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21 décembre 2025 7 21 /12 /décembre /2025 13:33
Jean-Luc Mélenchon : « Nous sommes les plus forts à gauche »

Jean-Luc Mélenchon est ancien sénateur socialiste, ministre sous Lionel Jospin, il a fondé le Parti de gauche (PG) en 2008 puis La France insoumise (LFI) en 2016. L’ex-militant trotskiste et figure majeure de la gauche de la gauche s’est présenté trois fois à la présidentielle, obtenant 11 % en 2012, 19,5 % en 2017 et 22 % en 2022. Aujourd’hui, il copréside l’Institut La Boétie, un think tank adossé à LFI, aux côtés de la députée Clémence Guetté.

Alors que le gouvernement échappe à un vote budgétaire et que le PS choisit la négociation, le leader insoumis dénonce une « comédie démocratique » et acte la rupture avec les socialistes. Sa stratégie : refonder une gauche de rupture, préparer les municipales en autonomisant La France insoumise et affronter les grands débats sur l’immigration, le syndicalisme, l’Ukraine, la Chine et le Proche-Orient.

 

 

Sources : Politis | le 18 novembre 2025

- Politis : Le gouvernement de Sébastien Lecornu ne semble pas prêt à se soumettre au vote à l’Assemblée nationale sur son budget. De leur côté, les socialistes ont décidé de négocier[0]. Quel regard portez-vous sur cette séquence politique ?
Jean-Luc Mélenchon : Qui pouvait croire Sébastien Lecornu, la main sur le cœur, déclarant lors de son discours de politique générale : « Le gouvernement vous proposera, nous débattrons, vous voterez » ? Le renoncement au 49.3[1] était une comédie. J’ai alerté dès octobre : nombreux sont les articles constitutionnels avec le même effet. La preuve est faite. À nos yeux, ce pouvoir est illégitime : Macron n’a pas respecté[2] le résultat des législatives de 2024. Pour la classe médiatico-politique, ce viol de la démocratie est un événement comme un autre. Mais les insoumis s’opposeront toujours à un gouvernement constitué sur cette base.

 

Enfin, nous avons vu le Parti socialiste (PS) refuser la censure[3] et opérer un changement d’alliance. Il a sauvé ce gouvernement au mépris des engagements pris devant nos électeurs dans le programme commun du Nouveau Front populaire (NFP[[4])… Tout ça pour construire sa nouvelle alliance des centres dans l’assemblée actuelle. Tel est le tableau sans précédent dans notre pays.

 

 

- Politis : La séquence budgétaire acte-t-elle le retour des deux gauches irréconciliables ?
Jean-Luc Mélenchon : Les socialistes avaient déjà refusé six fois de voter la censure contre François Bayrou. En sauvant Lecornu[5], ils poursuivent avec méthode leur objectif : ils veulent prendre la tête d’un nouveau bloc réunissant les socialistes, les écologistes, le Modem et ce qu’ils appellent la « Macronie de gauche » de Gabriel Attal, même si c’est une étiquette sans contenu politique. Ils ont rompu avec nous pour le faire. Cette rupture n’a pas eu lieu en 24 heures mais au fil des mois avec des pics

  • Le premier : au moment des révoltes urbaines après la mort de Nahel[6] en juin 2023. Ils ont relayé la droite qui nous accusait d’être responsables des violences.
  • Le deuxième : ils nous ont éliminés de tout accord aux sénatoriales.
  • Le troisième : pendant l’été 2024, ils ont bloqué toutes les propositions de premier ministre pendant dix jours pour tenter d’imposer déjà Olivier Faure.
  • Après le 7 octobre 2023, ils se sont comportés comme des supplétifs de Netanyahou contre nous.

Tout ça a été terriblement démoralisant.

 

🔴 À quoi bon spéculer sur les deux gauches irréconciliables[7] ?

Mieux vaut se poser la question : que signifie « être de gauche » en 2025 ? La gauche est née de la question de la souveraineté populaire. Comment le PS la défend-il en soutenant un gouvernement battu aux élections ? Aujourd’hui, le PS, comme presque toute la social-démocratie européenne, adopte une stratégie de grande coalition à droite, ralliée à la politique de l’offre, dans la continuité du quinquennat de François Hollande. Avant même d’aborder ces débats budgétaires, le PS a proposé 22 milliards de coupes budgétaires !

 

Les insoumis l’assument : nous sommes voués aux humiliés, aux pauvres, aux opprimés, aux salariés, aux uberisés, aux gens qui vivent dans les cités populaires, à la jeunesse précarisée et à toutes les luttes contre les discriminations racialisées et sexistes. Et pour cela, le PS nous accuse de faire du clientélisme. Mais nous sommes nés pour être l’outil de ces luttes !

 

 

- Politis : Quelles sont les conséquences de cette rupture ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous avons proposé une « nouvelle fédération » avant la chute de Bayrou[8]. C’est toujours notre ligne. Nous sommes prêts à discuter et à travailler avec ceux qui assument la ligne de rupture. Le rassemblement que nous avons réussi à construire, en 2022 et 2024, est majeur : pour la première fois de l’histoire de la gauche française, il y avait des candidats communs au premier tour des législatives. Pour nous, qui défendons la stratégie de la recomposition unitaire de la gauche, c’était une victoire décisive.

 

Cette formule avait dominé les recompositions de gauche dans le monde : Brésil, Chili, Uruguay, Espagne, Grèce, et Allemagne… Tout ça est fini ici aussi. Il faut inventer autre chose désormais car il est prouvé que le PS ne respecte aucun accord[9].

  • Il ne s’est pas contenté de rompre la recomposition unitaire de la gauche.
  • Il est devenu radioactif tant il est détesté en milieu populaire.
  • Et il a aggravé l’affaiblissement de la gauche tout entière en aidant la droite à construire un nouveau « cordon sanitaire » dont le seul but est de nous isoler et d’inclure le RN dans leur « arc républicain ».

 

 

- Politis : Pour les municipales, quelles sont vos ambitions ?

Jean-Luc Mélenchon : En 2020, nous avons fait le pari de soutenir toutes les listes citoyennes[10] qui surgissaient dans le pays. Ça n’a pas fonctionné. Entretemps, La France insoumise (LFI) a obtenu de très gros scores en 2022 dans les moyennes et les grandes villes. Notre mouvement s’est développé et s’est soudé partout. Nous serons présents avec près de 5 000 candidats dans 95 % des villes de 100 000 habitants et 75 % des villes de plus de 30 000 habitants. Le travail programmatique municipal est quasi bouclé. Les questions de la démocratie locale et des formes de la participation populaire vont être centrales dans nos campagnes. Le mouvement insoumis portera la tradition du municipalisme populaire[11].

 

C’est grâce à cette politique qu’ont été mis en place, dans les villes de gauche du siècle passé, les habitations à bon marché, les bibliothèques municipales, les piscines, l’information municipale, le quotient familial… Nous considérons que le local est la vitrine du projet national. Les villes insoumises seront des vitrines d’un modèle de bonheur populaire. Que pouvons-nous faire pour la garde des enfants, pour le logement, pour les écoles, les arts et les transports ? Nous voulons nous occuper de la vie simple de ces millions de gens abandonnés par tout le monde. Et ces classes populaires savent que nous sommes courageux, que nous ne lâchons rien.

 

 

- Politis : Localement, avec qui souhaitez-vous faire alliance ?
Jean-Luc Mélenchon : Les écologistes veulent bien bavarder mais ils refusent un accord national. Les communistes ne proposent rien si ce n’est la reconduction des sortants. Les socialistes ont dit qu’ils ne voulaient pas des insoumis ni au premier ni au deuxième tour. Comment comptent-ils gagner sans nous ? Avec la droite ? Ils doivent le comprendre : nous n’accepterons pas d’être convoqués entre le premier et le second tour pour porter leurs valises.

  • Toutefois, si nous sommes en tête au premier tour, nous proposerons à tous ceux qui veulent gagner avec nous, sans exclusive, de nous rejoindre.
  • Si nous ne sommes pas en tête, nous aurons des discussions exigeantes car les autres ne nous inspirent pas confiance.

 

 

- Politis : Vous appelez toujours à une présidentielle anticipée. En cas de campagne express, vous porterez-vous officiellement candidat ?

Jean-Luc Mélenchon : Il n’y a rien de décidé me concernant. Mais contrairement à ce qui peut se raconter dans la classe politico-médiatique, je ne suis pas un gourou à la tête d’une secte. D’autres candidatures dans nos rangs sont disponibles. La mienne a toujours été le résultat de discussions et d’un vote interne. La procédure sera simple : la coordination de notre mouvement proposera un nom qui sera ensuite soumis à un vote. Cette procédure sera respectée en cas de présidentielle, anticipée ou non. Mais contre la personnalisation de la Ve République, nous mènerons une campagne collective. Et le mouvement insoumis profitera de ses nombreuses figures connues dans l’opinion publique. 

 

🔴 Une chose est sûre : nous ne participerons à aucune primaire.
D’ailleurs, la possibilité qu’elle ait lieu diminue à très grande vitesse. Au fond, ce système n’a aucun sens. Si cette primaire était gagnée par une candidature insoumise, tous ses concurrents s’en iraient aussitôt. À New York, le vaincu Andrew Cuomo s’est présenté contre Zohran Mamdani[12]. À Seattle, même scénario. En 2017, Manuel Valls, François de Rugy, comme d’autres, n’ont pas soutenu Benoît Hamon. La seule chose qui intéresse les candidats actuels de ce type de processus, c’est la gloire sans le travail pour la mériter.

 

 

 

- Politis : À gauche, les offres politiques sont nombreuses. Comment combattre la dispersion des voix ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous l’avons déjà fait deux fois, en 2017 et en 2022, malgré les candidatures écologiste, socialiste et communiste. Nous avons réussi à rassembler. Et en 2022, il n’a manqué que 420 000 voix pour accéder au second tour. Nous allons donc essayer une troisième fois de vaincre cette dispersion. Il faut comprendre que nous sommes dans une nouvelle époque. Le monde où les partis agglomèrent des électorats au coup de sifflet n’existe plus. Nous allons faire campagne, nous allons défendre un programme, nous mènerons le combat. Et nous n’avons peur de rien. 

 

🔴 Quand y a-t-il eu un candidat commun à la présidentielle à gauche ?
Deux fois seulement au siècle passé, en 1965 et en 1974. Lors de la prochaine présidentielle, toutes les forces politiques seront traversées par une question de fond : faut-il défendre la ligne de la rupture ou pas ? Ceux qui le veulent se rassembleront. De notre côté, nous pouvons nous accorder plus facilement avec l’écologie radicale comme avec les communistes. Il est plus difficile de s’entendre avec des socialistes de l’aile radicale puisqu’elle n’existe pas pour l’instant.

 

 

- Politis : Le récit politico-médiatique affirme très souvent qu’en cas de second tour face à l’extrême droite, vous perdrez. Comment comptez-vous inverser cette prédiction alors que le front républicain s’effrite, voire s’inverse, faisant de vous et votre mouvement la figure repoussoir numéro 1 ?
Jean-Luc Mélenchon : Cette petite musique sert à renforcer l’ennemi, elle cherche à nous disqualifier alors que nous sommes les plus forts à gauche. Ils peuvent bien affirmer que je suis « clivant ». C’est vrai heureusement. Mais qui a déjà recueilli 22 % des voix ? Aujourd’hui, dix-huit mois avant l’élection présidentielle, l’extrême droite nous devancerait de 20 points ? Comme en 2022 ! Mais dans l’élection, un seul point nous a finalement séparés ! Il serait donc bon de ne pas faciliter le travail des sondages manipulatoires. Ce qui comptera, c’est l’opiniâtreté et la discipline au combat. 

 

🔴 Chaque jour qui passe, nous continuons à aller dans les endroits où se trouvent les électeurs qui feront la différence.

Tout le temps. Sans pause, sans trêve. Si 1,5 million de gens en plus dans les quartiers populaires se mobilisent lors de la prochaine présidentielle, nous gagnerons. Nous sommes le mouvement du peuple. Nous savons qui nous voulons rassembler et pour qui nous faisons campagne. Et si ça ne marche pas, que les donneurs de leçon fassent mieux ! Les peuples ont les dirigeants qu’ils choisissent. Si les Français décident de passer au fascisme, au racisme, ce sera leur décision. Mais nous menons et nous mènerons de toutes nos forces le combat pour les en dissuader.

 

🔴 Nos concurrents se contentent de pleurnicher et de mendier le soutien de la caste médiatique.
Dans le pays, la vague dégagiste est levée. Les gens n’en peuvent plus. Après ce budget, ce sera encore pire, malgré les prétendues « grandes victoires » du PS qui sauvent le gouvernement Lecornu. Les gens vont s’en rendre compte. Aujourd’hui, qui a tenu bon ? Nous ! Et qui d’autre ? Je fais confiance à l’intelligence populaire… Mieux vaut faire ainsi que d’être embarqué avec des gens qui n’ont pas de parole, qui signent un programme et font le contraire le lendemain. Comment inspirer confiance en telle compagnie

 

 

- Politis : Vous êtes un partisan de la rupture avec la charte d’Amiens[13], qui affirme l’indépendance des syndicats à l’égard des partis politiques. Cette position agace les syndicats qui vous accusent parfois d’avoir une volonté hégémonique sur le mouvement social. Qu’avez-vous à leur répondre, et notamment dans la perspective de construire une grande mobilisation ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous subissons une situation qui aggrave les difficultés de la gauche politique. C’est la faiblesse dans les entreprises, le syndicalisme est réprimé, le chômage est une menace qui effraie. Le rapport de force est dur à tenir pour les syndicalistes. Le mouvement insoumis ne peut avoir une assise ferme sans un mouvement syndical fort dans le pays. Mais pourquoi nous refuse-t-on par principe une coordination de l’action ? En restant chacun dans son couloir, nous ne pouvons pas gagner alors que les militants politiques sont souvent aussi syndicalistes.

 

🔴 Concernant le mouvement contre les retraites[14] en 2023, 91 % de la population était contre cette réforme.
Mais le mouvement social s’est soudainement arrêté. Pourquoi ? Cela n’a jamais été discuté. Des dirigeants syndicaux nous ont même appelé directement pour nous pousser à retirer tous nos amendements pour accélérer la discussion et aller au vote sur la mesure de l’âge de départ à 64 ans (article 7). La charte d’Amiens ne serait-elle valable que dans un sens ? Les syndicats auraient-ils le droit de nous dire ce que nous devrions faire, mais la réciproque ne serait pas vraie ? 

 

🔴 Encore récemment sur le décalage de trois mois de la réforme des retraites, notre combat parlementaire contre cette combine a été freiné par le comportement initial des syndicats.
Ils ont été trop prompts à soutenir la prétendue « suspension[15] » avant de se rendre compte de la réalité. Pourquoi le mouvement insoumis prétendrait-il diriger le mouvement syndical ? Nous voulons pouvoir donner notre avis sur l’action. Et, à chaque fois, nous sommes repoussés au nom de cette charte. Le jour où les syndicats appliqueront le programme de la charte d’Amiens, c’est-à-dire la grève générale révolutionnaire pour préparer la gestion coopérative de l’économie capitaliste, nous les suivrons sans condition. 

 

🔴 En attendant, nous avons besoin de coalition amicale dans l’action.
La séparation artificielle entre le mouvement syndical et les militants politiques est un boulet. Surtout quand les militants sont souvent les mêmes. Si nous avions été écoutés pendant la lutte sur les retraites, nous aurions pu expliquer pourquoi c’était une erreur d’aller au vote. Il était très important que la réforme des retraites n’ait pas de légitimité. Et, aujourd’hui, si elle n’en a aucune, c’est grâce à notre tactique.

 

- Politis : Aux États-Unis[16] comme en Europe[17], les frontières se durcissent, qu’elles concernent les personnes ou les marchandises. Comment l’analysez-vous ?
Jean-Luc Mélenchon : La question des frontières ne peut pas être séparée de la crise du capitalisme, le mode de production de tous ces territoires. Nous sommes partisans d’une conférence permanente sur les frontières. Et il existe un cadre pour cela : l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Les Russes en faisaient partie. Mais ils en ont été exclus. C’est une erreur. Le second élément décisif est la politique de Donald Trump. En durcissant les frontières douanières, il a tourné la page de 40 années de néolibéralisme fondamentaliste. 

 

🔴 Nous vivons donc un moment où l’ancien monde se disloque.
Les États-Unis n’en sont plus les maîtres. Car la première industrie manufacturière mondiale, c’est la Chine. Tout s’est brouillé : des communistes vous expliquent qu’ils sont pour le libre-échange, et des capitalistes qu’ils sont pour la production nationale. Le monde s’est renversé et il n’y a pas de projet alternatif sur la table. Dans ce contexte, le rôle de la France est important. En effet, c’est la seule nation d’Europe où une gauche radicale peut accéder au pouvoir dans un pays central du capitalisme.

 

 

- Politis : En France, l’obsession de la droite et de l’extrême droite porte sur l’expulsion des étrangers. Si vous arrivez au pouvoir, que faites-vous de cette question, notamment en ce qui concerne les obligations de quitter le territoire (OQTF[18]) et les centres de rétention administrative ?
Jean-Luc Mélenchon : Avant d’expulser, nous devons nous préoccuper du reste.

  • D’où viennent tous ces gens ? Notre premier but, c’est qu’ils n’aient pas besoin de partir de chez eux.
  • Deuxièmement, nous ne pouvons pas considérer l’expulsion comme une politique d’immigration. Cette idée est un fantasme.

La Grande-Bretagne a serré tous les écrous. Résultat : 660 000 personnes de plus. Il faut être raisonnable. 

 

🔴 D’abord, il faut rendre la vie moins inhumaine pour les gens qui sont arrivés sur notre territoire : nous devons faciliter les régularisations.
Car l’État produit de l’illégalité en refusant de mettre à jour les papiers dans les délais, en infligeant des conditions d’obtention des renouvellements qui sont une honte et qui, en plus, n’aboutissent pas. Il faut que ce système cesse. Mais il faut surtout un renversement complet de notre compréhension du monde. Cette nouvelle lecture est délicate car le système politico-médiatique a chauffé à blanc l’opinion publique en martelant que l’immigration est un danger, qu’elle est la cause des homicides, des viols et de toutes ces choses abominables. Pour nous, l’immigration reste un atout.

 

 

- Politis : Depuis octobre 2023, les insoumis se mobilisent beaucoup sur l’impérialisme et le colonialisme israélien[19] en Palestine. Considérez-vous aussi que la Russie est un État impérial, compte tenu des différentes invasions des pays limitrophes ?
Jean-Luc Mélenchon : L’usage des mots, et notamment celui d’impérialisme, n’est pas si simple. Je ne sais pas s’il s’applique à Israël. Je me contente des faits : envahir le voisin est inacceptable et nous le combattons. Nous ne pouvons pas laisser violer les frontières et régler les conflits par la force. Le mouvement insoumis se réfère toujours au droit international[20], c’est la base sur laquelle notre internationalisme se vit. Cependant, avoir relégué la Russie après la chute de l’URSS est une erreur absolue. Cette erreur a été commise sous la pression des États-Unis qui avaient intérêt à affaiblir l’Europe

 

🔴 C’est pourquoi en 2008 et en 2014, quand l’Otan a décidé que la Géorgie et l’Ukraine pourraient y entrer, nous avons réagi en disant : « Si vous faites ça, ce sera la guerre ! »
Parce que la Russie ne pourra jamais accepter d’être encerclée. Le principal problème que nous avons avec la Russie, c’est que la question des frontières, après l’effondrement de l’Empire soviétique, n’a jamais été discutée nulle part. La Crimée était un territoire russe avant que le Parti communiste de l’URSS ne décide de la rattacher à l’Ukraine. Et cette question des frontières se posera encore de bien des façons aux limites de l’ancien empire soviétique.

 

🔴 Pour le moment, il faut que les Russes évacuent l’Ukraine.
Et je voudrais pointer du doigt ceux qui, de manière irresponsable, n’ont pas voulu discuter des garanties mutuelles de sécurité. Si vous ne vous accordez pas sur des garanties mutuelles de sécurité entre ennemis, avec qui voulez-vous les discuter ? Cela concerne l’Union européenne (UE). Elle doit exiger l’interdiction des missiles de moyenne portée parce que nous en sommes la cible. Et il faut résoudre ces questions :

  • qui déminera la mer Noire ?
  • Qui déminera l’Ukraine ?
  • Qui garantira la sécurité des centrales nucléaires ?

Enfin, la liquidation de la guerre avec la Russie ne se limite pas aux relations entre l’Ukraine et la Russie, elle implique aussi les frontières polonaises et hongroises.

 

 

 

- Politis : En ce qui concerne la Chine, vous avez été accusé de complaisance avec ce régime. Que répondez-vous ? Et comment qualifieriez-vous ce régime ?
Jean-Luc Mélenchon : De quoi ne suis-je pas accusé par les agents des États-Unis et de Netanyahou ? La Chine est un régime d’économie mixte. L’article 1 de sa Constitution dit qu’il s’agit d’« une dictature démocratique populaire ». En quoi ça consiste ? Je suppose qu’il s’agit, pour eux, de la « dictature du prolétariat ». Je vous renvoie au texte de Marx sur le sujet pour le vérifier. Néanmoins, il ne faut pas être stupide et croire qu’une police politique contrôle 1,4 milliard de personnes. Aucun pays n’en serait capable. Le nationalisme chinois est le plus puissant liant de ce pays.

 

🔴 La seule question que nous devons nous poser, c’est de savoir ce que nous voulons faire avec la Chine.
Et moi, je vous réponds : nous ne ferons pas la guerre aux Chinois. Par ailleurs :

  • la Chine a proposé un traité mondial de désarmement nucléaire. Je suis pour ; 
  • Elle a proposé un traité mondial pour une monnaie commune. Je suis pour ;
  • La Chine a proposé une organisation internationale de l’intelligence artificielle. Je suis pour.

C’est le seul pays à proposer ça. Est-ce que cela fait de moi un « agent » chinois ? Si nous gouvernons la France, nous le ferons avec des partenaires. Il faut une coopération active avec la Chine.

 

 

- Politis : Vous avez dénoncé le génocide à Gaza. Qu’en est-il des Ouïgours[21] ?

Jean-Luc Mélenchon : Le mot de génocide est d’une très grande gravité. La qualification génocidaire concernant Gaza vient d’organismes internationaux. J’étais présent lorsque la Cour internationale de justice de l’ONU à La Haye a présenté les cinq critères qui font passer d’un crime de guerre à un génocide[22]. Quatre de ces points étaient présents dans les actes du gouvernement de Netanyahou et son intention génocidaire était affirmée. Il faut toujours peser les mots pour savoir quoi faire, en proportion. S’agissant des Ouïghours, nous n’approuvons aucun mauvais traitement des minorités ethniques quand il s’en présente. Mais que disent les institutions internationales ? L’ONU n’accuse pas la Chine de génocide… Voilà pourquoi je dis que ce n’en est pas un. Nous ne voterions donc pas davantage aujourd’hui le texte de la droite évoquant un génocide sur lequel nous nous sommes abstenus. Le droit international reste notre boussole constante.

 

 

- Politis : Ces dernières semaines, Emmanuel Macron a rencontré deux fois Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. Comment analysez-vous la position du président de la République depuis la reconnaissance de la Palestine[23] et le cessez-le-feu, régulièrement violé par Israël ?
Jean-Luc Mélenchon : Emmanuel Macron a pris du temps, mais il a fini par rallier notre position répétée chaque semaine à l’Assemblée nationale durant les séances de questions d’actualité au gouvernement. Le point de départ pour arrêter le génocide[24], c’est de montrer à Netanyahou que tout ne lui est pas permis. Il croyait se débarrasser des Palestiniens. Résultat : les États sont de plus en plus nombreux à reconnaître un État palestinien. Les trois quarts des pays du monde et presque la moitié de l’Union européenne le reconnaissent

 

🔴 Macron a bien fait de recevoir Mahmoud Abbas.
Néanmoins, nous devons interroger : pourquoi ne fait-on pas voter les Palestiniens ? Une élection est moins compliquée à organiser qu’une guerre. Gaza va être soumise à un nouveau mode d’administration sans que les Palestiniens se prononcent sur le sujet[25]. Nous voilà revenus à l’époque du colonialisme le plus vulgaire. La reconnaissance de l’État palestinien est une étape. Mais cette guerre serait instantanément stoppée si les États-Unis et l’Europe n’armaient pas Netanyahou. Le président de la République devrait donc mettre fin à la coopération commerciale et militaire avec lui. Quand nous gouvernerons notre pays, aucune livraison d’armes ne lui sera autorisée.

 

🔴 Et puis la guerre n’est pas finie : le Liban est bombardé comme Gaza.
Et la France ne fait rien ! Le Liban doit rester autonome et indépendant. C’est une nation amie. Il faut aider l’armée libanaise à être une armée régulière capable de défendre ses frontières. Après ça, vous pourriez me demander : « Comptez-vous armer l’Ukraine ? » D’abord, c’est déjà fait. Ensuite, ce n’est pas la même chose. Être protagoniste d’une guerre avec un pays nucléaire, ce n’est pas pareil que d’aider à défendre une frontière au Moyen-Orient.

 

 

- Politis : Israël aussi a la bombe nucléaire. Grâce à la France d’ailleurs…
Jean-Luc Mélenchon : Je ne crois pas que Netanyahou ait les moyens, ou l’envie, de mener une guerre nucléaire avec la France. Mais nous demandons la dénucléarisation de toute la zone, de l’Iran à Israël, en passant par le Liban, la Syrie et les pays du Golfe. L’humanité entière a intérêt à en revenir au traité de non-prolifération nucléaire.

 

Notes :

[0La députée Sandrine Runel défend la ligne des socialistes sur le budget de la Sécu, affirme vouloir continuer de négocier avec le gouvernement

[1Lecornu : sans 49.3 mais avec un chèque en blanc au RN

[2« Macron refuse de prendre acte du résultat des urnes »

[3À l’Assemblée, Sébastien Lecornu dit merci aux socialistes

[4Programme partagé du NFP

[5Lecornu II sauvé, le PS piégé

[6Mort de Nahel : la République en faute

[7Européennes : à gauche, deux salles, deux ambiances

[8À l’Assemblée, Bayrou victime d’obsolescence programmée

[9100 ans de trahisons socialiste

[10Aux municipales, comment gauche et quartiers populaires ferraillent pour exister

[11La difficile résistance d’une certaine idée du communisme municipal

[12Zohran Mamdani : New York ravive l'espoir

[13En finir avec Amiens

[14Retraites : une réforme contre le peuple

[15Retraites : la victoire en trompe-l’oeil du PS...

[16Budget record pour l’ICE : Trump déploie sa machine anti-immigration

[17Immigration : comment l’Europe se durcit

[18Droit des étranger·es : l’engrenage des OQTF pour « menace à l’ordre public »

[19L’éternel déni de la question coloniale

[20Le droit international piétiné

[21Ouïgours en Chine : Alerte génocide ?

[22Génocide à Gaza : le vivre, le dire, le voir

[23Palestine : à l'ombre de la reconnaissance

[24« Face au génocide, filmer ou photographier devient une manière de résister »

[25Le plan Trump pour Gaza : la Bible et le dollar

 

 

Pour en savoir plus :

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11 décembre 2025 4 11 /12 /décembre /2025 15:00
Pourquoi Jean-Luc Mélenchon va gagner en 2027... ?
Pourquoi Jean-Luc Mélenchon va gagner en 2027... ?

Oui, la victoire de Mélenchon est désormais le scénario le plus probable !

 

 

Écrit avant l’audition de Jean-Luc Mélenchon par la commission d’enquête sur l’entrisme islamiste, audition où le chef de file de la FI s’est montré magistral (de l’aveu même de ses adversaires)[0], cet article examine le scénario très plausible d’une présidentielle 2027 où le candidat insoumis passerait non seulement le premier tour, mais serait élu à la présidence. Alors que les éditocrates annoncent déjà sa défaite face à Jordan Bardella, les données électorales, la recomposition du champ politique et la sociologie du pays racontent une autre histoire. Bloc macroniste en miettes, « gauche raisonnable » sans base populaire, appareil insoumis rodé comme aucun autre, jeunesse massivement à gauche : la plupart des curseurs se déplacent dans son sens. Loin des fantasmes médiatiques et des sondages d’opinion commandités par les oligarques qu’il menace, cet article défend une idée simple : la victoire de Mélenchon est désormais le scénario le plus probable.

 

 

Sources : Manuel Cervera-Marzal |

- Jean-Luc Mélenchon constitue, pour l’ordre établi, une menace d’une rare intensité.
Les grandes fortunes, dont l’influence s’exerce bien au-delà de leurs entreprises, voient dans ses propositions fiscales et sociales une remise en cause frontale de leurs intérêts.

  • Bernard Arnault ou Vincent Bolloré comprennent parfaitement qu’un gouvernement appliquant la lutte contre les oligopoles, la taxation massive des dividendes et la démocratisation des médias porterait atteinte à des positions héritées depuis des décennies.
  • Les forces de l’ordre savent également que Mélenchon est l’un des rares responsables politiques à dénoncer explicitement les violences policières et à proposer des mécanismes institutionnels pour les prévenir et les sanctionner.
  • Les tenants du productivisme et ceux qui profitent de l’écocide redoutent la planification écologique des insoumis, pensée pour rompre avec l’impunité climatique.
  • Enfin, les partisans du macronisme – qu’il s’agisse des élites politiques qui ont bénéficié du quinquennat ou de ceux qui profitent de la casse sociale menée au nom de la raison – identifient en lui le seul adversaire capable de renverser l’ordre qu’ils ont patiemment construit.

 

 

- Le candidat qui dérange
C’est pour ces raisons qu’il est depuis dix ans la cible de tentatives de disqualification systématiques : tantôt présenté comme un chef autoritaire, tantôt comme un agent d’influence poutinien, tantôt comme un antisémite qui s’ignore, il est aujourd’hui attaqué sur un tout autre terrain. On ne conteste plus ses idées, son programme, ni même sa stratégie. On affirme simplement qu’il serait battu d’avance au second tour face à Jordan Bardella.

 

Cet argument révèle moins la faiblesse supposée de Mélenchon qu’il ne dévoile la vacuité doctrinale de ses rivaux, incapables d’articuler une critique de fond et condamnés à répéter les prophéties de cabinets de sondage appartenant à des groupes possédés par des milliardaires ou par des individus dont l’accointance avec l’extrême droite est dûment documentée. Ces instituts se sont lourdement trompés pour les législatives de 2024 – sur 31 sondages réalisés, 31 donnaient le Rassemblement national vainqueur, devant le Nouveau Front Populaire.

  • Aucun d’entre eux n’a présenté le début d’une excuse.
  • Aucun n’a procédé à la moindre réforme de ses « méthodes » (les guillemets s’imposent à la lecture de la récente enquête d’Hugo Touzet, qui dévoile le vide abyssal sur lequel repose leurs données).

Il serait naïf, et coupable, de leur accorder une autorité prédictive sur une configuration aussi inédite qu’un duel entre la gauche radicale et l’extrême droite.

 

 

- Une progression électorale continue mais sous-estimée
Pour comprendre pourquoi l’hypothèse d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon en 2027 est la plus probable, il faut revenir à la réalité des dynamiques électorales. En trois candidatures présidentielles, Mélenchon a constamment progressé, en nombre absolu de voix comme en pourcentage. De 11 % en 2012, il est passé à près de 20 % en 2017 puis 22 % en 2022, manquant le second tour d’un cheveu : 420 000 voix. Cette trajectoire ascendante résulte certes de facteurs exogènes – l’affaissement historique du Parti socialiste, la crispation identitaire du Parti communiste, l’absence de cohérence au sein d’EELV – mais aussi d’un travail stratégique extrêmement structuré. En 2017 comme en 2022, la majorité des électeurs se déclarant plus à gauche ou plus à droite que Mélenchon ont pourtant voté pour lui. Pour de vastes pans de l’électorat, Mélenchon est devenu le point d’agrégation, la figure centrale autour de laquelle se recompose l’espace de la gauche.

 

Ce phénomène, observé ailleurs en Europe, répond à une double dynamique :

  • le discrédit des partis de gouvernement incapables de proposer une issue sociale à la crise économique ;
  • et la montée de nouvelles mobilisations syndicales, féministes, écologistes, populaires et antiracistes dont les revendications infusent aujourd’hui l’agenda politique.

La France insoumise a capté cette énergie, elle a construit un corpus doctrinal et programmatique compatible avec ces attentes.

 

Février 2025 (source : page Facebook de Jean-Luc Mélenchon)

 

- Le spécialiste de la remontada
À cette évolution structurelle s’ajoute un phénomène récurrent des campagnes mélenchonistes : sa montée en puissance tardive. Ce qu’il a lui-même théorisé sous le nom de « tortue sagace », et que les fans de football qualifient de " remontada ". Historiquement, Jean-Luc Mélenchon réalise l’essentiel de sa progression dans les six derniers mois précédant l’élection. Les courbes de 2017 et de 2022 montrent des hausses de quinze points sur cette période – ce que ne fait aucun autre candidat. Dans le dernier mois, il peut engranger presque dix points. Les ressorts sont connus : ses talents de débatteur, sa capacité à créer des contrastes nets lors des grands rendez-vous télévisés, l’inventivité et l’ampleur de ses meetings, et le recours au porte-à-porte de ses nombreux groupes d’action produisent une dynamique cumulative unique en France.

  • Déjà en 2017, chaque débat majeur lui apportait deux à trois points.
  • En 2022, malgré une concurrence accrue due à la candidature de Fabien Roussel, les tendances furent similaires. Les meetings ont été des dispositifs de mobilisation massifs et spectaculaires, de l’hologramme aux meetings olfactifs, répliquant une mécanique parfaitement maîtrisée.

 

🔴 Cette montée tardive s’explique aussi par la sociologie de son électorat.

Les jeunes, les classes populaires, les abstentionnistes intermittents, n’apparaissent dans les sondages qu’à partir du moment où ils commencent à s’intéresser aux débats. Leur intensité participative est faible hors période électorale. Les enquêtes d’opinion les sous-représentent systématiquement. Ainsi, les mêmes enquêtes surestiment l’extrême droite et sous-estiment le vote insoumis. Rien d’étonnant donc à ce que Mélenchon démarre bas : son électorat est, en dehors des échéances électorales, statistiquement invisible. De là découle une évidence analytique : les sondages de décembre 2025 ne nous apprennent rien sur les dynamiques de mars-avril 2027.

 

▶️ Mélenchon est aujourd’hui placé à 13% par les sondeurs. A la même période, pour les deux précédentes présidentielles (c’est-à-dire 18 mois avant les scrutins de 2017 et de 2022), il était mesuré à 8% – soit cinq points de moins. Si sa trajectoire des dix-huit prochains mois suit la même courbe ascendante qu’en 2017 et 2022, il finira à environ 26% en mai 2027, un score synonyme de qualification assurée pour le second tour.

 

▶️ Au même (ca)niveau que les sondages erronés, il convient de rappeler les fausses prophéties journalistiques, qui sont moins des prévisions fondées sur des faits que l’expression de désirs à moitié avoués. Après l’épisode des perquisitions au siège de la France insoumise, en octobre 2018, les grands médias ont répété durant deux ans que la carrière politique de l’intéressé était définitivement enterrée ; à la présidentielle suivante, il surclassait une nouvelle fois le reste de la gauche. La même « mort » lui avait été annoncée lorsqu’avant la présidentielle de 2017 il avait émis l’hypothèse d’une sortie de l’UE.

 

 

- La fragmentation du bloc macroniste, une fenêtre d’opportunité historique
Un autre élément, rarement analysé à sa juste mesure dans les prévisions actuelles, concerne la conjoncture politique, et plus précisément l’état d’effritement avancé du bloc central construit autour d’Emmanuel Macron depuis 2017. Ce bloc, qui avait rassemblé une partie de la droite, le centre et l’aile gestionnaire du Parti socialiste, n’a jamais constitué une force idéologiquement unifiée. Il reposait sur la conjonction improbable entre un rejet momentané des partis traditionnels, l’adhésion des élites économiques à un projet néolibéral décomplexé et la personnalisation extrême du pouvoir autour de la figure d’un président jeune, disruptif et au capital symbolique alors intact. Or ce capital s’est plus que dégradé. Il s’est abaissé à un niveau record dans l’histoire du pays : 11% de confiance en novembre 2025. Et contrairement à l’idée que cette usure serait simplement le produit d’une décennie d’exercice du pouvoir, tout indique que la fragmentation actuelle résulte aussi d’un calcul stratégique du président sortant.

