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12 janvier 2025 7 12 /01 /janvier /2025 18:47
Entretien avec Michaël Löwy : Jean-Luc Mélenchon « a largement contribué à populariser la notion d’écosocialisme et a un discours élaboré sur l’écologie »

Michael Löwy (1938) est une figure intellectuelle incontournable de la gauche dans le monde. Après un pèlerinage intellectuel à travers plusieurs pays, du Brésil au Royaume-Uni en passant par Israël, c’est en France que Michael Löwy s’est installé en 1969, invité par Nicos Poulantzas. Fin philosophe révolutionnaire, il a présenté une thèse sur György Lukács en 1975 et s’est passionné tant pour le marxisme que pour le surréalisme.

Parallèlement à sa vie intellectuelle, Michael Löwy est un homme engagé politiquement. Il a milité dans la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), mouvement emblématique du trotskisme en France, et aussi, de l’autre côté de l’Atlantique, aux côtés de l’aile gauche du Partido dos Trabalhadores (PT) et du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) du Brésil. Récemment, il a commencé à collaborer avec l’Institut La Boétie, le think tank de La France Insoumise, fondé en 2020 par Jean-Luc Mélenchon.

Pensant bienveillant, Michael Löwy s’efforce de créer une synthèse intellectuelle entre le marxisme et la pensée écologiste, dans le but de construire une nouvelle théorie politique : l’écosocialisme. Cette approche cherche à combiner le pragmatisme scientifique du marxisme avec les préoccupations utopiques des écologistes. Entretien.

 

 

Sources : L'insoumission | 

- Diario Red / Insoumission[1] : Vous collaborez actuellement avec l’Institut La Boétie, (think tank à La France Insoumise) après un long parcours dans les organisations de la gauche trotskiste révolutionnaire. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous rapprocher de La France Insoumise ?

Michael Löwy : À mon avis, la gauche trotskiste révolutionnaire a intérêt à collaborer avec des partis de gauche comme La France Insoumise, dans la mesure où ils constituent les principales forces incarnant une dynamique anticapitaliste dans la société. Dans le cas de Jean-Luc Mélenchon, nous avons affaire à un leader politique qui a largement contribué à populariser la notion d’écosocialisme et qui a un discours élaboré sur l’écologie.

 

Il a fait avancer nos thèses dans la bataille des idées. Par conséquent, il n’y a pas de contradiction entre se rapprocher de partis comme La France Insoumise et rester dans la tradition de la gauche trotskiste révolutionnaire.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Que peut apporter la pensée marxiste à l’écologie ?
Michael Löwy : Le marxisme est une théorie nécessaire pour tout projet de transformation sociale, car il nous permet de comprendre scientifiquement ce qu’est le capitalisme et les raisons pour lesquelles, en raison de la logique d’accumulation du capital, il génère une exploitation sans limites de l’homme et de la nature. Pour cette raison, le marxisme est une arme pour lutter contre les « falsificateurs de l’écologie », en particulier les promoteurs du capitalisme vert, qui redoublent d’efforts pour démontrer une thèse impossible : la compatibilité de l’écologie avec le capitalisme.

 

De plus, le marxisme est un outil intellectuel pour comprendre ce que pourrait être une alternative au capitalisme. Il élabore ses contours, défendant la constitution d’une économie qui priorise une production destinée à satisfaire les besoins sociaux à travers une planification démocratique, par opposition aux marchandises destinées au marché.

 

J’insiste particulièrement sur cette notion, car elle est consubstantielle à toute perspective écologique : une société durable ne pourra pas continuer à produire n’importe quoi à des fins d’échange sur un marché, comme c’est le cas aujourd’hui. La préservation de la vie humaine sur Terre exige la production de biens en fonction de leur utilité sociale et environnementale, en opposition à l’irresponsabilité totale qui règne dans la production actuelle.

 

🔴 Par conséquent, nous devons transformer le marxisme en un « éco-marxisme » et le socialisme en un « éco-socialisme », et mettre en œuvre une politique de planification qui intègre la notion de limites écologiques.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Comment peut-on construire une planification économique démocratique ?
Michael Löwy : Il est nécessaire de rompre avec le modèle soviétique de planification. À mon avis, l’excessive verticalité du système et l’absence de démocratie ont conduit à son incapacité à répondre réellement aux besoins de la population, et, en conséquence, à sa chute. Les décisions sur la manière et les raisons de produire doivent être prises de manière participative. Comment y parvenir ?

 

Nous devons partir du principe de subsidiarité : les décisions qui peuvent être prises au niveau local ou micro-local doivent être réalisées à cette échelle. Cela favorisera l’autogestion et multipliera la prise de décisions au niveau direct. De nombreuses institutions qui opèrent uniquement au niveau local pourraient être gérées directement par leur personnel.

 

Cependant, les activités de certaines administrations et entreprises nécessitent la mobilisation d’une région ou même de tout un pays. Dans ces cas, je défends un principe de représentativité : les décisions sur ce qui doit être produit et consommé doivent être prises par le peuple, par des représentants élus et des référendums.

 

🔴 Il est important de comprendre que l’économie n’est pas un fait naturel, mais un fait politique. Les grandes décisions économiques, concernant ce qui doit être produit et consommé, doivent être prises au niveau politique. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement le marché, mais de lui donner sa place adéquate, notamment pour garantir la gratuité de certains services essentiels et, finalement, dépasser la politique de l’offre et son irresponsabilité sociale et écologique.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous vous intéressez au rôle révolutionnaire de l’utopie. Soutenez-vous les socialistes utopiques si critiqués par Marx ?
Michael Löwy : Je m’inspire du penseur Miguel Abensour, qui souligne que Marx ne critique pas les socialistes utopiques pour le contenu de leurs utopies, qu’il trouvait en réalité fascinantes, mais pour leur vision parfois erronée du politique.

 

Beaucoup de socialistes utopiques pensaient qu’il suffisait de gagner le cœur de quelques riches philanthropes pour réaliser leurs projets et les étendre à toute la société. Ce que Marx critiquait essentiellement chez Fourier ou Proudhon, c’était qu’ils ignoraient des questions politiques centrales : quelle classe sociale devra réaliser cette société utopique ? Quel sera le processus de transition vers une nouvelle société ?

 

Face à des penseurs qui, parfois, défendaient le retrait de la société pour entrer dans des phalanstères et qui, parfois, ressentaient de la nostalgie pour des formes de travail écrasées par le machinisme industriel, Marx pose la nécessité d’un processus révolutionnaire mené jusqu’au bout par une classe sociale ascendante : le prolétariat, qu’il définit comme les travailleurs ne possédant pas leurs moyens de production.

 

Cependant, cela n’empêchait pas Marx de s’intéresser sincèrement aux idées des socialistes utopiques, qui furent l’une des trois principales sources d’inspiration de sa pensée, avec l’idéalisme allemand hégélien et les économistes classiques anglais.

 

Cette vision erronée de la notion d’utopie chez Marx a conduit de nombreux marxistes à rejeter a priori toute politique de l’utopie. Pour ma part, je pense que l’idée d’utopie est nécessaire à tout projet politique révolutionnaire.

 

Le penseur marxiste utopique Ernst Bloch, que je cite fréquemment, disait que la force du marxisme réside dans la combinaison d’un « courant froid », une lecture scientifique du capitalisme, avec un « courant chaud », la vision utopique d’une société sans classes, basée sur la justice et l’égalité, où nous serions libérés de la surexploitation, du productivisme et du fétichisme de la marchandise, et par conséquent du consumérisme. Selon moi, le « courant froid » doit être un moyen pour atteindre le « courant chaud ».

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous parlez d’une transformation des forces productives en forces destructrices, en opposition au marxisme classique, en vous inspirant des thèses de Walter Benjamin. Ne risquez-vous pas de tomber dans une condamnation a priori du progrès technique, comme le font de nombreux penseurs écologistes décroissants ?
Michael Löwy : Je pense que nous devons éviter toute simplification à propos du progrès technologique et adopter une vision dialectique. La catégorie « progrès technique » ne signifie rien en soi : le progrès technique n’est pas unique, il est multiple, et peut donc être défini de diverses manières.

 

Laissons de côté les simplifications et les discours binaires : nous pouvons observer qu’il existe des avancées techniques majoritairement positives, comme celles de la médecine, et d’autres négatives, comme la voiture individuelle ou l’extraction pétrolière.

 

🔴 Pourquoi cette différence entre des réalisations qui sont considérées comme faisant partie d’un même ensemble, le progrès technique ?
Pour une raison simple : je pars du principe que le véritable problème n’est pas la technique, mais le capitalisme. Le capitalisme crée une technologie qui lui est propre et qui est à son service. Prenons l’exemple de l’automobile individuelle : un produit qui, à l’origine, ne répondait à aucun besoin social réel, a fait l’objet d’une véritable fétichisation comme produit de consommation ostentatoire, et a réorganisé la société au bénéfice du capitalisme contemporain.

 

Il est donc nécessaire de dépasser une illusion entretenue par le marxisme le plus orthodoxe : l’écosocialisme démontre que nous ne pouvons pas nous approprier toute la technologie et tout l’appareil de production existant pour les mettre au service des travailleurs, car une partie de ces derniers existe uniquement pour satisfaire les besoins spécifiques du capitalisme. Que changerait-il en termes de politique écologique si un puits pétrolier en haute mer était sous le contrôle des travailleurs ?

 

 

- Diario Red / Insoumission : L’écosocialisme est-il alors synonyme de décroissance ?
Michael Löwy : Ce n’est pas si simple. Soyons clairs : l’écosocialisme implique une forme de décroissance dans la mesure où il remet en question l’existence même d’une partie de notre appareil productif et de notre production. Pourquoi ? Parce que le capitalisme ne produit pas des choses pour répondre à des besoins, mais uniquement en fonction de leur capacité à être échangées sur le marché, de leur valeur d’échange.

 

🔴 Par exemple, le fait que tous nos appareils électroménagers deviennent obsolètes après quelques années ne répond pas à nos besoins en tant que consommateurs, mais à l’objectif d’augmenter la circulation des valeurs d’échange sur le marché, de stimuler les ventes et la concurrence, au détriment de toute responsabilité environnementale. La mise en œuvre d’un système écosocialiste qui dépasse le capitalisme impliquerait donc l’élimination de tout le gaspillage de ressources humaines et naturelles causé par l’irresponsabilité de l’économie capitaliste, ce qui entraînerait inévitablement une forme de décroissance.

 

Cependant, la décroissance en elle-même ne sera jamais un projet de société. En effet, il existe des formes de décroissance capitalistes, comme les mesures malthusiennes ou la destruction d’activités jugées « insuffisamment rentables », qui sont souvent nécessaires au bien-être de la société.

 

🔴 Par conséquent, il existe un danger que la question de la décroissance soit posée par les classes dominantes sans aucune critique du capitalisme, créant une société encore plus aliénée. La décroissance est également une notion complexe qui ne peut être résumée par des lieux communs ou des idées uniformes. Elle ne peut être pensée simplement comme une diminution du PIB, mais comme une manière de réorganiser la production.

 

Nous devons sérieusement nous poser ces questions : quelle partie de l’appareil productif doit être démantelée et quelle partie doit être développée ? Par exemple, je pense que les énergies fossiles et la publicité font partie des activités qui doivent décroître. En revanche, les investissements dans les transports publics doivent augmenter, car les voitures individuelles sont destinées à disparaître.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Vous êtes brésilien. Les discours écosocialistes et les formes de décroissance qu’ils impliquent sont-ils audibles dans un pays et un continent qui désirent à tout prix se développer et croître économiquement ?
Michael Löwy : Malgré la présence de réseaux écosocialistes actifs au sein des forces de gauche, notamment au Brésil, il faut reconnaître que la vision dominante en Amérique latine, dans toutes les forces politiques, reste développementaliste. Il est évident que l’Amérique latine doit se développer ; ce n’est pas la question. La véritable question est : quel type de développement le continent a-t-il besoin ? À mon avis, il ne faut pas y reproduire les erreurs du développement des pays du Nord.

 

🔴 Le modèle de développement suivi en Amérique latine est le suivant : produire des matières premières non transformées destinées au marché mondial, avec des conséquences désastreuses sur le plan écologique. Les tentatives de diversification industrielle en Amérique latine, comme le développement d’une industrie automobile ou aéronautique, sont également conditionnées par les exigences du marché mondial.

Ces productions sont-elles une priorité pour les Sud-Américains, dont la majorité n’a ni voiture ni accès aux avions ? Il est nécessaire de penser un autre modèle de développement, ce qui implique de produire pour la population et non pour le marché mondial.

 

Par exemple, mon pays, le Brésil, détruit la forêt amazonienne pour produire une quantité de soja et de viande qui dépasse largement la demande nationale, voire régionale : la surproduction agricole pour satisfaire le marché mondial et le secteur de la viande conduit nécessairement à l’accélération de la déforestation de l’Amazonie… Avec le temps, cela pourrait provoquer l’assèchement des fleuves qui coulent vers le sud du pays et qui alimentent la production agricole… Une véritable catastrophe !

 

Dans cet écocide, l’extrême droite est en première ligne, avec l’ex-président Bolsonaro, qui voulait éradiquer la forêt « parce qu’elle ne sert à rien » et mettre fin aux modes de vie indigènes. Le peuple brésilien ne se nourrit pas de soja, mais principalement de riz, de haricots, de farine et de poulet.

 

🔴 Par conséquent, l’agriculture doit être orientée en priorité vers le marché intérieur et viser une production biologique. Il n’y a pas d’autre solution pour stopper le désastre écologique en cours. Cela a été compris par le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), qui est aujourd’hui le principal producteur de riz biologique du pays.

 

Comme pour le progrès technique, la question du développement doit être abordée selon une approche dialectique et non comme une perspective uniforme. Il existe un développement capitaliste, destructeur, et un développement nécessaire dont l’Amérique latine a besoin : plus de services publics, d’électricité, d’approvisionnement en eau, d’assainissement, etc.

 

L’Amérique latine peut être pionnière en matière de progrès technique respectueux des équilibres naturels, contrairement aux sociétés occidentales. Dans ce combat, la gauche, les paysans, les indigènes et une partie de l’Église jouent un rôle fondamental.

 

 

- Diario Red / Insoumission : Quels sont les principaux obstacles à une politique écologiste et écosocialiste en Amérique latine, et au Brésil en particulier ?
Michael Löwy : Je pense que la gauche latino-américaine a souffert d’une idéalisation du pétrole. Le contrôle de celui-ci était perçu comme un moyen d’acquérir plus de souveraineté économique par rapport aux États-Unis, mais il a fini par affaiblir les économies du continent, dévaster l’environnement et attiser les ambitions des oligarchies étrangères.

 

Cependant, je constate quelques signaux positifs. Au sein du gouvernement de Lula, la ministre de l’Environnement, Marina Silva, s’oppose à l’exploitation pétrolière dans l’estuaire de l’Amazone. Lula n’a pas encore pris de décision sur le sujet, mais il est important que cette position ait été exprimée.

 

🔴 La seconde menace est le libre-échange et la surdépendance au marché mondial, dont j’ai exposé la relation de cause à effet avec la déforestation de l’Amazonie. Il est certain que la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur[2] est une très mauvaise nouvelle pour la préservation de l’environnement en Amérique latine.

 

Notes :

[1L’Insoumission et le média espagnol Diario Red (Canal Red) s’associent pour proposer à leurs lecteurs des contenus sur les résistances et les luttes en cours en France, en Espagne et en Amérique du Sud. À retrouver sur tous les réseaux de l’Insoumission et de Diario Red.

[2UE-Mercosur : un accord mortel pour les agriculteurs et l'environnement

 

Point en savoir plus :

- JEAN-LUC MÉLENCHON : CLIMAT - Je lance l'alerte : le temps est compté !

- « L’urgence écologique doit être au point de départ de ma campagne »

 

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10 janvier 2025 5 10 /01 /janvier /2025 20:42
Municipales 2026 : quelle stratégie, programme et arguments de La France Insoumise ?
Municipales 2026 : quelle stratégie, programme et arguments de La France Insoumise ?
Municipales 2026 : quelle stratégie, programme et arguments de La France Insoumise ?

En 2026, aux municipales, nous souhaitions des listes d’union.

Mais elles sont empêchées par ceux qui ne veulent pas du NFP.

Il y aura partout des listes insoumises : prêtes aux municipales, pour l’union ou pour être proposées au vote[1], pour un communalisme insoumis !

 

 

Dix ans après la fondation de la France insoumise, ces municipales seront la nouvelle étape de la construction de notre mouvement politique, cela fera dix ans que nous existons !
Si le Nouveau Front Populaire a pu remporter les élections législatives, c’est d’abord parce que nous avons su mettre en mouvement une partie du peuple qui avait renoncé à venir aux urnes. Nous l’avons enclenché lors des élections européennes où nos progrès ont été impressionnants dans la jeunesse et dans les quartiers populaires. Cette dynamique s’est confirmée lors des élections législatives : ce sont dans les bureaux de vote où la progression insoumise a été la plus forte aux élections européennes qu’ont été observés les progrès les plus importants du Nouveau Front Populaire aux élections législatives.
Des marges de progression existent encore et les élections municipales en sont un nouvel " outil " servant à accélérer notre implantation locale et des cadres d’auto-organisation populaires à tous les niveaux de représentations politiques.

Retrouvez ci-dessous la stratégie adoptée par l'Assemblée représentative de la France insoumise du 14 décembre 2024[2] pour les élections municipales et validée par 93.9 % des insoumis par vote[3]

Pour accéder à l'intégrale du texte texte d’orientation stratégique cliquez ici 👉 [4]

 

 

Sources : La France Insoumise | mis à jour le 10/07/2025

- Préparer les élections municipales pour présenter des listes dans le plus grand nombre de communes

Nos groupes d’action ont consolidé leur ancrage ces dernières années et encore plus ces derniers mois.

  • Nous avons constitué un réseau d’élu·es militant·es dans le cadre de l’Association nationale du réseau des élu·es insoumis·es et citoyen·nes.
  • Nous avons été en tête dans un grand nombre de communes lors des dernières élections européennes : notre liste a, par exemple, dépassé les 20 % à Audincourt, Avignon, Marseille, Montpellier, Strasbourg, Lille, Saint-Étienne, Grenoble, Audincourt ; les 30 % à Choisy-le-Roi, Givors, Grande-Synthe, Vitry-sur-Seine, Vernouillet, Montreuil, Cergy, Saint-Ouen, Bagnolet, Montataire, Nanterre, Dreux, Sarcelles, Bethoncourt ; les 40 % à Argenteuil, Bondy, Villiers-le-Bel, Sevran, Creil, Vaulx-en-Velin, Aubervilliers ; les 50 % à Saint-Denis, Bobigny, Trappes, La Courneuve…

 

Sur ces bases, nous nous donnons l’objectif :

  • de conquérir des mairies et des présidences d’exécutifs locaux et de constituer des groupes d’élu·es insoumis·es et citoyen·nes dans les conseils municipaux et dans les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) ;
  • d’investir un maximum de conseils municipaux, jusqu’aux plus petits villages.
  • Notre objectif est aussi de faire élire un maximum de conseillers consulaires.

C’est aussi de cette façon que nous permettrons l’entrée de la France insoumise au Sénat, après en avoir été empêchée par les directions nationales du Parti socialiste et du Parti communiste en 2023. Nous appelons largement les insoumis·es à se porter candidat·es aux élections municipales afin de permettre une présence dans un maximum de communes, y compris les plus petites, en déposant ou en participant à des listes complètes ou partielles dans les communes de moins de 1 000 habitant·es où le mode de scrutin autorise le panachage.

 

Pour atteindre ces objectifs, nous invitons les insoumis·es à réunir les conditions permettant de constituer des listes insoumises dans le plus grand nombre possible de communes (et de pays en vue des élections consulaires), en s’appuyant sur une démarche d’union populaire et en encourageant des collectifs et luttes locales dans les quartiers populaires, la jeunesse, comme partout où les secteurs populaires se mobilisent pour défendre leurs revendications sociales, écologistes, démocratiques. Notre objectif est de rendre la commune à ses habitant·es et de porter un programme de rupture à l’échelle municipale.

 


- Nous proposerons un accord national à nos partenaires du Nouveau Front Populaire

Dans tous les cas, nous travaillerons là où c’est possible à des accords locaux ou départementaux avec une ou plusieurs composantes du NFP. Dans certaines communes, cela pourra conduire à la constitution de listes communes dès le premier tour avec une ou plusieurs composantes du Nouveau Front Populaire. Cela nécessitera des garanties programmatiques claires et publiques (voir Annexe 1 👇) et que la représentativité de la France insoumise soit assurée. Pour les élections consulaires, un travail sera mené avec les groupes d’action des Français·es de l’étranger pour établir la liste des garanties programmatiques ainsi que le calendrier.

 

Fort·es de nos expériences précédentes, nous abordons cette possibilité sans naïveté. Ces dix dernières années, aux côtés des habitant·es, nous avons fait l’expérience des conséquences des politiques conduites par les notables de la droite, et, parfois, de la gauche d’avant, dont certain·es ont ouvert leurs majorités à des composantes du macronisme.
D’autres s’inscrivent dans la lignée de la démarche de rupture avec le NFP exprimée par François Hollande ou Raphaël Glucksmann, qui s’efforcent déjà au quotidien de marginaliser la France insoumise pour mieux s’opposer à nos idées. D’autres encore soutiennent le projet de grande coalition avec les macronistes.
Il est évident qu’une alliance sera impossible dans ces cas de figure.

 

La « droite républicaine » et le Rassemblement National conduisent, au plan local, des politiques violentes, racistes, discriminatoires et anti-écologiques. C’est pourquoi, en tout état de cause, au second tour, nous chercherons à rassembler les listes issues du Nouveau Front Populaire pour battre la droite et l’extrême droite, hormis si l’hégémonisme ou les renoncements programmatiques nous obligent à garantir seul·es notre représentation au sein des conseils municipaux et consulaires.

 

Nous proposerons par ailleurs aux forces du Nouveau Front Populaire une coordination nationale particulière dans les communes dirigées par le RN et le parti d’Éric Ciotti afin de réunir les meilleures conditions possibles pour y défendre notre programme dès le premier tour. Face au danger de l’extrême droite, nous pourrons envisager des fusions ou des désistements au second tour.

 

 

- Définir les marqueurs programmatiques pour un mouvement communaliste

La France insoumise est un mouvement communaliste, c’est-à-dire qui réaffirme la commune comme premier échelon de la démocratie pour un pouvoir démocratique s’exerçant au plus près des besoins des habitant·es. Nous voulons restaurer la démocratie communale et tourner le dos à la dépolitisation de la fonction d’élu·e local·e, transformé·e en gestionnaire de l’austérité. Mouvement de la Révolution citoyenne, nous voulons oeuvrer à l’implication du peuple à chaque étape de nos campagnes et dans l’exercice des responsabilités. Six ans après l’abstention de masse des dernières élections municipales, nous savons que la participation populaire est la condition pour nous ouvrir les chemins de la victoire. Afin qu’elles puissent reprendre leur destin en main, nous souhaitons favoriser la participation dans les conseils municipaux des classes populaires et de tou·tes celles et ceux qui sont engagé·es et portent des luttes syndicales, citoyennes ou associatives.

 

Témoins du clientélisme et partageant le dégoût qu’il engendre chez les habitant·es, nos candidat·es s’engageront à lutter contre le népotisme et la corruption locale et à garder, dans leur mandat, un lien constant et transparent avec le peuple, à l’image de nos parlementaires. Partisan·es de la rupture, nous nous adresserons dans la clarté aux électeur·rices en définissant des garanties programmatiques ambitieuses et non-négociables qui devront être intégrées à l’ensemble des programmes défendus par les listes municipales soutenues par la France insoumise (voir Annexe 1 👇). Pour les élections consulaires, un travail sera mené avec les groupes d’action des Français·es de l’étranger pour établir la liste des garanties programmatiques ainsi que le calendrier.

 

Pour nous donner les moyens de nos ambitions, la Coordination de la France insoumise, en lien avec les boucles départementales, conduira un travail de ciblage visant à identifier nos possibilités de conquête, d’implantation et de consolidation. C’est là que nous concentrerons nos forces. En parallèle, en lien avec l’Association nationale du réseau des élu·es insoumis·es et citoyen·nes, tenant compte du travail des Rencontres Nationales des Quartiers Populaires et des militant·es et élu·es dans les territoires ruraux :

  • elle travaillera à la mise à disposition dès le premier trimestre 2025 d’une boîte à outils afin d’inspirer et d’enrichir les programmes de nos listes élaborées localement ;
  • elle proposera des outils, tutoriels et fiches pratiques d’organisation d’une campagne municipale ouverts à tou·tes les insoumis·es (législation, financement, constitution de listes, démarches administratives déclaratives, points de vigilance, astuces, méthodes d’implication citoyenne, charte éthique des candidat·es insoumis·es…) afin de faciliter l’engagement de primo-candidat·es et d’assurer notre présence dans un maximum de petites et moyennes communes ;
  • enfin, elle proposera aux chef·fes de file insoumis·es des communes prioritairement ciblées par notre mouvement un cycle de formation au cours de l’année 2025. Les boucles départementales sont invitées à contribuer à ce travail de formation à destination de tou·tes les insoumis·es.

 

 

🔴 ANNEXE 1 - GARANTIES PROGRAMMATIQUES MUNICIPALES SUR LA BASE DUN PROGRAMME DE RUPTURE
1 - Commencer la révolution citoyenne dans les communes

  • Instaurer un référendum d’initiative citoyenne municipal et s’engager à convoquer des référendums locaux pour les grands projets structurants pour la commune.
  • Faciliter l’exercice du droit de propositions des élu·es de l’opposition comme de la majorité (ordre du jour du conseil municipal, droit d’amendement, motions…).


2 - Gérer les communes par des régies publiques

  • Lancer dès l’accession aux responsabilités municipales une revue générale de toutes les délégations de services publics au secteur privé (DSP) et de tous les partenariats publics privés (PPP) afin de déterminer un plan de retour en régie publique, en commençant par les communs essentiels comme l’eau, la production d’énergies renouvelables, les transports en commun, la restauration scolaire ou la gestion des déchets. Les régies publiques devront permettre aux usager·es et aux agent·es de siéger dans les conseils d’exploitation ou d’administration.
  • Garantir de cette façon des services publics communaux pour couvrir les besoins essentiels de l’existence : se loger, se nourrir, boire, se déplacer, se cultiver, se soigner…


3 - Installer la règle verte communale

  • Refuser d’accorder des permis et des autorisations pour des activités polluantes et écocides.
  • Réduire la tarification des transports en commun pour faire la gratuité en commençant par les moins de 25 ans, les privé·es d’emploi et les usager·es disposant de faibles revenus.
  • Faire un moratoire sur les zones à faibles émissions (ZFE) en attendant de déployer des mobilités alternatives.
  • Développer des « mines urbaines » municipales : déchetteries, recycleries, ateliers de réparations...


4 - Instaurer es communes zéro chômeur pour le droit à l'emploi

  • Développer une politique locale de garantie d’emploi notamment en faisant entrer les communes ou intercommunalités dans le dispositif « territoires zéro chômeur de longue durée », en tenant compte des bilans tirés, notamment par les syndicats et actionner tous les leviers pour favoriser l’emploi local de qualité : commande publique, fonction publique…


5 - Tuer la spéculation immobilière

  • Mettre sous contrôle le marché du logement en augmentant la part de logement public, en appliquant partout où c’est possible l’encadrement des loyers et en développant l’accession à la propriété non spéculative (via les offices fonciers solidaires, l’habitat coopératif, etc.), notamment par l’exercice du droit de préemption.
  • Mettre fin au clientélisme dans l’attribution des logements sociaux en transformant le « quota du maire » en quota du conseil municipal, soumis à discussion après élaboration d’une grille claire de critères.
  • Fixer l’objectif de communes zéro sans abri, zéro passoire thermique, zéro habitat insalubre.


6 - Passer à une alimentation 100 % bio et locale dans les cantines et les rendre gratuites

  • Organiser la conversion de tous les repas des cantines scolaires en bio et produits locaux, avec introduction d’options végétariennes quotidiennes. Instaurer progressivement la gratuité en commençant par renforcer la progressivité des tarifs pour les petits revenus et la gratuité immédiate pour les familles en dessous du seuil de pauvreté.
  • Participer parallèlement à la conversion de l’offre agricole locale en bio, par exemple par la mise en place de zones agricoles protégées.


7 - Favoriser l'école publique et laïque

  • Réaffirmer le rôle central de l’École de la République dans la construction de la citoyenneté.
  • Appliquer strictement la loi pour les subventions de fonctionnement aux établissements scolaires privés et refuser tout financement public pour la construction d’établissements scolaires privés ou leur rénovation ainsi que pour les associations confessionnelles.


8 - Faire des communes activement antiracistes, féministes et inclusives

  • Créer des observatoires communaux ou intercommunaux des discriminations, en collaboration avec les associations et les habitant·es, capables de mener des actions de testing et former l’ensemble des agent·es de la collectivité sur ces enjeux.
  • Constituer la municipalité partie civile des plaintes des victimes de racisme, sexisme et LGBTIphobie, soutenir le présence de centres de planification familiale.
  • Combattre le validisme. Renforcer les moyens en faveur d’un accueil digne des exilé·es.


9 - Des communes engagées pour la paix

  • Défendre la paix dans le monde et la justice pour les peuples. Par exemple, faire voter par le conseil municipal une motion pour soutenir le cessez-le-feu immédiat et permanent à Gaza et au Liban, la reconnaissance de l’État de Palestine, et demander un embargo sur les exportations d’armes au gouvernement de Netanyahou.

 

 

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- Retrouvez la boîte à outils programmatique insoumise pour les municipales !

Objectif : porter la révolution citoyenne en commençant la planification écologique, en fortifiant l’entraide et en construisant la nouvelle France.

 

 ⁇ ️ La boîte à outils programmatique insoumise pour les municipales n’a pas vocation à remplacer le programme de chaque liste soutenue par la France insoumise dans les communes.
 ⁇ ️ Les insoumis·es ont adopté à l’occasion de leur Assemblée représentative de décembre 2024[3], 9 garanties programmatiques (voir Annexe 1 ☝️ ci-dessus) qui constituent les points de programme qui doivent absolument être présents dans un programme municipal pour qu’il soit soutenu par la France insoumise.
 ⁇ ️ La présente boîte à outils a vocation à lister, thème par thème, les mesures qui peuvent constituer un programme de rupture complet et couvrant tous les domaines de l’action publique municipale. Elle est à la disposition des insoumis·es pour les aider et les guider dans le travail programmatique local, qu’elle ne remplace pas.

 

Pour accéder à la boîte à outils programmatique insoumise cliquez sur l'image ci-dessous 👇👇

 

Boîte à outils programmatique municipales 2026

 

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- Retrouvez le kit argumentaires programmatiques pour un communalisme insoumis !

Objectif : Ce document, à destination des insoumis·es engagé·es dans les municipales, est complémentaire de la boîte à outils programmatique ci-dessus, publiée fin mars 2025.

 

Ce kit argumentaires choisit une vingtaine de mesures parmi les 407 de la boîte à outils programmatique. Elles sont parmi les plus structurantes, les plus emblématiques de ce que serait une politique municipale insoumise et donne quelques arguments pour les comprendre, les défendre et se préparer à les déployer.

 

Les 18 fiches proposées sont :

 

 ⁇ ️ Une commune qui met en place le RIC ;

 ⁇ ️ Une commune de l’intervention populaire permanente ;
 ⁇ ️ Une commune où le peuple décide du budget ;
 ⁇ ️ Une commune contre la corruption ;
 ⁇ ️ Une commune qui prépare la bifurcation écologique ;
 ⁇ ️ Une commune du chauffage écologique et abordable ;
 ⁇ ️ Une commune qui s’adapte au changement climatique ;
 ⁇ ️ Une commune qui fait la cantine bio, locale et gratuite ;
 ⁇ ️ Une commune qui rend accessible les transports en commun ;
 ⁇ ️ Une commune qui lutte contre la précarité ;
 ⁇ ️ Une commune qui lutte contre la spéculation immobilière ;
 ⁇ ️ Une commune contre les déserts médicaux ;
 ⁇ ️ Une commune contre la pauvreté ;
 ⁇ ️ Une commune qui refuse le racisme, le sexisme et les LGBTIphobies

 ⁇ ️ Une commune pour la culture populaire ;
 ⁇ ️ Une commune pour la paix ;
 ⁇ ️ Une commune refuge ;
 ⁇ ️ Une commune pour la vie associative ;

 

Pour accéder au kit arguments programmatiques insoumis cliquez sur l'image ci-dessous 👇👇

 

KIT ARGUMENTAIRES MUNICIPALES Retrouvez les arguments programmatiques pour un communalisme insoumis.

 

 

- Pour un communalisme municipal, pour un programme de rupture, nous serons présents dans 500 villes pour changer la vie des gens.

Revivez la Convention Municipales du 23 novembre 2025 qui lance notre campagne pour les élections municipales prévues du 15 au 22 mars 2026.

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18 décembre 2024 3 18 /12 /décembre /2024 15:17
L’État néolibéral contre la planification

La question des formes de planification revient dans le débat public, notamment dans la perspective d’une transition écologique. Cependant, l’aggravation des politiques d’austérité et des mesures de régression écologique et sociale, notamment en France, semble aller dans une direction opposée. Quelle place le néolibéralisme peut-il laisser à des perspectives de planification ?

Cet article s’inspire d’une communication présentée dans le cadre du congrès 2024 de l’Association française d’économie politique (AFEP)[0], qui avait pour thème la question suivante : « Face aux crises, des planifications sont-elles possibles ? »

 

 

Sources : Stéphanie Treillet économiste |

-  Le néolibéralisme peut être considéré comme inaugurant, à partir de la décennie 1990, une conception et une pratique du rôle de l’État cohérentes et nouvelles dans l’histoire du capitalisme.
Il configure en effet un État principal organisateur des marchés et de la concurrence.

Dans la mesure où les crises financières récurrentes, la crise sociale, la crise écologique font revenir dans le débat public la thématique de la planification, on peut se demander si cette forme contemporaine d’intervention de l’État ouvre un espace renouvelé pour des formes de planification ou, au contraire, si elle s’y oppose frontalement et lui fait obstacle.

 

 

-  L’État néolibéral : un État fort et actif

Il est important tout d’abord, avant d’examiner l’action effective de l’État à cette étape du capitalisme, de préciser quelle conception de son rôle sous-tend le projet néolibéral. En effet, prévaut souvent l’idée erronée, y compris au sein des forces sociales opposées au néolibéralisme, que celui-ci supposerait un État minimal réduit à ses fonctions régaliennes, voire absent du fonctionnement de l’économie et plus globalement de l’organisation sociale. En réalité :

  •  deux représentations du rôle de l’État dans l’économie ;
  • deux cohérences en apparence contradictoires

coexistent dans l’histoire de la pensée économique depuis ses débuts.

Adam Smith
Adam Smith

 

🔴 Le paradigme des défaillances du marché. L’idée est apparue dès la naissance de l’économie politique, Adam Smith par exemple constatant que, si prédominantes que soient la concurrence et la « main invisible » du marché, elles ne sont pas en mesure d’assurer la fourniture de biens comme les ponts ou l’instruction publique[1]. Mais c’est Alfred Marshall qui, à la fin du XIXe siècle, systématise cette idée[2].

 

Les défaillances du marché désignent des cas de figure où la régulation par la seule concurrence ne permet pas à l’économie d’atteindre une situation optimale d’allocation des ressources : il demeure des pénuries, du gaspillage, des goulots d’étranglement. Les externalités négatives, comme les dégradations environnementales, en sont un cas emblématique : les agents économiques, par exemple les entreprises, ne supportent pas les coûts sociaux et collectifs de leur activité, si une action de la puissance publique (par exemple un impôt, du type taxe Pigou[3]) ne les amène pas à modifier leurs calculs. Mais on peut citer aussi les biens collectifs ou les monopoles naturels, dont la production dans un cadre concurrentiel ne peut être rentable et qui doivent donc être pris en charge par l’État.

 

🔴 La figure hayekienne du marché autorégulateur et non construit, sui generis. On peut faire référence à une filiation ultralibérale qui, parallèlement à la précédente, traverse toute l’histoire de la pensée économique, depuis Malthus à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à l’école du Public Choice et aux libertariens aujourd’hui, en passant par le courant des économistes « autrichiens », et notamment Friedrich von Hayek[4].

 

Pour eux, les défaillances du marché n’existent pas, ou du moins ne sont pas à prendre en considération dans la mesure où les défaillances d’un État qui serait amené à tenter de les corriger seront toujours plus importantes. Pour Hayek, qui se place dans une optique philosophique de rejet des Lumières et du « constructivisme », aucun mode de coordination des actions individuelles ne peut être plus efficace que le marché, qui est non construit, naturel et le lieu d’un processus continuel d’apprentissage par les individus qui le rend insurpassable.

 

Adolph Wagner
Adolph Wagner en 1899

▶️ Si on compare ces deux filiations :

  • la première semble constituer, on le verra, un guide du rôle effectif de l’État dans la reproduction du capital aux XXe et XXIe siècles, et plus particulièrement dans l’étape néolibérale.
  • Tandis que la seconde reste une utopie, qui ne paraît pas applicable ni appliquée dans les politiques publiques (malgré les déclarations d’intention de nombreux responsables politiques et dirigeants depuis le début des années 1980), et ne rend pas compte du fonctionnement effectif du système. En effet, l’évolution du capitalisme, l’approfondissement de la division sociale du travail et la complexification des sociétés rendent impossible un retrait de l’État qui par ailleurs n’a jamais été absent de la construction et de la mise en place des économies de marché. On peut faire référence à la loi de Wagner sur l’extension des domaines d’activité de l’État en corrélation avec la croissance du PIB[5].

 

Mais bien qu’utopiste, cette conception n’en a pas moins des effets performatifs sur la trajectoire des sociétés en posant une norme de référence, même inatteignable, et en alimentant un discours adossé à un imaginaire.

 

Cependant, Christian Laval et Pierre Dardot mettent en évidence la constitution dans la phase néolibérale d’un État créateur et organisateur des marchés et des différentes formes de la concurrence, un État régulateur[6]. Pour eux, « le néolibéralisme peut se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs, qui déterminent un nouveau gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence ». Or ce programme suppose un « État fort », des règles, et non le laisser-faire. Mais cette modalité d’intervention de l’État est principalement indirecte et en rupture avec l’État de l’étape précédente du capitalisme (qu’on peut appeler « étape fordiste » pour faire référence à la catégorie régulationniste), qui était un État redistributeur, planificateur (notamment en France), parfois producteur, et sur lequel s’adossaient des politiques discrétionnaires de réglage fin de la conjoncture.

 

La cohérence de cet État néolibéral est assise sur des fondements théoriques pluriels et éventuellement hétérogènes qui convergent cependant pour constituer un mainstream global à la puissance normative forte.

 

Thomas Sargent
Thomas Sargent

On peut en recenser trois en particulier.

▶️ L’ordolibéralisme, dans le cadre de la construction de l’Union européenne[7].

▶️ Le cadre conceptuel des anticipations rationnelles des agents économiques. Ce corpus d’hypothèses, constitutif de la nouvelle macroéconomie classique à partir du début des années 1980, considère que les agents économiques sont en quelque sorte extralucides et réagissent comme s’ils avaient en tête tout le modèle économique. On ne peut donc pas les tromper et leur comportement sera de nature à annuler d’avance tous les effets escomptés des politiques économiques[8]. Le théorème dit de Ricardo-Barro, ou d’équivalence ricardienne, en est un exemple : si l’État s’endette pour financer des dépenses publiques destinées à relancer la croissance économique par le biais de la demande, les agents économiques anticiperont de futures augmentations des impôts consacrées au remboursement de cette dette et, épargnant pour les financer, réduiront leur consommation. L’augmentation de la dépense publique sera donc annulée par une diminution de la consommation des ménages et l’effet sur la demande globale, et donc sur la croissance, sera nul.

▶️ Le paradigme néoinstitutionnaliste, ou Nouvelle économie institutionnelle (NEI), aujourd’hui ultradominant dans les élaborations normatives des grandes institutions internationales. Ses hypothèses peuvent apparaître contradictoires avec les anticipations rationnelles : rationalité limitée des agents économiques, notion élaborée par Herbert Simon[9], information imparfaite et asymétrique, existence de modes de coordination non-marchands.

 

Cette conception fait des institutions, formelles comme informelles, le résultat de calculs d’optimisation des individus, qui utilisent des formes sociales complémentaires ou alternatives au marché pour organiser leurs interactions. Mais, une fois construites, les institutions constituent également l’environnement permettant au marché de fonctionner, plus ou moins efficacement, et délivrant à ces mêmes individus les incitations les conduisant à des comportements efficients[10]. C’est ainsi que l’existence de règles, de droits de propriété plus ou moins clairs apparaît de nature à expliquer les performances différentes, dans l’histoire et dans le monde, des pays en termes de développement[11].

 

La NEI met en avant la thématique de la gouvernance, réduite à un panel de procédures techniques censées permettre une allocation efficiente des ressources, et se présente donc comme une politique économique dépolitisée. Il n’est en effet pas question de choix de société qui pourraient être effectués sur la base d’une délibération démocratique.

 

 

-  La régulation néolibérale contre la planification

Le mirage de la compétence Séhili Djaouida - Rozenblatt Patrick SYLLEPSE

La régulation conçue dans cette optique consiste en une organisation de l’activité économique par l’État ou les instances étatiques au moyen d’un pilotage indirect par les résultats des différentes catégories d’acteurs (entreprises privées, administrations publiques ou parapubliques, voire associations). Ces résultats sont mesurés par une panoplie d’indicateurs chiffrés dans le cadre de procédures d’évaluation systématiques.

 

Dans le secteur privé marchand, il s’agit de substituer aux grilles de qualifications fondées sur des conventions collectives de branche une évaluation des compétences individuelles dépendant de la capacité des salarié·es à atteindre les objectifs[12]. Dans le secteur non-marchand, le New Public Management (NPM), traduit par la loi organique relatives aux lois de finances (LOLF) puis la révision générale des politiques publiques (RGPP) en France, a pour objectif d’aligner le fonctionnement de ce secteur sur celui du secteur concurrentiel[13]. Le secteur associatif est mis en demeure de s’adapter à ces critères. C’est le cas, par exemple, pour les mutuelles de santé, de plus en plus contraintes à s’aligner sur les règles et les critères de fonctionnement des compagnies d’assurance privées.

