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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 09:27
Fabius et Valls ont obéi aux injonctions d’Hillary Clinton en empêchant la libération de Georges Ibrahim Abdallah !

Des emails récemment déclassifiés émanant de Hillary Clinton, ancienne ministre étasunienne des Affaires étrangères et actuelle candidate aux élections présidentielles révèlent qu’en 2013, alors qu’elle était ministre, elle est intervenue directement avec Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, pour empêcher la libération de Georges Ibrahim Abdallah.

 

Source : Info-Palestine.fr le 29 janvier 2016

L’appel téléphonique en question entre Hillary Clinton et Laurent Fabius a eu lieu le 11 janvier 2013, c’est-à-dire le lendemain du jour où la Cour d’Appel a prononcé la libération de Georges Ibrahim Abdallah.

 

Ibrahim Abdallah, communiste révolutionnaire arabe, militant de la cause palestinienne, était détenu dans une prison française depuis 1984. En 2013, la plus haute Cour de Justice française lui a accordé sa libération conditionnelle.

 

Mais Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, s’y est opposé suite à l’intervention d’Hillary Clinton. Il a refusé d’extrader Ibrahim Abdallah au Liban et a prétendu qu’il ne lui serait pas possible de veiller à ce que celui-ci tienne parole une fois rentré dans sa patrie.

 

Georges Ibrahim Abdallah a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité en 1987 pour sa participation dans l’assassinat de Charles Ray, attaché militaire américain, et dans celui de Yakov Barsimentov, diplomate israélien, survenus à Paris en 1982, ainsi que pour l’attentat de 1984 contre le consul général américain à Strasbourg.

 

Robert Homme- Ibrahim Abdallah, autrefois leader du mouvement de guérilla marxiste-léniniste FRAL (Fractions Révolutionnaires Armées du Liban) est connu pour être l’homme qui a passé le plus de temps dans les prisons occidentales.

 

Il aurait pu être libéré en 1999, mais sept appels consécutifs ont été rejetés parce qu’il n’a fait preuve d’aucun remords pour son crime et parce qu’il y avait tout lieu de penser qu’il reprendrait son combat révolutionnaire s’il était libéré et renvoyé au Liban.

 

Bien que le gouvernement français n’ait aucune autorité juridique pour annuler la décision de la Cour d’Appel du 10 Janvier, nous espérons que les autorités françaises puissent s’appuyer sur d’autres bases pour remettre en cause la légalité de cette décision.

 

Ce n’était certes pas la première intervention étasunienne dans le cas Ibrahim Abdallah. Trente ans plus tôt, en 1986, Ronald Reagan était intervenu aux côtés de François Mitterrand pour empêcher sa libération. Des fonctionnaires du Département d’Etat ainsi que des membres du Congrès n’ont cessé d’exiger qu’il soit maintenu en prison.

 

Le communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah a entamé sa 32e année de détention à Lannemezan (Hautes-Pyrénées) -

 

 

- Mais qui est Georges Ibrahim Abdallah ?

C’est un Libanais arabe, militant de la cause palestinienne, emprisonné en France depuis 1984 et reconnu coupable d’avoir participé à des actions armées avec le mouvement FARL (Fractions Révolutionnaires Armées du Liban). Celui-ci combat les invasions sionistes et colonialistes au Liban.

 

Georges Abdallah est militant depuis son plus jeune âge. Il a d’abord travaillé avec le PSNS, Parti social nationaliste syrien, puis avec le FPLP, Front populaire de libération palestinien. Alors membre du FPLP, il a combattu et a été blessé en 1978 par les forces israéliennes qui envahissaient le Liban.

 

Communiste et internationaliste engagé, il considère la lutte arabe contre le sionisme et l’impérialisme comme partie intégrante du combat des travailleurs du monde entier contre le capitalisme.

 

Le mouvement FRAL (Fractions Révolutionnaires Armées du Liban) a été créé pour résister aux attaques impérialistes contre le Liban, menées par les États-Unis, Israël ou tout autre pays. Georges Abdallah a été accusé d’avoir participé à des attaques contre des responsables militaires américains et israéliens en France.

 

Depuis 1999, on a jugé qu’il pouvait être libéré. Pourtant, il continue à se voir refuser la libération conditionnelle bien qu’elle lui ait été plusieurs fois accordée par des juges français. Le gouvernement libanais a officiellement demandé sa libération et lui-même demande à être extradé au Liban.

 

Mais le gouvernement français est intervenu au plus haut niveau, avec les Américains et les Israéliens, pour lui refuser la liberté sur parole.

 

 

- Le mail de Hillary Clinton, ici accès au document original en pdf

 


 

  • Traduction[1] :

Adresses mail

Georges Ibrahim Abdallah a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité en 1987 pour sa participation dans l’assassinat de Charles Ray, attaché militaire américain, et dans celui de Yakov Barsimentov, diplomate israélien, survenus à Paris en 1982, ainsi que pour l’attentat de 1984 contre le consul général américain à Strasbourg.

DECLASSIFIE -Département d’Etat américain- Cas n°------------------Date : 30/11/2015
DECLASSIFIE- Département d’Etat américain- Cas n0------------ Date : 30/11/2015

Robert Homme- Ibrahim Abdallah, autrefois leader du mouvement de guérilla marxiste-léniniste FRAL (Fractions Révolutionnaires Armées du Liban) est connu pour être l’homme qui a passé le plus de temps dans les prisons occidentales.

Il aurait pu être libéré en 1999, mais sept appels consécutifs ont été rejetés parce qu’il n’a fait preuve d’aucun remords pour son crime et parce qu’il y avait tout lieu de penser qu’il reprendrait son combat révolutionnaire s’il était libéré et renvoyé au Liban.

Bien que le gouvernement français n’ait aucune autorité juridique pour annuler la décision de la Cour d’Appel du 10 Janvier, nous espérons que les autorités françaises puissent s’appuyer sur d’autres bases pour remettre en cause la légalité de cette décision.

 

Note

[1] Traduit de l’anglais par Christine Malgorn , auteure de Syrie, mon amour. 1860, au cœur de la guerre oubliée, édition Harmattan, 2012 – Voir la vidéo (disponible sur Amazon) ; et de « Bienvenue au Shéol » paru en avril 2015 (disponible en numérique sur Amazon, et en format papier). Consultez son blog

 

Pour en savoir plus :

- Georges Ibrahim Abdallah : le plus ancien prisonnier politique en Europe - 26/10/2014

- Georges Ibrahim Abdallah une nouvelle fois victime du racisme d’État, de l’acharnement judiciaire - 4/02/2014
-
France : exigence grandissante pour la libération immédiate de Georges Ibrahim Abdallah - 26/10/2013
-
Solidarité avec Georges Abdallah : rassemblement à Lannemezan le 26 octobre - 19/10/2013
-
Georges Ibrahim Abdallah : la France et le mépris du droit - 17/07/2013
-
France : acharnement politico-judiciaire contre Georges Ibrahim Abdallah - 5/04/2013
-
Construire la solidarité avec Georges Ibrahim Abdallah - 14/02/2013
-
Le refus de libérer Georges Ibrahim Abdallah est une véritable honte ! - 31/01/2013
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Manuel Valls bloque la libération de Georges Ibrahim Abdallah - 14/01/2013
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Georges Ibrahim Abdallah : le retour d’un héros - 13/01/2013
-
Georges Ibrahim Abdallah libérable sous condition d’expulsion - 11/01/2013
-
Le gouvernement français s’acharne sur Georges Ibrahim Abdallah - 25/10/2012
-
Le cas de Georges Ibrahim Abdallah n’est pas « une question humanitaire » - 26/03/2012
-
George Ibrahim Abdallah : dénoncer la farce de la justice française - 21/01/2012
-
Yves Bonnet raconte les dessous de l’affaire Abdallah - 8/01/2012

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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 09:48
Libye : La violence impérialiste n’a pas de fin ! Une seconde intervention en préparation ?

Hillary Clinton : « La guerre contre la Libye visait à empêcher la souveraineté économique de l’Afrique ![1] »

 

La générosité de l’Empire en matière de violence est sans limites. Après que les Etats-Unis aient menti au Conseil de sécurité des Nations Unies sur la soi-disant menace que Kadhafi représentait pour les « manifestants » de Benghazi, le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé l’usage de la force pour les protéger. La Russie et la Chine se sont abstenues au lieu d’opposer leur veto.

 

Sources : Le Grand Soir Traduction de Moon of Alabama : Dominique Muselet | mis à jour le 10 août 2020

Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN (dont la France) ont violé la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Ils ont armé les « manifestants », bombardé le pays jusqu’à le réduire en miettes, et tué les principaux officiels du gouvernement dont Mouammar Kadhafi. La secrétaire d’Etat étasunienne, le monstre Clinton, s’en est glorifiée (vidéo) dans une célèbre réplique : « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort. »

 

C’est à cause de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU que le président russe Medvedev n’a pas pu se représenter pour un second mandat. Le président Poutine, qui à l’époque était Premier ministre et n’était responsable que de la politique intérieure, a dit que, lorsqu’il avait lu la résolution du Conseil de sécurité il avait trouvé, dans son libellé, des trous permettant à toute une armée de se frayer un passage. Medvedev avait fait une énorme erreur en la laissant passer. Le fait qu’il ait été obligé de partir, est le seul résultat positif de l’attaque de l’OTAN sur la Libye.

 

 

- Maintenant, les États-Unis veulent attaquer à nouveau la Libye.

  • Le général Joseph Dunford Jr., le président du Joint Chiefs of Staff, a déclaré aux journalistes vendredi que les responsables militaires « réfléchissaient à une action militaire décisive » contre l’État islamique ou ISIS en Libye où le groupe terroriste a environ 3 000 combattants selon des responsables occidentaux.
  • Des officiels de l’Administration disent que la campagne en Libye pourrait commencer dans quelques semaines. Ils pensent qu’elle sera menée avec l’aide de quelques d’alliés européens, comme la Grande-Bretagne, la France et l’Italie.

 

Il y aura, comme d’habitude, des frappes aériennes, des forces spéciales sur le terrain, des mercenaires, formés par les forces étasuniennes ou des sociétés privées, qui se transformeront en escadrons de la mort et terroriseront la population.

 

C’est le chaos en Libye, comme c’était prévisible et a été prédit ici quand la guerre en Libye a commencé....  et reconnu récemment par Alain Juppé . Il y a beaucoup de groupes armés et deux parlements et deux gouvernements rudimentaires, un dans l’est et un dans l’ouest. L’ONU vient juste d’essayer d’en créer un troisième, un gouvernement d’union nationale, et elle a échoué :

  • Le parlement de Libye, reconnu internationalement, a voté lundi pour rejeter le gouvernement d’union proposé dans le cadre d’un plan soutenu par les Nations Unies pour résoudre la crise politique et le conflit armé dans le pays. ... Depuis 2014, la Libye a eu deux parlements et deux gouvernements concurrents, l’un basé à Tripoli et l’autre dans l’est. Les deux sont soutenus par des alliances instables de groupes armés et d’anciens rebelles qui ont aidé à renverser Mouammar Kadhafi en 2011.

 

Une grande partie des « rebelles » payés par le Qatar et d’autres pour renverser le gouvernement libyen sont islamistes. Beaucoup sont allés de Libye en Syrie pour lutter contre le gouvernement syrien, et les États-Unis ont contribué à fournir des armes de Libye à ces terroristes étrangers en Syrie.

 

Il est peu probable que l’intérêt réel des États-Unis soit maintenant de combattre les quelques combattants étrangers de l’État islamique en Libye. La plupart des partisans de l’État islamique en Libye appartiennent à des tribus qui, auparavant, faisaient partie d’un gang islamiste local ou d’un autre. Ils ne sont pas une menace et d’autres forces locales peuvent les tenir en respect.

 

 

- Les États-Unis veulent avoir tout le pays sous leur contrôle indirect, mais jusqu’ici ils n’en ont que la moitié.

  • Les forces armées alliées au gouvernement de l’est sont dirigées par le général Khalifa Haftar, un ancien allié de Kadhafi. Il a également combattu les militants islamistes dans la ville orientale de Benghazi, et il est devenu l’une des figures les plus controversées de Libye. Il bénéficie d’un grand soutien dans l’est, mais il est méprisé par les forces alliées au gouvernement de Tripoli.

 

Haftar était autrefois avec Kadhafi mais a été écarté après avoir échoué dans une guerre avec le Tchad. Autour de 1990, il a essayé sans succès de renverser Kadhafi. Il est allé aux États-Unis, est devenu un citoyen américain et a travaillé pour la CIA. En 2011, il était de retour en Libye et a tenté à nouveau de renverser Kadhafi.

 

En 2011, les États-Unis n’ont pas réussi installer leur leader par procuration en Libye. Ils vont maintenant essayer à nouveau de prendre le contrôle total du pays et de ses ressources. Une fois installés en Libye, ils pourront asservir des pays d’Afrique du Nord.

 

Il est facile de voir que cela va engendrer plus de guerres, plus de terreur, et plus de réfugiés. La violence impériale est inépuisable.

 

La France de Hollande, va-t-elle s'embarquer dans cette aventure qui ne peut que, pour les terroristes, contribuer à légitimer leurs actions contre notre territoire et nos ressortissants ?

 

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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 09:45
Déluge de bombes sur le code du travail

Ils nous la font sur l'air de : "Donne-moi ta main et prends la mienne...

Mais oui, mais oui, le code est fini !"

 

Sources : LE MONDE diplomatique par Martine Bullard, 19 février 2016

Le patronat et Nicolas Sarkozy en rêvaient, MM. François Hollande et Manuel Valls l’ont fait : si, par hypothèse funeste, le projet de loi « visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs » (sic) devait voir le jour, le code du travail ressortirait en miettes(Le texte complet peut être téléchargé ICI) « L’objectif, précise la ministre du travail Myriam El Khomri dans un entretien aux Echos (18 février 2016), est de s’adapter aux besoins des entreprises ». On s’en doutait un peu — encore qu’il s’agisse d’une étrange vision des entreprises, réduites à leurs seules sphères dirigeantes.