 

▶️ Il est désormais établi – par une série d’enquêtes journalistiques convergentes – qu’Emmanuel Macron a souhaité et encouragé, directement ou indirectement, la victoire du Rassemblement national lors des législatives de 2024. La dissolution a été décidée dans des conditions qui, de l’aveu même de certains proches du président, avaient moins pour objectif de clarifier la situation parlementaire que de provoquer un choc politique dont le RN sortirait vainqueur. Les appels passés à des candidats pour qu’ils retirent leur candidature dans certaines circonscriptions stratégiques, la passivité assumée de la majorité présidentielle face aux triangulaires défavorables au camp progressiste, et les consignes contradictoires envoyées aux fédérations locales ont construit un scénario où le RN devenait le maillon d’une stratégie de long terme. L’hypothèse la plus plausible est désormais la suivante : Macron ne souhaite pas qu’un héritier naturel s’impose à la tête de son camp, que ce soit Édouard Philippe, Gabriel Attal, Gérald Darmanin ou François Bayrou. Il sait que toute figure trop solide, trop autonome, qui s’installerait à l’Elysée, serait susceptible de lui fermer la porte d’un retour. En favorisant l’éparpillement et l’affaiblissement de son propre bloc, il laisse ouverte la possibilité d’une recomposition ultérieure (en 2032) où il reviendrait comme recours face à une droite extrême arrivée au pouvoir mais en situation d’échec.

 

▶️ Dans ce contexte, l’extrême centre est plus fragmenté que jamais.

  • Édouard Philippe, malgré une image d’homme d’État, n’a ni parti structuré ni base militante ;
  • Gabriel Attal est prisonnier de son identification au macronisme ;
  • Gérald Darmanin mise sur un électorat réactionnaire qui lui préfère déjà le RN ;
  • et François Bayrou ne dispose plus d’aucun crédit depuis son passage à Matignon.

Aucun de ces prétendants n’est en mesure d’incarner un pôle suffisamment large pour empêcher leur dispersion et forcer ses rivaux à se retirer. Le bloc central se présentera désuni en 2027, s’annihilant mutuellement et rendant extrêmement improbable la présence d’un candidat macroniste au second tour. Ajoutons à cela que tout candidat de ce camp portera le fardeau de son prédécesseur, désormais désavoué par ses soutiens les plus fidèles et, surtout, par les segments de la population qui constituèrent pourtant sa base électorale en 2017 et 2022. Cette absence d’un pôle centriste crédible et unifié constitue une des données les plus déterminantes pour l’élection à venir : elle ouvre mécaniquement un espace pour un duel Mélenchon–Bardella (ou Mélenchon – Le Pen).

 

 

- Une concurrence inconsistante
Du côté de la gauche, les candidatures alternatives – Glucksmann, Tondelier, Ruffin, Autain – ou celles de fossiles que certains rêvent encore de ressusciter – Hollande, Cazeneuve, Royal, Duflot – bénéficieront d’une visibilité et d’une bienveillance médiatique certaines. Les grands groupes de presse, appartenant à des puissances économiques hostiles à LFI, ont tout intérêt à fabriquer une « gauche raisonnable », rassurante pour les marchés, inoffensive pour les oligarques, et docile sur les sujets européens et géopolitiques. Ce scénario n’est pas nouveau :

  • on l’a vu en 2017 avec Benoît Hamon, porté un temps comme incarnation d’une social-démocratie combative avant de s’effondrer ;
  • en 2022, avec Yannick Jadot ou Christiane Taubira, dont les dynamiques médiatiques n’ont jamais trouvé de traduction populaire.

Les raisons sont les mêmes : ces candidatures manquent d’un programme structuré, d’un appareil militant robuste, d’une cohérence idéologique, et surtout de l’ancrage social nécessaire pour dépasser un public composé essentiellement de diplômés urbains. Elles ne disposent pas de l’infrastructure indispensable pour mener une campagne présidentielle dans la durée : pas de réseau territorial significatif, pas de corpus doctrinal travaillé, pas de capacité de mobilisation numérique ou physique. Même portées artificiellement par les médias mainstream, ces figures ne parviennent pas à transformer l’essai dans la durée. 

 

🔴 En face, Mélenchon s’appuie sur un appareil qui, depuis 2016, a acquis une solidité sans équivalent dans le champ politique français.

LFI n’est plus le mouvement « gazeux » des premiers temps, ni le parti en manque d’implantation territoriale qui enjambait à contre-cœur les élections municipales de 2020 : c’est désormais une organisation structurée, dotée d’un groupe parlementaire nombreux, d’équipes d’assistants rodées à la production législative et communicationnelle, d’un outil intellectuel – l’Institut La Boétie – capable de produire des notes doctrinales et programmatiques de haute qualité (outil que d’autres, à gauche, tentent d’imiter), d’un réseau de cadres formés, d’une stratégie numérique maîtrisée, et d’une capacité logistique impressionnante. L’élaboration du programme L’Avenir en commun, travaillée depuis dix ans et enrichie par des consultations régulières avec experts, ONG, associations et professionnels, a donné naissance à un document cohérent, reconnu y compris par ses adversaires comme le plus complet, le mieux chiffré, le plus sérieux de l’offre politique française. Cette base programmatique, pensée pour durer, assortie d’une quarantaine de livrets thématiques, confère à Mélenchon une longueur d’avance que ses concurrents auront du mal à combler.

 

🔴 Dans ces conditions, la qualification de Mélenchon pour le second tour apparaît comme un scénario très probable.

L’impopularité et la fragmentation du centre, l’absence d’assise populaire de la gauche décaféinée et le savoir-faire accumulé par les insoumis offrent à leur leader un boulevard.

Reste la question du second tour lui-même.

 

- Un second tour inédit et une dynamique démographique favorable
Les sondeurs affirment que Mélenchon serait écrasé par Bardella. Mais ces prédictions n’ont aucune validité scientifique. Les instituts se trompent régulièrement sur des élections simples, dans des configurations connues et maintes fois répétées. Ils seront encore plus démunis face à un duel totalement inédit : jamais dans l’histoire de la Ve République un candidat de gauche radicale n’a affronté un candidat d’extrême droite au second tour. Les comportements électoraux dans une telle situation ne relèvent d’aucune loi préexistante.

  • On peut craindre que les électeurs LR basculent massivement vers le RN : c’est déjà le cas aujourd’hui.
  • On peut anticiper qu’une partie des dirigeants macronistes se rallient à Bardella ou appelle à « faire barrage à Mélenchon » ; ce qui revient au même. Mais les électeurs centristes sont moins alignés sur leurs élites qu’on ne le croit. Une part d’entre eux demeure attachée à l’État de droit, à la séparation des pouvoirs, à l’indépendance de la justice et aux libertés individuelles. Pour ces électeurs, Mélenchon représente, malgré la longue liste de reproches qu’ils lui adressent, une menace moins grande que l’arrivée au pouvoir d’un parti ouvertement illibéral.
  • Quant à l’électorat social-démocrate ou libéral-libéral (culturellement et économiquement), celui qui se reconnaît dans Glucksmann, il peut détester Mélenchon, il peut le vouer aux gémonies lors des diners de famille et des afterworks entre collègues, mais dans l’isoloir, seul avec lui-même, face au risque d’un basculement autoritaire, il se comportera rationnellement : il votera pour la gauche, fût-elle bruyante, radicale, populiste ou même « poutinienne » ; il le fera par prudence autant que par intérêt.

 

🔴 Mélenchon devra impérativement recentrer son discours, peut-être aussi son programme, pour conquérir au second tour les orphelins de Glucksmann et de Macron. Ce recentrage, il l’a déjà amorcé.

Le « bruit et la fureur » de 2010 se sont progressivement atténuées. Le dialogue a été renoué avec des représentants du patronat, l’attache a été prise avec des gradés de l’armée, des collaborations peu visibles mais bien réelles sont à l’œuvre avec un bataillon de hauts fonctionnaires. Mélenchon et ses lieutenants misent désormais sur le sérieux institutionnel, la compétence technique et la respectabilité étatique, tout en conservant la capacité à incarner la radicalité impulsée par les mouvements sociaux et désirée par leur électorat populaire. Concilier ces deux registres n’est pas chose facile. L’art de préserver l’ambiguïté n’est pas donné à tout le monde. Mais cet art caractérise la trajectoire politique du leader insoumis, ex-militant mitterrandien, ex-sénateur socialiste et ex-ministre de Jospin d’un côté, mais aussi tribun de la révolution citoyenne, théoricien du dégagisme et désormais pourfendeur des violences policières et du génocide à Gaza. La faculté caméléonesque de Jean-Luc Mélenchon – chacun voit en lui ce qu’il veut y voir – est un atout considérable.

 

Enfin, si la victoire de Mélenchon apparait plus probable que jamais, cela tient aussi au fait que la France ne s’est pas droitisée, en tout cas pas dans les proportions que la droite tente de nous faire croire. Les jeunes générations penchent massivement à gauche, et les valeurs de tolérance et d’égalité progressent y compris chez les segments les plus âgés dont le vote va pourtant à Macron ou Fillon. Mélenchon est le seul candidat dont la base s’appuie sur les classes d’âge en expansion démographique. Le temps joue pour lui.

 

 

- Une France politiquement de droite mais sociologiquement de gauche

Depuis plusieurs décennies, un paradoxe travaille la France : le pays vote majoritairement à droite mais sa population pense de plus en plus à gauche. Si l’on se limite aux résultats électoraux et aux sondages mis en scène sur les plateaux télé, on croit assister à une inexorable droitisation du pays. Mais dès qu’on quitte ce regard myope pour observer les évolutions de long terme des valeurs – génération par génération, en suivant des dizaines d’enquêtes accumulées depuis les années 1980 – le décor se renverse. Sous la surface d’un paysage institutionnel et médiatique monopolisé par la droite, on voit se déployer une lente et puissante dynamique de « gauchisation par le bas » : l’attachement à l’égalité, à la redistribution, à la protection sociale, à la tolérance, aux libertés publiques progresse doucement mais surement. C’est l’enseignement principal du livre que le politiste Vincent Tiberj a consacré au mythe de la droitisation[1].

 

🔴 Sur le plan socio-économique, les données longitudinales produites par mon collègue montrent qu’une majorité de Français restent durablement favorables aux services publics et à la protection sociale.

Si l’on construit un indice de préférences sociales allant de 0 (libéralisme pur, marché roi) à 100 (égalitarisme maximal), la moyenne ne bascule dans la moitié la plus libérale que sur une courte période, au milieu des années 1980, au moment du tournant austéritaire et de la contre-offensive idéologique menée contre le bref épisode social du début du mitterrandisme. Depuis le début des années 2000, la courbe remonte nettement : les préférences redistributives se renforcent, l’adhésion à l’État social se stabilise à un niveau élevé et la demande de régulation augmente après chaque crise financière ou sociale. Autrement dit, malgré quarante ans de propagande néolibérale, la population n’a pas intériorisé la doxa du « trop d’impôts », « trop de fonctionnaires », « trop d’État ». Elle reste, en moyenne, plus proche d’un imaginaire social-démocrate que du catéchisme patronal.

 

 

- Extension du domaine progressiste
Sur le plan culturel, le mouvement est encore plus spectaculaire. L’indice d’ouverture sur les questions de mœurs et de libertés publiques qu’a créé Vincent Tiberj montre une progression continue depuis la fin des années 1970 : ce qui semblait minoritaire, voire scandaleux, à l’époque (égalité femmes-hommes, droits des minorités sexuelles, lutte contre l’antisémitisme et le racisme) est devenu, pour une large majorité, un horizon de normalité.

  • L’exemple le plus parlant est celui de l’homosexualité. Au début des années 1980, moins d’un tiers des personnes interrogées considéraient que c’était une manière acceptable de vivre sa vie ; aujourd’hui, cette proportion frôle les 90 %.
  • De même, sur les questions d’immigration, un indice de tolérance élargie montre une progression régulière de l’acceptation des étrangers et de leurs descendants. La part de ceux qui estiment qu’« il y a trop d’immigrés » baisse, tandis que progresse celle de ceux qui voient dans l’immigration un facteur d’enrichissement culturel et jugent légitime la revendication d’égalité des droits. Loin de la fable d’un pays saisi par une obsession identitaire, une majorité silencieuse accepte la diversité, rejette les politiques ouvertement discriminatoires et se montre réceptive à un discours d’hospitalité encadrée plutôt qu’à la rhétorique de la forteresse assiégée. Ces données sont confirmées par les travaux d’une autre politiste de renom, Nonna Mayer.

 

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Juin 2025 (page Facebook de Jean-Luc Mélenchon)

 

🔴 D’où vient alors cette impression oppressante d’une France « passée à droite » ?
D’abord d’une droitisation « par le haut ». Le petit monde des responsables politiques, des fast thinkers et des grands groupes médiatiques exerce une guerre psychologique : il martèle, sondage après sondage, chronique après chronique, que le camp de l’égalité serait minoritaire, ringard, coupé du réel. Les sondages les plus anxiogènes – sur l’« insécurité culturelle », le « sentiment de submersion migratoire », la supposée lassitude face au féminisme ou au « wokisme » – sont commandés, mis en forme et commentés par des groupes qui ont tout intérêt à naturaliser l’idée d’une France droitisée. Cette mise en scène produit un effet d’optique : une minorité réactionnaire, mieux équipée médiatiquement, crie très fort et apparaît comme majoritaire, tandis qu’une majorité plus ouverte, plus égalitaire, moins bruyante, est reléguée à l’arrière-plan.

  • L’extrême droite et l’extrême centre se servent de ce récit pour s’octroyer une légitimité démocratique ;
  • la gauche molle s’en empare pour justifier ses renoncements ;
  • et certains militants radicaux s’y réfugient pour expliquer leurs échecs sans avoir à interroger leur stratégie.

 

 

- Majorité électorale et minorité sociale
Le cœur du paradoxe réside dans ce que les politistes appellent l’« abstention différenciée ». Le résultat des scrutins ne reflète pas ce que pense l’ensemble de la société, mais ce que pense une fraction socialement privilégiée et générationnellement située.

  • Les bourgeois et les baby-boomers sont les fractions sociales les plus politisées au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire les plus assidues pour se rendre aux urnes.
  • Les générations plus jeunes, plus diplômées, plus précaires, plus tolérantes, plus égalitaristes, s’éloignent massivement du vote sans forcément décrocher de la politique. Elles se mobilisent sur les réseaux, sur les places publiques, sur les rond-point, dans les mobilisations féministes, écologistes ou antiracistes, mais boudent des élections perçues comme inutiles et/ou déconnectées de leurs préoccupations.

Comment leur donner tort lorsqu’on voit comment le président traite le résultat des urnes en 2024, et lorsqu’on se souvient du sort qui a été fait au « non » du referendum de 2005 ? Résultat : la majorité électorale ne représente plus qu’une minorité sociale. Les partis qui dominent l’offre politique se calent sur les peurs et les intérêts de ce segment restreint. Les classes populaires, quant à elles, se réfugient dans l’abstention intermittente ou systématique. On obtient ainsi une configuration où des valeurs globalement de gauche cohabitent avec des institutions verrouillées par différentes nuances de droite.

 

🔴 Sur cet arrière-plan paradoxal, la possibilité d’une victoire mélenchoniste prend une autre portée.
Elle ne serait pas le triomphe improbable d’une gauche « extrême » sur un pays massivement droitisé mais la résolution d’un paradoxe devenu intenable : celui d’une France sociologiquement de gauche mais politiquement gouvernée par la droite.

  • En rassemblant les cohortes les plus jeunes, les classes populaires encore prêtes à voter, les secteurs attachés à l’État social et aux libertés publiques, Mélenchon a compris cette réalité que les élites préfèrent ne pas voir.
  • Sa victoire en 2027 serait moins une rupture qu’un rattrapage.
  • Pour la première fois depuis longtemps, les valeurs majoritaires – égalité, protection sociale, tolérance, démocratie – trouveraient enfin leur traduction dans les urnes.

 

Février 2024 (source : page Facebook de Jean-Luc Mélenchon)

 

- Transformer l’essai
Au regard de ces éléments – progression constante de Mélenchon depuis quinze ans, savoir-faire inégalé pour les campagnes, les débats et les meetings, sous-évaluation systématique de son électorat par les sondeurs, usure du pouvoir, impopularité et fragmentation du bloc central, absence d’alternative crédible à gauche, supériorité organisationnelle, faculté caméléonesque du candidat, dynamique démographique favorable et gauchisation par le bas du pays – un constat s’impose : la victoire de Jean-Luc Mélenchon le 25 avril 2027 n’est pas seulement possible ; elle constitue le scénario le plus plausible.

 

Je ne le dis ni par volontarisme ni par militantisme, mais par analyse froide des tendances qui travaillent en profondeur la société française. Les seules certitudes auxquelles s’accrochent ses opposants – les sondages prématurés et les emballements médiatiques – relèvent de la panique plus que de la raison. Les faits, eux, dessinent un autre horizon. Mélenchon a déjà approché la victoire. Les conditions politiques, sociologiques et historiques sont plus alignées que jamais pour qu’il l’atteigne.

 

 

🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴

 

 

- On passe à l'action...

Vérifiez si vous êtes bien inscrits sur les listes électorales...
📌 Ne laissez personne décider à votre place
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Dès maintenant, assurez-vous d’être bien inscrit·es sur les listes électorales pour pouvoir voter !  En 2022, 10,6 millions de Français·es étaient non-inscrit·es ou mal-inscrit·es sur les listes électorales, soit 21 % des électeur·rices (source : Insee).

 

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8 décembre 2025 1 08 /12 /décembre /2025 16:46
À l’Assemblée, le 6 décembre 2025, J-L Mélenchon se pose en défenseur de la laïcité républicaine

Jean-Luc Mélenchon éparpille façon puzzle l’indigence des députés de droite et d’extrême droite. Une éclatante démonstration de force pour Jean-Luc Mélenchon et le mouvement insoumis. 

 

 

Ce samedi 6 décembre, Jean-Luc Mélenchon acceptait de se présenter devant la « commission d’enquête » anti-LFI destinée à faire croire à l’existence de liens entre la France insoumise et des groupes terroristes.

Le chef de file de LFI a voulu balayer toutes les accusations d’antisémitisme et de complaisance envers les réseaux religieux portées contre son mouvement politique.

 

 

Sources : Martine Orange | 

- Cette audition du 6 décembre était attendue de pied ferme.

  • Par la droite, qui avait suivi l’idée de Laurent Wauquiez, chef de file du parti Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale, de créer cette commission d’enquête sur les liens supposés entre les représentants et des réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste.
  • Et par les Insoumis, déterminés à démonter les accusations de complaisance envers les mouvements islamistes radicaux, portées par leurs adversaires politiques.

 

🔴 D’emblée, Jean-Luc Mélenchon décide de planter le décor.
« Nous avions décidé de vous boycotter. D’abord parce que l’intitulé de la commission était insupportable, on y mettait en cause notre parti », reconnaît-il dans son propos liminaire. Avec Marine Tondelier, présidente des Écologistes, il est le seul responsable politique à avoir été convoqué par cette commission.

 

Puis le chef de file explique les raisons qui l’ont incité à se présenter finalement : « Votre commission a déjà produit les documents qui nous innocentent absolument. Aucun responsable des services de renseignement ne dit qu’il y a un lien entre nous et les islamistes. »

 

▶️ En face, le président de la commission d’enquête, Xavier Breton (LR), et le rapporteur, Matthieu Bloch (LR), marchent sur des œufs. Ils prennent toutes les précautions oratoires pour rappeler que « cette commission n’est pas un tribunal », « ne vise pas un parti politique en particulier ». Son seul objet serait donc de lutter contre « l’entrisme islamiste » en France.

 

 

- Mais qu’est-ce que l’entrisme islamiste ? Quelle définition juridique lui donner pour le qualifier et le sanctionner ?
À cette question posée par le rapporteur, le ministre de la justice, Gérald Darmanin, auditionné après l’Insoumis, coprésident de l’institut La Boétie, est incapable de répondre précisément. Il parle :

  • de la nécessité d’élargir les moyens de renseignement ;
  • de pouvoir suivre les personnes suspectes, de créer une nouvelle catégorie de fiché·es S ;
  • de mettre sous contrôle les associations, y compris sportives, soupçonnées de prosélytisme islamiste ;
  • d’analyser les candidatures des élections municipales.

Autant de moyens qui permettraient selon lui d’établir les faits et, après, d’imposer des sanctions et des mesures de prévention. Mais rien qui permette d’écrire une loi, même s’il a le projet de déposer un texte au printemps.

 

🔴 Ce flou juridique pèse sur toute l’audition de Jean-Luc Mélenchon

Il joue sur du velours tout au long de ses interventions, partant dans de grandes digressions historiques et philosophiques.  Déterminé à se montrer sous son meilleur jour, le chef de file de La France insoumise (LFI) avait décidé d’abandonner le ton vindicatif et les formules provocatrices dont il fait souvent usage. Il n’est là qu’en tant que simple « intellectuel », soucieux de défendre « la laïcité républicaine », rappelant que son parti n’accepterait jamais « l’entrisme religieux ».

 

▶️ « Nous avons avant tout besoin de science et de compréhension de ce que nous affrontons. C’est ça que les terroristes espèrent, qu’on s’entretue entre nous, c’est aussi vieux que la guerre de religion entre catholiques et protestants ! », souligne-t-il. Aujourd’hui, l’islamophobie – il en revendique le terme – a saisi les esprits en France, installant un climat délétère dans le pays. Il s’attarde sur l’inquiétante confusion en train de s’ancrer entre islam, islamisme, et terrorisme islamiste, alors que des millions de musulmanes et de musulmans vivent aujourd’hui en France.

 

▶️ « Je reconnais l’existence de cette menace terroriste et il faut tout faire pour la combattre […]. Mais pourquoi ne s’inquiéter que des Frères musulmans ? », s’interroge-t-il, en référence à un rapport commandé par Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, et rendu public par son successeur, Bruno Retailleau, au printemps. Avant de s’étonner que personne ne s’attarde sur « l’ingérence extérieure » des Émirats arabes unis, « visant à provoquer un débat public contre le Qatar [principal soutien financier des Frères musulmans – ndlr] ».

 

Lors de son audition, Gérald Darmanin enfonce pourtant le clou, parlant d’un projet d’entrisme « salafo-frériste », avec le soutien d’ingérences extérieures portées notamment par le Koweït et la Turquie. Il se félicite de l’aide apportée par l’Arabie saoudite et les Émirats dans ce combat.

 

 

- Confusion et amalgames
Au fur et à mesure des questions adressées à Jean-Luc Mélenchon, la confusion qui règne dans le débat public, relayée par les médias et les partis de droite et d’extrême droite s’inspirant du trumpisme, devient de plus en plus patente. Naturellement, on parle du voile.

  • Pourquoi Jean-Luc Mélenchon, farouche adversaire du voile en 2015, a-t-il changé d’avis depuis ?
  • Pourquoi le député Thomas Portes était-il en Égypte à la frontière de Gaza aux côtés d’Abu Amir Eleiwa, qui dirige une association proche des Frères musulmans, le 6 octobre 2023, veille du massacre du 7- Octobre ?
  • Pourquoi LFI a-t-elle participé à la manifestation du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), dissous en 2020, durant laquelle des « slogans antisémites » fusèrent, selon une question de la commission ?

 

▶️ Balayant toutes les accusations antisémites dont LFI fait l’objet, Jean-Luc Mélenchon évite toute ambiguïté : « Je veux que chaque juif du plus modeste village de ce pays sache que, s’il a un problème, les Insoumis seront à ses côtés pour le défendre. »

 

▶️ Avant de rappeler que les membres de droite de la commission, lors des manifestations contre le mariage pour toutes et tous, avaient aussi côtoyé des intégristes islamistes sans qu’il leur en soit fait reproche. Et de porter l’estocade : « Si vous voulez interroger des gens qui ont des liens avec les terroristes, interrogez des membres du Rassemblement national », en se référant à certaines auditions passées de responsables du renseignement.

 

Que reste-t-il de ces auditions ? Pas grand-chose.

Juste l’impression d’une commission d’enquête mal conçue, mal ficelée, élaborée pour n’être que la caisse claire du débat politique que veulent installer la droite et l’extrême droite.

 

Martine Orange

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

- Face à la commission d’enquête anti-LFI, leçon d’histoire de la pensée républicaine !

Jean-Luc Mélenchon est intervenu à l’occasion d’une audition devant la commission d'enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste, le 6 décembre 2025.

 

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3 novembre 2025 1 03 /11 /novembre /2025 08:17
Jean-Luc Mélenchon : « Nous ne  sommes plus sur la défensive, ce  pays est à nous tous »

Budget, relations avec le Parti socialiste, « dégagisme » qui frappe toute autorité, hégémonie des thèmes de l’extrême droite dans le « bloc bourgeois »… Pour Mediapart, le fondateur de La France insoumise analyse la décomposition politique du pays et en appelle à une présidentielle anticipée.

Quand nous le rencontrons jeudi 30 octobre au siège de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon accuse le coup. Pour la première fois de son histoire, le parti de Marine Le Pen a fait adopter le matin même[0] un de ses textes à l’Assemblée nationale, avec les voix de la droite traditionnelle : une proposition de résolution pour dénoncer l’accord de 1968 avec l’Algérie.

Malgré la conjoncture, la bascule du débat public vers l’extrême droite et la fracturation de la gauche, le triple candidat à la présidentielle croit toutefois en la possibilité d’une refondation politique. Pour mettre fin au « chaos Macron », il plaide toujours pour une présidentielle anticipée : « C’est une course de vitesse pour nous face au Rassemblement national. Mais je suis optimiste. »

Face au moment qu’il définit comme « dégagiste », le leader de LFI estime que les Insoumis ont « gagné la confiance populaire » en maintenant leur stratégie, malgré les attaques[1]. Lui entend laisser aux autres les « intrigues politiciennes » pour développer son concept de « nouvelle France » : « Une façon de dire : nous ne sommes plus sur la défensive, ce pays est à nous tous », détaille-t-il.

 

 

Sources : Médiapart par Sarah Benhaïda, Mathieu Dejean et Ellen Salvi | mis à jour le 04/11/2025
- Mediapart :  Quelle lecture faites-vous du vote de la résolution du Rassemblement national (RN) dénonçant l’accord France-Algérie de 1968, grâce à ses alliés actifs de droite et tacites du centre ?
Jean-Luc Mélenchon : Ses auteurs m’inspirent un profond dégoût. Pour la France, le lien avec le Maghreb est un lien familial et culturel. La guerre sans fin avec l’Algérie est aussi une déchirure de notre peuple. Quelle tristesse ! Le racisme que tout cela contient, c’est avant tout une stratégie organisée pour diviser notre peuple. Il s’agit d’empêcher une majorité sociologique de devenir une majorité politique en « essentialisant » sa diversité.

 

Le vote montre combien la droite traditionnelle est assujettie au RN. C’est devenu un groupuscule, idéologiquement tétanisé, incapable de proposer à notre pays un nouveau projet tiré de son travail. Elle s’est donc vouée à épouser les thèmes du RN, dont le récit est désormais hégémonique dans le bloc bourgeois. La droite traditionnelle espère sauver comme ça les débris de ses appareils politiques. Mais comme le bloc libéral s’effondre, le RN a les mains libres. Son objectif n’est pas d’unir les droites, mais de les absorber.

 


- Mediapart : Comment lutter contre ce mouvement ?
Jean-Luc Mélenchon : En étant plus puissants qu’eux donc en menant la bataille, en ne reculant jamais, en essayant sans arrêt d’impliquer le plus grand nombre par l’éducation populaire. Les Insoumis ne sont pas une avant-garde révolutionnaire, mais un mouvement d’éducation populaire politique. Il faut éduquer tout le temps, par l’exemple, le discours, la lutte. Être englobants, insoumis, positifs.

 


- Mediapart : Jeudi, à l’Assemblée, toute la gauche a été qualifiée de « parti de l’étranger », « parti de l’Algérie ». D’ordinaire, c’est LFI qui a droit à ce genre de qualificatifs… Comment réagissez-vous ?
Jean-Luc Mélenchon : J’ai du mal à en parler parce que je ne veux pas donner prise à l’idée de régler des comptes personnels. Mais c’est odieux. On l’a déjà vu au moment des révoltes urbaines[2]. On m’a reproché à grands cris de ne pas appeler au calme. Les Insoumis appelaient à la justice. Sinon ? Le calme dans l’injustice ?

 

Pour beaucoup, la parole des Insoumis a une autorité morale. Donc elle est attendue par des milliers de jeunes esprits. À eux et aux autres, LFI montre la sortie par le haut de la situation de violence : la justice et l’abrogation de la loi « permis de tuer[3] ». On refuse le rôle de chien de garde de la bonne société qui a peur du peuple.

 

🚩 On fera avec ceux qui veulent tenir parole.

 

La gauche politicienne ne se rend même pas compte de la responsabilité qu’elle a prise en aidant la droite et ses médias à nous ostraciser. Droite et extrême droite avaient intérêt à déplacer la ligne de démarcation républicaine entre la gauche traditionnelle et nous, les Insoumis, pour pouvoir faire sa jonction avec le RN. Tout est devenu plus difficile. Non seulement nous devons porter le programme pour convaincre les gens, mais aussi réparer la démoralisation due aux tactiques honteuses de nos ex-partenaires et à leur dénigrements.

 

Pour gagner ceux qui ne votaient plus, il faut mériter la confiance populaire au contact du terrain. Nous faisons largement notre part. Les autres passent leur temps à des intrigues politiciennes. Ils ne respectent ni le programme signé ni les accords électoraux.

 

Et voici Carole Delga [la présidente socialiste du conseil régional d’Occitanie – ndlr] dans une partielle [une législative organisée en septembre dans la 5ᵉ circonscription des Français de l’étranger – ndlr] refusant même le vote de deuxième tour à gauche si c’est LFI ! Que faut-il faire pour leur plaire :

  • Déchirer le programme ?
  • Dire que la police ne tue pas ?
  • Proposer des coupes budgétaires comme eux et des combines avec Macron ?


- Mediapart : Mais la gauche peut-elle l’emporter aux prochaines échéances électorales si elle est désunie ?
Jean-Luc Mélenchon : Ce sera plus difficile, sans aucun doute. Mais seule l’union sur un programme de rupture écologique et sociale peut gagner ! À preuve, notre score de 2022, notre victoire de 2024 et tous les exemples à l’étranger. Nous avons fait une offre de fédération. Nous sommes des partenaires exigeants mais loyaux et constants. Certes, l’ancienne gauche rejette le programme partagé après avoir bien profité des candidatures communes. Mais on fera avec ceux qui veulent tenir parole.

 

🔴 Cela vaut pour toutes les élections. Pour la présidentielle, « la gauche » n’a été unie que deux fois : 1965 et 1974. En 2022, il nous a manqué 420 000 voix pour le deuxième tour. Il nous faut donc les gagner. On y travaille. Le deuxième tour suivant sera alors un autre monde politique.

🔴 La réalité, c’est la tripartition du champ politique. Pour gagner, nous avons besoin de plus d’un million de voix supplémentaires dans la jeunesse et les quartiers populaires abstentionnistes. Là se trouvent plusieurs millions de désorientés et de dégoûtés contre la caste politico-médiatique. Un dégagisme croissant les anime et il s’agit d’en faire une force politique positive tournée vers un nouvel idéal écologique et social : la VIe République.

 

Nous avons gagné du terrain. Nous sommes sérieux, constants, disciplinés, nos élus sont bosseurs, nous ne sommes pas dévorés par la lutte des ego. Dans les moments difficiles, sous les coups les plus durs, les menaces de mort, les insultes, tous les médias contre nous, nos alliés nous abandonnant, nous avons tenu bon. Alors les Insoumis ont gagné la confiance populaire.

 


- Mediapart : Pensez-vous que le précédent des législatives partielles divisées et sans report de vos alliés à gauche peut se reproduire ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous verrons bien. Il est possible que les socialistes fassent ce choix. À Paris et dans d’autres villes, ils ne veulent d’Insoumis ni au premier ni au deuxième tour. Pourtant, en 2022, à notre initiative, c’est la première fois de l’histoire de la gauche qu’il y a eu des candidatures uniques au premier tour des législatives. On est allé chercher le PS, qui avait réuni 1,75 % des voix à la présidentielle de 2022.

 

Comme ils avaient touché le fond sur leur ligne sociale-libérale, on s’est dit : ils sont ralliés à la ligne de rupture. Donc c’est la fin de l’ère de la compétition, l’ère de l’émulation commence. J’ai même proposé qu’on fasse un groupe unique à l’Assemblée. Heureusement qu’ils ont dit non !

 


- Mediapart : Les quartiers populaires se sont mobilisés pour vous en 2022, puis en faveur du Nouveau Front populaire (NFP) en 2024. Pensez-vous qu’ils vont à nouveau faire cet effort alors que le résultat du vote de 2024 a été méprisé ?
Jean-Luc Mélenchon : Oui, je le pense. Mais commençons par dire que c’est notre vocation de représenter les milieux populaires. On nous accuse de clientélisme, mais alors les mouvements socialiste et communiste ont fait du clientélisme depuis un siècle ! Oui, nous voulons représenter les prolétaires, les ubérisés, les filles qui ont fait des études et sont méprisées, les garçons qui sont paumés et veulent s’en sortir. C’est le peuple français. Mais ce n’est pas seulement celui du passé. La nouvelle France y est en nombre.

 

🚩 Il ne suffira pas de dire : “ Vous avez vu ? La gauche est unie. ” Les gens sont beaucoup plus exigeants que cela !

 

Dans les familles qui viennent des pays qui ont été colonisés, on en est à la deuxième ou troisième génération française. Et tous ces gens ont une culture politique faite de luttes de libération et contre le colonialisme. Ils ont une conscience politique. Ils calculent, réfléchissent. Leur culture familiale est politisée. Voilà pourquoi ils reviendront. Parce qu’ils comprennent tout. Et qu’ils ne se laissent plus instrumentaliser par la vieille gauche qui les a manipulés.

 

Ils ont bien vu le danger en 2024. À ce moment-là, bien des gens m’ont dit : « Nous, on va s’en aller parce que c’est trop dangereux pour nos enfants. » Pour moi, c’est un crève-cœur terrible d’entendre ça. Qui sont les vrais républicains français ? Nous ! Pas nos adversaires qui les menacent. C’est une bataille. Il ne suffira pas de dire : « Vous avez vu ? La gauche est unie. » Les gens sont beaucoup plus exigeants que cela !

 


- Mediapart : Depuis les européennes de 2024, vous avez conçu le concept de « nouvelle France ». Pensez-vous que ce contre-récit soit plus efficace dans la lutte contre l’extrême droite que la logique de dénonciation ?
Jean-Luc Mélenchon : Un contre-récit ? Pourquoi pas, on est en phase d’élaboration. L’intuition est venue en 2024 qu’une idée était mûre désormais. La première fois, c’était sur un parking où il y avait un meeting, à Évry en Essonne, où je me trouvais avec Antoine Léaument et Farida Amrani, députés insoumis du département. Antoine a dit ceci : « Il y en a marre des fascistes qui disent : “ On est chez nous ”, parce que nous, ici, on est chez nous. » Gros applaudissements.

  • Et Antoine continue : « Parce que nous, on est nés ici. » Applaudissements.
  • Et puis il se met à crier : « On est chez nous ! » Et à ce moment-là, tout le monde se met à crier : « On est chez nous ! » D’habitude, c’est un slogan facho. Mais là, tout d’un coup, cela prenait un sens républicain pour une assemblée bigarrée et racisée. Voilà le peuple français, le peuple républicain.

