Le dernier tiers du 18ème siècle constitue une période révolutionnaire durant laquelle éclatent d’innombrables luttes populaires, durant laquelle s’épanouissent des idéaux émancipateurs, durant laquelle même les rois se voient contraints de devenir " éclairés ", durant laquelle la Révolution s’impose dans la plus grande ville du monde, Paris, et le 21 septembre 1792, l’avènement de la République marque aussi la naissance d’une gauche de rupture[29bis].
Pendant cette période, le monde occidental connaît aussi une longue phase de développement économique et démographique ainsi que de découvertes scientifiques et techniques.
De grands historiens ont bien perçu ce tournant majeur de la fin du 18ème où même le mot Révolution change de sens passant de l’astronomie à l’actualité : " Révolution occidentale " pour Auguste Comte[1], " âge de la révolution démocratique " pour Robert Palmer[2], " ère des révolutions " pour Eric Hobsbawn[3], " âge des révolutions dans un contexte global " pour David Armitage et Sanjay Subrahmanyam[4].
L’universitaire toulousain Jacques Godechot employait le terme de " Révolution atlantique[5] " pour caractériser le mouvement intellectuel, social et politique qui s’étend, selon lui, des années 1763 à 1799. Cette caractérisation d’atlantique présente plusieurs inconvénients, en particulier de ne pas prendre en compte des pays comme la Russie, la Pologne, Genève, la Grèce...
Retenons plutôt que se déroule alors un cycle exemplaire d’aspirations populaires sociales et démocratiques, de montée des luttes, de révolutions : un certain synchronisme des mouvements sociaux et politiques à l’échelle atlantique et européenne. Reprenant l’analyse de Barnave, Jean Jaurès confirme « Il n’y a pas à proprement parler de Révolution française, il y a eu une révolution européenne qui a la France à son sommet[6] ».
La vaste étendue géographique touchée par les mouvements du dernier quart du 18ème siècle ne doit cependant pas occulter le rôle central qu’y joue la Révolution française. Jusqu’en 1789, il s’agit de luttes ayant très peu d’impact l’une sur l’autre. A partir de cette date, l’élan et le rythme viennent de France.
De 1763 à 1768 : Indices d’un début de montée du mouvement social, démocratique et révolutionnaire Quelques évènements peuvent être considérés comme des prémices :
C’est en particulier le cas de la Corse qui se libère de la domination gênoise et installe un pouvoir indépendant au nom du peuple souverain. L’appel à Jean-Jacques Rousseau pour aider à la définition des nouvelles institutions leur donne une publicité importante dans les milieux intellectuels et politiques d’Europe.
18 novembre 1755 La Corse indépendante se dote de la première constitution du monde moderne[7]
Le mouvement est écrasé par l’armée française : les proches du dirigeant indépendantiste Paoli se réfugient en Angleterre, y contribuant au développement de courants démocratiques. Un Genevois également réfugié du nom de Jean-Paul Marat écrit et publie alors " Les chaînes de l’esclavage " avançant la perspective de la libération des peuples au travers d’une démarche républicaniste qui fleurira bientôt en France.
De 1763 à 1768, le nombre de mouvements augmente nettement :
1763 : premières luttes dans les colonies anglaises d’Amérique ;
1763 : soulèvement indien des Grands lacs au Canada ;
1764/1765 : en France, le mouvement pour obtenir la réhabilitation de Jean Calas[8] est caractéristique de la rencontre des idées démocratiques, des progrès scientifiques et de l’aspiration à une Justice rationnelle... 10 mars 1762, Jean Calas est supplicié à Toulouse[9] ;
1766 : L’Egypte se révolte pour prendre son indépendante de l’empire ottoman[9bis] ;
1766 : Révolte des Cosaques du Iaïk, dans l’Oural[9ter] ;
1766 : mouvements révolutionnaires de Genève ;
en 1768, la France achète la Corse à Gênes et écrase le mouvement dirigé par Pasquale Paoli. Cependant, la boule de neige des aspirations et des idées nouvelles a déjà trop roulé et grossi pour être arrêtée par cela.
Genève au cœur du progrès durant plusieurs années Les mouvements révolutionnaires de Genève en 1768 présentent un grand intérêt historique.
Depuis 1541, cette Cité-Etat constitue une république dirigée par un " Conseil général " large dans lequel siègent les membres de la bourgeoisie de Genève mais surtout par le Conseil des Deux-Cents et le Conseil des Soixante (Petit Conseil) faisant fonction d’exécutifs et plus influencés par les grands bourgeois et l’aristocratie.
