a déclaré que les attaques violentes de colons qu’Israël ne cherche ni à prévenir ni à punir, la confiscation des terres, qui constituent des annexions de facto, et l'exploitation des ressources naturelles des territoires palestiniens occupés par Israël sont contraires au droit international.
La CIJ exige également la réparation intégrale des personnes physiques et morales spoliées par la colonisation, la restitution des terres, des biens et des avoirs confisqués depuis 1967, sans oublier le droit au retour des réfugié·es palestinien·nes.
S'appuyant notamment sur les conventions de Genève, la CIJ précise qu'Israël demeure tenu de respecter le droit du peuple palestinien à son autodétermination, tandis que tous les États doivent reconnaître comme illicite la situation dans les territoires palestiniens occupés.
2025
🔴 Le 12 septembre 2025 : L'Assemblée générale de l'ONU a adopté à une large majorité la « déclaration de New York », sur la mise en œuvre de la solution à deux États, mais en exclue sans équivoque le Hamas.
Et la déclaration, déjà co-signée en juillet par 17 États dont plusieurs pays arabes, lors de la première partie d’une conférence de l’ONU sur la solution à deux États, va plus loin : «dans le contexte de l’achèvement de la guerre à Gaza, le Hamas doit cesser d’exercer son autorité sur la bande de Gaza et remettre ses armes à l’Autorité palestinienne, avec le soutien et la collaboration de la communauté internationale, conformément à l’objectif d’un État de Palestine souverain et indépendant »[7].
🔴 Le 16 septembre 2025 : La commission d'enquête de l'ONU conclut qu'Israël commet bien un #génocide à #Gaza.
Le rapport de la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies montre qu'Israël a commis un génocide à Gaza : « Il est clair qu'il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide. »[8].
2026
🔴En janvier 2026, pour la première fois, Israël reconnait le bilan de 70 000 morts à Gaza avancé par le Hamas.Ce décompte n'inclut pas les personnes mortes de faim, ni d'aggravation de maladies, depuis le début de la guerre[9].
🔴En février 2026, Israël va désormais étendre son pouvoir d'inspection et d'urbanisme jusque dans les zones A et B de Cisjordanie, théoriquement sous contrôle palestiniensous l'impulsion des ministres d'extrême droite Bezalel Smotrich et Israël Katz[10].
Le bilan humain du conflit israélo-palestinien de 2008 à 2020 chiffré par l'ONU
La conquête de la Palestine - Carte de la Palestine occupée
- Un crime collectif commis avec la complicité de la France et de 62 autres pays, indique l’ONU dans le rapport A/80/492 sur la complicité de génocide 👇Traduction en Français
Le parti pris de cette nouvelle biographie de Robespierre – qui fait sa valeur et son originalité – est le refus revendiqué de toute approche psychologisante, de tout affect et de tout sensationnalisme. Nous voyons ainsi évoluer l'homme parmi ses pairs et ses rivaux, dont beaucoup ont partagé avec lui les mêmes expériences : une enfance difficile, une adolescence studieuse et une réussite sociale, mondaine et littéraire précoce.
A travers ses multiples et successives prises de position politiques, y compris celles qui paraissent mineures, on comprend qu'il s'exprime en réponse aux Danton, Marat, Pétion, Saint-Just, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Hébert, Collot d'Herbois, dans un jeu de bascule permanent, sans pouvoir exercer une quelconque magistrature suprême. Lorsqu'il paraît enfin pouvoir y accéder, il est condamné hors la loi par ses collègues, le 9 thermidor 1794.
En savoir plus Chacun le sait, aucune artère parisienne ne porte le nom de Robespierre, passé à la postérité comme l'archétype du monstre. Sans l'absoudre de rien, sans l'accabler non plus, Jean-Clément Martin explique que cette réputation a été fabriquée par les thermidoriens qui, après l'avoir abattu, voulurent se dédouaner de leur recours à la violence d'Etat : les 10 et 11 thermidor, qui voient l'exécution de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just et de près de cent autres, servent en réalité à dénoncer " l'Incorruptible " comme le seul responsable de la " Terreur ". Cette accusation a réécrit l'histoire de la Révolution et s'impose encore à nous.
En historien, l'auteur démonte les mythes et la légende noire pour retrouver l'homme.
Une démonstration sans faille et un livre à l'image de Robespierre : éminemment politique.
Informations sur l’auteur :
Jean-Clément Martin est un historien français, spécialiste de la Révolution française et de la guerre de Vendée. Docteur ès lettres de l'université Paris IV-Sorbonne (1987), il fut professeur d'histoire contemporaine à l'université de Nantes, puis, en 2000, professeur d'histoire de la Révolution française à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne et directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française (CNRS). Depuis 2008, il est professeur émérite à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne. Il est membre de la Société des Études robespierristes. Il a dirigé la collection des éditions Geste "en 30 questions".
La propagande massive n’a pas cessé avec la fin de la seconde guerre mondiale. Nous y sommes confrontés tous les jours en écoutant la plupart des médias mainstream. (Économique, politique, géostratégique etc…)... membres du gouvernement y compris[0] !
Bernays l’avait bien décrit en expliquant pourquoi il était aisé de manipuler les plus instruits[1]…
Le changement de société passe par une réappropriation de l’information, car on a beau être intelligent, si on ne raisonne pas sur des informations justes, on raisonne faux... La preuve ci-dessous.
Billet en hommage aux livres de Jean-Claude Michéa (son fameux L’enseignement de l’ignorance[2]) et de Jean-Paul Brighelli (La fabrique du crétin[3])… Voici une très intéressante étude de l’Ifop (Institut français d’opinion publique), qui est le plus ancien du pays, créé en 1938. Il a donc réalisé des sondages forts intéressants
L'opinion sur les accords de Munich « À la suite de la signature des accords de Munich le 29 septembre 1938[3bis] par la France, la Grande- Bretagne, l’Italie et l’Allemagne, Jean Stoetzel réalise le tout premier sondage politique : 57 % des personnes interrogées déclarent approuver ces accords tandis que 37 % les jugent néfastes[4].
Les autres questions posées dans cette enquête apportent des éléments de compréhension sur l’état d’esprit d’un peuple pris entre deux tensions qui s’avèreront contradictoires. D’un côté, figure la crainte d’un nouvel embrasement mondial, vingt ans seulement après la fin de la Grande Guerre, qui explique cette recherche du compromis avec l’Allemagne nazie et pour finir le « lâche soulagement » après Munich. Pour 73 % des personnes interrogées, une nouvelle guerre mondiale entraînerait la destruction de la civilisation.
De l’autre côté, le sondage de l’Ifop montre que le renoncement de Munich s’accompagne désormais de fortes résolutions pour l’avenir.A la question « pensez-vous que la France et l’Angleterre doivent désormais résister à toute nouvelle exigence de Hitler, 70 % des Français répondent oui, 17 % manifestent leur opposition. Cette adhésion à l’idée que Munich doit être une sorte de « der des der » face à la politique d’expansion du Führer est majoritaire dans tous les segments de la population, à l’exception des professions libérales ainsi que des commerçants et des industriels interrogés rejetant à plus des deux tiers l’idée qu’il faut résister à toute nouvelle exigence allemande. […]
Pour autant, même après l’invasion allemande de la Bohème-Moravie, les Français, tout en prenant la mesure des menaces extérieures, refusent dans leur majorité de croire à la guerre.Seuls 37 % des personnes interrogées par l’Ifop en mai 1939 estiment que le pays sera inévitablement entraîné dans une guerre en 1939 ou en 1940 (63 % ne le pensent pas ou se disent sans opinion). Ce n’est qu’en juillet 1939 soit moins de 40 jours avant l’invasion de la Pologne par l’armée allemande et la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne à l’Allemagne que l’on assiste à un basculement relatif de l’opinion :45 % des interviewés (contre 34 %) pronostiquent une guerre dès 1939.
76 % considèrent que « si l’Allemagne tente de s’emparer de la ville libre de Dantzig par la force, nous devrons l’en empêcher au besoin par la force ».L’opinion était désormais prête à mourir pour Dantzig. »
Qui a le plus aidé à battre l’Allemagne ? Un sondage mené par l’Ifop en mai 1945, sur l’ensemble du territoire français désormais libéré (et confirmant un sondage de septembre 1944 auprès des Parisiens), a montré que les interviewés apparaissent bien conscients du rapport de force et du rôle des alliés dans la guerre, et ce malgré la censure et la difficulté sous l’occupation à accéder à une information fiable.
Ainsi, une très nette majorité (57 %) considèrent que l’URSS est la nation qui a le plus contribué à la défaite allemande alors que les États-Unis et l’Angleterre, pourtant libérateurs du territoire national, ne recueillent respectivement que 20 % et 12 %. (N.B. Il ne s’agit évidement pas ici de minorer l’importance de l’effort accompli par les USA, tant industriel qu’humain)
Mais ce qui est proprement sidérant est que cette vision de l’opinion publique s’est inversée de manière très spectaculaire avec le temps, comme l’ont montré deux sondages réalisés en 1994, en 2004 et en mai 2015[5] :
C’est tout de même formidable En 1945, les Français qui ont vécu sous la censure ont bien compris qui a vraiment battu l’Allemagne, mais 70 ans plus tard, c’est une Histoire totalement différente qui est dans nos esprits !
Le sondeur britannique ICM a réalisé le même sondage en 2015 dans plusieurs pays d’Europe. Voici le résultat :
Cela interpelle quant à la notion d’Histoire…
« Les vainqueurs sont ceux qui écrivent l’Histoire. C’est celle-là qui est rédigée dans nos livres d’école, pas la vraie Histoire telle qu’elle s’est déroulée, mais une Histoire qui caresse le camp des gagnants. L’Histoire a cessé, depuis longtemps d’être la somme des humanités aujourd’hui elle n’appartient qu’à une poignée d’individus. » [Maxime Chattam, Les arcanes du chaos[6]]
Et mieux encore, le sondage de 2004 fournit des informations surprenantes quand on regarde en détail (c’est identique en 2015) :
On retrouve pour une fois les les Cadres et les Ouvriers dans la même catégorie – ceux qui ont fait le plus et le moins d’études !