 

D’une façon générale, on assiste à une tentative d’extension de la régulation concurrentielle et des critères de rentabilité à toutes les activités. De nombreux travaux et prises de position[13bis], issus de la recherche académique comme de la société civile, ont abondamment documenté le principe d’inefficacité fondamental qui sous-tend ce processus (inefficacité sociale, mais aussi économique à l’aune des critères mis en avant par les réformateurs eux-mêmes) et l’hypertrophie des structures de régulation ainsi convoquées, à l’opposé d’un « État minimal ».

 

Dans le paradigme des défaillances du marché, les interventions de l’État sont circonscrites à un périmètre limité et défini techniquement. Ainsi, la déréglementation et l’ouverture à la concurrence des monopoles publics, auparavant fondés par l’existence de monopoles naturels, sont aujourd’hui justifiées par les évolutions technologiques qui les auraient fait disparaître. Dans le secteur des télécommunications, ce serait le cas du remplacement du téléphone fixe par la téléphonie mobile et l’expansion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cette définition exclusivement technique des biens collectifs est contestée par une approche en termes de communs définis par une décision politique et par leur place dans la société[14].

La résistible ascension du néolibéralisme Modernisation capitaliste et crise politique en France (1980-2020)

 

De façon complémentaire, l’étape néolibérale est marquée par un tournant dans la conception des politiques économiques. Un premier changement majeur avait eu lieu au début des années 1980, avec une inversion de la hiérarchie des objectifs des politiques économiques : la désinflation et les grands équilibres ont été mis au premier plan au détriment de la croissance du PIB et de l’emploi[15].

 

Mais, à la fin de la décennie 1990, c’est un changement encore plus radical de la conception même des politiques publiques qui intervient : les politiques discrétionnaires, cherchant à opérer une action contracyclique par rapport aux variations de la conjoncture (par exemple contrecarrer une conjoncture récessive), sont bannies pour promouvoir exclusivement des politiques structurelles et des politiques de règles. Ces politiques sont conçues comme devant rester intangibles quelles que soient les échéances politiques et les variations conjoncturelles.

 

La conception des traités de l’Union européenne, la construction et le fonctionnement de ses principaux organes (Banque centrale européenne, Commission européenne, Commission de la concurrence…) et dispositifs de fonctionnement constituent une sorte d’idéal-type de cette conception. En effet, l’indépendance de la Banque centrale européenne, théorisée par le corpus des anticipations rationnelles mais imputable également, selon Christian Laval et Pierre Dardot, à l’ordolibéralisme, garantit la permanence de l’orientation anti-inflationniste de la politique monétaire, tout en envoyant aux marchés financiers le signal de crédibilité requis. Le Pacte de stabilité budgétaire, dans ses versions successives, verrouille les politiques budgétaires des États membres en les empêchant de s’adapter aux variations de la conjoncture et d’exercer une action contracyclique, c’est-à-dire de remédier aux tendances récessives par une politique de relance.

L’interdit posé sur les politiques conjoncturelles et discrétionnaires laisse toute la place aux politiques structurelles telles que la Stratégie européenne de l’emploi. Celle-ci organise à partir de 2000, de façon convergente, les réformes des marchés du travail dans les différents pays, orientées vers la flexibilisation et l’action sur l’offre de travail, en articulation avec les réformes des systèmes de protection sociale (retraites, assurance chômage). L’objectif est d’agir sur l’offre de travail, à la fois sur le plan quantitatif (dispositifs de workfare) et qualitatif (employabilité, réformes de la formation)[16]. On observe un parallélisme de cette mutation dans les pays en développement et dans les économies industrialisées, identifiable dans la doctrine des organisations internationales[17].

 

Cette conception du rôle de l’État contrecarre dans ses principes mêmes toute possibilité de processus de planification, pour plusieurs raisons.

L'impossible capitalisme vert Daniel Tanuro
  • En premier lieu, elle repose sur une approche exclusivement microéconomique, fondée sur les mécanismes d’incitations en information imparfaite adressées aux agents économiques au niveau individuel. Celle-ci exclut a priori toute prise en compte de la globalité, des paradoxes de composition, des mécanismes systémiques et des perspectives de transformation volontariste des structures par une l’action publique.
  • Ensuite, le pilotage par des indicateurs chiffrés mesurant les résultats à court terme exclut toute trajectoire de transition économique et sociale de moyen-long terme, par nature potentiellement contradictoire avec une augmentation de la rentabilité immédiate. Elle exclut également, pour la même raison, la prise en compte de critères de soutenabilité environnementale ou de besoins sociaux[18].
  • Enfin, les objectifs de cette régulation néolibérale sont fondés sur le postulat de l’inexistence d’un intérêt général qui serait irréductible à la somme des intérêts individuels. Les actions des agents économiques sont supposées mues uniquement par la recherche de rente telle que théorisée par l’école du Public Choice : la sphère du politique n’a pas d’existence ni même de logique propre, on a affaire à un marché politique comparable au marché des biens et services : les offreurs sont les dirigeants politiques qui cherchent à se faire élire, ou réélire, et les acheteurs sont les électeurs, organisés en groupes de pression. Cette conception, proche de celle des libertariens, réintroduit par ce biais l’utopie ultralibérale.

 

🔴 Une véritable planification orientée vers des alternatives à la crise sociale et écologique semble devoir remplir deux conditions.

  • La première, qui ne constitue en rien une feuille de route en ce qu’elle n’apporte pas de solution toute faite aux difficultés à résoudre (hiérarchisation des objectifs, niveaux de décision appropriés), est de reposer sur des modalités de construction donnant toute sa place à la délibération démocratique.
  • La deuxième est de se mettre en mesure de rompre clairement avec les normes de la rentabilité capitaliste, porteuses à la fois d’aveuglement court-termiste et de destructivité sociale et écologique.

 

Or, les modalités de la régulation étatique néolibérale apparaissent contradictoires avec ces deux conditions.

  • La promotion de politiques de règles conçues comme intangibles constitue en effet une mise à l’écart des mesures de politique économique de tout contrôle citoyen, qu’il s’agisse des instances élues ou de la société civile.
  • L’usage systématique d’indicateurs de résultats isolés d’une prise en compte des systèmes globaux interdit la construction de stratégies orientées vers des objectifs écologiques et sociaux durables.

Notes :

[0Association française d'économie politique: AFEP

[1] Adam Smith, « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations », 1776

[2] Alfred Marshall, « Principes d’économie politique », 1890

[3] Arthur Cecil Pigou, « The Economics of Welfare », 1920. Pigou préconise une taxation des activités génératrices d’externalités négatives de façon à inciter les agents économiques qui en sont à l’origine à « internaliser les externalités », c’est-à-dire à intégrer dans leurs calculs les coûts pour la collectivité. L’exemple le plus emblématique est l’écotaxe, ou système « pollueur-payeur », sous toutes ses formes

[4] Friedrich von Hayek, « La Route de la servitude », 1944

[5] Adolph Wagner, « Les Fondements de l’économie politique », 1872

[6] Pierre Dardot et Christian Laval, « La Nouvelle raison du monde. Essai sur le capitalisme néolibéral, La Découverte », 2010

[7] Ibid

[8] Les références sont nombreuses. Les principaux fondateurs sont Robert Barro, Robert Lucas et Thomas Sargent. Voir, par exemple, Thomas Sargent, « Rational Expectations », The Concise Encyclopedia ou, dans une perspective critique, Emmanuelle Bénicourt et Bernard Guerrien, La Théorie économique néoclassique. Microéconomie, macroéconomie et théorie des jeux, La Découverte, 2008

[9] Herbert Simon, « A Behavioral Model of Rational Choice », The Quarterly Journal of Economics, vol. 69, 1955/1, p. 99-118

[10] Banque mondiale, « Des institutions pour les marchés », in « Rapport sur le développement dans le monde », 2022.

[11] Douglass North, « institutions and Economic Growth: An historical introduction », Elsevier, 1989.

[12] Patrick Rozenblatt et Djaouidah Séhili (dir.), « Le Mirage de la compétence », Syllepse, 2021.

[13] Françoise Dreyfus, « La Révision générale des politiques publiques, une conception néolibérale du rôle de l’État ? », Revue française d’administration publique, n° 136, 2010, p. 857-864

[13bisL'Appel des Appels

[14] Benjamin Coriat (dir.), « Le Retour des communs. La crise de l’idéologie planétaire, Les liens qui libèrent », 2015

[15] Bruno Amable, « La Résistible ascension du néolibéralisme. Modernisation capitaliste et crise politique en France (1980-2020) », La Découverte, 2021

[16] Michel Husson, « La Nouvelle stratégie européenne pour l’emploi », Chronique internationale de l’IRES, n° 82, 2003, p. 53-66.

[17] Stéphanie Treillet, « Universalisme ou ciblage des politiques sociales dans les Stratégies de réduction de la pauvreté : une prise en compte des inégalités ? », in Dynamique des inégalités et développement (Léo Charles et al. dir.), Karthala, 2023

[18] Daniel Tanuro, « L’Impossible capitalisme vert », La Découverte, 2012

 

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7 décembre 2024 6 07 /12 /décembre /2024 20:36

Quand le discours sur les crises élude les malfaçons du système

 

 

La démocratie va mal. Ce serait la faute des institutions, des réseaux sociaux, de l’individualisme. De la « radicalité des extrêmes », voire de l’impuissance devant la violence économique, qu’il faudrait adoucir. Or le capitalisme se fonde sur la division entre l’économique et le politique, ce qui le rend fondamentalement antidémocratique. ( article de Nancy Fraser, composé à partir de l’ouvrage " Le capitalisme est un cannibalisme ", à paraître aux éditions Agone (Marseille) le 15 janvier 2025 et ont elle est l'auteure).

 

 

Sources : Nancy Fraser |

-  Cette crise de la démocratie à laquelle nous sommes confrontés ne tire pas ses origines de la seule sphère politique.

On ne pourra la surmonter en refondant le sens civique, en cultivant le bipartisme, en renforçant l’« ethos démocratique », en ranimant le « pouvoir constituant », en libérant la force de l’« agonisme »… Ni autonomes ni simplement sectoriels, les maux démocratiques actuels constituent l’aspect spécifiquement politique de la crise généralisée qui engloutit l’ensemble de notre ordre social. Ils ont leur origine dans les fondements mêmes de cet ordre — dans ses structures institutionnelles et ses dynamiques constitutives. Ils ne peuvent être appréhendés que dans une vision critique de la totalité sociale, que nombre d’observateurs identifient au néolibéralisme, non sans raison. Mais il importe de situer le néolibéralisme comme une déclinaison du capitalisme : et toute forme de capitalisme est sujette aux crises politiques et hostile à la démocratie, car recelant une contradiction qui l’y prédispose. 

 

 

-  Loin d’être une anomalie, la crise actuelle est la forme que prend cette contradiction.

Réduire le capitalisme à un système économique, et la crise capitaliste à des dysfonctionnements économiques, c’est omettre d’autres contradictions, et les crises qu’elles engendrent : quand les impératifs économiques entrent en conflit avec les conditions d’arrière-plan non économiques dont la bonne santé est essentielle à la poursuite de l’accumulation. Ces conditions sont multiples. Mais la contradiction qui peut être considérée comme à l’origine de la crise démocratique actuelle — étroitement mêlée aux autres impasses du système — porte sur les pouvoirs publics. Leur maintien est une condition de l’accumulation continue du capital, pourtant le capital tend à déstabiliser ces pouvoirs publics dont il dépend.

 

 

-  L’accumulation est inconcevable en l’absence d’un cadre juridique protégeant l’entreprise privée et les échanges marchands.
Elle dépend dans une large mesure des pouvoirs publics :

  • pour garantir les droits de propriété, faire respecter les contrats et trancher les litiges ;
  • pour réprimer les rébellions, maintenir l’ordre et gérer les dissensions ;
  • pour soutenir les régimes monétaires ; pour prendre des mesures en vue de prévenir ou de gérer les crises ;
  • enfin, pour codifier et appliquer les hiérarchies de statut, comme celles qui distinguent les citoyens des « étrangers ».

 

 

-  Ce sont les systèmes juridiques qui ont créé des espaces en apparence dépolitisés, au sein desquels des acteurs privés servent leurs intérêts « économiques » à l’abri de toute ingérence « politique ».

De même, ce sont les États territoriaux qui ont mobilisé la « force légitime » pour réprimer la résistance aux expropriations (notamment coloniales) par lesquelles les rapports de propriété capitalistes ont été créés et maintenus. Après avoir ainsi constitué l’économie capitaliste, ces pouvoirs politiques ont pris des mesures pour accroître la capacité du capital à accumuler des profits. Ils ont construit et entretenu des infrastructures, compensé les « défaillances du marché », orienté le développement, dopé la reproduction sociale, atténué les crises économiques et géré les retombées politiques connexes.

 

L’espace plus large dans lequel s’inscrivent ces États a été organisé pour faciliter la circulation du capital : non seulement avec le concours de la puissance militaire, mais aussi grâce à des dispositifs politiques transnationaux comme le droit international, les régimes supranationaux et les accords négociés entre grandes puissances qui pacifient plus ou moins (mais toujours en faveur du capital) un espace mondial parfois vu comme à l’état de nature. Essentiel à son fonctionnement, le pouvoir politique fait partie intégrante de l’ordre social institutionnalisé qu’est le capitalisme. Mais son maintien est en tension constante avec l’impératif d’accumulation du capital. Il faut en chercher la cause dans la topographie institutionnelle propre au capitalisme, qui sépare l’« économique » et le « politique ». Chacun se voit assigner sa propre sphère, avec son appareil et son modus operandi particuliers. Le pouvoir d’organiser la production est privatisé et confié au capital. La tâche de gouverner les ordres « non économiques » — dont ceux qui fournissent les conditions externes de l’accumulation — incombe au pouvoir public, à qui revient d’employer les moyens « politiques » de la loi. Dans le capitalisme, l’économique est donc non politique, et le politique non économique.

 

 

- La gouvernance sans gouvernement

  • Une séparation qui, en soumettant de vastes aspects de la vie sociale à la « loi du marché » (c’est-à-dire aux grandes entreprises), nous prive de la capacité de décider collectivement ce que nous voulons produire et en quelle quantité, sur quel principe énergétique et selon quels modes de relations sociales.
  • Elle nous prive également des moyens de décider de l’emploi du surplus social produit collectivement, de la relation que nous voulons avec la nature et les générations futures, de l’organisation du travail de reproduction sociale et de son rapport à la production.

En raison de sa structure même, le capitalisme est donc fondamentalement antidémocratique.

 

Or le capital, par nature, essaie de jouer sur les deux tableaux.

  • D’un côté, il vit aux crochets des pouvoirs publics, profitant des régimes juridiques, des forces répressives, des infrastructures et des organismes de régulation.
  • De l’autre, l’appât du gain pousse régulièrement certains segments de la classe capitaliste à se rebeller contre l’État, dont ils blâment l’infériorité par rapport aux marchés, et qu’ils cherchent à affaiblir. Dans ces cas-là, lorsque les intérêts à court terme l’emportent sur la survie à long terme, le capital menace de détruire les conditions politiques mêmes de son existence.

Cette contradiction constitue une tendance aux crises qui n’est pas située « à l’intérieur » de l’économie, mais plutôt à la frontière qui sépare et relie en même temps l’économie et la gouvernance. Inhérente au capitalisme en soi, cette contradiction d’« inter-règnes » pousse toutes les formes de société capitaliste aux crises politiques.

 

Précisons : il n’y a pas de société capitaliste « en soi » ; le capitalisme n’a existé que dans des modes ou des régimes d’accumulation historiquement situés. Et, loin d’être donnée une fois pour toutes, la division constitutive entre l’« économique » et le « politique » peut toujours être contestée et modifiée. C’est surtout en temps de crise que la frontière cristallise les luttes entre les acteurs sociaux — qui parviennent parfois à en changer le tracé.

 

 

- Ainsi, au cours du XXe siècle, le capitalisme géré par l’État, qui succédait au régime du « laissez-faire », a fait usage du pouvoir public afin d’endiguer la crise ou de la ralentir.
Forts du système de contrôle des capitaux mis en place en 1945 sous hégémonie américaine par les accords de Bretton Woods, les États ont, d’une manière générale, discipliné le capital pour son propre bien, et étendu le champ de l’action politique tout en la domestiquant, par des mesures permettant d’intégrer des couches potentiellement révolutionnaires en revalorisant leur citoyenneté et en les impliquant dans le système. La stabilité a ainsi été rétablie pour plusieurs décennies, mais la hausse des salaires et la généralisation des gains de productivité dans l’industrie manufacturière du centre ont incité le capital à déployer de nouveaux efforts pour affranchir le marché de la régulation politique. Dans le même temps, une nouvelle gauche dénonçait à l’échelon mondial les oppressions, exclusions et prédations sur lesquelles reposait l’ensemble de l’édifice. Une longue crise s’est ensuivie, au cours de laquelle ce dispositif a été discrètement supplanté par le régime actuel du capitalisme financiarisé.

 

Ce dernier a remodelé une fois de plus la relation.

  • Les banques centrales et les institutions financières mondiales ont remplacé les États dans leur rôle d’arbitres d’une économie de plus en plus mondialisée. Ce sont elles qui édictent désormais la plupart des principales règles régissant les relations entre travail et capital, citoyens et États, centre et périphérie, et — point crucial — entre débiteurs et créanciers.
  • Le régime précédent avait permis aux États de subordonner les intérêts à court terme des entreprises privées à l’objectif à long terme d’une accumulation soutenue. À l’inverse, le régime actuel permet au capital financier de contraindre les États et les citoyens dans l’intérêt immédiat des investisseurs privés.
  • Coup double :
    • d’un côté, les institutions étatiques qui étaient (un peu) à l’écoute des citoyens sont de moins en moins à même de répondre à leurs besoins ;
    • de l’autre, les banques centrales et les institutions financières mondiales sont « politiquement indépendantes » — libres d’agir au profit des investisseurs et des créanciers.

 

Le capitalisme financiarisé est l’ère de la « gouvernance sans gouvernement » — l’ère de la domination sans la feuille de vigne du consentement. Cela a eu pour principal effet de vider le pouvoir de l’État de sa substance à tous les niveaux. Des questions autrefois considérées comme relevant de l’action politique démocratique sont désormais des « domaines réservés » confiés aux « marchés ». Les auxiliaires du capital n’hésitent pas à s’en prendre au pouvoir des États ou aux forces politiques qui pourraient le contester, en annulant par exemple des élections, ou des référendums qui rejettent l’austérité, comme en Grèce en 2015. Le fameux « déficit démocratique » fait en réalité partie intégrante de la crise généralisée du capitalisme financiarisé. Et comme toute crise généralisée, elle comporte une dimension hégémonique

 

 

Aucun engorgement dans les circuits d’accumulation, aucun blocage dans le système de gouvernance ne mérite le terme de « crise » au sens propre. Ce n’est que lorsque des membres de la société perçoivent que les graves difficultés qu’ils rencontrent surviennent, non pas en dépit, mais à cause de l’ordre établi, lorsqu’une masse critique décide que l’ordre peut et doit être transformé par l’action collective, lorsqu’une impasse objective se dote d’une voix subjective, ce n’est qu’alors que l’on peut parler de « crise » au sens de « tournant historique majeur » qui impose de prendre une décision.

 

C’est la situation d’aujourd’hui. Les dysfonctionnements politiques du capitalisme financiarisé ne sont plus « simplement » objectifs, ils ont trouvé un corrélat subjectif.

  • Dans de nombreuses parties du monde, des populistes de droite ont réussi à séduire des électeurs de la classe ouvrière appartenant à la majorité en promettant de « reprendre » leur pays au capital mondial, aux immigrés « envahisseurs » et aux minorités ethniques ou religieuses.
  • Leur contrepartie de gauche a réussi des percées importantes dans la société civile en militant pour les « 99 % » et contre un système « truqué » qui favorise la « classe des milliardaires ».

 

L’émergence de cette double vague populiste a marqué un bouleversement majeur. L’illusion du bon sens néolibéral mise à mal, le champ de la réflexion politique s’est élargi. On est entré dans une nouvelle phase : d’un « simple » agrégat d’impasses systémiques, on est passé à une véritable crise d’hégémonie, portée par un conflit ouvert sur la frontière actuelle entre économie et gouvernance. Ainsi, l’idée selon laquelle la planification est de très loin inférieure aux marchés concurrentiels ne va plus de soi. Ce courant a pris de l’ampleur avec la pandémie de Covid-19, qui a démontré la nécessité du pouvoir public. Si nous vivions dans un monde rationnel, le néolibéralisme ne serait plus qu’un souvenir.

 

 

- Un vernis émancipateur
Mais nous vivons dans un monde capitaliste, par définition gangrené par l’irrationnel. On ne peut donc pas s’attendre à ce que la crise actuelle soit résolue rapidement ou sans heurts. Les populistes de droite n’ont pas de solutions à offrir aux problèmes de leurs partisans ; mis sur le devant de la scène, ils sont les hommes de paille de ceux qui ont créé ces problèmes, et qui se tiennent derrière. Ce qui peut durer, tant que personne ne tire le rideau pour dévoiler l’imposture. Et c’est précisément ce que l’opposition progressiste n’a pas réussi à faire. Loin de démasquer les puissances derrière le rideau, les courants dominants de la « résistance » sont depuis longtemps compromis avec elles.

 

Aux États-Unis par exemple, c’est le cas des ailes libérales-méritocratiques de mouvements sociaux qui défendent le féminisme, l’antiracisme, les droits de la communauté LGBTQ (lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer) et l’écologie. Sous l’hégémonie libérale, ils ont été pendant des années des acteurs de second plan dans un bloc néolibéral progressiste qui comptait aussi des branches « visionnaires » du capital mondial (informatique, finance, médias, divertissement). Les progressistes ont donc aussi servi d’hommes de paille, mais autrement : en plaquant un vernis de charisme émancipateur sur l’économie politique prédatrice du néolibéralisme. Cette alliance contre-nature a si bien associé féminisme, antiracisme, etc., au néolibéralisme que bien des gens finiront par rejeter les premiers en même temps que le second. C’est pourquoi le principal bénéficiaire, du moins jusqu’à présent, a été le populisme réactionnaire de droite. Factice querelle entre deux bandes de pantins, l’une rétrograde, l’autre progressiste — et derrière le rideau, les puissants prospèrent.

 

Reste que des crises comme celle-ci représentent des moments décisifs où la possibilité d’agir sur la forme même de la vie sociale est à portée de main. Une question se pose alors : qui guidera le processus de transformation sociale, dans l’intérêt de qui et à quelles fins ? Ce processus a été engagé plusieurs fois par le passé — et a principalement profité au capital. Cela va-t-il se reproduire ? Si l’on s’en tient aux leçons de morale, en enjambant joyeusement les préoccupations des « déplorables », comme les appelait Mme Hillary Clinton en 2016, faute de reconnaître leurs griefs légitimes (si fourvoyés soient-ils), on passe à côté de la lutte pour la construction d’une contre-hégémonie. Qui nous met au défi d’identifier le véritable coupable, et de démanteler l’ordre dysfonctionnel et antidémocratique qu’est le capitalisme.

 

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🔴 Pour compléter la lecture de l’article précédent, on peut se reporter à deux vidéos intéressantes sur ce thème.

👉 Barbara Stiegler professeur de philosophie à l’université de Bordeaux.) a été invité sur le site QG (Quartier Populaire) pour parler de la nature de la démocratie et de son livre : « Démocratie, manifeste » (édition du bord de l’eau)

. Titre de l’émission : « Le système électif est mort : rendez-nous la démocratie ! ».

 

👉 Sur ce même thème, on peut visionner un interview intéressant ( sur le site Élucid) de Barbara Stiegler

. Titre de l’émission : « La démocratie et le néolibéralisme ».

 

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Informations sur l’auteure :

Nancy Fraser : Corps Philosophe, auteure de l’ouvrage Le capitalisme est un cannibalisme, à paraître aux éditions Agone (Marseille) le 15 janvier 2025 et à partir duquel cet article est composé. 

Résumé de l'ouvrage : Central dans les débats sur la reproduction sociale, le racisme, l'État et l'écologie, cet ouvrage est utile à tout lecteur qui souhaite comprendre les crises actuelles. Nancy Fraser y suit le capital de crise en crise pour développer l’idée que, dans les sociétés capitalistes, l'économie s'appuie sur des « zones non marchandes » telles que le « travail domestique » non rémunéré, la nature, la politique et le racisme (en tant que mécanisme justifiant l'expropriation). Son argumentation permet de faire dialoguer Karl Marx, Rosa Luxemburg avec des voix issues du féminisme marxiste (comme Eli Zaretsky, Lise Vogel, Nancy Flobre,...), du marxisme noir et de l'écomarxisme (comme James O'Connor et Jason Moore). Affirmer l'intersectionnalité de la race, du genre et de la classe n'est pas suffisant pour les décortiquer en tant que caractéristiques du capitalisme. L'oppression fondée sur le sexe est­elle une caractéristique structurellement nécessaire du capitalisme ? La discrimination fondée sur la race est­elle intégrée dans la reproduction du capitalisme racial ?

 

 

-  Par : Nancy Fraser

Éditions : Agone

ISBN : 9782748905724
Date de parution : 15/01/2025
Pages : 288
Disponibilité : chez l'éditeur Agone
Format papier : 120 mm x 210 mm
Traduit par : Laure Mistral
Prix papier TTC chez Agone : 21
 
 
Pour en savoir plus :
 
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4 décembre 2024 3 04 /12 /décembre /2024 00:13
La dette privée illégitime au Sud de la planète : le cas du microcrédit

Suite de l'ABC de 5000 ans de dettes privées illégitimes...

Le pourquoi  du comment : " Les politiques austéritaires d’ajustement structurel favorisent le recours à l’endettement privé "

 

 

En Asie, en Afrique et en Amérique latine et Caraïbe, le « système dette » se durcit comme dans les pays les plus industrialisés.
Plusieurs changements fondamentaux sont intervenus au cours des 40 dernières années, principalement depuis l’éclatement de la crise de la dette du Tiers-monde au début des années 1980.

 

 

    Premier article sur LES DETTES ICI

👉 : DE BABYLONE AUX CONQUISTADORS EN PASSANT PAR LE MONDE ANTIQUE : LES DETTES "

 

Second article sur LES DETTES ICI

👉 : DES DÉPOSSESSIONS POUR DETTES NON PAYÉES AUX DETTES HYPOTHÉCAIRES & ÉTUDIANTES : LA DETTE PRIVÉE DURANT L'ÈRE CAPITALISTE "

 

 

Sources : CADTM |

- Les politiques austéritaires d’ajustement structurel favorisent le recours à l’endettement privé
Des politiques d’ajustement structurel se sont généralisées en prenant comme prétexte la crise de la dette publique[0]. Cette crise a été provoquée par l’effet combiné de la chute des prix des produits exportés par le Tiers-monde sur le marché mondial à partir de 1981-1982 et par l’augmentation des taux d’intérêts imposée par la Réserve fédérale des États-Unis à partir de 1979-1980[1]. L’application des politiques d’austérité et d’ajustement structurel ont dominé la fin du 20e siècle dans la plupart des pays, en particulier dans les pays dits « en développement » et dans les pays de l’ex-bloc de l’Est.

 

Ces politiques d’ajustement structurel ont été dictées par les institutions internationales alors que les gouvernements de droite ne demandaient pas mieux que de s’appuyer sur ces injonctions pour appliquer une série de contre-réformes qui toutes servaient les intérêts des grandes entreprises privées, des grandes puissances et des classes dominantes locales[2]. Ces politiques ont dégradé les conditions de vie d’une partie importante de la population, notamment dans les zones agricoles mais aussi en milieu urbain.

🔴 Quelles mesures en particulier ont provoqué un plus grand besoin de la population à recourir à la dette privée pour tenter de survivre ? On peut énumérer les mesures suivantes :

  •  la fin des subventions à une série de produits de consommation de base (aliments, combustibles de chauffage…) et de services (électricité, eau, transport), ce qui a augmenté le coût de la vie ;
  • la politique de recouvrement des frais dans les secteurs de l’éducation et de la santé, ce qui a poussé les classes populaires à s’endetter pour payer les frais de scolarité et de santé ;
  • la suppression ou privatisation des banques publiques, notamment celles en charge du crédit aux paysans, ce qui les a poussés dans les bras des usuriers et/ou des organismes de microcrédit ;
  • la suppression des sociétés publiques qui achetaient aux agriculteurs des produits agricoles de base à des prix garantis fixés à l’avance ; cette suppression a eu des effets dramatiques lors de la chute des cours des produits agricoles sur le marché local ou mondial et a poussé à l’endettement ;
  • la fin des stockages de céréales à charge des autorités publiques, qui permettait autrefois d’assurer la sécurité alimentaire en cas de mauvaises récoltes et d’autres événements négatifs. La fin des stockages a favorisé des augmentation subites et spéculatives des prix des aliments, et poussé les familles à s’endetter pour acheter des aliments à tout prix ;
  • l’ouverture du marché interne à la concurrence des importations et des investissements étrangers, qui a entraîné la faillite de multiples entreprises locales et la misère de petits producteurs (agriculteurs, artisans…) ;
  • la promotion accentuée de la révolution verte et du recours aux intrants[2bis] chimiques (pesticides, fertilisants…) ou aux semences génétiquement modifiées (OGM[2ter]), ce qui conduit les paysans à emprunter pour se procurer sur le marché les semences, les pesticides, les herbicides, les fertilisants avec l’espoir de pouvoir rembourser une fois réalisées la récolte et la vente sur le marché ;
  • la privatisation des terres (voir les contre-réformes au Mexique en 1993, en Égypte à la même époque et dans de nombreux pays) ;
  • l’accaparement des terres par des sociétés étrangères ;
  • la réduction de l’emploi dans la fonction publique ;
  • le blocage ou la baisse des salaires ;
  • la généralisation de la TVA et des impôts indirects ;
  • la réduction des retraites là où elles existaient.

La conjonction de ces contre-réformes et de ces mesures a augmenté le recours à l’endettement dans les couches populaires tant pour la consommation courante que pour de mini-investissements dans le secteur informel urbain et parmi les petit·es et moyen·nes agriculteur·ices.

 

 

- Le développement du microcrédit à partir des années 1980-1990

À partir des années 1980 se développent des initiatives de microcrédit. Depuis le début, des gouvernements et de grandes institutions internationales comme la Banque mondiale[3] ont soutenu la promotion du microcrédit. C’est le cas en Colombie, comme le décrit Daniel Munevar, dans une étude inédite[3bis]. Dans ce pays, avec l’appui de fondations privées, de la Banque interaméricaine de développement (BID), du gouvernement des États-Unis, la microfinance s’est développée au début des années 1980. Un plan de développement du microcrédit aux petites entreprises du secteur informel a été adopté par le gouvernement colombien dès 1984. Des expériences similaires se sont développées en Bolivie, au Pérou, au Mexique. L’institution de microcrédit la plus connue au niveau mondial est incontestablement la Grameen Bank fondée à la fin des années 1970 par Muhammad Yunus au Bangladesh.

  • La Banque mondiale a fait systématiquement la promotion de la microfinance.
  • L’Organisation des Nations unies s’y est ralliée et a proclamé l’année 2005 « année internationale du microcrédit ».
  • En 2006, le Nobel de la paix a été attribué à Muhamad Yunus et à la Grameen Bank. Cette année-là, les chefs d’États et de gouvernements, au premier rang desquels Jacques Chirac, José Zapatero, George W. Bush, Luis Inacio Lula, sans oublier Bill Clinton et Bill Gates ont chanté les louanges du microcrédit.

 

 

- L’enjeu est de taille

Avec un important appui institutionnel des gouvernements[4] et de plusieurs organismes internationaux, les institutions de microcrédit se sont progressivement multipliées dans les pays en développement.

  • À l’échelle de la planète, environ 2 milliards d’adultes n’ont pas de compte bancaire. Cela ouvre une perspective de développement extraordinaire aux entreprises de microcrédit.
  • En 2019, leur nombre atteignait 916 avec 140 millions de client·es, dont 80 % de femmes, et un portefeuille de crédit de 124 milliards de dollars. Parmi eux, 65% des emprunteur·euses vivent en zone rurale.

Ces données qui se rapportent à 2019 sont tirées d’un rapport intitulé Baromètre 2019 de la microfinance[4bis]. Le document est édité en français par un “consortium” réunissant les trois principales banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale), la Fondation Grameen – Crédit Agricole, Renault, Véolia (première transnationale mondiale pour les services : eau, déchets, énergie), Master Card, Engie (GDF Suez), Danone (agroalimentaire), KPMG (une des quatre principales firmes d’audit au niveau mondial), Vinci (infrastructures de transport et gestion - autoroutes, aéroports -, énergie, BTP), la Mairie de Paris, le gouvernement princier de la principauté de Monaco, le ministère français des Affaires étrangères et du développement international… L’écrasante majorité des crédits octroyés se situent entre 100 et 1000 dollars.

La dette privée illégitime au Sud de la planète : le cas du microcrédit
La dette privée illégitime au Sud de la planète : le cas du microcrédit
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La dette privée illégitime au Sud de la planète : le cas du microcrédit

Source : Baromètre de la microfinance 2019[4bis]

 

La plupart des grandes banques privées internationales ont créé une branche microcrédit chargée de débusquer les occasions de s’introduire dans le secteur, généralement en développant des partenariats avec des agences de microcrédit déjà existantes.

 

Certes, les montants prêtés sont faibles mais, comme mentionné plus haut, 2 milliards d’adultes n’ont pas de compte bancaire et sont des clients potentiels du microcrédit. Deux autres facteurs très importants sont à prendre en compte :

  • Primo, les taux d’intérêts réels pratiqués dans le secteur de la microfinance (en ajoutant au taux officiel, les commissions diverses exigées des emprunteurs) oscillent entre 25 % et 50 %.
  • Deuzio, selon les agences de microcrédit, le taux de recouvrement est supérieur à 90 % car les pauvres sont enclins à faire l’impossible pour rembourser leurs crédits.

 

 

- Un enjeu stratégique pour le capitalisme 

Le système capitaliste fonctionne en cherchant en permanence à pénétrer et dominer des sphères, des espaces qu’il ne domine pas entièrement. A la fin du 20e siècle, il a remporté une énorme victoire avec la restauration des relations capitalistes dans des sociétés comme l’URSS, les autres pays européens membres de son bloc, ainsi que la Chine et le Vietnam. Il aborde la crise environnementale comme une occasion de développer le marché des permis de polluer et de développer un capitalisme vert[5].

  • A partir des années 1960, avec le développement de la révolution verte, il a réussi à enchaîner aux relations capitalistes des centaines de millions de paysan·nes en les rendant dépendants des semences qu’il avait brevetées, des pesticides, des herbicides, des fertilisants qu’il brevetait et produisait.
  • A partir des années 1990, s’est développée une nouvelle vague de dépossession avec une politique d’accaparement de terres à grande échelle au niveau international[6].

 

Depuis les années 1980, avec le développement du microcrédit, le capitalisme vise progressivement à faire rentrer les 2 milliards d’adultes qui n’ont pas de compte en banque dans le circuit financier qu’il domine. Ces 2 milliards d’adultes, en majorité des femmes, sont déjà insérés dans les relations monétaires de manière plus ou moins profonde, mais une partie de ce qui est réalisé comme travail et une partie de ce qui est produit l’est encore pour la sphère domestique ou communautaire non monétaire (production alimentaire d’autosubsistance, travail au foyer). C’est un enjeu stratégique pour les capitalistes de réussir à les faire rentrer de manière systématique dans le système capitaliste via l’endettement formalisé à travers des relations contractuelles d’emprunt. Il s’agit par exemple de mettre un terme au système traditionnel de mutualisation de l’épargne entre femmes là où il existe encore, mettre fin par exemple aux tontines d’Afrique subsaharienne par lesquelles les femmes mettent en commun leur épargne et se prêtent à tour de rôle des sommes nécessaires pour certaines dépenses extraordinaires ou pour des projets/investissements. Faire rentrer par l’endettement la partie de l’humanité qui jusqu’ici n’était pas encore pleinement insérée dans les relations formelles (contractuelles) capitalistes constitue réellement un enjeu stratégique. (Lire aussi : « FMI : Inhumain aux niveaux micro et macro »[6bis])

 

🔴 C’est pourquoi se développe sur ce terrain l’activité des gouvernements, des organismes internationaux comme la Banque mondiale et toutes les banques multilatérales opérant dans les pays du Sud (Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, Banque interaméricaine de développement, Banque européenne d’investissement, etc.), des grandes entreprises financières (presque toutes les grandes banques privées, des fonds d’investissement), des grandes sociétés commerciales (les grandes chaînes de distribution), des sociétés de communication (principalement celles des téléphones mobiles).

 

🔴 À côté du microcrédit proprement dit sur lequel ce texte attire l’attention, il faut ajouter le développement du crédit à la consommation par les chaînes de distribution commerciale dans un grand nombre de pays émergents[6ter]. Il faut souligner également le développement de l’utilisation des téléphones mobiles pour effectuer des paiements et des transferts d’argent, notamment pour des personnes qui n’ont pas de compte bancaire[7]. Ce développement des paiements par téléphone mobile mériterait une étude spécifique.

 

 

- La fable du microcrédit

La question principale pour Muhammad Yunus est : « comment autoriser la moitié la plus fragile de la population du globe à rejoindre le courant principal de l’économie mondiale et à acquérir la capacité de participer aux libres marchés ? »[8]. Yunus part du postulat que l’économie mondiale fonctionne bien via le libre-marché : le seul problème des pauvres, c’est d’avoir le pied à l’étrier. Accéder à un premier prêt leur ouvrira la voie. Les banques considèrent que les pauvres ne sont pas solvables ? Elles refusent de leur accorder des prêts ? Yunus va tester le prêt aux pauvres. Avec ses équipes, il réalise un véritable forcing à ce sujet : « Quand un emprunteur tente d’esquiver une offre de prêt en prétextant qu’il n’a pas d’expérience des affaires et ne veut pas prendre cet argent, nous cherchons à le convaincre qu’il peut avoir une idée d’activité économique à créer » (p. 40) Endettez-vous d’abord, on verra après ce que vous arriverez à faire… Pour Yunus, « le social-business est la pièce manquante du système capitaliste. Son introduction peut permettre de sauver le système » (p. 171). Le tout est de savoir s’il faut sauver un système mortifère.

 

De nombreuses études empiriques consacrées au microcrédit et de nombreux auteurs montrent que celui-ci ne permet pas réellement aux clients de sortir structurellement de la pauvreté[9]. Le microcrédit plonge une grande partie des usagers dans l’endettement, voire le surendettement. Il ne permet pas le développement d’entreprises dans le secteur formel. Les microentreprises qui s’endettent auprès des agences de microcrédit restent dans le secteur informel. Le microcrédit ne permet pas aux collectivités locales de se renforcer et de remplacer des services publics qui se dégradent ou disparaissent suite au retrait de l’État réalisé dans le cadre des politiques néolibérales. En fait, le microcrédit reproduit les mécanismes qui génèrent la pauvreté. Une fois endettées, les personnes, en majorité des femmes, peuvent être plus facilement dépossédées, soumises et obligées de chercher à s’incorporer au marché du travail salarié pour trouver une source de revenus. De la sorte, elles contribuent à renforcer la masse des sans-emplois et à peser vers le bas sur les salaires. Dans maintes situations, les clients des institutions de microcrédit qui sont en difficulté de paiement finissent par avoir recours aux usuriers traditionnels qui posent moins de conditions mais exigent des taux encore plus élevés.

 

 

- Des exemples concrets liés au microcrédit

🔴 Bangladesh : pays emblématique du microcrédit

Au Bangladesh, un des pays où le microcrédit est le plus développé, sur une population de 160 millions d’habitants, en 2015, des microcrédits étaient octroyés à 29 millions de personnes pour un montant moyen de 200 euros (17 000 takas, la monnaie du Bangladesh)[10]. Plus de 80 % des emprunteurs sont des femmes. Abul Kalam Azad, membre du CADTM, travaille pour Action[10bis] Aid à Dacca, au Bangladesh, et témoigne : « Le microcrédit, dans son fonctionnement « classique », consiste à accorder de petits prêts à plusieurs débiteurs réunis en un seul groupe. Un groupe bénéficiant d’un prêt est composé d’environ 25 à 30 personnes devant s’engager sur 16 principes (qui ont pour but de garantir que les emprunteurs agiront de manière collective et inclusive en tant que groupe de débiteurs). Les membres d’un groupe commencent par constituer un fonds d’épargne commun, avant de s’adresser à une agence de microcrédit sur cette base afin de demander un prêt. Plus récemment, les agences de microcrédit ont commencé à pratiquer des prêts aux individus. Dans le cas d’un prêt individuel, le débiteur doit constituer une garantie auprès de l’agence s’élevant à 30 % du montant contracté[11]».

 

Le taux d’intérêt[11bis] réel varie entre 35 et 50 % (si on prend en compte les commissions officielles prélevées). En conséquence, vu les difficultés de s’acquitter d’un tel taux, une cliente de la microfinance (nous employons le féminin vu que les femmes sont majoritaires parmi les clients), en moyenne, est endettée auprès de 3 organismes de microcrédit. Prenons un exemple fictif mais tout à fait plausible. Elle commence par emprunter à la Grameen Bank (actuellement, la troisième banque de microcrédit en termes de volume au Bangladesh). Si elle n’arrive pas à payer à temps, elle emprunte à BRAC (qui est le principal organisme de microcrédit) pour rembourser Grameen. Ensuite, ne pouvant pas rembourser BRAC et Grameen, elle se tourne vers ASA (la deuxième banque de microcrédit). Si elle n’arrive pas à rembourser, elle décide de disparaître avec les siens. Si la famille vit dans un village, elle le quitte sans laisser d’adresse et va rejoindre la ville pour se fondre dans la masse avec un sentiment de culpabilité. Dacca, la capitale, compte 14,5 millions d’habitants et d’autres villes bourgeonnent.

 

La difficulté de faire face au remboursement des microcrédits constitue un facteur très important de stress et d’humiliation pour les personnes endettées. Selon Abul Kalam Azad : « Les difficultés liées au remboursement du microcrédit ont induit énormément de stress au sein des familles contractant des prêts ». Comme une grande partie des personnes emprunteuses n’a pas de propriété immobilière, la dépossession ne porte pas sur la terre ou le domicile, elle porte sur la garantie de 30 % que l’emprunteuse a dû déposer auprès de l’agence de microcrédit.

 

Pour comprendre comment les organismes de microcrédit affichent un taux de remboursement de plus de 98 %, il faut prendre en compte ce facteur très important. Une personne qui souhaite emprunter doit déposer en garantie 30 % de la somme empruntée. Si elle n’arrive pas à rembourser, l’organisme de microcrédit garde la garantie. C’est ainsi que les agences de microcrédits arrivent à un taux de recouvrement de 98 %. Celui-ci cache en réalité un phénomène de dépossession, celle d’un nombre important de personnes qui, n’arrivant pas à faire face aux obligations de remboursement, perdent la garantie qu’elles ont déposées et quittent leur village pour échapper à l’opprobre.