J’ai fait toute la campagne ensuite de 2024 sur ce thème, la « nouvelle France », partout où je suis passé. « Quand je suis né, une personne sur dix avait un grand-parent étranger. C’est un sur trois aujourd’hui », et j’ai commencé à dire : « Nous sommes la nouvelle France. »

 

 ⁇ ️ La nouvelle France, c’est sa composition sociale, c’est son nombre, c’est le fait qu’elle est massivement instruite, connectée et urbanisée, même en milieu rural… Positive, tournée vers le futur. Un autre récit est possible. On ne demande plus la faveur d’être acceptés. On s’approprie nos droits.

 ⁇ ️ Ici arrive aussi la question féministe. C’est en quelque sorte une bombe dans la bombe. Nous en sommes à la première ou deuxième génération de femmes qui pensent en dehors des concepts qui étaient majoritaires avant des libertés aussi importantes que l’accès à la contraception, à l’IVG, et toutes les questions qui faisaient d’une aptitude biologique un destin social. Au total, ce n’est plus seulement une question de refus des discriminations. C’est une appropriation du futur.

 ⁇ ️ Le concept de nouvelle France est une façon de dire : nous ne sommes plus sur la défensive, ce pays est à nous tous. C’est donc aussi la bataille contre le sexisme et le retour du virilisme. Et contre le racisme. C’est un changement complet de la matrice. La phase où nous étions au fond de la tranchée est terminée, cette fois-ci, c’est nous qui sommes à l’offensive. Et ça englobe le déploiement de la France des nouvelles frontières : mer, espace, numérique et culture.

 


- Mediapart : On a assisté ces dernières semaines, au moment de la condamnation puis de l’incarcération de Nicolas Sarkozy, à une bascule du débat public[4], avec des prises de parole dans tous les sens, des remises en question de l’État de droit, une forme de trumpisation des discours… Est-ce que ce climat général vous inquiète ? Que reflète-t-il, selon vous ?
Jean-Luc Mélenchon : Oui, cela m’inquiète. Mais il faut voir le fond de tout cela. C’est une expression du dégagisme actuel. Tout ce qui constitue l’ordre établi est mis en cause. Tout et dans tous les sens. D’où l’importance d’ouvrir une issue politique globale positive. Un processus très profond travaille la société partout depuis des années. La France est dans la phase du dégagisme ouvert, inaugurée par les Gilets jaunes. Réponse ? Macron organise un débat public, puis en met le rapport aux archives ! Rien de plus !

 

🚩 Dans toute cette période, personne ne s’est interrogé sur le rôle de la prison. […] Ce régime est barbare, il ne règle rien, pour personne.

 

Depuis, le Gilet jaune est un fantôme qui hante la société politique française. Le dégagisme sans réponse frappe Emmanuel Macron lui-même à son tour. Notre succès en est une autre expression. LFI, qui travaille à faire partir Macron, a plus de monde dans ses rangs que jamais : il y a plus de 110 000 inscrits dans un groupe d’action et plus de 450 000 dans la liste de soutiens.

 


- Mediapart : C’est votre interprétation des discours entendus ces dernières semaines ?
Jean-Luc Mélenchon : C’était un tel flot contradictoire ! Voilà pourquoi je me suis mis en retrait sur Sarkozy. J’avais expliqué, au moment de la condamnation de Marine Le Pen[5], qu’une justice sans appel n’est plus une justice. Aussitôt, on a dit que je m’entendais avec elle ! Mais j’avais tort en partie. Car il y a des cas où l’exécution provisoire est une nécessité absolue, quand un prévenu met les autres en danger.

 

Mais je n’ai pas aimé non plus l’ambiance d’hallali des dernières semaines. Pour moi, la justice n’est pas la vengeance. Et d’un autre côté, je n’ai pas non plus aimé les discours des autres en mode : « La prison, ce n’est pas pour nous. »

 

Dans toute cette période, personne ne s’est interrogé sur le rôle de la prison. Ugo Bernalicis et Danièle Obono ont décidé de se rendre à la Santé pour parler des 190 % d’occupation. Ce régime est barbare, il ne règle rien, pour personne. Mais on le leur a reproché !

 

- Mediapart : Une taxe sur les multinationales, une autre sur les « superdividendes »… Les amendements portés par LFI et adoptés à l’Assemblée ces derniers jours ont créé un vent de panique dans le camp présidentiel. Cette semaine a-t-elle marqué la fin du pas de deux entre le PS et les macronistes ?
Jean-Luc Mélenchon : C’est la deuxième fois que nous faisons adopter des éléments centraux du contre-budget insoumis à l’Assemblée sans y avoir la majorité. Nous faisons la preuve que notre vision du parlementarisme a une réalité constructive : l’an passé, nous avions déjà dégagé 26 milliards avec l’impôt sur les multinationales comme aujourd’hui. Mais aussi 12 milliards avec celui sur les superprofits et 13 milliards avec la taxe Zucman intégrale. C’est une goutte d’eau encore dans les fortunes accumulées.

 

Aujourd’hui, nous arrivons à une caricature de la politique de l’offre soutenue par tous les libéraux, de Faure à Attal. Elle se limite à un exercice comptable. Le centre veut 40 milliards d’économies. Comment ? Par des coupes budgétaires. Le Rassemblement national, 60 milliards. Et les sociaux-démocrates du PS, 20 milliards. Les trois sont sur une ligne comptable : des coupes pour seul projet.

 

Le pacte entre socialistes et macronistes a été préparé par un discours opposant notre « tout le programme, rien que le programme » en 2024 et la méthode dite du « compromis ». Mais nous ne sommes pas à l’Assemblée pour « nous entendre » ! Nous y sommes pour prendre des décisions, après avoir été élus avec mandat sur un programme clairement énoncé. On propose, on vote, et on applique la décision prise. Mais Lecornu va-t-il respecter le vote acquis par la taxe sur les multinationales ?

 

 

- Mediapart : Vous parlez de budget réduit à un « exercice comptable ». Les débats se cristallisent autour de la question de la dette et de la nécessité d’avoir un budget à l’équilibre. Ne faudrait-il pas abandonner cette vision comptable pour proposer un autre modèle économique ?
Jean-Luc Mélenchon : La France est victime d’une méthode absurde : la financiarisation de la dette des États et des agences de notation rendues juges des nations. Depuis, la peur de la dette fournit un argument d’affolement. Or, la dette n’est une catastrophe que si on aggrave la situation par des coupes budgétaires. Car alors on tue la croissance, et donc les recettes fiscales pour le budget suivant. Et son déficit est mécaniquement accru.

 

Nous pensons qu’il faut augmenter les recettes car la priorité, c’est que le pays puisse investir. S’il dépense, la machine se relancera. Avec plus de production, il y aura plus de recettes fiscales et donc moins de déficit. Avec notre méthode, et nos recettes nouvelles, on gagne deux points de PIB en 2026, on réduit le déficit de 27 milliards et on baisse le chômage d’un point.

 

🚩 En un an, on peut remettre d’aplomb les comptes de la Sécurité sociale, qui est le cœur de notre contre-modèle.

 

Certes, personne ne peut relancer l’économie d’un pays dans le sens diamétralement opposé à celui du monde entier en l’espace d’un mandat présidentiel ! Mais il faut planifier et agir vite. En un an, on peut remettre d’aplomb les comptes de la Sécurité sociale, qui est le cœur de notre contre-modèle. Et révolutionner par extension bien d’autres sujets.

 

Actuellement, les économies envisagées dans le domaine de la santé se limitent à des coupes budgétaires. Personne n’annonce de lutte pour combattre l’épidémie de diabète, les maladies cardiovasculaires, le nombre de morts au travail – deux par jour –, la flambée des cancers, les nitrites dans l’alimentation… et par ce biais, de faire des économies. Car ces malheurs évitables coûtent des milliards.

 

Le début du changement de régime économique, c’est la fin du système de la maltraitance écologique et sociale des populations. Il faut changer de paradigme. Notre ligne d’action, c’est la relance écologique et sociale, la politique du carnet de commandes plein et de la visibilité économique planifiée.

 

 

- Mediapart : La taxe Zucman, dont le PS avait fait un « casus belli », a été rejetée vendredi par l’Assemblée…
Jean-Luc Mélenchon : Le sursis accordé par le PS à Sébastien Lecornu au prix de la fracturation de la gauche tourne une fois de plus au ridicule du PS, et permet encore le sauvetage de Macron. Il a révélé l’extrême amateurisme du PS dans la négociation sur les sujets techniques les plus élémentaires.

 

La taxe Zucman, la suspension de la réforme des retraites, le prétendu impôt sur la fortune, tout a tourné à la farce. Seule une élection présidentielle anticipée ramènera la dignité du débat, le sérieux des choix et permettra une refondation politique du pays. Comment imaginer prolonger encore deux ans cette agonie politique ?

 

 

- Mediapart : Le groupe parlementaire LFI a déposé cette semaine une proposition de loi pour abroger un projet de loi du gouvernement qui va restreindre les découverts bancaires des particuliers à partir de novembre 2026, conformément à une directive européenne. Pourquoi ce texte est-il inacceptable, selon vous ?
Jean-Luc Mélenchon : Macron a détourné une directive européenne pour assimiler les découverts bancaires à des crédits à la consommation. Cela n’a rien à voir. Onze millions de Français seront pris à la gorge chaque mois. Clémence Guetté lance une pétition officielle sur le site de l’Assemblée pour obtenir l’abrogation[6].

 

Le système redoute une nouvelle crise des subprimes. La dette privée est plus importante et dangereuse que la dette publique. Le risque d’effondrement revient, comme en 2008. La crise était partie du divorce d’un Américain qui ne pouvait plus payer la traite de sa maison. Aujourd’hui, entre les cryptomonnaies, la bulle financière sur l’IA, l’explosion des cours boursiers sans aucun rapport avec l’activité réelle, et la titrisation des dettes des entreprises, nous nous dirigeons vers une explosion pire que celle de 2008.

 

 

- Mediapart : À 17 000 kilomètres de Paris, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie[7], une autre mobilisation se réveille pour contrer les nouvelles tentatives de passage en force sur ce dossier. Un nouveau soulèvement est-il possible ?
Jean-Luc Mélenchon : C’est presque une certitude. Les conditions économiques, culturelles et sociales sont pires qu’en 2024. Face à des personnes qui n’ont plus aucune perspective, aucun espoir, autour de qui tout est détruit, l’État français répond : « On ne reconstruira pas tant que vous ne vous tenez pas tranquille. » C’est la vieille logique coloniale. La paix d’abord et ensuite, nous verrons pour les droits. Ça n’a jamais marché.

 

Le peuple français a reconnu qu’en Nouvelle-Calédonie un peuple colonisait l’autre. Alors aucune solution n’est possible sans l’accord des Kanak. Si le FLNKS [Front de libération nationale kanak et socialiste – ndlr] vous dit non, alors c’est non. Ce n’est pas aux Kanak de justifier pourquoi ils ne sont pas d’accord. Donc, il faut trouver autre chose. Mais pas repousser de force les élections. Concrètement, ça veut dire qu’il faut discuter sans trêve ni pause, tout le temps.

 

🚩 L’éjection de Valls du gouvernement dit que Macron va de nouveau passer en force en Kanaky-Nouvelle-Calédonie.

 

Manuel Valls, ce n’est pas ma tasse de thé, mais il connaît le dossier. C’est un rocardien. Il a été aussi loin qu’il pouvait et il a convaincu les indépendantistes de « l’indépendance-association[8] ». Du point de vue des Kanak, c’est un signal fort. L’éjection de Valls du gouvernement dit que Macron va de nouveau passer en force.

 

C’est lui le grand coupable de tout ce gâchis. Et c’est lui qui continue avec la même méthode, assisté de Sébastien Lecornu, qui partage sa brutalité. N’est-ce pas lui qui avait envoyé le Raid en Guadeloupe au moment des révoltes de 2021 ? Les chefs macronistes sont des violents, de plus en plus isolés, et ils montrent dans les situations difficiles un sentiment de toute-puissance très puéril.

 

 

- Mediapart : Ce qui repose la question du régime de la Cinquième…
Jean-Luc Mélenchon : Bien sûr. Cette crise est inéluctable. Emmanuel Macron, avec une désinvolture active, met le feu à tous les endroits délicats dont la plupart des hommes d’État veulent éviter qu’ils s’embrasent en même temps. Nous allons avoir une crise nationale, à partir de la Kanaky, de la Corse et des Caraïbes. Avec ça, une crise sociale et sanitaire avec la dévastation de la Sécurité sociale, et une crise économique, vu l’état dans lequel Macron a mis le pays.

 

Tout cela fusionne en un processus unique dans lequel des masses de gens deviennent dégagistes faute de confiance envers toute autorité. C’est une course de vitesse pour nous face au RN. Mais je suis optimiste. Car même les dominants du pays comprennent que tout ça va trop loin et que ce n’est pas La France insoumise qui est responsable de « la bordélisation », au contraire. On a dit que j’étais l’ingénieur du chaos, juste parce que nous appliquons une stratégie qui se traduit par des victoires électorales et parlementaires. C’est Macron le chaos. Qui d’autre en Europe a refusé de reconnaître le résultat d’élections législatives ?

 

Nous sommes la solution au chaos en demandant son départ et avec notre offre de VIe République. Même à droite, il y a des gens raisonnables qui en parlent. Il y a ceux pour qui il ne faut pas toucher au président de la République et donc aux institutions… mais justement, pour la stabilité de la démocratie, il faut vite mettre cet homme hors d’état de nuire, car il va tout détruire dans la pagaille. Tout le monde voit qu’il fait n’importe quoi au service des ultrariches. Mieux vaudrait que le changement de République se fasse dans la paix civile et par un processus démocratique.

 

Sarah Benhaïda, Mathieu Dejean et Ellen Salvi

 

 

🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴

 

 

- Tiens au fait : quel est ce nouveau peuple dont parle Mélenchon ?

Plongez au cœur des réflexions stratégiques de la gauche avec Julien Talpin, chercheur et coordinateur du livre de l'Institut La Boétie, " Nouveau peuple, la Nouvelle Gauche ".

  • Ce débat, enregistré à Toulouse, aborde la question centrale de l'unification des classes populaires hétérogènes face à la désindustrialisation et à la précarité. Comment transformer des "classes populaires au pluriel" en un "peuple" uni et conscient de ses intérêts communs ? La réponse passe par la lutte collective (Gilets Jaunes, mobilisations sociales) et le travail d'organisation.
  • L'analyse se concentre ensuite sur le tournant programmatique et politique de La France insoumise (LFI) ces sept dernières années. Un tournant marqué par la centralité de l'antiracisme, de la lutte contre les violences policières, et de l'islamophobie. La présence de LFI sur des mobilisations comme la marche contre l'islamophobie de 2019, les révoltes après la mort de Nahel, et la situation à Gaza, marque une rupture avec l'ancienne gauche qui avait invisibilisé les questions raciales.

 

Le succès électoral de LFI dans les quartiers populaires (69% pour Mélenchon en 2022) prouve la pertinence de cette approche.

 

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10 août 2025 7 10 /08 /août /2025 13:35

Les coups de menton contre l’Algérie montrent qu’il n’en va pas de même dans des domaines où les brûlures de l’Histoire devraient avoir engendré plus d’expérience et de leçons qu’on ne le voit...

 

La stratégie du choc avec le gouvernement algérien ne mènera nulle part[1], « il n’y a pas d’avenir durable pour la France sans ou contre le Maghreb et ses peuples ».

 

 

Après Ségolène Royal[0], c’est au tour de Jean-Luc Mélenchon de s’exprimer sur l’escalade des tensions entre l’Algérie et la France provoquée par les nouvelles mesures anti-algériennes du président Emmanuel Macron.

Dans un long article publié le samedi 9 août sur son blog[1], le leader de La France Insoumise (LFI) laisse exploser sa colère contre le président Macron. Une preuve supplémentaire que les décisions de ce dernier dans la gestion de la crise franco-algérienne ne font pas l’unanimité en France.

« Après avoir fait expulser la France de presque toute l’Afrique[2], Macron a décidé d’accompagner les provocations de son ministre de l’Intérieur contre l’Algérie au moment où celui-ci fait la danse du ventre aux nostalgiques de la colonisation et aux arabophobes », assène Jean-Luc Mélenchon qui est l’une des personnalités politiques de premier plan en France à plaider pour une autre relation, apaisée, avec l’Algérie.

 

 

Sources : Jean-Luc Mélenchon |
- Jean Luc Mélenchon : « Le désastre algérien est servi »

Jean-Luc Mélenchon pointe « l’agressivité[3] » des gouvernants  français qui « affligent, inquiètent et désespèrent ». « Le désastre algérien est servi », constate avec amertume le leader des Insoumis.

 

« Après avoir fait expulser la France de presque toute l’Afrique, Macron a décidé d’accompagner les provocations de son ministre de l’Intérieur contre l’Algérie au moment où celui-ci fait la danse du ventre aux nostalgiques de la colonisation et aux arabophobes », dénonce Jean-Luc Mélenchon qui pointe les « conséquences désastreuses » du « chemin d’absurdités » pris par Macron et Retailleau pour l’Algérie et la France ainsi que pour les deux peuples, algérien et français.

 

« L’Algérie est le mirage mortel des rêves de puissance des impuissances politiques des dirigeants français depuis 1830 et l’invasion de l’Algérie », assène le leader de La France Insoumise qui aborde frontalement le rôle néfaste des partisans de l’Algérie française dans la crise entre les deux pays.

 

 

- Mélenchon plaide pour un rapprochement entre la France et le Maghreb
Pour Jean-Luc Mélenchon, les « coups de menton » contre l’Algérie montrent qu’il « n’en va pas de même dans des domaines où les brûlures de l’Histoires devraient avoir engendré plus d’expérience et de leçons qu’on ne le voit ».

 

Il ajoute que la « stratégie du choc » avec le gouvernement algérien « ne mène nulle part ». « Elle renouvelle les mirages lamentables du passé », déplore-t-il.

 

Le leader des Insoumis enchaîne en mettant en garde contre un divorce avec le Maghreb auquel pousse la Macronie qui commet ainsi une « faute » dont la France « ne se relèvera pas aussi facilement que le croient ses élites gouvernementales obtuses et les divers lobbys à l’œuvre chacun pour leur petite cuisine ».... Jean-Luc Mélenchon affirmait déjà, en 2012 que, «  la France a besoin du Maghreb[4] ».

 

Jean-Luc Mélenchon rappelle dans la foulée ce qu’il a dit à Marseille lors d’un rassemblement populaire en 2016 : « Il n’y a pas d’avenir durable pour la France sans ou contre le Maghreb et ses peuples », et affirme que la politique de Retailleau à laquelle Macron « s’est soumis est une violence insupportable ».

 

🔴 Et conclue :

« Elle ne mène nulle part sinon à de nouvelles déroutes et blessures. Et surtout à de profondes et inutiles déchirures dans notre peuple tel qu’il est, dans la France telle qu’elle est comme « Nouvelle France » qui doit travailler avant tout à son unité et à maîtriser son déploiement vers le monde ».

 

 

 

- Nous ne voulons pas la guerre avec l’Algérie
Le 16 janvier 2025, Jean-Luc Mélenchon, a exprimé une vive indignation face à la campagne politique et médiatique agressive orchestrée par l'État français à l'encontre de l'Algérie, de sa diaspora et de ses intérêts en France. Il a sévèrement dénoncé la position du gouvernement français, l'accusant d'aggraver les tensions alors qu'il aurait été plus judicieux de privilégier le dialogue et la concertation avec le pays voisin au sud de la Méditerranée.

 

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22 mai 2025 4 22 /05 /mai /2025 12:53
Jean-Luc Mélenchon, s'exprime lors de la réunion « De la France à New York : combattre la droite, construire la gauche » organisée par les Democratic Socialists of America à Brooklyn, New York, le 22 avril 2025.
Jean-Luc Mélenchon, s'exprime lors de la réunion « De la France à New York : combattre la droite, construire la gauche » organisée par les Democratic Socialists of America à Brooklyn, New York, le 22 avril 2025.

Jean-Luc Mélenchon, s'exprime lors de la réunion « De la France à New York : combattre la droite, construire la gauche » organisée par les Democratic Socialists of America à Brooklyn, New York, le 22 avril 2025.

Le chef de file de la France Insoumise veut sortir son pays d'une compétition binaire entre le centre néolibéral et une extrême droite montante.

 

 

La France Insoumise a construit sa puissance électorale et fait tomber une extrême droite en pleine ascension.
La politique française est rarement prévisible — et aujourd’hui ne fait pas exception. En vue de la prochaine élection présidentielle, non seulement l’actuel président Emmanuel Macron ne peut pas se représenter, mais la cheffe de file de longue date dans les sondages, Marine Le Pen, a également été déclarée inéligible après une condamnation pour détournement de fonds le 31 mars dernier.
Pour Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France Insoumise, l’espoir est que ce bouleversement puisse modifier l’orientation politique de la France et permettre au pays de sortir de l’affrontement binaire entre le centre néolibéral et une extrême droite en pleine ascension. L’ampleur des manifestations contre la réforme des retraites de Macron, suivie de la percée du Nouveau Front Populaire lors des élections législatives de l’été dernier, montrent que la gauche est encore dans la course. Pourtant, son avenir reste incertain.
Le discours de Mélenchon, axé sur le conflit social, est polarisant et suscite des réactions hostiles non seulement de la part de ses adversaires de droite, mais aussi d’une grande partie de la gauche libérale. Pourtant, son mouvement s’est souvent révélé être la force de gauche la plus capable de mobiliser un électorat de masse. Lors de la dernière élection présidentielle, en 2022, Mélenchon a recueilli 22 % des voix — un score quasiment inédit pour un candidat ouvertement anticapitaliste dans l’Europe actuelle.
Fin avril 2025, Mélenchon était à New York, où il a été accueilli avec enthousiasme lors d’une série de conférences et de débats. Sa visite coïncidait avec la publication de " Now, the People !
[
0] "— un guide, que j’ai traduit en anglais, consacré à ce qu’il appelle la « révolution citoyenne » au XXIe siècle. Dans cet ouvrage, il analyse les nouvelles formes de solidarité issues de la civilisation urbaine moderne et examine la nécessité de reprendre collectivement le contrôle des ressources face à la catastrophe environnementale croissante.
Je me suis entretenu avec lui sur les raisons de sa visite, sa vision de l’administration Trump à l’international, et sur la manière dont la gauche peut élargir sa base électorale.

 

 

Sources : David Broder 14 mai 2025 |
- David Broder : Vous avez déclaré lors d’un meeting avec DSA le 22 avril 2025, que les socialistes démocrates aux États-Unis se battent non seulement pour le bien des Américains, mais aussi pour celui des peuples ailleurs dans le monde. Comment la poussée vers la droite aux États-Unis s’articule-t-elle avec le virage à droite en Europe, et en France en particulier ?

Jean-Luc Mélenchon : Trump, dès son retour au pouvoir, a adressé au monde un véritable manifeste politique. Il s’agit d’abord d’un négationnisme climatique. Sa première décision dans le bureau de la Maison Blanche a consisté à retirer les Etats-Unis d’Amérique des Accords de Paris[1]. Le changement climatique est le premier problème auquel fait face l’Humanité. Tout le temps que nous passons à parler d’autre chose ou regarder ailleurs est une perte de notre temps. Et le Président des Etats-Unis le nie.

 

Ce n’est pas rien. D’autant plus que c’est aussi nier une nouvelle compréhension de notre condition humaine : tous les êtres humains dépendent du même écosystème pour survivre, donc il existe bien un intérêt général humain et nous sommes bien tous semblables. Ce qui justifie notre égalité en droit. Mais cette universalité de la condition humaine, Trump l’a aussi niée. Pour lui, il y a les états-uniens par filiation, et les autres. Voilà pourquoi il a suspendu le droit du sol.

 

Ce double négationnisme Trump l’affirme de la manière la plus puissante et grossière, mais il est en partage avec les extrêmes droites des deux côtés de l’Atlantique. Celle des Etats-Unis a la différence de disposer du plus grand arsenal militaire de l’histoire de l’Humanité. Et par conséquent, son impérialisme, son escalade contre la Chine est un danger pour nous tous.

 

 

- David Broder : L’administration Trump a imposé, puis suspendu, d’importants droits de douane, y compris envers les pays de l’Union européenne. En quoi cela constitue-t-il un changement de paradigme dans l’ordre néolibéral occidental — et que ferait un gouvernement de gauche en France en réponse ?
Jean-Luc Mélenchon : Trump est le Président d’un aveu : le marché libre ne fonctionne pas ! Depuis des décennies, les néolibéraux nous répètent qu’il n’y a rien au-dessus de la concurrence libre et non faussée et du libre-échange pour organiser le bonheur collectif. Mais voilà que leur dernier enfant terrible vient dire que l’Etat doit lui-même fixer les prix par des droits de douane ! C’est extraordinaire. Tout l’édifice idéologique néolibéral s’effondre. Même si, bien entendu, le néolibéralisme a toujours fonctionné en vérité comme une intervention de l’Etat pour organiser le marché et la concurrence, jamais cette intervention n’avait été aussi spectaculaire.

 

Ceci étant dit, je trouve la réponse de l’Union européenne absolument stupide :

  • Le concept de “ représailles ” menant à une escalade des droits de douanes est absurde, car elle va importer de l’inflation, comme aux Etats-Unis.
  • L’autre proposition formulée par la présidente de la Commission européenne, celle d’une “ zone de libre échange total ” entre l’Union européenne et les Etats-Unis est tout aussi néfaste. Cela reviendrait à abdiquer notre capacité, en tant qu’européens, à édicter des normes écologiques, sociales, culturelles pour nous même.
     

Les insoumis ont suggéré plutôt, si l’on veut trouver des méthodes de riposte à la guerre commerciale de Trump :

  • de  frapper où cela fait mal, c’est-à-dire, par exemple en taxant réellement les Big Tech américaines.
  • D’autre part, il faut mettre en place une politique de substitution des importations et exportations depuis et vers les Etats-Unis.
  • Négocions avec la Chine, ce sera plus fécond !
  • Et si l’on doit mettre une place un protectionnisme, nous avons toujours dit qu’il devait être “ solidaire ”. Nous ajoutons aujourd’hui pour bien nous démarquer du chaos trumpiste qu’il devrait également être « négocié ».

 

 

- David Broder : Aux États-Unis, on observe une répression inquiétante des manifestations pro-palestiniennes, allant jusqu’à l’arrestation et l’enlèvement de militants. En quoi cela trouve-t-il un écho en France ? Quelle est l’importance de la « liberté d’expression » pour la gauche ?
Jean-Luc Mélenchon : J’ai été très marqué durant mon séjour par les témoignages de la répression. Le leader de la mobilisation à Columbia enlevé en pleine rue : ce sont les méthodes que l’on a connu dans les dictatures sud-américaines. La situation est donc sérieuse, elle est grave. Elle correspond à une volonté de réduire au silence les oppositions internes les plus résolues à l’impérialisme, et aussi à une manière de tester une méthode de répression.

 

En France, nous n’en sommes pas encore arrivés à cette étape. Mais les militants que nous avons rencontré à New York ont aussi insisté sur la responsabilité du centre-gauche Démocrate qui dans la période précédente a accepté et même participé à toutes les étapes de la diabolisation du mouvement pro-palestine et à l’escalade dans la répression. C’est bien entendu le cas en France aussi, avec les interdictions universitaires dont j’ai été l’objet dans les universités de Lille, Rennes et Bordeaux ou les poursuites contre Rima Hassan et notre présidente de groupe parlementaire Mathilde Panot pour “ apologie du terrorisme ”.

 

 

- David Broder : Il semble qu’une large alliance soit en train de se former dans la politique européenne, allant du centre gauche libéral à une partie de l’extrême droite, en faveur du réarmement et même d’un endettement collectif européen à cette fin. Le « keynésianisme militaire » est-il l’avenir de la croissance économique en Europe ?
Jean-Luc Mélenchon : C’est surtout l’expression d’un tribut impérial imposé par les Etats-Unis de Trump. Il a exigé que les dépenses militaires des pays européens augmentent à 5% du PIB. C’est à cela que correspond l’effervescence en ce moment autour du “ réarmement ” en Europe et l’emprunt commun décidé par les 27. Mais que vont faire la plupart des pays européens avec cet argent ? Acheter des armes américaines !

 

Il n’y a que la France qui dispose d’une industrie de défense a peu près autonome sur le continent. D’ailleurs, beaucoup de pays ont déjà annoncé de nouvelles commandes de matériel américain. Or, acheter ce matériel, c’est accepter sa position de vassalité. Un avion de chasse F-35, par exemple, ne peut pas décoller s’il n’y a pas de permission des Etats-Unis. Il ne s’agit donc en aucun cas d’un “ keynésianisme militaire ” mais d’un tribut ponctionné par l’Empire sur l’Europe pour financer sa course à la guerre.

 

 

- David Broder : Lors des élections législatives de l’été dernier, le Nouveau Front Populaire était le bloc le plus important, mais n’a pas été autorisé à gouverner. Quelle est, selon vous, la stratégie du camp Macron pour rester au pouvoir, et que peuvent faire vous-même et les autres forces de gauche pour le vaincre ?
Jean-Luc Mélenchon : Le Nouveau Front Populaire a gagné les élections législatives de juillet 2024. Et cela, alors que pendant la campagne électorale, 27 sondages sur 27 commandés prédisaient la victoire de l’extrême droite. Cela montre qu’il n’y a pas de fatalité à cela. Mais ensuite, Emmanuel Macron a décidé de ne tenir aucun compte du résultat des élections qu’il avait lui-même convoqué. C’est tout simplement inouï. Notre ligne était de ne pas laisser passer cela. Nous ne pouvons pas accepter un tel viol des principes républicains les plus élémentaires. C’est pourquoi nous avons proposé avec les insoumis une motion de destitution. Et c’est pourquoi, nous avons, avec succès, censuré le gouvernement de Michel Barnier en novembre dernier. Cela s’est fait sur proposition des insoumis. La gauche en France a fait tomber un gouvernement de droite sans avoir besoin de dresser aucune barricade !

 

À partir de là, notre proposition à nos alliés du Nouveau Front Populaire a été de continuer la même tactique avec le gouvernement de François Bayrou. Rendez vous compte : Monsieur Bayrou est issu du plus petit parti de la coalition d’Emmanuel Macron qui a perdu les élections ! Mais le problème a été que le Parti socialiste a décidé de rompre avec le Nouveau Front Populaire. À quatre reprises, il a refusé de voter la censure contre le gouvernement Bayrou avec qui il a négocié la nuit en secret un accord politique. C’est le PS qui a sauvé Macron[2]. Le peuple français a immédiatement payé cette erreur avec un budget austéritaire doublé de nouvelles coupes prévues de 40 milliards d’euros pour l’hôpital, l’école, les droits des chômeurs, etc... Nous, Insoumis, nous sommes mis à distance de ces arrangements pourris . Le plus important est de ne pas apparaître comme, à nouveau, une gauche menteuse, qui s’apprête à trahir ses engagements. Nous voulons incarner au contraire l’honnêteté dans ce champ politique constitué de mensonges[3].

 

 

- David Broder : Certaines figures de votre mouvement parlent d’un « quatrième bloc » constitué des abstentionnistes, distinct des trois autres : le bloc populaire de gauche, le bloc nationaliste/extrême droite, et le bloc macroniste/centre-droit. Qu’est-ce qui, concrètement, empêche ces abstentionnistes de voter pour votre force alternative, et que faut-il faire de plus pour les convaincre ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous avons déjà fait du bon travail. Dans la jeunesse et dans les quartiers populaires, nous avons réussi à augmenter la participation déjà.

  • La moitié des jeunes votent pour nous et 70 % des quartiers populaires. Mais il reste du chemin à faire. Laissez-moi déjà dire que cette stratégie est essentielle pour nous.
  • Nous construisons les bases populaires pour un programme de rupture, plutôt que d’essayer d’aller grignoter sur le bloc centriste ou d’extrême droite.
  • C’est grâce à cette méthode que nous avons repoussé l’extrême droite en juin dernier. De sorte qu’on peut dire sans exagérer qu’en France, les quartiers populaires et la jeunesse ont sauvé la République.

 

Pour atteindre ce résultat, nous avons assumé un discours de rupture, et gagné nos galons en ne reculant pas face aux injonctions du système ! Par exemple sur la Palestine ou la lutte contre l’islamophobie. Nous avons été insultés, poursuivis, diffamés, mais auprès de la jeunesse et des quartiers populaires, nous avons prouvé notre courage, notre sincérité. Ce sont des choses qui comptent. Il y a dans ces moments une osmose qui se forme entre un mouvement politique et certains secteurs sociaux. D’autre part, nous avons aussi déployé un militantisme de terrain considérable. Nous avons mené à grande échelle une campagne d’inscription sur les listes électorales. Pour les quartiers populaires, nous menons des actions d’utilité immédiate comme des collectes alimentaires ou de fournitures scolaires. Toutes ces méthodes et bien d’autres sont au cœur de cette stratégie de conquête du quatrième bloc[4].

 

 

- David Broder : Vous avez échangé avec Bernie Sanders et d’autres figures de la gauche américaine. Que peuvent apprendre ces différentes gauches internationales les unes des autres ? Pourquoi votre message dépasse-t-il les frontières de la France ?
Jean-Luc Mélenchon : J’ai rompu avec la tradition détestable de la gauche européenne qui arrivait sur les Amériques pour donner des leçons et dire aux autres quoi faire. Plutôt, j’aime aller voir sur le terrain pour apprendre, et soutenir concrètement.

 

Avant d’aller aux Etats-Unis, je suis allé au Mexique et au Québec pour apporter un soutien moral et concret aux deux voisins menacés par Trump. Puis, il m’a paru important également d’apporter un soutien à la gauche américaine qui va devoir résister depuis l’intérieur !

 

De mon point de vue, l’émergence d’une gauche de rupture autonome du parti démocrate est la seule voie pour vaincre Donald Trump. J’ai dit à mes interlocuteurs mon analyse : Trump a gagné car il n’y avait pas de candidat de gauche face à lui [NDLR : cela doit nous servir de leçon en France]. Tous en étaient d’accord. C’est pourquoi je pense que ce qu’entreprend Bernie Sanders en ce moment est très important.

 

 

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-  Combattre Trump et l’extrême droite, construire la gauche - Meeting avec DSA à New York
Jean-Luc Mélenchon est intervenu à l'occasion d'un meeting à New York avec Tiffany Cabán et Jamaal Bowman organisé par les Democratic Socialists of America (DSA), le 22 avril 2025

 

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14 mai 2025 3 14 /05 /mai /2025 10:49
https://eric-et-le-pg.over-blog.fr/2023/10/faites-mieux-un-livre-pour-oser.html

https://eric-et-le-pg.over-blog.fr/2023/10/faites-mieux-un-livre-pour-oser.html

" Nous ne récupérons pas la colère populaire, nous proposons qu’elle nous utilise. Ce n’est pas pareil. "

 

 

Dans un entretien publié au quotidien italien « Corriere della Sera » le 13 mai 2025, le leader insoumis livre son analyse sur la situation politique en France et à l’international, caractérisée par la crise du capitalisme. Il revient sur les grandes notions développées dans son livre « Faites mieux[0] », traduit en espagnol, en anglais et bientôt en italien sous le titre de « Révoltez vous ! ».
Face à un capitalisme dépassé, et à une social-démocratie qui ne fonctionne pas, l’heure est à la révolution citoyenne, une révolution du peuple contre l’oligarchie.
Dans son bureau au siège des Insoumis dans un quartier populaire au nord de la capitale, avant d’aborder la discussion sur son livre qui va arriver dans le librairies italiennes, Jean-Luc Mélenchon invoque son amour pour l’Italie, pour la culture classique (le latin surtout) de la péninsule et aussi pour son histoire politique. « L’Europe, le monde, doivent à l’Italie l’organisation civique des cités après l’empire, la Renaissance, bien sûr, et combien d’autres choses… 
Enfin pour moi, l’effondrement du parti communiste italien a été décisif. Voilà le prototype de gens qui ont cru bien faire : ils ont mis la cravate, ciré les chaussures pour se rendre respectables, Mais ils ont rallié la doctrine sociale-démocrate au pire moment. C’est-à-dire au moment où ça ne pouvait plus marcher. La dynamique du capitalisme ne peut plus produire d’avantages pour le peuple ! Vous avez un parti qui s’appelle « Parti démocratique » pour ne pas être clivant . Peut-on se dire anti-démocratique ? Autant s’appeler Parti-parti. C’est le vide qui ne convainc personne ».