 

Bien sûr, il ne s’agit que d’un projet et tout peut encore bouger. Le pouvoir excelle dans les manœuvres consistant à laisser fuiter les dispositions les plus folles pour ensuite accréditer l’idée que le pire a été évité. Ainsi il a laissé courir le bruit que les heures supplémentaires ne seraient plus rémunérées pour finalement décider un plancher obligatoire de 10 %. Tout le monde crie victoire alors que jusqu’à présent la norme était de 25 %, sauf quelques exceptions !

 

Roi de l’entourloupe, le président de la République assure ne pas toucher aux fondamentaux : contrat de travail à durée indéterminée qui reste la règle et la semaine de 35 heures qui demeure la norme légale. Mais il transforme ces deux principes en coquilles vides. Si les mots restent, la protection des salariés disparaît et avec elle l’égalité de traitement des citoyens devant la loi.

 

Jusqu’à présent, le principe fondamental du droit du travail donnait la priorité aux lois édictées par les élus de la République à moins qu’un accord à un niveau inférieur (branche, entreprise) se révèle plus favorable au salarié. Désormais, un accord dans une entreprise prévaut sur la loi, même s’il est défavorable à ce dernier. Singulière conception de l’« égalité réelle » ! Cette disposition fondamentale permettra au prochain président de la République d’amputer ce qui restera (encore) des droits des travailleurs.

 

Quant au fameux contrat de travail à durée indéterminée (CDI) maintenu dans la loi, il pourra être rompu à tout moment en cas « de réorganisation de l’entreprise » ou de « conquête de marché ». Au delà de ces situations somme toute très fréquentes, la direction n’aura même plus à se justifier : il lui suffira de payer trois mois de salaire pour les employés embauchés depuis moins de deux ans, six pour les moins de cinq ans, etc. La notion même de licenciement abusif disparaît de fait. Le patron qui paye peut se séparer de son salarié sans risque de pénalité supplémentaire.

 

Même tour de passe-passe pour les 35 heures. Entre les dérogations, un décompte du temps de travail et le paiement au rabais des heures supplémentaires, la réforme Aubry va passer aux oubliettes…

 

Après une lecture rapide des 131 pages de ce nouveau code du travail, on peut retenir les dispositions concernant la durée du travail, la réforme des prud’hommes[1], l’élargissement du droit de licencier et de réduire autoritairement les salaires, le moindre paiement des heures supplémentaires, etc.

 

 

- Le patron décide de la durée du travail

Ce nouveau code reprend les principes édictés par M. Robert Badinter, qui a fait sienne la formule la plus libérale que l’on puisse imaginer, dès l’article 1 : « Les libertés et droits fondamentaux de la personne sont garantis dans toute relation de travail. Des limitations ne peuvent leur être apportées que si elles sont justifiées (…) par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise. » Lesquelles sont définies par les actionnaires et les directions d’entreprise. Tout en découle.

 

La journée de travail de 10 heures, qui était jusqu’à présent l’exception, pourra se généraliser en « période d’activité accrue » ou « pour des motifs liés à l’organisation de l’entreprise ». Elle pourra même s’élever à 12 heures. Jusqu’alors, les dérogations exigeaient une autorisation administrative. Désormais, il suffira d’un accord d’entreprise — dont le recours sera facilité (lire plus loin).

 

Même principe pour la durée hebdomadaire, laquelle pourra grimper jusqu’à 46 heures en moyenne pendant 16 semaines par an (au lieu de 12 aujourd’hui) et même atteindre 48 heures « en cas de surcroît d’activité », sans autre précision. Un simple accord d’entreprise suffira. Le gouvernement ne renonce pas au plafond des 60 heures réclamé par les entreprises mais il l’encadre quand même d’une autorisation de l’inspection du travail.

 

Instauré lors de la loi Aubry sur la réduction du temps de travail (RTT), le forfait-jours, qui permet de s’émanciper de la durée légale quotidienne, était réservé aux grandes entreprises et principalement aux cadres (50 % d’entre eux). Le système sera étendu aux entreprises de moins de 50 salariés (sans distinction de fonction). Les charges de travail au quotidien pourront franchir toutes les barrières car, dans la pratique, elles ne seront plus contrôlables.

 

D’autant que les 11 heures de repos quotidiennes consécutives obligatoire sautent. Elles pourront être « fractionnées » !

 

De plus, « le temps de déplacement professionnel pour se rendre sur le lieu d’exécution du contrat de travail n’est pas un temps de travail effectif », sauf s’il dépasse le « temps normal ». On appréciera la précision de la formule.

 

 

- Sécuriser les licenciements

Grâce à M. Nicolas Sarkozy, il y avait déjà la « rupture conventionnelle » (2 millions depuis sa création en juin 2008), faux nez qui cache souvent un moyen de pression patronale pour se séparer d’un salarié. Grâce à quelques syndicats, comme la CFDT et la CGC, qui avaient signé l’accord national interprofessionnel (ANI), et à M. Hollande, qui a concocté la loi dite de « sécurisation de l’emploi », le patronat pouvait réduire les salaires, augmenter le temps de travail et bien sûr licencier « en cas de difficultés économiques », dont l’interprétation était laissée aux juges. Le texte désormais les définit : une baisse des commandes ou du chiffre d’affaires « pendant plusieurs trimestres consécutifs » (cela peut donc être deux trimestres), des « pertes d’exploitation pendant plusieurs mois ou une importante dégradation de la trésorerie ». Et ce, « au niveau de l’entreprise » (et non du groupe). Il suffit pour les grosses sociétés de présenter les comptes de leur filiale en déficit (un jeu d’enfant) pour que tout soit possible. Exit le droit au reclassement des salariés licenciés.

 

 

- En fait le patronat a obtenu ce qu’il réclamait depuis la nuit des temps : le droit de licencier sans entrave.

A ces causes dites défensives de licenciements, s’ajoute la possibilité de jeter les salariés dehors en cas « de mutations technologiques » ou de simple « réorganisation de l’entreprise ». Le travailleur qui refuse une mutation à l’autre bout de la France ou une baisse de salaire, ou encore une augmentation du temps de travail sans augmentation de salaire, sera tout simplement licencié (auparavant, il avait droit au statut de licencié économique) ; il garde ses droits au chômage mais perd celui du reclassement.

 

  • En fait le patronat a obtenu ce qu’il réclamait depuis la nuit des temps : le droit de licencier sans entrave.

 

- Ligoter les prud’hommes

Le patron pourra même licencier « sans cause réelle et sérieuse », il lui suffira de payer une indemnité forfaitaire fixée à l’avance, quel que soit le dommage subi par le travailleur. Celle-ci est d’emblée fixée à 3 mois de salaire pour 2 ans d’ancienneté, 6 mois entre 2 et 4 ans, 9 mois entre 5 et 9 ans, 12 mois de 10 à 20 ans, 15 mois pour les plus de 20 ans. Ainsi, un salarié jugé plus assez productif ou trop ouvertement revendicatif peut être jeté sur le carreau à n’importe quel moment.

 

 

- Travailler plus pour gagner moins

Les heures supplémentaires pourront être majorées de 10 % — et non plus 25 % de plus pour les huit premières heures, 50 % au-delà. Il suffit d’un accord d’entreprise. Pour un salarié payé au Smic, l’employeur devra débourser moins de 1 euro par heure supplémentaire (0,96 euro contre 2,4 euros en vertu de la loi précédente). Une broutille qui le poussera à y recourir au lieu d’embaucher. Quant aux salariés, ils verront leur pouvoir d’achat baisser.

 

 

- L’entreprise au-dessus de la loi

C’est sans doute le changement le plus important. Malgré les déclarations tonitruantes à la gloire de la République et de ses principes, la loi passe au second plan même quand elle protège mieux les salariés. C’est l’accord d’entreprise qui prime. La loi Macron[2] avait déjà introduit cette disposition, mais elle restait exceptionnelle. Elle deviendra la règle.

 

Certes, cet accord devra être majoritaire, c’est-à-dire signé par des syndicats représentant plus de la moitié des salariés lors des élections professionnelles. Mais si ce n’est pas le cas, les syndicats minoritaires (au moins 30 % des voix) pourront recourir au referendum auprès des salariés. Et le pouvoir de vanter cette démocratie directe en jouant le petit peuple des travailleurs contre les élus syndicaux, forcément bornés.

 

Bien entendu, la consultation des travailleurs n’est pas en soi condamnable. Mais la question posée n’est pas définie collectivement, loin s’en faut. Si des syndicats minoritaires peuvent impulser la consultation, son contenu demeure entre les mains du patronat et prend souvent l’allure d’un chantage où les salariés ont le choix entre Charybde et Scylla : soit accepter de travailler plus et/ou gagner moins, soit perdre leur emploi… Chez Bosch, à Vénissieux, les salariés avaient accepté en 2004 de travailler 36 heures payées 35 et de renoncer à une partie des majorations pour travail de nuit ; leurs sacrifices n’ont servi qu’à rendre la société plus présentable : leur usine a été vendue en 2010, et plus de 100 emplois ont disparu. Même scénario chez General Motors à Strasbourg, Continental à Clairoix, Dunlop à Amiens…

 

Les commentateurs vantent souvent les référendums chez Smart, où 56 % des salariés ont répondu favorablement à la hausse du temps de travail (pour la même rémunération) réclamée par l’actionnaire au nom de la défense de l’investissement et de la non-délocalisation. Mais ils oublient de préciser que si 74 % des 385 cadres consultés ont approuvé l’accord, seuls 39 % des 367 ouvriers les ont imités, car ce sont eux qui ont les charges de travail les plus éprouvantes. Faut-il rappeler qu’un cadre vit six ans de plus qu’un ouvrier ? Avec la nouvelle loi, les ouvriers se verront imposer l’intensification de leurs tâches.

 

D’une entreprise à l’autre, les salariés ayant une même qualification auront des droits fort différents. On pourrait même imaginer des travailleurs aux statuts totalement divergents sur un chantier avec plusieurs sous-traitants. En fait, comme l’explique fort bien le spécialiste du travail Pascal Lokiec, « cela conduit potentiellement au dumping social et complexifie la situation du salarié qui changera de droit applicable en même temps qu’il changera d’entreprise[3] ». Quant à l’emploi, il restera à quai ou encore plus sûrement plongera. Comme le montrent toutes les études, ce n’est pas la prétendue « rigidité » du code du travail qui fait le chômage, mais le manque de débouchés.

 

 

- Les élus socialistes aux ordres

Tout comme il oppose les travailleurs aux syndicats, les juges aux technocrates (qui seraient les mieux à même de fixer les pénalités patronale aux prud’hommes ou de définir les licenciements économiques), M. Hollande cherche à opposer les élus parlementaires au peuple français. Assuré avec ces orientations ultralibérales de ne pas bénéficier des voix des députés du Front de gauche et d’une partie des Verts pour faire passer sa loi, le chef de l’Etat réclame des élus socialistes qu’ils s’inclinent (même avec des états d’âme). Il menace donc d’employer la force du 49-3 — une disposition constitutionnelle qu’il qualifiait autrefois (avec lucidité) de « brutalité » et de « déni de démocratie ». La boucle est bouclée.

 

 

- Pour Jean-Luc Mélenchon, la vie quotidienne des gens va être détruite

Note

[1] le prochain numéro du Monde diplomatique, en kiosques le 2 mars, y consacrera un article

[2] « Le choix du toujours moins », Le Monde diplomatique, avril 2015
[3] Cité par Mathilde Goanec, « La future loi El Khomri achève définitivement les 35 heures », Mediapart, 18 février 2016.

 

Pour en savoir plus :

- Le texte intégral du projet de loi [à télécharger ici]

- Le communiqué de l'Ugict CGT : "Code du travail : le gouvernement veut donner les pleins pouvoirs aux chefs d'entreprise" [à lire ici]

- Le communiqué de la CGT : "Droit du travail : Le gouvernement hors la loi" [à lire ici]

- Le communiqué du SAF : Avant projet de loi El Khomri : des salariés flexibles et insécurisés [à lire ici]

- Décryptages dans la presse : à lire ici, ici, ici, et ici

 

et aussi :

- Mon dossier Loi Khomri/Valls

- un site internet dédié à la mobiisation :  Loi Travail : non, merci ! Le projet de réforme du droit du travail présenté par Myriam El Khomri propose de revenir des années en arrière. Mobilisons-nous !

- Avant projet de loi El Khomri : des salariés flexibles et insécurisés par Le Syndicat des Avocats de France

- Fortifions le code du travail : par Clémentine Autain, (Ensemble) , Olivier Besancenot, (NPA) , Eric COQUEREL, (Parti de gauche) , Gérard Filoche, (PS) , Willy Pelletier, (Fondation Copernic) , Pierre Laurent, (PCF) , Eric Beynel, (Solidaires) , Fabrice Angei, (CGT) et Noël Daucé, (FSU)

- Un gouvernement dit « de gauche » va faire ce que des gouvernements de droite n’ont jamais osé...

- La déchéance sociale après celle de la nationalité par Jean-Luc Mélenchon

- Pourquoi la réforme du code du travail met en péril la sécurité et la santé des salariés

Déluge de bombes sur le code du travail
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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 09:30
Pierre Laurent, directeur de casting ! ?
Ce n'est pas J. L. Mélenchon qui dérange, mais le fait qu'il refuse de s'inscrire dans une tambouille d'appareils politiques sous couvert d'une pseudo primaire !
 