 

Une précision supplémentaire : au Bangladesh, les trois principales banques de microcrédit contrôlent 61 % du marché. Quand vous vous déplacez dans la capitale Dacca, vous vous apercevez que la majorité des ATM (guichets automatisés de retrait bancaire) sont ceux de ces trois principales banques.

 

🔴 Colombie : le microcrédit soutenu systématiquement par l’État

Comme indiqué plus haut, le gouvernement colombien et celui des États-Unis, de même que la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, sont intervenus activement dans le lancement, le soutien et l’extension de la microfinance. Dans ce pays, les microentreprises, qui représentent la majorité des emplois, ont constitué la cible principale des microcrédits. Cinq institutions dominent le secteur en contrôlant 72 % des crédits en 2014. La principale banque de microcrédit, Bancamia, est liée à la deuxième plus grande banque privée espagnole, BBVA. L’État les soutient de manière structurelle. En 1996, Corposol/Finansol, qui contrôlait 40 % du marché des nouveaux crédits aux microentreprises, dut être sauvée avec l’aide des finances publiques car elle avait donné la priorité à la recherche à tout prix d’une extension maximale[12]. Les hauts cadres des banques de microcrédit proviennent de grandes banques privées, notamment des États-Unis comme la Citibank.

 

Toutes les évaluations réalisées par le gouvernement colombien font état des succès de ce qu’il appelle l’industrie du microcrédit. La raison est simple : ces évaluations ne prennent en compte que la croissance du secteur de la microfinance sans se préoccuper de ses effets sur l’activité économique, sans se pencher sur la capacité des microentreprises à quitter le secteur informel pour passer au secteur formel. En réalité, la microfinance colombienne a maintenu les microentreprises dans l’informalité et a poussé à leur surendettement, ce qui a augmenté le taux des impayés.

  • À partir des années 2000, le gouvernement a convaincu les grandes banques privées colombiennes d’investir dans la microfinance. Annuellement, 130 millions de dollars ont été investis par elles entre 2002 et 2006, largement avec une garantie publique en cas de défaut de paiement ou de faillite[13]. La quantité de crédits bénéficiant de la garantie de l’État a été multipliée par 5 entre 2001 et 2005.
  • Par la suite, le gouvernement décida d’augmenter encore le nombre de microcrédits octroyés, il fixa comme objectif à atteindre l’attribution de 5 millions de microcrédits entre 2006 et 2010. L’objectif fut dépassé, 6,1 millions de crédits furent octroyés. Pour la période 2010-2014, même dépassement : alors que le gouvernement voulait atteindre 7,7 millions de microcrédits, le total atteignit 10,2 millions de microcrédits. Mais le programme en pleine extension n’avait pas réussi à améliorer la qualité de l’emploi. En 2006, sous la pression des banques de microcrédit, le gouvernement autorisa une augmentation des taux d’intérêt[14]. Les taux autorisés pouvaient se situer entre 22,6 % et 33,9 %.
  • À partir de 2010, les taux admis furent encore augmentés, ils pouvaient osciller entre 30 et 50 %. De plus, le gouvernement autorisa l’introduction de taux variables avec indexation tous les 3 mois. En Colombie, l’expansion du microcrédit est exponentielle. On est passé d’un volume total de 136 millions de dollars en 2002 à 3 800 millions en 2016, soit une croissance annuelle de 28,1 %. En termes de taille individuelle des crédits, en 2015, 72 % des microcrédits varient entre 1 et 25 fois le salaire minimum légal, tandis que les 28 % restants oscillent entre 25 fois et 120 fois le salaire minimum légal. En 2015, le rendement sur fonds propres (ROE) était phénoménal[15] : Bancamia atteignait 11,7 % , la Banque mondiale des Femmes –sic !- (WWB) 9,1 % et la banque Monde féminin (Mundo Mujer) 21 %. Goldman Sachs, une des banques les plus rentables au niveau mondial, obtient des résultats nettement inférieurs !

    Alors que la santé apparente des banques colombiennes spécialisées dans le microcrédit est excellente, il n’en va pas de même des personnes et des microentreprises qui font appel à leurs prêts. 32 % des clients sont surendettés et ont dû demander une restructuration de leurs dettes qui passe essentiellement par une extension de la période de remboursement. Avec la conjoncture économique qui s’est dégradée en Colombie en 2016-2017, le nombre des défauts de paiement a fortement augmenté[16].

 

🔴 Afrique du Sud : Il est fréquent que les patrons, sur ordonnance judiciaire, déduisent directement le montant à rembourser du salaire de leurs travailleurs

Le 16 août 2012, dans la région de Marikana en Afrique du sud, la police a ouvert le feu sur des mineurs en grève et en a tué trente-quatre. Cet épisode tragique est souvent considéré comme marquant un tournant dans l’histoire de la démocratie dans ce pays appelé ’nation arc-en-ciel’. Ce qu’il révèle, c’est non seulement le soutien quasi-inconditionnel apporté aux forces du capital par l’ANC (qui avait dirigé la lutte anti apartheid) et la nouvelle classe dirigeante noire, mais également combien est important le niveau d’endettement des mineurs. L’essentiel de leur dette est dû à des ‘ micro-prêteurs ’ ; en fait la croissance du microcrédit en Afrique du Sud est tout simplement phénoménale. Des Sud-Africains qui gagnent entre 3 500 et 10 000 rands par mois (un salaire d’ouvrier) consacrent jusqu’à 40 % de leur revenu à rembourser des emprunts. Il est fréquent que les patrons, sur ordonnance judiciaire, déduisent directement le montant à rembourser du salaire de leurs travailleurs. Si les mineurs étaient en grève en 2012 pour obtenir une augmentation de salaire, c’est que ces prélèvements leur laissaient à peine de quoi vivre et qu’ils avaient emprunté à des taux usuraires auprès des prêteurs sauvages qui se sont multipliés près des mines ou dans des localités comme Marikana[17].

 

🔴 Maroc : quand les victimes s’organisent

Depuis le milieu des années 1990, l’État marocain a promu le microcrédit par le biais de financements publics nationaux et internationaux (Fonds Hassan II pour le développement, PNUD[17bis], USAid...).

 

Ce sont aujourd’hui 13 institutions coordonnées dans le cadre de la Fédération nationale des associations de microcrédits, dont quatre représentent 95 % des prêts (dont deux filiales de banques) qui structurent le secteur. Celui-ci a connu, de 2008 à 2011, une crise due aux défaillances de remboursement, qui s’est entre autres concrétisée par la faillite de la fondation Zakoura, entrainant une intervention de l’État pour réorganiser et consolider ces structures.

 

Des années 1990 à la fin 2015 près de 50 milliards de dirhams de prêts ont été distribués. Les prêts vont de 500 dirhams à 50 000 dirhams [50 à 5 000 euros] au maximum à un taux effectif moyen de 35 % mais qui peut aller bien au-delà.

 

Profitant de la situation d’urgence à laquelle sont confrontés les emprunteurs, de leur niveau d’étude et de leur méconnaissance des procédures, les organismes de microcrédit cachent le taux d’intérêt effectif annuel réel, ne donnant que le taux mensuel.

 

Les difficultés de remboursement d’emprunts excessifs et l’application de taux usuraires expliquent la naissance d’un mouvement de victimes des microcrédits dans la région de Ouarzazate (Sud-Est du Maroc) en 2011[18]. Ce mouvement a regroupé environ 4 500 victimes, en grande majorité des femmes. ATTAC CADTM Maroc a soutenu cette lutte et l’a considérée comme une lutte juste contre la cupidité des institutions bancaires et des investisseurs qui les contrôlent, en montrant le caractère illégitime et illégal de ces prêts.

Caravane internationale de solidarité avec les femmes victimes des micro-crédits au Maroc

Caravane internationale de solidarité avec les femmes victimes des micro-crédits au Maroc

Comme l’écrit ATTAC CADTM Maroc : « À travers sa lutte, ce mouvement a révélé la fausseté de l’objectif déclaré des institutions de la microfinance jusque dans la loi qui les régit, et les moyens illégaux auxquels elles ont recours dans les cas de dettes impayées. Les emprunteurs ont été soumis à diverses formes de menaces et dépouillés de leurs biens. Les femmes en particulier ont dû faire face à d’énormes pressions : certaines ont quitté leurs familles, d’autres ont émigré, certaines se sont vu forcées à recourir la prostitution »[19]

 

Les organisateurs du mouvement ont été poursuivis en justice, condamnés à des peines sévères dans un premier temps. Devant la forte mobilisation des victimes et la solidarité internationale qu’elles ont reçue, le tribunal a finalement prononcé l’acquittement[20].

 

Comme le souligne ATTAC CADTM Maroc : « la question des microcrédits dépasse la question de l’avidité et de la cupidité des institutions financières internationales et locales mais pose le problème plus général du type de politiques mises en place pour lutter contre la pauvreté et plus largement encore du modèle de développement qui sous-tend ces politiques. D’un côté, on supprime les moyens de subsistance d’une partie de la population, par l’accaparement des terres, l’extension de l’agrobusiness, la fermeture des services publics ou leur privatisation et, d’un autre, on lui prête de l’argent de façon à ce qu’elle soit solvable pour accéder à des services payants : écoles privées, cliniques, etc. tout en lui demandant de créer ses propres activités génératrices de revenus dans un monde en crise et en lui retirant au passage une part importante des bénéfices de l’opération. »[21]

 

 

- D’autres mécanismes de dettes privées
D’autres mécanismes d’endettement privé jouent un rôle fondamental dans les pays dits en développement qu’ils soient émergents ou non.

 

🔴 En Chine, plus d’une centaine de millions de personnes sont victimes d’une énorme bulle immobilière en développement depuis plus de 10 ans.

Dettes privées illégitimes AVP N°71 - 2° trimestre 2017
Dettes privées illégitimes AVP N°71 - 2° trimestre 2017

Les logements atteignent des prix astronomiques. Des dizaines de millions de paysans sont victimes de la spéculation[21bis] immobilière qui entraîne un renchérissement des terres agricoles à proximité des agglomérations urbaines. Les banques chinoises se sont lancées dans des crédits hypothécaires de plus en plus massifs et les abus se multiplient de la part des banquiers. Le taux de défaut de paiement augmente. Lorsque les prix de l’immobilier s’effondreront, les familles menacées par des expulsions de logements se compteront par dizaines de millions.

 

🔴 En Inde :

En Inde on dénombre au cours des 20 dernières années plus de 300 000 suicides de paysans endettés et le nombre de victimes ne faiblit pas[22].

 

En résumé, en ce début du 21e siècle, tant au Nord qu’au Sud de la planète, les opprimés sont confrontés à une recrudescence de l’utilisation des dettes privées comme mécanisme d’asservissement, de spoliation et de dépossession. C’est pour cela que le CADTM a décidé d’intégrer dans ses activités la lutte pour l’abolition des dettes privées illégitimes.

 

Notes :

[0Dette

[1] Voir Éric Toussaint et Damien Millet, " 65 questions 65 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, 2012 ", Chapitre 3

[2] Voir Éric Toussaint, " Comment appliquer des politiques antipopulaires d’austérité. L’OCDE fournit un vade-mecum pour les gouvernants "

[2bis] Intrants

[2ter] OGM / Organisme génétiquement modifié

[3Banque mondiale / BM

[3bis] Daniel Munevar, « Colombia : A critical look », 2017, 21 pages à paraître dans une publication de la CNUCED.

[4] Une fois de plus, ce qui est présenté comme une initiative qui surgit de la société civile et de l’initiative privée doit son succès à un soutien vital de la part de l’État et des organismes internationaux comme la Banque mondiale qui prolonge l’action des États.

[4bisBaromètre 2019 de la microfinance

[5] Voir « L’impossible capitalisme vert ». Un livre indispensable pour construire un projet écosocialiste, mais « Éco. quoi ? Écosocialisme ! Mais de quoi parle t-on». Voir aussi Daniel Tanuro, « L’impossible capitalisme vert ? » Pourquoi ?

[6] Nicolas Sersiron, « Terres préemptées, néo-colonialisme renforcé »

[6bisLire aussi : « FMI : Inhumain aux niveaux micro et macro »

[6terpays émergents

[7] Voir « Le Kenya, leader mondial du paiement mobile ». Voir aussi « ONU, Transferts d’argent : le téléphone portable au secours des banques », Afrique Renouveau En Ligne ; CNUCED, « Les services monétaires par téléphonie mobile »

[8] Muhammad Yunus, Vers un nouveau capitalisme, J-C Lattès, 2007, 280 pages, p. 31. Ce passage est tiré de l’excellent article de Denise Comanne, « Muhammad Yunus : prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? »

[9] Esther Duflo, « Microcrédit, miracle ou désastre ? »

[10] Source : Monower Mustafa, communication au séminaire international tenu par le CADTM à Dacca les 3 et 4 mars 2017. Voir le compte-rendu : « La lutte contre la dette et le microcrédit s’organise en Asie du Sud »

[10bisAction / Actions

[11] « Microcrédit au Bangladesh : hold-up de la Grameen Bank et consorts sur les villages ruraux »

[11bis] Taux d’intérêt

[12] Voir « Grandeur et décadence de Corposol : enseignements sur la gestion de la croissance »

[13] Trigo, J., Patricia, L., Devaney, L., & Rhyne, E. (2004). Supervising & Regulating Microfinance in the Context of Financial Sector Liberalization : Lessons from Bolivia, Colombia and Mexico

[14] Gutiérrez, M. L. (2009). Microfinanzas dentro del contexto del sistema financiero colombiano

[15] Le Return On Equity mesure en pourcentage le rapport entre le résultat net et les capitaux propres investis par les actionnaires. L’équation revient à ROE = Résultats net / capitaux propres.

[16] El Nuevo Siglo Bogotá, « Le décaissement du microcrédit diminue »

[17] Source : Samantha Ashman, Financiarisation et luttes des mineurs en Afrique du Sud (Financialisation and Mine Workers’ Struggles in South Africa), communication à la journée d’études : « Finance et mouvements sociaux », Paris, 13 avril 2017.

[17bisPNUD / Programme des Nations unies pour le développement

[18] Lucile Daumas, « Micro-crédit, macro-arnaque »

[19] ATTAC CADTM Maroc, « Le microcrédit au Maroc : quand les pauvres financent les riches ». Voir également Omar Aziki, « Maroc : les couches populaires sous le double joug du microcrédit et du despotisme »

[20] Souad Guennoun, « Acquittement pour les deux inculpé.e.s du procès microcrédit à Ouarzazate »

[21] ATTAC CADTM Maroc, « Le microcrédit au Maroc : quand les pauvres financent les riches ».

[21bisSpéculation

[22] Pour un cas précis, voir Al Jazeera, « Les producteurs de canne à sucre de l'Inde : un cycle de dettes et de suicide »

 

Pour en savoir plus :

Alerte sur la sophistication des techniques d’endettement illégitime via la téléphonie mobile

- Témoignages accablants d'abus de microcrédit

 

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2 décembre 2024 1 02 /12 /décembre /2024 16:08
Des dépossessions pour dettes non payées aux dettes hypothécaires et étudiantes : la dette privée durant l’ère capitaliste

Suite de l'ABC de 5000 ans de dettes privées illégitimes...

Tant qu’on n’aura pas renversé le capitalisme, on ne pourra pas sauver l’éducation

 

 

 Premier article sur LES DETTES 👉 : " DE BABYNONE AUX CONQUISTADORS EN PASSANT PAR LE MONDE ANTIQUE : LES DETTES "

 

 

Sources : CADTM |

- L’endettement privé des classes populaires et la répression du non-paiement de dettes comme sources d’accumulation primitive du capitalisme

En Europe, du XVIe au XVIIIe siècle, l’endettement privé des classes populaires et la répression du non-paiement de dettes ont contribué à constituer une masse de prolétaires : peine d’emprisonnement, mutilation, création de bagnes contribuèrent à obliger les populations paupérisées à accepter du travail dans les manufactures. Cela fait partie intégrante des sources de l’accumulation primitive ayant permis au capitalisme de s’imposer comme mode de production dominant d’abord en Europe puis dans le reste du monde (voir encadré ci-dessous).

 

L’Accumulation primitive par dépossession

 

K. Marx met en avant comme sources, souvent violentes, de l’accumulation primitive ayant permis au capitalisme de prendre le dessus sur d’autres modes de production : la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production, la suppression des biens communaux, le mouvement d’enclosure dans les campagnes, la dépossession des artisans de leurs outils de travail, la répression sanguinaire contre les expropriés (qui avaient tout perdu à cause de dettes qu’ils n’arrivaient pas à rembourser), la conquête coloniale et la mise en coupe réglée des continents accaparés par les puissances européennes, le commerce des esclaves, le système de la dette[0] publique[1].

 

Silvia Federici y ajoute la chasse aux sorcières, ce vaste mouvement sanglant de répression des femmes de la fin du XVe au milieu du XVIIe siècle. Ernest Mandel résume la position de Marx et souligne que « On pourrait même affirmer que Marx a sous-estimé l’importance du pillage du tiers-monde pour l’accumulation du capital industriel en Europe occidentale[2]. »

 

Rosa Luxemburg en 1913, dans L’Accumulation du capital (Paris : Maspero, Vol. II, 1969) revient également sur le processus d’accumulation primitive et son prolongement à l’ère de l’impérialisme de la fin du XIXe siècle[3]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une partie importante de la masse des prolétaires qui rejoignaient les villes où des manufactures commençaient à se développer était constitué de populations rurales surendettées qui avaient été dépossédées de leurs terres par les créanciers.

  • Le non-paiement des dettes a été violemment réprimé jusqu’au milieu du XIXe siècle dans les pays qui ont été au centre de l’essor du système capitaliste industriel : l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord.
  • De lourdes peines de prison sanctionnaient les pauvres coupables du non-paiement des dettes. La peine capitale était couramment appliquée en Angleterre jusqu’au XVIIIe siècle. Aux États-Unis, dans l’État de Pennsylvanie, à la fin du XVIIIe siècle, les mauvais payeurs pouvaient être condamnés au fouet, être mis au pilori avec une oreille clouée à celui-ci, avant d’être coupée. Ils risquaient également d’être marqués au fer rouge. En France, des peines de prison étaient systématiquement appliquées. Bien sûr, s’y ajoutait l’expulsion du logement, la saisie de tous les biens.

 

 

- Quelques exemples de dépossession et de résistance au XVIII et au XIXe siècle
Aux États-Unis, peu de temps après l’indépendance, des mouvements de protestation furent organisés par des paysans dont les terres et les biens étaient saisis pour non-paiement des impôts et taxes. Ce paiement était exigé en monnaie, alors que beaucoup de paysans n’en avaient pas ou très peu, vivant de troc et de paiement en nature. De nombreux paysans avaient servi dans les armées révolutionnaires mais n’avaient jamais reçu l’entièreté de leur solde. Dans le Massachusetts, en 1782 à Groton, et encore en 1783 à Uxbridge, des citoyens s’organisèrent et s’attaquèrent aux autorités, exigeant le retour des biens confisqués. Au début de la Rébellion de Shays, en 1786, les foules empêchèrent les tribunaux de siéger à Northampton et à Worcester après que le gouverneur Bowdoin ait renforcé les actions en justice destinées à recouvrer les dettes et que la législature ait imposé une taxe supplémentaire destinée à financer le paiement de la part du Massachusetts dans la dette étrangère des États-Unis. Daniel Shays, dont le mouvement porte le nom, était un ancien combattant non-payé. Il s’était retrouvé devant un tribunal pour non-paiement d’impôts.

Rébellion de Shays, 1786

Rébellion de Shays, 1786

À partir de 1798, s’organisa un mouvement d’autodéfense des endettés qui exigea l’adoption d’une législation les protégeant contre l’arbitraire des créanciers et de la justice. Une loi fédérale fût adoptée en 1800 mais elle se limitait à protéger les banquiers et les commerçants en suspension de paiement. Par ailleurs les différents États continuèrent à avoir recours à leurs propres lois, qui le plus souvent favorisaient les créanciers.

 

Scott Standage[4] cite un livre de 1828, The Patriot ; or, People’s Companion qui plaidait pour l’abolition de l’emprisonnement des endettés, estimant que la dette constituait une forme « d’esclavage civil » au même titre que l’esclavage des Noirs – les endettés, pas plus que les esclaves, ne bénéficiant d’aucune protection dans la Constitution.

 

Chercher à échapper aux créanciers constituait une des causes du courant migratoire de l’Est des États-Unis vers l’Ouest, le Far West. Une partie majoritaire des Européens qui ont participé à la colonisation du Nouveau Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles s’étaient endettés pour payer leur voyage et se trouvaient dans un rapport de servitude par rapport à leurs créanciers. Durant de longues années, ils étaient tenus de rembourser la dette initiale et étaient menacés de prison ou de mutilation en cas de non-paiement. On estime qu’entre la moitié et les deux tiers des Européens qui se sont installés dans les 13 colonies britanniques d’Amérique du Nord entre 1630 et 1776 sont venus dans de telles conditions de servitude pour dettes[5]. Ce type de servitude pour dette n’a été aboli aux États-Unis qu’en 1917.

 

 

🔴 Le même type de contrat d’endettement afin de financer la colonisation a été appliqué dans l’ensemble de l’empire britannique. Des millions de pauvres ont quitté l’Inde dans ces conditions pour s’installer soit dans les îles Caraïbes britanniques, soit à l’Île Maurice, soit en Afrique du Sud, soit dans d’autres parties de l’Empire. Rien que sur l’Île Maurice, entre 1834 et 1917, près d’un million et demi d’Indiens se sont installés en ayant été contraints par la misère d’accepter des contrats de servitude pour dette[6].

  • En 1875, en Inde, dans la vaste région appelée le Deccan, des émeutes éclatèrent au cours desquelles des paysans endettés se sont soulevés pour détruire systématiquement les livres de comptes des usuriers et ainsi répudier leurs dettes[7].
  • La révolte a duré deux mois et a concerné une trentaine de villages couvrant 6 500 km2.
  • Une commission d’enquête parlementaire fut mise en place à Londres et en 1879 fut adoptée une loi intitulée en anglais « Dekkhan Agriculturists’ Relief Act[8] » qui offrait une certaine protection aux paysans endettés.

 

En 1880, une crise de la dette a frappé les petits et moyens paysans aux États-Unis. Cela s’est produit à nouveau à une échelle massive dans les années 1930 comme l’écrivain John Steinbeck le décrit dans son célèbre roman Les Raisins de la colère (titre original en anglais : The Grapes of Wrath) publié en 1939. Ces crises successives ont entraîné la dépossession de millions de paysans endettés des États-Unis en faveur des grandes entreprises privées de l’agrobusiness.

 

 

- Du truck system du XIXe siècle au crédit à la consommation au XXe siècle

Au XIXe siècle, lors de la généralisation de la révolution industrielle et de l’expansion du capitalisme, les patrons ont mis en place le " truck system[8bis] qui permettait d’endetter de manière permanente les salariés. Les travailleurs, dans l’attente du paiement du salaire, devaient acheter au magasin du patron tous les biens élémentaires dont ils avaient besoin pour vivre : aliments, moyens de chauffage, d’éclairage, vêtements… Ils étaient obligés d’acheter à des prix exorbitants et au moment de la paie, après décompte de leurs achats, très souvent ils devaient reconnaître une dette car leurs dépenses avaient dépassé leur salaire. Pour en venir à bout, les ouvriers ont dû mener de durs combats. C’est aussi une des raisons qui ont amené les ouvriers à se doter de coopératives pour produire des aliments (boulangerie…) ou pour vendre à des prix abordables les produits de première nécessité. Le truck system a finalement été interdit.

 

🔴 Après la seconde guerre mondiale, les années 1950-60 sont marquées, dans les pays les plus industrialisés (c’est vrai également dans plusieurs pays du Sud comme l’Argentine, par exemple), par une période de forte croissante économique (les « Trente glorieuses ») qui permet aux travailleurs d’obtenir par la lutte des avancées sociales importantes : nette augmentation du pouvoir d’achat, consolidation du système de sécurité sociale, amélioration des services publics en particulier dans l’éducation et la santé… L’État procède aussi à bon nombre de nationalisations, ce qui renforce son pouvoir d’intervention économique. Les populations profitent davantage de la richesse créée à l’échelle nationale et la part des salaires dans le revenu national augmente.

 

🔴 À partir de l’offensive néolibérale initiée au Chili en 1973 avec le dictateur Pinochet et en Argentine en 1976 avec la dictature de Videla (dictatures qui ont bénéficié du soutien actif de Washington) et développée ensuite par Thatcher et Reagan au cours des années 1980, les salaires réels ont été comprimés. Dans les pays les plus industrialisés, la consommation de masse a poursuivi sa progression au prix d’un endettement de plus en plus important de la population[9]. Les gouvernants, les banques et les grandes sociétés privées de l’industrie et du commerce ont favorisé le recours de plus en plus massif à l’endettement des ménages.

 

L’emprisonnement pour dettes relatives à des amendes non payées à l’État n’a pas disparu partout

 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le non-paiement de dettes privées, et plus précisément de dettes privées ou d’amendes à l’égard de l’État, est jusqu’à aujourd’hui toujours passible d’emprisonnement dans plusieurs pays européens bien que plusieurs conventions internationales l’interdisent[10].

 

En France, l’emprisonnement pour dette a été aboli à deux brèves reprises, en 1793 et en 1848. Il fut supprimé définitivement en matière civile et commerciale par la loi du 22 juillet 1867. Le Code de procédure pénale l’a supprimé en 1958 en matière criminelle quant aux dommages-intérêts accordés à la partie civile. Aujourd’hui, l’emprisonnement pour dette ne s’applique plus qu’aux condamnations à une peine d’amende, aux frais de justice et aux paiements au profit du Trésor, et encore, à condition qu’il s’agisse bien d’une infraction de droit commun et n’emportant pas peine perpétuelle. Donc en France, la contrainte judiciaire consiste à incarcérer ou maintenir en détention une personne solvable pour défaut de paiement de certaines amendes, auxquelles elle a été condamnée par le Trésor public ou l’administration des douanes[11].

 

En Belgique, l’emprisonnement (appelé emprisonnement subsidiaire) pour non-paiement des amendes à l’égard de l’État est toujours possible même si depuis une vingtaine d’années les ministres de la justice qui se sont succédés ont recommandé de ne pas l’appliquer. Dans une réponse du ministre de la justice belge à une question parlementaire posée par un député d’extrême-droite (Vlaams Belang) à une époque où ce parti atteignait plus de 20 % des voix, on apprend de la bouche du ministre que « L’article 40 précise « À défaut de payement dans le délai de deux mois à dater de l’arrêt ou du jugement s’il est contradictoire, ou de sa signification, s’il est par défaut, l’amende pourra être remplacée par un emprisonnement dont la durée sera fixée dans le jugement ou l’arrêt de condamnation, et qui n’excédera pas six mois pour les condamnés à raison de crime, trois mois à raison de délit et trois jours pour les condamnés à raison de contravention ». « S’il n’a été prononcé qu’une amende, l’emprisonnement à subir, à défaut de payement est assimilé à l’emprisonnement correctionnel ou de police selon le caractère de la condamnation. » L’article 41 précise : « Dans tous les cas, le condamné peut se libérer de cet emprisonnement en payant l’amende ; il ne peut se soustraire aux poursuites sur ses biens en offrant de subir l’emprisonnement. »[12] En pratique, un juge en Belgique peut émettre une sentence prévoyant un emprisonnement subsidiaire (cela ne se passe qu’en matière pénale). Dans ce cas, le juge prévoit l’amende et indique que si la personne le souhaite ou n’a pas les moyens, elle devra effectuer une peine de prison. Évidemment, il est clair que le riche choisira de payer l’amende et évitera la prison, tandis qu’une personne qui a de faibles revenus et pas de patrimoine ou très peu devra aller en prison. Cela montre que la justice telle qu’elle est rendue est une justice de classe.

 

Le ministre précise : « En 2000, en matière correctionnelle sur 22 632 condamnations à une amende, les parquets ont ouvert 3 745 dossiers concernant l’exécution des peines d’emprisonnement subsidiaire. En 2001, sur 21 375 condamnations à une amende seuls 1 745 dossiers d’exécution de peines de prison subsidiaires ont été ouverts dans les parquets. »
Même si, en pratique, des peines d’emprisonnement ne sont plus appliquées ou très rarement, le fait que certains pays ont maintenu cette possibilité ne peut qu’inquiéter. En effet dans l’éventualité d’une accession de l’extrême-droite au gouvernement et du renforcement permanent des méthodes répressives, il est possible que des peines d’emprisonnement pour dette soient prononcées à l’encontre de boucs émissaires des classes populaires. Il ne manque pas de magistrats réactionnaires dans l’appareil de la justice pour prendre des initiatives qui renforceraient le caractère de classe de l’application de la loi.

 

Plus largement, Jami Hubbard Solli a montré que dans plus de 20 pays, la loi autorise les créancie·res à demander l’incarcération des débiteur·ices en cas de défaut de paiement[13]. Par exemple, au Kenya et en Ouganda, cette législation est bel est bien appliquée. En effet, plusieurs centaines de personnes n’ayant pas pu rembourser leur dette sont emprisonnées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Dettes hypothécaires illégitimes et expulsion de logement

Lorsque la bulle immobilière a éclaté au Japon (années 1990), aux États-Unis (2006-2007), en Irlande et en Islande (2008), en Espagne (2009), des dizaines de millions de ménages des classes populaires ont été acculés à la cessation de paiement et ont commencé à être victimes d’expulsions massives[14]. Dans un contexte de baisse du salaire réel, de chômage massif et de conditions de prêts abusives, les effets de ces dettes sont catastrophiques pour une partie croissante des secteurs populaires.

  • Aux États-Unis, après 2006, quatorze millions de familles ont été dépossédées de leurs logements par les banques[15].
  • En Espagne, il s’agit de plus de 300 000 familles. Nous sommes confrontés une nouvelle fois dans l’histoire des pays du Nord à un phénomène massif de dépossession brutale.
  • Aux États-Unis, la justice a dénombré pas moins de 500 000 cas de contrats immobiliers abusifs et frauduleux, le chiffre réel est bien plus élevé.
  • En Espagne, la législation qui est utilisée par les banquiers pour expulser les familles de leurs logements date de l’époque du dictateur Franco. En Grèce, dans le cadre du troisième mémorandum accepté par le gouvernement Tsipras en 2015, les banques ont commencé à avoir les mains libres pour expulser les familles incapables de payer leurs dettes hypothécaires[16].

Aux États-Unis, en Espagne, en Irlande, en Islande, en Grèce…, un nouveau type de mouvement et de mobilisations est né afin de résister à cette politique d’expulsion/dépossession.

 

 

- Dettes étudiantes illégitimes

Dans les pays anglo-saxons les plus industrialisés ainsi qu’au Japon, les politiques néolibérales appliquées dans le système d’éducation ont augmenté de manière dramatique le coût des études supérieures et ont restreint très fortement l’accès aux bourses d’étude. Le même phénomène est à l’œuvre à l’échelle planétaire.

 

Cela a obligé des dizaines de millions de jeunes des classes populaires à s’endetter dans des proportions dramatiques afin de pouvoir réaliser des études supérieures. Aux États-Unis, la dette étudiante dépasse 1 700 milliards de dollars, soit le double de la dette publique totale de l’ensemble du continent africain, qui compte plus d’un milliards d’habitant·es[17]).

 

Un seuil symbolique qui exprime la gravité de la situation.

  • Deux étudiant·es sur trois sont endetté·es et doivent en moyenne 37 667 dollars.
  • En 2008, 80 % des étudiant·es qui terminaient un master en droit cumulaient une dette de 77 000 dollars s’ils avaient fréquenté une université privée et de 50 000 dollars s’il s’agissait d’un établissement public.
  • L’endettement moyen des étudiant·es qui ont accompli une année de spécialisation de médecine atteignait 140 000 dollars. Une étudiante qui a réussi son master en droit déclarait à un quotidien italien : « Je pense que je n’arriverai pas à rembourser les dettes que j’ai contractées pour payer mes études, certains jours je pense que lorsque je mourrai, j’aurai encore les mensualités de la dette pour l’université à payer. Aujourd’hui j’ai un plan de remboursement étalé sur 27 ans et demi, mais il est trop ambitieux car le taux est variable et je parviens à grande peine à payer (…). La chose qui me préoccupe le plus est que je suis incapable d’épargner, et ma dette est toujours là et me hante »[18].

Comme elles subissent des discriminations majeures dans l’accès à l’emploi, dans la distribution des salaires, et dans la répartition du travail domestique non rémunéré (pour les femmes), les femmes et les personnes racisées sont les premières à subir ce système universitaire basé sur l’endettement[19]. Elles s’endettent donc davantage et mettent beaucoup plus de temps pour rembourser ces emprunts. En 2019, 20 ans après avoir commencé leurs études, les personnes noires s’étant endettées devaient 95% de leur dette étudiante. Les individus blancs dans la même situation avaient remboursé 94% de cet emprunt[20].

Des dépossessions pour dettes non payées aux dettes hypothécaires et étudiantes : la dette privée durant l’ère capitaliste

Au Japon, un·e étudiant·e sur deux est endetté. L’endettement moyen des étudiants atteint l’équivalent de 30 000 dollars. Au Canada, la tendance est la même[21]. Aller à l’université coûte de plus en plus cher alors que sur le marché du travail sinistré et saturé, il est de plus en plus difficile de trouver un emploi avec un salaire décent. Après leurs études, les jeunes endettés et leurs familles éprouvent de plus en plus de difficultés à rembourser les dettes. Pour la rembourser, ils sont souvent amenés à accepter des emplois très précaires et des conditions de travail dégradantes. Les banques font des profits juteux grâce à la dette étudiante. Comme sur la thématique des dettes hypothécaires illégitimes, de nouvelles formes de luttes et de nouveaux mouvements sont en train de naître pour combattre contre les dettes étudiantes illégitimes. C’est notamment le cas aux États-Unis avec le mouvement Strike Debt ! On assiste à des tentatives de fédérer les différentes résistances sur le front de la dette : dettes étudiantes, dettes hypothécaires, dettes de consommation, dettes liées aux impôts, sans oublier la dette publique[22].

 

Le surendettement affecte et dégrade les conditions de vie d’un secteur grandissant des couches populaires dans tous les pays les plus industrialisés. En Belgique, le nombre de personnes en règlement collectif de dettes a plus que doublé entre 2007 et 2017.

 

Les femmes cheffes de famille monoparentale sont partout durement touchées par le surendettement. Les souffrances liées aux humiliations auxquelles les personnes surendettées sont soumises grandissent. Les intrusions auxquelles se livrent les autorités dans la vie privée et au domicile des surendettés se multiplient et s’aggravent. Vu la précarisation du travail, le paiement de salaires de misère pour un temps partiel ou même pour un temps complet, de plus en plus de salariés et de salariées sont victimes du système dette.

 

 

- La Fabrique de l’homme endetté

Au cours des dernières décennies, la politique de destruction des conquêtes sociales menées par les gouvernements successifs et la classe capitaliste vise notamment à s’attaquer aux contrats de travail stable et négocié collectivement. Les droits élémentaires des travailleur·euses et des allocataires sociaux sont présentés comme des privilèges et des obstacles à la compétitivité et à la flexibilité.

 

Une campagne en faveur de l’auto-emploi est menée systématiquement en faisant miroiter la perspective de la liberté. De plus en plus de personnes sont poussées à s’endetter afin de s’auto-employer, de créer leur micro entreprise, de faire d’eux-mêmes une entreprise, d’exploiter eux-mêmes « leur capital humain ». Comme le dit Maurizio Lazzaretto dans son livre La Fabrique de l’homme endetté, « Dans l’économie de la dette, devenir capital humain ou entrepreneur de soi, signifie assumer les coûts et les risques d’une entreprise flexible et financiarisée, coûts et risques qui ne sont pas seulement, loin s’en faut, ceux de l’innovation, mais aussi et surtout ceux de la précarité, de la pauvreté, du chômage, des services de santé défaillants, de la pénurie de logements, etc. »[23].

 

Grandit le nombre de personnes qui, ayant tenté l’expérience de l’auto-emploi échouent dans le surendettement et perdent le peu qu’ils possédaient. Plus loin, Lazzarato écrit : « Le processus stratégique du programme néolibéral en ce qui concerne l’État-providence consiste en une progressive transformation de « droits sociaux » en « dettes sociales » que les politiques néolibérales tendent à leur tour à transformer en dettes privées, parallèlement à la transformation des « ayants droit » en « débiteurs » auprès des caisses d’assurance chômage (pour les chômeurs) et auprès de l’État (pour les bénéficiaires des minima sociaux) »[24].

 

Alors que les politiques menées par les gouvernements néolibéraux mènent à l’appauvrissement des salariés (blocage ou réduction des salaires, précarisation,…) et des autres détenteurs de droits sociaux (blocage ou réduction des retraites, réduction ou suppression des aides sociales, dégradation ou disparition de certains services publics, diminution ou suppression des allocations de chômage, réduction ou suppression des bourses d’études, etc.), « la finance prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat. Pas d’augmentation de salaire direct ou indirect (retraites), mais crédit à la consommation et incitation à la rente boursière (fonds de pension, assurance privée) ; pas de droit au logement, mais crédits immobiliers ; pas de droits à la scolarisation, mais prêts pour payer les études ; pas de mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.) mais investissement dans les assurances individuelles. »[25]

 

🔴 Depuis la crise qui a éclaté dans les pays les plus industrialisés en 2007, on assiste donc à un nouveau durcissement du « système dette » dans sa facette dette privée : dettes hypothécaires abusives, dettes étudiantes illégitimes, dettes de consommation aliénantes et appauvrissantes. Cela va de pair avec l’action des gouvernements qui utilisent l’augmentation de la dette publique qu’ils ont favorisée pour renforcer l’offensive contre les conquêtes sociales du XXe siècle.

 

 

- Soutenir les initiatives qui prennent à bras le corps la lutte contre les dettes privées illégitimes
Comment veut-on que des gens humiliés car surendettés, abusés par les banques, jetés en dehors de leur logement et qui, malgré cela, sont encore redevables d’une partie de la dette, puissent se mobiliser tous ensemble pour qu’on arrête de payer la dette publique de l’État ou pour des actions collectives sur les droits des travailleurs ? S’ils ont été défaits dans leur lutte personnelle parce qu’il n’y avait pas un mouvement de résistance suffisamment fort pour empêcher les expulsions de logement, pour sortir d’autres formes de surendettement, ils risquent de ne pas trouver la force de continuer à se battre, ils risquent de considérer que la question de la dette publique illégitime ne les concerne pas, de même en ce qui concerne les combats collectifs pour les droits sociaux. Il faut soutenir les initiatives qui prennent à bras le corps la lutte contre les dettes privées illégitimes.

 

 

Fin de la seconde partie. ICI

👉 : La partie 3 porte sur les dettes privées illégitimes dans les pays dits en développement : le cas du microcrédit !

 

Notes :

[0Dette

[1] voir Livre 1 du Capital. «  L’Accumulation primitive. Gallimard », La Pléade p. 1167 à 1240

[2] « Accumulation primitive et industrialisation du tiers-monde », in Victor Fay (éd.) En partant du « Capital », Paris : Anthropos, pp. 143–168

[3] « L'accumulation du capital Rosa Luxemburg » Voir également Harvey, David (2010). Le Nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires ainsi que Jean Batou, Accumulation par dépossession et luttes anticapitalistes : une perspective historique longue – CONTRETEMPS, « Accumulation par dépossession et luttes anticapitalistes : une perspective historique longue »

[4] Standage, Scott, Born Losers : A « History of Failure in America », Harvard University Press, 2005

[5] Galenson, David (March 1984). « The Rise and Fall of Indentured Servitude in the Americas : An Economic Analysis ». The Journal of Economic History. 44 (1) : 1–26.

[6] Logo UCLA Sciences sociales MANAS

[7] Voir David Graeber, p. 315 (édition en français). Voir aussi « Peasant movements and tribal uprisings in the 18th and 19th centuries : Deccan Uprising (1875) – HISTORY AND GENERAL STUDIES »

[8] Voir le texte de la loi Dekkhan Agriculturists’ Relief Act, 1879 « https://indiankanoon.org/doc/1545750/ »

[8bisTruck system

[9] Voir Éric Toussaint, “ Au Sud comme au Nord, de la grande transformation des années 1980 à la crise actuelle ”, publié le 8 septembre 2009

[10] L’emprisonnement pour dettes est d’ailleurs interdit par l’article 1er du protocole n° 4 à la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales, reconnaissant certains droits et libertés autres que ceux figurant déjà dans la Convention et dans le premier protocole additionnel à la Convention, tel qu’amendé par le protocole n° 11. Cf. : http://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf

[11] Voir " Contrainte judiciaire "

[12] Bulletin n° : B123 - " Question et réponse écrite n° : 0599 - Législature : 50 ", Date de publication : 04/06/2002. 

[13] Jami Hubbard Solli, « Heavily indepted Humans Deserve Debt Relief (Just as Nations do) », CADTM, 04/10/2022

[14] Éric Toussaint, 2007-2017 : " Les causes d’une crise financière qui a déjà 11 ans

[15] Éric Toussaint, États-Unis : " Les abus des banques dans le secteur immobilier et les expulsions illégales de logement ", Voir aussi Éric Toussaint, " Les banques et la nouvelle doctrine "« Too Big to Jail », publié le 9 mars 2014

[16] Voir « Les banques et l’État grecs essaient de prendre nos maisons tous les mercredis au tribunal de paix »

[17] Voir sur le site de la Banque mondiale

[18] La Repubblica, 4 août 2008 cité par Maurizio Lazzarato, " La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale ", Éd. Amsterdam, 2011, p. 28.

[19] Voir Maxime Perriot, « L’annulation de la dette étudiante par Joe Biden, un pansement nécessaire mais largement insuffisant », CADTM, 12/10/2022

[20] Taylor Nicole Rogers, Gary Silverman, « Race and finance : the student loan trap », Financial times, 21/12/2021. Étude menée sur près de 25 ans par Federal Reserve Bank of St Louis, publiée en 2017.

[21] Luttes & dettes étudiantes au Québec : « Tant qu’on n’aura pas renversé le capitalisme, on ne pourra pas sauver l’éducation » (Entretien avec Éric Martin, réalisé par Maud Bailly)
. Voir aussi Isabelle Ducas « L’endettement étudiant, un lourd fardeau » 
. Voir le site officiel du gouvernement canadien : « Rembourser votre dette d’étudiant »

[22] Voir " Strike Debt ! The Debt Resisters’ Operations Manual " et en particulier en ce qui concerne les dettes étudiantes 

[23] Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Éd. Amsterdam, 2011, p. 42.