L’Insoumission relaie dans ses colonnes l’entretien de Jean-Luc Mélenchon.

 

 

Sources : L'Insoumission | mis à jour le 28/08/2025

- Corriere della Sera : Le titre de votre livre en italien est « Ribellatevi ! », « Révoltez-vous ! », et vous y évoquez une révolution citoyenne au XXI siècle. Quelles seront les caractéristiques de cette révolution ?

Jean-Luc Mélenchon : « La rébellion, ou l’insoumission, c’est la grande tradition italienne et française du refus de l’évidence, du choix de la conflictualité intellectuelle. C’est un point de vue fécond, créateur. Ce n’est pas le désordre, c’est le changement de la hiérarchie des normes juridiques, institutionnelles et l’incessibilité des biens communs dans l’intérêt général humain. ».

 

 

- Corriere della Sera : Pourquoi vous précisez « citoyenne » ?
Jean-Luc Mélenchon : « Ce n’est pas pour euphémiser la révolution socialiste. Il s’agit d’autre chose. Le citoyen, c’est l’exercice du pouvoir. Ce n’est pas la simple civilité. Les révolutions citoyennes sont donc toutes, au point de départ, des révolutions pour le contrôle, par des gens rendus dépendants de services collectifs qui leur échappent ou leur sont refusés. L’eau, l’électricité, la santé par exemple ? Pourquoi rien ne marche ? Pourquoi les services publics sont remplacés par des prestations marchandes ? La révolution citoyenne cherche à reprendre contrôle collectivement sur les réseaux commun d’existence matérielle et immatérielle, pour créer une société nouvelle ».

 

 

- Corriere della Sera : Vous parlez beaucoup du peuple, dans le livre.
Jean-Luc Mélenchon : « Oui. Être de gauche, c’est dire d’abord : il n’y a pas de pouvoir au-dessus de la souveraineté du peuple. Nous, nous sommes absolument hors de l’idée d’un avant-gardisme révolutionnaire. Certains de mes camarades italiens, souvent marqués par un marxisme un peu rigide, continuent à parler d’une classe ouvrière et de rapports sociaux de production, d’exploitation et d’accumulation tels qu’ils étaient au XXe siècle. Moi, je parle de mon époque, de concepts nouveaux. Avant, c’était bourgeois contre prolétaires. Aujourd’hui c’est l’oligarchie contre le peuple. Et je définis en matérialiste ce que tout cela change et d’où ça vient . ».

 

 

- Corriere della Sera : Et vous citez Robespierre, qui se définissait lui aussi « homme du peuple ».
Jean-Luc Mélenchon : « Quelqu’un a dit que Robespierre : c’est l’incarnation de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. J’admire sa vision de l’insoumission. Voyez sa lutte pour l’interdiction de l’esclavage. On lui dit que c’est économiquement impossible. Lui s’emporte et répond : « périssent les colonies, plutôt qu’un principe ! ». On peut l’accuser d’un sommet de l’irréalisme. Mais concrètement l’esclavage est-il un réalisme supportable ? Sa protestation à ce moment-là paraît une catastrophe économique. Mais il convainc une majorité. L’esclavage est aboli une première fois en France.

 

Cela signifie que la volonté humaine peut à tout moment restructurer ce qui semble être une évidence, une loi de la nature économique ». Madame Thatcher répétait à propos du marché, du capitalisme, " there is no alternative ". Nous, les Insoumis, nous pensons que ce n’est pas vrai. Nous nous opposons à cet ordre injuste socialement et destructeur de la civilisation humaine avec la crise climatique dont il veut tirer des profits. ».

 

 

- Corriere della Sera : Marine Le Pen aussi évoque le peuple tout le temps. Quelle est la plus grande différence entre elle et vous ?
Jean-Luc Mélenchon : « Notre définition du peuple résulte de ses relations sociales. Pour elle le peuple résulte d’une filiation génétique et traditionnelle. Une fois, dans un débat à l’Assemblée nationale sur la procréation médicalement assistée, elle m’a dit « M. Mélenchon, il y a un ordre biologique de la famille. » Et je lui ai répondu « Non, Madame, il n’y en a pas. La famille est toujours le résultat d’une culture. Le pater familias avait le droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Appellerez-vous ça, aujourd’hui, un ordre naturel traditionnel qu’il nous faudrait respecter ? »

 

Mais surtout, le peuple dont elle parle, est une construction idéologique dont le but est de séparer :

  • d’un côté les Français « de souche », les blancs, les chrétiens ;
  • de l’autre les noirs, les musulmans, les universalistes.

Nous, notre but, c’est d’unir pour satisfaire les biens et besoins communs. Nous sommes unifiants, ils sont discriminants. ».

 

 

- Corriere della Sera : C’est votre concept de créolisation ?
Jean-Luc Mélenchon : « Oui, mais ce n’est pas un programme, c’est une réalité. Leur opposition à la créolisation n’est qu’une des formes du rejet des autres. La France a toujours été le pays créole d’Europe. Qui parlait français dans ce pays ? Personne. La langue française est une invention et une décision politique du roi François I au seizième siècle. La créolisation a commencé dès le début avec l’emprunt au latin et au grec tous les mots manquants. c’est un fait culturel qui touche tous les domaines Voyez : les plus grands mangeurs de pizza de toute l’Europe, ce ne sont pas les Italiens, mais nous. La créolisation est aussi culinaire, musicale, plastique ».

 

 

- Corriere della Sera : Vous indiquez un système capitalistique au bord de la rupture, qui pourrait s’effondrer à cause d’un grain de sable. Quel pourrait être ce grain de sable ?

Jean-Luc Mélenchon : « Ce système est à la limite de l’équilibre. Donc, il suffit de peu de choses. Vous serez surpris de ce qui déclenchera l’avalanche. Moi aussi. Hélas ! Car si j’étais capable de le prévoir, je serais en train de l’organiser. Mon livre montre le caractère inéluctable de la révolution citoyenne. Elle résulte des caractéristiques nouvelles de notre temps. Et d’un nouvel acteur social, le peuple. Le nombre d’humains, leur concentration dans la ville, sa dépendance aux réseaux collectifs créent une intense interdépendance sociale animée par les questions liées au revenu, à la répartition de la richesse. Les révolutions, aujourd’hui, sont des révolutions du peuple contre l’oligarchie ».

 

 

- Corriere della Sera : Mais qu’est-ce que vous envisagez-vous après la révolution, après l’effondrement de ces systèmes ? Vous avez un projet à l’esprit ?
Jean-Luc Mélenchon : « La première crise, c’est celle de l’écosystème en voie d’effondrement. Pour ça on a besoin de planification écologique, donc d’un contrôle citoyen. Pour cela il faut un autre pouvoir politique fondé sur davantage d’intervention citoyenne. De beaucoup plus de pouvoir à l’échelon de la commune. La révolution citoyenne est une révolution concrète plus qu’idéologique. Nous sommes le mouvement de la radicalité concrète.

 

C’est pourquoi nos adversaires ont tellement intérêt à déplacer le débat. Les Insoumis ont un programme ? Nos adversaires préfèrent disserter sur Jean-Luc Mélenchon, mon caractère, mes goûts, mon entourage. Tout, plutôt que notre programme. Notre lutte propose une harmonisation des relations des êtres humains entre eux et avec la nature. C’est impossible dans un système capitaliste. ».

 

 

- Corriere della Sera : Mais vous n’êtes pas le seul à subir de commentaires de caractère personnel. Pensez à tout ce qu’on a dit à propos du président Macron.
Jean-Luc Mélenchon : « Mais pour lui c’était utile ! Parce que personne ne lisait son livre « Révolution »pendant ce temps-là. Sauf l’oligarchie libérale, qui l’a trouvé très à son gout et l’a propulsé ».

 

- Corriere della Sera : A ce propos, est-ce que la révolution est une tentation française ? Et en quoi vôtre appel est différent de celui de Macron en 2017 ?
Jean-Luc Mélenchon : « Dans l’imaginaire politique français la révolution est un mot qui a une résonance positive. La Révolution de Macron, c’est plutôt une contre-révolution. Car il promeut un néo-libéralisme anti collectif comme modèle de société. A l’inverse notre révolution citoyenne est processus populaire spontané au service du collectif populaire. ».

 

 

- Corriere della Sera : Avez-vous renoncé à demander sa destitution[3] ?
Jean-Luc Mélenchon : « Non, on ne peut pas. C’est une question de dignité démocratique[2]. Son pouvoir, son gouvernement, sont illégitimes. Il ne se soumet pas au résultat des élections qu’il a lui-même convoquées. Donc nous continuerons à demander sa démission. Nous étions proches du but, mais le Parti Socialiste a décidé de le sauver avec l’extrême droite en refusant de censurer son gouvernement[1] ! ».

 

 

- Corriere della Sera : A propos de la situation internationale, n’avez-vous pas le sentiment que vous et une partie de la gauche vous vous êtes trompé à l’égard de Poutine, en voyant toujours en Moscou un rempart contre le capitalisme et l’impérialisme de Washington, selon un vieux prisme de l’époque soviétique ?

Jean-Luc Mélenchon : « Comment nous pourrions confondre Poutine et l’URSS ? Moi j’ai été trotskiste, pas stalinien. Nous ne voulons ni de l’invasion ni de la guerre comme solution a un problème. A ceux qui disent qu’on fait la guerre pour la liberté, il avait répondu : aucun peuple n’aime les missionnaires armés. En tout cas, c’est une manipulation de s’en prendre à moi sur ce sujet. Moi je suis allé à Moscou faire une réunion avec ses opposants de gauche. Adressez-vous au vrai suspect : personne n’obligeait M. Macron à recevoir Poutine en grandes pompes à Versailles ! Pourquoi a-t-il fait cela ? »

 

 

- Corriere della Sera : Peut–être pour l’amadouer ?
Jean-Luc Mélenchon : « Alors ça n’a vraiment pas marché. Moi, j’ai une vision beaucoup plus pragmatique. Si je dirigeais ce pays, je ne ferais pas de disputes idéologiques à propos de M.Poutine. Je discuterai des garanties de sécurité pour l’Europe et la France sur les missiles moyenne portée, les centrales nucléaires ukrainiennes et le déminage de la mer noire. »

 

 

- Corriere della Sera : Sur Gaza aussi vos positions vous attirent beaucoup des critiques. Faites-vous un lien entre ce qui se passe à Gaza et votre dénonciation de l’islamophobie en France ?
Jean-Luc Mélenchon : « Notre position est le respect du droit international. C’est un ancrage nouveau pour les insoumis. Cela a été une rupture avec une certaine manière de mépriser le Droit en général, parce que c’est le droit des dominants. Il est imparfait ? On est d’accord. Mais c’est tout ce qu’on a. Et si ce n’est pas ça, il ne reste que la loi du plus fort. Et comme nous avons dénoncé un génocide, reconnu par la Cour international de justice, nous avons vécu 18 mois d’accusations terribles ».

 

 

- Corriere della Sera : Faites-vous référence aux accusations d’antisémitisme ?
Jean-Luc Mélenchon : « Oui, bien sûr. Que s’est-il passé ? Historiquement, l’accusation d’antisémitisme s’adressait à l’extrême-droite. Pour le gouvernement d’extrême-droite de Netanyahou quiconque critique sa politique serait antisémite. Tout le monde en a été accusé : le pape François, le secrétaire général de l’ONU, la Cour internationale de justice, et même Macron. Heureusement la situation se retourne devant l’ampleur des crimes commis.

 

 

- Corriere della Sera : Et vous ?
Jean-Luc Mélenchon : « Pourquoi voulez-vous qu’à 70 ans, je devienne antisémite ? Voyez ce qu’a été mon histoire personnelle. Mes adversaires ont dit : « vous faites ça par clientélisme pour les quartiers populaires ». Donc, ils créent une nouvelle équation : quartier populaire égal musulman, égal antisémite. C’est un autre racisme affiché au nom du refus de l’antisémitisme. Le problème numéro en France c’est plutôt le fidèle musulman qu’on tue dans la mosquée, ou des femmes qui se font arracher le voile dans la rue. N’oubliez pas que vous êtes dans un ancien pays colonial. Des blessures sont toujours là.

 

Ensuite il y a beaucoup de binationaux en France. L’islam est la deuxième religion du pays. La priorité c’est l’unité de notre peuple. La religion, c’est l’affaire de chacun, dans son privé. Enfin nous ne confondons pas un Juif avec un sniper de monsieur Netanyahu à Gaza ! Au total nous avons renversé les rôles à propos de l’unité du peuple, de la nation, du drapeau national, que nous nous sommes réappropriés contre le racisme et les guerres de religion.

 

 

- Corriere della Sera : Que pensez-vous des efforts de l’Europe de bâtir une défense commune, en s’affranchissant des Etats Unis ?
Jean-Luc Mélenchon : « Cela n’existe pas. « Nous allons faire l’Europe de la défense », disent-ils. Qui commence ? Personne. Van der Layen a fait voter un budget d’armement de 850 milliards. Pile les 5% du PIB réclamés par Trump ! On va faire « le pilier européen » de l’OTAN ? Mais ça ce n’est pas la défense de l’Europe car le commandement suprême est aux USA. Les États-Unis d’Amérique menacent d’envahir un pays européen, le Groenland. Réponse ? Aucune. Nous pensons qu’il faut s’affranchir de l’économie d’armement des États-Unis, pour bâtir une économie de la paix dont l’Europe est capable. Pour nous la priorité c’est la protection commune contre le changement climatique. ».

 

 

- Corriere della Sera : Et la possibilité que la Russie, après l’Ukraine, continue son attaque à l’Europe ?
Jean-Luc Mélenchon : « La Russie va venir à Paris pour nous voler la Tour Eiffel. ? Pendant toute la guerre froide, on parlait déjà des chars russes sur les Champs Elysées. C’est grotesque. ».

 


- Corriere della Sera : Est-ce que l’Otan est toujours d’actualité ?
Jean-Luc Mélenchon : « Il faut quitter l’OTAN et le faire de manière maitrisée, c’est-à-dire par étapes. Mais on quitte l’OTAN pour être non-aligné. On ne peut pas être non-aligné et appartenir à une alliance militaire, gendarme du reste du monde. Il n’y a plus d’Urss mais il y a encore l’OTAN ! Il faut plutôt une diplomatie altermondialiste faites de la défense des causes communes de l’humanité : l’eau, la faim, les épidémies. Autant de droit international à construire. ».

 

 

- Corriere della Sera : Que ferez-vous si en 2027 vous réussissez à conquérir l’Elysée ?
Jean-Luc Mélenchon : « Il faudrait déjà que je sois candidat ! . Mais admettons qu’un insoumis ou une insoumise gagne la présidentielle. Dans une campagne j’avais choisi une formule un peu provocatrice, j’avais dit : « Je serais le dernier président de la Vᵉ République autoritaire et je me prépare à jeter les clés de l’Élysée dans la Seine ». C’était pour dire qu’il faut passer à une 6ème République celle d’un pouvoir populaire élargi avec des moyens comme le referendum révocatoire des élus, inclus le président de la République. »

 

 

- Corriere della Sera : Et l’Europe ?
Jean-Luc Mélenchon : « Ma priorité à moi c’est l’Europe latine : France, Italie, Espagne ce sont les trois puissances après l’Allemagne., et puis les Grecs, les Portugais, les roumains … L’Europe latine est celle qui produit le plus sur le continent. Pendant que nos amis allemands nous méprisent et nous imposent les recette mortifères du néo libéralisme. Mais le premier qui rompt le mensonge collectif du discours, c’est M. Trump quand il dit : ce n’est pas la main invisible du marché, la concurrence libre, mais c’est moi l’Etat, qui décide des prix à cout de droit de douane. Rions-en : il parle comme Brejnev ».

 

 

- Corriere della Sera : Convoquerez-vous une assemblée constituante, comme vous l’évoquez dans le livre ?
Jean-Luc Mélenchon : « Oui, l’assemblée constituante est une stratégie révolutionnaire et la voie la plus pacifique pour changer la France en profondeur. C’est le peuple qui décidera. Nous ne sommes pas un parti guide d’avant-garde. Nous ne récupérons pas la colère populaire, nous proposons qu’elle nous utilise. Ce n’est pas pareil. »

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5 avril 2025 6 05 /04 /avril /2025 14:35
« Trump engage une crise globale du capitalisme » – L’analyse de Jean-Luc Mélenchon

« Tout est réuni pour que la politique de Trump produise à la fois une crise du capitalisme et une crise politique populaire... » Par cette porte inattendue, la « révolution citoyenne » peut surgir !

Alors quelle riposte efficace contre Trump[3] ?

 

 

Dans les colonnes de l'Insoumission, Jean-Luc Mélenchon analyse les crises et les chocs provoqués par la mise en application des mesures de droit de douane aux Etats-Unis d’Amérique qui cherchent par tous les moyens à conserver leur domination sur le monde. Le leader insoumis alerte sur les chocs majeurs, un choc récessif et inflationniste dans tous les pays, un choc financier, et un choc social qui s’ajoute comme conséquences des dévastations que les deux premiers vont produire, ainsi qu’un choc guerrier.

 

 

Sources : Jean-Luc Mélenchon | mis à jour le 12/04/2025

- « Condamner la politique absurde de Donald Trump ne signifie pas que nous serions d’une manière ou d’une autre ralliés à la doctrine du libre-échange » 

La mise en application des mesures de droits de douane aux États-Unis d’Amérique est dorénavant bien comprise comme un événement considérable.

  • Il s’agit ici de la re-fragmentation du système des échanges commerciaux mondiaux et par conséquent de tous les aspects de la production et de l’organisation des échanges et de la division internationale du travail.
  • Est mis à terre l’ordre sur lequel reposait toutes les mesures politiques, économiques et sociales depuis quarante ans au moins.

Il est impossible qu’un tel revirement survienne sans provoquer de considérables secousses.

 

🔴 Nous-mêmes, Insoumis, n’avons jamais été partisans du libre-échange.

  • Mais nous avons toujours considéré qu’il n’était pas possible de procéder à la hache pour mettre en place le protectionnisme nécessaire pour permettre à notre nation de retrouver par exemple sa souveraineté alimentaire et sanitaire. Et de même pour l’essentiel des produits industriels dont elle a besoin pour assurer ses industries de pointe comme le spatial, le numérique, le maritime, en imposant sur tous ces terrains d’actions économiques 100 pour-cent de droits de douane.
  • C’est pourquoi nous parlions de « protectionnisme solidaire », ce qui signifiait dans notre esprit un retour au bilatéralisme pour ce qui est de la négociation des droits de douane, en fonction des intérêts mutuels qui pouvaient être négociés dans cette circonstance, au cas par cas, pays par pays. Condamner la politique absurde de Donald Trump ne signifie pas que nous serions d’une manière ou d’une autre ralliés à la doctrine du libre-échange et de la « concurrence libre et non faussée ».

 

Mais nous ne pouvons accepter qu’en tel choc soit infligé à l’ensemble de l’économie mondiale. Et donc très directement à tous les peuples du monde. Surtout venant d’une puissance brutale qui n’a aucun autre objectif que de conforter sa puissance, et si possible de l’amplifier. Et dans tous les cas de l’imposer au reste du monde.

 

 

- « La certitude d’une aggravation des tensions sociales partout et des « lutte de classes ». »
Nous pouvons deviner au moins deux conséquences probables au vu des conditions dans lesquelles s’opère la politique de Monsieur Trump.

  • La première est que d’un côté les droits de douane des USA,
  • de l’autre les répliques dans tous les autres pays du monde ce sera autant d’inflation importée partout.

Et cette inflation vient s’ajouter à celle qui déjà s’est produite après la COVID du fait du rattrapage par les prix des retards d’accumulation des principales puissances capitalistes, grandes entreprises, banques et autres. Dans la période immédiatement précédente, aucune compensation salariale n’a été accordée d’une manière générale pour rattraper la ponction de l’inflation sur les salaires. Seuls quelques pays, seuls quelques activités dans quelques pays ont bénéficié de rattrapage.

 

Mais globalement, les peuples se sont appauvris. Le nouveau choc inflationniste va donc tomber sur un terrain déjà meurtri. Et dans une logique des rapports sociaux qui sont celles de la période du néolibéralisme triomphant. C’est-à-dire des rapports sociaux brutaux et totalement déséquilibrés. C’est donc la certitude d’une aggravation des tensions sociales partout et des « lutte de classes ». Qui en résulte d’une façon générale.

 

Dans de telles circonstances. Plus ces tensions interviendront dans des sociétés déjà déséquilibré du point de vue du fonctionnement de leur démocratie et de l’exaspération des tensions déjà présentes, plus évidemment, elles généreront de crises politiques. Jusque dans des formes majeures, comme celle de « révolutions citoyennes ». C’est-à-dire d’une volonté de reprise du contrôle par le grand nombre sur sa destinée.

 

 

- « Tout est réuni pour que la politique de Trump produise à la fois une crise du capitalisme et une crise politique populaire »
À côté de cet événement social, et peut-être avant lui l’autre conséquence de la politique douanière de Trump, c’est le déséquilibre qu’il introduit à l’intérieur de la sphère financière globale c’est-à-dire du choc qui lui inflige et qui peut produire par effet domino une contagion de paniques boursières. Et d’effondrement en chaîne de sociétés liées les unes aux autres, soit par des prêts interentreprises, soit par des prêts bancaires qu’elles ne peuvent plus honorer. Dans ces conditions, tout est réuni pour que la politique de Trump produise à la fois une crise du capitalisme et une crise politique populaire.

 

L’intéressé, Donald Trump lui-même a d’ores et déjà admis que sa politique aurait un effet récessif aux États-Unis d’Amérique. Mais évidemment, et par contagion, dans toutes les nations productives du monde qui verront leur commerce mutuel passer au ralenti d’une manière considérable.

 

À mes yeux, il n’y a aucune chance pour que les États-Unis dans un tel épisode et en 4 ans, de la durée d’un mandat présidentiel arrive à reconstituer une base productive industrielle au niveau auquel Trump voudrait la voir parvenir pour effacer le solde abyssal du déséquilibre du commerce extérieur nord-américain. Encore faut-il bien comprendre que ce déséquilibre a été le mode d’organisation de l’économie mondiale depuis 1971. C’est parce que les États-Unis achetaient à crédit partout qu’une animation du commerce et de la production avait lieu sans qu’on ne demande jamais aux États-Unis la contrepartie des dollars qu’ils émettaient pour combler leur déficit.

 

Un tel système ne durera pas et poussera sans aucun doute les nations qui ont été piégées par l’usage du dollar à devoir s’en passer et à se passer des relations avec les États-Unis d’Amérique. Mais rien de tout cela ne peut avoir lieu sans que tout commence par la récession. Or, d’ores et déjà, plusieurs économies, et non des moindres dans le monde, comme celle de l’Allemagne sont en récession. La France de son côté ne prévoit pas d’augmentation de sa croissance de plus de 0,7%, c’est à dire quasiment la stagnation.

 

Dès lors :

  •  les recettes fiscales seront en baisse.
  • Les dépenses sociales liées au chômage et à la mauvaise santé seront en hausse.
  • Et la mécanique qui a déjà ruiné le pays s’amplifiera puisqu’on refuse de mettre à contribution les grandes fortunes.

Tout cela ne peut que conduire au chaos comme celui qui se prépare avec par exemple le gel de 9 milliards des crédits votés dans le budget de l’État.

 

 

- Des chocs majeurs vers un choc guerrier
On ne sait combien de temps Donald Trump pourra continuer sur sa lancée sans rencontrer de résistance. La politique dont il a fixé les grandes orientations, à savoir :

  • la paix en Europe aux conditions de la Russie et sans la participation des Européens pour obtenir des garanties mutuelles avec les Russes se conclura donc dans des conditions instables et menaçantes pour le futur.
  • La paix au Moyen-Orient semble prendre chaque jour prendre un visage de bouleversement de la carte géopolitique que ce soit aux frontières du Liban, de la Syrie et sans doute ensuite plus loin comme avec l’Iran.

 

Mais fondamentalement, la préparation de la guerre[0] dans la mer de Chine n’aura pas cessé un seul jour depuis des mois et des mois. Les incidents sont quasi quotidiens. L’installation sur la pointe avancée des Philippines d’ogives nucléaires nord-américaine capable d’atteindre le continent et en particulier le territoire de la Chine[1] continentale, est une provocation. Elle fait penser à celle qui fut organisée contre la Russie soviétique quand les Américains installèrent en Turquie leurs missiles, a quoi les Russes répondirent par l’installation des leurs missiles à 150 km eux aussi de la frontière des États-Unis d’Amérique, à Cuba.

 

  • Il est absolument exclu d’imaginer que les Chinois, d’une quelconque manière, se laissent intimider par la puissance déclinante des États-Unis d’Amérique.
  • Il est également exclu de penser que les États européens, contrairement à ce que disent leurs discours, soient capables d’organiser une « défense européenne » souveraine.

Rien n’en prend le chemin. C’est par dizaines et dizaines que des avions F 35 sont commandés aux États-Unis d’Amérique par tous les pays d’Europe. Tous ces avions interviennent dans le cadre de l’Inter opérationnalité avec le matériel américain. C’est-à-dire sous le contrôle direct de la présidence des États-Unis d’Amérique qui peut décider quel avion décolle et quel avion ne décolle pas, quelle cible peut être visée et qu’elle ne peut pas l’être.

 

Et cela dans le même temps où la pression pour confisquer le Groenland au profit des États-Unis d’Amérique contre le Danemark n’a pas cessé un seul jour et semble se diriger, comme pour les autres objectifs fixés par Trump par une mise en œuvre matérielle concrète, à horizon très proche. Tout cela inflige donc des chocs majeurs :

  • un choc récessif et inflationniste dans tous les pays ;
  • un choc financier sur l’ensemble de la sphère numérique financière globale ;
  • un choc social s’ajoutant comme conséquences des dévastations que les deux premiers vont produire ;
  • et enfin un choc guerrier[2].

 

 

- La « révolution citoyenne » peut surgir par cette porte inattendue ouverte par l’absurdité de la politique des USA.
Ce qui compte n’est pas l’addition des crises, mais leur superposition. Et cette superposition, intervient elle-même dans un contexte d’aggravation des conséquences de la crise climatique globale. Il est donc prévisible, a moins d’un changement d’orientation majeur que cela conduise d’une façon générale à une crise de la civilisation humaine comparable à celles qui ont été le résultat des 2 premières guerres mondiales. Et par conséquent, toutes les sociétés seront mises au défi de savoir où elles veulent aller et quels moyens elles se donnent de le faire.

 

Il faudra s’aligner sans rechigner et sans discuter sur les désidératas des Nord-américains et payer le tribut qu’ils ont fixé à tous leurs alliés.

  • C’est-à-dire 5% de leur PIB consacré à des dépenses militaires pour acheter du matériel américain.
  • Ou bien s’inscrire dans une logique alternative c’est-à-dire de non-alignement aux côtés de tous ceux qui refusent de céder, qui refusent d’entrer dans une logique de confrontations violentes et guerrières avec l’une ou l’autre des puissances.

 

🔴 C’est à la fois un moment très dangereux et un moment plein d’opportunités.

Mais un moment dans lesquels les faux pas, les à-peu-près, et les faux-semblants ne peuvent produire que des désastres. Plus que jamais les Insoumis doivent se présenter comme l’alternative à la marche, à la ruine du monde cela dans notre pays avec le peuple qui le fait vivre.

  • Sans concession.
  • Sans arrangement.
  • Sans dilution de la clarté et de la cohérence des objectifs de son programme si l’on veut d’un « avenir en commun ».

La « révolution citoyenne » peut surgir par cette porte inattendue ouverte par l’absurdité de la politique des USA.

 

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

- Alors quelle riposte efficace contre Trump ?

 Beaucoup d’argent est en train de s’envoler en fumée, comme c’est toujours le cas lorsqu’il y a une crise financière du capitalisme. Je complète mon analyse parue ci-dessus puisque les événements confirment mon angle d’analyse.

 

Pour accéder au texte d'analyse complet sur la riposte à Trump cliquez sur l'image de Trump ci-dessous. 👇

 

Beaucoup d’argent est en train de s’envoler en fumée, comme c’est toujours le cas lorsqu’il y a une crise financière du capitalisme. Je complète mon analyse parue sur le site « l’Insoumission » puisque les événements confirment mon angle d’analyse.

 

La résistance de l'Union européenne à Trump se dégonfle à vue d'œil. Après la course aux négociations séparées, voici le renoncement collectif à la taxation des GAFAM. L'UE, c'est juste une publicité mensongère. Trump peut dormir tranquille, ses larbins continuent le service.

 

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11 mars 2025 2 11 /03 /mars /2025 13:53
Visite de Macron à l’usine de poudre pour munitions Eurenco, à Bergerac (Dordogne), le 11 avril 2024

Visite de Macron à l’usine de poudre pour munitions Eurenco, à Bergerac (Dordogne), le 11 avril 2024

Le président du MEDEF Patrick Martin prend l’exemple du Danemark : « Le Danemark a décidé de reporter à 70 ans l’âge de départ à la retraite pour que l’économie finance l’effort de guerre[0] »

La CPME propose de passer à la semaine de 36 heures pour financer l’effort de défense[0bis]

 

 

Pour financer le projet de réarmement européen, le pouvoir[1][1bis] et le camp néolibéral[0] convoquent l’économie de guerre. Mais derrière cette appellation, ils pensent à tout autre chose qu’à une mobilisation des moyens économiques pour la sécurité du pays : imposer par la ruse leur agenda d’austérité sociale.

 

 

Sources : Martine Orange | mis à jour le 14/03/2025

- L’expression est désormais dans tous les discours. Elle sature même l’espace public. Du matin au soir, responsables politiques, économistes, observateurs géopolitiques convoquent « l’économie de guerre » pour souligner la gravité du moment.

L’appellation est si claire qu’elle ne paraît appeler ni précision ni contestation. L’humiliation publique du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, par Donald Trump et son vice-président, J. D. Vance[2], les doutes qui planent sur la solidité de l’alliance transatlantique alimentent un climat de peur et d’angoisse partout en Europe. Chaque État membre a compris l’urgence de se réarmer et d’affirmer la sécurité et l’indépendance du continent. Pourtant, dans aucun pays, en dehors de la France, on ne parle d’économie de guerre. Les autres États préfèrent évoquer des plans de réarmement, de renforcement de leurs capacités militaires, de sécurité.

 

🔴 Avec raison, selon un connaisseur du monde de la défense, irrité par le détournement des concepts, la « grandiloquence inutile » des débats en France : « Mais de quoi parle-t-on ? Nous ne sommes pas en guerre. Il ne s’agit pas de consacrer l’essentiel de nos ressources à la guerre comme en 1914 mais d’augmenter les dépenses militaires pour les porter à 3-3,5 % du PIB. Pendant toute la guerre froide jusqu’en 1994, la France a consacré 5 % de son PIB à sa défense. On ne parlait pas alors d’économie de guerre. »

 

 

- Une économie sous le contrôle de l’État
De nombreux travaux ont été menés par des historiens et des économistes sur les économies de guerre, un sujet malheureusement très fréquent dans l’histoire. Même s’il y a eu de nombreuses évolutions dans le temps, tous relèvent des caractéristiques précises dans les économies de guerre modernes.

 

🔴 Cela peut paraître une évidence, mais il faut quand même l’énoncer : une économie de guerre s’applique à un pays en guerre, comme en Ukraine actuellement. Le conflit entraîne des pénuries, des ruptures dans les approvisionnements (énergie, produits alimentaires, matières premières) qui amènent le pouvoir à mobiliser toutes ses ressources pour assurer sa défense et sa sécurité.

 

 

- L’économie de guerre, c’est la subordination de l’appareil productif et des importations à l’effort militaire.
Éric Dor, professeur d’économie à l’Ieseg School rappelle :

  • « La première grande mobilisation moderne, c’est la levée en masse au moment de la Révolution. Mais l’économie de guerre au sens actuel intervient avec l’industrialisation qui amène des guerres totales », explique Cédric Mas, historien militaire[3].
  • La guerre de 1914 est l’exemple le plus souvent cité : l’ensemble des moyens humains, économiques et financiers ont été alors mobilisés pour assurer la défense du pays. Alors qu’il n’existait pas d’impôt sur le revenu en France, l’épargne française fut requise pour payer l’effort de guerre, sous la direction de l’État.
  • Car à circonstances exceptionnelles, moyens et mesures exceptionnels. « La défense ne peut plus être faite en laissant le libre jeu au marché, à la concurrence », rappelle Cédric Mas. Les besoins militaires, les ruptures et les pénuries dans les approvisionnements amènent le pouvoir à prendre des mesures coercitives pour répondre aux demandes des armées et assurer la défense du pays et sa survie.
  • « Dans une économie en guerre, la production et la consommation se retrouvent organisées par l’État », résume Éric Monnet, directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’économie de Paris[4].
  • « L’économie de guerre, c’est la subordination de l’appareil productif et des importations à l’effort militaire », complète Éric Dor, professeur d’économie à l’Ieseg School. En un mot, tout est décidé et orienté par l’État. L’économie devient totalement administrée, sous la conduite d’entités centralisées.

 

🔴 Cette prise en main par l’État des moyens économiques se traduit souvent par des dispositions complémentaires drastiques comme la fin de la liberté de circulation des capitaux, le rationnement de certains produits, un contrôle des prix, voire une fixation autoritaire des prix. Ces mesures sont souvent accompagnées de taxations exceptionnelles contre les « profiteurs de guerre ».

 

🔴 La seule énumération de ces mesures ne laisse aucun doute sur le sujet : ce n’est pas à ce cadre réglementaire que se réfèrent les responsables politiques et certains économistes lorsqu’ils convoquent actuellement l’économie de guerre dans leurs propos. La plus petite disposition qui marquerait les prémices d’un retour à une économie administrée leur ferait pousser des cris d’orfraie.

 

 

- Dans les pas du rapport Draghi
Le plan de réarmement européen n’imagine d’ailleurs pas cela.

Il s’inscrit, sans le dire explicitement, dans la continuité du rapport Draghi[5]. Présenté à l’automne, celui-ci pointait la nécessité d’une reprise en main rapide des États membres, d’une relance des investissements productifs et dans la recherche, sous peine de disqualification européenne face à la Chine et aux États-Unis. Nombre de responsables européens avaient applaudi, déclarant que le rapport Draghi devait devenir la « feuille de route » de l’Union européenne (UE). Avant d’ajouter : « Mais il y a le veto allemand. »

Friedrich Merz président fédéral de la CDU, futur chancelier

 

🔴 Le revirement stratégique du futur chancelier allemand, Friedrich Merz, appelant son pays et l’Union à devenir indépendants des États-Unis et à assumer la défense du continent[6] a provoqué un électrochoc. Brusquement, nombre de verrous qui pesaient sur la zone euro ont sauté :

  • Les dépenses d’investissement militaires, comme le demandait la France depuis deux décennies, pourraient ne plus être comptabilisées dans les règles du traité de Maastricht.
  • L’utilisation de fonds européens pourrait être rendue possible.

 

🔴 Surtout, l’Allemagne se dit prête à abandonner sa politique économique restrictive et à lancer un vaste plan de relance d’investissements dans la défense et les infrastructures stratégiques. Un changement attendu depuis quinze ans, mais qui reste conditionné à l’adoption d’une réforme constitutionnelle brisant les règles d’airain sur le déficit budgétaire.

 

🔴 Saisissant ce moment unique, la Commission européenne pousse les feux. Même si les chiffres annoncés sont loin des efforts préconisés par le rapport Draghi, ils s’inscrivent dans cet esprit. Ils entérinent un effort massif d’investissement pour la défense et les infrastructures stratégiques. Le rapport prévoit aussi un recours massif à l’épargne privée européenne, censée poser les fondements d’une union de l’épargne et des capitaux. Un succédané de l’Union bancaire que Mario Draghi et les responsables européens appellent de leur vœu.