Sources : le blog de Pierre Bregou le 18 février 2016 | mis à jour le 22 février 2016
Pierre Laurent continue à vouloir être le grand chef du casting de la primaire de toute la gauche. Il ne veut pas de Hollande, mouais, là il ne prend guère de risque. Aujourd'hui, il ne veut pas de Valls, mouais toujours pas de risques sauf qu'il me revient à l'esprit une belle formule toute démocratique que lui, Dartignolles et autres Chassaigne utilisent aussi à l'envie à l'encontre de JL.Mélenchon : il n'aurait pas sollicité leur avis (doit-on entendre autorisation) pour PROPOSER sa candidature à la présidentielle 2017. Car oui, nous ne le savions pas il fallait postuler au casting qu'entendent organiser le trio et quelques autres !!!
 
Mais au fait, c'est qui, qui les a "mandaté" pour décréter qu'un tel a le pedigrée et tel autre pas? pour postuler à cette primaire bourbier ? Si demain Macron est suggéré, Laurent devra-t-il immédiatement exprimer le niet définitif , et si tel est le cas le larron suivant, s'il se nomme au hazard Cazeneuve, il dit encore non ou l’accepte-t-il ?
 
En fait Pierre Laurent et sa dream time estiment qu'à gauche, pour la primaire, il faut tout le monde sauf toutes celles et tous ceux qui ne leur conviendraient pas. Ainsi donc lui, Pierre Laurent, se déclarerait le dernier pour être sûr que tous les compétiteurs auront bien reçu SON label de gauche!
 
Je vais en rester là pour aujourd'hui et attendre avec impatience qu'il règle ce premier souci avec son camarade du PS - G. Filoche - qui déclarait récemment avec toute l'emphase qu'il faut que, “pour être de gauche, il suffit de se déclarer de gauche” . Derrière le bon sens je sens une petite pique à l'attention de Pierre Laurent qui se voudrait si j'ai bien compris le seul candidat potentiel auto-proclamé ..........?
 
Pendant ce temps, les jours passant, les semaines et les mois défileraient et rien ne se passerait que la définition des règles pour composer le casting labellisé de "toute la gauche" et qui sait - pourquoi pas, tant que nous y sommes - avalisé par leur futur Congrés.
 
A ce stade mon délire n'a que peu d'importance si ce n'est qu'il me conforte, J.L.Mélenchon a bien fait de ne pas accepter de se plier à un énième spectacle qui risque d'être dévastateur dans l'opinion publique tant il va exacerber les partisans de chacune des candidatures ... pour une primaire que le PS n'entend pas voir pilotée par quiconque d'autre que Solférino.
 
 
- Les partisans de la primaire veulent rassembler large du PS à qui Besancenot.... mais pas sans le PS ?

Source : Gérard Filoche

 
Pierre Laurent, directeur de casting ! ?

- L'exemple même de rassemblement "de gauche" dont nous ne voulons plus !

 

Pierre Laurent, directeur de casting ! ?
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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 09:32
Les primaires à gauche, ou le casting de la tambouille

Sources : le blog du Huffington Post par Danielle Simonnet Conseillère de Paris, coordinatrice nationale du Parti de Gauche

- Un petit monde de responsables politiques et médiatiques s'agite sur "Le" débat des primaires pour la présidentielle.

Il faudrait à tout prix désigner un candidat commun pour toute la "gauche". Toute la "gauche", mais de quoi parlons-nous ? Le programme " l'humain d"abord " défendu en 2012 par Jean Luc Mélenchon ou le bilan anti-social, anti-écologique et anti-républicain de Hollande et du gouvernement Valls ? Dites, il n'y aurait pas comme un gouffre entre les deux ? C'est bien flou tout cela. Et comme le signalait Martine Aubry, "quand c'est flou, y'a un loup"... Et le loup se cache à peine !

 

Tiens, les tenants des primaires pour la présidentielle ne proposent pas de méthodes équivalentes pour désigner les candidat-e-s à la législatives. Étrange, non ? En début de semaine, Cécile Duflor se déclarait déjà candidate dans "sa" circonscription de belleville Ménilmontant. Mais quelle autoproclamation, devraient s'écrier certains et certaines ! Et si l'engouement pour les primaires servait à réunir celles et ceux qui aimeraient d'abord et avant tout bénéficier d'une bonne conscience pour continuer une petite tambouille de répartition des circonscriptions, histoire de se garder un siège au parlement au chaud ou d'en gagner un ? Est-ce être mauvaise langue ou vouloir briser la langue de bois que de le supputer ?

 

 

- Un point commun semble se dégager des plus ardents défenseurs des primaires réunis à la Bellevilloise

Hormis l'opposition importante et respectable à la Constitutionnalisation de la déchéance de la nationalité il s'agit de l'affirmation de l'enjeu de défendre une VIe République. Mais par quel miracle une primaire de toute la "gauche" permettrait donc d'aboutir à la défense de la VIe ? Surtout si ceux qui ont abusé des rouages antidémocratiques de la Ve, à coup de 49-3 et d'état d'urgence pour imposer les lois antisociales et criminaliser celles et ceux qui les contestent participent à la même primaire comme les Valls, Macron et Hollande!

 

Pourquoi ne pas défendre d'abord et avant tout un-e candidat-e qui s'engage clairement à supprimer sa fonction de Président-e une fois élu-e en convoquant une assemblée constituante pour en finir avec la monarchie présidentielle et le système oligarchique qu'elle renforce ? Je connais quelqu'un qui a rassemblé 4 millions de voix sur ce programme et a organisé des marches pour la VIe rassemblant plus de 100.000 personnes !

 

Par ailleurs, lorsque l'on défend la VIe République, même si la rupture avec les institutions de la Ve ne se limite pas à cela, on soutient a minima le renforcement du parlementarisme. L'élection des futurs député-e-s est donc centrale. Pourquoi les tenants de la primaire ne proposent-ils pas une réelle implication citoyenne dans la désignation des futur-e-s candidat-e-s ?

 

Mais voilà, lors de cette première soirée des partisans de la primaire, Yannick Jadot a annoncé que l'objectif serait ensuite de partager les investitures aux législatives sur la base des résultats de la primaire. PS, PCF et EELV main dans la main en 2017 ? Hollande en rêvait, la primaire le ferait ? L'élan de la primaire semble bien se réduire au cache-sexe d'un partage des circonscriptions à l'ancienne dans une arrière-boutique.

Pourquoi ? Les députés partisans d'une primaire ne semblent pas prêts à se soumettre aussi à une primaire dans leur circonscription. Organiser 577 primaires serait-il trop compliqué ? Parce que les partis craindraient de perdre le financement public lié aux voix obtenues aux législatives ?

 

 

- Arrêtons donc toute cette petite tambouille

Si on souhaite réellement permettre au peuple de prendre le pouvoir, commençons par assumer de trancher la question centrale :

  • Est-il possible de mener une politique qui réponde aux urgences sociales et aux impératifs écologiques ?
  • Est-il possible d'appliquer le programme pour lequel on se présente ? La crise grecque de cet été permet à celles et ceux qui avaient encore des doutes, de prendre conscience que la réponse est non si l'on reste les bons élèves soumis aux politiques libérales européennes. La présidentielle, forcément couplée à la législative, exige de trancher entre celles et ceux qui assumeront un programme de désobéissance, une stratégie du rapport de force, quitte à rompre avec l'Eurogroupe et les traités si la souveraineté du peuple est en jeu et les autres qui abdiqueront voire poursuivront l'anticipation des injonctions de réformes structurelles ordolibérales dictées par Bruxelles.

 

 

- Vouloir engager des primaires de toute la "gauche", sans même le moindre débat programmatique revient à se ranger derrière le PS

Le PS vient d'ailleurs d'assumer ce weekend qu'il n'aurait pas de programme pour ces deux élections nationales majeures ! Et le PS vient de se déclarer prêt à une primaire de Mélenchon à Macron si chaque candidat s'engage à se ranger derrière le gagnant. On imagine déjà Macron soutenant Mélenchon et inversement ! Pas de suspens, soit ces primaires n'auront pas lieu, ce qui est le plus probable, soit elles se traduiront en un affrontement de tous les lieutenants aspirant à un ministère, une circonscription pour eux-mêmes ou pour leur formation politique. Et à l'arrivée, sans hasard, le candidat le plus conforme aux intérêts du système, désigné favori des instituts de sondage sera choisi... La primaire censée éviter Hollande aboutira à la poursuite de la politique de Hollande, inévitablement.

 

 

- Et le peuple dans tout ça ?

N'en déplaise au Parisien qui manipule son opinion autant qu'il cherche à la façonner, il s'en fiche. Il s'en contre fiche ! Procédons donc de façon plus claire et assumée. Jean Luc Mélenchon a rassemblé 4 millions de voix en 2012 pour la VIe République. Initiateur du Sommet internationaliste du plan B, il ne capitulera pas comme Alexis Tsipras. Au Parti de Gauche, nous pensons qu'il serait le candidat idéal pour lancer un mouvement citoyen où chacune et chacun, encarté ou non, aurait toute sa place. Que ce mouvement élabore le projet au service de la redistribution des richesses et de la transition écologique en réactualisant le programme " l'humain d"abord " qui tout en étant une bonne base, en a grand besoin. Qu'il désigne les candidat-e-s pour les 577 circonscriptions sur la base une femme/un homme=une voix. Mais surtout, que ce mouvement agisse concrètement dans les luttes. La conscience se réveille par l'action !

 

  • Tiens, nombre de participant au débat des primaires de la Bellevilloise étaient curieusement absents jeudi dernier à Nation pour exiger la relaxe des 8 syndicalistes de Goodyear...
  • Mais si nous sommes nombreux à ne pas nous sentir concernés par des primaires avec des dirigeants qui mettent des syndicalistes en prison, peut-être que les tenants de ces primaires ne se sentent pas non plus concernés par cette bataille...
  • Le peuple tranchera, non pas dans les primaires mais dès le 1er tour de l'élection présidentielle.

 

Pour en savoir plus :
- Les primaires à gauche, un remède pire que le mal”

- Quittons le PS en 2016 pour Jean-Luc Mélenchon en 2017 !

- La primaire de gauche, une avancée démocratique ? Non. C'est un remède pire que le mal

- La primaire à gauche est un leurre par Paul Quilès

- C'est le peuple qui remettra la Gauche en mouvement, pas l'inverse

- C’est parce que l’heure est grave qu’il faut se mettre en mouvement de Manuel Bompard

- Mise au point sur les chances à "gauche" pour 2022 et la mauvaise idée d'une primaire

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 09:34
Photo: PABvision.com.

Photo: PABvision.com.

Tandis que les tracteurs sont à nouveau de sortie aujourd’hui dans plusieurs régions de France pour crier la détresse paysanne, Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine, dénonçait hier la manière dont on ruine les éleveurs en France pour augmenter les marges de l’aval.

 

Source : l'Humanité du 27 janvier 2016 par Gérard Le Puill

Le 26 janvier, au moment où Stéphane Le Foll annonçait un rajout de 290 millions d’euros pour venir en aide aux éleveurs de bovins à viande, de porcs mais aussi de palmipèdes gras sans oublier les producteurs laitiers, Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine (FNB) de la FNSEA tenait une conférence de presse. Cette rencontre était prévue depuis trois semaines dans le cadre de la préparation du congrès annuel de la FNB qui se tiendra à Bourg-en-Bresse le 3 et le 4 février. 

 
Elle fut l’occasion pour l’éleveur bourguignon de rappeler que le plan d’aide de l’été dernier devait réduire pour éleveurs le coût financier des conséquences de la sécheresse dans certaines régions d’élevage ; réduire aussi les pertes de revenu induites par le blocage des bovins prêts à la vente dans les élevages suite à la fièvre catarrhale ovine (FCO) qui touche aussi les bovins. Enfin, une partie de ces aides sert à prendre en charge de cotisations sociales d’éleveurs incapables de tirer un revenu de leur métier. Non par incompétence, mais en raison d’un marché de la viande bovine où l’offre est légèrement supérieure à la demande. Du coup les prix baissent, ce qui est également vrai pour la viande porcine et pour la production laitière.
 
En juin 2015, les paysans affiliés à la FNB avaient bloqué des abattoirs pendant plusieurs jours dans le but d’obtenir une négociation avec les abatteurs et les distributeurs. Ils voulaient que le prix du kilo de viande bovine non désossée augmente de 40 centimes par kilo, somme nécessaire pour dégager un peu de revenu. Dans un premier temps, les enseignes de la distribution jouant le jeu, les prix augmentèrent de 13 centimes en quelques semaines. Mais, dès la fin du mois d’août, « cette dynamique globale de filière a été torpillée par des entreprises d’aval, en particulier le groupe Bigard, qui a délibérément joué la baisse brutale des prix, y compris sur des segments où rien ne perturbait fondamentalement le maintien d’une revalorisation sur les viandes destinées aux circuits de la grande distribution et de la boucherie artisanale. Les cours ont alors dévissé, entrainés dans une spirale de baisse qui a conduit à tomber même en dessous des cours moyens précédant les engagements pris en juin », constate Jean-Pierre Fleury huit mois plus tard.
 
Selon lui, le groupe privé Bigard, qui abat 40% des bovins en France- contre seulement 12% pour la seconde entreprise d’abattage-, a fait le choix d’augmenter ses marges sur le dos des éleveurs et notamment ceux qui sont spécialisés dans les races à viande. Il faut savoir ici que ce secteur compte en France plus 4,2 millions de vaches, à quoi s’ajoutent les jeunes bovins. Les vaches du troupeau allaitant sont plus nombreuses en France que celles du troupeau laitier qui sont environ 3,7 millions. Mais, du fait de sa géographie constituée de vastes zones herbagères, la France est le seul pays européen dans cette situation. Du coup, les éleveurs de bovins à viande sont dépendants des achats de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce, de la Turquie, voire de quelques pays du Maghreb pour vendre leurs « broutards ». Ces animaux maigres vendus à dix mois sont souvent engraissés dans les pays qui les consomment.
 