[24] Maurizio Lazzarato, p. 81.

[25] Maurizio Lazzarato, p. 85.

 

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1 décembre 2024 7 01 /12 /décembre /2024 09:18
Sous la dynastie de la famille d’Hammourabi, comptabilité précise des dettes sur des tablettes qui étaient conservées dans le temple

Sous la dynastie de la famille d’Hammourabi, comptabilité précise des dettes sur des tablettes qui étaient conservées dans le temple

ABC de 5000 ans de dettes privées illégitimes

 

 

L’endettement privé a servi depuis le début de l’Histoire, il y a 5000 ans, à asservir, à spolier, à dominer, à déposséder les classes populaires (au sein desquelles, les femmes sont au premier rang des victimes), les classes travailleuses : familles paysannes, artisan-es, pêcheur/seuses, jusqu’aux salarié-es modernes et aux membres de leur foyer (les étudiant-es qui s’endettent pour poursuivre des études).

Le processus est simple : le prêteur exige que l’emprunteur/euse mette en gage ce qu’il ou elle possède. Il s’agit, par exemple, de la terre possédée et cultivée par le/la paysan-ne, ou des outils de travail s’il s’agit d’un-e artisan-e. Le remboursement du prêt se fait en nature ou en monnaie. Comme le taux d’intérêt est élevé, pour rembourser le prêt, l’emprunteur/euse est obligé de transférer au prêteur une grande partie du produit de son travail ou de son patrimoine et s’appauvrit. S’il entre en défaut de paiement, le prêteur le dépossède du bien qui a été mis en gage. Dans certaines sociétés, cela peut aboutir à la perte de la liberté du débiteur ou de la débitrice et/ou de membres de sa famille.

C’est l’esclavage pour dette. Aux États-Unis et dans certains pays européens le défaut de paiement pouvait être sanctionné par la loi par des mutilations physiques jusqu’au début du XIXe siècle et par l’emprisonnement jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. En Europe et aux États-Unis, dans le premier quart du XXIe siècle, même si le nombre de personnes incarcérées pour ce motif est très limité, l’emprisonnement pour dette n’est pas aboli. Aujourd’hui, des milliers de personnes sont encore emprisonnées pour le non-paiement de dettes en Afrique, au Moyen Orient[0] et ailleurs.

 

 

Sources : CADTM 

- Dettes privées à travers les âges
Depuis 5 000 ans, les dettes privées jouent un rôle central dans les relations sociales. La lutte entre les riches et les pauvres, entre exploiteurs et exploité-es, a pris très souvent la forme d’un conflit entre créanciers et endetté·es. Avec une régularité remarquable, des insurrections populaires ont commencé de la même manière : par la destruction rituelle des documents concernant la dette[1] (tablettes, papyrus, parchemins, livres de comptes, registres d’impôts…). C’est notamment David Graeber dans son livre " Dette : 5000 ans d’histoire[1bis] " qui l’affirme. Mais il est loin d’être le seul.

 

Les effets de la pandémie du COVID et les réponses apportées par les gouvernements ont fortement augmenté les dettes des classes populaires et notamment des secteurs les plus opprimés, les plus pauvres. Avant cela, la précédente crise internationale qui avait commencé en 2007 avait mis à nu le comportement frauduleux des banques notamment en matière de prêts hypothécaires dans différentes parties du monde, et en particulier dans le Nord. Suite aux expulsions massives de logements qui ont suivi aux États-Unis, en Espagne et ailleurs, de plus en plus de personnes ont remis en question les dettes dans des pays où habituellement l’obligation de rembourser un crédit était incontesté. Aux quatre coins de la planète, des mouvements sociaux remettent en cause le paiement des privées illégitimes qu’elles soient hypothécaires ou étudiantes, qu’elles soient réclamées par de grandes banques privées ou par des agences de microcrédit qui octroient des crédits à des conditions abusives.

 

🔴 Voici à grands traits quelques étapes historiques du « système dette privée » au Proche-Orient, en Europe et dans des parties du monde conquises par des puissances européennes. Il faudrait compléter avec ce qui s’est passé en Asie, en Afrique, dans les Amériques précoloniales, mais le tableau brossé ici est déjà très éloquent.

 

 

- Hammourabi, roi de Babylone, et les annulations de dette[2]
Le Code Hammourabi se trouve au musée du Louvre à Paris. En fait, le terme « code » est inapproprié, car Hammourabi nous a légué plutôt un ensemble de règles et de jugements concernant les relations entre les pouvoirs publics et les citoyen-nes. Le règne d’Hammourabi, « roi » de Babylone (situé dans l’Irak actuel), a commencé en 1792 av. J-C et a duré 42 ans. Ce que la plupart des manuels d’Histoire ne relèvent pas, c’est qu’Hammourabi, à l’instar des autres gouvernants des cités-États de Mésopotamie, a proclamé à plusieurs reprises une annulation générale des dettes des citoyen-nes à l’égard des pouvoirs publics, de leurs hauts fonctionnaires et dignitaires. Ce que l’on a appelé le Code Hammourabi a vraisemblablement été écrit en 1762 av. J-C. Son épilogue proclamait que « le puissant ne peut pas opprimer le faible, la justice doit protéger la veuve et l’orphelin (…) afin de rendre justice aux opprimés ». Grâce au déchiffrage des nombreux documents écrits en cunéiforme, les historien-nes ont retrouvé la trace incontestable de quatre annulations générales de dette durant le règne d’Hammourabi (en 1792, 1780, 1771 et 1762 av. J-C).

 

À l’époque d’Hammourabi, la vie économique, sociale et politique s’organisait autour du temple et du palais. Ces deux institutions très imbriquées constituaient l’appareil d’État, l’équivalent de nos pouvoirs publics d’aujourd’hui, où travaillaient de nombreux artisans et ouvriers, sans oublier les scribes. Tous étaient hébergés et nourris par le temple et le palais. C’est ainsi qu’ils recevaient des rations de nourriture leur garantissant deux repas complets par jour. Les travailleur/euses et les dignitaires du palais étaient nourris grâce à l’activité d’une paysannerie à qui les pouvoirs publics fournissaient (louaient) des terres, des instruments de travail, des animaux de trait, du bétail, de l’eau pour l’irrigation. Les familles paysannes produisaient notamment de l’orge (la céréale de base), de l’huile, des fruits et des légumes. Après la récolte, les familles paysannes devaient en verser une partie à l’État comme loyer. En cas de mauvaises récoltes, ils/elles accumulaient des dettes. En-dehors du travail sur les terres du temple et du palais, les familles paysannes étaient propriétaires de leurs terres, de leur habitation, de leur bétail et des instruments de travail. Une autre source de dettes des familles paysannes était constituée par les prêts octroyés à titre privé par de hauts fonctionnaires et des dignitaires afin de s’enrichir et de s’approprier les biens des familles paysannes en cas de non remboursement de ces dettes.

 

🔴 Lors de mauvaises récoltes, l’impossibilité dans laquelle se trouvaient les familles paysannes de rembourser les dettes contractées auprès de l’État (impôts en nature impayés) ou auprès de hauts fonctionnaires et de dignitaires du régime aboutissait régulièrement à la dépossession de leurs terres et à leur asservissement. Des membres de leur famille étaient également réduits en esclavage pour dette. Afin de répondre au mécontentement populaire, le pouvoir en place annulait périodiquement les dettes privées[3] et restaurait les droits des paysans. Les annulations donnaient lieu à de grandes festivités au cours desquelles on détruisait les tablettes d’argile sur lesquelles les dettes[4] étaient inscrites.

 

 

- Les annulations générales de dette se sont échelonnées sur 1000 ans en Mésopotamie entre 2400 et 1400 avant l’ère chrétienne
Les proclamations d’annulation générale de dettes ne se limitent pas au règne d’Hammourabi, elles ont commencé avant lui et se sont prolongées après lui[5]. On a la preuve d’annulations de dette remontant à 2400 av. J-C, soit six siècles avant le règne d’Hammourabi, dans la cité de Lagash (Sumer), les plus récentes remontent à 1400 av. J-C à Nuzi. En tout, les historien-nes ont identifié avec précision une trentaine d’annulations générales de dette en Mésopotamie entre 2400 et 1400 av. J-C. On peut suivre Michael Hudson[6] quand il affirme que les annulations générales de dette constituent une des caractéristiques principales des sociétés de l’Âge du bronze en Mésopotamie. On retrouve d’ailleurs dans les différentes langues mésopotamiennes des expressions qui désignent ces annulations pour effacer l’ardoise et remettre les compteurs à zéro : amargi à Lagash (Sumer), nig-sisa à Ur, andurarum à Ashur, misharum à Babylone, shudutu à Nuzi.

 

Ces proclamations d’annulation de dette étaient l’occasion de grandes festivités, généralement à la fête annuelle du printemps. Sous la dynastie de la famille d’Hammourabi a été instaurée la tradition de détruire les tablettes sur lesquelles étaient inscrites les dettes. En effet, les pouvoirs publics tenaient une comptabilité précise des dettes sur des tablettes qui étaient conservées dans le temple. Hammourabi meurt en 1749 av. J-C après 42 ans de règne. Son successeur, Samsuiluna, annule toutes les dettes à l’égard de l’État et décrète la destruction de toutes les tablettes de dettes sauf celles concernant les dettes commerciales.

 

Quand Ammisaduqa, le dernier gouvernant de la dynastie Hammourabi, accède au trône en 1646 av. J-C, l’annulation générale des dettes qu’il proclame est très détaillée. Il s’agit manifestement d’éviter que certains créanciers profitent de certaines failles. Le décret d’annulation précise :

  • que les créanciers officiels et les collecteurs de taxes qui ont expulsé des familles paysannes doivent les indemniser et leur rendre leurs biens sous peine d’être exécutés ;
  •  Si un créancier a accaparé un bien par la pression, il doit le restituer et/ou le rembourser en entier, faute de quoi il devait être mis à mort.

 

À la suite de ce décret, des commissions ont été mises en place afin de réviser tous les contrats immobiliers et d’éliminer ceux qui tombaient sous le coup de la proclamation d’annulation de dette et de restauration de la situation antérieure, statu quo ante. La mise en pratique de ce décret était facilitée par le fait qu’en général, les paysan-nes spolié-es par les créanciers continuaient à travailler sur leurs terres bien qu’elles soient devenues la propriété du créancier. Dès lors, en annulant les contrats et en obligeant les créanciers à indemniser les victimes, les pouvoirs publics restauraient les droits des paysan-nes. La situation se dégradera un peu plus de deux siècles plus tard. 

 

Sans embellir l’organisation de ces sociétés d’il y a 3000 à 4000 ans, il faut souligner que les gouvernants cherchaient à maintenir une cohésion sociale :

  • en évitant la constitution de grandes propriétés privées,
  • en prenant des mesures pour que les familles paysannes gardent un accès direct à la terre,
  • en limitant la montée des inégalités, en veillant à l’entretien et au développement des systèmes d’irrigation.

Michael Hudson souligne par ailleurs que la décision de déclarer la guerre revenait à l’assemblée générale des citoyens et que le « roi » n’avait pas le pouvoir de prendre la décision.

 

Il semble que, dans la cosmovision des Mésopotamiens de l’Âge du bronze, il n’y a pas eu de création originale par un dieu. Le gouvernant, confronté au chaos, a réorganisé le monde pour rétablir l’ordre normal et la justice.

 

Après 1400 av. J-C, on n’a trouvé aucun acte d’annulation de dette. Les inégalités se sont fortement renforcées et développées. Les terres ont été accaparées par de grands propriétaires privés, l’esclavage pour dette s’est enraciné. Une partie importante de la population a migré vers le nord-ouest, vers Canaan avec des incursions vers l’Égypte (les Pharaons s’en plaignaient).

 

🔴 Au cours des siècles qui suivirent, considérés par les historien-nes de la Mésopotamie comme des temps obscurs (Dark Ages) -à cause de la réduction des traces écrites-, on a néanmoins la preuve de luttes sociales violentes entre créanciers et endetté-es.

 

 

- Égypte : la pierre de Rosette confirme la tradition des annulations de dette
La pierre de Rosette qui a été accaparée par des membres de l’armée napoléonienne en 1799 lors de la campagne d’Égypte a été déchiffrée en 1822 par Jean-François Champollion. Elle se trouve aujourd’hui au British Museum à Londres. Le travail de traduction a été facilité par le fait que la pierre présente le même texte en trois langues : l’égyptien ancien, l’égyptien populaire et le grec du temps d’Alexandre le Grand.

 

Le contenu de la pierre de Rosette confirme la tradition d’annulation des dettes qui s’est instaurée dans l’Égypte des Pharaons à partir du VIIIe siècle av. J-C, avant sa conquête par Alexandre le Grand au IVe siècle av. J-C. On y lit que le pharaon Ptolémée V, en 196 av. J-C, a annulé les dettes dues au trône par le peuple d’Égypte et au-delà.

 

Bien que la société égyptienne du temps des Pharaons fût très différente de la société mésopotamienne de l’Âge du bronze, on retrouve la trace évidente d’une tradition de proclamation d’amnistie qui précède les annulations générales de dette.

Ramsès IV (1153-1146 av. J-C) a proclamé que ceux qui ont fui peuvent rentrer au pays. Ceux qui étaient emprisonnés sont libérés. Son père Ramsès III (1184 –1153 av. J-C) a fait de même. A noter qu’au 2e millénaire, il semble qu’il n’y avait pas d’esclavage pour dette en Égypte. Les esclaves étaient des prises de guerre. Les proclamations de Ramsès III et IV concernaient l’annulation des arriérés de taxes dues au Pharaon, la libération des prisonniers politiques, la possibilité pour les personnes condamnées à l’exil de rentrer au pays.

 

🔴 Ce n’est qu’à partir du VIIIe siècle av. J-C, qu’on trouve en Égypte des proclamations d’annulation de dettes et de libération des esclaves pour dette. C’est le cas du règne du pharaon Bocchoris (717-711 av. J-C), dont le nom a été hellénisé.

 

Une des motivations fondamentales des annulations de dette était que le pharaon voulait disposer d’une paysannerie capable de produire suffisamment de nourriture et disponible à l’occasion pour participer à des campagnes militaires. Pour ces deux raisons, il fallait éviter que les paysan-nes soient expulsés de leurs terres sous la coupe des créanciers.

 

Dans une autre partie de la région, on constate que les empereurs assyriens du Ier millénaire av. J-C ont également adopté la tradition d’annulations des dettes. Il en a été de même à Jérusalem, au Ve siècle av. J-C. Pour preuve, en 432 av. J-C, Néhémie, certainement influencé par l’ancienne tradition mésopotamienne, proclame l’annulation des dettes des Juifs endettés à l’égard de leurs riches compatriotes. C’est à cette époque qu’est achevée la rédaction de la Torah[7]. La tradition des annulations généralisées de dette fait partie de la religion juive et des premiers textes du christianisme via le Deutéronome qui proclame l’obligation d’annuler les dettes tous les sept ans et le Lévitique qui l’exige à chaque jubilé, soit tous les 50 ans[8].

 

Durant des siècles, de nombreux commentateurs des textes anciens, à commencer par les autorités religieuses qui sont du côté de classes dominantes, ont affirmé que ces prescriptions n’avaient qu’une valeur morale ou constituaient des vœux pieux. Or les recherches historiques des deux derniers siècles démontrent que ces prescriptions correspondent à des pratiques avérées.

 

🔴 Lorsque les classes privilégiées ont définitivement réussi à imposer leurs intérêts, les annulations n’ont plus eu lieu, mais la tradition d’annulation est restée inscrite dans les textes fondateurs du judaïsme et du christianisme. Des luttes pour l’annulation des dettes privées ont jalonné l’histoire du Proche-Orient et de la Méditerranée jusqu’au milieu du premier millénaire de l’ère chrétienne.

 

Dans le « Notre père », la prière de Jésus la plus connue, au lieu de la traduction actuelle « Seigneur pardonnez-nous nos offenses (péchés) comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », le texte grec originel de Matthieu (ch.6, verset 12) dit : « Seigneur, annulez nos dettes comme nous annulons les dettes de ceux qui nous en doivent ». D’ailleurs, en allemand et en néerlandais, le mot « Schuld  » exprime le péché et la dette. Alleluia, ce terme qui est signe d’allégresse et est utilisé dans les religions juives et chrétiennes, provient de la langue parlée à Babylone au IIe millénaire avant l’ère chrétienne et signifiait la libération des esclaves pour dette[9].

 

 

- Grèce
En Grèce, à partir du VIe siècle avant l’ère chrétienne, on assiste à des luttes très importantes contre l’esclavage pour dette et pour l’annulation des dettes privées du peuple. Aristote écrit dans La constitution des Athéniens : « Les hommes pauvres avec leur femme et leurs enfants devinrent les esclaves des riches. ». Des luttes sociales et politiques se développèrent qui aboutirent à des dispositions légales interdisant l’esclavage pour dette, il s’agit notamment des réformes de Solon à Athènes. À Mégare, une ville voisine d’Athènes, une faction radicale fut portée au pouvoir. Elle interdit les prêts à intérêt et le fit de manière rétroactive en forçant les créanciers à restituer les intérêts perçus[10].

 

Dans le même temps, les villes grecques se sont lancées dans une politique d’expansion fondant des colonies de la Crimée jusqu’à Marseille, notamment avec les enfants des pauvres endettés. L’esclavage s’y développa fortement et d’une manière plus brutale et oppressive que dans les sociétés du Croissant Fertile qui ont précédé.

 

 

- Rome
De nombreuses luttes politiques et sociales violentes ont été causées par des crises de la dette privée. Selon la loi romaine primitive, le créancier pouvait exécuter les débiteurs insolvables. La fin du IVe siècle av. J.-C. a été marquée par une forte réaction sociale contre l’endettement. Si l’esclavage pour dettes a été aboli pour les citoyens romains, l’abolition du prêt à intérêt n’a pas été longtemps appliquée. De fortes crises d’endettement privé se sont produites dans les siècles suivants tant dans la péninsule italienne que dans le reste de l’empire romain. L’historien Tacite écrivait à propos d’une crise d’endettement qui se produisit en 33 ap. J.-C., sous le règne de Tibère : « Le prêt à intérêt était un mal invétéré dans la cité de Rome, et une cause très fréquente de séditions et de discordes ; aussi le refrénait-on même dans les temps anciens… »[11].

 

 

- Féodalité
Au début de la féodalité, une grande partie des producteurs libres a été asservie car les familles paysannes accablées de dettes sont incapables de rembourser leurs dettes. C’est le cas notamment pendant le règne de Charlemagne à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle[12].

 

 

- Les religions juive, musulmane et chrétienne par rapport aux prêts à intérêt
Depuis son origine, la religion musulmane interdit le prêt à intérêt. Le judaïsme l’interdit au sein de la communauté juive, mais a amendé cette position sous la pression des riches et l’a autorisé à partir du premier siècle de l’ère chrétienne [13]. La religion chrétienne l’interdit jusqu’au XVe siècle. Les autorités protestantes et catholiques finissent par le promouvoir.

 

 

- En Europe, la problématique des dettes privées reprend une forme exacerbée à la fin du Moyen Âge

La problématique des dettes privées reprend une forme exacerbée à partir des XIIIe et XIVe siècles avec la monétarisation des relations. En effet, les corvées et les impôts en nature ont été progressivement remplacés par des sommes d’argent. En conséquence, les paysans, les artisans, etc. doivent s’endetter afin de payer les impôts. N’arrivant pas à rembourser, de plus en plus de paysans, d’artisans ou d’ouvriers sont victimes de saisies, ils sont dépossédés et/ou emprisonnés, et souvent mutilés[14].

 

En 1339, à Sienne (Italie), le gouvernement municipal de la ville annonce au conseil qu’il est nécessaire d’abolir l’emprisonnement pour dette, faute de quoi il faudrait mettre presque tous les citadins en prison tant ils sont endettés. Seize ans plus tard, en 1355, le peuple siennois en révolte met le feu à la salle du palais municipal où étaient rassemblés les livres de compte. Il s’agissait de faire disparaître les traces des dettes qu’on leur réclamait et qui, à leurs yeux, étaient odieuses[15].

 

🔴 Autre signe de l’importance du rejet de l’exploitation par la dette, à la fin du XIVe siècle, lorsque les classes laborieuses prirent momentanément le pouvoir à Florence, conduits par les Ciompi, les ouvrier-es journalier-es de l’industrie textile, on trouve parmi leurs revendications :

  • supprimer l’amputation d’une main en cas de non-paiement des dettes et déclarer un moratoire[15bis] sur les dettes non payées [16].
  • Ils exigeaient également une place dans le gouvernement et que les riches paient plus d’impôts.
  • Des événements similaires se déroulèrent à la même époque, dans les Flandres, en Wallonie, en France, en Angleterre…

 

 

- Le rejet des dettes au cœur des insurrections massives des familles paysannes du monde germanique aux XVe et XVIe siècles
De 1470 à 1525, une multitude de soulèvements paysans de l’Alsace à l’Autriche, en passant par la majorité des régions d’Allemagne, la Bohême, la Slovénie, la Hongrie et la Croatie, sont liés en grande partie aux rejets des dettes réclamées aux familles paysannes et citadines des classes dominées.

  • Des centaines de milliers de familles paysannes prirent les armes, détruisirent des centaines de châteaux, des dizaines de monastères et des couvents. La répression fit plus de 100 000 morts parmi les paysan-nes[17].
  • Lors d’une des rébellions, en 1493, les paysan-nes soulevé-es exigèrent notamment la mise en pratique d’une année jubilaire, où toutes les dettes seraient annulées[18].

 

Thomas Münzer, un des leaders des soulèvements paysans, décapité en 1525 à l’âge de 28 ans, en appelait à l’application intégrale des Évangiles et notamment à l’annulation des dettes. Il s’opposait à Martin Luther qui, après avoir commencé en 1519-1520 par dénoncer l’usure et la vente des indulgences par l’Église catholique, en était venu à défendre à partir de 1524 les prêts à intérêt et à exiger que les paysan-nes et tou-tes les endetté-es remboursent leurs dettes. Luther prônait, en opposition aux soulèvements paysans, « un gouvernement temporel sévère et dur qui impose aux méchants (…) de rendre ce qu’ils ont emprunté… Personne ne doit s’imaginer que le monde puisse être gouverné sans que le sang coule ; le glaive temporel ne peut qu’être rouge et sanglant, car le monde veut et doit être mauvais ; et le glaive, c’est la verge de Dieu et sa vengeance contre le monde »[19].

 

Dans le conflit qui opposaient les paysan-nes et d’autres composantes du peuple (notamment la plèbe urbaine ainsi que les secteurs les plus paupérisés, vagabond-es, mendiant-es…) aux classes dominantes locales, Martin Luther avait choisi son camp et proclamait que les lois de l’Ancien Testament comme l’année jubilaire n’étaient plus d’application. Selon Luther, l’Évangile décrit seulement le comportement idéal. Selon lui, dans la vie réelle, une dette doit toujours être remboursée.

 

🔴 Dans un texte anonyme qui a circulé en Allemagne à partir de 1521, on pouvait lire ce dialogue entre un paysan et un notable qui décrit bien l’utilisation de l’endettement pour déposséder le/la travailleur-euse de son outil ou de sa terre :

  • Paysan : Qu’est-ce qui m’amène ? Eh bien, je voudrais savoir à quoi vous passez votre temps.
  • Notable : Comment devrais-je le passer ? Je suis là, assis à compter mon argent, ne vois-tu pas ?
  • Paysan : Dites-moi, Monsieur, qui vous a donné tant d’argent que vous passez votre temps à compter ?
  • Notable : Tu veux savoir qui m’a donné cet argent ? Je vais te le dire. Un paysan vient frapper à ma porte pour me demander de lui prêter 10 ou 20 guldens. Je m’enquiers de savoir s’il possède un lopin de bonne terre. Il dit : « Oui, Monsieur, j’ai une bonne prairie et un champ excellent qui à eux deux valent une centaine de guldens ». Je réponds : « Parfait ! Mets en gage ta prairie et ton champ, et si tu t’engages à payer un gulden par an d’intérêt, tu peux avoir ton prêt de 20 guldens ». Content d’entendre de telles bonnes nouvelles, le paysan réplique : « Je vous donne bien volontiers ma parole ». « Mais je dois te prévenir », j’ajoute alors, « que si tu venais à ne pas honorer ton paiement à temps, je prendrais possession de ta terre et en ferais ma propriété. » Et cela n’inquiète pas le paysan, il engage sa pâture et son champ envers moi. Je lui prête l’argent et il paie les intérêts ponctuellement pendant un an ou deux ; puis survient une mauvaise récolte et il est bientôt en retard de paiement. Je confisque sa terre, je l’expulse et son champ et sa prairie sont à moi. Et je fais cela non seulement avec les paysans mais avec les artisans [20].

 

Voici, résumés en mots très simples, le processus de dépossession auquel les paysan-nes et les artisan-nes d’Allemagne et d’ailleurs ont tenté de s’opposer.

 

 

- La conquête des Amériques et l’imposition de l’asservissement pour dette via le péonage
Comme le commente David Graeber, les conquistadors dont Hernan Cortez s’étaient endettés jusqu’au cou pour financer leurs opérations... Du coup, ils ont exploité et spolié avec un maximum de brutalité les populations conquises afin de rembourser leurs dettes[21]. Lors de la conquête des Amériques, l’imposition de la domination européenne est allée de pair avec l’asservissement pour dette des populations natives[22]. La forme utilisée : le péonage. Le dictionnaire Littré définissait au XIXe siècle le péonage de la manière suivante : « Se dit, au Mexique, d’une sorte d’esclavage imposé aux indigènes, et qui résulte de ce que les propriétaires peuvent les retenir et les obliger à travailler gratuitement pour l’acquit de dettes que ces travailleurs ont contractées sur les propriétés. » Le péonage est le système par lequel les péons sont attachés à la propriété terrienne par différents moyens, dont la dette héréditaire. Le péonage n’a été aboli au Mexique que dans les années 1910 pendant la révolution.

 

 

Fin de la première partie. ICI

👉 : La partie 2 portera sur les dettes privées pendant l’ère capitaliste (SUITE à venir) !

 

Notes :

[0] Agence France Presse, « Jordanie : il risque la prison pour soigner ses enfants », publié le 25 juin 2021

[1] Dette

[1bisDavid Graeber " Dette : 5000 ans d’histoire "

[2] Une grande partie du texte qui suit est tiré de Voir Éric Toussaint, « La longue tradition des annulations de dettes en Mésopotamie et en Égypte du IIIe au Ier millénaire av. J-C »,

[3] À cette époque, l’État n’empruntait pas. De même, l’État dans l’Égypte ancienne, la Grèce et la Rome antiques n’empruntait pas non plus, sauf tout à fait exceptionnellement dans le cas de Rome. En Europe, les États ne commencèrent à emprunter systématiquement qu’à partir des XIII-XIVe siècles. Ils n’ont pas cessé depuis.

[4] Les dettes entre commerçants n’étaient pas visées par ces annulations

[5] Michael Hudson, « The Lost Tradition of Biblical Debt Cancellations », 1993, 87 pages ; « The Archaeology of Money », 2004. Voir aussi : David Graeber, Debt : « The First 5000 Years », Melvillehouse, New York, 2011, 542 p. Dette : 5000 ans d’histoire, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2013

[6] Cet article est essentiellement basé sur la synthèse historique présentée par Michael Hudson, docteur en économie, dans plusieurs articles et ouvrages captivant : « The Lost Tradition of Biblical Debt Cancellations », 1993, 87 pages ; « The Archaeolgy of Money », 2004. Michael Hudson fait partie d’une équipe scientifique pluridisciplinaire (ISCANEE, International Scholars’ Conference on Ancient Near Earstern Economies) comprenant des philologues, des archéologues, des historiens, des économistes qui travaillent sur les sociétés et les économies anciennes du Proche-Orient. Leurs travaux sont publiés par l’université de Harvard. Michael Hudson inscrit son travail dans le prolongement des recherches de Karl Polanyi, il produit également des analyses sur la crise contemporaine. Voir notamment « The Road to Debt Deflation, Debt Peonage, and Neoliberalism », février 2012, 30 p. Parmi les ouvrages d’autres auteurs qui, depuis la crise économique et financière initiée en 2007-2008, ont écrit sur la longue tradition d’annulation de dette, il convient de lire : David Graeber, Debt : The First 5000 Years, Melvillehouse, New York, 2011, 542 p.

[7] La Torah (loi religieuse juive) est la compilation des textes qui forment les cinq premiers livres de la Bible : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Ils n’ont pas été rédigés dans l’ordre où nous les connaissons aujourd’hui.

[8] Voir Isabelle Ponet, La remise des dettes au pays de Canaan au premier millénaire avant notre ère, https://www.cadtm.org/La-remise-des-dettes-au-pays-de Dans le Lévitique, on trouve non seulement l’exigence de l’annulation des dettes, mais tout autant la libération des esclaves pour dettes et de toute leur famille, et le rendu de leurs champs et de leur maison. Mais attention cela ne vaut que pour la communauté d’Israël, pas pour les autres peuples.

[9] Michael Hudson, " The Lost Tradition of Biblical Debt Cancellations ", p. 27

[10] Voir David Graeber, op.cit.

[11] Tacite, Annales, 6.16.1, cité par Andreau, https://www.cadtm.org/Endettement-prive-et-abolition-des

[12] Voir Karl Marx, " Le Capital, Livre 3 ", chapitre 19, Remarques sur l’usure précapitaliste. Voir également Ernest Mandel, " Traité d’économie marxiste, tome 1 ", chapitre 4, le passage intitulé “ Le capital usurier ”

[13] Le Rabbin Hillel avait décrété que les Juifs devaient ajouter une clause aux contrats entre eux, selon laquelle ils renonçaient à l’application de la Torah et du Talmud qui institue une annulation périodique de dettes. Par ailleurs, la religion juive autorisait les prêts à intérêts envers les non juifs

[14] Silvia Federici, dans son livre, " Caliban et la Sorcière ", p. 57, montre en quoi cette évolution a affecté encore plus gravement les femmes du peuple. Voir Silvia Federici, " Caliban et la Sorcière, Entremonde ", Genève-Paris, 2014, 459 p.

[15] Patrick Boucheron, " Conjurer la peur ", Seuil, Paris, 2013, pp. 213-215.

[15bisMoratoire

[16] Voir Silvia Federici, p. 91 et 97. Voir également Patrick Boucheron, p. 189.

[17] Voir Friedrich Engels (1850), " La guerre des paysans en Allemagne ", Éd. Sociales, Paris, 1974. Voir aussi David Graeber, op. cit., pp. 390-395.

[18] Friedrich Engels (1850), " La guerre des paysans en Allemagne ", p. 92.

[19] Martin Luther. 1524. “ Du commerce et de l’usure ”, in Œuvres, tome 1, Gallimard (La Pléiade), Paris, 1999, p. 386.

[20] Cité par Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, p. 152 d’après G. Strauss (éd.), Manifestations of Discontent on the Eve of the Reformation, Bloomington, Indiana University Press, 1971, pp. 110-111)

[21] Voir David Graeber, p. 385 suiv.

[22] Le pape Nicolas V avait autorisé en janvier 1455 l’asservissement perpétuel des populations considérées comme ennemies du Christ. Cela justifia, entre autres, la mise en esclavage des Africain-es à cette époque (notamment dans les plantations créées par les Portugais à Madère) et ensuite cela permis aux conquistadors européens d’en faire autant dans le Nouveau Monde. Voici un extrait de la bulle Romanus Pontifex : « Nous, considérant la délibération nécessaire pour chacune de ces matières indiquées, et vu qu’antérieurement, il a été concédé audit roi Alphonse du Portugal par d’autres lettres, entre autres choses, la faculté pleine et entière à l’égard de n’importe quel-les sarrasin-nes et païen-nes et autres ennemi-es du Christ, en n’importe quel endroit où ils se trouvent, et des royaumes, duchés, principautés, seigneuries, des possessions, biens meubles et immeubles possédés par eux, de les envahir, les conquérir, les combattre, les vaincre et les soumettre ; et de réduire en servitude perpétuelle les membres de leurs familles, de s’emparer pour son propre profit et celui de ses successeurs, s’approprier et utiliser pour leur propre usage et celui de ses successeurs, leurs royaumes, duchés, comtés, principautés, seigneuries, possessions et autres biens qui leur appartiendraient... » (c’est nous qui soulignons).

 

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20 novembre 2024 3 20 /11 /novembre /2024 21:52
Des Etats-Unis à la France : Après la victoire de Trump, quelles leçons pour la gauche ?
Des Etats-Unis à la France : Après la victoire de Trump, quelles leçons pour la gauche ?

La précondition pour pouvoir gagner est d’affirmer clairement un programme de rupture, partant des besoins des classes populaires et se donnant les moyens politiques et économiques de les concrétiser.

Ce qui importe c’est comment les électrices et électeurs ressentent le projet dont le NFP est porteur.

 

 

La victoire de Trump est porteuse de leçons pour la gauche à condition de dépasser le niveau superficiel de l’analyse qui met l’accent sur le personnage et son comportement. Loin de s’y réduire, sa victoire, comme les autres montées de l’extrême droite, pose des questions qui, pour ne pas être nouvelles, sont plus que jamais d’actualité.

 

 

Sources : Pierre Khalfa |

- Il parait difficile dans le flot de commentaires qui a suivi la victoire de Trump d’y ajouter un point de vue tant soit peu original.

Néanmoins, il parait nécessaire d’y revenir pour essayer d’aller au-delà de l’écume de l’évènement. Il faut pour cela distinguer trois niveaux de réflexions.

 

🔴 Le premier, le plus superficiel, concerne les méthodes employées par Trump lors de la campagne électorale : tout a été dit sur le sujet : invectives, mensonges, démagogie, violence des propos. Trump a fait du Trump en portant à l’incandescence un discours de haine. Mais ce constat n’explique strictement rien.

  • Pourquoi cela a-t-il marché en 2024 et pas lors de l’affrontement avec Biden ?
  • Qu’est-ce qui lui a permis, non seulement de remporter les swings states, mais aussi, résultat a priori inconcevable, largement le vote populaire ?

 

🔴 Le deuxième niveau de réflexion a été parfaitement résumé par Bernie Sanders : « Cela n’a rien d’étonnant que le parti démocrate, qui a abandonné la classe ouvrière, voie que la classe ouvrière l’a abandonné ». Et d’ajouter : « nous n’avons même pas présenté de législation visant à augmenter le salaire minimum, malgré le fait que quelque 20 millions de personnes dans ce pays travaillent pour moins de 15 dollars de l’heure. Aujourd’hui, en Amérique, nous n’avons pas présenté de loi qui faciliterait l’adhésion des travailleurs aux syndicats. Nous ne parlons pas des régimes de retraite à prestations définies pour que nos personnes âgées puissent prendre leur retraite en toute sécurité. Nous ne parlons pas de la hausse du plafond de la sécurité sociale afin de prolonger sa solvabilité et d’augmenter les prestations. En fin de compte, si vous êtes un travailleur moyen, pensez-vous vraiment que le parti démocrate va se battre pour vous, qu’il va s’attaquer à des intérêts particuliers puissants et se battre pour vous ? Je pense que la réponse écrasante est non, et c’est ce qui doit changer ».

 

🔴 En fait donc Trump a bénéficié du décalage entre une bonne santé affichée de l’économie américaine et ce que vivait concrètement une grande partie des salarié.es des États-Unis. Comme l’explique Romaric Godin[1], « la croissance a changé de nature. Elle ne reflète plus aussi clairement le bien-être social […] l’accélération de la croissance a un coût social croissant ». Ainsi, la croissance économique s’est accompagnée d’une hausse importante des dépenses contraintes des ménages et des denrées alimentaires, alors même que le discours officiel de l’administration Biden était focalisé sur la maitrise de l’inflation. Pire même, la croissance économique a généré plus d’inégalités sociales rendant encore plus illusoire le « rêve américain » de promotion sociale et entretenant ainsi le cauchemar du déclassement. Dans cette situation, la désignation par Trump de boucs-émissaires a joué à plein.

 

 

- C’est là où la campagne menée par Harris a été catastrophique.
Non seulement elle n’a absolument pas tenu compte de cette situation, ni proposé de remèdes pour y faire face, mais elle a mené une campagne centrée sur la personnalité de Trump, pensant ainsi profiter d’un rejet de l’électorat. Si ce n’est sur la question de l’avortement, il est difficile de savoir ce qu’Harris a proposé pendant cette campagne. Elle est apparue, de fait, comme la candidate de la continuité, alors même qu’une majorité voulait un changement. Multipliant de plus les apparitions avec des vedettes de la chanson et des stars d’Hollywood, elle est apparue comme déconnectée des réalités sociales d’une partie même de son électorat. Enfin, son incapacité à prendre en compte la sensibilité de la communauté arabo-musulmane et son soutien sans fard à la politique israélienne lui a aliéné des votes dans un certain nombre d’États clefs, alors même qu’elle ne pouvait pas concurrencer Trump sur ce soutien et que la communauté juive était elle-même très divisée sur le sujet. Bref une campagne électorale tournée vers la droite, comme le montre les « signaux » envoyés notamment quand on l’a vue valoriser le port d’armes.

 

 

- Dans cette situation, Trump a réussi à dessiner une vision du futur pour les États-Unis
Une vision certes détestable, mais qui face au vide de la campagne d’Harris, a pu occuper l’espace de l’imaginaire collectif.

 

🔴 C'est là le troisième niveau de réflexion. Il faut revenir ici sur les transformations profondes qui se sont produites dans les sociétés occidentales ces dernières décennies.

  • Une révolution anthropologique est en cours qui remet en cause des centaines de siècles de rapports d’oppression et les représentations sociales correspondantes, que ce soit sur la place des femmes, de l’homosexualité ou des minorités discriminées et plus globalement sur la conception de la famille. Il serait naïf de croire qu’un tel processus puisse se faire sans résistance. En ce sens Trump représente probablement la forme la plus construite et la plus décomplexée de la contre-révolution dont l’objectif clairement assumé est celui d’un retour en arrière.
  • Il ne s’agit pas seulement d’une réaction conservatrice, le backlash, mais d’une volonté d’imposer un nouvel imaginaire social. Ce dernier fait certes la part belle aux masculinistes blancs mais est loin de s’y réduire au vu du résultat beaucoup moins important que prévu d’Harris chez les femmes et les minorités.
  • La victoire sans appel de Trump tient à la conjonction qu’il a réussi à opérer entre cet imaginaire dont on peut penser qu’il reste minoritaire aux États-Unis - comme le montrent les résultats d’un certain nombre de référendums sur l’avortement dans des États ayant voté Trump – avec l’angoisse du déclassement social d’une partie de l’électorat démocrate qui a ainsi basculé. Les caractéristiques individuelles du personnage étaient en symbiose avec le récit qu’il entendait imposer : homme fort, providentiel, volontariste capable de résoudre rapidement le problèmes.

 

 

- Quelles leçons peut-on en tirer pour la gauche en France ?
La première est que la précondition pour pouvoir gagner est d’affirmer clairement un programme de rupture, partant des besoins des classes populaires et se donnant les moyens politiques et économiques de les concrétiser. En ce sens, les tentatives à gauche des revenants du néolibéralisme, les Cazeneuve, Hollande, Delga, etc. qui, n’ayant rien appris ni rien oublié, rêvent de détruire le NFP et fantasment sur le retour à la domination d’une offre politique centriste, ne peuvent que mener à la catastrophe face à l’extrême droite. La débâcle d’Harris, après d’autres du même type, prouve une nouvelle fois que la gauche néolibérale est incapable de répondre aux défis du moment.

 

 

🔴 Cependant, cette précondition pour indispensable qu’elle soit, n’est pas suffisante.

Comme dans le cas de Trump, la force de l’extrême droite est de développer une vision du futur nourrissant un imaginaire social s’appuyant sur les angoisses diverses de l’électorat. Face au ressentiment qui nourrit l’extrême droite, le pire serait d’essayer de la battre sur son propre terrain en s’emparant de ses thèmes, croyant ainsi la cantonner alors que cela ne fait que la légitimer. Le laminage de la droite dite républicaine par le RN et l’épisode de la déchéance de nationalité par Hollande sont là en France pour nous le rappeler. Il faut au contraire être capable de porter l’espoir d’une société désirable en mettant en avant la recherche de l’égalité, l’exigence de la solidarité, la nécessité de la justice sociale et écologique, l’impératif de la démocratie.

 

 

🔴  Et de même que le profil de Trump correspond au projet politique qu’il porte, de même, la gauche doit adopter des comportements qui correspondent à son projet d’émancipation, la morale politique et le réalisme stratégique correspondant dans ce casLa question du programme effectif, c’est-à-dire le détail des mesures préconisées, pour importante qu’elle soit, n’est pas la plus décisive. Ce qui importe c’est comment les électrices et électeurs ressentent le projet dont le NFP est porteur. Ainsi, quand on propose un projet de rupture :

  • il faut rassurer et non pas inquiéter par des propos et des comportements brutaux, ce d’autant plus quand la société en question est angoissée quant à son avenir et que l’extrême droite essaie de se banaliser.
  • De plus, l’exigence démocratique ne peut être renvoyée à des jours meilleurs. Elle doit imprégner le rapport que les partis politiques entretiennent avec les classes populaires et avec leurs propres militant.es et adhérent.es.
  • Enfin une politique de gauche ne peut donner à voir simplement une concurrence entre les différentes forces politiques. Même s’il est naturel que chaque parti défende ses positions, la recherche permanente de l’hégémonie est un obstacle à la construction commune qui ne peut reposer que sur le respect de la diversité.
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12 novembre 2024 2 12 /11 /novembre /2024 11:55
Médias français, qui possède quoi ?
Dernière mise à jour : décembre 2023

 

Le paysage médiatique français semble aujourd’hui en bien mauvaise posture. D’autant que nos hommes politiques, ces dernières années, semblent puiser dans les chaînes privées nombre de leurs éléments de langage.

 

 

L’équipe d’Off-investigation est heureuse de vous présenter « Médias de la haine : objectif, guerre civile ? ». Signé Gauthier Mesnier et Emma Feyzeau, cet épisode démonstrateur de notre troisième saison documentaire, s’intéresse cette année aux coulisses des médias, a été diffusée en accès libre le dimanche 10 novembre sur Off investigation et sur leur chaîne Youtube.