 

- Les leçons du plan Biden
« Tel qu’il est présenté à ce stade, il pourrait s’apparenter à un vaste plan de relance industriel européen à partir de la défense », analyse Éric Monnet. Alors que les économies européennes sont en stagnation depuis une décennie, que le continent est menacé de déclassement industriel, l’idée de saisir l’urgence du moment et d’utiliser les dépenses militaires considérées comme un puissant levier de recherche, d’innovation et de soutien industriel, pour assurer à la fois la sécurité du continent et remettre l’économie européenne sur les rails, fait sens.

 

🔴 Est-ce un des objectifs poursuivis par l’UE ?

Beaucoup de flou, d’incertitudes, d’ambiguïtés demeurent. Au point que certains redoutent que, passé les déclarations martiales, celles-ci n’aboutissent qu’« à des paroles verbales », et qu’une fois de plus l’Europe ne soit pas au rendez-vous. Car au-delà des annonces, un cadre précis doit être dressé. En matière de défense, c’est la commande publique qui donne normalement l’impulsion.

  • Mais qui décidera, l’UE, les États ou les industriels ?
  • L’Union européenne est-elle prête à mettre entre parenthèses son principe de « libre concurrence » pour donner une préférence européenne, voire nationale dans certains cas ?
  • En un mot, y aura-t-il une organisation, une planification pour mener ce projet de réarmement européen ?

 

Les réponses à ces questions sont essentielles pour la suite.

Car les leçons du vaste plan de réindustrialisation lancé par Joe Biden au travers de plusieurs programmes (Inflation reduction Act, Chips Act, Renewable energy and efficency Act) doivent être tirées[7]. Malgré les centaines de milliards de dollars apportés par le Trésor américain, les retombées ont été jugées insuffisantes par les Américains. L’échec relatif de ce plan a participé à la réélection de Donald Trump.

 

🔴 Pour l’économiste James Galbraith, la déception du plan Biden découle d’une faute originelle : le refus d’intervention étatique. À la différence du New Deal lancé par Roosevelt, Joe Biden a refusé d’engager le pouvoir étatique et les ressources publiques pour définir, arrêter, contrôler les productions et les techniques nécessaires, préférant s’en remettre aux entreprises privées pour faire ces arbitrages. Or celles-ci décident des productions, des technologies à mettre en œuvre en fonction de leurs intérêts, du profit et du pouvoir qu’elles peuvent en escompter, pas en fonction de l’intérêt général.

 

🔴 Le plan européen risque d’être confronté aux mêmes ambiguïtés, faute d’éclaircissements.

À cela s’ajoute une autre inconnue, de taille :

  • l’appareil industriel européen est-il en capacité de répondre aux besoins de défense européens ? 
  • Face à l’urgence invoquée, les milliards que l’UE entend demander à l’épargne privée européenne ne vont-ils pas se transformer en achats massifs d’équipements américains ou autres, avec de faibles retombées pour le continent ?

 

 

- L’agenda inchangé du néolibéralisme

Alors que l’Europe pourrait s’engager dans une transformation existentielle, on attendrait des échanges sérieux, des éclaircissements approfondis. Des débats ont commencé dans d’autres pays sur les buts et les modalités de ce projet. En France, rien de tel.

 

La nécessité d’augmenter les dépenses militaires que les gouvernements successifs ont négligées pendant plus de vingt ans ne fait pas débat. La question de savoir comment mobiliser de nouvelles ressources dans un contexte de délabrement budgétaire et d’endettement massif après huit années de macronisme mérite, elle, d’être analysée, discutée, arbitrée. Et ne peut se satisfaire de réponses simplistes.

 

🔴 Mais pour le pouvoir, tout se résume pour l’instant à un seul slogan : l’économie de guerre[1bis]. La peur et l’urgence étant censées éteindre toutes les réflexions.

Par ruse, ce qui est présenté comme un impératif de sécurité se transforme en une guerre sociale.

  • « Il est difficile de parler d’austérité, de réforme. Tout cela ne passe plus auprès de la population. Mais le logiciel néolibéral reste inchangé. Comme au moment du covid, ils mobilisent le champ lexical militaire pour faire passer des mesures qui ne passeraient pas autrement », relève Cédric Mas[3].
  • Au nom de la défense de la nation face à l’impérialisme russe, le camp néolibéral est reparti sans attendre en campagne. « Augmenter le temps de travail, restreindre l’accès à l’assurance-chômage, partir en retraite plus tard, simplifier radicalement la vie des entreprises, libérer l’innovation sont désormais des impératifs sécuritaires », s’est empressé d’écrire l’économiste Nicolas Bouzou[8], régulièrement rémunéré par les entreprises du CAC 40 pour publier des études « positives ».

 

🔴 Depuis, c’est le concours Lépine des propositions de réformes, plus brutales et régressives les unes que les autres.

  • Tout y passe : l’âge et le financement de la retraite[0][0bis][10], la énième réforme de l’assurance-chômage, le temps de travail, les services publics, l’environnement...
  • Le tout sur fond de déréglementation absolue, de suppression des normes, des
    règles, des lois qui brident l’énergie, qui entravent la liberté du capital.

C’est-à-dire l’inverse d’une économie de guerre.

 

▶️▶️  Synthèse : Par ruse, ce qui est présenté comme un impératif de sécurité face à la montée des tensions géopolitiques avec la Russie et aux incertitudes américaines se transforme en une guerre sociale. Ce qui pourrait devenir un plan de relance militaire et industriel européen se décline à nouveau sous forme d’austérité et de régression, pour le seul profit du capital.

 

 

- L’indispensable adhésion
Sans aucune prise de distance, Emmanuel Macron a repris cet agenda, le même qu’il décline depuis huit ans. Tout en appelant à la mobilisation et à l’unité, il a tenu à souligner d’emblée que les augmentations de dépenses militaires seraient faites « sans impôt », mais avec des « réformes », appelant tous les corps sociaux à lui donner des idées[9].

 

Cette obstination du chef de l’État à défendre « quoi qu’il en coûte » tous les préceptes néolibéraux, qui ont pourtant démontré leurs failles, voire leur faillite, depuis plus d’une décennie ne peut que surprendre. Surtout pour un responsable qui ne cesse de prôner le changement, la mobilité intellectuelle face aux événements du monde.

 

🔴 Comment peut-il croire que ces régressions sociales qu’il avance depuis huit ans et qui suscitent un rejet grandissant pourront brusquement être acceptées sous le motif de la sécurité ?

  • Comment penser faire l’unité quand il exonère par avance, au mépris des fondements de la République, les puissances d’argent de toute contribution à la sécurité et à la défense du pays ?
  • Plus prosaïquement, comment espérer mobiliser l’argent des Français quand dans le même temps le gouvernement nourrit une insécurité sociale à tous les niveaux, qui ne peut qu’alimenter la défiance ?

 

▶️▶️  Á retenir : « Dans toutes les économies de guerre, il y a un élément indispensable pour soutenir la mobilisation des ressources et la cohésion d’un pays : c’est l’adhésion de la population. Sinon, cela se transforme en révolte ou en rejet. C’est ce qui s’est passé en 1918 en Russie », rappelle Éric Monnet. En plantant d’emblée un cadre déséquilibré, renforçant des inégalités déjà galopantes, Emmanuel Macron risque de ne jamais trouver cette adhésion.

 

 

🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴🔴

 

 

-  Jean-Luc Mélenchon revient sur la notion d’économie de guerre et sur les conséquences politiques et économiques des conflits armés à l’échelle mondiale, le 8 mars 2024.

 

-  Jean-Luc Mélenchon est intervenu à l'occasion d'une conférence sur le moment politique, le 6 mars 2025.

Pour financer l'économie de guerre, les plus riches ne seront pas mis à contribution par l'impôt.
Mais pour ceux qui ont des actions dans l'industrie de l'armement, c'est la fête !
« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ! »

 

 

Notes :

[0Le président du MEDEF Patrick Martin prend l’exemple du Danemark : « Le Danemark a décidé de reporter à 70 ans l’âge de départ à la retraite pour que l’économie finance l’effort de guerre »

[0bisLa CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) propose de passer à la semaine de 36 heures pour financer l’effort de défense

[1Allocution d’Emmanuel Macron le 5 Mars 2025
" Face à la “menace russe”, le Président de la République a promis des " investissements supplémentaires" pour le budget de la défense. Macronisme oblige, le chef de l’Etat a précisé qu’il n’y aurait aucune augmentation d’impôts. Je le cite " Ce seront de nouveaux investissements qui exigent de mobiliser des financements privés, mais aussi des financements publics (...) Pour cela, il faudra des réformes, des choix, du courage "

[1bisEmmanuel Macron défendait déjà, à Bergerac en 2024, une économie de guerre qui « produit de la richesse »

[2] L'échange, sous l'œil des caméras, a pris la tournure d'une humiliation publique

[3Cédric Mas : Historien militaire et surtout citoyen

[4Éric Monnet est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’Économie de Paris. Son travail de recherche porte sur l’histoire des politiques monétaires, du système monétaire international et des systèmes financiers en France et en Europe au XXe siècle.

[5Mario Draghi remet son rapport sur la compétitivité européenne à Ursula von der Leyen

[6Friedrich Merz : une Europe indépendante en matière de défense

[7Etats-Unis : les hoquets de la relance industrielle de Biden

[8] La clé de l’autonomie militaire de l’Europe ? Un programme de puissance économique 

[9] Dépenses militaires : Macron promet des «investissements supplémentaires» sans augmenter les impôts

[10Le président du COR suggère un report de l’âge de la retraite au-delà de 64 ans, invoquant la nécessité d’un effort de défense accru

 

Pour en savoir plus

- Économie de guerre : de quoi parle-t-on ?

- Ukraine/Russie : Macron prépare la France à l’économie de guerre et aux sacrifices sociaux

- Guerre en Ukraine : l’Europe de la défense contre le non-alignement ?

Face aux défis que soulèvent la menace russe et l’agressivité commerciale américaine, le ministre délégué à l’Europe, Benjamin Haddad (Renaissance), assume de dire aux Français qu’il faudra travailler plus. Assurance chômage, taux d’emploi, retraites par capitalisation… Il faut, selon lui, accélérer les réformes.

 

De l’économie de guerre à la guerre sociale !
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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 20:33
Augmentations de salaire : connaitre ses droits et s’organiser avec un syndicat

Des augmentions de salaire en Brut, c’est plus de Net pour tout le mois et plus de Brut pour toute la vie ! 

 

 

Alors que les salaires demeurent toujours la préoccupation première de la population, comment comprendre sa fiche de paie et les droits associés, et l'utilité de s'organiser avec un syndicat pour revendiquer et gagner des augmentations !

 

 

Sources : Thomas Vacheron Secrétaire confédéral de la CGT 

- Tout travail mérite salaire  ?
Sous les régimes d’esclavagisme, de servitude ou de travail forcé, les tâches étaient rétribuées par de la nourriture (couramment de la sous-alimentation) ou un logement de subsistance. Il a fallu des siècles de drames sociaux et de luttes pour que les travailleur·ses ne soient plus la propriété d’un maître. Cela s’est concrétisé par le fait de vendre leur force de travail à qui voulait l’acheter. Tâcherons, journaliers, manœuvres, manouvriers, ouvriers… le temps a été long pour que, enfin, on soit mal payé pour travailler.

 

 

🔴 C’est le travail qui crée la richesse
Même le site du ministère « economie.gouv.fr[0] » reconnaît que seul le travail crée la richesse, en indiquant que « la richesse produite lors du processus de production, la valeur ajoutée, traduit le supplément de valeur donné par l'entreprise par son activité (le travail) aux biens et aux services […]. Elle se répartit ensuite entre revenus du travail, revenus du capital […] ». Il n’y a donc pas de création de richesse sans travail.

 

🔴 Pas de travail sans travailleur·ses
C’est par celles et ceux qui réalisent le travail qu’est donc créée cette valeur ajoutée. Elle est partagée entre d’un côté ceux qui n’ont que leur force de travail manuelle et intellectuelle pour vivre, et de l’autre ceux qui sont propriétaires des moyens de production, détenant les capitaux de l’entreprise. Or, même l’argent réinvesti par les propriétaires d’entreprises provient en fait de la richesse créée par les travailleur·ses.

 

🔴 La richesse est produite par les salarié·es
Dans notre action syndicale comme dans le débat public, il nous faut toujours rappeler que ce sont les travailleur·ses qui créent la richesse. Pour déconstruire la propagande patronale et pour que les salarié·es prennent conscience de leur place et de leur force dans le processus de production et de l’entreprise, il est nécessaire de préciser qu’un patron sans salarié·es ça n’existe pas, mais que des salarié·es sans patron peuvent produire, comme dans les SCOP par exemple. Dans la réalité, la quasi-totalité des salarié·es travaillant dans le privé sont toujours moins payés que ce qu’ils et elles produisent.

 

 

- Tout salaire mérite travail » disait Gattaz, ancien « patron des patrons ». Cela insinue que l’actionnaire ne mérite rien ?
La plus-value se fait sur le salaire, elle est la variable entre ce qui va au travail ou au capital. Cette répartition de la richesse produite par le travail se fait entre les profits pour quelques-uns et les salaires pour tous les autres. Partout dans le monde, même si elle est éclatée, la force sociale qui se développe le plus et qui devient majoritaire c’est le salariat (près de 90% des 30 millions d’actifs de ce pays sont des salarié·es).

 

 

▶️ Les salaires sont la bataille centrale, puisque les augmenter revient à partager les profits en faveur des travailleur·ses.

 

🔴 Le niveau de salaire détermine le partage entre le capital et le travail
En rémunérant une heure de travail en dessous de la valeur de ce qu’elle permet de produire, elle rapporte du profit. Les dirigeants d’entreprise s’approprient ainsi une partie du travail : la plus-value[1], que Marx appelle « surtravail ». « Une demi-journée de travail » permet au salarié de « reproduire sa force de travail » (le salaire), tout le reste de la journée il travaille gratuitement pour « l’employeur ».

 

🔴 La part du travail dans « la valeur ajoutée » a diminué au profit du capital
Plus ils nous parlent de partage de la valeur, plus il leur profite. Ce n'est pas le travail qui coûte cher mais le capital. La France est championne d’Europe des dividendes versés aux actionnaires avec 68,7 milliards[2] d’Euros distribués l’an dernier à moins de 3 % de la population du pays[3]. Les chiffres sont vertigineux : depuis 2010, la richesse des 500 plus grandes fortunes françaises a augmenté de 1000 milliards d’Euros[4] ! C’est justement autant que l’augmentation de la dette du pays qu’ils veulent nous faire payer... Cette hyper-concentration des richesses captées sur notre travail est dramatique : évitement et évasion fiscale fragilisant les services publics et participant au délitement de la société, saccage environnemental, pressions des donneurs d’ordre sur leurs sous-traitants où le profit n’est réalisé que sur le moins disant social et la précarisation des salarié·es…

 

🔴 Les profits grimpent les salariés trinquent : le Smic français est seulement le 6ème d’Europe
La France, pourtant 2ème économie d’Europe, n’a que le 6ème niveau de SMIC, qui a connu la plus faible hausse dans l’UE en 10 ans ! Du fait d’un patronat radicalisé, depuis le 1Er novembre 2024, 86 branches professionnelles concernant plus de 4 millions de salarié·es ont au moins un coefficient en-dessous du SMIC. À 1801€ Brut (1426 € Net), le SMIC français est bas et ne permet pas de vivre de son travail. Et il n’y a jamais eu autant de travailleur·ses au salaire minimum… en témoigne la « smicardisation » du pays[5] dont près de 60% sont des femmes. Pour que le salaire minimum ne représente pas juste un revenu de survie, la CGT revendique une revalorisation immédiate du SMIC à 2000 € Brut mensuel.

 

🔴 Malgré un SMIC très bas, son écart avec le salaire médian n’a jamais été aussi faible
Une baisse de près de 3% en moyenne des salaires réels en 3 ans (INSEE) comparée à l’inflation, elle-même sous-évaluée[6], entraine le tassement de toutes nos fiches de paie. Cela conduit à la faiblesse historique de l’écart entre le SMIC (1426€ Net) et le salaire médian (2200€ Net). Le problème n’est pas que le SMIC soit indexé sur les prix, mais que tous les autres salaires ne le soient pas. Pour stopper le tassement des salaires et « partager la valeur », indexons les salaires sur les prix (échelle mobile des salaires[5bis]) pour ne plus perdre en niveau de vie et augmentons les salaires pour vivre dignement !

 

 

- Il n’y a pas de charges, pas d’allègements, pas de prélèvement : le salaire net c’est pour le mois, le salaire brut c’est pour la vie !
Avec un salaire versé sur le compte en banque déjà trop faible pour boucler la fin du moins, nous avons les yeux rivés sur le salaire dit « Net ». Pendant ce temps, le salaire dit « Brut » ou « salaire socialisé », c’est-à-dire avec les cotisations sociales incluses, peut être facilement attaqué : On ne se rend pas compte de son importance sauf confronté à la maladie, au chômage, aux congés parentaux ou à la retraite. Il nous faut défendre le salaire Brut, partie intégrante de notre salaire.

 

 

🔴 L’importance du salaire Brut
Le salaire est composé du Net pour le mois et du Brut pour la vie[7]. Intensification du travail, des cadences, des horaires, pressions… nous subissons dans notre vie de salarié·es les accidents de travail, l’invalidité, un salarié sur deux le licenciement… Chacune des lignes du bulletin de paie est là pour répondre à ces aléas. Mais les cotisations servent aussi aux moments de joie que sont nos congés paternité, maternité ou nos retraites ! Et pour tout cela, nous cotisons « au pot commun » en fonction de nos moyens pour en bénéficier selon nos besoins, pour « demain ». C’est cette merveilleuse victoire collective qu’est la Sécurité sociale, financée sur le travail (qui crée la richesse), donc sur le salaire, qui permet à toutes et tous de bénéficier de la solidarité et d’échapper à la pauvreté. Ce salaire socialisé c’est aussi de l’entraide intergénérationnelle qui participe à faire société.

 

🔴  Le Net, le Brut et les truands…
Les mêmes qui parlent de « Plan de Sauvegarde de l’Emploi » quand tous les salarié·es d’une entreprise sont licenciés, disent qu’il faut rapprocher le Brut du Net, « alléger » ou exonérer les cotisations, pour en fait baisser nos salaires puis nos pensions… toujours aux bénéfices du patronat quitte à nous fragiliser face aux malheurs et réduire nos bonheurs… Faire reculer le Brut, c’est pas Net[8] ! C’est le profit à tout prix pour le capital contre le travail.

 

🔴 Changer les mots pour enlever nos droits
Les offensives sur nos salaires socialisés commencent en distinguant artificiellement un « Brut salarial » et « Brut patronal » ou cotisations dites salariales et patronales. Changer les mots pour gommer ce qui est à nous : notre salaire issu de notre travail ! Pour diminuer le salaire, patronat et gouvernement attaquent ce qui se voit le moins au quotidien en « allégeant les charges » disent-ils, donc en diminuant nos salaires en les exonérant de cotisations sociales. Ils ont même inventé les injustes CSG et CRDS pour passer de la cotisation vers l’impôt et faire payer aux salarié·es les cadeaux qu’ils font aux directions d’entreprises.

 

🔴 Exonérer les cotisations sociales pour compresser les salaires : sortir du cercle vicieux
Plus les salaires sont faibles et proches du SMIC, plus les aides publiques aux entreprises privées sont importantes. Le tassement de tous les salaires n’est donc pas dû au salaire minimum dont le montant est faible mais notamment parce que, depuis 1993 sous le gouvernement Balladur, il y a eu un empilement de dispositifs d’exonérations de cotisations sociales concentrés entre le SMIC et le salaire médian, ce qui a écrasé leur écart donc compressé les salaires. La CGT exige la sortie du cercle vicieux des exonérations de cotisations[9], qui incitent aux bas salaires, à la sous-traitance en cascade, au low-cost et participent à la désindustrialisation. Ces exonérations représentent chaque année 80 milliards d’Euros de perte de recette pour notre sécurité sociale, non entièrement compensés par l’Etat, qui sont finalement payés par les plus modestes à travers l’impôt le plus injuste qu’est la TVA.

 

🔴 Les primes d’aujourd’hui sont la déprime de demain...
La généralisation des primes occasionnelles non cotisées se substitue aux salaires[10]. Nous devons aussi mener la bataille contre ces rémunérations à l’objectif, la productivité, la présence ou au mérite… Plutôt que ces « pourboires », des millions de salarié·es veulent vivre de leur travail. Ces primes accroissent l’individualisation et le contrôle des travailleur·ses, cassant les collectifs de travail, poussant à la compétition plutôt qu’à la complémentarité et la solidarité, et rendent les salarié.es responsables des aléas de l’activité économique (censés être supportés par l’employeur et justifiant, dans leur idéologie, la rémunération du capital). S’en suit une double peine : en plus de pertes de salaire en cas de maladie ou de grève, ces primes, souvent supprimées dès les premières heures d’absence, mettent une pression supplémentaire sur les salarié·es pour qu’ils ne s’arrêtent jamais… quelles qu’en soient les conséquences sur leur santé et celle de leurs collègues ou sur le recours effectif au droit de grève…

 

 

- Connaître ses droits pour les défendre et les améliorer
Le droit ne s’invente pas il s’apprend. Mais le droit le moins connu, le moins appris, le moins compris, le moins étudié, le moins enseigné et qui pourtant régit la vie de 22 millions de salarié·es du privé, c’est le droit du travail. Les médias n’en parlent jamais, seuls les syndicats font de l’éducation populaire sur le droit du travail et la sécurité sociale.

 

 

🔴 Supprimer des lignes du bulletin de paie pour mieux supprimer les droits qui y sont attachés
Depuis 1931, le document obligatoire qui récapitule les éléments de droits et de salaires, c’est cet essentiel « bout de papier », parfois dématérialisé, qu’est la fiche de paie
[11]. En haut : nom et adresse, numéro de sécurité sociale, convention collective, puis poste occupé, qualification, ancienneté et congés payés. Dans le haut du tableau central du document, il y a le salaire Brut, socialisé, c’est-à-dire avec les cotisations sociales.

 

Maintenant, pour être sûrs que les travailleur·ses ne puissent pas comprendre leur fiche de paie, dont les droits sont issus du Conseil National de la Résistance (CNR), les différents gouvernements l’ont complexifiée, puis « simplifiée » afin de la rendre encore moins lisible l’objectif étant de masquer chaque ligne de cotisation sociale sur notre bulletin de salaire aujourd’hui, pour nous enlever nos droits demain.

 

🔴 C’est nous qui travaillons, produisons, cotisons… c’est à nous de décider
Après 1945 des élections des caisses de sécurité sociale sont mises en place, notamment par la volonté d’Ambroise Croizat cégétiste et ministre communiste, pour gérer le salaire socialisé, avec ¾ des sièges pour les organisations syndicales et ¼ pour les organisations patronales afin de représenter leur proportion de l’époque dans la population, jusqu’aux ordonnances de 1967 qui les suppriment. Ces élections ont été restaurées par la gauche en 1983 (avec l’abaissement de l’âge de la retraite de 65 à 60 ans) sans être renouvelées ensuite.

 

La dépossession de notre « salaire brut » par son étatisation a été actée par le gouvernement Jupé en 1995, date à partir de laquelle le budget de la sécurité sociale est voté au parlement lors du Projet de Loi de la Sécurité Sociale (PLFSS).

🔴 Renforcer la négociation collective pour lutter contre la baisse des salaires
Les attaques pour affaiblir la négociation collective d’entreprise et de branche ont aussi conduit à baisser les salaires. La loi « travail » Valls-El Khomri[12] et pire encore les ordonnances Macron-Pénicaud[13] ont amplifié le rapport de force en faveur du patronat en diminuant le nombre de représentant·es des salarié·es avec la mise en place des CSE et les possibilités de les défendre. Ces lois ont accentué la pression en facilitant les licenciements, bien visibles avec les centaines de plans de suppressions d’emplois en cours, en réduisant à la fois les critères pour établir des difficultés économiques et les sanctions pour les entreprises… Ces déréglementations ont aussi instauré des mesures « supplétives » qui permettent de réduire les droits en dérogeant à la hiérarchie des normes[14], par exemple de diminuer les salaires en baissant la majoration des heures supplémentaires de 25 à 10 % par accord collectif ou référendum patronal, c’est-à-dire en contournant la majorité des syndicats !

 

🔴 Le salaire c’est pour la vie
Dans cette bataille idéologique mais concrète dans nos entreprises et nos services, la CGT défend partout des augmentations générales de salaires brut plutôt que des primes occasionnelles non cotisées en bas de la fiche de paie : des augmentions de salaire en Brut, c’est plus de Net pour tout le mois et plus de Brut pour toute la vie. En France, plus de 50% du PIB est lié à la consommation, augmenter les salaires c’est relancer l’économie ! Contre la privatisation de notre protection sociale, vue par certains comme un juteux marché, développons le syndicalisme pour que le rapport de force soit du côté des salarié·es.

 

 

- Améliorer nos pratiques syndicales pour augmenter les salaires
Inconnues dans la population, les pratiques syndicales dans des secteurs privés précarisés ou féminisés de petites et moyennes entreprises sont bien illustrées dans le livre de Baptiste Giraud « réapprendre à faire grève[15] », avec toutes les difficultés concrètes auxquelles sont confrontés les syndicats pour organiser le salariat tel qu’il est, comme il est. Il n’y a pas de grève sans syndicat. Là où il y en a, les syndicalistes sont pris en ciseaux entre une part croissante d’insatisfaction au travail mais, aussi, une difficulté pour les salariés à se mettre en grève pour exprimer ce mécontentement. Comme l’a fait une partie du syndicalisme nord-américain, l’enjeu est d’avoir une méthode pour transformer cette situation en revendications et actions collectives.

 

 

🔴 Les salarié·es n’imaginent pas ce que le syndicalisme fait pour elles et eux, et ce que l’on pourrait faire de mieux ensemble
C’est par la confrontation et le débat sur les situations concrètes que nous pouvons dans les entreprises porter des revendications d’augmentations générales de salaire, appuyées par le soutien des salarié·es.

  • Proposer un autre discours et une autre issue au fatalisme, imposé par les directions d’entreprises et souvent intégré par les salarié·es parfois légitimement désabusés.
  • Montrer que d'autres solutions sont possibles, d'autres partages de la valeur.

Autrement dit, faire émerger des revendications qui sont suivies et portées par le plus grand nombre de salarié·es. C’est par exemple le cas dans le département où je suis syndiqué, avec les travailleurs d’une entreprise de moins de 50 salariés G’Imprim[16] qui ont fait grève contre des primes occasionnelles non cotisées et pour des augmentations générales de salaires.

 

🔴 Pour faire du syndicalisme la volonté ne suffit pas, il faut de la méthode
Les revendications syndicales partent des besoins et du niveau de conscience des salarié·es, qui s’affinent en fonction de la réalité du secteur, de l’entreprise, de la situation sociale… Ces réalités ne sont pas statiques mais dynamiques et dialectiques, évoluant avec le rapport de force à construire ou à entretenir en permanence. La force des travailleur·ses c’est leur nombre mais elle n’a d’effet que s’ils sont organisés. La radicalité c’est le rapport de force, le nombre, donc la massification de la mobilisation. C’est pour cela que la CGT met à disposition des outils comme un Tuto salaire « s’organiser avec la CGT pour gagner des augmentations de salaires[17] ». L’objectif est d’être majoritaire dans toutes les phases de l’action syndicale, de la consultation des besoins des salarié·es, en passant par les pétitions, les débrayages voire les grèves. Dans tous les cas et à chaque étape, c’est faire le point et chercher à élargir l’action pour s’appuyer sur le plus grand nombre.

 

🔴 Organiser le salariat pour gagner
Contre la parcellisation du salariat, nos pratiques d’unité d’action syndicale sur des revendications fédératrices (par exemple dans l’entreprise sur les salaires, ou nationalement sur les retraites) vont dans le sens de tout mettre en œuvre pour tendre au ralliement majoritaire des salarié·es. Cette stratégie permanente de chercher à être hégémonique dans les élections, les actions, les débrayages et les grèves c’est la construction concrète du rapport de force. Elle est nécessaire pour limiter le risque non seulement d'une forte répression patronale et des licenciements qui l’accompagnent, mais aussi celui de l'échec d'une mobilisation minoritaire que les délégués devraient supporter pendant longtemps et découragerait les salarié·es à s’engager... Le syndicalisme majoritaire comme j’ai essayé de le pratiquer aussi dans mon entreprise[18] est une des conditions de nos victoires.

 

🔴 Cela fait 130 ans que les salarié·es se sont dotés de l’outil CGT pour s’organiser et défendre leurs intérêts
À l’échelle de l’histoire sociale nous sommes jeunes ! Pourtant aucune organisation collective dans le pays n’a autant d’ancienneté et d’importance en nombre d’adhérent·es. Pour durer notre syndicalisme s’est en permanence adapté pour être utile en fonction de l’analyse concrète des situations concrètes. Le secteur de la société où il y a le moins de démocratie c’est l’entreprise, là où les richesses sont produites. Le syndicalisme est le seul contrepouvoir à l’intérieur mais il a aussi des effets à l’extérieur comme on a pu le voir lors des législatives de 2024 contre l’extrême droite. Par la construction des revendications et de mobilisations les salarié·es prennent à chaque fois conscience des antagonismes entre le capital et le travail. Ils et elles mesurent le rapport de force nécessaire, déterminé par le nombre, organisé, pour inverser la situation en faveur des travailleur·ses. Le syndicat n’est pas un choix mais un besoin !. 

 

 

 

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- L’inflation et la lutte des classes ont été au menu des universités d’été de La France insoumise (LFI) 2022 à Valence.
Jean-Luc Mélenchon a profité de cette conférence pour partager une démonstration sur l’impact de la hausse des prix sur la mobilisation du peuple

 

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12 janvier 2025 7 12 /01 /janvier /2025 18:47
Entretien avec Michaël Löwy : Jean-Luc Mélenchon « a largement contribué à populariser la notion d’écosocialisme et a un discours élaboré sur l’écologie »

Michael Löwy (1938) est une figure intellectuelle incontournable de la gauche dans le monde. Après un pèlerinage intellectuel à travers plusieurs pays, du Brésil au Royaume-Uni en passant par Israël, c’est en France que Michael Löwy s’est installé en 1969, invité par Nicos Poulantzas. Fin philosophe révolutionnaire, il a présenté une thèse sur György Lukács en 1975 et s’est passionné tant pour le marxisme que pour le surréalisme.

Parallèlement à sa vie intellectuelle, Michael Löwy est un homme engagé politiquement. Il a milité dans la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), mouvement emblématique du trotskisme en France, et aussi, de l’autre côté de l’Atlantique, aux côtés de l’aile gauche du Partido dos Trabalhadores (PT) et du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) du Brésil. Récemment, il a commencé à collaborer avec l’Institut La Boétie, le think tank de La France Insoumise, fondé en 2020 par Jean-Luc Mélenchon.

Pensant bienveillant, Michael Löwy s’efforce de créer une synthèse intellectuelle entre le marxisme et la pensée écologiste, dans le but de construire une nouvelle théorie politique : l’écosocialisme. Cette approche cherche à combiner le pragmatisme scientifique du marxisme avec les préoccupations utopiques des écologistes. Entretien.

 

 

Sources : L'insoumission | 

- Diario Red / Insoumission[1] : Vous collaborez actuellement avec l’Institut La Boétie, (think tank à La France Insoumise) après un long parcours dans les organisations de la gauche trotskiste révolutionnaire. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous rapprocher de La France Insoumise ?

Michael Löwy : À mon avis, la gauche trotskiste révolutionnaire a intérêt à collaborer avec des partis de gauche comme La France Insoumise, dans la mesure où ils constituent les principales forces incarnant une dynamique anticapitaliste dans la société. Dans le cas de Jean-Luc Mélenchon, nous avons affaire à un leader politique qui a largement contribué à populariser la notion d’écosocialisme et qui a un discours élaboré sur l’écologie.

 

Il a fait avancer nos thèses dans la bataille des idées. Par conséquent, il n’y a pas de contradiction entre se rapprocher de partis comme La France Insoumise et rester dans la tradition de la gauche trotskiste révolutionnaire.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Que peut apporter la pensée marxiste à l’écologie ?
Michael Löwy : Le marxisme est une théorie nécessaire pour tout projet de transformation sociale, car il nous permet de comprendre scientifiquement ce qu’est le capitalisme et les raisons pour lesquelles, en raison de la logique d’accumulation du capital, il génère une exploitation sans limites de l’homme et de la nature. Pour cette raison, le marxisme est une arme pour lutter contre les « falsificateurs de l’écologie », en particulier les promoteurs du capitalisme vert, qui redoublent d’efforts pour démontrer une thèse impossible : la compatibilité de l’écologie avec le capitalisme.

 

De plus, le marxisme est un outil intellectuel pour comprendre ce que pourrait être une alternative au capitalisme. Il élabore ses contours, défendant la constitution d’une économie qui priorise une production destinée à satisfaire les besoins sociaux à travers une planification démocratique, par opposition aux marchandises destinées au marché.

 

J’insiste particulièrement sur cette notion, car elle est consubstantielle à toute perspective écologique : une société durable ne pourra pas continuer à produire n’importe quoi à des fins d’échange sur un marché, comme c’est le cas aujourd’hui. La préservation de la vie humaine sur Terre exige la production de biens en fonction de leur utilité sociale et environnementale, en opposition à l’irresponsabilité totale qui règne dans la production actuelle.

 

🔴 Par conséquent, nous devons transformer le marxisme en un « éco-marxisme » et le socialisme en un « éco-socialisme », et mettre en œuvre une politique de planification qui intègre la notion de limites écologiques.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Comment peut-on construire une planification économique démocratique ?
Michael Löwy : Il est nécessaire de rompre avec le modèle soviétique de planification. À mon avis, l’excessive verticalité du système et l’absence de démocratie ont conduit à son incapacité à répondre réellement aux besoins de la population, et, en conséquence, à sa chute. Les décisions sur la manière et les raisons de produire doivent être prises de manière participative. Comment y parvenir ?

 

Nous devons partir du principe de subsidiarité : les décisions qui peuvent être prises au niveau local ou micro-local doivent être réalisées à cette échelle. Cela favorisera l’autogestion et multipliera la prise de décisions au niveau direct. De nombreuses institutions qui opèrent uniquement au niveau local pourraient être gérées directement par leur personnel.

 

Cependant, les activités de certaines administrations et entreprises nécessitent la mobilisation d’une région ou même de tout un pays. Dans ces cas, je défends un principe de représentativité : les décisions sur ce qui doit être produit et consommé doivent être prises par le peuple, par des représentants élus et des référendums.

 

🔴 Il est important de comprendre que l’économie n’est pas un fait naturel, mais un fait politique. Les grandes décisions économiques, concernant ce qui doit être produit et consommé, doivent être prises au niveau politique. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement le marché, mais de lui donner sa place adéquate, notamment pour garantir la gratuité de certains services essentiels et, finalement, dépasser la politique de l’offre et son irresponsabilité sociale et écologique.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous vous intéressez au rôle révolutionnaire de l’utopie. Soutenez-vous les socialistes utopiques si critiqués par Marx ?
Michael Löwy : Je m’inspire du penseur Miguel Abensour, qui souligne que Marx ne critique pas les socialistes utopiques pour le contenu de leurs utopies, qu’il trouvait en réalité fascinantes, mais pour leur vision parfois erronée du politique.

 

Beaucoup de socialistes utopiques pensaient qu’il suffisait de gagner le cœur de quelques riches philanthropes pour réaliser leurs projets et les étendre à toute la société. Ce que Marx critiquait essentiellement chez Fourier ou Proudhon, c’était qu’ils ignoraient des questions politiques centrales : quelle classe sociale devra réaliser cette société utopique ? Quel sera le processus de transition vers une nouvelle société ?