La ville bénéficie d’un apport de population et d’argent avec l’arrivée de nombreux Français protestants chassés par les intégristes catholiques durant les Guerres de religion puis après la Révocation de l’Edit de Nantes.
Par rapport aux territoires proches d’Allemagne, de France ou d’Italie Genève fait figure de cité bourgeoise en avance sur son temps par sa vie économique (imprimerie, horlogerie, soierie, dorure...), le rôle de ses citoyens, son niveau de scolarisation, son rôle dans la diffusion des idées des Lumières (Jean-Robert Chouet, Jean-Alphonse Turrettini, Jean-Antoine Gautier...).
Cependant, plusieurs facteurs vont provoquer des révolutions à répétition au cours du 18ème siècle :Grands bourgeois et aristocrates monopolisent le pouvoir par le Conseil des Deux-Cents et le Petit Conseil, en cooptant les membres sans rendre compte devant le Conseil général. La vitalité économique et commerciale de Genève provient pour une bonne part d’une productivité supérieure aux pays catholiques voisins en raison de conditions de travail plus astreignantes.Genève à la fin du XVIe siècle
1707: la première grande révolte éclatepour des raisons essentiellement économiques et sociales. Les armées de Berne et Zurich permettent de mater le mouvement et de fusiller son chef en prison ;
en 1737 :nouvelle révolution qui prend le pouvoir. L’oligarchie fait appel à la France comme médiatrice. Le Règlement de la Médiation, adopté en 1738, donne un rôle central au Conseil général en matière législative (pour toute nouvelle loi) et fiscale (pour tout nouvel impôt) ;
en 1762:nouvel affrontement entre d’une part un mouvement citoyen, d’autre part le Petit Conseil qui a condamné deux ouvrages de Rousseau — Émile ou De l’éducation et Du Contrat social — à être brûlés parce que « tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ». Le courant favorable aux idées de Rousseau se formalise dans le mouvement des Représentants (nom donné suite aux " représentions " adressées au Petit Conseil ;
Nouveaux mouvements révolutionnaires en 1766 et 1768 ;
en 1781 :réussite d’une dernière révolutionqui accorde l’égalité civile à une grande partie des habitants de la ville comme de la campagne[10].
De 1768 à 1772, une phase effective de montée du mouvement social, démocratique et révolutionnaire
en 1768 : la rébellion de la Nouvelle-Orléans en 1768[10bis] ;
en 1768 : les émeutes et grèves dans le Royaume-Uni[10ter] ;
de 1768 à 1770 : les escarmouches à Boston entre Américains et Britanniques... et les phénomènes nationaux en Pologne contre la Russie ;
en 1769 : les Grecs profitent de la guerre russo-turque pour se soulever et libérer le Péloponnèse et les Cyclades[10A]. Le pouvoir ottoman utilise des groupes paramilitaires albanais pour combattre ces insurgés et ravager leurs terres durant une dizaine d’années, d’où la présence de Grecs réfugiés politiques en France durant la Révolution.
en 1770 : émeute à Moscou et soulèvement du Péloponèse contre les Turcs ;
en 1771 : soulèvement des exilés polonais de Sibérie et des Cosaques de l’Oural[11]...
Multiplication des mouvements de 1773 à 1788
1773 : Cette année-là paraît significative pour dater l’accélération de la combativité sociale, démocratique et révolutionnaire avec au départ deux évènements a priori anodins ;
le soulèvement de l’avant-poste cosaque de Boudarine le 17 septembre 1773, au fin fond de l’Oural[11A] ;
le Boston Tea Party le 16 décembre 1773 en Amérique du Nord ; des habitants jettent à la mer la cargaison de thé d’un navire britannique[11B].
De 1773 à 1775 : une immense révolte en Russie de serfs, de cosaques et d’ouvriers indique par sa masse et sa détermination le potentiel révolutionnaire des peuples asservis.