On note aussi, étonnement, que l’orientation politique n’a pas une si grande influence…
« La manipulation des élites est encore plus facile que celle des masses. » [Jean Yanne]
En effet, quelques rappels sur les 80 millions de morts de la seconde guerre mondiale:
Soulignons que les 25 millions de Soviétiques morts se répartissent principalement par nationalité en :
.Russie : 14 millions (13 % de la population de 1940) – 7 M de soldats, 7 M de civils ;
.Ukraine : 7 millions (16 %) – 1,7 M de soldats, 5,3 M de civils (NB. Il s’agit surtout des civils Ukrainiens du Centre et de l’Est, hors Galicie – sauf pour les Juifs) ;
.Biélorussie : 2,3 millions (25 %) – 0,6 M de soldats, 1,7 M de civils.
Les pertes militaires en Europe durant la deuxième guerre mondiale :
Et en Asie :
Et le total des morts militaires par pays :
Ainsi :
Ceci est cohérent avec la répartition des divisons de l’armée allemande :
___Front Est _Front Ouest _Autres . 1942: 179(79%) | 38(17%) | 9(4%) . 1943: 187(73%) | 50(20%) | 19(7%) . 1944: 165(60%) | 86(31%) | 23(9%)
Notre histoire sociale a été marquée par une succession de violentes secousses
Le système social que nous connaissons s’est construit progressivement. C’est une longue histoire. Les lois sociales sont le résultat de luttes sociales qui ont souvent été, surtout au 19ème siècle, très violentes : insurrections et grèves.
Des mesures qui nous paraissent aujourd’hui naturelles ne l’ont pas toujours été : les premières retraites ouvrières datent de 1910. Les premiers congés payés de 1936 ont provoqué un tollé dans certains milieux politiques et économiques.
En matière de conquêtes sociales, rien n’a été donné. Tout a été obtenu.. et ce qui a été obtenu a été difficile à faire applique(l’interdiction du travail des enfants, par exemple et les règles d’hygiène et de sécurité).
Il y a eu de nombreux retours en arrière.
Ces conquêtes ont été le résultat de l’action, au cours des deux siècles précédents, de milliers de militants anonymes qui ont compris le sens du mot solidarité et qui se sont organisés collectivement.
L’action revendicative a été menée non seulement pour obtenir des résultats concrets (salaires, conditions de travail…) mais pour changer la société – voire changer de société – et avec le souci de la dignité des hommes et des femmes dans leur travail.
Quelques dates marquantes au 19ème siècle Les grèves sont nombreuses et parfois violentes (crise économique de 1885 à 1895).
25 mai 1864 : la loi Ollivier instaure le droit de grève[1] ;
1882: grève des ouvriers du textile à Roanne : 4000 tisseurs engrève pendant 45 jours ;
21 mars 1884 : la loi relative à la création des syndicats professionnels consacre la liberté syndicale[2] ;
1886 : grève des mineurs de Decazeville : défenestration de l'ingénieur Watrin ;
3 février 1887 : Gustave Mesureur, porte-parole du Conseil municipal de Paris, inaugure la Bourse du travail de Paris, la première en France[3] ;
1890 : 1er mai : une journée de grève nationale lancée le 1er mai ;
1886 : par les ouvriers américains demandant la journée de huit heures, mouvement qui, à Chicago, s'est terminé dans le sang ;
1er mai 1891 à Fourmies, 9 manifestants, âgés de 11 à 30 ans
1891: 1er mai. Incidents à Fourmies (Nord). La troupe tire sur une manifestation : neuf manifestants, âgés de 11 à 30 ans sont tués ;
1892 : Grève des mineurs de Carmaux, suite au licenciement du maire socialiste Jean-Baptiste Calvignac. Le mouvement s'achèvera avec la réintégration de ce militant. Jean Jaurès rejoint le socialisme et est élu député de Carmaux.
L’absence des droits politiques et sociaux: seuls les citoyens les plus imposés ont le droit de vote.
Absence de droits sociaux : les ouvriers sont considérés juridiquement comme une catégorieinférieure. Paradoxalement, c’est la Révolutionbourgeoise – puis l’Empire – qui ont organisé cettesituation.
1791 : Les décrets d’Allarde posent le principe de laliberté économique. Les lois Le Chapelier interdisentles coalitions de métiers et les grèves.
1803, la loi crée le livret ouvrier qui permet à lapolice et aux employeurs de connaître la situationexacte de chaque ouvrier.
1804, le Code civil stipule que, devant lestribunaux, en cas de litige sur le salaire, « le maître estcru sur son affirmation » : la parole du maîtrel’emporte sur celle de l’ouvrier.
1906 : Grève pour la journée de 8 heures.
Construction du système social Le système social que nous connaissons s’est construit progressivement. C’est une longue histoire. Les lois sociales sont le résultat de luttes sociales qui ont souvent été, surtout au 19ème siècle, très violentes : insurrections et grèves.
Des mesures qui nous paraissent aujourd’hui naturelles ne l’ont pas toujours été :
les premières retraites ouvrières datent de 1910[4] ;
Les premiers congés payés de 1936 ont provoqué un tollé dans certains milieux politiques et économiques.
En matière de conquêtes sociales, rien n’a été donné. Tout a été obtenu. Ce qui a été obtenu a été difficile à faire appliquer (l’interdiction du travail des enfants[5], par exemple et les règles d’hygiène et de sécurité). Il y a eu de nombreux retours en arrière.
Ces conquêtes ont été le résultat de l’action, au cours des deux siècles précédents, de milliers de militants anonymes qui ont compris le sens du mot solidarité et qui se sont organisés collectivement.
L’action revendicative a été menée non seulement pour obtenir des résultats concrets (salaires, conditions de travail…) mais pour changer la société – voire changer de société – et avec le souci de la dignité des hommes et des femmes dans leur travail.
Notre histoire sociale a été marquée par une succession de violentes secousses Quelques exemples :
Les révoltes des canuts en 1831 et 1834 (250 morts)[6] ;
La Révolution française de 1848 : l’écrasement des ouvriers parisiens pendant les journées de Juin 1848 après la Révolution de Février ;
La Commune de Paris en 1871[7] et son premier gouvernement populaire et internationaliste[7bis] ;
la République conservatrice après la Commune ;
La guerre de 1914-1918 et le ralliement de la Cgt au gouvernement (L’Union sacrée)[8] ;
Les grèves de 1936 et de 1968 : une succession d’avancées brusques et de reculs pleins de désillusions ;
La guerre de 1940-1945 et Vichy après le Front populaire ;
Juin 68 : victoire de la droite aux élections législatives après les grandes conquêtes de Mai.
Quelles luttes pour le progrès social ? Les luttes se transforment en conquêtes dans plusieurs cas de figure :
Des circonstances politiques favorables (révolutions ou victoire de la Gauche aux élections) ;
Le développement du mouvement ouvrieret du syndicalisme de lutte et rassemblé de la Cgt ;
La conjonction de ces deux facteurs ;
Contrairement à beaucoup d’autres pays, le lien est fort en France entre luttes politiques et luttes sociales.
La CGT ou l'histoire d'un combat La Cgt a fêté ses 127 ans en 2022 : elle est née de la fusion en 1895, de la Fédération Nationale des Syndicats (FNS) créée en 1886 et de la Fédération des Bourses du travail en 1892, avec la volonté de défendre les intérêts immédiats des travailleurs et de participer à la transformation de la société[9].
La FNS regroupait des syndicats de métier,d'abord isolés en syndicats locaux, puis enunions et enfin en fédérations de métier ;
La Fédération des Bourses du travailrassemblait des syndicats locaux, quels quesoit les métiers au sein de Bourses dutravail locales ;
Le Congrès de Montpellier en 1902 donneà la Cgt sa double structureinterprofessionnelle et de métiers ;
Au congrès de 1906, la Charte d’Amiensmarquera comme référence historique tousles grands débats ultérieurs de la Cgt. Elledéfinit la nature, la forme et le but final dela Cgt. Elle inscrit la lutte pour une société sans classe et affirme l'indépendance de la Cgt vis-à-vis des partis politiques[10], de la religion et du patronat ;
Son combat a permis, au fil du temps, degagner face au patronat et auxgouvernements successifs de nombreuxacquis et droits sociaux, sans cesse remisen cause ;
Depuis plus de 127 ans, des hommes et desfemmes s’unissent pour faire entendre leurvoix et faire vivre ce patrimoine vivant del’humanité et de la démocratie qu’est lesyndicalisme.
Repères historiques des luttes sociales et de leurs fruits La chronologie qui suit n'est pas exhaustive. Elle ne retient que les aspects concernant l'ensemble des salariés, ce qui exclut les très nombreux résultats de luttes d'entreprises, locales, professionnelles… Ces acquis ne sont jamais octroyés mais conquis. Ils sont toujours le fruit de luttes souvent âpres, opiniâtres, parfois terribles.
1841: loi relative au travail des enfants employés dans les manufactures, usines et ateliers, interdisant le travail des enfants de moins de huit ans et posant le principe d’inspections ;
1848: semaine de 84 H sur 7 jours (3 025 H annuelles) ;
1874 : interdiction du travail pour les enfants de moins de 13 ans ;
1884: loi autorisant la création des syndicats ;
1892 : loi interdisant le travail de nuit des femmes. Limitation à 12 H de travail pour les enfants de 13 à 18 ans. création du corps de l’Inspection du travail ;
1900 : la journée de travail est ramenée à 10 H dans l'industrie, soit 70 H par semaine ;
1906 : loi limitant la durée du travail à 60 H par semaine et impose le repos obligatoirede 24 H hebdomadaires ;
1910 : loi sur les retraites ouvrières et paysannes ;
1917 : grandes grèves et création des délégués d’atelier dans les usines de guerre ;
loi sur la semaine anglaise dans l’industrie du vêtement instaurant pour les ouvrières de cette industrie un repos le samedi après-midi ;
1919 : limitation de la journée de travail à 8 H et la semaine à 48 H (6 jours) ;
loi sur les conventions collectives (peu appliquée) ;
1930 : mise en place des assurances sociales dans certains secteurs ;
1932 : mise en place des allocations familiales ;
1936 : Front Populaire-Plus de 2, 5 millions de grévistes, bilan:
Augmentation générale importante des salaires ;
Mise en place des délégués ouvriers dans les entreprises de plus de 10 ouvriers ;
Par la loi du 20 juin, la semaine de travail est portée à 40 H ;
Loi sur les congés payés (2 semaines) ;
Loi sur les conventions collectives.... ;
1941 : création, sous Pétain, des comités sociaux d’établissement ;
instauration du minimum vieillesse et retraite par répartition : Loi du 1er janvier 1941 par le secrétaire d'état René Belin, ancien leader CGT, sous le régime de Vichy (Pétain) ;
création du salaire minimum (Loi du 4 octobre 1941 contenue dans la Charte du Travail) ;
nationalisation des différentes caisses d'assurances santé et qui deviendra à la Libération la Sécurité Sociale ;
1942 : obligation de la médecine du travail dans les entreprises de plus de 50 salariés ;
1945-1947 : programme du Conseil National de la Résistance (dont la CGT était membre) :
nationalisations de grandes entreprises et instauration de la participation des salariés à leur gestion ;
ordonnance créant les Comités d'Entreprise ;
mise en place de la Sécurité sociale ;
Adoption de la loi qui fonde sur le plan légal la Médecine du Travail. Elle étend progressivement la Médecine du Travail à l’ensemble des entreprises du secteur privé.