 

Face à des penseurs qui, parfois, défendaient le retrait de la société pour entrer dans des phalanstères et qui, parfois, ressentaient de la nostalgie pour des formes de travail écrasées par le machinisme industriel, Marx pose la nécessité d’un processus révolutionnaire mené jusqu’au bout par une classe sociale ascendante : le prolétariat, qu’il définit comme les travailleurs ne possédant pas leurs moyens de production.

 

Cependant, cela n’empêchait pas Marx de s’intéresser sincèrement aux idées des socialistes utopiques, qui furent l’une des trois principales sources d’inspiration de sa pensée, avec l’idéalisme allemand hégélien et les économistes classiques anglais.

 

Cette vision erronée de la notion d’utopie chez Marx a conduit de nombreux marxistes à rejeter a priori toute politique de l’utopie. Pour ma part, je pense que l’idée d’utopie est nécessaire à tout projet politique révolutionnaire.

 

Le penseur marxiste utopique Ernst Bloch, que je cite fréquemment, disait que la force du marxisme réside dans la combinaison d’un « courant froid », une lecture scientifique du capitalisme, avec un « courant chaud », la vision utopique d’une société sans classes, basée sur la justice et l’égalité, où nous serions libérés de la surexploitation, du productivisme et du fétichisme de la marchandise, et par conséquent du consumérisme. Selon moi, le « courant froid » doit être un moyen pour atteindre le « courant chaud ».

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous parlez d’une transformation des forces productives en forces destructrices, en opposition au marxisme classique, en vous inspirant des thèses de Walter Benjamin. Ne risquez-vous pas de tomber dans une condamnation a priori du progrès technique, comme le font de nombreux penseurs écologistes décroissants ?
Michael Löwy : Je pense que nous devons éviter toute simplification à propos du progrès technologique et adopter une vision dialectique. La catégorie « progrès technique » ne signifie rien en soi : le progrès technique n’est pas unique, il est multiple, et peut donc être défini de diverses manières.

 

Laissons de côté les simplifications et les discours binaires : nous pouvons observer qu’il existe des avancées techniques majoritairement positives, comme celles de la médecine, et d’autres négatives, comme la voiture individuelle ou l’extraction pétrolière.

 

🔴 Pourquoi cette différence entre des réalisations qui sont considérées comme faisant partie d’un même ensemble, le progrès technique ?
Pour une raison simple : je pars du principe que le véritable problème n’est pas la technique, mais le capitalisme. Le capitalisme crée une technologie qui lui est propre et qui est à son service. Prenons l’exemple de l’automobile individuelle : un produit qui, à l’origine, ne répondait à aucun besoin social réel, a fait l’objet d’une véritable fétichisation comme produit de consommation ostentatoire, et a réorganisé la société au bénéfice du capitalisme contemporain.

 

Il est donc nécessaire de dépasser une illusion entretenue par le marxisme le plus orthodoxe : l’écosocialisme démontre que nous ne pouvons pas nous approprier toute la technologie et tout l’appareil de production existant pour les mettre au service des travailleurs, car une partie de ces derniers existe uniquement pour satisfaire les besoins spécifiques du capitalisme. Que changerait-il en termes de politique écologique si un puits pétrolier en haute mer était sous le contrôle des travailleurs ?

 

 

- Diario Red / Insoumission : L’écosocialisme est-il alors synonyme de décroissance ?
Michael Löwy : Ce n’est pas si simple. Soyons clairs : l’écosocialisme implique une forme de décroissance dans la mesure où il remet en question l’existence même d’une partie de notre appareil productif et de notre production. Pourquoi ? Parce que le capitalisme ne produit pas des choses pour répondre à des besoins, mais uniquement en fonction de leur capacité à être échangées sur le marché, de leur valeur d’échange.

 

🔴 Par exemple, le fait que tous nos appareils électroménagers deviennent obsolètes après quelques années ne répond pas à nos besoins en tant que consommateurs, mais à l’objectif d’augmenter la circulation des valeurs d’échange sur le marché, de stimuler les ventes et la concurrence, au détriment de toute responsabilité environnementale. La mise en œuvre d’un système écosocialiste qui dépasse le capitalisme impliquerait donc l’élimination de tout le gaspillage de ressources humaines et naturelles causé par l’irresponsabilité de l’économie capitaliste, ce qui entraînerait inévitablement une forme de décroissance.

 

Cependant, la décroissance en elle-même ne sera jamais un projet de société. En effet, il existe des formes de décroissance capitalistes, comme les mesures malthusiennes ou la destruction d’activités jugées « insuffisamment rentables », qui sont souvent nécessaires au bien-être de la société.

 

🔴 Par conséquent, il existe un danger que la question de la décroissance soit posée par les classes dominantes sans aucune critique du capitalisme, créant une société encore plus aliénée. La décroissance est également une notion complexe qui ne peut être résumée par des lieux communs ou des idées uniformes. Elle ne peut être pensée simplement comme une diminution du PIB, mais comme une manière de réorganiser la production.

 

Nous devons sérieusement nous poser ces questions : quelle partie de l’appareil productif doit être démantelée et quelle partie doit être développée ? Par exemple, je pense que les énergies fossiles et la publicité font partie des activités qui doivent décroître. En revanche, les investissements dans les transports publics doivent augmenter, car les voitures individuelles sont destinées à disparaître.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous êtes brésilien. Les discours écosocialistes et les formes de décroissance qu’ils impliquent sont-ils audibles dans un pays et un continent qui désirent à tout prix se développer et croître économiquement ?
Michael Löwy : Malgré la présence de réseaux écosocialistes actifs au sein des forces de gauche, notamment au Brésil, il faut reconnaître que la vision dominante en Amérique latine, dans toutes les forces politiques, reste développementaliste. Il est évident que l’Amérique latine doit se développer ; ce n’est pas la question. La véritable question est : quel type de développement le continent a-t-il besoin ? À mon avis, il ne faut pas y reproduire les erreurs du développement des pays du Nord.

 

🔴 Le modèle de développement suivi en Amérique latine est le suivant : produire des matières premières non transformées destinées au marché mondial, avec des conséquences désastreuses sur le plan écologique. Les tentatives de diversification industrielle en Amérique latine, comme le développement d’une industrie automobile ou aéronautique, sont également conditionnées par les exigences du marché mondial.

Ces productions sont-elles une priorité pour les Sud-Américains, dont la majorité n’a ni voiture ni accès aux avions ? Il est nécessaire de penser un autre modèle de développement, ce qui implique de produire pour la population et non pour le marché mondial.

 

Par exemple, mon pays, le Brésil, détruit la forêt amazonienne pour produire une quantité de soja et de viande qui dépasse largement la demande nationale, voire régionale : la surproduction agricole pour satisfaire le marché mondial et le secteur de la viande conduit nécessairement à l’accélération de la déforestation de l’Amazonie… Avec le temps, cela pourrait provoquer l’assèchement des fleuves qui coulent vers le sud du pays et qui alimentent la production agricole… Une véritable catastrophe !

 

Dans cet écocide, l’extrême droite est en première ligne, avec l’ex-président Bolsonaro, qui voulait éradiquer la forêt « parce qu’elle ne sert à rien » et mettre fin aux modes de vie indigènes. Le peuple brésilien ne se nourrit pas de soja, mais principalement de riz, de haricots, de farine et de poulet.

 

🔴 Par conséquent, l’agriculture doit être orientée en priorité vers le marché intérieur et viser une production biologique. Il n’y a pas d’autre solution pour stopper le désastre écologique en cours. Cela a été compris par le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), qui est aujourd’hui le principal producteur de riz biologique du pays.

 

Comme pour le progrès technique, la question du développement doit être abordée selon une approche dialectique et non comme une perspective uniforme. Il existe un développement capitaliste, destructeur, et un développement nécessaire dont l’Amérique latine a besoin : plus de services publics, d’électricité, d’approvisionnement en eau, d’assainissement, etc.

 

L’Amérique latine peut être pionnière en matière de progrès technique respectueux des équilibres naturels, contrairement aux sociétés occidentales. Dans ce combat, la gauche, les paysans, les indigènes et une partie de l’Église jouent un rôle fondamental.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Quels sont les principaux obstacles à une politique écologiste et écosocialiste en Amérique latine, et au Brésil en particulier ?
Michael Löwy : Je pense que la gauche latino-américaine a souffert d’une idéalisation du pétrole. Le contrôle de celui-ci était perçu comme un moyen d’acquérir plus de souveraineté économique par rapport aux États-Unis, mais il a fini par affaiblir les économies du continent, dévaster l’environnement et attiser les ambitions des oligarchies étrangères.

 

Cependant, je constate quelques signaux positifs. Au sein du gouvernement de Lula, la ministre de l’Environnement, Marina Silva, s’oppose à l’exploitation pétrolière dans l’estuaire de l’Amazone. Lula n’a pas encore pris de décision sur le sujet, mais il est important que cette position ait été exprimée.

 

🔴 La seconde menace est le libre-échange et la surdépendance au marché mondial, dont j’ai exposé la relation de cause à effet avec la déforestation de l’Amazonie. Il est certain que la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur[2] est une très mauvaise nouvelle pour la préservation de l’environnement en Amérique latine.

 

Notes :

[1L’Insoumission et le média espagnol Diario Red (Canal Red) s’associent pour proposer à leurs lecteurs des contenus sur les résistances et les luttes en cours en France, en Espagne et en Amérique du Sud. À retrouver sur tous les réseaux de l’Insoumission et de Diario Red.

[2UE-Mercosur : un accord mortel pour les agriculteurs et l'environnement

 

Point en savoir plus :

- JEAN-LUC MÉLENCHON : CLIMAT - Je lance l'alerte : le temps est compté !

- « L’urgence écologique doit être au point de départ de ma campagne »

 

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7 janvier 2025 2 07 /01 /janvier /2025 17:36
Le 11 juillet 2024

Le 11 juillet 2024

« Nous voulons négocier » – Le PS tue le NFP en négociant avec Bayrou, Valls, Retailleau et Darmanin[a]

 

 

La tentative de discussion avec l’Élysée a galvanisé le PS, réunifié autour de la rupture stratégique avec Jean-Luc Mélenchon. Chez les Écologistes, en revanche, les zigzags de la direction ont brouillé les lignes. Et au PCF, la crise est ouverte avec Fabien Roussel.

 

 

Sources : Mathieu Dejean et Pauline Graulle le 10 décembre 2024 | mis à jour le 15/01/2025

- Emmanuel Macron aura au moins réussi une chose : semer la zizanie à gauche.
En invitant toutes les forces politiques ayant « indiqué se placer dans une logique de compromis » à une réunion à l’Élysée mardi 10 décembre – à l’exception de La France insoumise (LFI) et du Rassemblement national (RN) –, le président de la République a mis un nouveau coup de boutoir dans la fragile alliance du Nouveau Front populaire (NFP).

 

En fin d’après-midi, les dirigeants des trois partis de gauche – Parti socialiste (PS), Parti communiste français (PCF) et Les Écologistes – sont sortis bredouilles de leur rendez-vous avec le chef de l’État. « Il faut… arrêter les réunions à l’Élysée », a même conclu la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale[0], Cyrielle Chatelain, estimant que deux options s’offraient désormais à Emmanuel Macron : nommer un premier ministre issu de la force arrivée en tête aux législatives de juin ou s’exposer à une nouvelle motion de censure.

 

Un épilogue aux airs de retour à la case départ, après une semaine de tensions à gauche sur la meilleure manière d’aborder l’après-censure, laissant les partis jusqu’ici coalisés dans le NFP éparpillés façon puzzle. Au lendemain de la chute de Michel Barnier, les socialistes ont été les premiers à accepter de se rendre à une réunion à l’Élysée pour discuter d’un accord de non-censure d’un gouvernement de gauche, entraînant derrière eux Les Écologistes et le PCF. De quoi ouvrir un gouffre au sein du NFP, LFI excluant toute logique de compromis avec le pouvoir.

 

Ces derniers jours, les passes d’armes entre les différents responsables de gauche se sont multipliées.

  • « Qu’allez-vous faire dans cette galère ? Vous êtes sur le point de vous asseoir à la table des négociations avec Gabriel Attal et Laurent Wauquiez ! », exhortait mardi le député LFI Paul Vannier[1],
  • tandis que Jean-Luc Mélenchon regrettait que le PS, le PCF et les Écologistes fassent une « coalition pour négocier avec les droites[2] ».
  • Un peu plus tôt, le communiste André Chassaigne, président du groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR) à l’Assemblée, et l’Insoumis Éric Coquerel s’invectivaient sur BFM, le premier accusant le second d’être « favorable au chaos »[3].

 

 

- Crise ouverte au PCF…
L’annonce de la réunion élyséenne de mardi, en présence du parti Les Républicains (LR), a également fracturé l’intérieur des mouvements de gauche. Le matin même, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a provoqué un tollé en semblant faire de l’abrogation de la réforme des retraites une monnaie d’échange avec le pouvoir. « Si, nous, on reste bloqués sur l’abrogation […], on n’avancera pas[4] », a déclaré l’ancien député, qui fait l’objet d’une enquête[5] du Parquet national financier (PNF).

 

« On dirait le clergé décadent négociant les évangiles », a réagi le député communiste Nicolas Sansu[6], qui s’était déjà ému la veille d’une première salve de déclarations de Fabien Roussel s’éloignant de l’abrogation[7]. En catastrophe, le groupe GDR a annulé sa conférence de presse hebdomadaire à la suite des remous provoqués par cette déclaration – et ce n’est pas la seule[8] qui pose problème en interne.

Huit député·es du groupe GDR et une douzaine de sénateurs et sénatrices communistes se sont retrouvé·es dans la foulée au Sénat et en visioconférence avec le secrétaire national du PCF pour faire le point dans une ambiance tendue. Ni le député Stéphane Peu ni le sénateur Pascal Savoldelli n’ont défendu Fabien Roussel. « Unanimement, nous avons dit qu’il fallait arrêter de remettre en cause l’idée de l’abrogation de la réforme des retraites. On veut préserver l’unité du NFP quoi qu’il arrive », rapporte Nicolas Sansu. « Fabien s’est fait recadrer mais évidemment, il en fera bien ce qu’il veut », raconte un autre participant lassé de la godille politique de son chef de file.

 

De quoi creuser encore le fossé entre le secrétaire national et le groupe à l’Assemblée, composé quasiment pour moitié d’ultramarins rétifs à toute concession aux macronistes. Dans l’autre moitié, communiste « pur jus », là aussi, ça grince : « Fabien Roussel a parlé d’un accord de non-censure d’un gouvernement qui va jusqu’à LR, mais on n’en a jamais parlé dans le groupe », rapporte la députée PCF Elsa Faucillon, qui ne « voi[t] pas comment le groupe communiste à l’Assemblée survivrait » si la Place du Colonel-Fabien actait un accord dans le dos des parlementaires.

 

En dehors des député·es communistes, des cadres du PCF rapportent aussi, à la veille d’une « conférence nationale » (un mini-congrès) qui aura lieu samedi, une ambiance interne explosive. « Quand on dit qu’il y a une ligne rouge, il ne faut pas la dépasser. Quelque part, Fabien la dépasse, et je ne suis pas d’accord avec ça », déplore Raphaëlle Primet, coprésidente du groupe communiste au conseil de Paris. Le courant unitaire du PCF, Alternative communiste, a quant à lui publié une lettre ouverte au secrétaire national l’appelant à « passer le relais » : « Fabien, permets-nous de te le dire avec gravité : cette voie [celle du “terrain d’entente avec Emmanuel Macron” – ndlr] est une trahison.[9] »

 

 

- … et remous chez les Écologistes
Chez Les Écologistes, c’est aussi avec des yeux ronds que bien des militant·es ont observé les variations stratégiques de Marine Tondelier. Le 1 décembre, elle publiait un appel à une candidature commune de la gauche en 2027 avec Lucie Castets[10]. Mais quelques heures avant la motion de censure, la voilà qui appelait unilatéralement à des discussions avec l’ensemble des partis ayant participé au front républicain aux législatives, provoquant la perplexité de responsables du NFP.

 

L’aile gauche du parti, en particulier, n’est pas convaincue. L’appel de l’ancienne ministre de l’écologie Cécile Duflot, directrice de l’ONG Oxfam, à une « coalition climat et sociale qui doit aller des Écologistes au bloc central », sans le RN ni LFI[11], a remis de l’huile sur le feu, certains écologistes craignant que les négociations avec Emmanuel Macron ne débouchent sur une séparation avec LFI. « Ce n’est pas à une ONG de se positionner pour souhaiter une coalition allant de LR au PCF, en excluant le RN et LFI qui, par ce fait, sont assimilés, quoi que vous en disiez. Le périmètre partidaire ne vous regarde pas », a répliqué la sénatrice écologiste Raymonde Poncet[12].
 

La liste de onze propositions prioritaires faisant office de base de discussion n’a également pas fait l’unanimité chez les Écologistes. De même que les réactions, plutôt optimistes, de Marine Tondelier et Cyrielle Chatelain à leur première rencontre avec Emmanuel Macron le 9 décembre. Marine Tondelier s’était dite « satisfaite de plusieurs choses[13] » et Cyrielle Chatelain avait répondu positivement à la proposition de « nouvelle méthode » faite par Emmanuel Macron.

 

« C’est une chose de dire à Macron qu’en cas de premier ministre NFP, on s’engage à ne pas utiliser le 49-3, et qu’on ne peut pas appliquer tout le programme ; ç’en est une autre de discuter d’une plateforme programmatique. Il y a eu un recadrage après leur première réunion », rapporte le député Hendrik Davi, qui siège dans le groupe écologiste à l’Assemblée.

 

Membre du bureau exécutif des Écologistes, Alain Coulombel se dit toutefois convaincu de la solidité des dirigeantes du parti : « On ne va pas renouveler l’expérience Emma Cosse, qui disait qu’elle n’entrerait jamais au gouvernement, pour finalement le faire. » Les tensions internes au NFP ont cependant été jugées suffisamment préoccupantes pour que deux petits partis proches des Écologistes, L’Après de Clémentine Autain et Alexis Corbière, et Génération·s publient, ce 10 décembre, des communiqués appelant à ne pas « tomber dans le piège d’Emmanuel Macron[14] ».

 


- Au PS, démelenchonisation express et unité retrouvée
Il n’y a guère que le PS que la période semble galvaniser. « Parfait accord autour de la délégation qui rencontrera le président de la République ! », triomphait le député Pierre Pribetich, proche de François Hollande, au sortir de la réunion hebdomadaire du groupe à l’Assemblée, mardi matin. À l’autre bout du spectre socialiste, le « fauriste » Laurent Baumel se félicitait lui aussi de l’unité retrouvée à la faveur de l’échappée en solitaire du PS au lendemain de la motion de censure : « On est dans une phase de désinféodation de Jean-Luc Mélenchon, et là-dessus, comme sur le fait que personne ne participera à une coalition avec la droite, tout le monde est d’accord », soulignait l’ancien frondeur.

 

Au point que, fait inédit au moins depuis le calamiteux congrès de Marseille[15] (Bouches-du-Rhône), un communiqué signé par tous les représentants des courants socialistes, y compris par les ennemis jurés du premier secrétaire, a été publié lundi pour fixer dans le marbre les « exigences [des socialistes] pour construire un nouveau chemin [...] permettant de trouver une issue à cette situation de blocage préjudiciable aux Françaises et aux Français ».

 

La semaine dernière n’a pourtant pas été un fleuve tout à fait tranquille pour le PS. Les hésitations d’Olivier Faure, sur France Info[16], où il a semblé évoquer des « concessions réciproques », dans un accord comprenant la droite de Laurent Wauquiez, ont fait tordre le nez à certains de ses proches. Il a clarifié le lendemain.
 

Quelques jours plus tard, la formule absconse de Boris Vallaud à la question d’un journaliste de LCP lui demandant si la présence de Bruno Retailleau au gouvernement pouvait constituer une ligne rouge a aussi pu laisser songeur : « Bruno Retailleau qui mène la politique de Bruno Retailleau, ce n’est pas possible pour nous[17] », a ainsi éludé le président du groupe socialiste, dans une vidéo abondamment relayée - et moquée - par certains Insoumis. « Il ne voulait surtout pas avoir l’air d’entrer dans la discussion en demandant la tête d’untel ou d’untel », déminait, mardi, son entourage, glissant que dans le fond, « bien sûr, Retailleau, c’est no way ».

 

Autrement troublantes, les nuances sémantiques entre les député·es du même groupe. Jérôme Guedj, revendiquant une « suspension » de la réforme des retraites, son collègue Arthur Delaporte revendiquant, lui, « l’abrogation » de la loi Dussopt... De là à voir se dessiner en creux les fissures qui pourraient vite réapparaître dans le parti ? « La stratégie du PS est bonne, mais mal exécutée : les gens parlent trop, ils se font les porte-parole de Macron », commente un écologiste.

 

Mardi matin, Laurent Baumel ne disait, dans le fond, pas vraiment autre chose : « En réalité, s’il y a cette impression un peu brouillonne, c’est qu’on n’est pas tous carrés sur ce que signifie concrètement nouer un “accord de non-censure”. Pour certains, comme moi, cela signifie une vraie reparlementarisation : ne pas censurer un gouvernement, quel qu’il soit, dès lors qu’il n’utilise pas le 49-3. Pour d’autres, la censure dépendra des avancées qu’on peut obtenir. Mais là-dessus, le débat devient complexe, y compris au PS, car il y a une infinité de nuances. »

 

En attentant, le parti d’Olivier Faure a décidé d’une politique de petits pas. Quelques heures avant la réunion à l’Élysée, un membre de l’équipe dirigeante du groupe à l’Assemblée se montrait combatif : « Il faut arracher tout ce qu’on peut arracher sur les retraites, la revalorisation des salaires… Les macronistes n’ont jamais été aussi faibles, Marine Le Pen est à poil. Et on a réussi à isoler les Insoumis et à fédérer autour de notre ligne les communistes et les Verts », résumait-il, se fiant un peu vite aux déclarations de dirigeants de partis pas forcément en phase avec leur propre base.

 

 

- Analyse radicalement inverse pour Jean-Luc Mélenchon.
« Je continue à avoir l’espoir qu’ils [le PS, les écologistes et les communistes - ndlr] n’aient pas la bêtise d’aller au bout de cette démarche [...]. Je parle au nom de millions de gens de toutes opinions, mais aussi de socialistes, de communistes, d’écologistes qui ne veulent pas participer à cette mascarade », a-t-il lancé lundi soir, lors d’un meeting à Redon (Ille-et-Vilaine), convaincu d’être à la fin le seul et unique rassembleur....  En tout état de cause " La négociation du PS avec le gouvernement Macron-Bayrou n'engage que lui " déclarait-il le 6 janvier 2025[18].

 

🔴  Et pour mémoire : Le 8 juin 2023, les forces de gauche ont prêté serment de continuer à lutter contre la retraite à 64 ans et pour la retraite à 60 ans.

 

« Nous faisons le serment d’agir sans relâche pour rassembler une majorité qui mettra fin à cette réforme injuste » – Le serment du 8 juin

 

Notes :

[a« Nous voulons négocier » – Le PS tue le NFP en négociant avec Bayrou, Valls, Retailleau et Darmanin

[0] Nomination d'un Premier ministre: " Il faut arrêter les réunions à l'Élysée ", déclare Cyrielle Chatelain, députée EELV

[1] " Qu’allez-vous faire dans cette galère ? Vous assoir à la table des négociations avec Attal et Wauquiez… J’appelle mes camarades socialistes, écologistes et communistes à ne pas tomber dans le piège tendu par le Président de la République. "

[2] Jean-Luc Mélenchon : " Le PS/ PCF / EELV  en coalition pour négocier avec les droites : retour vers le passé. Tristesse. "

[3Consultations à l'Élysée: échange tendu entre Éric Coquerel (LFI) et André Chassaigne (PCF) après l'annonce d'une nouvelle réunion

[4] Retraites : Réforme des retraites "Il faut trouver un terrain d'entente sinon on n'avancera pas", dit Fabien Roussel

[5Le Parquet national financier a ouvert une instruction, vendredi, concernant les soupçons d’emploi fictif du candidat PCF à la présidentielle lorsqu’il était assistant parlementaire

[6Sansu Nicolas : N'a t il pas lu le communiqué  du Pcf ? On dirait le clergé décadent négociant les évangiles... Ça suffit. Abrogation abrogation

[7] Sansu Nicolas : " J’apprends à la télé qu’on lâcherait l’abrogation de la réforme des retraites Macron contre une conférence sociale !!! Pas ça ! Les députés GDR n’ont jamais proposé ça ! "

[8] Ce n’est pas la seule déclaration de Fabien Roussel qui pose problème en interne comme en atteste la réaction du député Pouria Amirshahi

[9] 1000 communistes de carte ou de cœur adressent une lettre ouverte à Fabien Roussel

[10Lucie Castets et Marine Tondelier appellent à une candidature commune à gauche pour 2027.

[11] Cécile Duflot : « Mon option est la constitution d’une coalition climat et sociale qui doit aller des écologistes au bloc central »

[12Ce n'est pas à une ONG à se positionner pour souhaiter une coalition allant de LR au PCF, en excluant le RN et LFI qui par ce fait sont assimilés quoi que vous en dites

[13Marine Tondelier s’était dite « satisfaite de plusieurs choses »

[14L’Après : « Ne tombons pas dans les pièges de Macron » !

[15Congrès du PS : malgré l’accord, rien ne sera simple pour Olivier Faure

[16"Je suis prêt à entrer en discussions", avance Olivier Faure avant sa venue à l'Elysée

[17Gouvernement Bayrou: pour Boris Vallaud (PS), Bruno Retailleau "ne peut pas rester" pour faire une nouvelle loi immigration

[18] 06 janvier 2025 Jean-Luc Mélenchon : La négociation du PS avec le gouvernement Macron-Bayrou n'engage que lui

 

Pour en savoir plus :

- Le 11 juillet 2024 : Olivier Faure : J’ai fait le choix du rassemblement de la gauche depuis que je suis Premier secrétaire, et je n’en bougerai pas.

- 6 janvier 2025 : " Nous voulons une négociation " Olivier Faure s'exprime à la sortie des négociations pour le budget à Bercy

- 7 janvier 2025 : Le PS est " ouvert au compromis " avec le gouvernement sur la question budgétaire, affirme son Premier secrétaire Olivier Faure.

- 08 janvier 2025 Jean-Luc Mélenchon :  Aucun accord de non censure du PS et de EELV ne nous concernera jamais.

- Jean-Luc Mélenchon : La nuit des longues fourchettes 

- Jean-Luc Mélenchon : Le jour des petites cuillères... L’annonce des socialistes avait été noyée dans l’habituel flot de paroles confuses qu’est la manière socialiste elle-même

- Jean-Luc Mélenchon : L’après Bayrou est servi

- Censure : lâché par Bayrou, le PS s’enfonce dans la crise

 

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6 janvier 2025 1 06 /01 /janvier /2025 14:14
La bande (très) organisée de Jean-Luc Mélenchon

Nous nous préparons à exercer le pouvoir. La victoire est au bout de nos efforts !

 

 

Juillet 2024, dans un salon d'hôtel proche de la Bastille. Le cadre est agréable mais l'ambiance est crispée. Les représentants du Nouveau Front populaire ne parviennent pas à s'accorder sur un nom à proposer pour Matignon. La nuit s'étire, les nerfs lâchent, et le bras droit de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, tente un coup auprès des socialistes : « On se revoit demain et je vous fais une proposition avec plusieurs noms. » Le lendemain, le coordinateur de La France insoumise met quatre noms de premiers-ministrables sur la table des négociations : Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot, Clémence Guetté et lui-même[0]. Aucun n'est suffisamment consensuel pour être accepté, mais cette proposition en dit déjà beaucoup. Elle suffit à elle seule à signaler aux autres qui compte en terre Insoumise.

 

 

Sources : LA TRIBUNE DIMANCHE |

- Cing mois plus tard, c'est 4 ce même trio redoutable et soudé que Jean-Luc Mélenchon a demandé de lancer la machine de la campagne présidentielle et de plaider a nouveau pour la destitution du président.
Il est convaincu qu'Emmanuel Macron ne tiendra pas les trente mois qui lui restent et veut être prêt pour ce jour potentiel où tout basculerait.

  • La députée du Val-de-Marne Clémence Guetté planche sur une nouvelle version du programme des Insoumis, « L'avenir en commun », qui sera présentée fin janvier.
  • Manuel Bompard organise depuis le 15 décembre la collecte des 500 signatures et va lancer une campagne pour inciter les jeunes des quartiers a s'inscrire sur les listes électorales.
  • Quant a Mathilde Panot, elle motive les 71 députés du groupe LFI a l'Assemblée nationale pour que ces derniers soient prêts a faire campagne.

 

🔴 Ces trois-la partagent plusieurs points communs :

  • ils sont trentenaires ;
  • ils ont grandi politiquement ensemble au Mouvement pour la VIe République, lancé par Jean-Luc Mélenchon en 2016[1] ;
  • ils fument ;
  • ils consacrent la quasi-intégralité de leur vie au combat politique ;
  • ils se disent « en colère » et veulent « prendre le pouvoir avec une ambition révolutionnaire pour le pays ».
  • Mais, surtout, leur proximité avec Jean-Luc Mélenchon et l'ossature politique dont ils disposent leur ont permis de gravir tous les échelons de la sphère Insoumise pour accéder aux postes clés. 

🔴 A chacun d'entre eux, le tribun de la gauche a délégué une partie de son pouvoir :

  • à Manuel Bompard la tête du mouvement Insoumis et sa circonscription de Marseille ;
  • à Clémence Guetté la co-présidence de l'Institut La Boétie, qui reçoit nombre d'universitaires, de sociologues, et donne a LFI une certaine respectabilité intellectuelle dans les sphères de la gauche radicale ;
  • à Mathilde Panot la présidence du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale.

 

Tous trois vouent aussi à leur chef un culte sans faille : « C'est un dirigeant politique extraordinaire, qui peut vous parler de l'Antiquité, des australopithèques ou du congrès des Verts », loue Clémence Guetté. Manuel Bompard a plus de pudeur, mais ses yeux noirs pétillent quand il parle de « Jean-Luc, sa pensée philosophique et stratégique ». Mathilde Panot, elle, questionne : « Vous connaissez beaucoup de gens de sa génération qui parlent comme ça des questions de transidentité ? J'aime la personne, son envie de protéger, de transmettre, son humour corrosif, sa manière de ne jamais baisser les bras, c'est une forme d'exemple. »

 

 

- « Manu », le joueur d'échecs

Manuel Bompard, 38 ans, qui a dirigé deux campagnes de Jean-Luc Mélenchon, est le matheux de la bande, celui qui déroule des démonstrations pointues sur l'électorat Insoumis, « un fin et brillant stratège » pour ses partisans, un « stalinien » pour ses détracteurs, qui l'accusent de « mener les basses œuvres de Jean-Luc Mélenchon ». De l'avis de tous, un infatigable bosseur qui en chaine les plateaux télé et radio, des « matchs de catch », comme il les appelle. « On vit dans une bulle médiatique très hostile a notre égard, assure le député des Bouches-du-Rh6éne. L'idée pour nous est de faire avancer nos idées dans ce terrain miné. Je le vis comme un  jeu d'échecs. »

 

Celui que tout le monde surnomme « Manu » chez les Insoumis avait vu Jean-Luc Mélenchon pour la première fois dans une librairie parisienne après avoir lu son livre " En quête de gauche[2] ", critique du socialisme et de la campagne de Ségolene Royal, paru en 2007. C'est François Delapierre, intime de Jean-Luc Mélenchon décédé en 2015, qui avait repéré ce jeune militant malin. Depuis, il a monté tous les échelons jusqu'à devenir directeur de la campagne présidentielle de 2017, avec un budget de 12 millions d'euros a gérer.

 

 

- Clémence Guetté, l'idéologue

A 33 ans, Clémence Guetté est l'un des nouveaux visages de La France insoumise. Une intellectuelle discrète et bûcheuse. Jean-Luc Mélenchon lui avait proposé de devenir secrétaire générale du groupe parlementaire a l'Assemblée nationale. Un poste de l'ombre mais hautement stratégique au Palais-Bourbon, où elle se retrouve, à 26 ans, à manager une quinzaine de personnes. En 2019, elle devient responsable du programme, qu'elle actualise sans cesse depuis.

 

Plutôt que par le terme « intellectuelle », qu'elle juge potentiellement prétentieux, Clémence Guetté préfère se définir comme celle « chargée des batailles idéologiques » et affirme être « matérialiste », d'après la philosophie marxiste qui considère que l'histoire a pour moteur la lutte des classes. Sous une apparence affable, elle porte aussi une forme de radicalité : « L'humiliation sociale, je l'ai vécue dans ma chair, dit-elle. J'ai décidé de mettre mon énergie en politique afin de canaliser cette colère. Si un jour je ne suis plus en colère, je ne ferai plus de politique. »
Le 19 juillet, elle a franchi une nouvelle étape en se faisant élire vice-présidente de l'Assemblée nationale. « Elle a une autorité naturelle, admet l'une de ses adversaires macronistes. Elle est douée, cette fille. »

 

 

- Mathilde Panot, « cheffe de meute »

Dans son bureau de l'Assemblée nationale, où s'empilent des dossiers dans un certain désordre, Mathilde Panot gère ce qu'elle appelle le « collectif humain », le troisième groupe de l'Assemblée nationale. « Mathilde est une cheffe de meute, décrit Manuel Bompard. Une fois qu'on s'est mis d'accord, on tape sur un clou et on se met tous a taper sur le même. » Elle occupait déjà ce rôle lors de la précédente législature, après avoir vu faire Jean-Luc Mélenchon, qui lui avait passé la main en octobre 2021. Les députés Insoumis sont accusés par tous leurs opposants d'organiser la bordélisation de I'hémicycle. « L'image que nous avons est terrifiante, je l'admets, estime-t-elle. Les liens de haine sont difficiles a défaire. » A l'Assemblée nationale, Mathilde Panot a la réputation d'être sévère, elle qui politise les relations humaines jusqu'à dire bonjour ou non en fonction de l'appartenance politique.
Avec la présidente de l'institution, Yaél Braun-Pivet, le climat est exécrable.

 

 

- Transmission intellectuelle
Quand Jean-Luc Mélenchon avait lancé « faites mieux ![3] » au soir du premier tour de la présidentielle de 2022, c'est sans doute à eux trois que le message était particulièrement destiné. « Ce n'est pas un trio dans le sens ou ils ne seraient pas prêts a rouler les uns pour les autres, corrige l'un des purgés de LFI. Jean-Luc Mélenchon a un _fonctionnement en étoile. Il ne crée pas de collectif, il met des gens en concurrence. » Avec ces trois-la, le patriarche tisse une transmission intellectuelle autour de discussions philosophiques, scientifiques et bien sûr politiques. Le premier ouvrage qu'il a conseillé à Manuel Bompard, c'est " Socialisme utopique et socialisme scientifique[4] " de Friedrich Engels.

 

  • Récemment ils ont discuté du livre de Vincent Tiberj " La droitisation françaises - Mythe et réalités[5] " .
  • Il y a deux ans, pour Noél, le septuagénaire avait offert a Mathilde Panot les " Mémoires d'Hadrien[6] ", de Marguerite Yourcenar.
  • Avec Clémence Guetté, il a beaucoup discuté autour de l'ouvrage " Où va le bloc bourgeois ?[7] ", de l'économiste et chercheur Stefano Palombarini, reçu par |'Institut La Boétie.

Lorsqu'elle est allée 4a New-York début octobre pour un déplacement sur la planification écologique, Jean-Luc Mélenchon voulait tout savoir. A deux reprises, il l'a appelée : « Comment ça se passe ? »

 

🔴 Comme leur chef, Manuel Bompard, Mathilde Panot et Clémence Guetté attendent le nouveau gouvernement de Francois Bayrou au tournant.

Autant ils ont présenté des dizaines de fois des motions de censure sans aucune chance d'aboutir, autant, cette fois, ils peuvent être de ceux qui enverront valser le gouvernement Bayrou après avoir renversé celui de Michel Barnier. Ce qu'ils veulent, c'est une présidentielle anticipée. Et autant dire que pour eux la candidature de Jean-Luc Mélenchon relèverait de la plus pure « évidence ».