De son côté, le marché français consomme surtout des vaches de réforme et des génisses de deux à trois ans. Mais le marché de la vache de réforme est souvent encombré par les vaches laitières à courte durée de vie en raison même des dégâts du productivisme laitier sur leur organisme. Plus fâcheux encore, le nombre de laitières à augmenté en Europe avec la sortie des quotas laitiers. Ce qui se traduit aussi par plus d’abattage de laitières de réforme, surtout quand le prix du lait baisse sensiblement pour cause de surproduction, ce qui est le cas en Europe depuis plusieurs mois.
 
Facteur aggravant, les carcasses de vaches laitières sont de plus en plus transformées en viande hachée, ce qui permet de faire du steak haché avec de la viande à bouillir en y intégrant pas mal de graisse. La graisse lui donne plus de goût et diminue le prix de revient au détriment de la diététique. Mais son prix est attractif car la matière première ne coûte pas cher. La viande hachée sous toutes ses formes représente désormais près de 50% des volumes de viande bovine vendus en grande surface. Du coup, la viande de qualité et notamment les pièces nobles issues des races prestigieuses comme la charolaise, la limousine, la blonde d’Aquitaine, la salers, l’Aubrac et quelques autres peine à trouver sa place dans les rayons de la distribution.
 
On en est là aujourd’hui et il est difficile de savoir s’il y aura une sortie de crise dans les mois qui viennent. Ce n’est donc pas le moment d’ouvrir le marché européen aux viandes d’outre Atlantique. Jean-Pierre Fleury est allé le dire récemment à la Commission européenne qui négocie actuellement des baisses de tarifs douaniers avec les Etats Unis sur les exportations de viandes bovines et veut faire la même chose avec les pays du Mercosur. Au pays du Hamburger, 100% des vaches laitières de réforme sont transformées en viande hachée. Mais les Etats Unis engraissent aussi pour l’exportation beaucoup de bovins de races à viande dans leurs « feedlots », ces parcs d’engraissement conçus comme des camps de concentration pour bétail où l’alimentation granivore destinées aux herbivores arrive en trains entiers tandis que les hormones de croissance et les antibiotiques entrent régulièrement dans la ration alimentaire.
 
Selon Jean-Pierre Fleury, la commissaire européenne en charge du Commerce a repris une offre européenne faite des 2003 aux Etats Unis dans le cadre d’une négociation non aboutie depuis. Il s’agit d’importer annuellement sans droits de douanes 300.000 tonnes de pièces nobles des Etats Unis alors que ces mêmes pièces issues de nos races à viande peinent à trouver leur place sur le marché. En oubliant que la consommation de viande bovine a diminué de 27% en Europe depuis 2003 tandis que l’offre de viande qualité au augmenté en France.
 
Plus grave encore, cette viande trouve de moins en moins sa place dans la politique de l’offre dans notre pays avec la fermeture des boucheries traditionnelles et l’augmentation des ventes dans la grande distribution où le client n’est pratiquement pas conseillé.
 
Décidément, des usines aux exploitations agricoles, la politique commerciale de l’Europe n’en finit pas de provoquer des crises et d’en faire payer l’addition par les hommes et les femmes qui n’en sont pas responsables. Et la France du président Hollande accompagne cette politique sans prendre la moindre initiative pour tenter de la corriger. Du coup les tracteurs sont encore de sortie aujourd’hui à l’initiative de milliers de paysans au bord de la ruine tandis que l’Europe des marchands brade aussi notre souveraineté alimentaire. 
 
Pour en savoir plus :
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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 09:32
Réflexions sur le confusionnisme et le néofascisme

Au lendemain d’élections régionales dont le résultat a pu provoquer chez certains un sentiment momentané de soulagement malgré un taux d’abstention supérieur à 40 % et des niveaux inhabituels de votes blancs et nuls , il n’est pas inutile de rappeler que l’économie française, entrainée dans la politique déflationniste de l’Union européenne et de l’Euro, reste installée depuis la crise de 2008 dans une quasi stagnation , que le chômage continue à s’élever à des niveaux record , que le commerce extérieur reste durablement déficitaire.

Le gouvernement , enfermé désormais dans la forteresse autocratique de l’état d’urgence , continue à s’impliquer, dans ou hors OTAN, dans de multiples opérations guerrières contribuant à accroitre des tensions internationales dangereuses et qu’il affiche systématiquement une préférence marquée pour les gouvernements les plus réactionnaires : Ukraine, Arabie Saoudite, Qatar, Israël, Turquie en même temps qu’un soutien constant aux bourgeoises compradores africaines.

 

Sources : Le Grand Soir par Robert Charvin[1] | mis à jour le 23/08/2022

- Confusionnisme et neofascisme

S’il est une idéologie dominante aujourd’hui en France et dans de nombreuses régions du monde, c’est le « confusionnisme ». Les questions majeures qui déterminent l’essentiel des comportements sont noyées dans un fatras de références pseudo-morales, religieuses, instrumentalisées pour gommer les inégalités sociales, la précarité en voie de généralisation dans les pays développés, la fracture nord-sud et l’incapacité du système économique à avoir une quelconque efficacité contre la destruction de l’environnement.

 

Ce n’est pas encore un monde nouveau qui se profile à l’horizon, c’est le vieux monde poursuivant sa logique qui se dégrade à grande vitesse et accentue toutes ses perversions. La richesse se concentre entre quelques mains de moins en moins nombreuses dans un monde où les difficultés sociales et la crise environnementale s’aggravent, sans que le système dominant n’ouvre aucune issue.

 

En Amérique du Sud, après une dizaine d’années de victoires progressistes permettant d’affirmer pour la première fois l’indépendance vis-à-vis des États-Unis de plusieurs États et le recul de la pauvreté, la contre-révolution reprend le dessus, grâce à des alliances confuses extrême-droite – conservateurs et social-démocratie ! La Bolivie d’Evo Morales résiste, mais le Venezuela chaviste s’affaiblit tandis que l’Argentine change de camp : le retour des États-Unis et des grandes firmes privées s’annonce !

 

En Afrique, le désordre et la misère atteignent des sommets particulièrement depuis la destruction de la Libye par la France et les États-Unis qui a déstabilisé une large partie des États africains voisins. Les inégalités, la mal-gouvernance et les interventions extérieures renforcent le chaos qui se répand sous couleur de conflits religieux. Le développement n’a pas de réalité pour le plus grand nombre.

 

En Asie, la Chine qui a pour priorité l’édification d’une économie nationale puissante, n’a pas encore une stratégie lisible à l’échelle planétaire. Sa tradition exclut toute « précipitation » dans le domaine politique. Il est difficile de savoir ce qu’il en sera demain.

 

Les États-Unis, divisés entre conservateurs de plus en plus ultras et démocrates très modérés et dont les positions varient d’un État à l’autre au sein de la Fédération, poursuivent cependant quelle que soit la présidence une politique à visée hégémonique, usant du recours à la force ou de l’ingérence « soft » pour maintenir des intérêts économiques et stratégiques, sous couvert d’un humanitarisme frelaté. Son « exceptionnalisme » affirmé exclut tout respect de la légalité internationale.

 

Les États européens qui se sont ligotés dans le cadre de l’Union Européenne, qui n’a créé qu’une structure affairiste au service des lobbies les plus riches, est politiquement malade. Malgré des dispositions « constitutionnelles » pro-démocratiques, l’Union Européenne accepte sans réaction des gouvernements qui associent diverses droites et des mouvements fascisants (comme en Hongrie ou en Lettonie, par exemple). Elle se propose même d’accepter l’adhésion de la Turquie autoritaire, islamiste et opportuniste de l’A.K.P, tandis qu’elle n’a pas hésité à détruire la gauche grecque qui avait remporté les élections, avec un parfait mépris de la démocratie électorale. La social-démocratie qui, dans une période récente, était presque partout au pouvoir en Europe, n’a rien modifié à la situation sociale détériorée. Aujourd’hui, elle est souvent associée à la droite conservatrice, comme en Allemagne qui devient le modèle politique de la France et d’autres pays européens.

 

La France, quant à elle, a perdu tous ses repères. Il n’y a pas « modernisation » de la vie politique malgré la prétention de certains « socialistes » qui en réalité ne le sont pas. Il y a au contraire pourrissement de toutes les valeurs, effacement de tous les principes, sous l’égide d’un « tripartisme » dont les composantes FN, PS, ex-UMP sont dotées d’un programme quasi identique, chacune ayant fait les poubelles des deux autres. Le PS et l’ex-UMP ont intégré par exemple la ligne anti-immigration et les revendications autoritaristes du FN, tandis que le FN a récupéré des éléments du programme économique et social de la gauche. Au P.S, comme à l’ex-UMP, on ne combat pas le F.N, on l’évite au maximum, dans l’espoir du ralliement de ses électeurs et d’alliances (y compris contre-nature) éventuelles ultérieures. Le fascisme imbécile de Daesh conforte l’influence des pires ennemis de l’Islam en France et en Europe, qui cultivent surtout (c’est plus facile) le racisme anti-arabe, substitut au vieil antisémitisme, sous couleur de laïcité ou de défense de la civilisation.

 

Plus personne ne s’y retrouve clairement, y compris dans l’intelligentsia, malade d’un pseudo humanitarisme et d’un droitdel’hommisme obsessionnels et inefficaces pour les droits de l’homme eux-mêmes. Cette pseudo-idéologie se voulant consensuelle contribue à tuer le politique de plus en plus discrédité, conduisant les citoyens au repli sur la vie privée et à l’indifférence vis-à-vis des luttes sociales. Le travail de mémoire de cette intelligentsia est discriminatoire. Complexée vis-à-vis de la Shoah, l’intelligentsia est devenue muette sur les massacres anticommunistes en Indonésie, au Vietnam, au Chili, etc. et oublie les massacres de la décolonisation. Cette intelligentsia-mode est aussi coupable d’un travail d’opacification des réalités socio-économiques et de la lutte des classes (concept devenu obscène), qui pourtant sous des formes complexes, avec des drapeaux renouvelés, se poursuit, malgré le sociétal médiatisé à outrance.

 

 

- Ce confusionnisme contribue fortement à préparer un avenir, sans que le pire soit certain, de type néo-fasciste

L’Histoire ne se répète pas, mais elle peut produire des phénomènes de même nature, par-delà les décennies, que l’on ne reconnaît pas. Les drapeaux n’ont pas la même couleur, le discours présente des différences, et surtout le style est différent.

 

Dans une société « américanisée », comme l’est la société françaises, dont plusieurs générations ont connu les « 30 Glorieuses », Mein Kampf (malgré sa réédition) est illisible, même si l’arabe a remplacé le juif et le bolchevik ! La pitoyable « pensée » d’un Zemour suffit !

 

Les Ligues et les milices n’ont plus guère d’intérêts en raison des réseaux et plus généralement des moyens offerts par les nouvelles techniques de communication. La propagande n’a plus besoin de grands meetings avec des « chefs » charismatiques : n’importe qui grâce à sa médiatisation répétitive peut passer pour un « superman » ou une « superwoman », malgré son inculture ou sa médiocrité banale.

 

L’apathie politique est entretenue par une inculture de masse, des spectacles simplistes et des jeux stupides. L’émotivité remplace le rationnel. Le contrôle social, par un formatage conservateur, remplace la répression, rendue néanmoins facile par la transparence des citoyens (grâce au net et aux services de type NSA), alors que les pouvoirs restent opaques. Tout est entrepris pour effacer les contre-pouvoirs : les juges, les forces politiques et syndicats revendicatifs, les intellectuels critiques.

 

D’authentiques leaders ne sont plus nécessaires pour rallier les foules : une « belle gueule » ou l’image d’un « père tranquille » suffisent pourvu qu’ils sachent manipuler avec efficacité les gens, comme des VRP du néo conservatisme, pour ajuster l’État et la société aux seuls intérêts des pouvoirs privés dominants qu’il ne faut surtout pas « déranger » !

 

 

- La manipulation la plus classique est l’instrumentalisation de la peur, toujours au service des dominants

Cette intoxication à la peur est entretenue plus ou moins subtilement, y compris en la dénonçant et en assimilant le courage au fait de rester aux terrasses des bistrots ! Le chômage, la précarité généralisée et organisée, la répression antisyndicale sélective (comme celle des agents d’Air France), le recrutement préférentiel à tous les niveaux de conformistes (par exemple, pour les professeurs d’économie), la valorisation constante de l’armée et de la police dont tous les actes sont applaudis, assurent l’entretien de la crainte chez les individus de plus en plus isolés les uns des autres.

 

Les actes terroristes aveugles sont encore plus déterminants : ils imposent la recherche de protecteurs, c’est-à-dire des plus puissants. Pourtant, Daesh et ses complices sont combattus dans l’ambiguïté des alliances contre nature avec l’Arabie Saoudite et le Qatar qui nourrissent le salafisme et par des « états d’urgence », pouvant devenir permanents.

 

Les « experts » choisis parmi les courtisans du pouvoir passent en boucle sur tous les médias, imposant l’idée que le désordre établi est « naturel », même s’il est douloureux et que tout ordre différent serait pire ou irréaliste.