statut de la Fonction publique ;
grille des salaires ;
inscription du droit de grève dans le préambule de la Constitution ;
1950: création du SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) ;
1956: adoption de la 3ème semaine de congés payés ;
fonds de solidarité pour les vieux travailleurs ;
1958 : création des ASSEDIC ;
1965 : le 20 mai, accord général étendant la quatrième semaine de congés payés ;
augmentation du Smig de 35% et de 56% pour les salariés agricoles ;
augmentation générale des salaire de 10% en moyenne, parfois20 %;
généralisation de la 4ème semaine de congés payés ;
révision des conventions collectives sur la base du constat de Grenelle, réduction et intégration des primes dans le salaire ;
reconnaissance légale de la section syndicale d’entreprise et de l’exercice du droit syndical dans l’entreprise ;
sécurité sociale (branche maladie) : réduction du ticket modérateur applicable aux visites et consultations (de 30% à 25%) ;
retour progressif aux 40 heures hebdomadaires abandonnées après la guerre et engagement d’une réduction de deux heures de la durée hebdomadaire pour les horaires hebdomadaires supérieurs à 48 heures ;
Avance de 50% du salaire perdu pendant la grève, théoriquement récupérable jusqu’au 31 décembre 1968 ;
Les négociations par branches et entreprises vont amplifier, parfois de manière considérable, les acquis du constat de Grenelle ;
1971 : loi sur le paiement mensuel des salaires :
loi instituant la 4ème semaine de congés payés ;
accords syndicats-patronat puis loi sur la formation professionnelle continue ;
1974: décret sur les CHS (Comité d'Hygiène et de Sécurité) ;
accord interprofessionnel, instituant l'indemnisation du chômage à 90 % en cas de licenciement économique ;
1975 : loi sur le contrôle des licenciements économiques ;
1979 : loi délimitant les contrats à durée déterminée (CDD) ;
1981 : élection de François Mitterand et instauration d'un gouvernement de la gauche
1981: loi sur le travail à temps partiel ;
1982 : réduction de la durée légale du travail à 39 heures ;
institution de la 5ème semaine de congés payés ;
loi sur la retraite à 60 ans ;
les lois Auroux sur le droit du travail (obligation de négociations annuelles sur les salaires et l'organisation du travail) ;
création du droit d'expression des salariés ;
création des CHSCT ;
1984 : loi sur la réforme de la formation professionnelle continue ;
1988 : lutte contre la grande pauvreté, avec la création du RMI concerne près d’un million de personnes dès l’année 1990 ;
1998 : instauration des 35 H en deux temps. La loi dite " Aubry 1 " (1998-1999) ouvrait un processus de négociations entreprise par entreprise ;
2000 : loi " Aubry 2 " d'extension de la réduction du temps de Travail ;
semaine de 35 heures dans le secteur privé ;
2002 : transcription de la loi des 35 heures à la Fonction Publique ;
2003 : une loi de recul social : grève de la fonction publique contre la réforme du régime des retraites, dite « plan Fillon ». qui se traduit, le 13 mai 2003, par près de 180 rassemblements réunissant 1,13 million de personnes[12] ;
2006 : une nouvelle loi de recul social : projet de loi instituant en France le " contrat première embauche ". Face aux manifestations qui rassemblent entre 1,5 million et 3 millions de personnes, le 10 avril, Villepin annonce que « les conditions ne sont pas réunies » pour que le CPE s'applique, dix jours après la validation de la loi par le Conseil constitutionnel. Cette loi est alors retirée[13];
2010 : une loi de recul social : loi portant réforme des retraites (dite réforme Woerth). Malgré un mouvement social conséquent qui a mobilisé à huit reprises plusieurs millions de salariés dans les secteurs public et privé, le gouvernement Fillon reporte l'âge légal d'ouverture des droits à la retraite de 60 à 62 ans, et l'âge maximum de départ à la retraite de 65 à 67 ans. Réformes des retraites : un tournant historique[14] ;
2014 : une loi de recul social : la " réforme " Touraine, du nom de la ministre des Affaires sociales qui l’a mise en place sous le quinquennat Hollande, est en réalité entré en vigueur le 1er janvier 2020. Avec la loi Touraine, la durée de cotisation pour obtenir une retraite à taux plein augmente d'un trimestre tous les trois ans. L’objectif étant d’atteindre 172 trimestres en 2035, soit 43 années de cotisation pour les Français ayant vu le jour en 1973. Ils auront alors 62 ans et donc le droit de tirer leur révérence[15] ;
2016 : une nouvelle loi de recul social: la loi nᵒ 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la pseudo " modernisation du dialogue social " et à la prétendue " sécurisation des parcours professionnels ", dite « loi Travail » ou « loi El Khomri[16] », est une loi de recul social adoptée à l'initiative de la ministre du Travail Myriam El Khomri au nom du gouvernement Valls ;
2017 : une nouvelle loi de recul social: les "ordonnances Macron " ont constitué une grande braderie sociale, faisant du « code du travail » le point de départ d'un véritable « coup d’état social[17] » ;
2023 : une nouvelle loi de recul social: loi de " réforme " des retraites (dans la continuité de la " réforme " Touraine de 2014), portée par le gouvernement d'Elisabeth Borne sous l'égide d'Emmanuel Macron[18][19]... un recul social historique avec la complicité du Rassemblement National ;
Le combat n'est pas terminé, la lutte continue pour la sauvegarde de nos conquis sociaux !
Aujourd'hui, dans la continuité de la politique menée par Hollande (Loi El Khomri, loi Touraine...) Macron pilote un véritable projet de société anti-social, au nom des marchés financiers et du pacte de stabilité européen.
Plus que jamais, l'heure est à l'action résolue.
Le gouvernement a amorcé une régression sans précédent, touchant aux fondements de la société :
non-revalorisation du SMIC et des pensions, un pouvoir d'achat qui s'effondre ;
réductions d'emplois dans la fonction publique (santé, éducation) et privatisations en tous sens ;
absence de planification qui engendre crise énergétique, crise pharmaceutique, crise sociale.....
mise en place d'une société autoritaire et divisée, éclatée, qui permet au patronat de s'affirmer avec beaucoup plus de violence, criminalisation de l'activité syndicale,...
... et construire un avenir social et humain, car n'oublions jamais que les utopies d'hier sont les acquis d'aujourd'hui !
5/10/1789 Parisiennes vont chercher le roi à Versailles
Jean-Luc Mélenchon : « L’onde de choc de la Révolution de 1789 n’est pas épuisée »[0]
« Ainsi, faire référence à la Révolution française serait devenu du fascisme », par Alexis Corbière[1]
« Le 5 et le 6 octobre 1789 les femmes marchent sur Versailles contre la vie chère. Elles ramènent le roi la reine et le dauphin de force à Paris sous contrôle populaire. Faites mieux le 16 octobre. ». Ce tweet de Jean-Luc Mélenchon, fait il y a quelques jours avait vocation à appeler à participer à la marche contre la vie chère et l’inaction climatique. Sa référence historique, un épisode connu de la Révolution française, pouvait sembler assez banal à qui est familier des discours du leader insoumis ou même du mouvement social traditionnel français.... et pourtant elle a provoqué l’indignation de la majorité et l’embarras d’une partie de la gauche[2].
Sources :l'Insoumission par Antoine Salles-Papou | mis à jour le 26/07/2023
La référence à 1789 est en effet un trait commun aux grands meetings insoumis, aux cortèges syndicaux et aux manifestations gilets jaunes.
Rien de particulièrement provocateur à priori. Pourtant, le tweet a suscité des réactions indignées et même affolées de la part de représentants politiques, intellectuels et journalistiques du pouvoir macroniste... et l’embarras d’une partie de la gauche. Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, a parlé « d’appel à la violence sociale ».
Quant à Aurore Bergé, présidente du groupe du Président à l’Assemblée nationale, elle carrément jugé qu’après son tweet, Jean-Luc Mélenchon n’était « pas crédible pour continuer à être un homme politique ». Pour elle, il s’agit ni plus ni moins d’un appel à « la guillotine » et de «mots que l’on a pas le droit d’employer». Le grand intellectuel et ami d’E. Zemmour, E. Naulleau a réagi avec mesure : « avec cet appel à l’émeute et au meurtre, Jean-Luc Mélenchon quitte à jamais le champ républicain ».
Bien sûr, il y a dans ces mots excessifs une part surjouée, une tactique pour décrédibiliser par avance la mobilisation de la NUPES[3] contre la vie chère et l’inaction climatique prévue le 16 octobre. Mais elle est assez maladroite quand on y pense. Car son effet a été plutôt de mettre en lumière la date de la marche et de replacer le clivage politique entre la macronie et la NUPES et sur le champs social. De plus, il n’est pas certain que les insoumis et leurs alliés qui cherchent à mobiliser pour cette manifestation soient choqués par la référence à la marche des femmes de 1789. C’est même plutôt le contraire qui est certain.
De ce point de vue, on peut penser que la réaction du pouvoir était plus épidermique que contrôlée. Quelque chose de plus que le simple calcul politique se joue ici. Dans l’exagération ridicule des réactions à un simple tweet, il se montre une sincérité dans le dégout, la haine ou la peur suscités par la référence révolutionnaire. Cet épisode n’est pas sans rappeler un autre. C’était au début du premier mandat d’Emmanuel Macron. La France Insoumise avait organisé une marche contre la réforme du code du travail[4].
Jean-Luc Mélenchon avait dans son discours à cette occasion énuméré tout ce que “ la rue ” avait accompli dans l’histoire contemporaine française en commençant par la Révolution en finissant son énumération par “ la défaite des nazis ”[5]. Là encore l’évocation d’un récit historique nationale où le peuple tient une place centrale et glorieuse avait tordu d’indignation et de colère les macronistes.