 

 

Sources : OFFINVESTIGATION |

- Xénophobie sans limites, mépris décomplexé des pauvres, violence outrancière et immodérée contre la gauche…
Personne ne semble pouvoir arrêter le grand n’importe quoi sur les plateaux télés des milliardaires. Comment en est-on arrivé là ? Mi-octobre 2016, devant le siège de Canal +, cela fait 15 jours que les journalistes d’I-Télé, la chaîne info du groupe, sont en grève[1]. Leurs revendications ? Pouvoir travailler en toute indépendance vis-à-vis du nouvel actionnaire du groupe, Vincent Bolloré. Depuis quelques semaines, il veut imposer en vitrine de leur chaine d’info un animateur controversé, Jean-Marc Morandini, alors accusé de harcèlement sexuel.

 

A l’issue de cinq semaines de grève et face à l’obstination de Bolloré, les trois quarts de la rédaction quittent la chaîne[2]. Pour faire rentrer dans le rang les derniers récalcitrants, la nouvelle direction emmenée par Serge Nedjar, un fidèle de Bolloré, va déployer un management brutal et autoritaire. Pour Off Investigation, des journalistes de l’époque ont accepté de témoigner de ce management par la peur. Tous ont requis l’anonymat pour évoquer des humiliations publiques, remontrances, harcèlement professionnel qu’ils estiment avoir subi. Après cette reprise en main d’I-Télé qui deviendra CNews début 2017, toutes les chaînes d’information privées se trouvent désormais entre les mains de puissants milliardaires, tous classés à droite, voire à l’extrême droite.

 

Cartographie des principaux propriétaires de presse en France, en 2017 (DR Marthe Aubineau)

Cartographie des principaux propriétaires de presse en France, en 2017 (DR Marthe Aubineau)

Ils ne vont pas tarder à instrumentaliser leurs médias pour soutenir la politique pro-business du nouveau président Emmanuel Macron, quitte à pointer du doigt certaines catégories de la population qu’il conviendrait de mépriser, voire de mettre sous pression.

 

 

- Cibler les précaires
Le mépris des précaires est devenu la grande spécialité des chaînes d’information des milliardaires.

  • Ainsi est-il devenu fréquent de s’en prendre aux chômeurs, qui « profiteraient de notre système ».
  • Autre tendance : minimiser les mobilisations sociales. L’exemple le plus marquant est celui du mouvement des gilets jaunes. Lorsqu’ils montent à Paris, avec des revendications radicales, le pouvoir vacille. Le paysage médiatique, aussi. Un véritable mépris de classe s’observe alors sur les plateaux de télé, envers ceux que l’on n’hésite pas à qualifier de « crétins », dont les revendications sont « débiles », et « méprisables ».

Dans le même temps, les chaînes d’information font la part belle aux discours réclamant l’ordre et la répression, alors que la réponse policière au mouvement fera un mort, et plus de 600 blessés.

 

 

- Cibler les étrangers
Apeurés par la colère d’un peuple uni, les médias des milliardaires vont tout faire pour le diviser. Quitte à cibler pour cela « l’autre » : l’étranger. A la fin de la révolte des Gilets jaunes, Vincent Bolloré recrute sur CNews Eric Zemmour, polémiste d’extrême droite. Sur la chaîne, le futur candidat aux élections présidentielles jouira d’une liberté totale. Ainsi en septembre 2020, Eric Zemmour essentialise les mineurs isolés, les accusant d’être tous des « voleurs », des « assassins » et des « violeurs ».

 

Encouragé pour la présidentielle à venir, le polémiste se verra également dérouler le tapis rouge sur un autre média Bolloré, C8. Sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste, c’est 45% du temps d’antenne politique que l’animateur Cyril Hanouna donnera à Eric Zemmour durant quelques mois !

 

Sur les chaînes du groupe Bolloré, outre l’immigration, c’est la thématique de l’islam et des musulmans qui fait figure d’autre grande favorite. A la fin de l’année 2023, la ligne éditoriale xénophobe de CNews booste ses audiences. Alors, sur les autres chaînes d’information, on lui emboite le pas. Sur BFMTV, et LCI, les intervenants d’extrême droite se succèdent. Les propos islamophobes, également.

 

 

- Cibler les défenseurs de la cause palestinienne
Depuis le 7 octobre 2023, c’est au tour des Palestiniens de faire l’objet d’un traitement médiatique particulièrement défavorable sur les plateaux de télé. Pendant plusieurs mois, toutes les tentatives de remettre en cause la légitimité des bombardements israéliens sur Gaza génèrent d’intenses campagnes de dénigrement sur les chaînes d’info. Un véritable tribunal politico-médiatique qui ne dit pas son nom s’acharne sur de nombreuses voix qui s’élèvent pour évoquer la souffrance des palestiniens. Ce tribunal est composé de présentateurs, éditorialistes, chroniqueurs, politiques ou encore philosophes qui défendent le prétendu « bien-fondé » de l’offensive israélienne.

 

Dans ce conflit à l’origine de plusieurs dizaines de milliers de morts, la palme de la propagande revient probablement au patron de BFMTV, Patrick Drahi. Celui qui détient aussi SFR, Libération, L’Express, contrôle également I24 News, une chaîne francophone israélienne, remarquée dans l’hexagone pour d’inquiétants appels génocidaires[3].

 

Face à cette propagande pro-israélienne supportant peu la contradiction, une partie de la gauche française va s’insurger. Et en payer le prix… Fin 2023 (NDLR et durant toute l'année 2024), pour discréditer la France Insoumise, à l’occasion de la guerre Israël-Gaza, les chaînes des milliardaires vont tenter de faire croire que la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon serait intrinsèquement antisémite, laissant déferler sur ses représentants des torrents de haine.

 

 

- Des reporters contre la haine
Le paysage médiatique français semble aujourd’hui en bien mauvaise posture. D’autant que nos hommes politiques, ces dernières années, semblent puiser dans les chaînes privées nombre de leurs éléments de langage. Est-ce irrémédiable ? Face à la concentration des médias entre les mains d’une poignée de milliardaires, et à la montée en puissance de discours haineux sur leurs chaînes, des voix s’élèvent.

 

Parmi elles, celle de l’ONG Reporters Sans Frontières[4] (RSF) qui a saisi le Gendarme de l’audiovisuel, l’ARCOM (ancien CSA), sur la chaîne CNews afin de dénoncer des « manquements à son obligation de pluralisme[5] ».

 

🔴 A la fin du documentaire, le journaliste et président du prix Albert Londres Hervé Brusini apporte une touche d’espoir à ce sombre tableau : « On ne peut pas vivre qu’avec la haine et la colère. On ne peut pas vivre qu’avec la négation. On ne peut pas vivre dans l’obscurantisme, le journalisme est un pourvoyeur de lumière […]. Ils ne peuvent que gagner quelques petits épisodes, Mais pas le grand récit, pas le grand roman, pas la grande histoire. La grande histoire, c’est nous, c’est pas eux. »

 

 

Notes :

[1] Le 17 octobre 2016, une grève majeure débute sur la chaîne d’information en continu iTélé (groupe Canal +)

[216 nov. 2016 — Au total, les départs concernent près d'un tiers de la rédaction de 120 journalistes

[3] Israël-Palestine : ces télés qui ont choisi leur camp

[4RSF: Bienvenue sur le site de Reporters sans frontières

[5Le Conseil d'Etat ordonne à l'Arcom de réexaminer le respect par CNews de ses obligations en matière de pluralisme

 

Pour en savoir plus :

- Médias français, qui possède quoi ?

CNews : des reporters terrorisés au service d’une chaîne d’opinion ?

- Quand C8 fantasme la mort d’un député LFI

Quand l’armée israélienne félicite BFMTV

Racisme décomplexé sur LCI, révisionnisme de Michel Onfray et insulte contre Rima Hassan

- Apologie de génocide quotidienne à la télévision française – La chaîne de propagande israélienne i24News doit fermer

- Tapis rouge pour Netanyahu sur CNEWS, apologie de crimes de guerre sur i24 et bonne blague de Pascal Praud

Rima Hassan censurée, panique bourgeoise et « c’est la faute de l’ONU » au Liban pour LCI 

- Insulte à la Résistance sur CNEWS, pleurnichages chez Léa Salamé, mépris de classe et racisme sur RMC

- Racisme et humiliation collective chez Hanouna, campagne de diffamation envers LFI et procédure judiciaire contre Meyer Habib

La fabrique des soldats du journalisme de caste : Bolloré, Arnault et Saadé s’allient pour relancer une école de journalisme

Les mécanismes de construction médiatique du consentement du peuple à sa domination.

 

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7 novembre 2024 4 07 /11 /novembre /2024 14:39
Droite et extrême droite en France : quand les idées fusionnent
Droite et extrême droite en France : quand les idées fusionnent
Droite et extrême droite en France : quand les idées fusionnent

Sur des questions comme la sécurité, l’immigration ou l’identité, on peut s’interroger sur ce qui distingue la droite dite « républicaine » et l’extrême droite incarnée par le Rassemblement national. La « fusion » idéologique est-elle achevée ? Comment comprendre le processus historique de rapprochement ? Comment se positionne le premier ministre Michel Barnier ?

 

 

Sources : The conversation par Florence Haegel, Sciences Po[5] |

- Depuis quelques mois, Les Républicains (LR) se sont rapprochés du Rassemblement national (RN)

  • Pour les uns en faisant alliance avec lui ; pour les autres en acceptant son soutien parlementaire ;
  • Pour beaucoup en reprenant ses discours et ses propositions.

Principal acteur de ce rapprochement, Éric Ciotti, alors président de LR, dévoilait et justifiait sa décision de faire alliance avec le RN aux élections législatives anticipées de juin 2024 par ce simple constat : « nous disons la même chose[0] ».

 

Son choix n’a pas entraîné une hémorragie au sein de LR même si un groupe « ciottiste » a pu se constituer avec 16 députés, pour plus de la moitié originaire du Sud-Est. Mais la plupart de ses anciens compagnons, prompts à condamner sa traitrise, disent, eux aussi, souvent la même chose que le RN : 170 des 177 parlementaires LR ont apporté leur soutien à Bruno Retailleau[1], ministre de l’Intérieur, qui remettait en cause le caractère intangible de l’État de droit à propos du traitement de l’immigration.

 

Dans l’histoire de la Ve République, la distance prise par la droite vis-à-vis de l’extrême droite a varié mais la frontière entre les deux camps n’a jamais été totalement étanche, elle laissait circuler des idées et quelques personnalités même si jusqu’à présent aucune stratégie d’alliance ou de soutien n’avait été adoptée.

 


- 1976-2002 : La circulation des hommes et des idées
L’histoire débute dans les années 70. Le Front national (FN), l’ancien RN, est créé, en 1972, à partir du mouvement nationaliste d’extrême droite[2], et de l’organisation Ordre Nouveau, successeur d’Occident interdit en 1968. Quelques années plus tard, les droites se structurent autour d’une composante post-gaulliste incarnée par Jacques Chirac et le Rassemblement pour la République (RPR) créé en 1976 et des composantes libérales et démocrates-chrétiennes fédérées au sein de l’Union de la Démocratie française (UDF) en 1978.

 

À l’examen de cette longue période, on ne peut ériger une statue à Jacques Chirac en qualité de gardien du cordon sanitaire contre l’extrême droite comme on a eu tendance à le faire, après 2002, au motif qu’il avait incarné la défense républicaine face à Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Mais il serait tout aussi faux d’accuser un RPR, parti bonapartiste attaché à l’autorité du chef, d’être plus complaisant avec l’extrême droite qu’une UDF, orléaniste et plus libérale. En réalité, durant cette longue période, la circulation entre droites (RPR et UDF) et extrêmes droites n’est pas exceptionnelle.

 

L’entrée dans le post-gaullisme floute les frontières générées par l’opposition d’une partie de la droite à l’indépendance de l’Algérie. Du milieu des années 70 au début des années 80 (avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981), toute une génération, engagée par anticommunisme et défense de l’Algérie française à l’extrême droite (en particulier, à Occident puis Ordre Nouveau) ou, dans une optique plus conservatrice, au Centre Nationale des Indépendants et Paysans (CNIP) se recycle dans différentes organisations. Elle rejoint le FN bien sûr mais aussi le Parti Républicain, composante de l’UDF, (Gérard Longuet, Alain Madelin, Jean-Yves Le Gallou, père de la notion de préférence nationale, Henri Novelli, etc.) et le RPR (Yvan Blot, Henri de Lesquen, Patrick Devedjan, William Abitbol, proche de Charles Pasqua, Pierre-Marie Guastavino, etc.) ; le Club de l’Horloge, créé en 1974 ou le Figaro Magazine, créé en 1978, constituant des espaces d’échanges et de circulation.

 

 

Le chiraquisme a selon les conjonctures mis sa distance ou repris les thèmes du FN. Aux élections législatives de 1993, par exemple, le programme du RPR, en matière d’immigration, affirmait que le seuil de tolérance était depuis longtemps franchi, stigmatisait la polygamie et annonçait qu’il faudrait reconsidérer certains aspects de notre système de solidarité sociale et réformer le code de la nationalité. Mais aux régionale de 1998, quand des présidents de régions (Rhône-Alpes, Languedoc Roussillon, Picardie et Bourgogne) ont été élus avec les voix du FN, cela concernait l’UDF et non le RPR.

 


- 2002–2024 : la dialectique rapprochement/déclin
La création de l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP)[3] ouvre une nouvelle période qui commence par ce que l’on peut rétrospectivement considérer comme une parenthèse. L’UMP naît après le 21 avril et la qualification de Jean-Marie Le Pen au 2e tour de l’élection présidentielle. Il est dirigé par Alain Juppé (son directeur général est Edouard Philippe).

 

L’UMP accueille, à sa fondation, un certain nombre de personnalités appartenant au mouvement de la droite souverainiste dont certains la quitteront d’ailleurs assez rapidement, à l’instar de Nicolas Dupont Aignan qui en 2017 conclura un « accord de gouvernement » avec Marine Le Pen. Mais le parti se présente comme un « grand parti européen » et marque sa distance vis-à-vis du FN.

 

À partir de novembre 2004 et l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence du parti puis en 2007 de la République, l’objectif affiché est de récupérer les électeurs partis au FN. Cette période de cooptation des thèmes de l’extrême droite sur les questions d’identité nationale, d’immigration est bien connue. Elle se déroule en deux étapes : lors de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy promeut le thème de l’identité nationale, de l’ordre, en particulier à l’école, mais se déclare aussi favorable à des formes de discrimination positive. Face aux mauvais scores aux élections régionales de 2010, il se radicalise.

 

Au même moment, se crée au sein de l’UMP un sous-groupe parlementaire d’une trentaine de députés, la Droite populaire, dont les chefs de file, sont Thierry Mariani, député du Vaucluse, rallié eu RN en 2019, et Lionnel Luca, député des Alpes-Maritimes. Ces députés – dont beaucoup ont été marqués par la guerre d’Algérie – promeuvent les thèmes de prédilection du FN (restriction des droits des immigrés, contrôle de la justice, défense de la police, lutte contre la « théorie du genre », réaffirmation de la symbolique nationale et catholique et célébration de la mémoire anti-communiste et colonial).

 

🔴 La science politique a étudié la manière dont la droite européenne a réagi à la percée de l’extrême droite. Elle a établi le processus de contagion de ses idées sur les partis les plus proches (mais pas seulement, la gauche n’y échappe pas complètement) et les effets de légitimation qu’il engendrait :

  • en reprenant les thèmes de l’extrême droite, la droite les rend légitimes mais entretient aussi sur le long terme la montée de celle-ci.
  • Dans le cas français, le succès du siphonnage des voix du FN par Sarkozy à l’élection présidentielle est toujours pris comme référence mais il a été de courte durée.
  • Le FN perd un million de voix entre les élections présidentielles de 2002 (4, 8 millions) et 2007 (3, 8) mais dès 2012, le rebond se manifeste (6,4) et la montée se confirme en 2017 (7,6) et 2022 (8,1).

 

Après 2012, l’UMP devenu LR s’effondre progressivement[4] en termes de sympathisants (de 2013 à 2021, elle en perd les deux tiers, d’adhérents, d’électeurs et de députés et donc de dotation financière. À partir de 2017, sa situation s’aggrave puisqu’il se trouve en concurrence avec le macronisme qui siphonne à son tour ses électeurs et ses dirigeants de centre droit, ceux qui restent sont les plus à droite et sont de plus en plus nombreux à penser comme le RN sur les sujets de société liés à l’immigration, l’ordre et l’autorité.

 

Aujourd’hui, le gouvernement Barnier reprend largement l’agenda du RN sur ces questions mais le rapport de force s’est inversé : LR se trouve dominé numériquement et semble avoir abandonné le projet d’incarner une alternative à l’extrême droite.

 

Notes :

[0Éric Ciotti, un flirt de longue date avec l'extrême droite

[1« L'État de droit est essentiel à la démocratie, mais il n'a jamais été figé » : l’appel de 170 parlementaires en soutien à Bruno Retailleau

[2Oui, le RN est « l’héritier de Pétain », le FN a été fondé par des anciens nazis

[3Les droites en fusion, Transformations de l'UMP

[4Dix ans d’évolution du paysage politique français

[5Florence Haegel est professeure à Sciences Po. Ses recherches actuelles s’inscrivent dans les domaines d’étude des partis politiques et des formes de socialisation et participation politiques. S’agissant du premier domaine, ses travaux concernent à la fois l’analyse des systèmes et des clivages partisans et celle des organisations partisanes. Ils s’intéressent précisément à la droite partisane française dans une perspective de comparaison européenne. S’agissant du deuxième domaine, elle s’intéresse à la fois aux pratiques de discussion politiques, aux réactions des citoyens à l’égard de l’Europe et plus récemment aux enjeux que soulève la participation des plus démunis. Elle est par ailleurs directrice du département de science politique de Sciences Po et responsable du master « sociologie politique comparée » au sein du parcours doctoral en science politique à l’Ecole doctorale de Sciences Po

 

Pour en savoir plus :

Congrès LR : la droite débordée par sa droite ?

- La guerre des droites, à l’origine des tiraillements des Républicains

- Droitisation : le poisson pourri par la tête

 

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6 novembre 2024 3 06 /11 /novembre /2024 13:56
Victoire de Trump : Trump a fait du Trump, Harris a fait du Hollande !

Élection de Donald Trump : " seule une gauche radicale et populaire peut l’emporter contre l’extrême droite "[2] !

La leçon à en tirer pour la gauche française se tient là, en écho à la victoire du Nouveau Front Populaire aux dernières élections législatives : " on ne peut combattre l’extrême droite et la droite fascisante qu’avec un programme de gauche, avec des propositions de rupture, avec des alternatives qui changeront réellement et profondément la vie des gens "[3].

 

 

Les USA ne pouvaient pas choisir la gauche : il n’y en avait pas. Quand il n’y a plus de gauche, il n’y a pas de limite à droite. Quand il n’y a pas de bataille de programme, l’élection devient un casting. La victoire de Trump est la conséquence imparable de cette situation. Le monde va monter en tension. Prudence et détermination. La France peut ouvrir un autre chemin. Un contre modèle. Non alignement, droit international, justice sociale, planification écologique. Sinon quoi[1] ?

 

 

Sources : Bastien Lachaud | mis à jour le 27/06/2025

- La victoire de Donald Trump, c’est celle de la fusion aboutie entre le capitalisme le plus prédateur et l’extrême-droite la plus débridée[0].
Une classe dominante prête à tout pour maintenir sur pied un système à bout de souffle et continuer à s’enrichir, qui attise la haine et dupe le peuple à grand coup de vérités alternatives et de racisme décomplexé propagé à l’infini par les chaines d’informations et les réseaux sociaux. 

 


- C’est aussi et d’abord la défaite du camp démocrate, qui a renoncé depuis longtemps à incarner une alternative à ce modèle.
On ne peut pas gagner une élection sans projet de transformation et sans autre idée que celle de faire « barrage » pour mieux continuer comme avant. On ne peut pas vaincre le capitalisme, l’impérialisme, le racisme, le patriarcat, la régression sociale et écologique, en renonçant à contester leur discours, et en transigeant avec celui-ci. 

 


- Cette élection est lourde de conséquences.

  • Pour des millions de personnes aux Etats-Unis, immigrés, minorités, femmes, les plus pauvres qui subiront de plein fouet les politiques régressives du trumpisme.
  • Pour le monde, quand l’élection de Trump ouvre la voie à la poursuite du génocide à Gaza, à la montée des tensions au Proche-Orient et dans la zone Asie-Pacifique.
  • Pour la planète elle-même, avec l’arrivée au pouvoir d’une administration climatosceptique au cœur du système capitaliste. 

 


- Pour nous, Français, insoumis, l’heure est comme toujours au combat.
Aux côtés des victimes du trumpisme aux Etats-Unis, vers lesquelles se tournent nos pensées, nos cœurs, notre solidarité d’internationalistes. Dans le monde, où nous avons la tâche de faire entendre une voix non-alignée, attachée au multilatéralisme, au règlement pacifique des conflits, à l’effort commun de l’humanité face au changement climatique et aux défis planétaires auxquels elle fait face. En France même, où notre devoir est de nous battre, pour refuser le face-à-face stérile mortifère entre une extrême-droite et un extrême-centre qui partagent le même socle, et incarner une alternative démocratique, sociale, écologiste et humaniste, pour en finir avec leur monde failli et ouvrir un autre chemin.

 

 

- Si tu te dégonfles, tu te Trump
Jean-Luc Mélenchon est revenu sur le résultat des élections présidentielles aux États-Unis le 6 novembre 2024.

 

 

- Deux visions de députés France insoumise/Nouveau Front Populaire

 

Les leçons des élections étasuniennes sont édifiantes.

 

Ce n’est pas Trump qui a gagné. C’est Harris qui a perdu, alors qu’elle avait en face d’elle un candidat d’une telle médiocrité qu’il lui garantissait le succès. Sa défaite est d’autant plus impardonnable.

 

 

🔴 L'alternative est là par les actes : 

Victoire pour la gauche de rupture à New York !
Félicitations à Zohran Kwame Mamdani qui réalise un score délirant au premier tour de la primaire démocrate pour la mairie de  New York et s’assure de l’emporter !
Face à l’extrême droite, seule une gauche claire, populaire et déterminée peut gagner.

 

In the words of Nelson Mandela: it always seems impossible until it’s done.

 

Notes :

[0Dossier Etats-Unis. « Trump et le trumpisme »

[1] Jean-Luc Mélenchon : Les USA ne pouvaient pas choisir la gauche : il n’y en avait pas.

[2] Élection de Donald Trump : seule une gauche radicale et populaire peut l’emporter contre l’extrême droite

[3Plongée au cœur des élections américaines, jour de vote et nuit de résultats !

 

Pour en savoir plus :

- Manuel Bompard : Kamala Harris perd (47 % pour elle – en recul de 4 points par rapport à 2020, et 50 % pour Trump – en progression de 6 points) chez les électeurs qui gagnent moins de 50 000 dollars par an. Elle ne devance Donald Trump que chez les électeurs ayant un revenu supérieur à 100 000 dollars par an

- Élection de Donald Trump : Trump a fait du Trump, Harris a fait du Hollande !

Les bourses européennes dans le vert avec la victoire de Trump

L’extrême droite de Donald Trump et Marine Le Pen

Trump ou le triomphe logique de la guerre des races néolibérale

Trump : la masculinité toxique a gagné

- « It’s the economy, stupid ! » : le véritable sens de la victoire de Donald Trump

- Le trumpisme " pas si loin d’une version américaine du fascisme " (Michael Walzer : « Il sera très difficile pour les progressistes de gagner des élections à l’avenir »)

- L’élection de Trump et des Républicains à sa botte - Le monde change de base comme à l’avènement d’Hitler en 1933

- Où en sont les « socialistes » aux États-Unis ?

- Investiture de Trump – Retour sur la candidature de Kamala Harris, une Démocrate trop Républicaine

 

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25 octobre 2024 5 25 /10 /octobre /2024 13:01
Droitisation : le poisson pourri par la tête
Droitisation : le poisson pourri par la tête

Une nouvelle ventilation des forces se dessine sous la poussée d’une pression dégagiste qui ne se dément pas !

 

 

L’Institut La Boétie organisait ce jeudi une présentation du livre de Vincent Tiberj aux arts et métiers : « La droitisation française mythe et réalités »[1]. Pour les insoumis il s’agit d’un travail fondamental.

Avant cela nous avions eu déjà le même regard sur la tribune de Tristan Haute « élargir les bases socio-électorales de la gauche : nécessités, difficultés et incertitudes[2] » parue dans « Contretemps ».

Les deux documentent une direction de travail essentielle dans nos raisonnements d’Insoumis. En effet, elle apporte la confirmation argumentée d’une thèse centrale de la stratégie électorale et politique de notre Mouvement. Évidemment ce n’était pas le but de ces auteurs. Il nous appelle plutôt à déduire par nous-mêmes des modes opératoires à partir de leur travail. Mais avait-il prévu que nous adoptions leur raisonnement et leurs arguments ? C’est pourtant le cas.

 

 

Sources :  Jean-Luc Mélenchon |

- Pour Tiberj, la droitisation par le bas de l’échelle sociale est un mythe démenti par les enquêtes qualitatives sur les opinions à propos des valeurs et principes auxquels déclarent adhérer les gens.
Mais celle des élites sociales et médiatiques est un fait avéré. Cependant, malgré une société plus ouverte, plus tolérante, et une ouverture culturelle en progression, la France est bel et bien le théâtre d’une progression des votes et des thèmes de droite et d’extrême droite.

 

🔴 La cause de cet apparent paradoxe ?

L’ambiance de conservatisme créé par un milieu politique et médiatique de plus en plus enclin au point de vue extrême-droitisé. Il réussit à imposer son propre cadrage du débat public. « C’est par les luttes pour l’agenda politique et par la manière dont on en parle sur la scène politique et médiatique que la droitisation s’impose » résume Vincent Tiberj. La maîtrise de cette « mise en scène », au sens littéral du terme, procure une impression générale assez dominante pour être confondue avec un fait général.  Si les citoyens ne sont pas largement convertis à une vision de droite de la société, ce sont les élites politiques, intellectuelles et médiatiques françaises qui portent ce processus[3]. D’où le choix du terme « droitisation par le haut ».

 

🔴 Mais alors pourquoi, s’il s’agit seulement d’une droitisation de la sphère politico-médiatique et non des citoyens, les urnes se droitisent-elles ?

Vincent Tiberj appelle cela le paradoxe français. Pour lui, en réalité les résultats électoraux reflètent de moins en moins les choix et les opinions des citoyens. Il est alors faux de conclure à une droitisation de la société française, dit-il uniquement à partir des résultats électoraux.

  • En effet l’abstention est aujourd’hui trop massive et trop socialement distribuée pour cela. Elle est de plus en plus marquée dans les catégories populaires et dans les nouvelles générations. Du coup elle laisse davantage de poids électoral aux boomers, aux cadres, aux fractions aisées, etc. Ceux-ci soutiennent rarement la redistribution et l’ouverture culturelle.
  • Avec l’évolution démographique, ce mouvement est donc amené à s’amplifier. Si on laisse aller, les résultats des urnes seront toujours moins représentatifs de la population.

Cette argumentation, ici résumée à l’extrême, forme aussi le cœur de l’analyse stratégique Insoumise[4]. Elle s’articule avec la description de Palombarini[5] de l’espace politique en trois blocs formant la réalité électorale de notre pays : bloc populaire, bloc bourgeois central, bloc d’extrême droite. Comment étendre le bloc populaire ? Notre cible est l’élargissement par le ralliement des abstentionnistes.

 

 

- Il y avait débat entre nous : peut-on à ce sujet parler d’un « bloc » comme on le fait pour les trois autres ?

Son hétérogénéité et son absence d’expression n’en fait-il pas un non-sujet politique par définition ? Sur cette question, le travail de Vincent Tiberj et celui de Tristan Haute confirment et formalisent nos observations de terrain. Pour nous, en situant socialement l’abstention, on modifie la qualité de l’observation sur l’espace des « abstentionnistes ». On se donne le moyen d’y détecter clairement la population visée par notre objectif électoral.  Je dis bien « socialement ». Ici ce n’est pas la géographie qui produit la forme du lien social et politique ! C’est très exactement l’inverse. Un quartier n’est ni pauvre ni riche en dehors de personnes qui y vivent.

 

🔴 La loupe sociale permet une recherche : où rencontrer ces abstentionnistes qui doivent faire l’objet de notre ciblage ?

  • La résidence en habitat logement social donne accès à une population définie par ses revenus en bas de l’échelle des moyens et des salaires. Cela recoupe un modèle connu et opérationnel de discriminations et d’assignations pour les populations concernées.
  • De même pour le deuxième marqueur du nouvel âge du capitalisme : la précarité et tout ce qui va avec. Elle est bien concentrée dans une classe d’âge active mais électoralement très absente : les jeunes.

Dans les deux cas la « localisation » sociale est pertinente car elle recoupe aussi des segments de pratiques sociales et culturelles également aussi identitaires que les critères purement sociaux même quand ils n’y sont pas directement reliés. Le travail de Tristan Haute et de Vincent Tiberj valide cette méthode d’observation. Surtout il étend pour nous, profondément, l’analyse de ce que nous avions pressenti. Le bloc abstentionniste n’est pas un « bloc « au sens idéologique, cela est sûr. Mais il s’agit clairement d’un espace d’expansion pour nous à partir du moment où on opère une « localisation » sociale du travail de contact à entreprendre. La thèse Tiberj permet de penser trouver dans ces secteurs aussi, compte tenu de l’état général de la société qu’il décrit, sur un état hautement prédisposé au programme Insoumis. Dans ces conditions, passer à la conquête des espaces abstentionnistes est donc à la fois pertinent et efficace pour l’élargissement du « bloc populaire » tel que décrit par Palombarini.

 

 

- Survol des trois blocs et de leur évolution
L’emprise des trois blocs électoraux évolue d’une élection à l’autre. Cette évolution peut et doit être maîtrisée autant que possible.

  • Pour nous : renforcer notre espace et fracturer celui de nos adversaires.
  • Pour eux : la même chose dans l’autre sens, n’en doutons pas.

Mais au bout du compte les urnes font la décision. J’ai dit : la décision. Pas la réalité ultime… On va voir que cette distinction est le cœur de la thèse de Tiberj. Ce que l’on voit aujourd’hui dans les compteurs après dépouillement semble toujours aller dans la même direction. Une nouvelle ventilation des forces se dessine sous la poussée d’une pression dégagiste qui ne se dément pas.

 

🔴 Le bloc « central », à l’œil nu, est en état de dilution avancée, pour finir principalement en direction du bloc d’extrême-droite.
Celui-ci polarise toujours plus l’espace de la droite désormais totalement « post gaulliste ». Ce bloc central, c’est celui de la mouvance macroniste au sens large (EPR, MODEM, Horizon) et jusque dans les rangs de la droite classique chez Les Républicains. Le ralliement d’une partie des Républicains au RN à la dissolution en est un temps fort. Mais à mesure que le glissement s’opère se détruisent pour ses composantes les raisons d’être ensemble. Ce bloc est alors lourdement fissuré au point d’être au bord d’une balkanisation complète.

 

🔴 Le bloc d’extrême droite se renforce de cet appoint.
Le ralliement à lui du groupe LR autour de Ciotti en atteste. Mais la prégnance des thèmes de ce bloc sur la coalition macroniste est non moins évidente et les motifs publics de sa fracturation en attestent. Le thème de l’immigration en est un exemple.

 

🔴 Le pôle populaire est celui de la « gauche » unie (Nupes puis NFP).
La dynamique du « bloc central », des supposés « macronistes de gauche » vers lui est quasi nulle.

Le bloc populaire n’est pas homogène.

  • Ni par le programme ni par les bases politiques qu’il mobilise, ni par les milieux qu’il influence.
  • Il est certes unifié dans une stratégie électorale de candidature commune au premier tour sur un programme de rupture. Mais il est également assez lourdement bloqué par l’appétit du « centre gauche » pour une stratégie de rassemblement avec le reste du Centre[6]... Dès lors, en tant que coalition, il ne produit quasi aucune dynamique. Au contraire....
  • Ce « centre gauche » refuse d’essayer de rallier au programme et à l’union les électeurs qu’il voudrait influencer. Il veut séduire en reprenant à son compte les critiques du reste du centre droit à propos du programme et de la composante centrale de l’union : le Mouvement insoumis, ses porte-paroles, ses façon d’agir. Il est donc un agent direct et public agissant pour la dislocation de ce bloc. Ce qui revient à dire que la pression sur cette coalition s’opère aussi en direction de la droite. « En pratique, écrit Tristan Haute,  certain-es proposent de s’adresser davantage aux déçues du « macronisme », ce qui nécessiterait selon elles et eux d’amoindrir les ambitions économiques du programme du NFP en matière de rémunération et de protection sociale en faisant des « compromis » sur ces questions. D’autres proposent, pour élargir les bases électorales du NFP, poursuit le sociologue, de s’adresser aux classes populaires salariées ou retraitées, blanches et rurales qui se seraient détournées de la gauche au profit du RN. Cela nécessiterait de mettre au second plan les discours et mesures programmatiques en matière de discrimination, d’immigration, voire d’environnement ou d’aide sociale. » « Les tenantes de ces positionnements en partie contradictoires, note Tristan Haute, sont d’autant plus audibles dans le débat public qu’ils et elles s’accordent sur la nécessité électorale d’affaiblir la place de LFI au sein du NFP, voire de l’en écarter. »

Autrement dit le « centre gauche » : bénéficie d’intenses relais médiatiques. Ces derniers les utilisent sans vergogne pour contrer l’ennemi commun qu’est le mouvement insoumis aux yeux de la droite et de l’extrême-droite. Du coup sa force de répulsion pour les secteurs les plus engagés de la gauche sociale joue aussi un rôle négatif avéré. Il fait douter de la viabilité et des objectifs réels de l’alliance.  

 

 

- Les modes opératoires
Pourtant, le seul effet de progression électorale avérée dans ce contexte, vient de la stratégie insoumise de conquête des « espaces d’abstention socialement situés ». Ainsi en 2024 en prévision des élections européennes, les insoumis ont engagé plusieurs mois de campagne d’inscription sur les listes électorales dans les quartiers populaires et dans les universités. Le résultat est probant ! Une analyse de Manuel Bompard dans son blog le dit. C’est clair : " la progression du nouveau Front Populaire qui a permis la victoire de la gauche aux législatives suivant la dissolution a une origine. Elle a eu lieu là où les nouvelles inscriptions ont été les plus nombreuses. Et cela avait déjà produit auparavant les progressions les plus fortes de la liste FI à l’élection européennes[7] ". La comparaison des résultats avec la précédente élection européenne confirme ce que montre la superposition des performances que je viens d’évoquer. Au total LFI a gagné un million de voix d’une élection à l’autre aux européennes. L’inverse se produit dans le paquet de centre gauche. Le nombre des voix du PS, des Verts auxquels on doit ajouter les voix de Benoît Hamon à la précédente élection, montre que quatre cent quarante mille voix sont perdues ! La progression de Glucksmann est donc juste un siphonage incomplet des voix du centre gauche existant six ans auparavant.

 

🔴 La stratégie insoumise mise sur le quatrième bloc, celui des abstentionnistes des quartiers populaires et de la jeunesse. Cette stratégie inclut deux préalables :

  • un programme de rupture avec le système économique dominant ;
  • et des candidatures communes dès le premier tour pour crédibiliser les chances de succès sur le mode « la force va à la force ». C’est pourquoi cette stratégie trouve dans l’analyse de Vincent Tiberj une confirmation de son bien-fondé.

Dans cette approche, les abstentionnistes ne sont pas vus comme des « sans avis ». Ce point doit être précisé.

  • Ce sont des « déçus », à la fois par « l’offre politique » de gauche, et par le système représentatif lui-même vu comme malhonnête.
  • Mais ils sont aussi « désorientés » comme le disaient les textes insoumis sur le sujet. Cela signifie que les prises de position assumées par les émetteurs habituels de la gauche par exemple sont contraire aux habitudes et aux réflexes traditionnels de leurs électeurs. Les évolutions du PC ou du PS sur l’immigration, les violences policières, la politique internationale par exemple ne correspondent plus à ce à quoi ils ont éduqué leurs propres bases. On vérifie alors combien les chemins tracés par le passé ne sont pas effacés. La masse abstentionniste n’est donc pas un ensemble sans contenu ni construction politique. Elle contient des avis, des valeurs, des prises de position. Ils forment autant de points d’appui pour le travail de ralliement à opérer.

 

​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​🔴  Le PS et le PC sont des émetteurs répulsifs dans « la gauche populaire » et radicale au moins aussi violents que le sont les insoumis dans les milieux de « la suite dorée de la bourgeoisie » comme la nommait Karl Marx. Dès lors, ils sont « retenus » par des verrous identifiables. Le déverrouillage peut s’opérer sur des points clef. Par exemple d’abord une attitude et une constance antisystème clairement identifiable et assumée. Ou bien une capacité à tenir bon une position contre toute la nomenklatura médiatico politique. Et ainsi de suite.

​​​​​​​

👉 Ici le programme des radicalités concrètes est central.

Il propose des solutions aux problèmes de survie des gens du commun. Mais il ne suffit pas. La bataille se joue aussi dans les affects politiques. Les liens qui se créent dans les luttes et avec elles, les solidarités internationales, les expressions de compassion et d’entre-aide formatent ces affects depuis toujours en milieux populaires. C’est cet effet d’inclusion que visent les campagnes du Mouvement insoumis de type « caisse de grève », collecte de denrées alimentaires ou de fournitures scolaires, caravane populaire et ainsi de suite. 

 

🔴 Au total la thèse de Vincent Tiberj ajoute à notre compréhension du moment et, partant de là, à notre détermination.

Ici le vote n’est pas le meilleur sondage d’opinion disponible. Il est en décalage avec l’opinion réelle de la société. L’abstention explique le phénomène et souligne son caractère politiquement significatif. Elle est donc bien l’aire d’expansion du vote de gauche. On sait comment et pourquoi.

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

- Droite d'en haut, gauche d'en bas ? Dialogues autour de livre « La Droitisation française »
À l’occasion de la sortie du livre de Vincent Tiberj, " La Droitisation française. Mythe et réalités " , l’Institut La Boétie organisait des dialogues exceptionnels entre chercheur·ses et politiques intitulés « Droite d'en haut, gauche d'en bas ? », jeudi 24 octobre, avec Vincent Tiberj, Héloïse Nez,  professeure en sociologie, Tristan Haute, chercheur en sciences politiques, Marlène Benquet, co-animatrice du département de sociologie de l’Institut La Boétie et Jean-Luc Mélenchon, co-président de l’Institut La Boétie.

 

  • L'idée d’une droitisation généralisée de la société est omniprésente dans la parole médiatique et politique. Pseudo-enquêtes d’opinion, montée électorale du RN, paniques morales réactionnaires : tout pousse à croire que les Français seraient passés à droite. 
  • Pourtant, le dernier ouvrage du sociologue Vincent Tiberj, Droitisation française. Mythe et réalités défend une toute autre thèse : non, les Français ne se sont pas droitisés. Ils sont même de plus en plus ouverts et tolérants, et alignés sur des valeurs de gauche. En revanche, on assiste à une droitisation très nette du champ médiatique, intellectuel et politique : une droitisation « par le haut »
  • La discussion, appuyée sur le constat de Vincent Tiberj, s'attachait à comprendre le paradoxe entre l’évolution de la société française et celle de sa représentation institutionnelle, qui semblent aller dans des sens contraires. Au processus de « droitisation par le haut » s’oppose-t-il une « gauchisation par le bas » ? Ce décalage entre la société et sa superstructure peut-il s’expliquer par une sous-mobilisation, électorale et au-delà, des groupes populaires ? 

 

Ces dialogues ont ainsi éclairé le lien entre valeurs, mobilisations et représentations dans la France contemporaine afin d’apporter des pistes de stratégie face à ce « paradoxe français ».

 

 

🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 🔴 

 

 

🔴 Un ouvrage à mettre entre toutes les mains ! 👉

 

 

-  Par : PUF

Éditions : Union Distribution

Date de parution : 04/09/2024
EAN : 9782130837954
Pages : 144
Longueur : 19 cm
Largeur : 12,5 cm
Disponibilité : chez l'éditeur
Prix poche TTC chez Union Distribution : 15€

 

 

Notes :

[1Droite d'en haut, gauche d'en bas ? Dialogues autour de livre « La Droitisation française »

[2] Élargir les bases socio-électorales de la gauche

[3] Du Labour de Corbyn à LFI de Mélenchon, les médias contre la gauche

[4] Vers la victoire du bloc populaire

[5« Il y a une radicalisation à droite du bloc bourgeois »

[6STOP ! Car avec Raphaël Glucksmann, un autre Macron est possible

[7] La preuve par M. Bompard : la stratégie électorale des insoumis est gagnante

 

Pour en savoir plus :

- Macron Barnier en débandade

 

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17 octobre 2024 4 17 /10 /octobre /2024 12:48
Caractéristiques du fascisme : Dix-sept critères...

Le fascisme est un système politique autoritaire qui associe populisme, nationalisme et totalitarisme au nom d'un idéal collectif suprême.

 

 

Sources :  Jacques Serieys |

- Cinq constats et critères essentiels peuvent résumer le fascisme

🔴 1) Tout Etat fasciste est autoritaire, policier et arbitraire.

  • Les droits civils (garanties contre tout emprisonnement et toute atteinte physique à la personne, droit à la liberté et à la sûreté, droit d’aller et venir, droit à la liberté de pensée, d’expression, de conscience et de religion, liberté de réunion et d’association, respect du domicile et de sa correspondance...) sont bafoués ;

  • Les droits civiques sont supprimés ou, pour le moins, largement faussés ;

  • Les Etats et mouvements fascistes symbolisent l’horreur : torture fréquemment utilisée, exécutions sommaires, assassinats, longues incarcérations de prisonniers, etc... ;

    • Lors de l’arrivée au pouvoir du fascisme, la police a toujours joué son jeu, y compris en cas de coup d’état au départ minoritaire ;

    • les cas contraires concernent des groupes limités dans des pays ou régions politiquement dirigés par la gauche. Dans un Etat fasciste, la police dispose de pouvoirs illimités, surtout si elle comprend une branche paramilitaire venue de l’extrême droite.

 

🔴 2) L’extrême droite joue toujours un rôle important dans le processus de conquête du pouvoir par le fascisme.

Il est important de distinguer deux stratégies dans l’action politique de cette extrême droite avant la prise du pouvoir politique :

  • > une stratégie propagandiste clairement marquée à l’extrême droite comme le font les Identitaires ou Eric Zemmour actuellement ;
  • > une stratégie populiste visant à disputer les votes ouvriers et populaires à la gauche sur un programme totalement opportuniste, démagogique et sans conséquence sur la politique qu’il compte mener après son accession au pouvoir.