 

Les programmes des partis eux-mêmes peuvent être aujourd’hui ni sophistiqués ni réalistes : la V° République française notamment, avec son présidentialisme outrancier, a habitué les citoyens à un combat politique de « têtes » et non de projets. A partir des sondages et des revendications, les « programmes » sont édifiés pour plaire, et peu importe qu’il ne soit pas question de les mettre en œuvre ou qu’ils restent inconnus du plus grand nombre. Le Parti nazi avait, par exemple, un programme social avancé avant 1933 et qui n’a vu le jour que très partiellement, la « gauche » nazie, qui souhaitait une « révolution » nationale et socialiste, ayant été rapidement éliminée. Le monde des affaires avait décidé ! Rien d’étonnant à ce que tous les partis proposent des programmes sociaux avancés, y compris le FN : la logique du système les rend impraticables ! Néanmoins, une large partie de la classe ouvrière a été séduite. Il est vrai qu’en 1936, le chômage avait été résorbé par l’économie de guerre. La seule dénonciation des « profits abusifs », l’idée d’ « unité nationale » associant partis et ouvriers et rendant « la dignité » aux salariés, l’antisémitisme et l’antibolchevisme (les deux n’étant pas dissociés à l’époque) fabriquant le bouc-émissaire nécessaire, l’origine populaire des dirigeants et leur style inédit, « antiélitiste », ont parfaitement fonctionné : le peuple allemand avait été profondément déçu de la Ière République née en 1919, non remis de la défaite, il avait subi de plein fouet la crise de 1929-1930. Le parti nazi a pu ainsi se composer pour un tiers d’ouvriers ! L’idée dominante, pour la grande majorité, était qu’il valait mieux être encaserné dans le nazisme que supporter la misère et l’insécurité avec les siens !

 

En France, à la veille de la guerre de 1939-40, les mots d’ordre des droites étaient simples : « La France aux Français », « honneur, ordre et propriété ». S’ajoutait l’hostilité venue de loin aux « judéo-marxistes », « ferment de la décomposition nationale » ! Aujourd’hui, à la crise économique et sociale, s’additionnent le souvenir de la guerre d’Algérie, source d’un racisme anti-arabe chronique et nourrissant l’anti-immigration, le simplisme venu de Bush et des États-Unis enseignant doctement le « Bien » et le « Mal » dans le monde, distinguant les « États voyous » du monde « civilisé » : dans « l’air du temps », la Russie, la Chine, l’Iran, le monde arabe, l’Islam sont les « méchants » étrangers d’aujourd’hui. Le dérivatif au mécontentement social est efficace : les antagonismes sociaux sont transformés en haine raciale, en xénophobie, en crainte généralisée des « pauvres » : le « réfugié », par exemple, devient « l’étranger type », venu d’on ne sait où, voler notre pain et notre travail, dangereux par nature. Les sommets sont atteints lorsque tous les conflits sont délibérément transformés en affrontements de type religieux !

 

Dans la plupart des pays européens, les droites extrêmes (y compris de type nazi, en Grèce, en Ukraine, dans les pays baltes), et le FN en France « surfent » sur ce climat sociopolitique confus mais pénétrant. Le FN, par exemple, est à la fois porteur de revendications populaires (qui ne l’engagent pas pour la suite) et reprend à son compte les réactions populaires les plus instinctives et les plus primitives, avec la complaisance des grands médias et des partis de gouvernement qui se dispensent à son égard de toute mesure répressive, en espérant au contraire pouvoir s’en servir. Les forces de droite extrême qui travaillent l’Europe et contaminent toute la société ont donc des origines précises.

 

De même, Daesh n’est pas de génération spontanée. Les puissances occidentales ont détruit dans le monde arabe toutes les forces qui les contestaient. L’Islam unifiant l’Empire Ottoman allié de l’Allemagne a été contourné par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale par l’utilisation des nationalismes locaux permettant le démembrement de l’adversaire turc. La France, la Grande Bretagne ont « fabriqué » les « États » du Moyen Orient, dans des cadres plus ou moins artificiels, en instrumentalisant les minorités et en accentuant les différents clivages ethniques ou religieux : le résultat a été une mosaïque ingouvernable et surtout sans contenu démocratique. Les États-Unis, après 1945, ont pris le relais des interventionnismes en tout genre, pétrole oblige. Les Occidentaux ont éliminé toutes les forces qui les dérangeaient : les communistes et progressistes, puis les nationalistes nassériens ou autres, pour ne soutenir que l’armée (comme en Égypte, financée directement par les États-Unis) ou des noyaux de privilégiés corrompus et de pratique dictatoriale. L’inévitable a suivi : une montée des Islamistes (en commençant par les Frères Musulmans, longtemps soutenus aussi par les Américains) a été la réponse de peuples brimés qui rêvent de leur ancien Califat et de sociétés moins misérables et moins soumises à l’étranger.

 

Les succès électoraux du FN en France et de la droite extrême en Europe résultent de même des essais infructueux des partis de gouvernements (de droite ou de gauche), dont les pratiques sont identiques et dont les dirigeants professionnalisés (quelle que soit la sincérité de leurs électeurs) n’ont que des plans de carrière, liés qu’ils sont aux milieux d’affaires qui comptent sur eux pour faire à tout prix leur politique, sous couvert de ce qu’ils appellent « l’Entreprise » parée de toutes les vertus ! La vulgarité de pensée des Sarkozistes et les trahisons « socialistes » ont accoutumé les Français, notamment les jeunes, à la « pensée » de la droite extrême, accessible aux plus incultes et aux plus défavorisés, lassés d’attendre.

 

Pour seule perspective, la droite et la social-démocratie en France ont l’arrière-pensée de gouverner ensemble, avant ou après 2017. La seule question qui les sensibilise est le rapport de forces entre elles qui déterminera le rôle de l’une et de l’autre : comme en Allemagne ! Cette collaboration, qui se généralise en Europe, est l’aboutissement d’un long chemin parallèle, toujours profondément « respectueux » du système capitaliste, quels que soient les dommages qu’il provoque.

 

Mais rien n’exclut, si nécessaire, une alliance de toutes les droites, si par hasard, la complicité PS-ex-UMP buttait sur certains obstacles. Un fort courant néo-sarkoziste est tout disposé à cette autre collaboration, excluant éventuellement même la « gauche » la moins à gauche ! De son côté, un fort courant social-démocrate est prêt à toutes les alliances avec les droites, y compris en cassant le parti qui les abrite encore. Mais cette collaboration est plus dangereuse pour la suite : elle est donc source d’hésitations.

 

 

- En tout état de cause, la démocratie, qui se porte mal, s’en portera encore plus mal

Peut s’installer ainsi en France (mais pas seulement) dans un climat d’ « état d’urgence » permanent (voir les lois successives de 1996, 2001, 2003, 2004, 2006, 2014, 2015) sur le renseignement et la prorogation de l’état d’urgence pour 3 mois, reconductible) un régime ultra-présidentialiste, sans contestation réelle possible, se voulant acteur d’une « fin de l’histoire », celle des libertés (relatives) et des acquis sociaux qui survivent.

 

Les milieux d’affaires, dont les positions sont de plus en plus décisives, quant à eux sont en réflexion. Aujourd’hui le MEDEF de France condamne le FN, exclusivement pour son programme économique et social, dénoncé comme étant « d’extrême-gauche » ! Il est indifférent à son programme sociétal de type néofasciste. Cela peut « s’arranger » dans le futur, tout comme l’industrie lourde s’est en définitive associée au nazisme, comme l’aristocratie italienne s’est aussi ralliée au fascisme mussolinien, malgré son mépris de classe. Durant les affrontements politiques, en effet, les « affaires continuent », de même que Daesh sait conclure des contrats pétroliers avec différents trafiquants et diverses compagnies occidentales, tout en prônant la « pureté » de l’Islam ! Les milieux d’affaires ne sont pas dogmatiques : ils peuvent soutenir indifféremment les droites ou la fausse gauche, ou toutes les forces politiques simultanément, et si cela leur apparaît utile, ils n’ont pas d’hostilité de principe à l’instauration d’un régime autoritaire. Pour les affairistes, qui se prennent pour une nouvelle aristocratie, « la démocratie submerge les élites sous le flot des médiocres et des incompétents ». Ils sont pour « une société stable et efficace qui a besoin de l’autorité allant de haut en bas et de la responsabilité qui monte de bas en haut. Il faut favoriser et non entraver l’élévation des meilleurs, c’est la loi de la nature » On croirait entendre le MEDEF ou BFM ! Mais non, c’est l’auteur de Mein Kampf qui s’exprime !!

 

Il y a au sein du patronat le culte de la « libre » concurrence : elle en fait toujours faussée ! Par contre, elle est de plus en plus vive entre les individus : c’est la guerre de chacun contre tous pour parvenir à survivre, créant l’hostilité à l’égard des autres. Toutes les structures collectives craquent pour le plus grand profit des puissants. La conscience d’appartenir à une caste cohérente est vivante chez les privilégiés. Elle implose chez les démunis.

 

Les attentats islamistes de Daesh, financés par des alliés de la France (350 victimes en France en 30 ans) qualifiés trop souvent de « guerre », relèguent la crise sociale au second plan des préoccupations. Les éloges permanents aux « forces de l’ordre » et les méthodes de répression aident au développement d’un climat sécuritaire, dans lequel on met la justice à l’écart tandis que l’éducation nationale et tous les services publics font l’objet au contraire des critiques les plus systématiques. Les grands médias entre les mains des groupes financiers loin d’être un quatrième pouvoir, sont le relais des idées dans « l’air du temps ».

 

Tous les ingrédients du fascisme, mouture des années 2000, sont donc réunis. Le « capitalisme de la séduction », rendu possible par les « 30 Glorieuses » avec sa consommation de masse, ne fonctionne plus : la caste dominante estime ne plus avoir les moyens d’offrir aujourd’hui ce qu’elle fournissait hier. Un « capitalisme de l’oppression », plus ou moins délicate, tend à lui succéder. Pour faire avaliser cet autoritarisme, on renforce le « faste » entourant les « chefs » de l’État, pourtant plus mussolinien que républicain. On met en exergue les « valeurs » démocratiques mais on annihile les citoyens en les empêchant d’être des centres d’initiative. Le degré de « délicatesse » de l’oppression dépendra des réactions plus ou moins fortes qu’il suscitera nécessairement : en attendant, le système se sert de tous les événements et de tous les prétextes pour prévoir le pire, en discréditant les juges qui font leur métier. Le système ne manque pas d’ores et déjà de traiter avec une condescendance méprisante l’authentique opposition de gauche très affaiblie, tout comme la Commission Européenne a réduit à l’impuissance, avec arrogance, hier Syriza et demain sans doute Podemos ou le nouveau parti travailliste britannique !

 

Aucune perspective de progrès (ni même de croissance à retombée sociale) n’est réaliste dans le cadre du capitalisme financier. Il ne peut qu’essayer de produire des fictions manipulatrices ou frapper.

 

Beaucoup ne croient pas encore, surtout dans la « Patrie des Droits de l’Homme » à une telle régression, comme si les dictatures et les autoritarismes c’était toujours pour les autres ! Il y a amnésie sur l’Europe des années 1930-1940 ; il y a ignorance de certaines réalités en Europe de l’Est. Il y a volonté de ne pas savoir ce que vivent réellement les peuples du Sud. Il n’y a qu’une crainte stupide vis-à-vis des progrès de la Chine et de la volonté de la Russie de reprendre sa place dans le concert des Nations, traitées comme des ennemies.

 

Tout est en place pour que les archaïsmes politiques et économiques les plus frelatés apparaissent comme le comble de la modernité.

Un seul obstacle, heureusement de taille : l’intelligence et la mobilisation des citoyens.

 

Note :

[1] Par Robert Charvin, professeur émérite de droit à l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Il était doyen honoraire de la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Nice. Consultant Droit International, droit des relations internationales

 

Pour en savoir plus :

Dossier : Le FN/RN de Marine Le Pen, un néofascisme à la française

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 09:51
Refonder notre démocratie, c’est rompre avec la 5ème République !

et pas à faire une primaire à gauche !

 

Source :  le blog de Manuel Bompard le 22 janvier 2016

Une initiative « pour une primaire à gauche » a été lancée par plusieurs personnalités dans le journal Libération. Pour les initiateurs de cette démarche, il s’agit de « faire de la prochaine élection présidentielle la conclusion d’un débat approfondi ». Ils en appellent à « du contenu, des idées, des échanges exigeants » et présentent leur initiative comme « l’opportunité de refonder notre démocratie ». Louables objectifs, que nous sommes nombreux à partager, et qui s’accompagnent d’un constat lucide sur la gravité de la situation politique de notre pays et sur l’impasse totale de la politique gouvernementale. Dans la période trouble que nous vivons, il est toujours salutaire de voir des intellectuels et des personnalités politiques préoccupés par l’avenir du pays prendre des initiatives pour ouvrir un autre chemin.

 

Il serait donc bien malvenu de remettre en cause la sincérité de leur démarche et de ne pas voir qu’elle pose des questions indispensables : comment faire de la campagne présidentielle de 2017 un vrai débat sur l’avenir de notre pays ? Comment permettre une véritable confrontation des projets, et non pas une course de chevaux gonflés aux sondages et autres produits dopants ? Comment empêcher que ce débat nous soit à nouveau confisqué par une polarisation médiatique sur des thématiques bien loin des difficultés que rencontrent les Français ? Ce sont ici des interrogations essentielles et on ne peut que se réjouir de les voir bousculer un peu les abjectes propositions sur la déchéance de nationalité et les nouvelles provocations du sinistre Macron.

 

 

- Mais comment ne pas distinguer parmi les signataires et les personnes ayant répondu favorablement à cet appel des motivations diverses ?

Ainsi, il faudrait être aveugle pour ne pas voir les gros sabots des dirigeants du Parti Socialiste qui ont bien compris les intérêts qu’ils pourraient retirer d’une telle initiative. N’est-ce pas ici l’occasion rêvée de faire taire toute alternative à la politique gouvernementale, en transformant cette initiative en choix d’un candidat unique de la gauche, expulsant par là même toute discussion sur les désaccords majeurs vis-à-vis de la politique gouvernementale ? Ainsi construite, cette initiative se retournerait contre les objectifs fixés par ces initiateurs. Plutôt que d’aider à déverrouiller la scène politique, elle lui donnerait au contraire un nouveau tour de vis. On ne peut donc que regretter que l’appel publié ne contienne pas de remise en cause et d’explications en profondeur des choix gouvernementaux, ce qui aurait permis d’inscrire cette initiative clairement en rupture avec les politiques mises en place ces dernières années. Et à tous ceux qui pensent qu’il y aurait là une occasion historique pour rompre enfin avec les orientations sociales-libérales, il convient de souligner comment un tel processus serait dominé par l’influence des instituts de sondage et comment il expulserait celles et ceux qui se détournent aujourd’hui des urnes (lire à ce sujet le blog d'Alexis Corbière).