Ils avaient criés ensemble à la « fake news », à la réécriture de l’histoire et à la sortie du champs « républicain ». Encore une fois : que les représentants du bloc bourgeois attaquent ceux du bloc populaire est normal et attendu. La question est plutôt : pourquoi l’attaquer là dessus ? Ou dit autrement : pourquoi détestent-ils tant la Révolution française ?
L’esprit revanchard de la bourgeoisie française Il y a un état d’esprit particulier de la bourgeoisie française. Le macronisme[6] l’incarne parfaitement. Cet état d’esprit on pourrait le caractériser d’un seul mot : revanchard. Depuis le début de l’ère néolibérale, la bourgeoisie française a longtemps eu l’impression d’être à la traîne dans les “réformes” à accomplir. Justifié ou pas, ce sentiment est tellement fort qu’il fait partie désormais des lieux communs les plus partagés au sein de la bourgeoisie française.
Elle jalouse ses homologues anglo-saxons, d’Allemagne ou d’Europe du nord.Et elle utilise fréquemment les mots “ archaïque ”, “ en retard ” ou “ irréformable ” pour désigner l’état de son propre pays, signe de sa grande frustration. Cet état d’esprit vient de plusieurs événements traumatiques qui ont démontré la capacité de résistance populaire relativement plus grande en France que dans d’autres pays.
D’abord, au début des années 1980, alors que Thatcher et Reagan triomphaient au Royaume-Uni et au États-Unis, le peuple français portait à la victoire la gauche sur un programme radical : le programme commun socialistes-communistes[7].
Même s’il y a eu le tournant de 1983 et même si l’esprit du programme commun n’y a pas survécu,cette victoire de 1981 a laissé des traces. Elle explique la relative lenteur à mettre en place certaines réformes néolibérales en France. Certains des acquis de 1981, en total contradiction avec le mouvement de réforme du capitalisme ont même duré 30 ans comme la retraite à 60 ans. Ensuite, il y a eu plusieurs mouvements sociaux victorieux contre des réformes néolibérales.
On peut penser en particulier au retrait de la loi sur l’université en 1986 ou aux grandes grèves de 1995. Même à la fin des années 1990 et au début des années 2000, il y a encore des victoires politiques pour le camp antilibéral. Le gouvernement Jospin intègre des ministres communistes et fait les 35h, même s’il y aussi des éléments plus en phase avec le capitalisme mondial dans son bilan. Et en 2005, le référendum sur la constitution européenne, qui voulait valider l’inscription dans le marbre des principes ordo-libéraux, a donné la victoire au “ non ”[8].
De sorte qu’en mettant à la suite tous ces évènements, on peut dire que le peuple français a une histoire particulière de résistance au rouleau compresseur néolibéral, en tout cas à l’intérieur de l’espace européen / nord-américain. Comme le montrent des économistes comme Bruno Amable et Stefano Palombarini, ceci explique les chemins particuliers pris par le néolibéralisme à la française, par lesquels les blocs de droite et de gauche ont essayé tant bien que mal de retarder certaines transformations et qui finissent par la cristallisation d’un bloc bourgeois.
Avec Macron, la bourgeoisie française a enfin trouvé son petit Thatcher à elle, celui qui ne reculera pas devant les oppositions populaires et qui pourra enfin adapter l’économie française à la mondialisation[9]. Elle tient enfin sa revanche. Sauf que c’est totalement à contre-temps. Elle a la mentalité des bourgeoisies anglo-saxonnes des années 1980 mais 40 ans plus tard. Macron mène, au nom de son bloc bourgeois, un combat d’arrière garde avec une posture d’arrière garde et des méthodes d’arrière garde.
La bourgeoisie française, du fait de son obsession pour le “ retard français ” est elle-même devenue arriérée. Par définition, elle n’est pas équipée pour faire face aux problèmes contemporains puisqu’elle se croit encore dans une autre époque.
Le problème du national-populaire
Cette spécificité a des conséquences sur son état mental, sur son imaginaire et sur les imaginaires qu’elle est capable de déployer comme élite de la société. En France, la transformation néolibérale a bien eu lieu avant l’arrivée de Macron, et même depuis les années 1980, mais sous la forme d’une “ révolution passive[10]”, pour reprendre une expression du communiste italien mort en 1937 Antonio Gramsci.
Le dirigeant du PCI a passé les onze dernières années de sa vie dans les prisons fasciste. Il y a écrit des « cahiers » dans lesquels il tâche d’analyser comment s’organise la domination d’une classe sociale, la bourgeoisie, dans des sociétés complexes, c’est-à-dire les sociétés capitalistes avancées. Il décrit un certain nombre de dispositifs hégémoniques encore utilisés aujourd’hui pour comprendre les mécanismes de domination, la politique en régime capitaliste, l’État et les dynamiques de luttes de classes. Dans l’un de ses cahiers,Gramsci compare les situations de la bourgeoisie française et italienne. Les deux utilisent le même outil politique, administratif et culturel pour reproduire leur situation dominante : l’État-nation.
Mais elles diffèrent dans la manière dont cet État Nation unitaire a été créé.
En s’appuyant sur des révolutions populaires, par en bas, en France.
Ou bien uniquement par en haut dans le cas de la réalisation de l’unité italienne.
Ces conditions historiques expliquent pour Gramsci la faiblesse spécifique de la bourgeoisie italienne. En particulier, c’est en partie pour cela selon lui qu’elle n’est pas parvenue à créer de culture « nationale-populaire », c’est-à-dire une culture qui, bien que légitimant la domination bourgeoise, incorpore des éléments émanant du peuple.
Il n’y a pas, pour lui(Antonio Gramsci), de romancier ou de journaliste italien qui capte une partie de la culture profonde populaire et la transforme en idéologie bourgeoise. Cette absence de culture ou encore de « sentiment » national-populaire en italien signifie que les visions morales répandues en Italie ne sont pas aussi alignées qu’elles pourraient l’être avec les intérêts du haut de la société. Un siècle plus tard, on peut dire que c’est la bourgeoisie française qui se retrouve dans la situation des élites transalpines décrites par Gramsci. La transformation néolibérale de son pays a eu lieu par en haut, et sans intégrer de composante populaire.
La réforme du capitalisme français s’est faite d’abord en catimini, par les aspects qui se voyaient le moins comme la libéralisation financière. Puis elle a été externalisée en quelque sorte, par l’Union européenne.Les gouvernements qui ont mené cette réforme, notamment les privatisations et libéralisations de grands pans de l’économie l’ont justifié, non par les bienfaits intrinsèques de ces changements mais par le fait qu’ils étaient une nécessité pour construire l’Europe.
C’est-à-dire au final comme une contrainte imposée de l’extérieur[11].
Encore au milieu des années 1990, Jacques Chirac menait encore campagne sur le thème de la “ fracture sociale ”[12], c’est-à-dire en mobilisant des affects très éloignés de la révolution néolibérale.
La bourgeoisie française, dans les décennies 1980 et 1990 n’a pas construit de récit national-populaire capable d’accompagner le changement néolibéral.Face aux conditions du rapport de forces avec les masses populaires françaises, elle a préféré développer une stratégie de contournement, de transformation uniquement par en haut, négligeant la “ réforme intellectuelle et morale ” c’est-à-dire le changement des mentalités.On peut pour s’en convaincre comparer cette attitude de la bourgeoisie française avec la façon dont les bourgeoisies états-uniennes ou britanniques ont mené les mêmes transformations dans leurs pays.
Dans ces nations (états-uniennes ou britanniques), les réformes économiques et sociales ont été soutenues et accompagnées par un nouveau récit sur le prestige national, avec la victoire finale dans la guerre froide notamment, ou sur ce qui signifie être britannique ou américain : exaltation de l’esprit d’entreprise individuel, revivification de l’ “ american dream ”, etc. On peut noter dans le domaine de la culture, un âge d’or du blockbuster patriotique avec un héro individualiste à Hollywood dans les années 1980, avec des séries comme Rocky ou Rambo. Des pans entiers de l’histoire populaire des États-Unis sont mis en avant avec le prisme de ce patriotisme néolibéral : la révolution de 1776 évidemment, mais aussi l’histoire de l’immigration dans le pays ou celle des pionniers.
Bref, s’il serait abusif de parler de révolution “ par en bas ”, il est certain en tout cas que la révolution néolibérale au États-Unis a été attractive pour d’amples fractions populaires en tant qu’elle a pris la forme d’une “ réforme intellectuelle et morale ” de la culture populaire nationale. En France, donc, rien de tout cela puisque la bourgeoisie nationale a mené la transformation sans ni le concours du peuple, ni même son consentement. Avec le temps, cette indifférence au peuple s’est transformée en handicap structurel.
Le sentiment que le peuple lui faisait perdre du temps dans la course au néolibéralisme, sa frustration de ne pouvoir l’emmener avec elle ouvertement lui ont fait développer une aversion extrême pour le populaire national français. La bourgeoisie française n’est plus capable d’intégrer des composantes populaires à l’identité nationale française tant elle les haï.
Son rapport au récit historique national est en fait un symptôme de sa faiblesse. Elle peine à intégrer les épisodes révolutionnaires ou même seulement populaires à un récit historique mobilisateur et unificateur sur la Nation française.Ce que pourtant elle était parvenue à faire dans le passé. Elle voit cette irruption du peuple sur la scène de l’histoire soit comme incongrue, soit comme une source de retard pour la France, soit carrément comme la matrice de tous les malheurs de l’Humanité au 20ème siècle.
Son incapacité à formuler un récit national populaire fragilise bien sûr encore plus sa position. Elle n’est bonne qu’à contempler les “fractures françaises” et geindre dessus sans se rendre compte que c’est sa propre arriération qui en est la cause. À cause des conditions particulières de la révolution néolibérale en France, la bourgeoisie française ne joue pas son rôle d’élite dans la société : pas de capacité d’homogénéisation, pas de direction entrainante pour la société, pas d’attractivité. Elle en est réduite pour perpétuer sa domination à des réflexes régressifs : se renfermer sur elle même politiquement et culturellement.
Une opportunité pour le bloc populaire
Pour le camp populaire[13], il est important de comprendre cette configuration particulière. Elle confirme la fragilité structurelle du bloc bourgeois, proportionnelle d’ailleurs à son agressivité. Mais elle offre aussi une brèche. La voie est donc ouverte pour articuler notre propre récit national-populaire. C’est-à-dire donner à des éléments de la culture populaire française un autre sens, pour promouvoir d’autres valeurs, visions du monde, imaginaires en ligne avec des objectifs révolutionnaires : collectivisme, harmonie avec le monde vivant, égalité, émancipation, etc.