👉 Le Rassemblement National en est un excellent exemple avec :

- un baratin social et anti-mondialiste pour attirer des voix populaires ;
- mais un lien direct de Marine Le Pen et Marion Maréchal avec les milieux financiers mondialistes et un programme plus anti-populaire que la gauche et même la droite (suppression de l’ISF, retraite par points etc...)[
0].

 

En définitive tout et son contraire :

  • Tout parti d’extrême droite se dote avant la prise du pouvoir d’un programme attrape-tout qui peut intégrer le respect de droits civils et civiques, quelques formules de type anticapitaliste...
  • Cependant tout parti d’extrême-droite qui arrive au pouvoir dans un contexte où les profits sont en danger crée un Etat fasciste ne respectant pas les droits, promouvant un capitalisme sans frein social...

Ainsi, la réalité politique du fascisme mussolinien ne se lit pas dans des discours de 1919 mais dans une pratique et des théories à partir de 1924. La réalité politique du nazisme ne se lit pas dans les écrits et discours du NSDAP avant 1933 mais surtout à partir de 1933.

 

🔴 3) Tous les Etats fascistes ont été créés comme forme de domination du système capitaliste lorsque les autres formes sont infructueuses (démocratie libérale, social-libéralisme de la social-démocratie, pouvoir " démocratique " personnel autoritaire...).

  • Le fascisme répond à l’intérêt des privilégiés qui choisissent à un moment donné cette solution politique pour maintenir leurs profitsdans ce contexte, l’Etat fasciste s’appuie sur l’extrême droite mais surtout sur des composantes patronales, militaires, religieuses, institutionnelles, conservatrices de droite (plus rarement de petits courants complémentaires venus de la gauche), post-féodales, petites bourgeoises, parfois populaires qui lui donnent une assise dans la société.
  • L’arrivée au pouvoir du fascisme se réalise généralement grâce au soutien financier et médiatique du grand patronat. Une fois en charge des affaires du pays, le fascisme maintient le système capitaliste en radicalisant les options du libéralisme économique, en particulier avec des droits accrus pour les chefs d’entreprise.

 

🔴 4) Le fascisme doit être considéré comme une catégorie historique à part entière
Or, les actuels manuels scolaires d’histoire font tout pour flouter cette catégorie historique.

 

👉 Quatre reproches principaux doivent leur être adressés concernant le fascisme :

  • > réduire largement l’analyse du fascisme à celle du nazisme et même celle du nazisme à la personnalité d’Adolf Hitler ;
  • > passer sous silence les responsabilités concrètes des patronats, des appareils régaliens (police, Justice, militaires...) ;
  • > intégrer le fascisme dans une catégorie plus vaste aux fondements non pertinents : le totalitarisme des années 1930 ;
  • > oublier de nombreux pays de la "constellation fasciste ", comme l’Espagne de Franco.
    • L’Europe a compté plusieurs Etats fascistes avant 1940 et pendant la seconde guerre mondiale : Italie, Portugal, Espagne, Hongrie, Allemagne, Autriche, Roumanie, Pologne, Croatie, Slovaquie, Grèce, Lituanie, France (régime de Pétain), Ukraine ( Stetsko) ...

Toute étude sérieuse du fascisme doit prendre en compte les caractéristiques communes et les grandes différences entre les forces fascistes avant la prise du pouvoir et entre les régimes fascistes après la prise du pouvoir.

 

🔴 5) Le fascisme s’appuie sur deux réalités historiques, semble-t-il contradictoires :

  • le maintien dans les sociétés de la fin du 19è, du 20è et du 21è d’héritiers des millénaires et siècles barbares, matériellement (grands propriétaires terriens souvent nobles, religieux, colons...) et culturellement (primeur du nationalisme sur l’universalisme, des vertus guerrières sur celles d’humanité, de l’émotion sur la raison, de la force sur le droit, de la violence sur la culture...) ;
  • le besoin pour le patronat, souvent de branches professionnelles " modernes " de combattre le mouvement ouvrier et socialiste pour protéger ses profits mirifiques et son pouvoir (lors des élections sur un programme seulement démagogique) et dans le sang si le niveau de combativité et de conscience des salariés et de la population devient menaçant pour lui).

Ces deux réalités historiques ont pour l’essentiel fusionné dans les années 1930 et 1940.

 

 

- Treize critères complémentaires pour décrire le fascisme

🔴 6) L’histoire du fascisme peut être divisée en trois grandes périodes :

  • le pré-fascisme avant 1914 comprenant des courants liés aux Etats autocratiques comme les empires austro-hongrois, russe et prussien germanique ainsi que des forces issues du royalisme comme Action française ;
  • le fascisme proprement dit (1917 à 1945) engendré par la volonté du patronat d’écraser le mouvement ouvrier, surtout après la crise économique de 1929.

Dans ce texte sur les caractéristiques du fascisme, nous abordons le fascisme de l’entre-deux-guerres où il parvient au pouvoir comme " solution " des classes privilégiées à la crise de reproduction du capital (au moins un maintien "naturel" des taux de profit). En cassant le mouvement ouvrier et la gauche anticapitaliste, elles pensent pouvoir maintenir leurs marges, recomposer l’appareil de production et sa compétitivité internationale.

  • le post-fascisme (ou néo-fascisme) depuis 1945.

 

🔴 7) Par contre, le fascisme affaiblit au maximum toute force pouvant représenter une opposition dans le fonctionnement de l’économie capitaliste :

  • les syndicats de salariés sont interdits ou très sévèrement réprimés ;
  • la gauche anticapitaliste est toujours laminée dans un bain de sang ;
  • dans tous les Etats fascistes, d’une façon ou d’une autre les salaires et droits sociaux baissent.

 

🔴 8) Le fascisme développe un patriotisme exacerbé, un communautarisme national

Le fascisme présente un caractère national (spécificités liées à l’histoire et à l’économie du pays), nationaliste exacerbé (exaltation de la nation comme communauté unie autour de sa langue, valorisation d’une identité nationale mythique, floraison spectaculaire de drapeaux, chants patriotiques jouant un rôle religieux ...) et impérialiste (si le rapport de forces s’y prête).

 

🔴 9) Le fascisme fait de l’armée le cœur de la nation avec disposition de crédits considérables quelle que soit la situation économique et sociale.

Il choisit souvent un chef militaire comme personnification du régime. Le fascisme fait de l’armée son modèle social et son système de valeurs (hiérarchie, discipline, courage, "la force crée le droit"...). Il valorise les Anciens combattants au point parfois d’en faire l’ossature de ses milices paramilitaires et même du régime.

 

🔴 10) Le fascisme s’appuie sur la religion majoritaire du pays (ou très rarement les religions) posée comme élément de l’identité nationale. Le réseau du clergé sert alors mieux qu’un parti unique à la manipulation de l’opinion.

 

🔴 11) L’institution judiciaire n’a jamais représenté une barrière contre le développement de la barbarie des fascistes, y compris avant leur arrivée au pouvoir.

Plusieurs explications peuvent être avancées : solidarité de classe de privilégiés, tradition de respect de la loi bien plus forte que la volonté de faire respecter les droits...

 

🔴 12) Le fascisme comme totalitarisme idéologique et culturel

  • Le fascisme utilise tous les moyens à sa disposition pour sa propagande, particulièrement les médias écrits et audiovisuels, les arts graphiques (affiches), le cinéma. Notons l’importance particulière du sport qui permet d’exalter les " qualités nationales ".
  • Le fascisme bénéficie généralement du soutien de grands journaux déjà reconnus lors de son arrivée au pouvoir : le soutien des propriétaires et l’autocensure des journalistes sont plus utiles qu’une interdiction.
  • Le fascisme représente, sans aucun doute, un totalitarisme idéologique et culturel, d’où les autodafés bien connus du nazisme sous forme de rites collectifs en place publique, avec répétition d’incantations comme « Contre la lutte des classes et le matérialisme, pour la communauté du peuple et une philosophie idéaliste, je remets au feu les écrits de Karl Marx et de Trotsky… Contre la trahison littéraire envers les soldats de la Grande Guerre, pour l’éducation du peuple dans l’esprit de vérité, je remets au feu les écrits d’Erich Maria Remarque. »

 

🔴 13) Le fascisme valorise l’unité nationale contre des boucs émissaires chargés de tous les torts.

Qui sont ces ennemis déclarés ? le plus souvent les militants politiques anticapitalistes et les syndicalistes. Durant la grande période de montée du fascisme (années 1920 et 1930), le concept de " judéo-bolchevisme " articulait une dénonciation raciste des juifs et une accusation politique anti-communiste.

  • Après avoir réussi le génocide du communisme allemand, le nazisme a chassé les juifs et les tsiganes.

 

🔴 14) Le fascisme combat les droits des femmes

L’exemple le plus éclairant a été donné par Mussolini divisant par décret de moitié les salaires des femmes. Plus généralement, le fascisme interdit l’avortement, impose des rôles sexués plus rigides (les femmes restent au foyer, les hommes commandent, l’homosexualité est persécutée...)

 

🔴 15) Le fascisme se situe bien dans la droite de l’échiquier politique et idéologique.

  • Sur 30 cas que nous avons étudié, il participe toujours à des alliances politiques à droite avant d’arriver au pouvoir.
  • De même, son programme et son idéologie radicalisent la logique des orientations de la droite traditionnelle, en particulier en matière de sécurité intérieure et extérieure mais aussi sur bien d’autres plans : nationalisme, rôle de la religion et de l’armée, importance de la liberté des chefs d’entreprise, respect de l’autorité, désignation de boucs émissaires, sexisme.

 

🔴 16) Le fascisme développe une idéologie réactionnaire fondée sur certains des (ou tous les) aspects suivants :

  • Justification de l’inégalité sociale, de la hiérarchie et de l’autorité ;
  • Promotion d’un homme providentiel (culte de la personnalité) ;
  • Propagande sécuritaire visant à rassembler autour du pouvoir et de son sauveur ;
  • Dénonciation de boucs émissaires pour mieux souder les " nationaux ".

 

🔴 17) Une fois que le fascisme a rempli sa fonction de maintien des profits et du pouvoir de la classe privilégiée, celle-ci préfère opérer une transition vers un retour au modèle « libéral ».
Cette transition s’avère parfois difficile en raison de l’autonomisation de la structure fasciste.

 

 

- Les 14 caractéristiques déterminantes du fascisme dégagées par Lawrence Britt
En étudiant les régimes fascistes d’Hitler (Allemagne), Mussolini (Italie), Franco (Espagne), Suharto (Indonésie), et Pinochet (Chili), Lawrence Britt[1] a mis en avant 14 éléments communs qu´il nomme les " caractéristiques déterminantes du fascisme " :

  • Un nationalisme puissant et constant : les régimes fascistes ont tendance à faire un usage incessant de maximes, slogans, symboles, et chants patriotiques, et autre bric-à-brac. Les drapeaux sont partout, ainsi que les symboles de drapeaux sur les vêtements et les affichages publics ;
  • Le mépris pour la reconnaissance des droits de la personne : par peur d’ennemis et par besoin de sécurité, les gens dans les régimes fascistes sont persuadés que les droits de la personne peuvent être ignorés dans certains cas, « par nécessité ». Les gens ont tendance à regarder ailleurs ou même à approuver la torture, les exécutions sommaires, les assassinats, les longues incarcérations de prisonniers, etc...
    • L’identification d’ennemis ou de boucs émissaires comme cause d’unité : le besoin d’éliminer la menace ou l’adversaire communément perçus, minorités raciales, ethniques ou religieuses, libéraux, communistes, socialistes, terroristes, etc., rassemble les gens dans une frénésie patriotique ;
    • La suprématie de l’armée : même quand les problèmes intérieurs sont nombreux, l´armée se voit accorder un montant disproportionné des fonds gouvernementaux et les programmes intérieurs sont négligés. On valorise les soldats et le service armé ;
    • Un sexisme répressif : les gouvernements des nations fascistes ont tendance à être presque exclusivement dominés par les hommes. Sous les régimes fascistes, les rôles sexués traditionnels sont plus rigides. L opposition à l´avortement est élevée ainsi que l´homophobie, et la législation et la politique nationale anti-gays ;
    • Des médias de masse sous contrôle : quelquefois, les médias sont directement contrôlés par le gouvernement, mais dans d´autres cas, les médias sont contrôlés indirectement par une réglementation gouvernementale ou par des porte-parole et des dirigeants sympathiques (aux vues du gouvernement) ;
  • Une obsession avec la sécurité nationale : la peur est utilisée par le gouvernement comme instrument pour motiver les masses ;
    • L'amalgame de la religion et du gouvernement : les gouvernements des nations fascistes ont tendance à utiliser la religion la plus répandue de la nation comme outil de manipulation de l´opinion publique. Les dirigeants du gouvernement font un usage courant de la rhétorique et de la terminologie religieuses, même quand les principaux credo de la religion sont diamétralement opposés aux politiques et aux actions du gouvernement ;
    • La protection du pouvoir des entreprises : c'est souvent l’aristocratie de l’industrie et des affaires d´une nation fasciste qui a mis les dirigeants du gouvernement en place, créant ainsi une relation avantageuse entre les affaires et le gouvernement et pour l´élite du pouvoir ;
    • La suppression du pouvoir des travailleurs : Parce que la seule menace pour un gouvernement fasciste est le pouvoir des organisations de travailleurs, les syndicats sont soit entièrement supprimés soit sévèrement réprimés ;
  • Le mépris pour les intellectuels et les arts : les nations fascistes ont tendance à promouvoir et à tolérer une hostilité ouverte envers l´éducation supérieure et le milieu universitaire. Il n´est pas rare de voir des professeurs et autres universitaires censurés ou même arrêtés. La libre expression dans les arts est ouvertement attaquée et les gouvernements refusent souvent de financer les arts ;
  • Une obsession avec le crime et le châtiment : dans les régimes fascistes, la police obtient des pouvoirs presque illimités pour faire respecter la loi. Les gens acceptent souvent de fermer les yeux sur les abus de la police et même de renoncer à des libertés civiles au nom du patriotisme. Le pouvoir de la police nationale est souvent pratiquement illimité dans les nations fascistes ;
  • Le règne du favoritisme et de la corruption : les régimes fascistes sont presque toujours gouvernés par des groupes d´ amis et d´associés qui se nomment à des postes au gouvernement et utilisent l´autorité et le pouvoir du gouvernement pour protéger leurs amis de l´obligation de rendre des comptes. Dans les régimes fascistes, il n est pas rare que les dirigeants au pouvoir s'approprient ou volent carrément des ressources ou même des trésors nationaux ;
  • Des élections frauduleuses : quelquefois, les élections dans les nations fascistes sont complètement factices. D´autres fois, les élections sont manipulées grâce à des campagnes de salissage contre les candidats de l´opposition, voire leur assassinat, l'utilisation de la législation pour contrôler le nombre des votants ou les limites des circonscriptions et la manipulation des médias. Les nations fascistes utilisent aussi systématiquement leur système judiciaire pour manipuler ou contrôler les élections.
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13 octobre 2024 7 13 /10 /octobre /2024 10:59
Le capitalisme luxuriant de Bernard Arnault.
Le capitalisme luxuriant de Bernard Arnault.

Bernard Arnault : mieux qu’un vautour, un aigle !

 

 

Bernard Arnault étant le capitaliste le plus riche de France voire du monde, on est naturellement tentée d’en faire un bouc émissaire de tous les maux du système économique capitaliste actuel.
On ne tombera évidemment pas dans ce piège mais on va tenter dans l’article qui suit de cerner la réalité de la puissance de Bernard Arnault au travers la connaissance de l’activité de son groupe LVMH.

 

 

Sources : Hervé Debonrivage |

- Bernard Arnault et son groupe LVMH occupent une position relativement importante dans l’économie française, avec des investissements significatifs dans les secteurs du luxe, des médias, de l’industrie et du mécénat.

Voici des éléments d’information pour connaître ce groupe dont on entrevoit ici qu’une petite partie.

Pour avoir une connaissance plus fine de ces sept secteurs d’activité et de l’étendue de sa puissance au niveau mondial, on peut se référer à Wikipédia 👉[1].

 

En évitant toute stigmatisation manichéenne inutile, on tente de cerner la réalité factuelle, avec ses aspects contradictoires, du groupe de Bernard Arnault qui, selon les années se situent au premier, au second ou au troisième rang des grandes fortunes mondiales[0].

 

🔴  Qualifier Bernard Arnault de « parasite », profiteur, rapace ne peut que faire sourire :

  • Bernard Arnault est un capitaliste puissant qui utilise des stratégies industrielles, financières (bourse), fiscales, idéologique (contrôle de médias), politique (connivence avec les pouvoirs en place qu’il soit de droite ou de gauche) pour préserver ou améliorer son taux de profit et étendre son influence.
  • Il utilise aussi une stratégie sociale et culturelle : en évitant des « casses sociales » trop massives lors des restructurations et en investissant dans des œuvres caritatives et culturelles.
  • Sa stratégie de « l’image de marque » s’étend jusqu’à… l’écologie, le respect de la vie et de l’environnement !
  • Ce qui m’a le plus étonné dans la consultation de l’article détaillé de Wikipédia, c’est l’analyse du secteur des vins, alcools et spiritueux : le nombre de marques de champagne, vins, whisky, vodka, etc. qu’il contrôle est assez incroyable, et ce, sur toute la planète.

 

 

- Groupes de presse et médias contrôlés par Bernard Arnault
Bernard Arnault contrôle plusieurs médias français via son groupe LVMH et d’autres entités.

 

Parmi les principaux actifs :

  • Groupe Les Échos-Le Parisien : Il comprend notamment le quotidien économique Les Échos et le journal généraliste Le Parisien. Les Échos est un des principaux journaux économiques en France.
  • Radio Classique : Une station de radio dédiée à la d’accord on arrête ça aussi trop tôt non plus là-dessus musique classique, détenue par le groupe LVMH.
  • Challenges : Arnault a acquis une participation minoritaire dans le groupe de Claude Perdriel, qui édite le magazine économique Challenges.
  • Le groupe LVMH de Bernard Arnault a finalisé le rachat de Paris Match le 1er octobre 2024[2]. Cette acquisition, amorcée en février de la même année, marque le transfert officiel de l’hebdomadaire depuis le groupe Lagardère, contrôlé par Vincent Bolloré, vers LVMH. Bien que Bernard Arnault ait tenté une première fois d’acquérir le magazine en 2021, ce n’est qu’en 2024 que l’opération a abouti, valorisant Paris Match autour de 120 millions d’euros. Ce rachat permet au groupe d’intégrer un média emblématique du photojournalisme à son portefeuille, distinct du groupe de presse. Les Echos-Le Parisien qu’il possède également. Remarquons que ce type de journal est le support rêvé pour la promotion des articles de mode et de luxe.
  • Concernant le montant de ces investissements, il est difficile de trouver une estimation précise des montants exacts engagés pour ces acquisitions et participations, mais il est probable qu’ils représentent plusieurs centaines de millions d’euros, voire plus d’un milliard. Cependant, cela reste une fraction relativement faible de l’investissement global de LVMH.
  • Sur « l’empire médiatique » de Bernard Arnault, voir ici 👉[3]

 

 

- Groupes industriels contrôlés par Bernard Arnault
LVMH, dirigé par Bernard Arnault, est le plus grand groupe de luxe au monde et comprend un portefeuille étendu de marques dans les secteurs du luxe et du textile, mais aussi dans des domaines diversifiés.

 

Voici les principales activités :

  • Marques de mode et de maroquinerie : Louis Vuitton, Christian Dior, Fendi, Celine, Givenchy, Kenzo, et d’autres.
  • Parfums et cosmétiques : Sephora, Parfums Christian Dior, Guerlain, Acqua di Parma.
  • Montres et joaillerie : TAG Heuer, Hublot, Bulgari, Chaumet.
  • Vins et spiritueux : Moët & Chandon, Veuve Clicquot, Hennessy, Dom Pérignon.
  • Distribution sélective : Sephora (cosmétiques) et DFS (duty-free).

 

En 2022, le chiffre d’affaires du groupe LVMH s’élevait à environ 79 milliards d’euros avec un effectif de plus de 196 000 employés dans le monde, dont environ 30 000 en France. La répartition des investissements de LVMH est majoritairement internationale, le groupe étant très présent sur les marchés asiatiques et américains, mais il continue de maintenir une part notable de ses activités de production en France. (Environ 110 sites de production).

 

Bernard Arnault et LVMH sont des acteurs significatifs en matière de création d’emplois dans l’industrie du luxe en France. Le groupe emploie plus de 39,000 personnes dans le pays et a investi fortement dans des ateliers de fabrication de maroquinerie, des sites de production de parfumerie et cosmétique, ainsi que des manufactures horlogères. Par ailleurs, LVMH a récemment inauguré ou prévoit d’ouvrir de nouveaux sites de production en France, notamment en région Auvergne-Rhône-Alpes et en Normandie, visant ainsi la relocalisation de certaines productions en France pour répondre à la demande croissante du luxe « Made in France ». Dans le secteur du luxe, LVMH est un acteur clé en matière de création d’emplois industriels et contribue activement à l’économie locale, en stimulant les régions où sont installées ses manufactures.

 

Remarquons qu’en 1984, lorsque Bernard Arnault acquiert le groupe Boussac, l’industrie textile était en déclin depuis assez longtemps en France pour diverses raisons qu’il serait trop long d’examiner ici. En outre, la concurrence internationale et la faiblesse de la demande de vêtements de luxe en France à cette époque n’ont pas permis à Bernard Arnault de lancer à cette époque une industrie textile de luxe en préservant un taux de rentabilité suffisant.

Mais depuis quelques années, le groupe LVMH manifeste un intérêt croissant pour développer une filière textile de luxe en France. Dans le cadre de sa stratégie d’intégration verticale et de renforcement de son savoir-faire, LVMH a initié plusieurs projets visant à renforcer l’industrie textile et artisanale française, en particulier dans le secteur du luxe. LVMH est particulièrement investi dans le soutien et l’acquisition de manufactures et ateliers spécialisés en textile, maroquinerie et couture, et dans des initiatives pour la formation de nouveaux talents dans ces domaines.

 

🔴 Quelques étapes concrètes montrent cette démarche :

  • Acquisitions et investissements dans les manufactures françaises : LVMH a racheté plusieurs entreprises de fabrication de textiles, de cuir et d’autres matériaux. En 2021, le groupe a par exemple acquis plusieurs ateliers et manufactures en France pour garantir un approvisionnement de haute qualité et renforcer la production locale.
  • Création d’emplois et soutien à l’artisanat : LVMH a investi dans des programmes de formation en collaboration avec des écoles de métiers d’art et d’artisanat, dans le but de préserver les savoir-faire traditionnels. En 2021, la maison a inauguré l’Institut des Métiers d’Excellence LVMH (IME), un centre de formation dédié aux métiers d’art, de la création et de la vente. LVMH utilise le label " Nativa Precious Fiber " pour garantir que certains de ses produits en laine et en textile minimisent leur empreinte carbone. Ce label assure que les fibres de laine sont traçables, respectent le bien-être animal, et sont produites de manière durable.

 

 

- LVMH et l’écologie

Le groupe LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton) : un leader mondial dans l’industrie du luxe, a mis en place plusieurs initiatives pour réduire son empreinte carbone et améliorer la durabilité de ses activités.

 

Voici quelques-unes des mesures principales prises par le groupe :

  • Programme LIFE 360 (LVMH Initiatives For the Environment), ce programme fixe des objectifs clairs en matière de durabilité pour 2023, 2026 et 2030, autour de quatre piliers : la protection de la biodiversité, la lutte contre le changement climatique, l’économie circulaire et la transparence des matières premières ;
  • Transition vers les énergies renouvelables : LVMH s’est engagé à atteindre 100 % d’électricité renouvelable pour ses sites de production et bureaux d’ici 2026. Cela passe par des installations solaires, des accords d’achat d’électricité verte, et une augmentation de la production interne d’énergie renouvelable ;
  • Réduction de l’empreinte carbone dans la logistique et les transports : LVMH optimise ses chaînes logistiques pour réduire les émissions de CO₂, notamment en favorisant des modes de transport moins polluants comme le rail et en réduisant le poids et le volume des emballages ;
  • Innovation dans les matériaux durables : le groupe investit dans la recherche et développement de matériaux écologiques. Par exemple, certaines marques de LVMH, comme Stella McCartney, explorent des matériaux innovants, recyclés ou biodégradables pour leurs collections ;
  • Certification et traçabilité : LVMH impose des critères stricts à ses fournisseurs en matière de pratiques durables et de traçabilité. Le groupe collabore avec des partenaires pour garantir la durabilité des matières premières, telles que le coton, le cuir, les métaux précieux, utilisés dans ses produits ;
  • Neutralité carbone de certaines marques : des marques comme Moët & Chandon ont lancé des initiatives de neutralité carbone en intégrant des pratiques durables dans leurs processus de production, notamment dans la viticulture (par exemple, en réduisant l’utilisation de pesticides et en favorisant la biodiversité) ;
  • En complément de ces actions, LVMH collabore activement avec des organismes environnementaux et investit dans des technologies vertes pour continuer à progresser dans sa démarche de réduction des émissions de carbone.

 

 

- LVMH et la distribution.

Louis Vuitton est le plus grand groupe de luxe au monde, et il occupe une place prépondérante dans la distribution de produits de luxe en France et à l’international. Sa stratégie de distribution repose sur un large réseau de magasins dédiés et des implantations sélectives dans des zones commerciales de prestige, ainsi que des espaces exclusifs dans certaines grandes surfaces premium.

 

Voici un aperçu de sa présence et de sa stratégie de distribution en France :

  • 1. Réseau de distribution en France : magasins et implantation dans les grandes surfaces
    • Magasins propres : LVMH privilégie ses propres boutiques pour conserver une expérience client haut de gamme et contrôler l’image de ses marques. En France, le groupe compte plus de 500 points de vente, notamment à Paris (Champs-Élysées, Place Vendôme, etc.) et dans des villes de prestige comme Cannes, Lyon et Bordeaux.
    • Implantations en grandes surfaces : LVMH opère généralement dans des points de vente spécialisés ou dans les espaces dédiés au luxe de grands magasins comme le Printemps, les Galeries Lafayette ou le Bon Marché, mais il reste rare de retrouver ses produits surfaces classiques.
  • 2. Marques françaises et étrangères de LVMH

LVMH possède plus de 75 marques couvrant plus de 75 marques couvrant plusieurs secteurs du luxe, de la mode aux vins et spiritueux, en passant par les parfums, les cosmétiques et les montres. Le groupe gère à la fois des marques françaises de renommée mondiale ainsi que des marques internationales :

  • Marques françaises notables : Louis Vuitton, Dior, Guerlain, Givenchy, Kenzo, et Celine.
  • Marques étrangères : Fendi (Italie), Marc Jacobs (États-Unis), Bulgari (Italie), Hublot (Suisse), et Benefit Cosmetics (États-Unis).
    • Ces marques couvrent différents segments :
      • Mode et maroquinerie : Louis Vuitton, Fendi, Celine, Givenchy.
      • Montres et joaillerie : Bulgari, Chaumet, TAG Heuer, Hublot.
      • Parfums et cosmétiques : Dior Parfums, Guerlain, Fenty Beauty, Benefit Cosmetics.
      • Vins et spiritueux : Moët & Chandon, Hennessy, Château d’Yquem, Veuve Clicquot.​​​​​​​​​​​​​​
  • 3. Stratégie de distribution en ligne et omnicanal
    LVMH développe activement sa stratégie omnicanal.
    Plusieurs marques du groupe ont une forte présence en ligne, soit via leurs propres sites, soit sur des plateformes de luxe comme 24S.com (propriété de LVMH). Le groupe utilise le numérique pour attirer une clientèle plus jeune et internationale, tout en conservant une expérience en boutique particulièrement soignée pour ses clients les plus fidèles.

 

🔴 En résumé
LVMH est solidement implanté en France avec un vaste réseau de boutiques et d’espaces exclusifs dans des lieux prestigieux. Avec une soixantaine de marques, dont plusieurs françaises emblématiques, LVMH occupe une place prépondérante dans le luxe français et international. Sa stratégie privilégie des lieux de distribution sélectifs et adaptés à une clientèle haut de gamme.

 

 

- Activités financières de LVMH en France et à l’étranger
LVMH, bien que centré sur le luxe, a également des intérêts financiers. Bernard Arnault et LVMH n’ont pas de contrôle direct sur une banque en France, mais ils détiennent des participations financières diversifiées. Arnault détient notamment des parts importantes dans des entreprises stratégiques, comme Carrefour dans le secteur de la grande distribution, mais aussi via des investissements variés au sein de sa holding personnelle Groupe Arnault. Ce dernier réalise des investissements dans différents secteurs économiques via des sociétés d’investissement.

 

À l’étranger, LVMH et Arnault ont mené des investissements stratégiques dans des fonds et des entreprises financières pour diversifier les portefeuilles. Cependant, LVMH, en tant que groupe, ne détient pas d’institutions bancaires directes mais a des alliances avec des entités financières pour des besoins de financement et des stratégies d’expansion.

 

 

- Mécénat et œuvres caritatives

La Fondation Louis Vuitton building, Paris.

Bernard Arnault et LVMH sont actifs dans le mécénat et les œuvres de bienfaisance, notamment dans les domaines de la culture et de l’éducation :

  • Fondation Louis Vuitton : Inaugurée en 2014, cette fondation est dédiée à l’art contemporain et a coûté environ 143 millions d’euros pour sa construction.
  • Restauration du patrimoine : LVMH a contribué, par exemple, à la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris en 2019 avec un don de 200 millions d’euros.
  • Bourses d’études et programmes éducatifs : LVMH soutient plusieurs programmes éducatifs et de formation, en partenariat avec des écoles et des universités, mais les montants exacts ne sont pas toujours rendus publics.

 

 

- Patrimoine immobilier et autres possessions personnelles
Bernard Arnault possède un important patrimoine immobilier résidentiel, principalement en France et à l’étranger.

 

Bien que les détails ne soient pas tous publics, certaines propriétés sont connues :

  • Résidences en France et à l’étranger : Arnault possède plusieurs propriétés en France, notamment en région parisienne. Il est également propriétaire de biens à l’étranger, y compris aux États-Unis.
    • Bernard Arnault possède plusieurs propriétés prestigieuses, y compris des châteaux en France. L’un de ses châteaux les plus connus est le Château Cheval Blanc dans le Bordelais, une propriété viticole de renommée mondiale située dans le vignoble de Saint-Émilion. Ce château est célèbre pour son vin et appartient à LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton), le groupe dirigé par Arnault.
    • En plus de Cheval Blanc, LVMH détient d’autres vignobles célèbres en France et à l’étranger, renforçant ainsi le patrimoine de luxe et de vin de l’entreprise. Bernard Arnault possède également d’autres résidences et propriétés de prestige, bien que les détails exacts de son portefeuille immobilier soient souvent gardés discrets pour des raisons de confidentialité.
  • Jet privé : Il possédait un Falcon, mais en 2022, LVMH a confirmé qu’il ne détenait plus d’avion privé en raison de la polémique autour de l’empreinte carbone. Le coût d’un Falcon de ce type est souvent estimé entre 30 et 60 millions d’euros.
  • Yacht : Arnault possède le yacht Symphony, un des plus grands yachts privés au monde, d’une valeur estimée à environ 150 millions d’euros.
  • Écurie de course : Il détient une écurie de chevaux de course, mais les détails financiers de cette activité restent privés.

 

 

- Fiscalité et accusations de paradis fiscaux

Bernard Arnault a été critiqué pour son optimisation fiscale et ses investissements à l’étranger.

Toutefois :

  • Impôts en France : Le montant exact de ses contributions fiscales personnelles n’est pas public, mais en tant que résident fiscal en France, il y paie des impôts. LVMH, pour sa part, reste l’un des plus gros contributeurs fiscaux en France.
  • Accusations de paradis fiscaux : Arnault n’a pas été condamné pour des activités illicites dans des paradis fiscaux. Toutefois, il a été critiqué pour des montages financiers passant par des filiales au Luxembourg, ce qui reste légal en France bien que controversé[5].

 

🔴 Licenciements et restructurations

  • Bernard Arnault, en tant que PDG du groupe LVMH a supervisé diverses restructurations dans les entreprises sous son contrôle, qui ont parfois impliqué des licenciements. Cependant, ces décisions, comme souvent dans le secteur du luxe et dans les grandes entreprises multinationales, sont généralement motivées par des stratégies de rationalisation des coûts, de modernisation des infrastructures ou d’adaptation aux marchés, et peuvent inclure des suppressions de postes.
  • Dans les entreprises du groupe LVMH, certains plans de restructuration ont été menés dans le passé, mais ils n’ont pas nécessairement pris la forme de " plans sociaux " d’envergure avec licenciements massifs, comme cela peut être le cas dans d’autres industries. Bernard Arnault, par sa gestion prudente et stratégique, tend à favoriser des expansions de marché plutôt que des réductions significatives d’effectifs, bien que des restructurations mineures puissent intervenir ponctuellement pour ajuster les performances de certaines filiales. Un exemple notoire est la restructuration de Le Bon Marché, qui s’est modernisé pour mieux correspondre aux attentes des consommateurs, mais qui n’a pas provoqué de licenciements massifs. (Pour plus d’informations[4]).
  • Conflits avec les syndicats. Des tensions avec les syndicats ont eu lieu dans certains cas, surtout lorsque des réorganisations ou fermetures de magasins ont été évoquées, comme dans le cas de Sephora sur les Champs-Élysées, qui avait fait polémique en 2013 lorsque le magasin avait été contraint de réduire ses horaires d’ouverture nocturne après une bataille juridique avec les syndicats. Ce type de conflit illustre les frictions entre LVMH et des syndicats, bien qu’il s’agisse généralement de litiges spécifiques et non d’oppositions structurelles à grande échelle.

​​​​​​​

- Procédures judiciaires contre Bernard Arnault
Bernard Arnault a été impliqué dans plusieurs affaires juridiques au fil des ans, bien que ces affaires ne soient pas forcément liées à des conflits sociaux.

 

En voici quelques-unes des plus significatives :

  • Nationalité belge : En 2012, Arnault avait provoqué un tollé en sollicitant la nationalité belge, suscitant des spéculations sur un possible exil fiscal, bien qu’il ait finalement renoncé à cette démarche en 2013[6] ;
  • OPA sur Hermès : En 2014, LVMH a fait face à des poursuites concernant une tentative d’acquisition progressive d’actions de la maison Hermès[7], jugée comme une OPA hostile par cette dernière. Après une longue bataille judiciaire, LVMH a été contraint de céder ses parts en 2017[8][9] ;
  • Évasion fiscale : Son nom est également apparu dans l’affaire des Panama Papers en 2016[10], révélant des structures offshore. Bien que ces pratiques soient légales, elles ont néanmoins alimenté un débat sur l’optimisation fiscale .

 

🔴 En résumé...

Bien que Bernard Arnault ait parfois affronté des tensions avec les syndicats et fait l’objet de poursuites judiciaires d’envergure, celles-ci concernent plutôt des acquisitions ou des questions fiscales que des litiges de licenciements massifs ou des conflits sociaux majeurs. Sa stratégie a surtout consisté à gérer et à étendre son empire de manière globalement prudente. 

 

 

- Le patrimoine de Bernard Arnault : évolution
La progression du patrimoine de Bernard Arnault a été fulgurante au cours des dernières années, surtout en raison de la croissance spectaculaire de LVMH, le groupe qu’il dirige, ainsi que du marché du luxe en général. En effet, de 2012[11] à 2024, sa fortune a été multipliée par 6.76, passant d’environ 28,4 milliards d’euros en 2012 à plus de 192 milliards d’euros en 2024[12]. Voici une estimation de la progression de sa fortune, bien que les chiffres puissent varier selon les sources.

 

Valeur du patrimoine de Bernard Arnault (en milliards d’euros) :

Le patrimoine de Bernard Arnault multiplié par six en dix ans
  • 16 décembre 2012 : 28,4 milliards
  • 6 décembre 2013  33,06 milliards
  • 28 décembre 201431,54 milliards
  • 27 décembre 2015 :  32,36 milliards
  • 29 décembre 2016 :  39,68 milliards
  • 22 décembre 2017 : 63,768 milliards
  • 16 décembre 2018 : 68,1 milliards
  • 28 décembre 2019 : 106,24 milliards
  • 31 décembre 2020 : 115,54 milliards
  • 31 décembre 2021 : 177,07 milliards
  • 7 décembre 2022   : 166,18 milliards
  • 31 décembre 2023 : environ 186 milliards
  • 31 décembre 2024 : 192 milliards

 

Ces chiffres montrent une accélération entre 2021 et 2024, période durant laquelle LVMH a particulièrement bien performé, notamment avec une demande forte pour les produits de luxe en Asie et une augmentation de la valeur des actions de l’entreprise.

La progression n’a pas été linéaire, mais plutôt influencée par la performance boursière de LVMH, la situation économique mondiale et des fluctuations dans le secteur du luxe.

 

 

Notes :

[0Selon le classement mis à jour quotidiennement par Bloomberg, le patron de LVMH est la troisième personnalité la plus riche du monde avec une fortune estimée à 192 milliards de dollars.

[1] LVMH - Moët Hennessy Louis Vuitton

[2« Paris Match » tombe officiellement sous la coupe de Bernard Arnault

[3L’empire médiatique de Bernard Arnault

[4] Des chiffres sur les licenciements de LVMH en 2020, les dividendes versés pendant la crise sanitaire,…) Comment la Banque centrale européenne a gavé l’homme le plus riche de France (2020) (2020)

[5[ATTAC] Bernard Arnault multiplie les mensonges et omissions

[6] Bernard Arnault abandonne sa demande de nationalité belge

[7] Quand LVMH a tenté de prendre le contrôle d'Hermès via le Panama

[8] LVMH-Hermès : les principales dates de la bataille

[9] LVMH lâche ses parts d'Hermès pour 3,4 milliards

[10" Paradise Papers " : Bernard Arnault et son réflexe offshore

[11] Le patrimoine de Bernard Arnault multiplié par six en dix ans

[12] Bernard Arnault retrouve le podium des plus grosses fortunes mondiales

 

Pour en savoir plus :

Pour en savoir plus sur Bernard Arnault

- Site Internet de LVMH
- Biographie de Bernard Arnault sur Wikipédia
- La droite et les affaires : l’exemple de LVMH (2010)

- Comment la gauche a "fait" Bernard Arnault dans les années 1980 (à relier à la biographie des années 1980 – 1990) 

Pourquoi s’en prendre à Bernard Arnault et LVMH ? par Attac France (2020 – 21)

Vol au-dessus d’un nid de dividendes : Bernard Arnault, 1er assisté de la République 2022, milliardaire magnat du luxe et des médias

- Le pouvoir d’influence délirant des dix milliardaires qui possèdent la presse française 5 avril 2017 par Agnès Rousseaux

 

 

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8 septembre 2024 7 08 /09 /septembre /2024 08:23
La preuve par M. Bompard : la stratégie électorale des insoumis est gagnante

Vers la victoire du bloc populaire ?

 

Bien sûr, cette analyse ne peut pas faire abstraction du renforcement du bloc d’extrême droite, dont les progrès sont très largement la conséquence de l’affaiblissement du bloc libéral. Nous sommes donc bien dans la course de vitesse entre eux et nous que décrivait déjà Jean-Luc Mélenchon il y a plus de 10 ans. Une question se pose donc à nous : existe-il des marges de progression encore importantes pour permettre au bloc populaire de l’emporter ?

Car :

  • les circonscriptions sur lesquelles le NFP a le plus progressé aux législatives sont celles où la France insoumise a le plus progressé aux européennes.
  • c’est bien la progression de la France insoumise, et donc le résultat de sa stratégie électorale, qui a permis la victoire du Nouveau Front populaire aux élections législatives.
  • c’est bien l’élargissement de la France insoumise dans le 4e bloc qui a permis au Nouveau Front populaire de reprendre cette circonscription au Rassemblement national...

 

🔴  Pour le savoir, lire la suite en cliquant sur l'image 👇

 

Quatrième bloc : la stratégie gagnante de la France insoumise

 

Pour en savoir plus :

« Radicaliser » : retour sur la campagne du Monde contre LFI

Cagé, Piketty : à la conquête du 4ème bloc ?

La gauche actualise sa stratégie à l’aune du livre de Cagé et Piketty

 

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6 septembre 2024 5 06 /09 /septembre /2024 13:20
La gauche n’a pas de problème avec les sous-préfectures

Métropoles à gauche, ruralité au RN ?

Sébastien Rome :

- effectue ici un retour[0] en 2012 : " Le vote rural et le RN : la faute à Mélenchon ? "

- bat en brèche cette théorie fumeuse... notamment développée par F. Ruffin

 

 

La France des métropoles serait à gauche et la France rurale, périurbaine, des villes moyennes serait RN. Vous connaissez la chanson. Pour une gauche majoritaire dans le pays, il faut établir le bon diagnostic. Je vous soumets ici quelques idées et résultats qui invitent à abandonner la lecture simpliste métropole versus campagne. Et non, la France des sous-préfectures ne vote pas RN.

 

 

Source : Sebastien Rome député LFI | mis à jour le 13/09/2024

- Tribunes, ateliers aux universités d’été, déclarations publiques : une question prend de plus en plus de place : est-ce que la France hors des « métropoles », c’est-à-dire les petites et villes moyennes, les villages, vote principalement pour le Rassemblement national ?
Mais également : existe-t-il une opposition binaire entre une France des villes et une France des champs comme la fable d’Esope le décrivait au VIe siècle avant J.C ?
La réalité du réseau urbain français est plus complexe et ne ressemble pas à la fable du poète grec, où l’opulence du rat des villes impliquent l’insécurité permanente quand la tranquillité du rat des champs a pour corolaire la pauvreté. Il semblerait que pour certains, nous en sommes toujours là plus de deux millénaires après. Sur ce sujet, la récente analyse et typologie des espaces ruraux[1] démontre que certaines campagnes sont en déclin quand d’autres sont dynamiques et prospères, encore d’autres sont très attractives car dans des zones touristiques mais pauvres. Je ne reviens pas plus sur cet aspect laissant le soin d’explorer via le lien au-dessus la diversité des ruralités françaises.

 

 

🔴  Essayons donc de sortir de la carricature binaire et poursuivons en regardant quels sont les ressorts du vote dans les habitants des sous-préfectures, des villes moyennes en déprise et de la ruralité et surtout s’ils votent plus RN.

 

 

- Pour cela commençons par les travail de Olivier Bouba-Olga et Vincent Grimault, qui, dans un article pour Alternatives économiques, nous expliquent vraiment les différences de vote RN entre les villes et les campagnes[2].