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23 décembre 2024 1 23 /12 /décembre /2024 13:42
Nicolas Roinsard Une situation postcoloniale Mayotte ou le gouvernement des marges

 

 

Mayotte : le cyclone Chido du 14 décembre 2024 détruit[0], le sous-développement tue[1]...

Abandon des Mahorais et changement climatique : le cyclone Chido est aussi un phénomène politique[0bis]

 

 

Mayotte, petite île de l’océan Indien, symbolise à elle seule la collision brutale entre histoire coloniale, fractures sociales et désastres environnementaux. Département français depuis 2011, elle est un territoire en crise, où la misère humaine et les catastrophes naturelles s’entrelacent dans une spirale infernale.
Les événements récents – séismes, tornades, montée des eaux (NDLR : cyclone Chido)– ne sont que la face visible d’un effondrement plus global
[1bis]Ils révèlent une vulnérabilité accumulée sur des décennies, amplifiée par des promesses non tenues, des inégalités criantes et une gestion déconnectée des réalités locales

 

 

Sources : THE CONVERSATION | mis à jour le 12/03/2025

- En 1974, Mayotte se sépare des Comores à l’issue d’un référendum où les Mahorais choisissent de rester français[2]

Ce choix, né du désir d’échapper à l’instabilité politique des Comores indépendantes, place l’île dans une situation paradoxale : elle devient un territoire français entouré de voisins économiquement fragiles. Cette appartenance à la République française, vue comme une chance à l’époque, isole Mayotte[3] de son propre environnement géographique et culturel. Rapidement, cette singularité engendre des tensions avec les autres îles de l’archipel, notamment l’île comorienne d’Anjouan[4], d’où proviennent chaque année des milliers de migrants.

 

L’intégration comme département[5], survenue en 2011, devait marquer une nouvelle ère pour Mayotte. Les Mahorais espéraient voir leur île se développer et accéder à des droits égaux à ceux des métropolitains c’est-à-dire que s’y applique pleinement les lois françaises et européennes, à la différence d’une collectivité territoriale. Mais cette départementalisation s’est révélée un leurre. La croissance fulgurante de la population, (76 000 habitants en 1991, 300 000 habitants en 2023[6]), dépasse largement la capacité des infrastructures et des services publics à répondre aux exigences, tout en exacerbant l’obsolescence des équipements, faute d’entretien.

 

 

- Effondrement des services publics

L’éducation, en particulier, est le symbole de cet échec. Avec des classes surchargées, des enseignants en sous-effectifs et des écoles délabrées, le système scolaire est incapable de répondre aux besoins d’une jeunesse nombreuse et en quête d’avenir. Cet effondrement du système éducatif alimente un sentiment d’abandon et de mépris parmi les Mahorais. Ils constatent chaque jour que la promesse d’égalité républicaine[7] reste une illusion.

 

Les infrastructures sanitaires et sociales sont tout aussi défaillantes. Les femmes comoriennes qui bravent les flots pour accoucher à Mayotte afin que leurs enfants acquièrent la nationalité française, contribuent à une pression démographique croissante. Mais ces enfants, bien que nés sur le sol français[8], grandissent souvent dans des conditions indignes. Ils alimentent les bidonvilles, des espaces d’exclusion où se forment des bandes de jeunes livrés à eux-mêmes, vecteurs de violences et d’émeutes récurrentes. À leur majorité, en vertu du droit du sol, ces enfants peuvent acquérir la nationalité française.

 

La colère gronde dans une population qui se sent méprisée, prise en étau entre un État central distant et des besoins locaux criants. Mais ce mépris ne se limite pas aux politiques sociales : il se manifeste aussi dans la gestion de l’environnement [NDLR  notamment en ce qui concerne la question de l'eau[9]). Mayotte est une île en pleine dégradation écologique, où les bidonvilles, sans réseaux d’assainissement, rejettent leurs déchets dans une mer polluée, comme j’ai pu l’étudier dans le cadre d’une mission pour l’association Littocean[10]. La destruction des mangroves (due à un développement urbain incontrôlé et au changement climatique) et en conséquence des récifs coralliens, essentiels pour limiter l’érosion et les submersions marines, témoigne de l’incapacité à relier environnement et développement.

 

 

- Une gestion écologique devenue symbole technocratique

À cela s’ajoute un paradoxe criant : tandis que les populations locales luttent pour survivre, des moyens considérables sont mobilisés pour protéger l’écosystème marin par le biais du parc naturel de Mayotte. Ce parc, destiné à préserver la biodiversité exceptionnelle des récifs coralliens, devient un symbole d’une gestion technocratique[11] déconnectée des réalités humaines. Les Mahorais, exclus de ce projet, perçoivent cette conservation comme une nouvelle forme de colonialisme : une « colonisation bleue » où la priorité est donnée à la nature, administrée par l’État français, au détriment des habitants. Ce fossé entre la préservation de l’environnement et les besoins des communautés accentue le sentiment d’abandon[12] et l’idée que Mayotte n’est qu’un territoire périphérique, instrumentalisé pour des objectifs extérieurs et géopolitiques, traité comme une colonie et non comme un territoire français à part entière

 

Dans ce contexte, le changement climatique agit comme un catalyseur. Il intensifie les phénomènes naturels extrêmes, tels que les cyclones[0] ou les sécheresses, et exacerbe les inégalités. L’élévation du niveau de la mer menace directement les habitations précaires situées sur les littoraux, tandis que les ressources en eau, déjà insuffisantes, s’amenuisent. Les catastrophes naturelles[13] se multiplient, mais elles ne sont pas de simples fatalités : elles frappent un territoire déjà fragilisé, où chaque événement climatique devient un désastre humain par manque de préparation.

 

 

- Un avenir impensable et tragique

Face à cette accumulation de crises, c’est le rapport au temps qui interroge. À Mayotte, l’idée même d’un avenir semble inatteignable. Les Mahorais vivent dans un présent sans repères, où les mêmes drames – émeutes, violences, destructions – se répètent sans fin. François Hartog, dans sa réflexion sur le présentisme[14], décrit cet état où le passé perd sa valeur, où le futur est inconcevable, et où seul le présent s’impose, figé dans l’urgence et l’incapacité d’anticiper.

 

Mayotte incarne cette temporalité brisée.

  • L’île n’a pas de nostalgie d’un âge d’or, car son histoire est marquée par des fractures successives : colonisation, séparation des Comores, départementalisation ratée.
  • Elle n’a pas non plus de projet d’avenir, car les conditions de vie, les inégalités et les crises structurelles la maintiennent dans un état d’urgence permanent.

Ce présentisme exacerbé renforce le sentiment d’impuissance, rendant impossible toute perspective de reconstruction ou de progrès.

 

🔴 La situation actuelle de Mayotte peut être qualifiée d’hypercriticité[15] : un état où les tensions sociales, politiques et environnementales atteignent un point de rupture, où chaque élément, même mineur, peut précipiter un effondrement global.

Ce terme désigne non seulement l’accumulation des vulnérabilités, mais aussi l’incapacité à s’en extraire. " L’hypercriticité ", c’est l’impossibilité de penser au-delà de l’urgence, l’incapacité de construire des ponts entre les crises pour trouver des solutions globales. À Mayotte, cet état est visible dans chaque aspect de la vie :

  • dans l’école qui échoue à offrir un avenir,
  • dans les bidonvilles qui s’étendent,
  • dans la mer qui rejette les déchets de l’île et engloutit peu à peu ses côtes,
  • dans l’accès à l’eau et à un environnement sain, dans la pression démographique et ses conséquences écologiques.

 

▶️ Cette crise révèle une conjonction inédite entre deux histoires :

  • celle, humaine, de la globalisation, avec ses migrations, ses inégalités et ses fractures coloniales ;
  • et celle, planétaire, d’une Terre abîmée par la dégradation accélérée des écosystèmes.

Comme l’explique Dipesh Chakrabarty dans " Une planète, plusieurs mondes[16] ", ce croisement marque une rupture : à Mayotte, cette rencontre s’incarne dans une « planète des pauvres », où les damnés de la Terre subissent de plein fouet l’amplification de ces dynamiques destructrices. Ici, les vulnérabilités humaines et écologiques se confondent dans un cycle sans précédent, soulignant la nouveauté tragique de cette crise.

 

▶️ Toutefois, " l’hypercriticité " peut aussi être un point de départ. Elle force à regarder en face l’ampleur des problèmes et à repenser radicalement les relations entre les hommes, leur territoire et leur futur.

  • Si Mayotte continue sur cette voie, elle risque de devenir un archétype de l’effondrement insulaire, un avertissement pour d’autres territoires.
  • Mais si elle parvient à dépasser ce présentisme, à prendre en compte l’histoire passée, à s’attaquer aux urgences présentes tout en imaginant un avenir collectif mettant en avant la double identité mahoraise française et comorienne pour en faire un exemple d’hybridité culturelle réussie, elle pourrait, paradoxalement, transformer sa fragilité en force, en inventant un modèle résilient face aux défis du XXIe siècle.

 

Le temps, à Mayotte, n’a pas encore retrouvé son cours, mais il n’est pas trop tard pour le remettre en mouvement.

Bernard Kalaora, Professeur honoraire, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

 

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- Cyclone Chido à Mayotte : Jean-Luc Mélenchon dénonce « le mépris de classe qui a tué »

 

 

Notes :

[0] Cyclone Chido à Mayotte : comprendre le phénomène météorologique et son impact catastrophique

[0bisAbandon des Mahorais et changement climatique : le cyclone Chido est aussi un phénomène politique

[1] Cyclone à Mayotte : Jean-Luc Mélenchon dénonce « le mépris de classe qui a tué »

[1bis] Mayotte : une société disloquée

[2Le vote pour l'indépendance est de 99 % à Mohéli, Anjouan et en Grande Comore. Mayotte vote quant à elle à plus de 63 %, pour le maintien dans la République. Globalement, au niveau de l'archipel, 95 % des votants se déclarent pour l'indépendance.

[3] Mayotte, une exception géopolitique mondiale

[4] Aux Comores, des migrants suspendus à la fin du droit du sol à Mayotte

[5Mayotte : les spécificités de l'archipel en 7 questions

[6] Estimations de population - Ensemble - Mayotte Paru le : 11/03/2024

[7] Mayotte, les Comores, la métropole : ambiguïtés d’une situation (post)coloniale

[8] À Mayotte, changer le droit du sol ne fait pas forcément baisser le nombre de naissances issues de parents étrangers

[9À Mayotte, l’eau ne coule presque plus

[10] Quelle gouvernance des récifs coralliens à Mayotte ?

[11Le parc naturel marin de Mayotte : une aire marine protégée consensuelle ?

[12] Outre-mer, les oubliés de la mémoire ?

[13] La pression démographique et la déforestation associée sur l’île de Mayotte menacent les ressources en eau et en sol en à peine 10 ans

[14Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps

[15Criticité et hypercriticité Saisir l'enchevêtrement des processus critiques en restant fermement sur des appuis pragmatistes

[16Dipesh Chakrabarty : " Une planète, plusieurs mondes "

 

Pour en savoir plus :

Scandale – À Mayotte, de l’eau au robinet moins d’un jour sur trois, l’État distribue des bouteilles en plastique

[Communiqué du député européen Younous OMARJJEE, président de la commission REGI] sur sa proposition, la Commission européenne se dit prête à étudier une aide financière d’urgence pour Mayotte

Mayotte : « Il faut en tuer », l’appel au meurtre de jeunes Comoriens par le Vice-Président du Conseil départemental

- Mayotte : il faut respecter les droits des enfants

À Mayotte, un drame écrit d’avance

- Mayotte : derrière le cyclone, la faillite de l’État

Mayotte, laboratoire des violences de l'Etat néolibéral

 

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6 novembre 2024 3 06 /11 /novembre /2024 13:56
Victoire de Trump : Trump a fait du Trump, Harris a fait du Hollande !

Élection de Donald Trump : " seule une gauche radicale et populaire peut l’emporter contre l’extrême droite "[2] !

La leçon à en tirer pour la gauche française se tient là, en écho à la victoire du Nouveau Front Populaire aux dernières élections législatives : " on ne peut combattre l’extrême droite et la droite fascisante qu’avec un programme de gauche, avec des propositions de rupture, avec des alternatives qui changeront réellement et profondément la vie des gens "[3].

 

 

Les USA ne pouvaient pas choisir la gauche : il n’y en avait pas. Quand il n’y a plus de gauche, il n’y a pas de limite à droite. Quand il n’y a pas de bataille de programme, l’élection devient un casting. La victoire de Trump est la conséquence imparable de cette situation. Le monde va monter en tension. Prudence et détermination. La France peut ouvrir un autre chemin. Un contre modèle. Non alignement, droit international, justice sociale, planification écologique. Sinon quoi[1] ?

 

 

Sources : Bastien Lachaud | mis à jour le 27/06/2025

- La victoire de Donald Trump, c’est celle de la fusion aboutie entre le capitalisme le plus prédateur et l’extrême-droite la plus débridée[0].
Une classe dominante prête à tout pour maintenir sur pied un système à bout de souffle et continuer à s’enrichir, qui attise la haine et dupe le peuple à grand coup de vérités alternatives et de racisme décomplexé propagé à l’infini par les chaines d’informations et les réseaux sociaux. 

 


- C’est aussi et d’abord la défaite du camp démocrate, qui a renoncé depuis longtemps à incarner une alternative à ce modèle.
On ne peut pas gagner une élection sans projet de transformation et sans autre idée que celle de faire « barrage » pour mieux continuer comme avant. On ne peut pas vaincre le capitalisme, l’impérialisme, le racisme, le patriarcat, la régression sociale et écologique, en renonçant à contester leur discours, et en transigeant avec celui-ci. 

 


- Cette élection est lourde de conséquences.

  • Pour des millions de personnes aux Etats-Unis, immigrés, minorités, femmes, les plus pauvres qui subiront de plein fouet les politiques régressives du trumpisme.
  • Pour le monde, quand l’élection de Trump ouvre la voie à la poursuite du génocide à Gaza, à la montée des tensions au Proche-Orient et dans la zone Asie-Pacifique.
  • Pour la planète elle-même, avec l’arrivée au pouvoir d’une administration climatosceptique au cœur du système capitaliste. 

 


- Pour nous, Français, insoumis, l’heure est comme toujours au combat.
Aux côtés des victimes du trumpisme aux Etats-Unis, vers lesquelles se tournent nos pensées, nos cœurs, notre solidarité d’internationalistes. Dans le monde, où nous avons la tâche de faire entendre une voix non-alignée, attachée au multilatéralisme, au règlement pacifique des conflits, à l’effort commun de l’humanité face au changement climatique et aux défis planétaires auxquels elle fait face. En France même, où notre devoir est de nous battre, pour refuser le face-à-face stérile mortifère entre une extrême-droite et un extrême-centre qui partagent le même socle, et incarner une alternative démocratique, sociale, écologiste et humaniste, pour en finir avec leur monde failli et ouvrir un autre chemin.

 

 

- Si tu te dégonfles, tu te Trump
Jean-Luc Mélenchon est revenu sur le résultat des élections présidentielles aux États-Unis le 6 novembre 2024.

 

 

- Deux visions de députés France insoumise/Nouveau Front Populaire

 

Les leçons des élections étasuniennes sont édifiantes.

 

Ce n’est pas Trump qui a gagné. C’est Harris qui a perdu, alors qu’elle avait en face d’elle un candidat d’une telle médiocrité qu’il lui garantissait le succès. Sa défaite est d’autant plus impardonnable.

 

 

🔴 L'alternative est là par les actes : 

Victoire pour la gauche de rupture à New York !
Félicitations à Zohran Kwame Mamdani qui réalise un score délirant au premier tour de la primaire démocrate pour la mairie de  New York et s’assure de l’emporter !
Face à l’extrême droite, seule une gauche claire, populaire et déterminée peut gagner.

 

In the words of Nelson Mandela: it always seems impossible until it’s done.

 

Notes :

[0Dossier Etats-Unis. « Trump et le trumpisme »

[1] Jean-Luc Mélenchon : Les USA ne pouvaient pas choisir la gauche : il n’y en avait pas.

[2] Élection de Donald Trump : seule une gauche radicale et populaire peut l’emporter contre l’extrême droite

[3Plongée au cœur des élections américaines, jour de vote et nuit de résultats !

 

Pour en savoir plus :

- Manuel Bompard : Kamala Harris perd (47 % pour elle – en recul de 4 points par rapport à 2020, et 50 % pour Trump – en progression de 6 points) chez les électeurs qui gagnent moins de 50 000 dollars par an. Elle ne devance Donald Trump que chez les électeurs ayant un revenu supérieur à 100 000 dollars par an

- Élection de Donald Trump : Trump a fait du Trump, Harris a fait du Hollande !

Les bourses européennes dans le vert avec la victoire de Trump

L’extrême droite de Donald Trump et Marine Le Pen

Trump ou le triomphe logique de la guerre des races néolibérale

Trump : la masculinité toxique a gagné

- « It’s the economy, stupid ! » : le véritable sens de la victoire de Donald Trump

- Le trumpisme " pas si loin d’une version américaine du fascisme " (Michael Walzer : « Il sera très difficile pour les progressistes de gagner des élections à l’avenir »)

- L’élection de Trump et des Républicains à sa botte - Le monde change de base comme à l’avènement d’Hitler en 1933

- Où en sont les « socialistes » aux États-Unis ?

- Investiture de Trump – Retour sur la candidature de Kamala Harris, une Démocrate trop Républicaine

 

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25 octobre 2024 5 25 /10 /octobre /2024 13:01
Droitisation : le poisson pourri par la tête
Droitisation : le poisson pourri par la tête

Une nouvelle ventilation des forces se dessine sous la poussée d’une pression dégagiste qui ne se dément pas !

 

 

L’Institut La Boétie organisait ce jeudi une présentation du livre de Vincent Tiberj aux arts et métiers : « La droitisation française mythe et réalités »[1]. Pour les insoumis il s’agit d’un travail fondamental.

Avant cela nous avions eu déjà le même regard sur la tribune de Tristan Haute « élargir les bases socio-électorales de la gauche : nécessités, difficultés et incertitudes[2] » parue dans « Contretemps ».

Les deux documentent une direction de travail essentielle dans nos raisonnements d’Insoumis. En effet, elle apporte la confirmation argumentée d’une thèse centrale de la stratégie électorale et politique de notre Mouvement. Évidemment ce n’était pas le but de ces auteurs. Il nous appelle plutôt à déduire par nous-mêmes des modes opératoires à partir de leur travail. Mais avait-il prévu que nous adoptions leur raisonnement et leurs arguments ? C’est pourtant le cas.

 

 

Sources :  Jean-Luc Mélenchon |

- Pour Tiberj, la droitisation par le bas de l’échelle sociale est un mythe démenti par les enquêtes qualitatives sur les opinions à propos des valeurs et principes auxquels déclarent adhérer les gens.
Mais celle des élites sociales et médiatiques est un fait avéré. Cependant, malgré une société plus ouverte, plus tolérante, et une ouverture culturelle en progression, la France est bel et bien le théâtre d’une progression des votes et des thèmes de droite et d’extrême droite.

 

🔴 La cause de cet apparent paradoxe ?

L’ambiance de conservatisme créé par un milieu politique et médiatique de plus en plus enclin au point de vue extrême-droitisé. Il réussit à imposer son propre cadrage du débat public. « C’est par les luttes pour l’agenda politique et par la manière dont on en parle sur la scène politique et médiatique que la droitisation s’impose » résume Vincent Tiberj. La maîtrise de cette « mise en scène », au sens littéral du terme, procure une impression générale assez dominante pour être confondue avec un fait général.  Si les citoyens ne sont pas largement convertis à une vision de droite de la société, ce sont les élites politiques, intellectuelles et médiatiques françaises qui portent ce processus[3]. D’où le choix du terme « droitisation par le haut ».

 

🔴 Mais alors pourquoi, s’il s’agit seulement d’une droitisation de la sphère politico-médiatique et non des citoyens, les urnes se droitisent-elles ?

Vincent Tiberj appelle cela le paradoxe français. Pour lui, en réalité les résultats électoraux reflètent de moins en moins les choix et les opinions des citoyens. Il est alors faux de conclure à une droitisation de la société française, dit-il uniquement à partir des résultats électoraux.

  • En effet l’abstention est aujourd’hui trop massive et trop socialement distribuée pour cela. Elle est de plus en plus marquée dans les catégories populaires et dans les nouvelles générations. Du coup elle laisse davantage de poids électoral aux boomers, aux cadres, aux fractions aisées, etc. Ceux-ci soutiennent rarement la redistribution et l’ouverture culturelle.
  • Avec l’évolution démographique, ce mouvement est donc amené à s’amplifier. Si on laisse aller, les résultats des urnes seront toujours moins représentatifs de la population.

Cette argumentation, ici résumée à l’extrême, forme aussi le cœur de l’analyse stratégique Insoumise[4]. Elle s’articule avec la description de Palombarini[5] de l’espace politique en trois blocs formant la réalité électorale de notre pays : bloc populaire, bloc bourgeois central, bloc d’extrême droite. Comment étendre le bloc populaire ? Notre cible est l’élargissement par le ralliement des abstentionnistes.

 

 

- Il y avait débat entre nous : peut-on à ce sujet parler d’un « bloc » comme on le fait pour les trois autres ?

Son hétérogénéité et son absence d’expression n’en fait-il pas un non-sujet politique par définition ? Sur cette question, le travail de Vincent Tiberj et celui de Tristan Haute confirment et formalisent nos observations de terrain. Pour nous, en situant socialement l’abstention, on modifie la qualité de l’observation sur l’espace des « abstentionnistes ». On se donne le moyen d’y détecter clairement la population visée par notre objectif électoral.  Je dis bien « socialement ». Ici ce n’est pas la géographie qui produit la forme du lien social et politique ! C’est très exactement l’inverse. Un quartier n’est ni pauvre ni riche en dehors de personnes qui y vivent.

 

🔴 La loupe sociale permet une recherche : où rencontrer ces abstentionnistes qui doivent faire l’objet de notre ciblage ?

  • La résidence en habitat logement social donne accès à une population définie par ses revenus en bas de l’échelle des moyens et des salaires. Cela recoupe un modèle connu et opérationnel de discriminations et d’assignations pour les populations concernées.
  • De même pour le deuxième marqueur du nouvel âge du capitalisme : la précarité et tout ce qui va avec. Elle est bien concentrée dans une classe d’âge active mais électoralement très absente : les jeunes.

Dans les deux cas la « localisation » sociale est pertinente car elle recoupe aussi des segments de pratiques sociales et culturelles également aussi identitaires que les critères purement sociaux même quand ils n’y sont pas directement reliés. Le travail de Tristan Haute et de Vincent Tiberj valide cette méthode d’observation. Surtout il étend pour nous, profondément, l’analyse de ce que nous avions pressenti. Le bloc abstentionniste n’est pas un « bloc « au sens idéologique, cela est sûr. Mais il s’agit clairement d’un espace d’expansion pour nous à partir du moment où on opère une « localisation » sociale du travail de contact à entreprendre. La thèse Tiberj permet de penser trouver dans ces secteurs aussi, compte tenu de l’état général de la société qu’il décrit, sur un état hautement prédisposé au programme Insoumis. Dans ces conditions, passer à la conquête des espaces abstentionnistes est donc à la fois pertinent et efficace pour l’élargissement du « bloc populaire » tel que décrit par Palombarini.

 

 

- Survol des trois blocs et de leur évolution
L’emprise des trois blocs électoraux évolue d’une élection à l’autre. Cette évolution peut et doit être maîtrisée autant que possible.

  • Pour nous : renforcer notre espace et fracturer celui de nos adversaires.
  • Pour eux : la même chose dans l’autre sens, n’en doutons pas.

Mais au bout du compte les urnes font la décision. J’ai dit : la décision. Pas la réalité ultime… On va voir que cette distinction est le cœur de la thèse de Tiberj. Ce que l’on voit aujourd’hui dans les compteurs après dépouillement semble toujours aller dans la même direction. Une nouvelle ventilation des forces se dessine sous la poussée d’une pression dégagiste qui ne se dément pas.

 

🔴 Le bloc « central », à l’œil nu, est en état de dilution avancée, pour finir principalement en direction du bloc d’extrême-droite.
Celui-ci polarise toujours plus l’espace de la droite désormais totalement « post gaulliste ». Ce bloc central, c’est celui de la mouvance macroniste au sens large (EPR, MODEM, Horizon) et jusque dans les rangs de la droite classique chez Les Républicains. Le ralliement d’une partie des Républicains au RN à la dissolution en est un temps fort. Mais à mesure que le glissement s’opère se détruisent pour ses composantes les raisons d’être ensemble. Ce bloc est alors lourdement fissuré au point d’être au bord d’une balkanisation complète.

 

🔴 Le bloc d’extrême droite se renforce de cet appoint.
Le ralliement à lui du groupe LR autour de Ciotti en atteste. Mais la prégnance des thèmes de ce bloc sur la coalition macroniste est non moins évidente et les motifs publics de sa fracturation en attestent. Le thème de l’immigration en est un exemple.

 

🔴 Le pôle populaire est celui de la « gauche » unie (Nupes puis NFP).
La dynamique du « bloc central », des supposés « macronistes de gauche » vers lui est quasi nulle.

Le bloc populaire n’est pas homogène.

  • Ni par le programme ni par les bases politiques qu’il mobilise, ni par les milieux qu’il influence.
  • Il est certes unifié dans une stratégie électorale de candidature commune au premier tour sur un programme de rupture. Mais il est également assez lourdement bloqué par l’appétit du « centre gauche » pour une stratégie de rassemblement avec le reste du Centre[6]... Dès lors, en tant que coalition, il ne produit quasi aucune dynamique. Au contraire....
  • Ce « centre gauche » refuse d’essayer de rallier au programme et à l’union les électeurs qu’il voudrait influencer. Il veut séduire en reprenant à son compte les critiques du reste du centre droit à propos du programme et de la composante centrale de l’union : le Mouvement insoumis, ses porte-paroles, ses façon d’agir. Il est donc un agent direct et public agissant pour la dislocation de ce bloc. Ce qui revient à dire que la pression sur cette coalition s’opère aussi en direction de la droite. « En pratique, écrit Tristan Haute,  certain-es proposent de s’adresser davantage aux déçues du « macronisme », ce qui nécessiterait selon elles et eux d’amoindrir les ambitions économiques du programme du NFP en matière de rémunération et de protection sociale en faisant des « compromis » sur ces questions. D’autres proposent, pour élargir les bases électorales du NFP, poursuit le sociologue, de s’adresser aux classes populaires salariées ou retraitées, blanches et rurales qui se seraient détournées de la gauche au profit du RN. Cela nécessiterait de mettre au second plan les discours et mesures programmatiques en matière de discrimination, d’immigration, voire d’environnement ou d’aide sociale. » « Les tenantes de ces positionnements en partie contradictoires, note Tristan Haute, sont d’autant plus audibles dans le débat public qu’ils et elles s’accordent sur la nécessité électorale d’affaiblir la place de LFI au sein du NFP, voire de l’en écarter. »

Autrement dit le « centre gauche » : bénéficie d’intenses relais médiatiques. Ces derniers les utilisent sans vergogne pour contrer l’ennemi commun qu’est le mouvement insoumis aux yeux de la droite et de l’extrême-droite. Du coup sa force de répulsion pour les secteurs les plus engagés de la gauche sociale joue aussi un rôle négatif avéré. Il fait douter de la viabilité et des objectifs réels de l’alliance.  

 

 

- Les modes opératoires
Pourtant, le seul effet de progression électorale avérée dans ce contexte, vient de la stratégie insoumise de conquête des « espaces d’abstention socialement situés ». Ainsi en 2024 en prévision des élections européennes, les insoumis ont engagé plusieurs mois de campagne d’inscription sur les listes électorales dans les quartiers populaires et dans les universités. Le résultat est probant ! Une analyse de Manuel Bompard dans son blog le dit. C’est clair : " la progression du nouveau Front Populaire qui a permis la victoire de la gauche aux législatives suivant la dissolution a une origine. Elle a eu lieu là où les nouvelles inscriptions ont été les plus nombreuses. Et cela avait déjà produit auparavant les progressions les plus fortes de la liste FI à l’élection européennes[7] ". La comparaison des résultats avec la précédente élection européenne confirme ce que montre la superposition des performances que je viens d’évoquer. Au total LFI a gagné un million de voix d’une élection à l’autre aux européennes. L’inverse se produit dans le paquet de centre gauche. Le nombre des voix du PS, des Verts auxquels on doit ajouter les voix de Benoît Hamon à la précédente élection, montre que quatre cent quarante mille voix sont perdues ! La progression de Glucksmann est donc juste un siphonage incomplet des voix du centre gauche existant six ans auparavant.

 

🔴 La stratégie insoumise mise sur le quatrième bloc, celui des abstentionnistes des quartiers populaires et de la jeunesse. Cette stratégie inclut deux préalables :

  • un programme de rupture avec le système économique dominant ;
  • et des candidatures communes dès le premier tour pour crédibiliser les chances de succès sur le mode « la force va à la force ». C’est pourquoi cette stratégie trouve dans l’analyse de Vincent Tiberj une confirmation de son bien-fondé.

Dans cette approche, les abstentionnistes ne sont pas vus comme des « sans avis ». Ce point doit être précisé.

  • Ce sont des « déçus », à la fois par « l’offre politique » de gauche, et par le système représentatif lui-même vu comme malhonnête.
  • Mais ils sont aussi « désorientés » comme le disaient les textes insoumis sur le sujet. Cela signifie que les prises de position assumées par les émetteurs habituels de la gauche par exemple sont contraire aux habitudes et aux réflexes traditionnels de leurs électeurs. Les évolutions du PC ou du PS sur l’immigration, les violences policières, la politique internationale par exemple ne correspondent plus à ce à quoi ils ont éduqué leurs propres bases. On vérifie alors combien les chemins tracés par le passé ne sont pas effacés. La masse abstentionniste n’est donc pas un ensemble sans contenu ni construction politique. Elle contient des avis, des valeurs, des prises de position. Ils forment autant de points d’appui pour le travail de ralliement à opérer.

 

​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​🔴  Le PS et le PC sont des émetteurs répulsifs dans « la gauche populaire » et radicale au moins aussi violents que le sont les insoumis dans les milieux de « la suite dorée de la bourgeoisie » comme la nommait Karl Marx. Dès lors, ils sont « retenus » par des verrous identifiables. Le déverrouillage peut s’opérer sur des points clef. Par exemple d’abord une attitude et une constance antisystème clairement identifiable et assumée. Ou bien une capacité à tenir bon une position contre toute la nomenklatura médiatico politique. Et ainsi de suite.

​​​​​​​

👉 Ici le programme des radicalités concrètes est central.

Il propose des solutions aux problèmes de survie des gens du commun. Mais il ne suffit pas. La bataille se joue aussi dans les affects politiques. Les liens qui se créent dans les luttes et avec elles, les solidarités internationales, les expressions de compassion et d’entre-aide formatent ces affects depuis toujours en milieux populaires. C’est cet effet d’inclusion que visent les campagnes du Mouvement insoumis de type « caisse de grève », collecte de denrées alimentaires ou de fournitures scolaires, caravane populaire et ainsi de suite. 

 

🔴 Au total la thèse de Vincent Tiberj ajoute à notre compréhension du moment et, partant de là, à notre détermination.

Ici le vote n’est pas le meilleur sondage d’opinion disponible. Il est en décalage avec l’opinion réelle de la société. L’abstention explique le phénomène et souligne son caractère politiquement significatif. Elle est donc bien l’aire d’expansion du vote de gauche. On sait comment et pourquoi.

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

- Droite d'en haut, gauche d'en bas ? Dialogues autour de livre « La Droitisation française »
À l’occasion de la sortie du livre de Vincent Tiberj, " La Droitisation française. Mythe et réalités " , l’Institut La Boétie organisait des dialogues exceptionnels entre chercheur·ses et politiques intitulés « Droite d'en haut, gauche d'en bas ? », jeudi 24 octobre, avec Vincent Tiberj, Héloïse Nez,  professeure en sociologie, Tristan Haute, chercheur en sciences politiques, Marlène Benquet, co-animatrice du département de sociologie de l’Institut La Boétie et Jean-Luc Mélenchon, co-président de l’Institut La Boétie.

 

  • L'idée d’une droitisation généralisée de la société est omniprésente dans la parole médiatique et politique. Pseudo-enquêtes d’opinion, montée électorale du RN, paniques morales réactionnaires : tout pousse à croire que les Français seraient passés à droite. 
  • Pourtant, le dernier ouvrage du sociologue Vincent Tiberj, Droitisation française. Mythe et réalités défend une toute autre thèse : non, les Français ne se sont pas droitisés. Ils sont même de plus en plus ouverts et tolérants, et alignés sur des valeurs de gauche. En revanche, on assiste à une droitisation très nette du champ médiatique, intellectuel et politique : une droitisation « par le haut »
  • La discussion, appuyée sur le constat de Vincent Tiberj, s'attachait à comprendre le paradoxe entre l’évolution de la société française et celle de sa représentation institutionnelle, qui semblent aller dans des sens contraires. Au processus de « droitisation par le haut » s’oppose-t-il une « gauchisation par le bas » ? Ce décalage entre la société et sa superstructure peut-il s’expliquer par une sous-mobilisation, électorale et au-delà, des groupes populaires ? 

 

Ces dialogues ont ainsi éclairé le lien entre valeurs, mobilisations et représentations dans la France contemporaine afin d’apporter des pistes de stratégie face à ce « paradoxe français ».

 

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

🔴 Un ouvrage à mettre entre toutes les mains ! 👉

 

 

-  Par : PUF

Éditions : Union Distribution

Date de parution : 04/09/2024
EAN : 9782130837954
Pages : 144
Longueur : 19 cm
Largeur : 12,5 cm
Disponibilité : chez l'éditeur
Prix poche TTC chez Union Distribution : 15€

 

 

Notes :

[1Droite d'en haut, gauche d'en bas ? Dialogues autour de livre « La Droitisation française »

[2] Élargir les bases socio-électorales de la gauche

[3] Du Labour de Corbyn à LFI de Mélenchon, les médias contre la gauche

[4] Vers la victoire du bloc populaire

[5« Il y a une radicalisation à droite du bloc bourgeois »

[6STOP ! Car avec Raphaël Glucksmann, un autre Macron est possible

[7] La preuve par M. Bompard : la stratégie électorale des insoumis est gagnante

 

Pour en savoir plus :

- Macron Barnier en débandade

 

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22 juillet 2024 1 22 /07 /juillet /2024 12:24
Matignon : Jean-Luc Mélenchon appelle à « ne pas commettre l’erreur d’accepter un gouvernement de front républicain »

Jean-Luc Mélenchon se dit opposé à un gouvernement de " façade républicaine ". Si c’était le cas, Le Pen gagnerait dix points d’un seul coup !

 

De quoi est malade la politique en France ? De politiciens qui disent une chose et en font une autre après. Ce mensonge permanent doit cesser[6].

 

 

Le leader de la France insoumise a répété, dans le journal italien La Repubblica[0], la nécessité, selon lui, que la gauche arrive à Matignon. Sinon, « la cocotte-minute va exploser ». Il pense qu’il « vaut mieux laisser le Nouveau Front Populaire[9] gouverner »

 

 

Source : Eric Durand | mis à jour le 25/07/2024

- Nous ne devons pas commettre l’erreur d’accepter un gouvernement de front républicain[1]

Jean-Luc Mélenchon a rappelé ce dimanche sa position ferme concernant la situation politique française, dans une interview publiée dans le quotidien transalpin La Repubblica. Selon lui, en faisant le choix d’un front républicain, « Le Pen gagnerait d’un seul coup dix points ».
Le leader de la France insoumise a appelé ensuite à la démission d’Emmanuel Macron s’il refusait de nommer le candidat du Nouveau Front populaire (NFP) à Matignon. « Dans ce cas, il n’y aura qu’une seule façon démocratique pour lui de sortir de la crise institutionnelle : partir, revoter et élire son remplaçant » a-t-il dit, avant de cingler : « Si tout le monde bloque tout, la cocotte-minute va exploser. »

 

 

- « Il vaut mieux laisser le Front populaire gouverner », a poursuivi Jean-Luc Mélenchon.