Par exemple, pour reprendre l’exemple du récit historique, en utilisant intelligemment les mémoires collectives pour en faire un élément qui soude entre elles les fractions du peuple dans une perspective progressiste. De ce point de vue, le travail politique pour construire un récit sur la révolution française, et plus largement sur l’histoire et ce que signifie “ français ” est une tâche révolutionnaire de premier ordre. Les nombreuses références de Jean-Luc Mélenchon sont de ce point de vue bien plus que du folklore. Elles font partie d’une stratégie de construction hégémonique qui a d’autant plus de chances de fonctionner qu’elle se base sur une faiblesse structurelle de l’adversaire.
Le sociologue Federico Tarragoni et l’historienne Déborah Cohen reviennent longuement sur cet aspect dans un article récent « Mélenchon, le populisme et l’histoire[14] » paru sur le site AOC. Dans la même veine, on peut citer le travail du député insoumis Antoine Léaument. Lui aussi s’en explique longuement dans un article publié par Le Vent Se Lève « La République a un contenu politique et nous le revendiquons[15] ». Ce travail peut venir combler un vide et réduire les fractures à l’intérieur des espaces populaires de façon à renforcer à la fois l’étendue et la dynamique de notre bloc.
Pour conclure Ici nous avons parlé particulièrement de la question du récit historique. Elle est cruciale pour impulser une « réforme intellectuelle et morale » dans un autre sens. Mais il conviendrait de faire la démonstration et d’explorer les moyens de mener ce travail politique en cinéma, en littérature, dans la télévision, la culture internet, etc.
Vous parlez de ses contemporains qui ont inventé cette légende noire pour le discréditer aux yeux du peuple ? Sur le sujet, une excellente lecture d’un historien spécialiste de la période.
Il y a 230 ans, le 20 septembre 1792, le peuple français a changé le monde par une victoire militaire...
Celle d’un peuple libre qui se bat contre les monarchies ennemies de sa liberté
Le lendemain, la fin de la monarchie est proclamée... la République est née.
La bataille de Valmy, l'une des plus grandes batailles de l'histoire de France, bataille décisive qui a changé le cours de l'histoire. Cette bataille, c'est une victoire de la France qui a changé le cours de l'histoire et donc vous en dire quelques mots puisque nous publions donc cette vidéo le jour de cette bataille.
Qu'est ce qui s'est passé en ce 20 septembre 1792 ?
Et bien, on a gagné.Mais pour en parler, il faut d'abord revenir un petit peu en arrière sur ce qui se passe juste avant.
En fait, le 10 avril 1792, la France déclare la guerre à l'Autriche.
Pourquoi ?En réalité, c'est parce quele roi, depuis plusieurs jours, plusieurs mois, complote pour que justement une guerre ait lieu et rétablisse son pouvoir. Il espère la défaite de la France. Il espère que notre armée soit vaincue et que lui puisse être rétabli par les monarchies étrangères dans son pouvoir absolu. Il espère pouvoir être rétabli dans un pouvoir absolu puisque là on est en train de rédiger la Constitution pour avoir une monarchie constitutionnelle. Donc le roi espère cette défaite de la France. Les armées de la France sont en train d'être battues.
Le 11 juillet 1792, l'assemblée nationale déclare la patrie en danger et appelle à la mobilisation générale (malgré une rude opposition – celle de Robespierre notamment au Club des jacobins[2]). On appelle donc les simples citoyens, les gens du peuple à venir renforcer l'armée de la France avec une formule qui dit : “Souvenez vous que vous êtes français et libre et donc en gros que vous êtes en train de défendre la patrie de la liberté. ”
Puis le 25 juillet 1792, arrive un nouvel événement : c'est la publication du Manifeste de Brunswick[1] fixé au commandant des forces armées, l'Autriche adversaire et se manifeste de ce qui dit que si vous touchez du roi, si vous prenez les Tuileries, et bien on va raser Paris.
Il n'en fallait pas plus pour motiver les gens. Et donc, le 10 août, le peuple se rend aux Tuileries et s'empare du palais du roi et démet le roi de ses fonctions. À partir de ce moment là, la monarchie tombe.
On arrive comme ça petit à petit, au 20 septembre 1792, à cette bataille de Valmy.
Alors il y a d'un côté Brunswick et puis de l'autre côté, il y a les autres : il y a Kellermann et Dumouriez. Alors qu'on était en train de perdre bataille sur bataille, on va la gagner.Et pourquoi on la gagne ? Eh bien, parce que il se produit un événement particulier qui va impressionner l'armée autrichienne et l'armée de Brunswick. Il y a nos troupes qui sont ici à côté du moulin et puis le général Kellermann, qui dirige cette armée, Kellermann, fait un discours enflammé en parlant de la nation, en parlant de la liberté et lance la charge aux cris de Vive la nation !
Et vous avez une armée qui dévale la pente.“ Vive la nation, vive la nation ! ” Et ça fait tellement de bruit, dit-on, que la terre trembla et que ça impressionna l'armée ennemie et qui ont été en déroute rapide. Donc ce jour-là, c'est le peuple en armes, le peuple libre, le peuple se battant pour ses droits et pour sa liberté qui a vaincu les armées monarchiques qui venaient pour rétablir la monarchie en France alors qu'elle était tombée le 10 mai.
N'en déplaise aux macronnistes, la République est née de facto, il y a tout juste 230 ans lorsque fut proclamée l'abolition de la royauté, le 21 septembre 1792. Le lendemain un décret indiquera que tous les actes publics seront datés de l'an 1 de la République.
Racisme et préjugés historiques Ils sont victimes en France du racisme le plus évident et le plus éhonté. Si ton voisin est cambriolé, c’est peut-être de la faute à Mélenchon mais c’est sûrement de la faute aux Romanichels ! En 1867 déjà, Flaubert, écrivant à Georges Sand, indiquait : "Cette haine-là (celle des Bourgeois vis-à-vis des “Bohémiens“) tient à quelque chose de
la déduction des dons favorisée par Emmanuel Macron[4]
Septembre 2023 le Pape est à Marseille : Emmanuel Macron assistera à la messe, un « événement festif » selon l’Élysée[5]
...Religion et politique : un couple infernal à séparer de toute urgence[1]!
Ainsi commençait un texte que je publiais, ici même, le 11 février 2018 : " Loin de moi l'idée de focaliser le débat sur une religion, mais, en France, Macron remet le débat sur la table en voulant"Organiser l'Islam de France" et "Poser les jalons de toute l'organisation de l'Islam de France". A ce stade, il n'est pas inutile de rappeler que depuis la nuit des temps les religions ont été utilisées par des fous afin d'assouvir appétits de pouvoir et instincts meurtriers. Un prétexte bien commode puisque irrationnel. De l'Inquisition à Trump des terroristes ont semé la haine et la mort en leur nom. Il est urgent de les arrêter. Et, pour commencer, exigeons des paroles et actes politiques exempts de toute référence religieuse mortifère ![1] "
Aujourd'hui, face à l'instrumentalisation des religions à des fins politiciennes, à la remise en cause de la laïcité par le pouvoir, un retour en arrière s'impose pour éclairer le présent et construire l'avenir !
Comment la France, jadis régie par une monarchie de droit divin, est-elle devenue une République laïque ?
Exposé des principales dates qui ont marqué la laïcité en France depuis 1789.
Dans le même temps, la laïcité est attaquée de toutes parts et instrumentalisée par ses adversaires historiques, intégristes religieux et racistes qui veulent aussi en faire un prétexte pour flétrir les musulmans. La laïcité est la condition de la liberté de conscience de chacun, de l'égalité et de la fraternité entre tous les citoyens quelle que soit leur option philosophique ou spirituelle. Elle rend possible une action de l'État au service de l'intérêt général.
Sources :Vie publique,la France insoumise|mis à jour le 14/09/2023
🔴 Texte en deux parties :
[A] - La laïcité en France depuis la Révolution : chronologie... [B] - Et la France insoumise, elle en dit quoi ?
[A]La période révolutionnaire 👉 1789 : La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen reconnaît la liberté de conscience : "nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi".
👉 Novembre 1789 : Un décret met les biens du clergé à la disposition de la Nation. En contrepartie, l’État s’engage à "pourvoir d’une manière convenable aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres des autels, au soulagement des pauvres, aux réparations et reconstructions des églises, presbytères, et à tous les établissements, séminaires, écoles, collèges, hôpitaux, communautés et autres".
👉 Décembre 1789 : Les protestants sont reconnus en tant que citoyens et sont admis à tous les emplois.
👉 1790 :Adoption de la Constitution civile du clergé. L’Assemblée constituante assigne aux diocèses les limites des départements et brise la hiérarchie de l’appareil ecclésiastique. Les desservants de l’Église reçoivent un salaire de l’État et doivent prêter serment à la Constitution civile du clergé. La moitié des ecclésiastiques environ refuse de prêter serment et, bientôt, deux Églises s’opposent, l’une traditionnelle et fidèle au pape et l’autre constitutionnelle.
👉 Septembre 1791 : L’Assemblée constituante accorde le statut de citoyen aux juifs. Cette qualité avait déjà été reconnue aux juifs séfarades des régions de Bordeaux et d’Avignon en 1790.
👉 29 novembre 1791 : L’Assemblée législative adopte un décret qui déclare suspects et privés de leur pension les ecclésiastiques réfractaires qui ont refusé de prêter serment. Les édifices religieux ne peuvent être utilisés que par le clergé salarié par l’État.
👉 1792 : Institution de l’état civil séculier. Les registres d’état civil, jusqu'alors tenus par l’Église, sont transférés aux communes. Celles-ci consignent désormais naissances, mariages et décès. Le mariage civil devient la forme légale du mariage.
👉 7 mai 1794 : Un décret du 18 floréal an II, adopté par la Convention sur le rapport de Robespierre, institue un calendrier de fêtes républicaines, se substituant aux fêtes catholiques, ainsi que le culte de l’Être Suprême.
👉 21 février 1795 : Un décret du 3 ventôse an III établit un régime de séparation des églises et de l’État. Tout en affirmant le principe du libre exercice des cultes, le décret précise que l’État n’en salarie aucun, ne fournit aucun local et ne reconnaît aucun ministre du culte.
Le concordat 👉 15 juillet 1801 : Conclusion d’un concordat avec le pape Pie VII (concordat du 26 messidor an IX) : reconnaissance du culte catholique par l’État et prise en charge d’une partie de son fonctionnement par les finances publiques en échange de la renonciation par l’Église aux biens qu’elle possédait avant la Révolution. La religion catholique n’est pas la religion officielle de la France mais celle de "la grande majorité des Français".