 

Dans le même registre des interrogations, il est triste de lire parmi certaines réactions ou prises de position autour de cette initiative des intentions bien éloignées de celles affichées dans le texte de l’appel. Ainsi, comment peut-on affirmer la nécessité d’un grand débat et exclure dans le même temps toute discussion sur notre rapport à l’Union Européenne, comme le fait Julien Bayou d'EELV en affirmant que le résultat pourrait « poser problème, s’il y’avait des positions anti-européennes », ajoutant la caricature à la fermeture du débat ? Voilà ici une curieuse conception des « échanges » si un seul résultat ne peut en fait être admis et accepté, conception bien contradictoire avec la nécessité de « débattre des défis extraordinaires auxquels notre société est confrontée ». La question de la relation de la France vis-à-vis d’une construction européenne toujours plus austéritaire ne fait-elle pas partie de ces défis ?

 

 

- Mais tel n’est sans doute malheureusement pas le sujet.

Car ne nous y trompons pas : par-delà la sincérité évidente de certains de ces initiateurs ou soutiens, se retrouvent aussi autour de cette initiative tous ceux qui pensent y avoir trouvé l’opportunité de se forger une place sur la ligne de départ. Comment interpréter autrement les déclarations de David Cormand d'EELV expliquant que cette initiative aurait pour ambition de bousculer « un casting qui a déjà été décidé sans nous ». C’est là aussi une ambition bien différente de la volonté affichée de « réanimer le débat politique » et d’incarner « le projet positif dont la France a besoin pour sortir de l’impasse ». Sauf à considérer que personne parmi « ce casting » (selon David Cormand toujours, « le trio promis étant Hollande, Sarkozy, Le Pen […] avec comme challengers potentiels Juppé, Bayrou et Mélenchon ») ne pourrait porter un tel projet, ce qui mériterait alors d’être argumenté. Difficile donc de lire dans ces déclarations autre chose qu’une volonté d’utiliser cette initiative pour légitimer une nouvelle candidature. Ce serait grave, car masquer sous des mots d’ordre de renouvellement et des appels aux nouvelles pratiques politiques des ambitions par ailleurs tout à fait légitimes, ne fera que contribuer à amplifier encore la crise démocratique du pays.

 

Une fois passées ces quelques remarques, il faut venir au fond du sujet. Oui « les inégalités sociales » et « la dégradation environnementale » sont insupportables. Oui, notre système politique est verrouillé, son personnel fait office « de caste, d’oligarchie ». Oui, il est plus que jamais nécessaire de « refonder notre démocratie ». Oui, notre pays est « riche de son énergie vitale et de ses talents qui aspirent à forger un avenir bienveillant ». Mais ces indignations ont des causes et des responsables qu’il faut nommer : c’est d’abord un capitalisme aveugle qui détruit les êtres humains et la planète; c’est aussi un système politique inique – la 5ème République – qui expulse le peuple de la vie politique.

 

 

- Pour s’attaquer aux effets, il faut s’attaquer aux causes : il n’y aura donc pas de refondation démocratique possible sans rupture avec la 5ème République

L’objectif de réoxygéner enfin notre vie politique ne sera donc pas accompli en choisissant mieux le monarque présidentiel (en partant du principe que la primaire permettrait un meilleur choix, ce qui est plus que contestable comme l’a très bien démontré Alexis Corbière sur son blog). Il ne pourra l’être qu’en brisant enfin la 5ème République et en engageant tout le peuple français sur la voie d’une reconstruction démocratique.

 

Pour cela, une démarche claire et transparente pour une nouvelle République, précisant les modalités et le calendrier de sa mise en œuvre, est indispensable. Il ne peut s’agir d’une simple mise à jour du système périmé de la 5ème République, même sous un nouveau nom, par un groupe d’experts en droits constitutionnel. Cette réponse serait bien loin de la gravité de la situation. En ne permettant pas l’intervention populaire permanente dans la rédaction constitutionnelle, elle inscrirait dans le marbre un péché originel : la confiscation du pouvoir par quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Seule la convocation d’une Assemblée Constituante, proposée par référendum dès l’élection à la présidence de la République (en utilisant l’article 11 de la Constitution), permettrait de renouveler en profondeur notre vie démocratique et de libérer les énergies du pays.

 

Une telle revendication n’est malheureusement pas inscrite dans les objectifs de « la primaire à gauche ». Ces initiateurs semblent penser qu’un choix plus large et plus démocratique (ici aussi, ces adjectifs sont plus que contestables, mais cela semble être l’avis des signataires) d’un candidat à l’élection présidentielle permettra, comme par magie, une refondation démocratique. Aucun ne semble se souvenir que François Hollande fut bien désigné par une primaire et que cela ne l’empêcha nullement d’oublier le lendemain de l’élection ses promesses de campagne, ou d’avoir recours à l’article 49-3 de la Constitution.

 

 

- Pourtant, et les signataires de l’appel publié dans Libération le pointent également, il y a urgence.

La trahison que représente le mandat de François Hollande pour une partie grandissante de la population, l’absence de résultat de sa politique et le contexte lourd de l’année 2015 ont fait grandir la résignation et la tentation du repli sur soi. De plus en plus nombreux sont les français qui ont renoncé à se déplacer aux urnes, ou qui semblent tentés par une extrême-droite incarnant, à tort, la seule remise en cause des politiques mises en place ces dernières années.

 

Le temps n’est donc pas, selon moi, au repli sur soi et aux processus paralysants. La gravité du moment impose que soient lisibles rapidement les différents projets politiques qui s’offrent au pays. La mise en route pour les prochaines élections présidentielles d’une démarche claire de rupture avec la 5ème République est désormais urgente. A 15 mois de l’élection présidentielle, il convient dès lors de soutenir sans attendre le candidat le mieux placé pour engager immédiatement cette bataille, en adossant à cette campagne le lancement d’un nouveau mouvement ouvert à toutes celles et tous ceux qui veulent y participer. Un candidat qui sera en capacité de prendre le pouvoir, non pour lui-même, mais pour le rendre au peuple. Un candidat qui, par la clarté de son positionnement, la cohérence de ses engagements et la force de ses idées, portera de manière crédible cette ambition. Un candidat qui maitrise avec brio les rouages du jeu médiatique et qui pourra ainsi retourner contre le système ses propres contradictions. Un candidat qui saura garder la tête froide face à la violence des temps qui viennent.

 

Ainsi, nous pourrons faire mentir les scénarios noirs écrits par avance.

 

Pour en savoir plus :

- Mon dossier : Primaires - Elections présidentielles 2017

- Jean-Luc Mélenchon: «La primaire est une machine à enterrer les questions de fond»

- Sondages primaires par Francois Cocq   

- Présidentielles 2017 Le poker menteur des primaires

- Les primaires, ou le casting de la tambouille

- Chronique d'une gauche auto proclamée

Refonder notre démocratie, c’est rompre avec la 5ème République !
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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 23:22
Présidentielle 2017 : Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature dans le 20 heures de TF1

Jean-Luc Mélenchon a annoncé ce mercredi soir 10 février 2016 sa candidature pour la présidentielle de 2017. "Le rythme s’est accéléré, après MM. Juppé, Fillon, Sarkozy, Mme Le Pen sur votre plateau a annoncé sa candidature, a expliqué le fondateur du Parti de gauche dans le 20 heures de TF1. Dans ces conditions, il faut passer à l’action, on ne peut pas rester sans voix et oui, je propose ma candidature pour l’élection présidentielle de 2017."

 

Mis à jour le 13 février 2016

"Je n’aimerai pas que ce soit une espèce de jeu de pronostic cette élection, au contraire c’est une occasion formidable de dénouer les liens qui nous paralysent aujourd’hui grâce à nos bulletins de vote, pacifiquement, tranquillement démocratiquement", a-t-il expliqué.

 

Jean-Luc Mélenchon explique son mot d’ordre : "c’est l’intérêt général humain qui doit prévaloir aujourd’hui". Pour exemple, il cite "le changement climatique", "c’est maintenant qu’il faut changer la manière de produire, d’échanger, de consommer". Le nucléaire ? "C’est le moment de sortir", assure le député européen.

 

 

- Bernie Sanders pour inspiration

Confirmant qu’il ne participera pas à une potentielle primaire à gauche, Jean-Luc Mélenchon explique que son parti ce sera ses "convictions". "J’ai des convictions et c’est le plus important et peut-être le peuple français", martèle-t-il. Rejetant le fait que la multiplication des candidatures à gauche pourrait faire perdre la gauche en 2017, il assure ne demander "la permission à personne".

 

"Je le fais hors-cadre de parti, je suis ouvert à tout le monde", insiste l’eurodéputé.

 

Pour se préparer à cette nouvelle campagne Jean-Luc Mélenchon dit s’être inspiré de l’homme politique à la mode ces derniers temps, Bernie Sanders, candidat démocrate aux Etats-Unis devenu la coqueluche des jeunes. "Je m’inspire à ma manière de la méthode qui a été celle de M. Bernie Sanders", détaille-t-il, en ayant notamment loué "la même plateforme internet" que lui. Sur celle-ci, chaque citoyen pourra participer au débat et à l’élaboration d’un programme.

 

"Tout le monde peut se joindre à moi pour travailler sur le programme et agir voilà comment on traite une élection", conclut Jean-Luc Mélenchon.

 

 

- Jean-Luc Mélenchon annonce sa candidature

 

- J'appuie la candidature de Jean-Luc Mélenchon ICI

 

Présidentielle 2017 : Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature dans le 20 heures de TF1
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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 09:11
Les Primaires contre la Gauche

Selon moi, on ne peut pas dissocier l’instauration des primaires à gauche du projet politique que visent ceux qui ont poussé cette idée. Il ne manque pas d’esprits avisés qui savent à quel point ce système des primaires induit tout un large ensemble de conséquences sur lequel je m'exprime depuis 20007[1].

 

Sources : le blog de Jean-Luc Mélenchon le (extrait de son livre "L'autre gauche" paru en sept. 2009)

Il n’en n’est pourtant pas débattu. La scène politique semble subjuguée davantage que convaincue. Mais a la vérité, je ne crois pas que cette idée puisse s’imposer autrement que par cette sorte de passage en force tant elle bouscule jusqu’au fondement l’édifice sur lequel est construit la gauche. Il aura peut-être raison de la gauche elle-même. Je veux rappeler que ce ne sera pas la première fois.

 

 

- Les mauvais exemples américains et italiens

Je signale que les innombrables références au système américain s’accompagnent toutes d’un voile d’ignorance volontaire très troublant. Aux Etats Unis le système des primaires commence par la marginalisation des partis de gauche. Mais combien savent qu’il n’y a pas que deux candidats aux USA. Tous les autres sont effacés du tableau du fait même des primaires. A commencer par le candidat socialiste. Ces primaires fonctionnent de plus comme l’antichambre obligée où se bousculent tous les lobbies, carnet de chèques en main. Ils se remboursent ensuite sur la bête victorieuse, corrompant en profondeur l’esprit public nord américain et davantage encore celui de ses élites dirigeantes. Bonjour la modernité !

 

Un exemple plus proche peut-être également plus facilement analysé. C’est celui de l’Italie. Un concentré de désastre. Les primaires ont conduit à la fois à la liquidation de la gauche, dissoute dans un « parti démocrate » récusant l’étiquette de gauche, et à la plus lamentable défaite électorale de la gauche contre Berlusconi. Pour ne dire que cela. Pourquoi en irait-il autrement en France ? Déjà bien des analystes ont largement démontré que les primaires invalident l’existence même d’une structure de Parti. A quoi bon en effet un parti quand un club d’affidés et un bon budget de communication suffisent pour mener la partie décisive. Au contraire, un parti, avec ses rythmes lents de décisions, ses structure collectives, ses obligations de mémoire, ses liens aux syndicats et associations, est un handicap majeur pour mener la guerre de guérilla médiatique, la course aux effets émotifs et tout ce qui va avec l’ultra personnalisation de la politique qu’implique une primaire. Je n’en évoque pas davantage à ce propos parce que le cœur de mon raisonnement à cet instant vise seulement à montrer comment le moyen choisi pour régler les problèmes que ce système prétend affronter les aggrave au contraire.

 

 

- Le règne de l’égocratie

Voyons cela. On entend dire par exemple que les primaires seront le moyen de surmonter les conflits de personnes qui minent les états major politiques. Ce sera le contraire. Il les envenimera. L’égocratie va en effet se déployer sans retenue. Chacun devra en effet se rendre « intéressant » pour capter de la sympathie et de l’appétit médiatique. Plus intéressant et appétissant que le voisin. Dès lors la défaite équivaudra à une disqualification personnelle plus offensante et meurtrissante que ne le sera jamais aucune défaite des idées ou du programme qu’un candidat peut porter. La pipolisation pourtant battra son plein quoique veuille les protagonistes. Elle sera une arme de combat. Qu’on se souvienne des conditions et des mots avec lesquels Ségolène Royal annonça en plein milieu de la soirée électorale des législatives de 2007 sa décision de divorcer d’avec François Hollande. Cette pente sera amplifiée par l’environnement idéologique que construit ce type de consultation. Cela d’abord parce que les contenus politiques iront au rabais. En effet dans cette sorte de compétition celui qui l’emporte est celui qui provoque le moins de rejet. Le devoir de chacun des candidats sera donc de rogner soigneusement toute aspérité du propos qui lui aliène un secteur de l’opinion. Dès lors l’idéologie dominante a de beaux jours devant elle. La pipolisation et la dépolitisation iront de concert comme c’est la règle en la matière.