🔴Ce mouvement est ensuite relayé :
par la guerre d’indépendance des Etats Unis ;
L’Irlande fait partie des pays directement touchés par la Guerre d’indépendance américaine : mouvement des Patriotes irlandais, revendication d’indépendance renaissante... qui entraînent une évolution émancipatrice des lois concernant les catholiques gaéliques ;
La Grande Bretagne est logiquement touchée aussi, particulièrement de 1780 à 1783[12] ;
La guerre des farines (1775)
par des mouvements sociaux en Europe (en 1775, guerre des farines en France[13], rév;olte paysanne en Bohême...) ;
Révolution liégeoise (18 août) : Le prince-évêque de Liège est chassé par un coup d’État de la bourgeoisie, soutenue par les travailleurs et les paysans. La féodalité est abolie[17] ;
En octobre, insurrection des patriotes belges, provoquée par la politique religieuse[21]. 24 octobre : Le chef de l’armée belge, Van der Mersch, bat les Autrichiens à Turnhout. Les révolutionnaires proclament la déchéance de Joseph II et déclarent l’indépendance.
L’année 1790 est encore marquée par de nombreux mouvements sociaux :
Proclamation de la république brabançonne (États belgiques unis) le 11 janvier[16] ;
solidification de la nouvelle société née de la révolution française ;
proclamation de la république confédérale des provinces belges[22] ;
processus de démocratisation en Pologne ;
révoltes d’esclaves en Martinique, Guyane puis Guadeloupe[23] ;
En Amérique du Nord, révolte des Pawnees puis des Iroquois ;
Soulèvement des Libres de couleur à Port-au-Prince[24] ;
Début de la révolte de l’Epire contre les Turcs[26] ;
En Grande Bretagne, de nombreuses sociétés se créent en solidarité avec la Révolution française (Société des Amis du peuple, Société de correspondance londonienne)...
1791, la révolution démocratique se déploie particulièrement en Pologne et en France Parmi les mouvements sociaux, notons ceux d’Amérique du Nord :« Révolte des Noirs Saint-Domingue 22/08/1791 »
23 août, début du grand soulèvement des esclaves, rejoint par Toussaint Louverture[27] ;
3 novembre, les Indiens Miamis du chef Michikinikwa (Petite Tortue) remportent une victoire significative à la bataille de Fort-Wayne (Indiana)[28].
1792, après trois ans de soulèvements et de réformes, les grandes puissances européennes réagissent par une répression massive dont l’invasion de la Pologne par l’armée russe constitue le symbole. Les victoires françaises de Valmy, Mayence puis Jemmapes font refluer cette menace contre-révolutionnaire en Europe occidentale.
La Révolution se radicalise en France avec la proclamation de la République[29][29bis] ;
Les mouvements progressistes continuent à gagner de l’audience en Grande Bretagne, en Hongrie et surtout en Italie ;
Premières élections au Québec.
1793, formation de la première coalition contre la révolution française[30] : Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, Russie, Espagne, Piémont-Sardaigne, Deux-Siciles
Les armées révolutionnaires de l’An II résistent mais la contre-révolution se développe dans le reste de l’Europe : en Pologne (partagée entre Russie, Prusse et Autriche), Italie, Grande Bretagne...
Sur le territoire même de la république française, le soulèvement vendéen et les insurrections fédéralistes affaiblissent la Révolution.
Et ailleurs :
▶️ Soulèvements populaires en Ecosse durement réprimés[31] ;
▶️ Abolition de l’esclavage à Saint-Domingue ;
▶️ A Cuba, fondation de la Société patriotique de La Havane.
1794, la répression des progressistes et des mouvements populaires se poursuit :en Grande-Bretagne (suppression de l’habeas corpus), en Amérique du Nord (écrasement des Indiens Miami, Association pour le maintien des lois dans le Bas-Canada)...
Et en Europe centrale :
Mouvement révolutionnaire jacobin en Lithuanie ;
Grand soulèvement révolutionnaire en Pologne, dirigé par Kosciuszko. Varsovie, Cracovie et l’essentiel du territoire sont libérés[32] ;
Le gouvernement prend des décisions sociales importantes : abolition du servage personnel, liberté de déplacement, garantie de la possession de la terre, diminution des corvées... Cependant, l’armée polonaise est battue par les Russes ; une répression monstrueuse s’abat (20000 civils massacrés dans le faubourg de Praga).
Les armées républicaines françaises sont elles, victorieuses sur tous les fronts ;
Cependant, l’écrasement des Polonais, l’éradication des mouvements progressistes dans les grands pays européens puis le 9 thermidor en France font de cette année 1794 un tournant. Des mouvements vont encore se développer mais la dynamique s’épuise.
organisation en France de la Conjuration des Egaux (Babeuf, Buonarotti)[36].