👉 18 mars 1802 : Adoption de la loi du 18 germinal an X sur le concordat. Bonaparte ajoute à la loi des articles organiques qui réglementent l’exercice du culte catholique en France, reconnaissent et organisent les cultes luthérien et réformé. Ces articles sont rédigés par Jean-Étienne Portalis.
👉 17 mars 1808 : Un décret organise le culte israélite sur la base d’un consistoire central et de consistoires départementaux.
👉 15 mars 1850 : Publication de la loi relative à l’enseignement ("loi Falloux") dont les principales dispositions sont les suivantes : les écoles libres peuvent tenir lieu d’écoles publiques, pour les religieux le principe de la lettre d’obédience les dispense du brevet de capacité, les communes de plus de 800 habitants sont tenues d’ouvrir une école de filles.
👉 26 mars 1852 : Création par décret du Conseil central de l’Église réformée.
👉 28 mars 1882 :La loi sur l’enseignement primaire obligatoire substitue l’éducation morale et civique à l’éducation morale et religieuse.
👉 30 octobre 1886 : La loi Goblet exclut la possibilité pour les communes de subventionner une école libre pour satisfaire à l’obligation d’entretien d’au moins une école primaire. La loi interdit tout nouveau recrutement de congréganistes dans les écoles primaires publiques.
👉 1904 : Rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.
👉 7 juillet 1904 : Une loi sur les congrégations leur interdit d’enseigner et confisque les biens et propriétés des communautés.
La séparation des Églises et de l'État 👉 9 décembre 1905 :Loi de séparation des Églises et de l’État. L’État cesse de reconnaître, salarier et subventionner les cultes. La loi prévoit la création d’associations cultuelles "pour survenir aux frais, à l’entretien et à l’exercice public d’un culte".
👉 2 janvier 1907 : À la suite du refus de l’Église catholique de constituer des associations cultuelles qui devaient succéder aux établissements publics du culte mis en place sous le concordat, promulgation de la loi concernant l’exercice public des cultes. L’article 1er dispose : "l’État, les départements et les communes recevront à titre définitif la libre disposition des archevêchés, évêchés, presbytères et séminaires qui sont leur propriété". Les édifices affectés aux cultes sont laissés à la disposition des fidèles ; la jouissance en est confiée aux associations cultuelles.
👉 13 avril 1908 : Une nouvelle loi consacre la perte du patrimoine immobilier de l’Église catholique. Les édifices affectés au culte lors de l’adoption de la loi de 1905 sont confiés aux communes. L’article 5 de la loi établit que l’État, les départements et les communes sont également responsables de l’entretien et de la conservation de ces édifices.
👉 17 août 1911 : Un décret supprime officiellement la direction générale des cultes, remplacée par un simple bureau des cultes.
👉 1918 : À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Alsace-Moselle, qui avait été annexée à l’Empire allemand en 1871, revient à la France. Le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle demeurent sous le régime concordataire de 1802 modifié par l’Empire allemand (notamment sur les attributions des conseils presbytéraux et des consistoires ainsi que sur le statut des ministres des cultes)..
👉 1921 : Reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Un protocole est établi pour la nomination des évêques.
👉 Janvier 1924 :Signature des Accords Briand-Cerretti entre la France et le Vatican. La République reconnaît la soumission des associations diocésaines à la hiérarchie épiscopale tout en les considérant conformes à la loi de 1905.
👉 8 avril 1942 : Une loi supprime le délit de congrégation et prévoit que toute congrégation religieuse peut obtenir la reconnaissance légale par décret rendu sur avis conforme du Conseil d’État.
👉 4 octobre 1946 : Inscription dans la Constitution de la IVe République du principe de laïcité.
👉 31 décembre 1959 : Loi Debré sur la liberté de l’enseignement qui fixe les règles de fonctionnement et de financement (subventions) des établissements privés sous contrat.
👉 23 novembre 1977 : Décision du Conseil constitutionnel reconnaissant la liberté de l’enseignement comme un des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République.
Nouveaux débats sur la laïcité 👉 Octobre 1989 : Après l’interdiction faite à trois adolescentes musulmanes du collège de Creil d’assister aux cours si elles continuent à porter un "foulard islamique", une polémique s’engage.
➡️ Pour lire la suite sur cette thématique (Nouveaux débats sur la Laïcité) c'est ICI
La laïcité est attaquée de toutes parts et instrumentalisée par ses adversaires historiques, intégristes religieux et racistes qui veulent aussi en faire un prétexte pour flétrir les musulmans. La laïcité est la condition de la liberté de conscience de chacun, de l'égalité et de la fraternité entre tous les citoyens quelle que soit leur option philosophique ou spirituelle. Elle rend possible une action de l'État au service de l'intérêt général.
“ L’Eglise chez elle, et l’État chez lui ”
Les mots de Victor Hugo sont notre meilleur guide par Bastien Lachaud, député France insoumise (texte du 25 janvier 2020 extrait)
Pourquoi parler aujourd’hui de liberté de conscience, de blasphème ?
A l’heure où Emmanuel Macron mène une offensive sans précédent contre nos droits sociaux et cherche à imposer par la force une réforme qui détruit notre système de retraites fondé sur la solidarité, il peut sembler curieux de voir une partie de l’opinion s’engager depuis une semaine dans la polémique qui a entouré les propos de Mila, une adolescente qui a exprimé en des termes crus son rejet de l’Islam sur les réseaux sociaux. L’unité de notre famille politique et de tous les français dans le combat social, plutôt que les querelles intestines autour des questions religieuses, devrait être à l’ordre du jour. Il faut toutefois en dire quelques mots simples, loin des tourments de la polémique. Car ne rien dire, c’est risquer d’abandonner la parole aux tartufes et aux malfaisants, qui instrumentalisent sans cesse la question religieuse ou le discours sur la laïcité pour provoquer la confusion. Et c’est risquer, à terme, de semer les germes de la division que l’on veut précisément éviter.
Rappelons donc simplement les choses : la République garantit la liberté de conscience.
Cette liberté est absolue. La liberté d’expression, elle, n’est pas absolue, elle est limitée par la loi. Et seulement la loi. La loi interdit l’apologie des crimes, l’incitation à la haine, par exemple. Mais tout ce qui n’est pas interdit par la loi est protégé par la liberté d’expression. La liberté de critiquer, la liberté de caricaturer, la liberté de satire, la liberté artistique. C’est ce que d’innombrables personnes ont exprimé en reprenant le mot d’ordre “Je suis Charlie” en janvier 2015. La République est laïque, ce qui signifie qu’elle ne reconnaît aucun culte. Elle respecte et garantit la liberté des cultes, mais ne reconnaît aucun de leurs dogmes. Libre aux croyants de les suivre. Libre aux autres de ne pas les suivre. Libre donc de critiquer une religion ou ses dogmes. Libre de la caricaturer, même grossièrement. Il n’y a aucun blasphème en République.
Ces principes – la liberté de conscience et de culte, l’égalité des citoyens en tous domaines sans discrimination aucune, la séparation du politique et du religieux et la neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les convictions – sont une condition fondamentale de la liberté de tous, croyants ou non croyants, de la paix civile, de ce que l’on a coutume d’appeler, même si l’expression est galvaudée, le vivre ensemble. Or, ils sont aujourd’hui presque quotidiennement mal compris, malmenés, bafoués, instrumentalisés. Cette confusion sème les germes de la division, d’un affrontement fratricide entre les français.
La confusion et l’équivoque règnent au plus haut sommet de l’Etat, et les principes laïques y sont malmenés.
Le président Macron a fait des déclarations inacceptables et contraires à la laïcité en prétendant que le lien entre l’Etat et l’Eglise aurait été abîmé. C’est une faute politique autant qu’une erreur historique, parce que ce lien a précisément été rompu, délibérément : l’Etat est neutre, laïque, ce qui permet la liberté de conscience et de culte.
Mais Macron ne s’est pas arrêté là dans ses outrages à la laïcité. Il a voulu nommer spécifiquement une “personnalité catholique” pour mener le chantier de Notre-Dame, commettant une discrimination religieuse patente et une atteinte directe au principe de laïcité.
Et que dire des récentes pitreries où le Président, toujours en visite officielle, donc en représentant de l’Etat, s’est affublé d’un signe religieux pour une visite.La France insoumise a toujours refusé un tel mélange des genres : le représentant d’une République laïque n’a pas à arborer de signes religieux ; les représentants de l’Etat n’ont pas à se plier aux exigences vestimentaires de telle ou telle religion – notre programme précise ainsi que nous refuserions “de rencontrer d’État à État ceux qui obligent nos ministres femmes à porter des accoutrements contraires à la dignité républicaine”.
Avant Emmanuel Macron, les présidents Sarkozy et Hollande ont déjà pratiqué ce mélange des genres, en acceptant le titre de chanoine de Latran, c’est-à-dire curé d’honneur du pape. Accepter cela est indigne d’un Président d’une République laïque, et contrevient encore directement à la laïcité, en acceptant, en tant que représentant de l’Etat, une distinction religieuse.
Non seulement le président et le gouvernement attentent à la neutralité de l’Etat, mais ils utilisent une laïcité à géométrie variable pour tantôt cajoler les uns, tantôt condamner les autres.
Le même pouvoir qui se félicite de la nomination d’une “personnalité catholique” – espérant peut être complaire à on sait quel électorat supposé – se raidit par ailleurs lorsqu’il prétend régenter la pratique des croyants d’une autre religion à travers le projet d’un supposé “ Islam de France ” organisé par l’Etat : délire gallican, bien loin de la laïcité, et qui porte atteinte à la liberté des croyants. De même, un ministre, Jean-Michel-Blanquer, se permet de s’affranchir de la neutralité de l’Etat pour donner un avis sur le port du voile qui ne serait “ pas souhaitable dans la société ” – non pas seulement chez les représentants de l’Etat ou à l’école, comme le prévoit la loi, mais dans l’ensemble dans l’espace public : un propos qui porte directement atteinte à la liberté de culte des musulmanes, alors qu’elle devrait être protégée, de la même manière que tous les autres choix spirituels et philosophiques.
Nous voilà ramenés quelques années en arrière, au moment de la funeste polémique sur le burkini !
La laïcité est malmenée par ceux qui l’instrumentalisent pour semer la haine contre les musulmans, tentant ainsi de cacher sous le masque d’un discours prétendument laïque ce qui n’est rien d’autre que du racisme à l’égard d’une partie de la population.