Celui-ci a aussi voulu calmer les inquiétudes de certains quant à la lenteur du NFP à désigner un Premier ministre. « La discussion se poursuit, a-t-il indiqué, douze jours après le vote. Les Allemands et les Espagnols ont mis des mois à former un gouvernement. »
Mais comment appliquer « tout le programme, rien que le programme » sans majorité absolue
[2] ? C’est la question alors posée par la correspondante à Paris du journal Anais Ginori. Le leader de la France insoumise répond simplement que « c’est le jeu de la démocratie », avant de dire que « si les autres députés ne veulent pas que nous appliquions notre programme, qu’ils nous défient au Parlement. »

 

 

- Macron n’a pas « accepté le résultat du vote
Jean-Luc Mélenchon a poursuivi en critiquant la position du président de la République. Selon lui, il « a dissous l’Assemblée nationale pour demander une clarification politique ». Mais « si Emmanuel Macron avait accepté le résultat du vote, comme c’est le cas dans d’autres démocraties, il aurait déjà appelé l’un des nôtres au poste de Premier ministre ».


Le leader Insoumis a enfin évoqué le « second tour des élections présidentielles » 2027. À ce moment, « nous verrons quel projet les Français préfèrent : le mien ou celui de Le Pen » a-t-il déclaré. Et de conclure : « Mais je n’ai pas encore dit que je serai candidat ».

 

 

- Jean-Luc Mélenchon est intervenu sur BFMTV le 19 juillet 2024

Il a expliqué l’orientation de LFI quant au choix d’un premier ministre pour le gauche :

  • 1 - s’engager sur le programme ;
  • 2 - si Macron choisit de faire censurer le gouvernement, nous censurerions immédiatement après le gouvernement de droite ;
  • 3 - Macron n’aurait plus d’autre choix que de démissionner.

Il ne dit pas cela pour pousser le président à convoquer des présidentielles avant 2027 mais parce que la logique de la crise est celle-là.

 

🔴 A juste titre, Jean-Luc Mélenchon démasque Hollande et le PS

Depuis les législatives, les tensions entre LFI et le PS restent vives, notamment sur les négociations concernant un nom à proposer pour le poste de Premier ministre. La France Insoumise, avec le PCF et les Verts soutient la candidature de la présidente du conseil régional de La Réunion, Huguette Bello[3].
 

  • Les socialistes ont quant à eux proposé l’économiste et spécialiste du climat Laurence Tubiana[5],...

Rappel des faits concernant Laurence Tubiana : 
- A travaillé avec Hollande en 2012 ;
- a été un temps proposée par Macron et Edouard Philippe comme ministre et tête de liste aux européennes de 2019 ;

- Veut élargir le Nouveau Front Populaire à la Macronie, comme en témoigne le texte auquel elle a joint sa signature le 12 juillet 2024[4]

Nous refusons cet affront fait au mépris de millions d'électeurs ayant voté pour le #NouveauFrontPopulaire.

 

« Le Nouveau Front populaire doit sans tarder tendre la main aux autres acteurs du front républicain pour discuter d’un programme d’urgence républicaine »
« Le Nouveau Front populaire doit sans tarder tendre la main aux autres acteurs du front républicain pour discuter d’un programme d’urgence républicaine »

 

  • La députée LFI Sophia Chikirou a notamment affirmé le 15 juillet que " le hollandisme c’est comme les punaises de lit : tu as employé les grands moyens pour t’en débarrasser, tu y as cru quelque temps et tu as repris une vie saine (à gauche) mais en quelques semaines, ça gratte à nouveau et ça sort de partout[7]..." Une sortie peu appréciée par les socialistes, mais que Jean-Luc Mélenchon a défendu auprès de La Repubblica : " Chikirou n’a pas parlé de Hollande mais de hollandisme ". 

 

  • Jean-Luc Mélenchon vise à nouveau le PS : " Pourquoi devrais-je céder ? Pour devenir comme les socialistes ? Il y en a déjà assez..."

 

  • Evoquant la prochaine élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a estimé que le choix d’un gouvernement aujourd’hui aura des conséquences sur le score du RN. " À ce moment-là, nous dirons au pays : ’ Vous choisissez, mais ne pensez pas que c’est un choix sans conséquences ’. Si le pays vote pour un fasciste, nous aurons un gouvernement fasciste. "

 

🔴 Conclusion : " C’est pourquoi, aujourd’hui, nous ne devons pas commettre l’erreur d’accepter un gouvernement de ’ façade républicaine ’. Si c’était le cas, Le Pen gagnerait dix points d’un seul coup ", a-t-il assuré.

 

 

-  Participer à une coalition avec la macronie ? Autant demander de s'embarquer sur le Titanic après la collision !

Le Nouveau Front Populaire[8] a gagné ! Avec la proposition de Lucie Castets[10] comme première ministre,  il va gouverner. E. #Macron doit la nommer maintenant. 

Tarder est irresponsable ! Nous avons besoin d'un gouvernement qui prépare la rentrée et le budget.

 

C’est avec détermination et responsabilité que j’accepte la proposition du Nouveau Front Populaire

 

Source :

[0] Jean-Luc Mélenchon : “ Le défi final pour l'Elysée entre moi et le fasciste Le Pen. Je dirai au revoir à Nato ”

[1] Matignon : Mélenchon appelle à « ne pas commettre l’erreur d’accepter un gouvernement de front républicain »

[2142 pour le RN et Ciotti, 166 pour la macronie et 193 pour le NFP… voici la répartition finale de l’Assemblée nationale

[3] Pourquoi le PCF, LFI et les Verts soutiennent la piste Huguette Bello comme première ministre au nom du Nouveau Front populaire

[4« Le Nouveau Front populaire doit sans tarder tendre la main aux autres acteurs du front républicain pour discuter d’un programme d’urgence républicaine » 

[5Qui est Laurence Tubiana proposée par le PS pour Matignon ?

[6] « La crise politique tend à devenir une crise de régime » – L’entretien de Jean-Luc Mélenchon à la presse européenne

[7] « Le hollandisme c’est comme les punaises de lit »: Sophia Chikirou tacle l’hypothèse Laurence Tubiana à Matignon

[8Jean-Luc Mélenchon : La fumée blanche " La réunion des responsables de parti ce 23 juillet a permis la proposition d’un nom de candidate du Nouveau Front Populaire pour le mandat de Premier ministre. On le sait c’est celui de Lucie Castets. C’est une magnifique décision ! "

[9] Nouveau Front Populaire

[10Le nouveau Front Populaire prsente au président de la République la proposition de nommer Première ministre Madame Lucie Castets

 

Pour en savoir plus :

L’entretien de Jean-Luc Mélenchon : " Semaine de déroute macroniste "

- Législatives 2024 : Marine Tondelier appelle à la construction d'un nouveau front républicain

- Le gouvernement de Front républicain : une politique réformiste sous fortes contraintes

 

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10 juin 2024 1 10 /06 /juin /2024 23:13
Législatives 2024 :  L’Union de nouveau

Le nouveau front populaire est signé : un accord historique[0][7]

 

Nous pouvons l’emporter. La crise de 1929 a donné le nazisme en Allemagne, mais le Front populaire en France.

 

👉Législatives 2024 – Le Nouveau Front Populaire remporte la victoire, le RN à la 3ᵉ place[9]

 

 

Dissolution de l’Assemblée : Emmanuel Macron fait un pari à haut risques pour relancer son quinquennat après l’échec aux européennes[8].

La mécanique des candidatures unique au premier tour est remise en place. Un programme de mesures d’urgence des cent jours est en cours de mise au point. La démarche a été engagée aux premières heures de la journée du 10 juin, compte tenu des délais imposés par la dissolution. LFI avait proposé la rencontre et les Verts ont proposé leur local pour se retrouver.

D’abord absents, le PS et Place publique sont venus et la discussion a eu lieu sans écarter aucun sujet. Le label Front populaire semble le mieux accepté puisque plusieurs participants (comme nous) l’ont utilisé à tour de rôle. À mes yeux, il est précieux car il indique une volonté d’élargissement de l’action à des forces associatives et syndicales. J’ai proposé plusieurs textes de réflexion[1][2][3] sur le sujet dans le passé depuis 2018[4] et j’en donne de nouveau le lien pour ceux que cela intéressera.

Il est important de comprendre que nous ne visons pas un effet « défensif » mais une logique de conquête démocratique pour le changement de la majorité parlementaire dès cette élection. Si nous savons organiser la campagne hyper rapide qui se dessine, cela peut être à portée de main si on regarde les chiffres disponibles.

 

 

Source : Jean-Luc Mélenchon | mis à jour le 06/09/2024

-  Voici le texte signé le 11 juin 2024 au soir[5].

🔴 Quelques jours pour faire front populaire

👇

   rejoins par MRC, LRDG, L’engagement...

 

 

-  Je veux à présent développer d’autres réflexions à propos du moment.
Il le faut quand un clou médiatique chasse l’autre. Le rebondissement spectaculaire de la soirée électorale des européennes avec la dissolution de l’Assemblée nationale est évidemment un franchissement de seuil incroyable. La fin de vie de ce qu’il reste de la minorité présidentielle parlementaire est consommée. Les lois de la physique politique ont repris le dessus. Un minorité ne peut gouverner un pays sans mandat d’une assemblée et contre la volonté de la majorité de la population. Du premier jour après sa défaite aux législatives de 2022 à la série des 49.3 jusqu’à la raclée présidentielle des européennes, il y a une continuité de situations insoutenables amoncelées. Ont achevé le naufrage l’expérience calamiteuse de la primature de Gabriel Attal, venant après la morne maltraitance sociale de l’épisode Élisabeth Borne.

 

 

- Le Président n’avait plus aucune légitimité pour gouverner de quelque façon que ce soit.
Pris entre les oppositions internes de ses groupes parlementaires, un fantastique vote de rejet, et face à un effet boomerang terrifiant de ses jeux avec le RN, Emmanuel Macron a donc perdu ses nerfs. Et, là encore, je crois que cela vient de loin, de profond en lui. Mais comme mon propos n’est pas le sondage de la psyché de cette décision, je m’en tiens à l’impression qu’elle me suggère : la prochaine étape prévisible de cette sorte d’hubris est sa propre démission avant le terme de ce mandat. En tous cas, la signification d’un tel geste le soir même d’un tel résultat n’a qu’un sens visible : il remet les clefs de la maison aux vainqueurs de la soirée. Peu importe les tortueux calculs qui lui sont prêtés à ce sujet. L’immédiat est en danger. Il faut à l’inverse des apparences chercher à gagner. Car le vote rendait le pays inflammable. Macron y a jeté une allumette et l’onde de choc ne fait que commencer avant la crise finale que sera son départ de la présidence

 

 

- Pour cela, il faut partir du résultat électoral du 9 juin pour bien apprécier les rapports de force politique actuels.
L’élection a eu lieu. Le coup de la dissolution n’efface pas le vécu des cinq derniers mois par les millions de gens qui ont mûri leur choix de vote pendant cette période. Le résultat n’est pas une photo, mais une empreinte dans l’expérience collective du pays. Une géographie sociale et démographique s’est exprimée. 

 

L’agitation médiatique et les gesticulations fractionnistes de l’après-vote ne doivent pas nous faire perdre de vue l’acquis et le reste à construire sur celui-ci. Je parle de ce qui est atteint par les Insoumis.

  • Les quartiers et la jeunesse ont massivement voté Insoumis. D’une élection européenne à l’autre, ils nous ont donné un million de voix supplémentaires. 71 % de progression.
  • Dans les grandes villes comme dans les agglomérations, le vote préférentiel insoumis est un fait politico-social nouveau.
  • Dans 11 villes de plus de dix mille habitants, LFI regroupe plus de la moitié des suffrages !
  • Dans 290 villes de plus de 10 000 inscrits, LFI est en tête de la gauche.
  • Ce paysage part des 60 % à la Courneuve jusqu’à 35 % à Ivry, pour ne parler que de la région parisienne où LFI arrive en seconde force régionale.

 

Si l’on rapporte les résultats par « blocs » selon la grille d’évaluation que nous avions faite au lendemain des présidentielles, on est frappé par la stabilité globale du paysage depuis 2022 même si le RN y est en dynamique. Et cette stabilité est gagnée à gauche par les progrès de mobilisation géographiquement et démographiquement acquis par l’action de LFI et les votes qui se sont rassemblés sur sa liste dans des territoires d’abstention. Un mécanisme inverse à celui des simples transferts de voix d’une liste à l’autre à l’intérieur du même ensemble. Ce résultat est celui d’une stratégie de déploiement qui s’est avérée payante : nous avons fait campagne à partir de ce qui motive le grand nombre de nos familles. Nous n’avons pas reculé devant le problème posé par le génocide en Palestine et la complicité des élites sociales et médiatiques de ce pays avec Netanyahu.

 

 

- Nous parlions de trois « blocs » à quasi-égalité au sortir de la présidentielle[6]. Où en sont-ils ?

Les 3 blocs et l’avenir de l’Union populaire par Jean-Luc Mélenchon

L’ensemble du « bloc populaire », comme nous l’appelions, fait 7,7 millions de voix. Il gagne un demi-million de voix au total par rapport à 2019 à quasi-égalité avec le bloc d’extrême droite. Celui-ci regroupe 7,7 millions de voix lui aussi, en gagnant 2,5 millions de voix par rapport à 2019. Vérification est ainsi faite de nos affirmations sur le sujet. De son côté, le bloc libéral baisse à 5,4 millions de voix. Il perd un million et demi de suffrages par rapport à 2019. 

 

Cela montre ce que la division nous a coûté : la possibilité de disputer la première place ! Un désarmement unilatéral dont la responsabilité revient entièrement à ceux qui ont refusé l’Union. La leçon à en tirer n’est pas une vendetta sans fin. Comme au lendemain de la présidentielle de 2022 je l’avais proposé, je le répète : il faut jeter la rancune à la rivière ! Sinon quoi ? La vendetta sans fin ? Il faut chercher sans cesse le moyen d’avancer. Nous en avons les moyens. Si l’union politique se conclut de nouveau comme nous le proposons, la compétition peut créer une dynamique en notre faveur. Nous pouvons gagner. Je sais que cela peut étonner, compte tenu des commentaires actuels des médias et des sondeurs. Mais la dynamique politique et les additions électorales ont aussi leur logique et ce n’est pas la même. On l’a vu en ce qui nous concerne aux européennes.

 

 

- Pour ce qui concerne LFI,...

Une osmose s’est formée entre le peuple populaire et le mouvement insoumis sous forme de milliers de votes groupés dans les bureaux de vote des quartiers, de la jeunesse et notamment de la jeunesse féminine populaire. Ils nous ont donné la première place devant tous dans des villes significatives comme Lille, Strasbourg, Mulhouse, ou bien la tête de la gauche comme à Marseille.

 

Quelle que soit l’élection à venir, LFI est en force. Mais le projet de LFI ne se résume aucunement à soi-même. « Tout changer » nécessite une victoire électorale. Nous avons fait le choix en 2022 de la stratégie d’union politique. J’ai déjà expliqué comment cela nous semblait être le chemin le plus court pour « l’unité du peuple ». Je n’y reviens pas ici. Nous l’avons confirmé, en vain, pour les européennes. Nous la reprenons à notre compte encore une fois, sans aucune autre arrière-pensée que d’être les meilleurs sur le terrain pour la construction d’une opinion majoritaire de notre côté. Au contraire des formations traditionnelles, nous ne voulons pas « récupérer », mais « être récupéré » comme outil efficace pour l’action populaire. Ces mots incluent une méthode, des objectifs et des façons d’agir bien spécifiques. Nous ne sommes pas des « avant-gardistes » comme on disait au siècle dernier. Plutôt des « passeurs », des « facilitateurs », des « organisateurs de l’action ». 

 

 

- La Dissolution est une violence de bout en bout.
Bien sûr, le président ne pouvait plus mettre en œuvre son projet. En ce sens, il a eu raison formellement de dissoudre. Mais cela n’a pas la dimension démocratique que l’on peut attendre d’un événement de cette nature. La méthode utilisée est à l’image de sa brutalisation ordinaire. Décision surprise, annoncée avant même les résultats définitifs, délais de dépôts de candidature ultra courts, campagne électorale réduite à trois semaines. Tout a été fait pour paralyser l’énergie qu’une dissolution est censée mobiliser. À présent il faut, sans trêve ni pause, agir, regrouper, mettre en mouvement partout où des forces sont disponibles. Nous compenserons les difficultés par l’intensité de notre mobilisation de l’engagement

 

  • Pour les insoumis, direction porte-à-porte en milieu populaire et jeune. Moins de paroles, plus d’action, le slogan est désormais une ligne de conduite urgente.

 

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8 janvier 2024 1 08 /01 /janvier /2024 14:29
Enjeux migratoires en Europe et dans le monde

En Europe, les flux migratoires ne sont pas essentiellement irréguliers[18]...

L'immigration est toujours un exil forcé, une souffrance... Il faut aller à la cause des maux et les éradiquer.

 

 

Depuis les années 1990, l’Europe est devenue l’une des plus importantes régions d’immigration au monde, compte tenu de sa position géographique dans son face-à-face méditerranéen, de son histoire, de l’ouverture à l’Est, et de son image quant au respect des droits de l’Homme et à l’accueil des réfugiés. Mais sa politique migratoire est marquée par la montée des populismes et des démocraties illibérales, où la peur et le rejet de l’Autre migrant occupent une large place.

Migrations : comprendre et convaincre par Catherine WIHTOL DE WENDEN, directrice de recherches au cnrS (centre de recherches internationales-ceri, Sciences po)

 

 

Sources : Catherine WIHTOL DE WENDEN | mis à jour le 09/10/2024

- Les migrants internationaux sont, selon les Nations unies[1], 284 millions, soit plus du double qu’à la fin du XXe siècle, mais ils ne représentent qu’un peu plus de 3 % de la population mondiale.
Selon les Nations unies, un migrant international est quelqu’un qui est né dans un pays et s’est déplacé vers un autre pour une période d’au moins un an. Aujourd’hui les migrations se dirigeant vers le nord du monde (environ 140 millions, Sud-Nord et Nord-Nord) sont en train d’être dépassées par les migrations se situant au sud de la planète (Sud-Sud et Nord-Sud). Quelques chiffres viennent illustrer ce phénomène à la fois global par son ampleur (peu de régions au monde non concernées) et de plus en plus régionalisé (davantage de migrants venant de la même région que de migrants venus d’ailleurs). On compte 11,5 millions de migrants internationaux en Amérique latine, majoritairement sud-américains ; 26,5 millions en Afrique ; 50 millions aux Etats-Unis ; 85 millions en Asie et Océanie ; 45 millions en Europe et 13 millions en Russie.

 

 

- Facteurs structurels de la migration
Des facteurs structurels expliquent la permanence des migrations, quelles que soient les politiques menées pour les dissuader.

  • Tout d’abord l’entrée du monde dans la mobilité : depuis les années 1990, le monde est en mouvement, du fait de l’ouverture d’espaces autrefois clos par des frontières étanches (Chine, Cuba, Europe de l’Est) mais aussi au sud du monde, avec la généralisation de l’accès à un passeport. Il est devenu facile de sortir de chez soi, mais difficile d’entrer ailleurs en raison d’un système de visas très hiérarchisé selon le « risque migratoire » de tel ou tel pays d’origine[2]. Ce phénomène s’est inversé depuis la fin du XIXe siècle, période de la première grande migration de masse[3], où il était plus difficile de sortir de son pays que d’entrer ailleurs car les grands empires considéraient leur population comme une richesse démographique, fiscale, agricole et militaire et les empêchaient souvent de sortir.
  • Autres facteurs structurels : les grandes lignes de fracture du monde, avec des régions qui cumulent les indicateurs les plus bas du développement humain (espérance de vie à la naissance, taux de scolarisation, niveau de ressources en parts du PIB national), parfois peu éloignées des régions les plus riches[4]. Ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent loin mais celles et ceux qui ont des réseaux de connaissances liés aux diasporas transnationales, qui sont câblés sur les nouvelles technologies… L’offre des passeurs pour ceux qui n’ont pas de visas s’est aussi multipliée, de même que les crises politiques, économiques et sanitaires, au Sud. Pour l’instant, les catastrophes environnementales induisent surtout des migrations internes et de voisinage.

 

Les plus grands moteurs de départ sont l’absence d’espoir, l’aspiration à changer de vie notamment chez les plus diplômés, la nécessité de fuir un pays en guerre, les discriminations à l’égard des femmes. De nouvelles figures des migrants internationaux apparaissent avec, par exemple, des touristes qui finissent par s’installer au soleil, chez les séniors ou des diplômés du Sud venant chercher des opportunités au Sud et au Nord.

 

Les profils de migrants ne se sont pas seulement diversifiés, ils sont devenus plus flous : les catégorisations des migrants se sont parfois effacées, entre le demandeur d’asile et celui qui cherche du travail notamment avec la suspension de l’immigration de travail salarié depuis le milieu des années 1970, en Europe. Hier, le réfugié était socialement très différent du travailleur, peu qualifié et rural. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus proches du fait de l’urbanisation et des progrès de la scolarisation au sud du monde. Dans le même temps, dans un contexte de dissuasion, de répression et de militarisation, les frontières se sont fermées pour le plus grand nombre (les deux tiers de la population de la planète), avec une série d’instruments de contrôle qui tiennent souvent lieu de politique migratoire (accords de réadmission avec les pays du Sud, politiques d’externalisation des frontières, système Schengen, accords de Dublin sur l’asile, Système d’information Schengen-SIS fichant sans-papiers, déboutés du droit d’asile ou condamnés cherchant à pénétrer les frontières de l’Union européenne-UE)…

 

 

- Crises en série et lignes de fracture
Des crises se sont succédé : révolutions arabes de 2011, crise syrienne de 2015, Covid-19, crise ukrainienne de 2022. L’UE est face aux plus grands mouvements de réfugiés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, même si la plupart de ces derniers ont trouvé l’hospitalité dans les pays les plus proches de chez eux : Iran et Pakistan pour les Afghans, Syrie pour les Irakiens, Turquie et Liban pour les Syriens, Pologne, Hongrie, Roumanie et Moldavie pour les Ukrainiens. Ces crises ont amené à leur tour des lignes de fracture en Europe : crise de l’hospitalité entre l’Est et l’Ouest, lors de la crise syrienne. L’Allemagne a alors été le principal pays d’accueil (plus d’un million de personnes entre 2015 et 2016), alors que les pays de Visegrad[5] ont refusé l’hospitalité à ces populations non désirées. Une crise s’est aussi amorcée avec le système européen de Dublin : le Sud reçoit l’essentiel des nouveaux arrivants (Italie, Grèce, Espagne, Malte), lesquels leur sont renvoyés par les autres pays européens s’ils ont traversé leurs frontières. Ce qui nourrit, dans les pays du Sud, un sentiment d’abandon par les autres pays européens.

 

Le Pacte européen pour l’immigration et l’asile de 2020, qui devrait être adopté au printemps 2024, a prévu, pour y remédier, une solidarité obligatoire de tous les pays. Ce Pacte conserve une dimension essentiellement sécuritaire, qui reprend les politiques antérieures de trente ans d’âge de renvoi, de dissuasion et de répression, alors même que ces politiques n’ont pas démontré d’effets sur la diminution des mouvements migratoires[6]. Un filtrage des demandes d’asile aux frontières extérieures de l’UE permettra en outre d’arrêter ceux qui viennent de pays « sûrs ». L’Europe est au carrefour de plusieurs espaces migratoires qui ont connu beaucoup de mutations au cours des vingt dernières années : l’espace euro-méditerranéen, la circulation migratoire Est-Ouest, et de plusieurs défis contradictoires comme, d’un côté, la crise du Covid, l’Ukraine, le risque environnemental, et, de l’autre, le vieillissement, les pénuries de main-d’œuvre, la crise de l’hospitalité sur fond de montée des populismes.

 

 

- L’Euroméditerranée en mouvement(s)
Les migrations entre l’Europe et la rive Sud de la Méditerranée[7] sont vécues comme un défi du fait de l’écart démographique entre les deux rives (âge médian en Europe de 41 ans, contre 25 au Maghreb et 19 en Afrique subsaharienne), des réfugiés, du terrorisme et des migrants à la recherche de travail. L’Europe cherche à fermer ses frontières, sans y parvenir. Pourtant, elle vieillit et manque de main-d’œuvre, très qualifiée, moyennement qualifiée et peu qualifiée dans les métiers dits en tension (restauration, tourisme, médecine, agriculture…).

 

La Méditerranée constitue l’un des plus importants espaces migratoires au monde, un espace migratoire régional constitué essentiellement de migrants de la rive Sud mais aussi, dans le passé, du sud de l’Europe[8]. Le monde euro-méditerranéen connaît aussi de nouvelles migrations, comme l’installation des séniors au soleil (Français au Maroc et en Tunisie, Anglais à Malte, Allemands en Espagne) ou l’exode des jeunes qualifiés vers le sud du monde (Maroc, Amérique du Sud). La migration étudiante est aussi une autre composante des migrations intra-méditerranéennes avec un exode des cerveaux du sud de l’Europe vers le Nord (Italiens, Espagnols, Portugais, Grecs)[9].

 

Les pays d’Europe du Sud, qui ont longtemps été des pays d’émigration, sont devenus des pays d’immigration au milieu des années 1980 et ont dû adopter à la hâte des politiques migratoires (régularisation des sans-papiers, contrôle des frontières externes, acquis communautaire). Ils ont reçu et continuent à recevoir des migrants arrivés par la mer tout en étant des pays touristiques, une cohabitation parfois difficile même pour ceux qui ont aussi besoin de main-d’œuvre. Malgré des configurations migratoires différentes, propres à l’histoire et à la géographie de chacun, ils sont devenus les garde-frontières de l’UE.

 

 

- Coronavirus et interdépendances
La fermeture des frontières nationales a été l’une des premières mesures adoptées par de nombreux pays européens pour limiter la propagation du coronavirus. D’autres pays ont ensuite emboîté le pas[10], révélant aux migrants du Nord que les frontières n’étaient plus ouvertes à tous et qu’ils devenaient indésirables au Sud. Le moment de leur réouverture s’est étalé dans le temps, d’abord progressivement, avec les frontières internes, notamment dans les pays de tourisme (Italie, Espagne, Portugal, Grèce).

L’Organisation mondiale des migrations (OIM) a observé une baisse importante du trafic en Méditerranée centrale, de la Libye à l’Italie ou vers la Grèce. L’Europe n’était plus attractive, du fait de la fermeture des frontières et des risques sanitaires – le continent étant particulièrement touché par la pandémie. L’épidémie a suspendu les arrivées de migrants en Europe et leur circulation entre pays membres. Le droit d’asile s’est arrêté, avec la fermeture des guichets.

 

Mais la crise a surtout révélé la dépendance des pays d’immigration à l’égard de leur main-d’œuvre immigrée. Ainsi l’Italie et le Portugal ont décidé de régulariser les sans-papiers travaillant dans les métiers des soins à la personne, compte tenu des besoins dans ce secteur. En Allemagne, la pénurie de travailleurs saisonniers agricoles s’est fait sentir, notamment pour les récoltes de printemps, habituellement effectuées par des Ukrainiens. En Espagne, les ramasseuses de fraises marocaines se sont heurtées au blocage des frontières, mettant en péril leurs familles au Maroc. En Italie, les saisonniers marocains n’ont pu revenir qu’au compte-gouttes comme au Royaume-Uni, où les Roumains sont revenus travailler dans les champs[11].

 

Le Covid-19 n’a pas sonné la fin des migrations mais il a accéléré les migrations internes de retour vers les régions d’origine[12]. Il a aussi montré l’interdépendance structurelle des pays riches à l’égard des pays pauvres.

 

 

- Les réponses face à la crise ukrainienne
La crise ukrainienne est venue allonger la liste des pays créant le plus de réfugiés (le plus grand nombre de départs dans le temps le plus bref), avec un accueil surtout en Pologne (pour près de la moitié d’entre eux), en Roumanie, Moldavie, en République tchèque et en Hongrie.

 

C’est une migration de voisinage entre pays ayant eu une proximité culturelle : l’ouest de l’Ukraine était une partie de la Pologne avant 1945, le Sud a appartenu à l’Autriche[13]. Même chose en République tchèque, en Roumanie et Moldavie.

 

L’accueil des Ukrainiens a tranché avec celui des Syriens, Irakiens, Afghans et autres Moyen-orientaux, en 2015. L’UE leur a appliqué la directive dite « protection temporaire » de 2001, créée pour les réfugiés de la crise dans l’ex-Yougoslavie, et jamais appliquée. Ce statut temporaire évite la durée de la procédure d’asile, permet de travailler immédiatement et de retourner dans son pays d’origine alors que c’est impossible pour les réfugiés classiques, sans risque de perdre leur statut. Enfin, la solidarité entre les pays européens et l’hospitalité se sont déployées avec le concours des pouvoirs publics. Comme en Allemagne en 2015, les pouvoirs publics français ont déployé des moyens hier considérés comme impossibles à satisfaire en mobilisant collectivités territoriales et citoyens volontaires pour l’hébergement, l’ouverture d’écoles et de cours de français, l’accès à des logements sociaux et à des soins immédiats[14].

 

  • On peut espérer que cet épisode fera jurisprudence dans la politique européenne de l’asile et incitera les pays européens à remettre à plat leur politique migratoire en ouvrant davantage de voies légales d’entrée.

 

 

- L’Europe et ses frontières : perspectives
La montée du populisme et des démocraties illibérales dans nombre de pays européens, y compris en Europe du Nord (Suède et Danemark), et la recherche des votes d’extrême droite pour gagner les élections conduisent à une surenchère sur la fermeture des frontières. Cela alimente des peurs, à court terme, peu fondées, comme l’« invasion » des déplacés environnementaux et le « déversement » des Africains en Europe ou le « grand remplacement[17] », alors que le vieillissement des Européens n’est pas pris en compte.

 

Les déplacés environnementaux ne sont pas une menace à court terme pour l’Europe. Ce sont, pour l’essentiel, des migrations internes et des migrations Sud-Sud. Leur nombre est évalué à une soixantaine de millions[15], mais les experts du climat (le Giec) considèrent qu’ils pourraient atteindre 150 à 200 millions à la fin du siècle. La plupart se déplacent dans leur propre pays : ce sont les plus pauvres, soucieux de garder des modes de vie liés au milieu naturel (agriculture, élevage, pêche). Une petite partie décide de franchir les frontières mais reste souvent à proximité de leur pays d’origine. Ils ne bénéficient pas du statut de réfugiés car ils ne sont pas considérés comme craignant ou ayant été victimes de persécutions, selon les termes de la convention de Genève, et les tentatives de définition d’un autre statut international (l’initiative Nansen de 2011) n’ont pas abouti.

 

Les causes de ces déplacements sont multiples :

  • Liées à des phénomènes naturels aussi vieux que le monde (éruptions volcaniques, cyclones, tornades) mais aussi à des phénomènes récents de sécheresse, de dégel, de montée des eaux, d’inondations, de coulées de boue et d’engloutissement d’îles par la mer. Les régions les plus touchées sont l’Asie pacifique pour 68 % des cas, l’Asie du Sud pour 14,8 %, l’Amérique latine (7,3 %). Beaucoup de ces pays n’ont pas les moyens de faire face aux catastrophes environnementales[16] et ce sont les plus pauvres qui seront les plus exposés, comme aux Etats-Unis, lors du cyclone Katrina frappant la Nouvelle-Orléans. Ce sont les pays du Sud, proches des pays concernés par les crises environnementales, qui seront les plus touchés par les migrants environnementaux.
  • Des conflits de valeurs divisent l’Europe et ses migrations : entre libéralisme économique et sécurité militarisée des frontières, entre éthique de la solidarité et de l’hospitalité et nationalismes, entre besoins de main-d’œuvre, vieillissement et utilisation de l’immigration à des fins électorales et populistes.

De nombreux défis concernant la cohésion sociale montrent que l’Europe tarde à adopter des mesures adaptées à une immigration de peuplement, à la différence de pays comme les Etats-Unis, le Canada, ou l’Australie, car elle peine à se considérer comme continent d’immigration : lutte contre les discriminations, introduction de la diversité dans la définition de la citoyenneté, dialogue avec l’islam, droit de vote local des non-Européens, démocratisation du droit à la mobilité avec des frontières plus ouvertes aux migrations de travail. C’est pourquoi, face à des politiques d’opinion s’appuyant sur les sondages, l’enjeu est de taille : il s’agit de convaincre.

 

🔴 Pour aller plus loin...

 

- Jean-Luc Mélenchon : " Il faut s’attaquer aux causes qui provoquent l’afflux de migrants "

Pour lutter contre l’immigration massive – qui d’ailleurs est principalement interne aux pays en voie de développement –, il faut s’attaquer aux causes des migrations : l’impossibilité de tout développement des pays de départ, en raison des dettes et des politiques d’ajustement structurel imposées par le Fonds monétaire international [FMI] ou la Banque mondiale, le pillage des ressources par les multinationales et le libre-échange...

Notes :

[1Rapport Undesa (Département des affaires économiques et sociales des Nations unies), 2022.

[2] Les Afghans n’ont accès qu’à vingt-cinq pays environ, voisins et pauvres, alors que les Japonais, Coréens du Sud, Européens et Américains du Nord ont le plus large accès au monde sans visa.

[3] On parle à l’époque d’une migration de cinquante-millions d’Européens.

[4] La Méditerranée est ainsi une ligne de fracture démographique, économique, politique, sociale et culturelle importante, malgré les nombreux liens transnationaux qui la traversent.

[5] Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque.

[6] Trois-cent-trente-mille entrées irrégulières en 2022, selon l’agence Frontex (agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes), soit 30 % de plus qu’en 2021, et un niveau égal à celui d’avant la pandémie.

[7] Voir Catherine wihtol de wenden, « Migrations méditerranéennes », in Pouvoirs n° 183, p. 87-98.

[8] Les Turcs constituent la plus importante diaspora transnationale en Europe, devant les Marocains, puis Portugais, Italiens, Espagnols, Algériens et Roumains, mais leur répartition varie beaucoup selon les pays d’accueil.

[9] Enrico Pugliese, Quelli che se ne vanno, Bologna, Il Mulino, 2018.

[10] Par exemple aux Etats-Unis, en Asie, au Maghreb, en Afrique sub-saharienne, en Australie et dans le Golfe.

[11] Pour mémoire, la concurrence avec les travailleurs de l’Est européen a été l’un des thèmes favoris du Brexit.

[12] Ce fut le cas pour les Ukrainiens quittant la Pologne, ainsi que les Vénézuéliens et les Afghans de retour chez eux.

[13] Ceci explique l’accueil de ces anciens Hongrois par le gouvernement de Viktor Orban, qui avait déjà généreusement accordé des passeports hongrois à certains d’entre eux.

[14] Cet accueil peut être comparé à celui des Vietnamiens à la fin des années 1970, lié à la volonté de montrer un Occident protégeant les victimes du communisme.

[15] Parmi eux, quarante-millions de migrations internes.

[16] C’est le cas du Bangladesh, classé au premier rang des pays vulnérables en 2014, du fait de la fonte des glaciers de l’Himalaya qui se déversent dans les deux grands fleuves de ce pays delta.

[17] D'hier à aujourd'hui : la thèse du « grand remplacement »

[18« En Europe, les flux migratoires ne sont pas essentiellement irréguliers » – Entretien avec Maxime Guimard

 

Pour en savoir plus :

Politique migratoire Macron/Le Pen : préférence nationale, un remède de charlatan

- Crise des réfugiés : s'attaquer aux causes des migrations

- Jean-Luc Mélenchon, son programme Afrique : « Nous combattrons le fléau de la prédation ultralibérale qui s’abat sur le continent »

- Les causes de l’immigration – Quand le libre-échange sème la misère

 

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  • Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT  de 1978 à 2022.
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