1796 à 1802 : fin de la période révolutionnaire
Parmi les mouvements de cette fin de période révolutionnaire, notons :
en Italie, la création de la république ligurienne[37], puis de la république cisalpine (1796)[37A] ; puis de la république romaine en 1798[37B], enfin de la parthénopéenne ou napolitaine qui est une république sœur de la République française[37C] ;
en 1797, révoltes au Vénézuéla (contre l’Espagne), en Angleterre, dans les Antilles ;
en 1798, création de la république helvétique, révolte générale en Irlande contre l’Angleterre[38] ;
en Chine, le soulèvement Miao et du Lotus bleu ;
en Inde, les résistances indigène (Révolte des cipayes) face à la Compagnie des Indes[39] ;
en Espagne, le progrès des partisans des Lumières en Espagne[40] ;
en Galicie et Valacchie, débuts de réseaux révolutionnaires[41] ;
en Russie, nouvelles jacqueries paysannes qui débouchent sur un adoucissement du servage... et son abolition du en 1861[42] ;
aux Antilles (Jamaïque), nouvelles insurrections d’esclaves, puis première république noire en Haïti au 1er janvier 1804[43] ;
Le mouvement a tellement été fort durant 30 ans qu’il va engendrer de nouvelles luttes :
▶️par exemple dans l’Empire ottoman (révolte paysanne en Serbie en 1804)[46] ;
▶️en Espagne, Italie, Grèce dans les années 1920 ;
▶️en Amérique latine de 1810 à 1825 ;
▶️notons enfin que les révolutions de 1830 (France, Belgique, Pologne, Italie) et mouvements de cette époque seront encore profondément marqués par la Révolution française.
▶️ 5 juin 1832 : Les funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire[49].
Ces mouvements sociaux et politiques sont accompagnés et renforcés par la radicalisation du mouvement intellectuel des Lumières :
1770 : Principes philosophiques sur la matière et le mouvement (Denis Diderot)[50] ;
1771 : L’an 2440, ou rêve s’il en fut jamais (Louis Sébastien Mercier)[51] ;
1774 : Les souffrances du jeune Werther (Wolfgang von Goethe, pré-romantisme)[52] ;
1775 : Pièce de théâtre " Le barbier de Séville " (Pierre-Augustin de Beaumarchais)[53] ;
Page de titre de l'édition originale.1775 : Les 3 dialogues Rousseau juge de Jean-Jacques (Jean-Jacques Rousseau)[54] ;
1776 : " Le Sens commun (Common Sense en anglais) " (Thomas Paine)[55] ;
1776 : " Devoirs de l’homme fondés sur la nature " (Baron d’Holbach)[56] ;
1781 : " Réflexions sur l’esclavage des nègres " (Nicolas de Condorcet)[57] ;
1781 : " La découverte Australe " (Restif de la Bretonne)[58] ;
1781 : " Critique de la raison pure " (Emmanuel Kant)[59] ;
1785/1789 " : Oeuvres complètes de Voltaire ", éditées par Condorcet, Beaumarchais[60]... ;
1787 : " Don Giovanni titre (Don Juan en français) " (Mozart)[61] ;
1787 : " Mémoires sur les droits du peuple Brabançon " (Henri van der Noot)[62] ;
1790 : " Sur l’admission des femmes au droit de cité " (Marquis Nicolas de Condorcet)[63] ;
1791 : " Les victimes cloîtrées " pièce de théâtre (Jacques-Marie Boutet, dit Monvel)[64] ;
1791 : " Les droits de l’homme " (Thomas Paine)[65} ;
1791 : " Adresse aux français " (Maximilien Robespierre)[66]...
🔴Je conclurai en citant Jean-Clément Martin, président de l’Institut d’Histoire de la révolution Française quant à l’impact de l’idée de révolution bienfaisante issu de cette période 1773 à 1802. « Cette croyance collective dans l’idée de la " révolution bienfaisante " permet de comprendre comment les Français vont s’y engager, après d’autres, et pourquoi l’expérience révolutionnaire française change les cadres de pensée des contemporains et des générations suivantes. »
[5] L'analyse portée par Jacques Godechot d’une « révolution atlantique » est développée dans : La Grande Nation (1956), Les Révolutions (1963), L’Europe et l’Amérique à l’époque napoléonienne (1967), ce qui lui vaudra d’être élu à la tête de la commission internationale d’histoire de la Révolution française du Comité international des sciences historiques.
Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT de 1978 à 2022.
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