Ce procédé est habituel à l’extrême-droite, qui en a fait son fond de commerce. Mais il est à présent repris au sein même de la majorité présidentielle. Les représentants de la République En Marche n’hésitent pas à introduire sciemment le vocabulaire religieux dans le champ politique pour discréditer leurs adversaire, et à surfer sur la haine des musulmans propre à l’extrême droite. S’en prenant au mouvement social contre la réforme des retraites, un député de la majorité a ainsi tweeté : “ islamistes et syndicalistes radicaux, même combat contre la République et la démocratie ”. Pur fantasme ! On se demande bien quels “ islamistes ” le député en question a pu voir parmi les manifestants rassemblés devant le théâtre des Bouffes du Nord pour contester le président Macron ! A moins qu’il ne joue sur un sentiment raciste, qui lui fait imaginer de prétendus “islamistes” à la seule vue de personnes dont l’apparence lui déplaît, racisme qu’il cherche à exciter chez ceux à qui il s’adresse.
Ce discours finit par imprégner toute la société.
D’aucuns feignent de parler de laïcité ou de religion pour stigmatiser une population et un territoire entier. Dans ma propre circonscription, la ville d’Aubervilliers a été victime de ce procédé scandaleux. Une chaîne d’information en continu c’est ainsi permise de décrire la ville comme une “enclave islamiste”, sur la base de faits tronqués, de généralisations hâtives et sans fondements. “Enclave islamiste” ? Les priorités des habitants sont tout autres ; elles sont les mêmes que celles de tous les français : l’emploi, le logement, l’accès au services publics. Ceux d’entre eux qui croient vivent leur foi de façon pacifique et privée. Qu’ont-ils fait pour être suspectés et mériter la vindicte gratuite de quelques faiseurs d’opinion, si ce n’est ne pas avoir la soi-disant “bonne” origine, la bonne couleur de peau, le bon patronyme, la bonne religion ! Et l’on se permet d’accuser la maire communiste de la ville, de lui reprocher une prétendue complaisance. Elle, militante humaniste de toujours, qui a précisément quitté l’Algérie au début des années 1990 pour échapper aux menaces des fondamentalistes qui voulaient imposer la loi religieuse dans la société. Qu’a-t-elle fait pour mériter un tel traitement, si ce n’est de porter un nom algérien ? Ne soyons pas dupes : ceux qui stigmatisent et répandent ainsi la haine ne sont pas préoccupés par la laïcité et la liberté de conscience ; il ne font que dévoyer ces principes pour mieux cacher leur rejet d’une partie de nos compatriotes pour ce qu’ils sont. Militants antiracistes, nous n’accepterons jamais cela. Nous l’avons signifié en défilant le 10 novembre contre la haine anti-musulmans, tout comme nous l’avions fait contre l’antisémitisme.
Nous devons combattre ces faux semblants, ces mésusages des principes laïques.
Car dès lors que de toutes parts – y compris du côté du chef de l’Etat et de la majorité au pouvoir – l’on entretient la confusion, l’on pratique une laïcité à géométrie variable, il n’y a pas à s’étonner que les boussoles perdent le nord et que toutes les dérives soient permises. En invitant le religieux dans le débat public et en l’utilisant à des fins politiciennes, les apprentis sorciers ouvrent une boîte de pandore. Ils ouvrent grand la porte aux minorités agissantes les plus infimes et intolérantes, qui donnent à nouveau libre cours à leur ambition de voir le religieux régenter l’espace public.
C’est pourquoi il importe de répéter encore une fois des principes simples : on a le droit de critiquer une religion, comme on a le droit de critiquer un propos ou une chanson la critiquant. Mais on ne peut pas vouloir censurer la critique d’une religion, qui est protégée par la liberté d’expression. Libre à chacun de ne pas aimer un texte, une chanson, un dessin, de le trouver stupide ou obscène, mais libre aussi à l’auteur de les faire. Rien ne justifie que ceux qui se sentent offensés réagissent par la menace, la violence. Libre à eux de saisir la justice s’ils estiment qu’il y a incitation à la haine. En l’espèce, une telle plainte ne déboucherait vraisemblablement pas, car critiquer une religion n’est pas appeler à la haine raciale. Condamner la critique d’une religion, d’un Dieu – même quand elle utilise des termes vulgaire – ce serait rétablir un délit de blasphème. Ce serait accepter que la religion régente l’espace et la parole publiques. Ce serait n’être plus dans une République laïque.
Il est du devoir des militants de l’émancipation, des humanistes épris de concorde sociale et de tolérance que nous sommes de rejeter tout mélange du politique et du religieux, quelle que soit l’intention et d’où qu’il vienne – d’une religion ou d’une autre, d’un camp politique ou de l’autre. “ L’Eglise chez elle, et l’Etat chez lui ” : les mots de Victor Hugo sont notre meilleur guide. Là est le seul principe qui garantit la liberté de conscience et de culte de tous et l’harmonie entre nous. L’écrasante majorité de nos concitoyens, qu’ils soient croyants ou pas, ne demande pas autre chose !
Communautarisme, séparatisme, laïcité : Mélenchon répond à Macron
Le mardi 18 février 2020, Jean-Luc Mélenchon répondait en direct à l'intervention d'Emmanuel Macron sur le communautarisme, le séparatisme et la laïcité. Il a expliqué que parler de laïcité dans un territoire concordataire était une bien étrange idée et a dénoncé une prise de parole qui revenait encore une fois à montrer du doigt l'islam et la religion musulmane. Il a appelé sur ces questions à agir avec discernement et d'abord à vérifier, avant de mettre en place des dispositifs particuliers, que la loi existante ne permettait pas de répondre aux enjeux posés par le communautarisme. Jean
Luc Mélenchon a expliqué également que pour être forte, la laïcité ne devait pas être appliquée à géométrie variable. Il a donc appelé à arrêter les cérémonies religieuses officielles et la participation de représentants de l'État à ces cérémonies. Il a, enfin, dénoncé une nouvelle diversion dans les propos du président de la République.
La vie de Jean-Luc Mélenchon témoigne de son inlassable engagement pour la laïcité
N’en déplaise aux extrémistes de tout bord : nous, nous défendons la République jusqu’au bout !
Pour Jean-Luc Mélenchon, l'idée de gauche concernant la relation aux religions est simple : l'Église chez elle, l'État chez lui.
Mercredi 7 décembre 2022, Jean-Luc Mélenchon était invité à l’ILERI (Institut Libre des Relations Internationales) pour donner une conférence sur le thème « Fin du monde, fin d’un monde ? ». A cette occasion, il a souligne sa conception de l'idée de gauche concernant la relation aux religions est simple : l'Église chez elle, l'État chez lui. L'État n'a pas à se mêler de religion, ni pour dire ce qu'il doit y avoir dans la religion, ni pour laisser la religion occuper une place dans l'État.
Qu'en dit l'Avenir en commun ?
La laïcité est attaquée de toutes parts et instrumentalisée par ses adversaires historiques, intégristes religieux et racistes qui veulent aussi en faire un prétexte pour flétrir les musulmans. La laïcité est la condition de la liberté de conscience de chacun, de l'égalité et de la fraternité entre tous les citoyens quelle que soit leur option philosophique ou spirituelle. Elle rend possible une action de l'État au service de l'intérêt général.
... honte au révisionniste qui se cache derrière l'écologiste Benoît Biteau... élu européen EELV de Charente Maritime !
Côté " face " un engagement au service d'une agriculture paysanne[1] que je salue et soutiens.... et, côté " pile ", un positionnement politique plus que contestable, au travers du vote d'une résolution qui déshonore le parlement européen, ceux qui l'on voté[4], et insulte les peuples d’Europe et de l’ex-URSS !
Source : Eric Durand | mis à jour le 28/09/2021
Indignation générale
En effet, c'est l'indignation générale après le vote révisionniste du parlement européen, réécrivant l’histoire, réhabilitant le fascisme[2] avec, en arrière pensée, de justifier la construction d'une Europe de la défense supranationale et le maintien dans l'OTAN !
4 eurodéputés français courageux
Il n’y aura donc eu que 4 eurodéputés français courageux et digne pour voter contre la résolution révisionniste du parlement européen, criminalisant le communisme et réhabilitant de facto le nazisme et ses régimes fascistes alliés... 4 euro députés de la France Insoumises.
...Et EELV ?
Contrairement à d’autres députés verts européens qui ont également voté contre, les députés EELV se sont … abstenus... sauf un Benoît Biteau qui mêlant sa voix à la droite la plus réactionnaire, au PS et à l'extrême droite a voté POUR[3] !
Tous ceux qui en Poitou/Charente ont voté Benoît Biteau et EELV, ont-ils voté pour ça ? J'en doute !
J'attends sans illusion un désaveux des EELV locaux.... ! Leur silence est lourd de sens !
Explications des enjeux de ce scrutin par Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité
Le Parlement européen a voté il y a quelques jours une résolution scélérate censée souligner l’« importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». En réalité, cette mémoire est bafouée ligne par ligne, laissant présager un « avenir » sombre pour l’Europe. Visant à mettre un trait d’égalité entre communisme et nazisme, ce texte mobilise des considérants qui sont chacun des modèles de propagande et de révisionnisme historique.
La signature du pacte germano-soviétique est ainsi obsessionnellement désignée comme cause principale du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Ce grossier raccourci historique permet d’absoudre cyniquement aussi bien le national-socialisme, son idéologie de mort et les régimes fascistes des années 1930 que l’atermoiement meurtrier et parfois connivent des chancelleries occidentales avec le nazisme, et la complicité active de puissances d’argent avec les régimes fascistes et nazi.
Silence est fait sur le traité de Versailles et ses conséquences.
Aucun mot n’est consacré aux accords de Munich d’octobre 1938, ce « Sedan diplomatique » qui a livré les peuples européens au « couteau de l’égorgeur », ce « début d’un grand effondrement, la première étape du glissement vers la mise au pas », comme l’écrivait dans l’Humanité le journaliste et député communiste Gabriel Péri, fusillé par les nazis.
Tout le faisceau de causes mobilisées par des générations d’historiens pour tenter d’expliquer le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale est bazardé au profit d’une bouillie antirusse sans aucun égard pour le sacrifice immense des Soviétiques dans l’éradication du nazisme.
S’il ne fait aucun doute que le régime stalinien fut bel et bien un régime sanglant et criminel,il est moralement et historiquement inconcevable de faire de l’Union soviétique, de son armée et de tous ceux qui s’engagèrent avec elle, communistes de tous pays acteurs décisifs du combat libérateur, des équivalents des nazis et de leurs supplétifs collaborateurs, sauf à sombrer dans « l’obsession comparatiste », névrose idéologique dénoncée par l’historien Marc Ferro.