Par un travail remarquable, ils démontrent le facteur explicatif du vote. « Le fait de montrer que le vote dépend de caractéristiques sociales plus que du lieu de vie permet d’invalider les interprétations en termes de gradient d’urbanité [plus on s’éloigne du centre-ville de la métropole, plus on vote RN], très souvent reprises, plus ou moins consciemment, dans les médias. »

L’écart des résultats, en données brutes, entre l’urbain et le péri-urbain ou le rural est de 11 points en défaveur pour la gauche. Dit autrement, si on regarde le pourcentage des résultats entre les villes et les campagnes, on a un écart de 11 points. Cela plaide pour une interprétation géographique du vote. Il y aurait un vote des quartiers différents de celui des clochers selon la nouvelle formule de François Ruffin[3].

 

Mais quand on observe le résultat des élections législatives au regard de la composition sociale de ces différents territoires (urbain, rural sous influence urbaine, rural autonome), on obtient une autre compréhension de la situation sociale du pays. Le vote des ouvriers, des employés, des cadres des villes et des champs varie assez peu selon leurs lieux de vie.

  • Ainsi, l’écart brut qui était de 11 points entre l’urbain et le rural tombe à 1 point pour le rural et à 3 points pour le rural sous influence urbaine (« périurbain »).
  • L’écart d’un point dans le rural n’est pas significatif. Cela veut dire que les ruraux ne votent pas différemment que les urbains mais selon leurs classes sociales.
  • Par contre, l’écart de 3 points dans le péri-urbain quand on neutralise l’effet de la composition sociale a une signification. Chez les habitants des zones péri-urbaines, il semble y avoir une légère influence du lieu de vie selon Olivier Bouba-Olga[4].

 

 

- Je propose ici d’expliquer cette influence géographique du vote par l’organisation sociale dans l’espace qui s’est mis en place en France selon le triptyque suivant :

triangle travail-foncier-mobilité

 

🔴 On sait que le niveau de diplôme est la corrélation la plus efficace dans l’explication du vote[5]. Plus on est diplômé, moins on vote RN. Avec un CAP/BEP, on a bien plus de probabilité de voter RN. Ces diplômes impliquent une position sociale, un éventail de professions et des revenus qui ne sont pas les mêmes que lorsque l’on a un diplôme du supérieur, c’est un truisme. On accède alors à un logement en rapport avec ce revenu selon le prix du foncier. Ce logement implique une mobilité insérée dans un réseau de transports collectifs/publics ou un réseau routier de transports privés/individualisés. Le crédit fait le lien entre ces trois éléments

 

🔴 On retrouve là la base du capitalisme actuel fait de réseaux, de spéculation et de dépréciation foncière, de l’exploitation du travail et du non-travail, où le système bancaire est central. Pour le dire schématiquement :

  • quand on a de très bons revenus, on vit soit en centre-ville, soit dans la banlieue chic ;
  • quand on est très pauvre, on vit soit dans les HLM, soit dans les centres anciens des villes (ou villages) en déprise ;
  • quand on a un salaire autour du salaire médian, soit 1 850 € (c-a-d 50 % des Français gagnent plus de 1850€ et 50 % gagnent moins), on va vivre au milieu de ces deux espaces, dans le périurbain.

 

🔴 On se distingue ainsi des plus pauvres en évitant les centres anciens, souvent dégradés tout en n’ayant pas les moyens accéder aux quartiers les plus prisés. La voiture est alors ce qui fait lien entre les espaces de consommation, de travail, de loisirs, de services publics. Le choix est de se mettre en retrait, « au calme »,  « à la campagne », à distance des espaces sociaux les plus stigmatisés, à des fins de distinction sociale et de reconnaissance sociale de réussite via l’accession à la propriété d’une maison individuelle.

 

🔴 Si le vote ne dépend pas du territoire mais de la condition sociale, comme le démontre entre autres Olivier Bouba-Olga, on doit comprendre les rapports sociaux que les habitants de ces différents territoires entretiennent collectivement les uns avec les autres. Ces rapports sociaux s’inscrivent dans les territoires qui sont ainsi socialement marqués, avec plus d’ouvriers/employés dans les espaces péri-urbains qui cherchent à se rapprocher des lieux de vie les plus valorisés socialement et dans le même temps qui chercher à se distinguer des lieux de vie les plus stigmatisés.

 

 

- Il ne faut donc pas penser les communes indépendamment les unes des autres ou selon leur nombre d’habitants, mais dans les relations qu’elles (et leurs habitants) entretiennent en termes de distinction sociale.

Chercher à comprendre le vote des habitants de communes par tranche du nombre d’habitants n’a pas de sens. Deux villages moins de 1 000 habitants n’auront pas la même fonction si l’un est la « banlieue » chic d’une métropole et l’autre dans un « arrière-pays » pauvre.

  • Dans l’Hérault, l’ancien chef-lieu d’Olargues (550 hab.), dans le Haut Languedoc n’a rien à voir avec Saint-Jean-de-Cuculles (483 hab.) à quelques kilomètres de Montpellier.
  • A Olargues, au premier tour le candidat NFP est 1er 50%, le RN 31% et Renaissance 12% (circo NFP 32% - RN 48% - Renaissance 13 %).
  • A Saint-Jean-de-Cuculles, la candidate RN fait 37 % (41% circo), le candidat Renaissance 35% (22 dans la circo) et celui du NFP 26% (33% dans la circo).
  • Pareillement, cela n’a pas plus de sens de classer Mende, préfecture de la Lozère (38% NFP et 30% RN), avec Plan-de-Cuques (1er tour 57% RN et 13% NFP), connu pour son centre commercial aux portes de Marseille !
  • Auch préfecture du Gers (NFP en tête) n’a rien à voir avec Tassin-la-Demi-Lune dans la banlieue aisée de Lyon (Renaissance en tête).

Ces communes ont des fonctions totalement différentes dans le territoire bien qu’équivalentes en nombre d’habitants.

Mende en 1969

Mende en 1969

🔴 Ainsi, dans l’Hérault, charité bien ordonnée commençant par soi-même, on observe que les villes qui ont/avaient des fonctions de centralité (centralité aussi bien administrative, commerciale ou historique), quelle que soit leur taille, votent plus à gauche que leurs alentours. Il y a ainsi des systèmes de halo. Montpellier vote plus à gauche que ses extérieurs. Mais c’est aussi le cas de Lodève, Ganges, Clermont-l'Hérault, Saint-Pons-de-Thomières… et même de Béziers.

Rapport de forces NFP/RN Hérault 2nd tour 2024 © les 577

Rapport de forces NFP/RN Hérault 2nd tour 2024 © les 577

vote NFP Hérault

Si la carte de gauche montre un marquage net entre la côte urbanisée qui vote RN et les piémonts ruraux (Cévennes, Larzac, Haut-Languedoc) qui vote à gauche, on perçoit des petites villes qui ont des fonctions de centralités entourées de vote RN : Pézenas, Ganges, Bédarieux, Clermont l’Hérault, Lodève, Montpellier. Sur la carte de droite, on voit que les centralités qui ont mis le RN en tête ont aussi un vote à gauche plus élevé que leur environnement (Sète, Béziers, Lunel). L’effet de halo est clairement visible.

 

 

🔴 La carte du Rhône est assez typique de la répartition sociale dans l’espace qui implique une répartition des votes. Un centre, la métropole de Lyon avec ses banlieues intégrées au système urbain puis une ceinture plus privilégiée où le vote libéral domine et enfin le RN avec les centralités de Tarare et l’Arbresle.

Rhône 1er tour

Rhône 1er tour

Dans la 9e circonscription du Rhône, au nord-est du département, le candidat NFP, Jean-Henri Soumireu-Lartigue (PS) est 1er à Villefranche-sur-Saône (35%) et second à Belleville-en-Beaujolais (24%)

Rhône NFP

quand il est troisième (23%) dans la circonscription après le RN (35%) et la droite (25%). Abdel Yousfi (PCF) dans la 11e circonscription est en tête à Givors (48%) mais troisième dans la circonscription (22%).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

🔴 Comme pour l’Hérault, l’aspect homogène du vote pour le RN et le NFP dans la Drôme cache des différences d’intensité. Montélimar qui a mis le RN en tête, vote plus à gauche que son environnement

Drôme NFP RN

Drôme NFP RN

Drôme NFP

proche. C’est aussi assez évident pour Die, Crest, Romans-sur-Isère et bien sûr Valence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

🔴 Ce schéma fonctionne assez bien à toutes les échelles : centre du village et sa périphérie, une petite ville avec ses villages, des petites villes avec une grande ville, Paris avec le Nord, le Sud et l’Est de la France où le RN réalise ses meilleurs scores[6].

 

 

-  Afin de vérifier cette hypothèse et partant de ce constat, je me suis efforcé de compiler les résultats dans les sous-préfectures de France (3,5 millions d’inscrits) selon les trois blocs : centre, gauche, extrême droite.
Le résultat est édifiant. La gauche est en tête dans la France des sous-préfectures. Mais comme ces sous-préfectures n’ont pas le même statut dans le territoire [parfois la sous-préfecture est la commune la plus peuplée, comme Saint-Denis dans le 93], j’ai regardé les résultats selon que la sous-préfecture était la première, deuxième ou troisième commune du département en nombre d’habitants.

Résultats par bloc dans les sous-préfectures (1er tour)

Résultats par bloc dans les sous-préfectures (1er tour)

🔴 Mais j’ai souhaité tester plus avant cette idée de communes qui remplissent des rôles de centralité (cliquez une définition sur le site l’Observatoire des Territoires) sans nécessairement être une sous-préfecture.

 

🔴 Je me suis donc appuyé sur le programme « Action Cœur de Ville » qui concerne 245 communes. Selon l’Agence nationale pour la cohésion des territoires[7] des « villes moyennes, qui jouent un rôle de centralité au sein des régions, n’ont pas réellement fait l’objet de politiques publiques de l’État ciblées sur les enjeux de revitalisation ces dernières décennies, et de leurs centres-villes en particulier. Certaines de ces villes présentent pourtant les caractéristiques de territoires délaissés ou dévitalisés, pour lesquels une action publique spécifique s’impose et, plus globalement, pour lutter contre les fractures territoriales. D’autres, bien que moins en difficulté, doivent être soutenues dans leur fonction de centralité. » Cela représente plus de 4,6 millions d’inscrits.

 

🔴 Ainsi, si ces communes ont des difficultés de logements et de commerces vacants, connaissent des taux de chômage et de pauvreté élevés, un sous-équipement public et privé, nous devrions donc voir apparaître un vote RN motivé par la colère (« fâchés pas fachos »), le délaissement, le « sentiment d’abandon », le recul des services publics et la fuite des entreprises. 

 

🔴 C’est plutôt l’hypothèse de la centralité qui l’emporte. La gauche surperforme dans ces communes qui n’ont rien à voir avec les métropoles. Il s’agit bien de communes moyennes en difficulté. Une des explications serait que les services publics y soient plus présents, ce qui réduirait l’idée du sentiment d’abandon. Effectivement, dans ces territoires, le secteur public pèse plus lourd dans le poids économique local, comme l’a démontré Laurent Davezies[8]. Cela conduit à une plus grande sensibilité à la fermeture de ces services publics, qui sont pratiquement les seuls à offrir des emplois quand le tissu industriel est parti. Les emplois dans les collectivités, souvent premiers employeurs, les Ehpad, les écoles, les chambres consulaires… sont centraux.

 

🔴 Si je crois que la présence des services publics a une influence, je la situe ailleurs.

  • On retrouve dans ces administrations des postes d’encadrements de la fonction publique avec un nombre de diplômés plus important qui ont plus tendance à voter à gauche.
  • On trouve aussi dans ces territoires plus de pauvreté, à la fois dans des HLM plus présents (les communes autour sont souvent en dessous des seuils d’obligation de production d’HLM et évite donc d’en produire pour « se préverser » des pauvres) et dans l’habitat dégradé de centre-ville offrant du logement social dit « de fait » (moins cher qu’en HLM et plus rapidement accessible). « Parmi les personnes gagnant moins de 900 euros par mois, le leader de LFI rassemble 34 % des voix, contre 26 % pour Marine Le Pen. » nous rappelle Libération[9] présentant les travaux de Piketty-Cagé.
résultats action cœur de villes

résultats action cœur de villes

🔴 L’idée qu’il existe un halo autour d’un centre peut avoir sa pertinence si on la généralise à toutes les échelles et si on ne se limite pas caricaturalement aux métropoles.

On ne peut pas en rester à l’idée de deux France :

  • celles des métropoles qui votent à gauche et pour Macron parce qu’elles sont mondialisées par le haut (cadres) et par le bas (main-d’œuvre ouvrière racisée) ;
  • et le reste, leurs périphéries, voteraient à l’extrême droite parce qu’elles sont blanches et populaires.

 

 

- Nous venons de voir que l’ensemble de ce qui est décrit ci-dessus montre que la binarité bourg/tours est fausse.
Cette lecture ne marche pas au regard des faits. Les bourgs centraux votent plus à gauche que leur environnement proche. Mais si le RN est très haut autour, il sera tout de même assez haut au centre. Bien que les clivages soient avant tout sociaux, on peut dégager une relation entre des centres, quelles que soient leurs tailles, et leurs périphéries. Ces relations semblent s’emboîter à toutes les échelles du pays, qui continue de s’organiser autour de son centre principal, Paris, puis des centres secondaires, les métropoles, puis ainsi de suite dans un réseau qui maille le pays de plus en plus finement. À chaque maille, le centre plus urbain vote plus à gauche que sa périphérie même quand ce centre ne compte que 500 habitants.

 

Je me permets même descendre à une maille plus petite. Alors que j’allais à la rencontre du maire de Tressan, petite commune de 637 habitants, qui n’est pas une centralité, ce dernier m’interroge : « Pourquoi ma commune vote-t-elle majoritairement à gauche quand toutes les communes autour votent à 60 % RN ? ». Me voilà heureux de cette question, car j’étais venu justement ce jour de premier tour des législatives pour cette raison. Je l’interroge à mon tour : « Combien as-tu de lotissements ? » « Aucun », me dit-il.

 

🔴 On retrouve ainsi le rapport à l’espace que je décrivais en premier.

  • Quand un village n’a pas produit de périphérie, il vote moins RN.
  • Le centre produit de l’égalité quand la périphérie implique une distinction.

Par ailleurs, je crois que le votent massif pour le RN dans les villages de l’arc méditerranéen est lié à la trop grande rapidité de la croissance urbaine de ces villages par l’apport de populations, non pas immigrées, mais d’autres régions de France choisissant de se distinguer radicalement des classes populaires. Ils sont soit retraités, soit des travailleurs, souvent indépendants, dans la sphère de l’économie dite « résidentielle[10] ».

Tressan

Tressan

🔴 Ainsi, reprenant mon triptyque travail-foncier-mobilité, on comprend l’enjeu essentiel d’agir sur ces trois leviers en même temps, notamment pour desserrer l’étau du crédit, qui est prépondérant pour des personnes qui n’ont toujours pas de capital pour investir dans un logement et dans deux ou trois voitures. Comment se passer d’un crédit avec un salaire moyen ? On retrouve ici même les motivations du vote RN : de revanche sociale sur les classes supérieures (anti-élite économique et/ou culturelle) et de vote de distinction sociale sur les classes inférieures non-blanches ou ostracisées sous le nom de « cas-soc ». Ces électeurs sont des classes intermédiaires dont le lieu de vie est entre deux centres, socialement placés entre des zones où il y a plus pauvre que soit et des zones où il y a plus riche que soit.

 

 

- Nous pouvons affirmer qu’il y a un objectif stratégique pour la gauche en général et la France insoumise en particulier à aller à la conquête électorale (municipale) dans les centralités à chaque échelle géographique.
Dans les métropoles bien sûr, mais aussi dans les plus petites villes qui donnent un avantage à la gauche. Ces centralités sont pratiquement toujours le centre de l’intercommunalité et systématiquement la « capitale » de l’agglomération ou de la métropole.
Elles influent donc positivement ou négativement sur leur environnement proche.

 

Prendre ces villes en gestion municipale doit conduire à des politiques de rupture affichées qui ne se concentrent pas sur la centralité pour conserver son siège de maire, reproduisant par-là les politiques de métropolisation et d’attractivité concurrentielle des territoires (le cas de Montpellier qui se ferme à son territoire environnant et le concurrence est en cela caricatural) à différentes échelles, mais au contraire à la déconcentration.

 

🔴 La « démétropolisation » planifiée, qui vise à créer des contrepoids aux centralités (c’est-à-dire à élargir aux périphéries la centralité), sera une œuvre d’égalité sociale entre les habitants de territoires si différents socialement et, ce faisant, elle affinera et élargira le réseau urbain par une juste répartition des services publics et de l’emploi privé. Mais pour cela, il faudra que le citoyen reprenne la main sur le triptyque travail-foncier-mobilité aujourd’hui aux mains du marché qui fait son beurre dans les zones attractives et délaisse les zones où les profits semblent ne pas exister.

 

 

Notes :

[0Sébastien Rome retour en 2012 : " Le vote rural et le RN : la faute à Mélenchon ? "

[1] Une nouvelle typologie des espaces ruraux en France

[2] Analyse Ce qui explique vraiment les différences de vote RN entre les villes et les campagnes

[3François Ruffin  "Je demande à la gauche de conjuguer la France des bourgs et des tours. Des quartiers et des clochers, de n'abandonner personne ! »

[4] « Le résultat principal que nous obtenons est le suivant : l’écart brut entre rural autonome ou rural sous influence et urbain observé dans le tableau 1, de l’ordre de 11 points de pourcentage, tombe à 1,3 point pour le rural autonome et à 3 points pour le rural sous influence. Il est donc très sensiblement réduit, les écarts de vote entre rural et urbain sont pour une large part le résultat d’effets de composition sociale. Deuxième résultat, cette réduction est plus forte dans le rural autonome que dans le rural sous-influence, l’écart de 3 points reste non négligeable, les effets de composition sociale n’expliquent pas tout. » nous disent Olivier Bouba-Olga et Vincent Grimault dans la note méthodologique suivante : Note-méthodo.pdf (univ-poitiers.fr) 

 

 

 

 

 

 

 

[5Résultats des législatives 2024 : âge, profession... Comment ont voté les Français ?

Tableau historique de la France La formation des courants politiques de 1789 à nos jours

[6] Il est à nuancer selon les traditions locales de votes. Le site www.unehistoireduconflitpolitique.fr permet de générer des cartes. J’ai choisi l’une représentant le vote PCF aux législatives de 1978 (la gauche de « rupture » de l’époque) à gauche celle de la Nupes en 2022 à droite (avec le slogan « Mélenchon 1er ministre »). On voit une permanence dans certaines zones du territoire : les Cévennes, le Vercors, l’Allier, Alpes de Hautes, le centre de la Bretagne… comme Hervé le Bras l'a fréquemment démontré dans ses ouvrages dont le dernier est " Tableau historique de la France - La formation des courants politiques de 1789 à nos jours " chez Seuil.

 

 

[7Agence nationale pour la cohésion des territoires

[8« L’Etat a toujours soutenu les territoires » Ou « Inégalités et justice territoriales vont-elles de pair ? »

[9Présidentielle 2022 : est-il vrai que les «classes populaires» ont plus voté Mélenchon que Le Pen ?

[10Il y a économie résidentielle et économie résidentielle...

 

👉 Les commentaires ICI

 

Pour en savoir plus :

- Institut La Boétie : colloque « Extrême droite : le dessous des cartes. Comment la vaincre »

La gauche actualise sa stratégie à l’aune du livre de Cagé et Piketty

Législatives, européennes 2024 : Quatrième bloc, la stratégie gagnante de la France insoumise

- « Missive depuis le Midi Rouge devenu brun » – L’analyse du député Sébastien Rome

Comment le RN s’est imposé, Benoit Bréville, Pierre Rimbert, Serge Halimi

- Les électeurs ordinaires du Rassemblement National

- Ruffin : la honte en entier et pas à moitié

 

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3 août 2024 6 03 /08 /août /2024 21:06
Quand les ultra-riches se préparent au pire :  un palace ?... Oui, mais sous terre !

Des milliardaires construisent des bunkers entièrement autonomes ou veulent coloniser Mars[2] : prévision de l’apocalypse climatique, sociale ou féodalisme ?

 

 

Lorsqu’on pense aux « survivalistes » – ces hommes et ces femmes qui se préparent à la fin du monde –, viennent principalement à l’esprit des images d’Américains paranoïaques ou de sécessionnistes adeptes des armes à feu et vivant déjà aux marges de la société.

Mais l’apparente déraison de ces « preppers » semble saisir depuis peu une tout autre catégorie de la population, celle des ultra-riches, issus de la Silicon Valley, de start-up new-yorkaises ou de hedge funds californiens.
Censés afficher leur confiance en l’avenir ( technologique ) de l’homme et un rapport raisonnable à notre futur, ils commencent en réalité à stocker vivres et munitions, à acheter des terrains reculés et à se faire construire des bunkers de luxe.

Ce qu’ils craignent est toutefois moins la fin du monde que la fin de leur monde : la grande revanche des « exclus » de la modernité américaine, les pauvres, les Noirs, les Latinos[1]

 

 

Source : Durand Eric |

- Depuis quelques années, les bunkers ultra-luxueux et entièrement autonomes sont en vogue chez les milliardaires.
Alors que certains pourraient y voir une prédiction d’un avenir apocalyptique, des analystes suggèrent plutôt une forme de féodalisme. Autrement dit, ils chercheraient à créer des écosystèmes autonomes dont ils contrôlent tous les aspects, et ce tout en étant en accord avec les communautés locales.

 

En décembre 2023, il a été rapporté que Mark Zuckerberg, PDG de Meta, a acheté des milliers d’hectares de terrain sur l’île de Kauai, à Hawaï[3]. Il serait en train d’y installer un immense complexe qu’il a baptisé " Ko’olaou Ranch ", et dont la construction coûterait plus de 260 millions de dollars. S’étendant sur 5 500 000 mètres carrés, l’immense domaine ultrasécurisé est entièrement entouré d’un mur de deux mètres de haut et surveillé en permanence par de nombreux agents de sécurité.

 

D’après les plans révélés par Wired[4], le domaine inclut plusieurs grandes villas reliées par des tunnels souterrains, au moins 11 cabanes de luxe perchées dans les arbres et reliées par des ponts suspendus et un terrain de foot. Un gigantesque bunker sous-terrain serait également en construction dans le ranch. Diverses installations sont dédiées au dessalement, à la purification et au stockage de l’eau. 

 

Zuckerberg a également révélé dans l’une de ses publications sur Instagram, qu’il y élevait son propre bétail en les nourrissant avec des noix de macadamia provenant des plantations du ranch. Étant donné que chaque vache consomme entre 2 et 5 tonnes de nourriture par an, cela représente des centaines d’hectares de plantation.

 

 

- D’autres milliardaires, dont Oprah Winfrey, Frank VanderSloot (PDG de Melaleuca) et Bill Gates ont également acheté de milliers d’hectares de terrain pour y construire de gigantesques propriétés à Hawaï et ailleurs sur le territoire américain.

D’autres, comme Peter Thiel (fondateur de PayPal), préfèrent investir à l’étranger, notamment en Nouvelle-Zélande.


Le point commun entre les projets de ces milliardaires est la présence de bunkers fortifiés ainsi que de systèmes d’approvisionnement leur permettant une autonomie quasi totale. Alors que ces infrastructures sont toujours plus en vogue dans la culture populaire, les raisons de leur construction ont tendance à motiver toutes sortes d’hypothèses. « Les gens ne se demandent pas seulement ‘pourquoi Mark Zuckerberg construit-il un bunker privé contre l’apocalypse à Hawaï ?’, mais aussi ‘que savent les [milliardaires] ? ’ et ‘que va-t-il se passer en 2024 qu’ils ne nous disent pas ? ’ », ont écrit dans un article de " The Conversation[5] " des experts de l’Université du Queensland.

 

  • D’après les plans de leurs constructions, ces grandes fortunes semblent en effet vouloir se préparer à une catastrophe mondiale.

Cependant, selon les experts, la réalité serait beaucoup plus subtile et ambitieuse : la construction d’écosystèmes entièrement autonomes au sein desquels les terres, l’agriculture, les infrastructures et le travail sont tous contrôlés et gérés par une seule personne. Cette vision aurait donc plus d’éléments en commun avec un seigneur féodal qu’avec un capitaliste moderne.

 

 

- Alors, pourquoi les millionnaires se préparent-ils à la fin du monde ?
Les super-riches savent que l’effondrement est pour bientôt !
Les milliardaires et millionnaires de la Silicon Valley, les fondateurs des fameuses start-ups en hypercroissance sont de plus en plus nombreux à l’avouer et à l’assumer.

  • Ils se préparent à un bouleversement majeur dans les prochaines années[6].
    • Achat d’îles isolées ; 
    • construction de bunkers ; 
    • villes ultras-sécurisées ; 
    • plans d’évacuation ; 
    • recrutement d’anciens militaires…

Quand on a les moyens, on ne compte pas !

 

 

- Qui sont vraiment ces riches qui se préparent à l’apocalypse ? 
Contrairement aux anciennes générations de dirigeants d’entreprise, ce sont des « Self-made man » (« qui s’est fait tout seul », en français). Ils ne doivent leur fortune qu’à leur grande " intelligence " et à leur " sens des affaires ". Ces ultra-riches, milliardaires ou « seulement » multi-millionnaires sont ceux qui ont créé le monde ultra connecté dans lequel nous vivons

  • Récupération massive des données personnelles ;
  • Reconnaissance faciale ;
  • Automatisation massive de la production et des services…

Ce sont eux qui sont en train de créer leur propre monde du futur.

 

 

- Pourquoi ceux qui créent le futur le redoutent-ils ?
Quand on crée un système, on connaît ses forces, mais aussi ses faiblesses.
Ils connaissent mieux que personne les dangers du monde ultra connecté et ultra dépendant à la technologie dans lequel nous vivons.
Ils savent qu’un simple bug informatique ou une coupure d’électricité généralisée peut causer des ravages dans les pays industrialisés.


🔴 La crainte d’un crash technologique

  • Il y a 50 ans, en cas de coupure d’électricité, il suffisait d’allumer des bougies pour que la vie reprenne son cours... Aujourd’hui, tout s’arrête :  les transports, les hôpitaux, l’approvisionnement alimentaire, la sécurité…
  • Dans les villes, où la population est ultra concentrée, les dégâts seront terribles.
    • Imagine un bug dans le système de paiement de ta banque ; 
    • Un scénario de fin du monde rarement pris comme exemple et qui ne semble pas critique ;
    • Si un bug majeur était détecté dans le système informatique des banques (elles utilisent quasiment toutes la même technologie), l’économie mondiale serait tout simplement paralysée ;
    • Plus personne n’aura confiance dans les données qui sont stockées sur les serveurs. 


🔴 La monnaie n’a plus aucune valeur, l’économie s’effondre

  • Si plus personne n’a confiance dans les données des banques.
  • Un billet de 500 € vaudra autant qu’un emballage de sandwich.

Voici la définition de la monnaie fiduciaire selon Wikipédia :
« La monnaie fiduciaire est la monnaie comprenant les pièces et les billets de banque, c’est un instrument financier dont la valeur nominale est supérieure à la valeur intrinsèque : la confiance (fiducia en latin) que lui accorde l’utilisateur comme valeur d’échange, moyen de paiement, et donc comme monnaie, repose sur un principe de garantie défendu par une institution centralisatrice. »

  • Conséquences ?
    • Impossible de retirer de l’argent en liquide de son compte bancaire ;
    • Impossible de payer avec une carte de crédit ;
    • Impossible de payer les salaires ;
    • Impossible pour les entreprises de payer leurs fournisseurs ;
    • Sans moyen de paiement informatique, l’économie s’effondre complètement.


🔴 La crainte de troubles sociaux

  • En plus des risques technologiques, il y a une autre peur latente dans l’esprit de ces super-riches... C’est celle des troubles sociaux de grande ampleur.
  • Ces troubles, ils en seront la cause, mais surtout, ils seront les premières victimes de cet inévitable effondrement
    • En effet, ce sont eux qui, en automatisant le travail, détruisent des millions d’emplois. Ces milliardaires ont mis en place les modèles économiques qui réduisent à la misère les classes sociales les plus vulnérables ;
    • Ce sont également eux qui, en coulisses, aident les États à mettre en place des outils de contrôle des masses
    • Récupération et analyse des données, vidéosurveillance avec reconnaissance faciale, manipulation de l’opinion…
    • Ça a longtemps été un fantasme, mais ces technologies sont aujourd’hui dans nos rues.

 

- Une tendance vers le féodalisme ?
Dans le système féodal de l’Europe médiévale, le roi possédait la quasi-totalité des biens, que ce soit les terres ou les habitations. Les droits de propriété des habitants dépendaient ainsi de leur relation avec ce roi. Les paysans vivaient et cultivaient généralement sur des terrains concédés par le roi à un seigneur local. Il arrivait même que les outils qu’ils utilisaient ne leur appartienne pas.

 

Selon les experts de l’Université de Queensland, ce que font les milliardaires comme Zuckerberg à Hawaï évoque ce féodalisme. Bien que l’homme d’affaires est soupçonné d’avoir joué de ses relations pour obtenir ses terres, la communauté locale a néanmoins accepté son installation et lui a confié la gestion de ses terres. « Il s’agit d’un modèle économique qui mène directement au féodalisme », ont écrit les chercheurs.

 

La stratégie d’installation de Zuckerberg est ainsi basée sur la coopération avec les locaux. Bien que les terres lui appartiennent désormais, son installation a offert des opportunités d’emploi et de développement économique pour les natifs. En outre, le PDG de Meta et sa femme incluent également des projets de conservation de la biodiversité indigène, ainsi que des fermes de curcuma et de gingembre bio. Dans cette vision, l’écosystème élaboré par Zuckerberg est entièrement autonome et chaque membre y apporte sa contribution (chacun y voyant un intérêt).

 

En revanche, l’installation de Thiel en Nouvelle-Zélande n’a pas aussi bien été acceptée par les locaux. Le fondateur de PayPal projetait notamment de construire un bâtiment souterrain sophistiqué ressemblant à un bunker et s’étendant sur plus de 73 700 mètres carrés, sur l’île d’Aotearoa. Le projet a été rejeté en raison de conflits d’intérêts avec le conseil local. Les autorités souhaitaient probablement protéger les intérêts des natifs ou autochtones qui, dans de nombreux pays (dont Hawaï), sont souvent exclus de leurs terres ancestrales pour des raisons économiques, telles que l’installation d’individus fortunés.

  • « Ce qui émerge parmi les milliardaires est plutôt la conviction que la survie ne dépend pas (seulement) du fait de se cacher dans un trou en béton armé creusé dans le sol, mais (aussi) du développement et du contrôle de son propre écosystème », indique le groupe d’analystes.

 

- Conclusion 

Sur le fond, ces milliardaires prévoyants ne sont pas dupes, ils sont conscients que la situation n’est pas viable sur le long terme.

Ils vivent dans la crainte que la population se révolte.

  • Contre le système actuel. 
  • Contre eux.

Prépare-toi !

 

 

- Quand les ultra-riches veulent échapper à la fin du monde dans laquelle ils nous mènent 

Quand les plus pauvres suffoqueront sous 40°C dans un épais nuage de pollution, où seront les ultra-riches ? A priori dans leurs bunkers. Ce marché est florissant à mesure que la crise climatique et autres tensions géopolitiques s’accélèrent.

Le patron de Facebook (Meta) est en première ligne : il est en train de construire secrètement un bunker sur l’île hawaïenne Kauai.

 

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31 juillet 2024 3 31 /07 /juillet /2024 12:55
Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste

Aujourd’hui, le réalisme économique a changé de camp !

 

 

Cette note contribue à éclaircir un certain nombre de points du programme économique du Nouveau Front Populaire[1] (NFP). En particulier, elle fournit des éléments quantifiés montrant que les mesures de politique publique préconisées par le NFP sont à la fois pertinentes, réalistes et finançables.

Les principales contributions de cette note sont :
• Une
simulation numérique permet de prendre en compte le bouclage macroéconomique du programme et de le comparer à un scénario de référence obtenu par prolongement des tendances récentes. Elle montre que le programme ne provoquera ni explosion du déficit public, ni récession, ni fièvre inflationniste. Au contraire, hormis la balance commerciale (légèrement dégradée, ce qui devrait être compensé par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières prévu par l’UE), toutes les variables de l’économie française (PIB, dette, etc.) seront améliorées par les mesures du NFP.
La mise en œuvre de ce programme réduira les inégalités et le chômage, augmentera le pouvoir d’achat des citoyens tout en maintenant une inflation autour de la cible de 2 %. Nous montrons que, non seulement la décarbonation est une chance pour l’économie française mais que l’ensemble du programme du NFP constitue un gisement potentiel d’au moins 495 000 emplois nets en 5 ans (i.e. incluant ceux qui devront être reconvertis ou abandonnés). La justice sociale et l’efficacité écologique ne sont pas les ennemies de l’emploi en France. Au contraire, ce sont ses meilleurs alliés.
Nous confirmons que l’enveloppe annuelle de 30 milliards d’euros pour la bifurcation écologique annoncée par le NFP est cohérente et en proposons une version détaillée.
Nous proposons des canaux complémentaires et originaux de financement et de recettes, lesquels permettront de diminuer davantage encore le coût net des mesures. Nous considérons par ailleurs qu’il est possible de dégager une marge de manœuvre budgétaire d’environ 20 milliards d’euros par an, en plus de ce qui a été envisagé jusqu’à présent par le NFP, sans nécessairement imposer au-delà de 50 % la tranche des plus hauts revenus. Aujourd’hui, le réalisme économique a changé de camp.

 

 

Source : Institut Rousseau |

- 1 - Remettre l'économie française sur une trajectoire saine
Plusieurs commentateurs ont laissé entendre que ce programme déstabiliserait dangereusement l’économie française, en pesant sur les finances publiques, la croissance et l’emploi. Toutefois, tous se contentent d’examiner point par point le coût des mesures proposées, sans les mettre en regard de leurs effets.

 

  • Un bouclage macro-économique offre la possibilité d’aller plus loin qu’un simple chiffrage, qui ne permet pas de prendre en compte les interactions entre les propositions du NFP et donc la trajectoire qu’il souhaite impulser à la société. Nous fournissons ici une représentation stylisée de cette trajectoire à l’aide d’une simulation macroéconomique, en prenant en compte l’essentiel des interactions entre toutes les variables en jeu : salaires, prix, emploi, investissements publics, dettes privées et publiques, inégalités, pollution etc....Voici la liste des mesures testées :
    • Les investissements publics et la création de nouveaux emplois publics ;
    • Le passage à la semaine de 32 h ;
    • L’amorce d’une bifurcation écologique selon les lignes directrices indiquées infra (cf. section 3) ;
    • La réforme de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine ;
    • Le retour à l’âge de départ à la retraite à 62 ans ;
    • La revalorisation du SMIC à 1 600 euros/mois ;
    • Le déploiement du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF).

Pour tester ces mesures, nous avons utilisé le modèle Eurogreen[2] (construit en vue de simuler des scénarios de transition de l’économie française) actualisé au contexte de 2024[3]. Afin d’isoler l’effet des mesures du programme du NFP sur l’économie française entre 2024 et 2025, nous avons d’abord conçu un scénario de référence à partir des projections de la Banque de France. Il s’agit essentiellement d’un prolongement des tendances observées au cours des dernières années. Le contraste serait encore plus saisissant s’il était possible de simuler l’impact du « programme » du RN, lequel est trop flou pour se prêter au moindre chiffrage.

 

🔴 Fig. 1 Simulation des effets macroéconomiques du programme économique du NFP

Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste
Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste
Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste

Parcourue de gauche à droite et de haut en bas, la Figure 1 fournit les enseignements suivants.

  • Elle confirme tout d’abord l’effet positif de l’ensemble des mesures considérées sur le revenu national[4].
  • Elle quantifie l’importante baisse des émissions de gaz à effet de serre à laquelle conduira ce programme (60 millions de tonnes en moins en 2030, ce qui respecte les objectifs de la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) : -40 % d’émissions de GES par rapport à 1990).
  • Elle montre que l’inflation restera très proche de la cible d’inflation annuelle de 2 %. Après un pic de 1 point de PIB supplémentaire par rapport au scénario de référence, le déficit public descendra à +3 % du PIB en 2030, au lieu de +6 % dans le scénario de référence. Ce pic initial correspond à l’enclenchement d’un cercle vertueux de relance par la dépense publique, dont les fruits sont récoltés sur les années suivantes. Par conséquent, grâce au programme du NFP, le rapport entre dette publique sur PIB sera de 10 points inférieur en 2030 au niveau qu’il atteindrait en prolongement de tendance.
  • Enfin, la balance commerciale est la seule variable macroéconomique affectée négativement par rapport au scénario de référence. Le déficit de la balance commerciale se creuserait en effet de 0,8 % du PIB du fait de la hausse des importations provoquée par l’augmentation du pouvoir d’achat des ménages, dont le surcroît de consommation est en partie absorbé par les producteurs étrangers. La mise en place d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières aligné sur les prix de l’EU ETS[5] et son élargissement à un plus grand nombre de secteurs[6] (dont nous n’avons pas tenu compte dans nos simulations), ou encore d’une taxe kilométrique sur les produits importés, permettrait vraisemblablement de limiter cet effet, en plus de lutter contre le dumping social et environnemental.
  • Quant à la productivité du travail dans l’industrie, elle sera stimulée par le passage à la semaine de 32 heures, comme ce fut déjà le cas lors du passage à 35 heures.
  • L’effet redistributif du programme du NFP est confirmé par la baisse de l’indice de Gini de près de 3 points à horizon 2025.
  • Quant au taux de chômage, il descendra en dessous de 4 % avant 2030, en premier lieu grâce à la réduction du temps de travail qui permet un partage du volume de l’emploi.

 

La dernière capsule de la Fig. 1 permet de visualiser les effets séparés de chacune des mesures de politique publique sur le chômage. Prise isolément, par exemple, la réforme de l’impôt sur les revenus provoquerait une hausse du chômage, mais celle-ci est plus que compensée par l’effet conjugué des nouveaux emplois créés dans la fonction publique et du retour de l’âge du départ à la retraite à 62 ans[7].

 

 

- 2 - Créer de nombreux emplois non délocalisables et porteurs de sens 
De nombreuses études démontrent que la
décarbonation de l’économie française, loin d’être l’ennemie de l’emploi, constitue, au contraire, un gisement de création d’emplois très important. Nos propres estimations confirment amplement ce constat. 

 

Dans le secteur privé, les gisements de création d’emploi se trouvent notamment dans le bâtiment et dans l’agriculture. Le bâtiment constitue un enjeu majeur et pour lequel différentes études (Ademe, The Shift Project etc.) estiment que la rénovation va engendrer la création de 100 000 à 250 000 emplois locaux et non délocalisables. Enfin,  le  passage du modèle agricole agro-industriel intensif actuel à une agroécologie sobre en fossiles est également très propice à la création d’emplois.

 

🔴 Fig. 2 Créations d’emplois nets grâce à la transition écologique

Cette Figure 2 récapitule les créations d’emplois que l’on peut déduire de l’étude de l’Institut Rousseau, Road to Net Zero[8] (RtNZ, 2024), ajustée à la période 2024-2029[9] :

Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste

Nous estimons donc à 260 000 le nombre d’emplois créés dans le secteur privé au cours des 5 prochaines années, grâce aux principaux investissements prévus dans la transition écologique. Sachant que les futures diminutions d’emplois dans le secteur automobile (liées au report modal) ou à la baisse des constructions neuves auront lieu après 2029, ces créations d’emplois sont considérées comme nettes.

  • Dans le secteur public mis à mal ces dernières années, un rattrapage doit intervenir. Par exemple, dans le périmètre du ministère de la transition écologique où près de 20 000 postes ont été supprimés en l’espace de 15 ans, la création immédiate de près de 2 700 postes apparaît indispensable
  • Les besoins du secteur de la santé sont immenses, en particulier dans l’hôpital public, à bout de souffle. Des créations d’emplois significatives sont nécessaires et pourraient représenter entre 50 000 et 100 000 postes d’infirmiers et d’aide-soignants. Sachant que, compte tenu des difficultés de recrutement dans des métiers difficiles et du temps nécessaire à la formation de ces nouveaux agents, les embauches devront être étalées dans le temps. Nous retenons la fourchette basse de 50 000 postes. 
  • Dans le domaine de l’éducation, le NFP ambitionne d’atteindre la moyenne européenne en matière de nombre d’élèves par classe. Cela induirait le recrutement de 160 000 enseignants supplémentaires dans l’Éducation nationale. Cela revient à recruter, en moyenne 2 ou 3 professeurs supplémentaires par établissement en sus des recrutements courants.
  • Les besoins de la justice sont nombreux. Concernant les magistrats et les greffiers, eu égard aux capacités de formation existantes, il nous semble réaliste de tabler sur la création de 3 750 magistrats et 5 000 greffiers en 5 ans. S’agissant de l’administration pénitentiaire, l’augmentation du nombre de places pour agir contre la surpopulation carcérale nécessiterait le recrutement en cinq ans d’environ 9 000 agents supplémentaires. Au regard des besoins importants dans le domaine de la sécurité, notamment dans la police, des recrutements de l’ordre de 5 000 agents en cinq ans devront être effectués, afin d’améliorer les conditions de travail et limiter le nombre d’heures supplémentaires.

 

Au total, cela représente la création d’au moins 235 450 postes de fonctionnaires ou assimilés d’ici 2029. Additionnées aux créations d’emplois dans le secteur privé (260 000), nous obtenons une estimation d’environ 495 450 emplois en 5 ans, soit en moyenne, de l’ordre de 99 000 emplois par an[10].


Certes, il existe de nombreux obstacles à la mise en œuvre concrète de ces plans de recrutement qui devront probablement relever d’une gestion prévisionnelle des emplois en fonction des contraintes : structuration de filières de formation professionnelle, déploiement large de l’apprentissage, montée en compétences des filières et partenaires sociaux (OPCO, CTI, etc…). Mais le potentiel d’un Big Bang sur le marché du travail est là.

 

 

- 3 - Assurer une vraie bifurcation écologique
Le Nouveau Front Populaire annonce 30 milliards d’euros de dépenses supplémentaires dans la bifurcation écologique. Ces montants sont cohérents et comparables aux résultats de notre étude Road to Net Zero[8] (RtoNZ), qui a chiffré les investissements publics et privés nécessaires à l’atteinte des objectifs climatiques de l’Europe et de la France en mobilisant plus de 150 chercheurs et experts européens. 
 