 

 

- La course au moins disant politique

Machine à égotiser, le système des primaires est de ce fait en même temps une machine à niveler. Mécaniquement le centre de gravité d’une telle compétition se déplace vers le moins disant, le plus central c’est-à-dire le plus centriste. La norme de sélection fonctionne à l’inverse de la compétition qu’elle est censée préparer. Car, le moment venu, dans la campagne électorale, face au candidat de droite ce n’est plus le moins disant le mieux placé. C’est au contraire la candidature ouvrant le plus de propositions offensives qui concentre l’attention, créé le débat et fait le succès. On voudra bien se souvenir en effet que les victoires électorales de la gauche, celles de François Mitterrand en 1981, comme celle de Lionel Jospin en 1997 se sont faites avec des programmes clivant et non sur des propositions consensuelles. De plus, l’un contre la peine de mort, en plus du programme commun avec les communistes et l’autre avec les trente cinq heures ajoutèrent des angles aux angles. Ici se touche un point essentiel. Une élection ne se réduit pas au marketing qui l’anime. Ce sont les programmes d’une part et la volonté de les accomplir des personnes qui les portent qui, en définitive, mettent en mouvement le grand nombre d’un côté ou de l’autre. Je parle là de l’élection, la vraie. Car à l’occasion des primaires il en va tout autrement. Là, les votants sont abusés par la proximité idéologique des candidats. Tous sont censés être de gauche, je le rappelle. Leurs positions communes sont alors nombreuses. Les électeurs des primaires se disent alors que le vainqueur aura la sagesse de faire son miel de tout ce qui aura été dit et qui aura plu. Du coup les braves gens concluent qu’ils doivent choisir la personne qui a le plus de chance de l’emporter dans les urnes contre la droite. Comment peuvent-ils savoir duquel il s’agit ? C’est bien leur problème. Ils s’en réfèrent donc à ce que leur dit une autorité qui semble supérieure à tout à priori et à toute idéologie. C’est-à-dire l’opinion majoritaire des électeurs en général. C’est l’effet Panurge appliqué avec bonne volonté et assumé comme tel. Les participants aux primaires suivent donc le verdict des sondages. On se souvient du harcèlement sondagier qui accabla ainsi les socialistes dans la primaire que remporta Ségolène Royal. Elle était alors donnée gagnante contre Sarkozy avec 53 % des voix contre 47% au candidat de droite. Notons que le résultat final fut exactement l’inverse.

 

 

- Une machine à diviser la gauche

Cet effet de nivellement n’empêchera pas pour autant un autre renversement de la dynamique électorale entre le processus des primaires et celui des élections elles-mêmes. Dans l’élection, quand plusieurs candidats sont présents à gauche, ils sont en compétition implicite. Mais leur discours est positionné contre la droite davantage que les uns contre les autres. Ceux qui se risquent à du démolissage dans leur camp, comme toute transgression de celui-ci en général, le paient souvent très cher. Ainsi Jean-Pierre Chevènement passa-t-il en 2002 de 14% des intentions de vote à 5% en quelques jours pour prix de son harcèlement contre celui qu’il appelait « chirospin » et pour s’être rapproché de l’extrême droite villièriste.

 

 

- L’outil du glissement au centre

Après ce tour d’horizon général j’en viens à quelques remarques à propos de la dynamique d’une élection. Si cette primaire est proposée à toute la gauche c’est un tableau singulier qui est mis en place. Passons sur le fait qu’il aurait été de meilleure pratique de consulter les partenaires avant de les mettre au pied du mur. Voyons plutôt le présupposé de l’affaire. Il y en a un. De taille. C’est que le candidat issu des primaires doit ensuite gagner l’élection dès le premier tour. Car pour le second tour il ne dispose plus de réserve de voix puisque toute la gauche est censée avoir été mobilisé et s’être déjà regroupée sur son nom. Comment peut-on imaginer cela ? Ce n’est pas possible. Alors ? La réponse est évidente. Le deuxième tour ne peut alors être gagnant qu’avec une nouvelle alliance. Du coup le premier tour de l’élection présidentielle se transforme en réalité en une primaire avec les centristes. Celui des deux qui arrive en tête s’accorde avec le suivant « contre la droite ». Démontrez le contraire !

 

Ainsi de toutes les façons et par tous les bouts, tant sur la forme, le contenu et la dynamique électorale, le système des primaires est une machine à se donner des claques. Elle égotise, pipolise, nivèle et divise la gauche au profit d’un glissement centriste. Et celui-ci pour finir est incapable de répondre aux attentes actuelles d’une société mise en tension par la crise et en demande de changements sociaux et écologiques radicaux dans la vie diminuée que mène le commun des mortels.

 

Note :

[1] Source : « L’urgence écologique doit être au point de départ de ma campagne »

" Vous avez refusé de participer aux processus des primaires à gauche. Pourquoi ?

Ma candidature est un raisonnement politique, ce n’est pas le résultat d’un hubris personnel. Je refuse le mécanisme des primaires depuis longtemps, Cela ne me prend pas maintenant comme un argument de circonstance, j’ai expliqué ça longuement dès 2007 : les primaires sont un tamis social et un tamis idéologique qui se termine à la fin pour unique référence sur « Qui va être présent au deuxième tour ? » et, donc, on essaye de le savoir en lisant les sondages… Une primaire est un exercice d’amnistie pour dirigeants socialistes, cela ne peut pas être autre chose.

Ce n’est pas pour rien que j’ai dit que je proposais ma candidature, et non que je la déposais. Ceux qui ont cru habile de m’imputer une décision solitaire se retrouvent maintenant pris dans leur piège ! Parce qu’ils ont transformé en décision ce qui était une proposition. Et, volens, nolens [qu’on le veuille ou non, NDLR], ils ont accéléré la prise de conscience de tous ceux qui se sont trouvés confrontés à cette alternative : est-ce la primaire qui a raison ou est-ce Mélenchon qui a raison de la refuser ?

Je la propose aux citoyens, aux organisations. Et la réponse m’est venue de cent dix mille personnes. C’est un chiffre raisonnable. Après quoi arrivent cent cinquante maires qui – un an à l’avance – acceptent de parrainer ma candidature. Qui a décidé que j’étais seul ? Deux mille syndicalistes ne comptent-ils pour rien par rapport à quarante belles personnes qui ont signé un appel à une primaire dans laquelle il n’y en a pas deux qui ont la même idée sur ce qu’il y a lieu de faire ? "

 

Pour en savoir plus :

- Soyons primaires par Jean Ortiz

- Gauche : Gare au prix amer de la primaire !

- Martine Billard : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

- Quand le PS investit l’idée de « Primaire à gauche » par Jean-Luc Mélenchon

- Primaire : ma réponse à Caroline De Haas

- Primaires : et si on arrêtait de faire semblant ?

- Une primaire de Hollande à Juppé : tout sauf Mélenchon

-

- Jean-Luc Mélenchon : Les primaires, la loi du mensonge et de la triche

- Mise au point sur les chances à "gauche" pour 2022 et la mauvaise idée d'une primaire

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 09:27
21ème rapport du mal–logement en France : la dégradation se poursuit

Une forme de violence économique, sociale et psychologique.

 

Sources : Parti de Gauche Midi-Pyrénées

"Comme chaque année, ce rapport dresse le tableau de bord du mal-logement à partir de chiffres actualisés, notamment grâce à une exploitation inédite de l’enquête Logement 2013 de l’Insee fortement attendue, et du suivi des politiques du logement de l’année écoulée. Il montre la dégradation alarmante de nombreux indicateurs, qu’il s’agisse du nombre de personnes sans domicile, en précarité énergétique, en effort financier excessif ou en hébergement contraint chez des tiers."

Vous pouvez accéder à tous les éléments du rapport en cliquant ici

 

 

-  Quelques chiffres essentiels

  • Près de 900 000 personnes sont privées de logement personnel, selon la Fondation. Parmi elles, 141 500 sont sans domicile et 85 000 vivent dans des habitations de fortune.
  • Près de 2,9 millions de personnes vivent dans des conditions de logement « très difficiles » (privation de confort, surpeuplement « accentué »).1 % des logements sans eau courante, douche ni WC
  • En 2013, 204 000 logements en France ne disposaient pas d’eau courante, d’une installation sanitaire – baignoire ou douche – ou de WC intérieurs.
  • Plus d’1,9 million de logements « étaient dépourvus de chauffage central en 2013.
  • Les ménages les plus pauvres (1er décile de la population) consacrent plus de la moitié de leur revenu à leur logement, contre 17,4 % en moyenne chez les Français, et 12,5 % pour les plus aisés.
  • Les 10 % les plus pauvres (1er décile) ayant un revenu mensuel moyen de 678 euros selon l’Insee, le logement leur coûte ainsi 379 euros en moyenne par mois, ne laissant que 299 euros pour tout le reste.582 bidonvilles
  • Fin 2015, 17 929 personnes vivaient dans l’un des 582 bidonvilles référencés en France par la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). 37 % de ces personnes « très marginalisées » habitent dans un campement illicite situé en Ile-de-France, et 21 % sont regroupés en Nord-Pas-de-Calais.

« À lui seul, le département de Seine-Saint-Denis abrite 12 % des personnes recensées et 7 % des bidonvilles à l’échelle nationale », souligne le rapport de la fondation Abbé Pierre.Un sur trois

  • Près d’un tiers des enfants vivant dans des logements précaires présentent des sifflements respiratoires, contre 7,1 % en moyenne dans les autres foyers. Près de la moitié des adultes dans des logements précaires souffrent de migraines (47,7 % contre 31,6 % des autres ménages) et de dépression ou d’anxiété (40,8 % contre 28,7 %).450 000 personnes contraintes à revenir vivre chez leurs parents
  • Près de 450 000 personnes sont revenues au domicile parental en 2013 en raison d’une situation personnelle difficile (perte d’emploi, problèmes financiers, mauvaise santé ou problèmes de logement). Chez les plus de 25 ans (hors étudiants), le nombre est en augmentation de 20 % entre 2002 et 2013, passant de 282 000 à 338 000 en 11 ans. Plus impressionnante, l’augmentation est de 66 % entre ces deux années pour les personnes âgées de plus de 60 ans contraintes d’habiter chez un tiers avec lequel elles n’ont pas de lien de parenté direct (de 50 000 à 83 000).

 

Résumé réalisé par "Les décodeurs" Blog journal Le Monde accessible en en cliquant ici

 

 

-  La crise du logement expliquée en quatre minutes

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 09:24
Françoise Verchère : Notre-Dame des Landes "la fabrication d'un mensonge d'Etat"

Ancien maire de Bouguenais, ancienne élue départementale, militante du Parti de Gauche, opposante de longue date au projet Notre-Dame-des-Landes, Françoise Verchère connaît le dossier jusque dans la dernière virgule de la dernière annexe.

Elle a écrit un livre, court, et accusateur.  Elle n'y raconte pas l'histoire de la lutte anti-aéroport, n'y construit pas un argumentaire, laissant cela aux autres opposants. Françoise Verchère préfère décrypter les mécanismes de ce qu'elle appelle "La fabrication d'un mensonge d'État".

En trois chapitres, elle met à nu une mécanique que rien ne peut plus arrêter une fois prise la décision par l'État.

 

- A souligner : Françoise Verchère était en contact avec un éditeur classique.

L'évolution de la situation, "l'urgence", dit-elle, la conduit à publier sur internet. Le texte peut être lu sur le blog du Nantais Eric Chalmel (Les Etats et Empires de la Lune).

  • Je le reproduis ci dessous.
  • il est également à votre disposition, pour téléchargement en bas de page [1].

 

Sources : Les Etats et Empires de la Lune

- Préface

Le dernier verdict du tribunal de Nantes met le gouvernement au pied du mur : soit expulser manu militari les zadistes du site de Notre-Dame des Landes, soit renoncer au projet d’aéroport du grand ouest. Avec la présidentielle à l’horizon, sa décision est à la fois très attendue et à très haut risque. Le conflit n’a que trop duré : il s’est enlisé et plus personne ne voit comment en sortir. La fenêtre de tir politique se restreint de jour en jour. À l’évidence, nous sommes à la veille d’un tournant décisif.

 

Beaucoup de citoyens (certains n’étaient pas nés lorsqu’il a commencé) ont une vision embrouillée du conflit. Des arguments techniques complexes de part et d’autre, des enjeux économique, écologique et sociétal qui s’opposent, une image de plus en plus négative des zadistes face à l’état de droit, des violences policières qui ont grièvement blessé de jeunes manifestants, des politiques qui s’invectivent ou qui s’observent… Il n’y a pas eu de mort comme à Sivens (et espérons qu’il n’y en ait pas !), toutefois le clivage laissera des traces douloureuses.

 

Si nous n’en sommes pas encore aux travaux d’historiens, Notre-Dame des Landes est déjà un cas d’école qui commence à susciter des témoignages. Celui de Françoise Verchère fera date. Parce que c’est la vision d’une opposante historique et déterminée, d’une figure emblématique, parce qu’elle connaît le dossier à la virgule près, mais pas seulement. Son livre, publié sur ce blog, est évidemment partisan. Mais il est brillant, comme à chaque fois qu’elle prend la plume. Surtout, au-delà des arguments qu’elle déroule inexorablement, des « mensonges » qu’elle dénonce un par un, il nous donne une vision complète et intelligible du conflit. Pour la première fois, un document nous permet d’y voir plus clair, qu’on soit d’accord ou pas avec son auteur.

 

J’imagine que ce texte appellera une réponse tout aussi circonstanciée et brillante des partisans du projet. Il va de soi que je me ferais un devoir de la publier à son tour s’ils le souhaitent.

 

En attendant, bonne lecture… E.C.

 

***

Vous trouverez à la fin du texte un index des principaux sigles cités.