Les communistes furent, dans de nombreux pays et avec l’appui de différentes forces, gaullistes et socialistes en France, les artisans du redressement national, créant un rapport de force qui permit l’édification d’institutions républicaines et sociales sur les cendres du nazisme et des collaborations. Est-ce un hasard si cet héritage fait parallèlement l’objet de violentes attaques dans tous les pays de l’Union européenne ?
Les pays d’Europe orientale furent, quant à eux, des points d’appui décisifs dans les combats anticoloniauxqui essaimèrent après guerre. Noyer dans le concept de totalitarisme des réalités historiques aussi dissemblables ne peut apparaître que comme une escroquerie intellectuelle. Une telle entreprise ne sert en aucun cas à poser un regard lucide et apaisé, pourtant indispensable, sur les contradictions, crimes et fautes des régimes influencés par le soviétisme et qui ont pris le nom de socialisme.
Cette résolution :
s’appuie sur un considérant aussi grotesque que l’interdiction formulée dans certains pays de l’Union de « l’idéologie communiste », semblant acter des dérives revanchardes des extrêmes droites du continent en incitant tous les États membres à s’y plier. Signe qui ne trompe pas, l’inféodation à l’Otan est ici désignée comme gage de liberté pour les peuples de l’Est européen.
fait la part belle au révisionnisme d’extrême droitequand les pays baltes sont désignés comme ayant été « neutres », alors que ces derniers ont mis en place bien avant le pacte germano-soviétique des régimes de type fasciste laissés aux mains de « ligues patriotiques » et autres « loups de fer », suscitant un antisémitisme viscéral qui connaîtra son apogée sanglant dans ces pays lors de la Seconde Guerre mondiale.
Mais encore
Incidemment, la Shoah, sa singularité intrinsèque, et les logiques d’extermination méticuleuses et industrielles du régime nazi sont fondues dans le magma des meurtres du XXe siècle et ainsi relativisées. L’odieuse équivalence entre nazisme et communisme permet d’exonérer les régimes nationalistes d’inspiration fasciste des années 1930 que des gouvernements et ministres actuels d’États membres de l’Union européenne célèbrent ardemment.
Viserait-on, par ce texte politicien, à réhabiliter ces régimes qui gouvernèrent de nombreux pays d’Europe orientale avant de sombrer dans la collaboration en nourrissant l’effort de guerre nazi et son projet d’extermination des juifs d’Europe ?
Ce texte est une insulte faite aux 20 millions de Soviétiques morts pour libérer l’Europe du joug nazi, aux millions de communistes européens engagés dans la Résistance et les combats libérateurs, un affront fait aux démocrates alliés aux mouvements communistes contre nazis et fascistes, avant et après la Seconde Guerre mondiale.
Au moment où Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, propose de nommer un commissaire à la « protection du mode de vie européen[5] », célébrant un culte que l’on croyait révolu à la pureté continentale, les thèses historiques révisionnistes des droites extrêmes et réactionnaires, qui ont de toute évidence inspiré ce texte, font leur entrée fracassante au Parlement européen. Pendant ce temps, aucun commissaire n’est nommé sur les questions d’éducation ou de culture…
Thomas Mann, vigie morale d’une Europe décomposée, écrivait
« Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme. »
Si l’expérience qui a pris le nom de communiste au XXe siècle ne peut être, pour tout esprit honnête, résumée à la personne de Staline ou à une forme étatique, tel n’est pas le cas du nazisme, intrinsèquement lié à un homme, à un régime. Et si le communisme propose un horizon d’émancipation universelle, quoi qu’on pense des expériences qui s’en sont réclamées, tel n’est pas le cas de l’idéologie nazie, qui se revendique raciste, réactionnaire et exclusive, portant la mort en étendard. Ces simples arguments de bon sens disqualifient l’odieuse comparaison de cette résolution.
C’est bien la visée communiste, dont nous maintenons qu’elle ne fut jamais mise en pratique dans les pays du bloc soviétique, qui est la cible de ce texte indigne et inculte, et avec elle, la possibilité d’une autre société. Que des voix sociales-démocrates et écologistes aient pu soutenir pareille résolution, mêlant leurs voix au Rassemblement national (ex-FN) et aux extrêmes droites continentales, est le signe désolant de la lente dérive d’une frange trop importante de la gauche européenne qui largue les amarres d’une histoire et d’un courant, ceux du mouvement ouvrier, dans lesquels elle fut elle aussi forgée, qui prête également le flanc aux pires tendances qui s’expriment dans le continent.
Demain, un maire, un élu, un député pourra-t-il se dire communiste sans enfreindre la docte délibération du Parlement européen ?
Et l’Humanité pourrait-elle un jour passer sous les fourches Caudines de la censure imposée des droites extrêmes coalisées ? Ne plane-t-il pas là comme un parfum munichois, justement, face à une offensive idéologique dont certains pensent pouvoir se satisfaire en rasant les murs ?
Tous les démocrates, toutes les personnes attachés à la libre expression des courants qui se réclament du communisme et d’une alternative au système capitaliste devraient au contraire se lever contre cette inquiétante dérive qui nous concerne tous. Au risque d’y laisser eux aussi un jour leur peau.
Le président Donald Trump aurait évoqué avec ses conseillers une proposition de rachat du Groenland au Royaume du Danemark, affirme le "Wall Street Journal". Une idée saugrenue ? Non, une habitude américaine en matière d’expansion territoriale.
Le 4 juillet 1776, les treize colonies d'Amérique du Nord proclament leur indépendance, qui sera reconnue, à l’issue d’une guerre de sept ans contre la couronne britannique, par le traité de Paris, en 1783. Un pays est né, mais il est loin de ressembler à ce qu’il deviendra au fil des siècles.
Les Etats-Unis de 1783, ce sont treize Etats ancrés sur la façade atlantique et coincés entre le Canada britannique, l'Atlantique et la Louisiane espagnole. En moins d’un siècle, le pays contrôle un territoire continu entre les deux océans : Atlantique et Pacifique. Une expansion rendue possible par la colonisation, la conquête, parfois brutale, ou l’achat de territoires.
arte de 1898 illustrant le développement territorial des Etats-Unis• Crédits : Universal History Archive/Universal Images Group - Getty
1.La conquête du Midwest La première acquisition est une opération majeure, puisqu’elle double dès 1803 le territoire des Etats-Unis. C’est Robert Livingston[1] qui, sous la présidence de Thomas Jefferson, négocie l’achat de la Louisiane à la France pour 15 millions de dollars. Un gros sacrifice territorial pour Bonaparte, acquis de haute lutte au détriment des Espagnols. Mais c’est le prix d’un affaiblissement des Anglais : en renforçant la puissance des Etats-Unis, le premier consul français entendait contrarier les ambitions britanniques dans le Nouveau Monde. Car quand on parle de la Louisiane, on ne parle pas de l’Etat du même nom. C’est d’un territoire qui couvre l’ensemble du Midwest actuel qu’il s’agit : de l’embouchure du Mississippi au Dakota du Nord et au Montana actuels.
Carte de la Nouvelle France et de la Louisiane nouvellement découverte, par le révérend père Louis Hennepin.• Crédits : Gallica, Bibliothèque nationale de France
2. La Floride En 1819, le traité d'Adams-Onís, dit « Traité d'amitié, de colonisation et de limite entre les États-Unis d'Amérique et sa Majesté catholique », définit lafrontière avec la « Nouvelle Espagne », notamment au Texas. Il scelle aussi la cession par l'Espagne de la Floride orientale et de l'État libre de Sabine. Les Etats-Unis, qui avaient planté leur drapeau en 1810 en Floride occidentale, exercent désormais leur autorité du Canada aux Caraïbes.
3. Les « cessions » mexicaines Depuis le début de leur guerre d'indépendance, les Mexicains ont autorisé des Américains à s'installer au Texas, sous réserve qu’ils se convertissent au catholicisme et deviennent mexicains. Las, ce seront des protestants qui coloniseront la région, qui sera finalement annexée par les États-Unis en 1845. Un casus belli : la guerre avec le Mexique est déclarée. Elle durera dix-sept mois et s’achèvera sur une victoire des États-Unis et le traité de Guadalupe-Hidalgo, en 1848. Moyennant une « compensation » de 18 millions de dollars, le Mexique abandonnera à Washington les territoires correspondant au Texas, à la Californie, à l’Utah, au Nevada, à l’Arizona et au Nouveau Mexique.
Les troupes du général Winfield attaquent le château de Chapultepec, au Mexique, le 13 septembre 1847.• Crédits : Getty
Cette conquête militaire sera complétée par l’achat dit « Gadsden[3] », en 1853, d’une bande de terre le long de la frontière avec le Mexique, entre les actuels Nouveau Mexique et Arizona, pour 10 millions de dollars.
1953 3c Gadsden Purchase Mint Single
4. L'« Amérique russe » Face aux visées expansionnistes de l’empire britannique, comment garder le contrôle sur des territoires éloignés ? C’est la question qui taraude le tsar Alexandre II lorsqu’il évoque l’Alaska, une vaste étendue glacée et quasi inoccupée, réputée impossible à coloniser et voisine du Canada britannique. Pour l’empire russe, en difficultés, financières, vendre ce territoire de 1,7 million de kilomètres carrés aux États-Unis est peut-être la solution. Et Washington, même si l’opinion publique s’y oppose[4], y voit une belle opportunité de s’étoffer de 20 % de terres (et de ressources) supplémentaires. L’achat sera signé le 30 mars 1867 et le transfert effectif le 18 octobre 1867.
5. Les derniers trésors espagnols En 1898, le traité de Paris marque la fin du « Desastre del 98 », la guerre qui aura opposé, cinq mois durant, l’empire espagnol déclinant aux Etats-Unis. Il confirme la cession de Porto Rico, Guam, de Cuba (qui accèdera à l’indépendance en 1902) et des Philippines (indépendantes en 1946) aux États-Unis, moyennant une compensation de 20 millions de dollars versée à l'Espagne.
6. Les « confettis » pacifiques En 1900, les îlesTutuilaetAunuu, vendues par leurs chefs, viennent compléter le territoire des Samoa américaines, annexées par les Etats-Unis l’année précédente. Pour Washington, la Première Guerre mondiale est aussi l’occasion de mettre la main sur des possessions européennes délaissées. Ainsi, en 1917, les îles Vierges danoises deviennent américaines pour 25 millions de dollars.
Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT de 1978 à 2022.
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