Ce chiffrage est réaliste car il s’appuie sur les politiques publiques des pays européens ayant obtenu les meilleurs résultats de terrain. Basés sur une stratégie de transition globale intégrant des mesures de sobriété, ces investissements additionnels sont deux fois moins importants que ceux proposés par la Commission européenne, qui reposent presque uniquement sur l’électrification des usages. Cette stratégie permet une neutralité carbone en 2050 tout en garantissant la souveraineté énergétique de la France à moyen terme et réduisant sa vulnérabilité aux importations de matériaux critiques.

 

Si l’on adapte les besoins « moyens d’ici 2050 » de l’étude RtoNZ aux années 2024-2029 en considérant une montée en puissance progressive et réaliste, en particulier dans les domaines du bâtiment, de l’agriculture et du ferroviaire[11], on évalue les besoins d’investissements publics supplémentaires moyens d’ici 2029 (similaires à la valeur 2027, métrique mise en avant par le NFP) à environ 23 milliards d’euros par an sur le périmètre strict des enveloppes mentionnées par le NFP (hors gestion de l’eau) et à environ 31 milliards d’euros par an en ajoutant (en italique ci-dessous) la conversion des véhicules et le soutien au développement du vélo et des bornes de recharge.

 

 

  • Pour les logements, nous proposons une prise en charge modulée selon les revenus, de 50 % en moyenne des coûts de référence du Rapport Sichel (2021)[13] et de l’ADEME[14]. Plusieurs expériences locales ont démontré que ce type de soutien ambitieux[15], associé à un accompagnement gratuit pour l’ensemble des ménages, est nécessaire pour accélérer le rythme de rénovation performante (en passant de 0,5 % du parc rénové par an à 2 % par an en 2027, avant d’atteindre un rythme de croisière de 3 %/an en 2032) et ainsi permettre que l’ensemble du parc de bâtiments à rénover (i.e. les 70 % les moins isolés, construits avant 2000) le soit d’ici 2050.
  • Pour également accélérer la rénovation énergétique des bâtiments publics (de l’État et des collectivités), +3 Mds/an sont nécessaires d’ici 2029. Cela correspond à une prise en charge publique de 100 % des coûts de référence des rénovations énergétiques de ces bâtiments (+- 600 euros/m² pour les travaux énergie) à un rythme de 2 % du parc public par an en moyenne d’ici 2029, afin d’atteindre un rythme de 3 % par an à partir de 2030 pour pouvoir rénover d’ici 2050 les 70 % du parc les plus énergivores (le reste ayant été construit récemment ou étant déjà isolé).
  • S’agissant du ferroviaire, un besoin à court terme d’au moins +2 Mds/an pour le renouvellement et la modernisation du réseau est très largement documenté dans les rapports du Conseil d’orientation des infrastructures (COI)[16] et de l’Autorité de régulation des transports (ART)[17]. Ces investissements permettraient de rattraper le retard français dans ce domaine et d’approcher les niveaux d’investissements des réseaux les mieux entretenus (e.g. Autriche). Afin de permettre une baisse du prix des péages et des billets de longue distance pour l’ensemble des français, le financement public des investissements actuels devrait également augmenter d’environ 1 Md/an, soit un besoin total de + 3 Mds en moyenne sur cette période, centrés sur les lignes actuelles.

 

Enfin, les retours d’expérience des pays et régions de l’UE ayant obtenu les meilleurs résultats sur l’agriculture biologique (e.g. Toscane ou Portugal) montrent qu’il faut doubler les aides moyennes à l’hectare pour accompagner les conversions à l’agro-écologie, afin de passer progressivement les surfaces en bio de 10 % à 20 % de la surface agricole française. Avec le maintien de mesures agro-environnementales permettant des conversions progressives et une réorientation des aides aux revenus, à moduler selon les emplois créés, le besoin de financement pour cette stratégie est d’environ + 1,5 Md/an d’ici 2029, avec une augmentation à prévoir du budget de la future PAC de 30% pour la France.

 

 

- 4 - Inventer de nouveaux canaux de financement
👉 4.1 L’impôt sur les revenus (IR) avec « abc »
Aujourd’hui, le taux maximal d’imposition effectif sur les revenus des personnes physiques (IR) n’est que de 21 % environ et l’impôt a cessé d’être progressif. La proposition du NFP consiste à réformer l’IR de manière à restaurer sa progressivité tout en faisant en sorte que les contribuables dont le revenu mensuel imposable est inférieur à 4 000 euros ne subissent pas d’augmentation de leur imposition.

 

  • Pour estimer l’impact de cette réforme, nous avons eu recours à la formule de l’impôt abc, introduite par l’Institut Rousseau en 2021[18]. Elle permet de ramener le débat sur la réforme à trois paramètres (au lieu de 28 pour 14 tranches !). Sa souplesse lui permet de « mimer » le choix des 14 tranches proposées par le NFP[20] qui sera finalement négocié, tout en évitant les effets de seuil. Les trois paramètres-clés sont appelés a, b et c[19]
  • Par construction, le taux effectif abc ainsi que le taux marginal ne peuvent pas diminuer avec le revenu, ce qui les rend progressifs au sens fort. On le voit, en section 1, dans la version que nous avons simulée pour notre bouclage macro-économique : l’indice de Gini qui mesure les inégalités globales est fortement affecté à la baisse par cette réforme.
  • Nous proposons d’adopter un taux effectif (et marginal) d’imposition maximal de 50% (paramètre ‘a’). Cela permettrait, en cumul avec les autres impôts en vigueur, de ne pas dépasser un taux d’imposition marginal maximal de 66 %. Le revenu imposable minimum que nous proposons est de 1 421 euros (paramètre ‘b’, intégrant la suppression de l’abattement de 10 %). Enfin, le paramètre ‘c’ serait fixé de telle sorte que l’impôt pèse davantage sur les classes les plus favorisées que sur les classes moyennes.
  • Concrètement, l’impôt sur le revenu resterait inchangé (voire serait légèrement allégé) pour les revenus mensuels inférieurs à 4 000 euros, c’est-à-dire pour 90 % des contribuables français. En effet, environ 50 % d’entre nous ont actuellement un revenu inférieur à 2 000 euros de revenu brut par mois et seuls 10 % des contribuables ont un revenu qui dépasse 4 000 euros par mois. Le gain de recettes fiscales induit par la seule  réforme de l’IR par le NFP telle que nous la comprenons est ainsi d’environ 15 milliards d’euros, au lieu des 5 milliards discutés aujourd’hui dans les médias. Soit un gain de 10 milliards. 

 

🔴 Fig. 3 Créations d’emplois nets grâce à la transition écologique

Le programme économique du Nouveau Front Populaire : une rupture réaliste

👉 4.2  Financement par garantie publique

Certains investissements peuvent être couverts par le privé sans grever le budget de l’État grâce à des garanties publiques qui n’affectent pas le déficit public. Inspiré par la création rapide de la  Société de financement de l’économie française (SFEF) en 2008 sous le contrôle de l’Assemblée nationale pour soutenir des banques, ce modèle pourrait en particulier financer les investissements dans les bâtiments publics.

 

Les entreprises privées du BTP, des banques et des investisseurs privés pourraient alimenter un fonds dédié qui financerait ces investissements par une dette garantie par l’État et remboursée via les économies d’énergie issues de la rénovation thermique, à travers un contrat de performance énergétique et sous contrôle de la direction de l’immobilier de l’État (DIE). Pour 10 milliards d’euros de prêts par an remboursables sur une vingtaine d’années, ce système allégerait d’autant la facture de la rénovation des bâtiments publics et permettrait de rediriger une même enveloppe budgétaire vers d’autres chantiers de la bifurcation écologique. Combinés, ces deux exemples permettent de dégager annuellement 20 milliards de recettes supplémentaires par rapport à ce qui a été annoncé jusqu’à présent par le NFP, sans pour autant procéder à un matraquage fiscal, et sans compter de nombreux outils supplémentaires[21].

 

  • L’Institut Rousseau continuera d’explorer ces pistes d’avenir.

 

* Note réalisée sous la coordination de : Gaël Giraud
Auteurs et Autrices : Matthieu Bordenave, David Cano Ortiz, Emilio Carnevali, Giovanna Ciaffi, Simone D’Alessandro, Matteo Deleidi, Nicolas Desquinabo, Laurent Dicale, Tiziano Distefano, Riwan Driouich, Nicolas Dufrêne, Guillaume Kerlero de Rosbo, Judith Kleman, Fabien Lassalle-Humez, François Lefebvre, Malo Letan, Emilie Lory, Amine Messal, Guilherme Morlin, Adam Poupard, Philippe Ramos, Félix Ranson, Rébecca Rogly, Augustin Rogy, Davide Romaniello, Olivier Saut, Karim Sim Ahmed, Lauric Sophie et Camille Souffron.

 

Notes :

[1Programme du Nouveau Front Populaire.

[2] Simone D’Alessandro, André Cieplinski, Tiziano Distefano and Kristofer Dittmer, Feasible Alternatives to Green Growth. Nature Sustainability, 2020

[3] actualisé au contexte de 2024

[4] Le halo autour de chaque courbe rend compte de l’incertitude qui pèse sur notre simulation.

[5] European Union Emission Trading System
[6] Comme prévu par le paquet européen Fit for 55.

[7] Les courbes tracées sont des interpolations d’une année sur l’autre. D’où le fait que l’effet de la politique du NFP semble visuellement se faire sentir dès 2023

[8Road to Net Zero : Les investissements nécessaires à l’atteinte de la neutralité carbone

[9] Rapports Road to Net Zero (2024) et 2% pour 2 degrés (2021) de l’Institut Rousseau.

[10] Ces chiffres sont cohérents avec les estimations récentes, faites par Carnevali, Ciaffi, Deleidi & Romaniello (2024), qui évaluent à 470 000 le nombre d’emplois créés sur 5 ans pour une augmentation de 1 % des dépenses publiques. Une augmentation de 1 % des dépenses publiques entraîne une hausse modérée de l’inflation de 0,24 % la première année, 0,22 % la deuxième année, et 0,19 % la troisième année. Ces estimations ont été obtenues en utilisant une série temporelle de données macroéconomiques françaises de l’OCDE couvrant la période 2021-2023, avec une méthodologie équivalente à celle de l’article de Matteo Deleidi, Francesca Lafrate & Enrico Sergio Levrero (2020).

[11] C’est ce qui explique le besoin d’investissements supplémentaires moins élevés que sur la moyenne 2024-2050. 

[12] Actualisés en tenant compte de l’inflation entre 2019 et 2024.

[13Rapport Sichel (2021)

[14] Actualisés en tenant compte de l’inflation entre 2019 et 2024.

[15Rénover vite et bien les passoires thermiques, c’est possible !

[16rapports du Conseil d’orientation des infrastructures

[17Autorité de régulation des transports

[18] Utiliser l’impôt abc pour une réforme d’ampleur en faveur de la justice fiscale

[19] ‘a’ est le taux effectif d’imposition maximal ; ‘b’ est le revenu imposable mensuel minimum ; ‘c’ détermine la progressivité du taux d’imposition. Plus ‘c’ est grand, plus l’augmentation du taux d’imposition avec le revenu est lente

[20] Financement du programme du Nouveau Front Populaire

[21] Un ensemble de mécanismes fiscaux complémentaires sont proposés dans des fiches de l’Institut Rousseau : passage du taux de la Taxe sur les Transactions Financières de 0,2 % à 0,5 % (taux UK) tout en la généralisant aux transactions intra-quotidiennes et dérivés, et en le doublant sur les marchés de gré à gré ; suppression de centaines de niches fiscales dont celles privilégiant les activités fossiles, ou bien création d’un impôt universel sur la nationalité, « anti-évasion », à l’image des Etats-Unis.

 

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15 juillet 2024 1 15 /07 /juillet /2024 14:12
Jean Marie Le Pen et Jordan Bardella

Jean Marie Le Pen et Jordan Bardella

De la crise au chaos politique...

Nous y sommes !

 

 

Un demi-siècle après sa fondation, le Rassemblement national est le premier parti de France. Ses priorités idéologiques — durcissement pénal, combat contre les immigrés et les « assistés » — inspirent les politiques du président Emmanuel Macron. Mais l’extrême droite se nourrit depuis longtemps des renoncements et des accommodements des partis de gouvernement.... alimentant une « guerre des pauvres » dont le vote pour elle est une manifestation[14].

 

 

Source : Benoît Bréville, Serge Halimi, Pierre Rimbert & Céline Marin mis à jour le 20/07/2024

🔴 Comment le RN s’est imposé par Benoît Bréville, Serge Halimi & Pierre Rimbert

 

- Le Rassemblement national (RN) au centre du jeu, l’ordre politique décomposé : comment en est-on arrivé là ?

Décidée par M. Emmanuel Macron à l’issue du scrutin européen du 9 juin[1], où le parti de M. Jordan Bardella a réuni deux fois plus de suffrages que celui du président, la dissolution de l’Assemblée nationale ne sanctionne pas seulement l’échec cuisant d’un extrême centre convaincu qu’on dirige un pays comme on administre une banque, ni même celui du personnage impulsif et arrogant qui s’est prétendu rempart contre l’extrême droite avant de lui ouvrir les portes du pouvoir : « Si on gagne, prétendait-il pourtant à La Plaine Saint-Denis le 20 mars 2017, ils s’effondreront le jour d’après. Aucun doute. » 

 

Le caprice de M. Macron clôt un long cycle d’hypocrisie consistant, pour les gouvernements qui se sont succédé depuis que l’extrême droite a pris son envol, à dénoncer les effets dont ils ont favorisé les causes. Les premiers succès du Front national (FN) enregistrés lors de scrutins locaux en 1983 coïncident avec la soumission aux contraintes eu-ropéennes des socialistes au pouvoir lorsqu’ils renoncent à la politique de « rupture avec le capitalisme » prévue dans leur programme. Si rien ne relie alors les deux événements, l’obéissance des partis de droite comme de gauche aux règles d’une mondialisation qu’ils présenteront parfois comme « heureuse » fournira le terreau fertile d’un parti qui totalisait cent mille voix aux élections législatives de 1981. À mesure que les classes dirigeantes abandonnent à des instances supranationales des pans croissants de leur souveraineté économique, monétaire, juridique, le débat public, jusque-là dominé par l’opposition entre libéralisme et socialisme, se trouve reformulé en clivages nationaux, culturels, sécuritaires, identitaires, voire civilisationnels.

 

 

- Le groupuscule fondé en 1972 par des partisans de Vichy et de l’Algérie française[2] va s’épanouir dans le chaos social né de la désindustrialisation et du chômage de masse.

Il convertit la colère suscitée par une oligarchie libérale ou socialiste devenue gestionnaire de la mondialisation en un ressentiment :

  • dirigé, vers le haut, contre ses dirigeants successifs, ses alliés intellectuels et médiatiques ;
  • et, vers le bas, en une haine inquiète envers certains des plus fragiles : les travailleurs arabes « qui occupent nos emplois » pendant la première vague de chômage de masse, puis les musulmans « qui menacent nos valeurs » après le 11 septembre 2001 et, plus encore, après les attentats terroristes en France (2012-2016). Le succès de l’extrême droite a pour condition — insuffisante — le chômage, la précarisation du travail, la désorganisation de la vie et l’incertitude de l’avenir qu’ils engendrent. Mais il découle aussi d’une instrumentalisation politique cynique. Parce qu’elle imagine le FN puis le RN inéligibles, la classe dirigeante espère se faire réélire en faisant campagne contre la formation paria, non sans avoir préalablement composé avec ses priorités relatives à l’immigration et à la sécurité [3]. Omniprésent depuis le 9 juin, le thème du « combat contre les extrêmes » réactive le vieux refrain du parti du juste milieu destiné à réserver au seul « bloc central, progressiste, démocratique et républicain », ainsi que vient de le qualifier M. Macron, le droit de diriger le pays pour l’éternité.

 

 

- Car la dissolution marque aussi la fin d’un théâtre d’ombres politiques.

Sa dramaturgie suit une logique dont les acteurs ont accepté les prémisses dès le début des années 1990 : si, premièrement, la montée des nationalismes — ici, celle du FN — est largement le sous-produit politique de la mondialisation et des bouleversements, des peurs qu’elle induit et que, deuxièmement, les dirigeants politiques jugent néanmoins celle-ci inévitable, voire souhaitable, alors la vie démocratique doit désormais battre au rythme d’une priorité scandée scrutin après scrutin : empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir, lui « faire barrage ».

 

Au fil des ans, le FN puis le RN ont ainsi constitué une rente pour les partis traditionnels, qui bénéficiaient déjà d’un mode de scrutin taillé à leur avantage : jusqu’en 2022, le RN ne disposait que d’une poignée de parlementaires ; aujourd’hui encore il ne contrôle l’exécutif d’aucune des treize régions françaises. En somme, les formations de l’« arc républicain » se sont présentées alternativement contre le FN-RN avec la quasi-certitude de l’emporter et la faculté de se désintéresser des racines de son succès.

 

 

- Mettre en avant la frange de militants et de cadres frontistes ouvertement racistes sert alors de prétexte pour éliminer du jeu électoral la part, croissante, des classes populaires puis des classes moyennes qui utilisent ce parti rejeté pour exprimer leur rejet des partis.

Les électeurs du FN ou plus tard du RN effarouchaient un instant les élites avant d’être renvoyés, comme les abstentionnistes, au néant politique. L’exigence « républicaine » de contourner la « démocratie », sujette aux peurs, menacée par des passions politiques sans nuance, plus récemment par les fausses nouvelles et les ingérences étrangères, a permis de justifier les verdicts d’experts contre les choix populaires. Bien au-delà du seul vote pour l’extrême droite, le mépris des suffrages « populistes » tint lieu de vertu politique : les exigences de Bruxelles, Moody’s et McKinsey s’imposent plus spontanément comme l’évidence aux anciens élèves de Sciences Po, de l’École nationale d’administration (ENA) ou de Polytechnique que celles des 54,8 % de « non » au référendum du 29 mai 2005, des « gilets jaunes », des soignants, des grévistes, des 70 % de Français opposés à la dernière réforme des retraites… Durant ces décennies, des responsables politiques de droite comme de gauche ont pourtant montré qu’ils pouvaient encore agir vite et fort, écarter les règles européennes qu’ils avaient présentées comme intangibles lorsque leurs adversaires réclamaient qu’on les transgresse, mais uniquement afin que tout continue comme avant. On négocia de nouveaux traités de libre-échange, on renfloua les banques, on finança l’économie pendant la pandémie.

 

 

- Le cas français n’est pas une exception, tant les grandes orientations économiques et sociales des pays occidentaux s’accordent au même diapason.

La mise en concurrence universelle des ouvriers, des employés, des cadres puis des services publics a partout tracé les mêmes oppositions nationales entre stables et précaires, actifs et chômeurs, métropoles connectées et territoires abandonnés, classes cultivées et non-diplômés[4]. Et, sous des formes diverses, la même montée en puissance de formations d’extrême droite plaidant pour un capitalisme national dirigé par des élites locales. Le développement du FN présente toutefois des spécificités. Suivre le méandre qui conduit de la fermeture d’une usine, d’un bureau de poste, d’une perte de pouvoir d’achat, aux 31,4 % des suffrages exprimés le 9 juin en faveur d’un parti xénophobe implique de revisiter le comportement des élites de tous bords qui, pendant quarante ans, ont vécu comme une divine surprise la présence d’un croquemitaine qu’il suffisait d’écarter indéfiniment du jeu pour que leur joie demeure.

 

 

🔴 Le vote d’extrême droite en France, de 1981 à aujourd’hui par Céline Marin

 

- Le premier succès national du Front remonte aux européennes de 1984 (11 %)

Le 24 avril 1988, M. Jean-Marie Le Pen, qui vient de réunir 14,39 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, célèbre à la télévision le « grand élan de la renaissance nationale » qui emportera les « tenants du déclin et de la décadence ». Il talonne de deux points l’ancien premier ministre Raymond Barre et écrase le communiste André Lajoinie (6,76 %)[5].

 

Depuis sa fondation en 1972, le FN défend un programme d’extrême droite classique :

  • mêlant rejet de la Révolution française, anticommunisme forcené, renvoi des immigrés et rétablissement de la peine de mort.
  • L’ordre moral n’est pas oublié : patriarcal, le FN est furieusement opposé à la liberté d’avorter et aux droits des minorités sexuelles.
  • Sur le plan économique, il s’oppose au marxisme, à l’économie mixte que défend Valéry Giscard d’Estaing au ministère des finances (1959-1966, 1969-1974), puis à son libéralisme économique lorsqu’il devient président (1974-1981). Il entend concilier économie nationale (protectionnisme) et démantèlement de l’État social, baisse des impôts et suppression de la Sécurité sociale, retraites par répartition et privatisations massives.

Un programme inspiré à la fois par le président américain Ronald Reagan, en compagnie de qui M. Le Pen s’évertue à se faire photographier, et par le dictateur chilien Augusto Pinochet, dont il soutient qu’« il a sauvé son pays ».

 

Le premier succès national du Front remonte aux européennes de 1984 (11 %)[6] : JM. Le Pen obtient ses meilleurs résultats chez les petits patrons et les cadres diplômés de l’enseignement technique et commercial ainsi qu’au sein d’une bourgeoisie réactionnaire souvent catholique et nostalgique de l’Algérie française. Quatre ans plus tard, une part croissante (27%) des artisans, commerçants et chefs d’entreprise menacés par la désindustrialisation rejoint l’électorat frontiste, et avec elle une proportion significative (19 %) d’ouvriers. Ce coudoiement de populations aux intérêts divergents persistera pendant deux décennies.

 

 

- Le contexte porte le parti plus que son programme.

Dès l’élection de François Mitterrand, la question, sociale, des travailleurs immigrés et de leurs enfants est reformulée en un problème d’ordre public et de sécession ethnico-religieuse. Les conflits de 1982-1984 dans les usines automobiles, où les licenciements s’enchaînent par milliers, soulèvent une houle xénophobe dans la presse conservatrice. Le premier ministre socialiste Pierre Mauroy la conforte lorsqu’il évoque en janvier 1983 « des travailleurs immigrés (…) agités par des groupes religieux et politiques[7] ». Un chômage de masse qui frappe en priorité les ouvriers spécialisés d’origine immigrée, le désarroi du gouvernement de gauche, la surenchère de la droite sur le thème du désordre et de la délinquance, la forte audience médiatique des thèmes liés à l’immigration et à l’insécurité favorisent le décollage électoral du FN : 11,26 % dans le XXe arrondissement de Paris en mars 1983 avec comme programme : « Immigration, insécurité, chômage, fiscalisme, ras-le-bol ! » L’automne suivant, c’est l’élection municipale de Dreux et les 16,72 % du FN. « La seule Internationale de style fasciste est rouge et non pas brune », estime néanmoins l’intellectuel modéré de référence Raymond Aron[8], dont on prétend qu’il ne s’est jamais trompé. Que « quatre compagnons de [Jean-Marie] Le Pen » siègent au conseil municipal de Dreux lui « semble moins grave que d’accepter quatre communistes au conseil des ministres ». De son côté, la gauche socialiste réplique à cette progression sur le terrain culturel plutôt que social : ses médias célèbrent la « culture beure » et le Parti socialiste (PS) parraine SOS Racisme, dont nombre de cadres le rejoindront. L’un d’eux, M. Harlem Désir, dirigera même le PS au début du quinquennat de M. François Hollande, avant de devenir sous-ministre des affaires européennes.

 

 

- Le FN devient l’épouvantail indispensable des socialistes
Il permet de remobiliser des militants étourdis par le grand tournant libéral de 1983-1984 et crée un levier pour semer la discorde chez l’ennemi. « On a tout intérêt à pousser le FN, explique en juin 1984 Pierre Bérégovoy, ministre des affaires sociales. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes.[9] » Anticipant un raz-de-marée de droite aux élections législatives de 1986, Mitterrand fait voter le scrutin proportionnel, qui provoque l’entrée de trente-cinq députés frontistes au Palais-Bourbon. À intervalles réguliers, pour faire monter le FN et entraver ainsi les succès électoraux de la droite parlementaire, les socialistes agitent le chiffon rouge du droit de vote des immigrés aux élections locales sans jamais légiférer en ce sens. M. Le Pen doit d’ailleurs ses premiers coups médiatiques au locataire de l’Élysée. Répondant à une lettre du fondateur du FN qui s’offusque de son invisibilité médiatique, Mitterrand intervient personnellement en juin 1982 pour qu’il passe en direct au journal télévisé puis, en février 1984, qu’il soit l’invité de « L’Heure de vérité », instance médiatique de consécration politique. Le président socialiste ne voit alors en M. Le Pen qu’« un notable » inoffensif. Il ne pouvait pas soupçonner qu’en 2022 la Nièvre, son fief électoral, voterait pour… Mme Marine Le Pen.

 

 

- Entre-temps, le parti adopte les deux traits qui resteront sa marque de fabrique.

  • D’une part, tirer profit des transformations du champ médiatique pour présenter l’actualité comme une validation de ses thèses. De la radicalisation sécuritaire de la droite sous la férule du couple Charles Pasqua - Robert Pandraud (1986-1988) aux émeutes de Vaulx-en-Velin en octobre 1990 commentées en direct à la télévision comme une « Intifada des banlieues » en passant par la première affaire du foulard islamique à Creil et la fatwa de l’ayatollah Rouhollah Khomeiny contre l’écrivain Salman Rushdie un an plus tôt, la toile de fond médiatico-politique alimente la crainte d’une deuxième génération d’immigrés moins loyaux à la France qu’à leurs origines arabes, et bientôt qu’à l’islam.
  • D’autre part, le FN contrebalance son dogmatisme nationaliste par une déconcertante souplesse tactique. La mise en place du marché unique (1986-1993), que plébiscitent la droite et les socialistes, et la fin concomitante de la guerre froide inspirent à M. Le Pen un virage serré. Initialement favorable à une monnaie et une défense européenne communes contre la « menace » soviétique jusqu’au milieu des années 1980, il dénonce désormais « une Europe mondialiste et tiers-mondiste », les « fédérastes » de Bruxelles et les « banquiers apatrides » qui seraient à l’origine du traité de Maastricht, auquel il s’oppose[10]. Tout comme il combattra la politique agricole commune (PAC), les accords de libre-échange, le traité de Constitution européenne en 2005 et, deux ans plus tard, celui de Lisbonne.

 

Sur ce point, l’actualisation du programme économique du FN intervient dès 1992. Le parti insiste désormais sur la lutte contre le « libéralisme sauvage » et sur la « notion de nouvel ordre mondial soutenue par les grandes multinationales que le sens de leurs intérêts pousse à la recherche d’un libre-échange mondial généralisé et dérégulé ». Au moment où un « oui » étriqué au référendum de Maastricht (51 %) révèle à une classe politique et médiatique quasiment unanime la popularité très relative de l’Europe des marchés qu’elle imaginait consensuelle, le FN enterre l’ultralibéralisme de Reagan. Il se découvre défenseur des « nombreux services publics, commissariats, maternités ou services hospitaliers » menacés par l’Union. La dévotion proeuropéenne des milieux d’affaires, des classes cultivées, des médias et des partis de gouvernement offre alors au FN un quasi-monopole de la critique radicale d’une architecture bruxelloise de plus en plus impopulaire. À la différence de la gauche, il ne prétend pas la réformer dans le sens d’une « Europe sociale » : « L’Union européenne est devenue un système totalitaire et son bilan est un véritable désastre économique et social : récession, délocalisations, mépris des peuples, explosion des prix depuis l’instauration de l’euro, disparition de notre agriculture (…) et de nos services publics, immigration massive, destruction de notre identité nationale », explique l’Euromanifeste frontiste de 2009. Mme Le Pen prolongera cette orientation en réclamant la sortie de l’euro, ce qui restera sa position jusqu’en 2018.

 

 

- Plusieurs facteurs ralentissent périodiquement la progression de l’extrême droite.

  • D’abord les scissions ou crises internes. Celle de 1998-1999 entre M. Le Pen et M. Bruno Mégret prive le FN de nombreux cadres et contribue à son résultat exécrable lors de l’élection présidentielle de 2002. Certes, il parvient au second tour, mais pour y recueillir moins de 18 % des suffrages, soit à peine plus qu’au premier… Le « plafond de verre » paraît alors singulièrement bas, presque rédhibitoire.
  • Cinq ans plus tard, grâce à une campagne sur les thèmes de l’insécurité, de l’immigration et de l’identité nationale dans la foulée des émeutes de novembre-décembre 2005, le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy séduit une partie de l’électorat frontiste, ramenant le score présidentiel de M. Le Pen à 10,4 % des voix lors de sa cinquième et dernière candidature à la magistrature suprême. Pour tous, le danger semble alors écarté. D’autant qu’un autre élément paraît démontrer que dorénavant les militants de gauche incarnent mieux la protestation contre les réformes néolibérales : l’embarras du FN lors des mouvements sociaux qui se multiplient.

 

En avril 2015, le député sarkozyste Éric Ciotti prétendait que « le programme économique de Mme Le Pen est très exactement celui de M. [Jean-Luc] Mélenchon et de M. [Olivier] Besancenot », dirigeant du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). « Très exactement », assurément pas. Mais les électorats de la droite et de l’extrême droite, proches sur les questions de l’islam et de l’immigration, divergeaient déjà de plus en plus dans leurs appréciations respectives du retour à la retraite à 60 ans, de la suppression de l’impôt sur la fortune, d’une réforme « en profondeur » du système capitaliste, voire d’une « justice sociale prenant aux riches pour donner aux pauvres ». Dans chacun de ces cas, les frontistes étaient environ deux fois plus nombreux à appuyer des réformes réclamées par la gauche de gauche et par les syndicats[11]. L’alliance des droites semble alors impossible ; d’ailleurs Mme Le Pen n’en veut pas.

 

 

- Cependant, lorsqu’il s’agit de se mobiliser contre les politiques néolibérales mises en œuvre par des gouvernements conservateurs mais aussi socialistes, le FN-RN est aux abonnés absents.
Certes, les syndicats le repoussent, mais leur cause embarrasse plutôt l’extrême droite vu qu’en réunissant « Français » et immigrés elle relègue au second plan les clivages identitaires qui constituent son fonds de commerce. Qu’il s’agisse du grand mouvement social de novembre-décembre 1995, partiellement victorieux, de la réforme des retraites en 2010, de la grève des cheminots en 2014, de la loi travail en 2016, du mouvement des « gilets jaunes » en 2018 ou d’une nouvelle réforme des retraites l’année suivante, le FN-RN n’est pas dans son élément. Il doit à la fois être proche de son électorat, solidaire des protestations sociales, et rester associé au « parti de l’ordre » contre d’éventuels débordements de manifestants face à la police. Pour résoudre cette contradiction, il prétend que les politiques sociales néolibérales, qu’il combat lui aussi, sont la conséquence des traités européens que certains syndicats et militants de gauche ont soutenu, et des gouvernements successifs qu’ils ont élus pour faire barrage à l’extrême droite (2002, 2017, 2022). Le fait que dès 1992 Mitterrand et Jacques Chirac aient battu la campagne en faveur du traité de Maastricht, tout comme treize ans plus tard MM. Sarkozy et Hollande soutiendraient le traité constitutionnel européen, parut valider cette observation : entre 1981 et 2017, quatre présidents de la République, deux de droite, deux de gauche, et pourtant un même choix relatif à l’Europe alors même qu’elle déterminait un nombre croissant d’orientations économiques et sociales. « UMPS » : en apposant le sigle du principal parti de droite (Union pour un mouvement populaire, UMP) à celui du PS, l’un et l’autre associés dans la même majorité au Parlement européen, le FN-RN affichait sa singularité sans trop maltraiter la réalité.

 

Entre UMP et PS : Même adhésion aux traités européens, même majorité à Bruxelles, même combat au sein d’un « front républicain » contre l’extrême droite à l’occasion des grands scrutins : comment s’étonner que le FN-RN apparaisse comme la grande force d’alternance, et le « vote barrage » comme une coalition du statu quo au service d’un syndicat des sortants ?

  • D’autant qu’une telle stratégie, compréhensible pour barrer la route du pouvoir à une formation extraparlementaire et fascisante — le cas du Front populaire en 1936 —, parut moins convaincante au fil du temps. D’une part, parce que l’extrême droite se banalisait, arrondissait son propos, se prétendait même philosémite.
  • D’autre part, parce que les partis qui se liguaient contre elle ne cessaient de plagier des éléments-clés de son programme.
    • Le 16 novembre 2015, M. Hollande déclare devant le Parlement réuni en Congrès : « Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou un acte de terrorisme, même s’il est né français, je dis bien : même s’il est né français, dès lors qu’il bénéficie d’une autre nationalité[12]. » Mme Le Pen se félicite aussitôt qu’un président socialiste opère cette distinction entre citoyens français en fonction de leur origine : « Le FN a un programme réaliste et sérieux qui est même source d’inspiration pour François Hollande. »
    • Avec M. Macron, ce sera carrément Noël pour l’extrême droite : une police débridée, des manifestations interdites, une loi immigration, une autre contre le « séparatisme », l’emploi des termes « ensauvagement », « décivilisation », « immigrationnisme ». Cette fois, c’est le député RN Jean-Philippe Tanguy qui se réjouit : « Le fait de valider nos thèses rend possible et probable et souhaitable aux yeux des Français notre arrivée au pouvoir. L’original gagne toujours sur la mauvaise copie, ou même la copie excessive concernant [le ministre de l’intérieur Gérald] Darmanin ». Lequel avait jugé Mme Le Pen « trop molle » face à l’islamisme…

 

 

- Le 11 septembre 2001, la question du terrorisme, de l’islam radical, s’installe durablement au centre des débats français.
Les attentats d’Al-Qaida inaugurent une ère d’instabilité internationale génératrice d’une hausse considérable des migrations dont l’extrême droite saura profiter.

  • En 1980, on comptait 8,4 millions de déplacés dans le monde.
  • Puis 17,3 millions en 1990, 19,1 millions en 2001, 41 millions en 2013.
  • Fin avril 2024, leur nombre atteint 120 millions.

Simultanément, les débats sur le voile et la burqa envahissent l’actualité, en particulier après les attentats meurtriers contre une école juive, Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice, Samuel Paty, etc. Le FN ajuste alors son discours à un courant intellectuel qui, des Pays-Bas à l’Italie, présente l’islam comme un ennemi mortel de la civilisation européenne. Les chaînes d’information en continu y contribuent. Ce qui permet au FN-RN de combattre l’immigration du Sud sans trop mettre en avant des préjugés racistes, dédiabolisation oblige, mais la défense de libertés et d’un vivre-ensemble — égalité femmes/hommes, droits des gays et lesbiennes, liberté d’expression et de caricature — qui seraient menacés par un « séparatisme » musulman dans les « territoires perdus de la République ». La convergence entre cette idéologie et la « laïcité », instituée en nouvelle religion séculière après les massacres de Charlie Hebdo, offre aux discours de l’extrême droite une onction républicaine.

 

 

- Pourtant, l’hégémonie idéologique croissante ne se traduisait toujours pas en positions de pouvoir.
La crise de 2008 et ses ondes de choc sociales allaient y remédier en étendant l’aire d’influence du FN-RN. Tandis que les contrecoups du choc pétrolier avaient, dans les années 1980, balayé les grandes usines des métropoles, la débâcle décime cette fois les établissements modestes des campagnes et des petites villes, les secteurs du bois, du carton, du matériel de transport, de l’agroalimentaire, du médicament… Des dizaines de milliers d’ouvriers perdent leur emploi dans des territoires qui n’en regorgent pas, à moins de s’éloigner de son domicile et d’alourdir sa facture automobile. L’État laisse se désintégrer ce tissu manufacturier qui avait jusque-là résisté aux délocalisations. Le fossé entre les métropoles mondialisées, rapidement remises sur pied, et le reste du pays s’accroît.

 

S’ensuit un sentiment d’injustice que la numérisation à marche forcée, l’austérité imposée par Bruxelles et défendue par Paris accentuent, et qui font naître une défiance envers la puissance publique (lire « Vous avez dit “sentiment d’abandon” ? »).

  • En quelques années, écoles, gares, tribunaux, maternités, services d’urgences, centres des impôts ferment par centaines, dans les grandes villes mais surtout dans les petites et les villages : entre 2011 et 2016, la moitié des bureaux de poste de la Sarthe tirent le rideau.
  • L’État s’efface du paysage.

Le FN déroule alors sans effort sa stratégie de mise en concurrence des pauvres : l’argent public ne profite pas selon lui à ceux qui le méritent, mais aux étrangers qui exploitent la protection sociale, aux banlieues qui refusent de se soumettre aux lois de la République… Fin 2014, raconte l’historienne Valérie Igounet, « Thierry Lepaon, alors secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT), se trouve en séance de bureau confédéral de son syndicat. Il lit à haute voix un tract dont les grandes lignes sont, entre autres, un nécessaire protectionnisme et la défense des services publics par un État stratège recouvrant sa souveraineté “bradée” à Bruxelles. Il récolte l’assentiment général de ses camarades. “ Il y a juste un problème ”, explique-t-il, “ ce tract a été rédigé par des gens du Front national. Alors on fait quoi maintenant ?[13] »

 

 

- La paupérisation des campagnes accélère le maillage territorial du RN
Inspiré par les thèses du géographe Christophe Guilluy sur la « France périphérique » et par les analyses du sondeur Jérôme Fourquet, ce positionnement de défenseur des exclus de la mondialisation, méprisés par les classes supérieures, est d’autant plus efficace qu’il s’appuie sur un constat juste. De fait, les élites urbaines se contentent souvent d’un rapport de villégiature avec les campagnes, dont elles ignorent les préoccupations. Or, avec la montée en puissance des enjeux environnementaux, cette France s’est transformée. Longtemps vanté comme un idéal — par opposition au citadin aliéné par le « métro-boulot-dodo » —, le modèle du petit propriétaire pavillonnaire se trouve métamorphosé en anti modèle par l’urgence climatique. L’avenir appartient au citoyen écoresponsable, qui se déplace à vélo, mange des légumes bio, privilégie les circuits courts et… érige sa coûteuse vertu en impératif moral. Cette nouvelle modernité progressiste, que l’austérité cantonne aux métropoles, renvoie des pans entiers du monde populaire à l’obsolescence. Ne lui restait plus qu’à mal voter… Le FN saura se tourner vers cette ruralité pour étendre son implantation, qui pendant deux décennies avait été concentrée autour de ses bastions du sud-est et du nord-est du pays.

 

L’indifférence de M. Macron à la ruralité, son mépris des « gens qui ne sont rien », ses grandes réformes contre les retraites, l’assurance-chômage, le code du travail, sans oublier la taxe sur les carburants, ont provoqué un soulèvement politique et populaire contre la paupérisation de la France non métropolitaine. Inédit par sa composition sociale et ses modes d’action, le mouvement des « gilets jaunes » s’est heurté à l’hostilité des médias, à la défiance d’une partie de la gauche, à la répression du gouvernement. Puis à la récupération de l’extrême droite. « Je suis là pour vous parler au nom d’une France qui se sent humiliée parce qu’on leur a dit “vous n’êtes rien, vous êtes des riens ”, s’emporte Mme Le Pen (Europe 1, 29 novembre 2018). Maintenant, ça suffit : la classe politique s’est occupée prioritairement et même exclusivement de toutes les minorités possibles et imaginables dans notre pays depuis des années. Nous, nous sommes la majorité et nous méritons la considération et le respect. »

 

 

- « Nous » ? L’électorat populaire dont parle Mme Le Pen a choisi l’abstention aussi souvent que le vote.

Si une partie de celui-ci accorde ses suffrages à l’extrême droite, c’est également pour faire barrage à une mondialisation qui a ravagé le monde des ouvriers, des employés, des petites classes moyennes. Elle fait un pari assurément perdant. Car à mesure qu’il contamine la droite et le centre avec ses obsessions sécuritaires et migratoires, le parti de Mme Le Pen parachève sa normalisation économique, notamment sur la question européenne. Son accession au pouvoir apporterait donc à son électorat « de petits, de sans-grade, d’exclus, de mineurs, de métallos, d’ouvrières, d’ouvriers, d’agriculteurs acculés à des retraites de misère » invoqué le 21 avril 2002 par M. Le Pen les mesures xénophobes auxquelles certains aspirent peut-être. En revanche, cette victoire de l’extrême droite ne ferait rien pour inverser la dynamique qui les a broyés.

 

  • Une gauche qui enfin s’y emploierait n’aurait donc plus aucun rival, juste un chemin semé d’embûches à éviter et une page blanche à écrire. Pari gagnant ? C’est à présent le seul qui reste.

 

 

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- « Battre l’extrême droite » : l’Institut La Boétie organise 2 grandes tables rondes sur la stratégie à adopter

À l’occasion de la sortie de son premier livre, Extrême droite : la résistible ascension, paru le 6 septembre, l’Institut La Boétie vous invite à revivre les dialogues exceptionnels entre chercheur·ses et politiques intitulés « Comment battre l’extrême droite ? », du jeudi 19 septembre 2024.

 

 

Notes :

[1] DISSOLUTION : Le 9 juin 2024 EMMANUEL MACRON annonce la dissolution de l'Assemblée Nationale

[2] Les anciens SS ont reconstruit l'extrême droite française après 1945

[3] Lire Serge Halimi, « Le Front national verrouille l’ordre social », Le Monde diplomatique, janvier 2016.

[4Lire le dossier « Pourquoi la gauche perd », Le Monde diplomatique, janvier 2022.

[5Élections présidentielles de 1988

[6Résultats élections européennes 1984

[7" Les immigrés sont agités par des groupes religieux et politiques " déclare M. Mauroy Contradictions...

[8Raymond Aron " La seule Internationale de style fasciste est rouge et non pas brune "

[9Le FN et François Mitterrand

[10] Cité par Emmanuelle Reungoat, « Le Front national et l’Union européenne [https://www.cairn.info/les-fauxsemblants-du-front-national--9782724618105-page-225.htm] », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, Les Faux-Semblants du Front national, Presses de Science Po, Paris, 2015.

[11Le Figaro, Paris, 8 avril 2015.

[12Politiques de la délégitimation : de la remise en cause de la double nationalité au projet d’extension de la déchéance de nationalité

[13Valérie Igounet, « La conversion sociale du FN, mythe ou réalité ? », Projet, n° 354, Paris, octobre 2016.

[14] Le RN entretient une « guerre des pauvres » dont ce vote pour lui est une manifestation

 

Pour en savoir plus :

L’élite de l’extrême droite par François Denord & Paul Lagneau-Ymonet

Vous avez dit « sentiment d’abandon » ? Par Benoît Coquard & Clara Deville

Les beaux esprits contre la France moche par Fabrice Raffin

- Le terrorisme d'extrême droite s'incruste en France au service de l'extrême droite politique (RN - ZEMMOUR)

 

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