« Je vois, j'entends, j'observe, je parle et de cette façon je témoigne, un vilain mot mais qui a encore un sens quand il murmure « c'est faux » à l'oreille de ceux qui se laissent bercer par la ritournelle du pouvoir. » Roberto Saviano (Gomorra)

 
 

- Notre Dame des Landes : la fabrication d'un mensonge d’État

           Depuis l'automne 2013, la stratégie du gouvernement dans le dossier de Notre Dame des Landes est claire. Silence total sur les arguments que les opposants continuent inlassablement d'avancer mais poursuite sans faille du rouleau compresseur décisionnel et administratif : préparation des derniers arrêtés préfectoraux, réalisation d'une étude « globale » censée répondre aux critiques de l'Europe, nomination d'un nouveau sous-préfet en charge du dossier, recrutement de juristes, annonce de la volonté gouvernementale de vider la ZAD ... Le gouvernement mise de toute évidence sur le temps qui passe comme ferment de « pourrissement » ou de démobilisation de la lutte, sur la fatigue des citoyens et des media pour un sujet certes emblématique mais qui finit par sembler trop compliqué, et sur une propagande bien huilée qui présente un grand chantier comme une chance pour l'emploi et le développement de la région et ses opposants comme de « dangereux extrémistes marginaux de l'ultra-gauche ». La phrase lapidaire « Pour que la France reste la France, il faut continuer à y construire des routes, des ponts et des aéroports » ou son autre version, tout aussi stupide « si on ne peut plus construire cet aéroport, alors on ne pourra plus rien construire » pourrait faire lentement son travail de sape dans l'esprit de français inquiets pour l'avenir et croyant encore, hélas , en la parole politique d'hier ou d'avant hier…

 

           Ajoutez à ce tableau l'incantation au « nécessaire respect de l’État de droit », un premier ministre à la fibre autoritaire et la forte probabilité qu'au bout du compte le Conseil d’État rejette les derniers recours des opposants, vous aurez tous les ingrédients pour enclencher au moment opportun, c'est à dire après les régionales et la COP 21 de 2015 (avant cela aurait fait un peu désordre tout de même... ), une nouvelle opération de force pour en finir avec « le kyste » de Notre Dame qui n'a que trop duré aux yeux du pouvoir politique et économique.

 

          Évidemment, les justifications sont prêtes. On peut déjà écrire le communiqué de presse et donner les éléments de langage qui seront utilisés à l'envi par le premier ministre, les ministres des Transports, de l’Écologie, le Préfet de Région, les Grands élus locaux, du Parti Socialiste aux « Républicains » : « le gouvernement a été à l'écoute des opposants, il a mis en place une commission du dialogue, fait réaliser des études complémentaires, organisé de nouvelles réunions. Il a accepté que le projet prenne du retard pour être amélioré et mieux admis. La justice a dit le droit. Il est temps désormais de passer à l'action. Ceux qui voudraient continuer à s'opposer à la réalisation de cet équipement indispensable sont de dangereux individus, violents et anarchistes. La violence est inacceptable lorsque toutes les procédures ont été respectées comme cela a été le cas pour cet aéroport qui sera exemplaire du point de vue du développement durable auquel la France, vous le savez, est attachée ! Force doit maintenant rester à l’État de droit ! » L'inénarrable association «  Les Ailes pour l'ouest », composée d'une partie du milieu patronal local (BTP, immobilier et compagnie…) sabrera le champagne et donnera un coup de main pour sécuriser la zone s'il le faut ; admirative des milices privées mises en place à Sivens pour défendre le projet de barrage, elle avait invité avant l'été à son assemblée générale un représentant de la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles du Tarn pour avoir des conseils pratiques sur la manière de s'occuper manu militari des zadistes, elle a dû faire marche arrière devant le tollé suscité et la mise au point de la FDSEA 44 ; elle fera donc les choses plus discrètement mais le gouvernement peut compter sur elle.

 

          Que se passera-t-il alors ? Une évacuation rapide, sans grande résistance ou avec une résistance trop faible pour arrêter les travaux et empêcher l'irréversible? Ou au contraire une nouvelle page de la lutte avec militarisation durable de la zone ? La guerre pendant des mois avec des blessés ? Un ou des morts ? Personne ne peut le dire… Le risque est grand pour les deux camps mais la répression est sûre. Elle a déjà commencé, elle montera en puissance, et bénéficiera en plus des nouvelles mesures sur la « sécurité intérieure ». On prépare d'ailleurs l'opinion par une rhétorique bien huilée sur la minorité d'ultra-violents, chargés de tous les maux et terrorisant la population locale. Le pire peut arriver.

 

          Comment peut-on se retrouver dans une telle impasse, dans un pays déjà très « aménagé et développé », où l'on aurait mieux à faire qu'un nouvel aéroport ? Pour ceux qui l'ignoreraient encore, en effet, Nantes-Atlantique n'a pas une piste en herbe au centre-ville mais un aéroport international, hors périphérique, tout à fait fonctionnel et qui peut être optimisé sur place.

 

          On a déjà beaucoup écrit sur cet aéroport dont l'idée est née dans les années 70. L'objet de ce texte n'est pas de raconter à nouveau l'historique de la lutte ni d'en présenter sous un angle particulier tel ou tel groupe d'acteurs même si certains épisodes devront à nouveau être racontés pour la compréhension. Ce n'est pas non plus un argumentaire exhaustif contre le projet. Pour cela, il faut se référer aux travaux des opposants et prendre le temps de lire leur abondante production( les fiches argumentaires sur les sites de l'Acipa*, du CéDpa*, et les récents cahiers techniques de l'Atelier citoyen*). Ce n'est pas enfin un débat sur les modèles de développement sous-tendus par ce projet.

 

          C'est plutôt un essai de décryptage des mécanismes qui aboutissent à ce que l'on peut sans crainte désormais appeler « la fabrication d'un mensonge d’État » et une tentative pour en comprendre les raisons.

 

 

- Chapitre 1 : les procédures, démocratiques vraiment ?

          Au commencement, il y a bien sûr le mode de décision « historique » de notre pays. Un État centralisateur avec ses hauts fonctionnaires qui savent, et ses élus qui veulent. Un État qui en lançant la décentralisation a ajouté aux défauts de la centralisation ceux de la féodalité. Volontairement ou non, difficile à dire, les historiens nous expliqueront cela un jour. Le fait est que les Grands Élus locaux ont reproduit avec délices les tares de l'Ancien Régime : liens de vassalité, qui font obéir quantité d'élus, liés par la reconnaissance qu'ils doivent au suzerain pour leur place ou pour les subventions obtenues, cumul des fonctions pour « tenir » un territoire, ce qui empêche évidemment d'ouvrir nombre de dossiers au fond pour se contenter de répéter la vulgate en cours ( désenclavement, compétitivité, attractivité ) et volonté de marquer son passage par des réalisations spectaculaires et évidemment inaugurables.L'acte de naissance du projet de Notre Dame des Landes n'est pas fondé sur un mensonge – cela viendra plus tard – mais d'abord sur une croyance. Celle qui a baigné les Trente Glorieuses.

 

          Lorsque le projet d'un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes naît en 1970, ce sont les hauts fonctionnaires d’État qui le lancent. On rêve de Concorde traversant l'Atlantique chaque jour, l'Organisme Régional d’Étude et d'Aménagement de l'Aire Métropolitaine de Nantes-St.Nazaire (Oream) évoque une croissance merveilleuse en terme d'habitants et de transport aérien : « Vers 1985, la clientèle de Loire-Atlantique pourrait permettre des escales à Nantes sur les lignes de l'Amérique du nord et de l'Amérique du sud. A l'horizon 2000, il est probable que pour la seule clientèle régionale, plusieurs lignes intercontinentales puissent  être mises en service. » Le futur aéroport intercontinental doit être localisé près de la mer  ce qui « permettrait de limiter la durée du trajet au-dessus des terres et donc d'utiliser de jour et de nuit des avions à fortes nuisances, tels que les supersoniques ou les avions-cargos traversant l'Atlantique ». Les élus locaux de cette époque pensent pour certains à remblayer une partie des marais salants de Guérande, ce joyau actuellement vanté par tous, à commencer par les élus d'aujourd'hui, pour y faire un aérodrome et une marina ! C'est dire l'importance qu'on donne à l'époque aux zones humides, et à la terre en général. Il n'est donc pas étonnant que le bout de campagne de Notre Dame des Landes soit choisi ( « pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici » comme le dit joliment à la télévision en 1974 un « ingénieux ingénieur » de l'époque). Et qu'on ne voie aucun problème à dessiner dans un bureau ministériel un avenir radieux pour la population sans autre forme de débat.

 

          Et à dire vrai, on aurait tort d'en vouloir vraiment aux responsables de l'époque sur la localisation choisie. Même si leurs rêves de grandeur paraissent aujourd'hui décalés, on peut admettre que la prise de conscience des limites de la planète et de la folie du modèle n'était pas ce qu'elle est censée être aujourd'hui. Le bocage de Notre Dame des Landes paraissait un bout de campagne ordinaire, le remembrement n'avait pas encore fait ses ravages, la qualité des eaux des rivières dans lesquelles on n' avait pas encore déversé toutes les molécules chimiques qu'on y trouve aujourd'hui n'était pas un souci, les zones humides  n’étaient dans aucun document de prospective !

 

          Notre Dame des Landes est donc inscrit  dans un bureau de la Direction Générale de l'Aviation Civile comme le site du futur aéroport de Nantes-Atlantique. Dans l'attente de l'avenir – radieux – promis à l'équipement, on gardera l'aéroport existant, le bon vieux « Château-Bougon », en limitant les investissements et sans aucune perspective cohérente de développement. Château-Bougon, victime du « syndrome de Notre Dame des Landes » : à quoi bon penser intelligemment son développement, puisqu'on va en partir tôt ou tard ?

 

          C'est donc de ce choix initial fait en 70, et conforté par une réserve foncière que l'on reste prisonnier 45 ans plus tard. Et c'est pour ne pas savoir en sortir que l'on se mettra à mentir.

 

          Il le faut bien car les citoyens ont appris à lire, écrire et compter depuis quelques siècles. Ils prétendent même comprendre les dossiers et demandent des comptes. Entre les années 70 et aujourd'hui, l'idée de « démocratie participative » pour utiliser une expression désormais connue et commode a fait son chemin, en tout cas sur le papier. Il est devenu politiquement incorrect dans nos prétendues démocraties de ne pas demander son avis à la population. On le fera donc mais évidemment en pipant les dés. Il ne manquerait plus que les citoyens aient des idées qui remettent en cause les beaux projets de ceux qui pensent pour eux…

 

          Les décideurs organisent donc une démocratie participative « canada dry », qui comme le disait la publicité de cette boisson que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, a la couleur, la saveur, l'odeur de la démocratie mais qui n'en est pas.

 

  • Première étape : mettre en place des procédures de débat et affirmer régulièrement la transparence nécessaire et l'objectivité de la décision.
  • Deuxième étape : donner l'impression que l'on suit ces beaux principes mais ne pas bouger d'un iota sur le fond.
  • Troisième étape : affirmer ensuite que les préoccupations des citoyens ont été entendues, que le projet a été substantiellement amélioré, et que la démocratie participative a bien fonctionné. Si l'opposition persistait, elle serait alors celle d'une minorité agissante, au mieux « nimbyste »*, c'est à dire motivée par son seul intérêt personnel, au pire anarchiste donc dangereuse.

 

- Des procédures pleines de  défauts

 

          « Toutes les procédures ont été respectées. » C'est le leitmotiv qui est régulièrement asséné pour faire taire l'opposition et convaincre l'opinion publique du bien fondé du projet. D'ailleurs, beaucoup de citoyens sont persuadés que les nombreuses concertations, consultations, enquêtes publiques qui jalonnent de fait le processus d'élaboration d'un projet sont le gage du bon droit final de la décision... Est-ce si sûr ? Et si les procédures avaient en réalité des défauts structurels, que personne ne veut reconnaître ? Car l'on peut avoir des procédures de démocratie « formelle » qui par leurs défauts internes ou l'esprit dans lequel elles sont menées ne permettent pas un dialogue réellement constructif mais font naître une véritable exaspération quand ceux qui y participent loyalement constatent qu'en réalité « les jeux sont faits » et que « la démocratie participative » n'est qu'un simulacre...

 

          C'est ce qu'ont tenté de montrer devant la commission spécialisée mise en place après la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens le 24 octobre 2014 pour réfléchir à une « rénovation du débat public », douze mouvements citoyens opposés à des projets inutiles et imposés dont celui de Notre Dame. Pour cette audition, nous avons  rédigé une plate-forme commune*, comprenant une analyse précise et étayée par des exemples concrets et vérifiables et des propositions de modifications réglementaires ou législatives. Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'à Notre Dame des Landes, aux Chambarans, à Sivens ou ailleurs il a fallu s'opposer au démarrage des travaux par une occupation du terrain. Ce n'est pas de gaieté de cœur que l'on va démonter une usine à vaches, que l'on s'enchaîne devant les grilles d'une préfecture, que l'on monte des barricades. Tous les résistants à ces projets ne rêvent pas d'anarchie ou de révolution comme certains voudraient le faire croire. Et beaucoup d'entre eux ont loyalement participé aux nombreuses étapes de la « démocratie participative ». Pour comprendre à la fin la boutade du regretté Coluche : la dictature, c'est « ferme ta gueule », la démocratie, c'est « cause toujours »

 

          Une analyse comparative des dossiers conflictuels montre clairement que l'on retrouve les mêmes ingrédients et les mêmes défauts. Les voici, résumés abruptement :

  • une confiscation de la définition même de l'intérêt général,
  • l'absence d'étude correcte des alternatives,
  • un « saucissonnage » des dossiers,
  • le peu de valeur donné à la destruction environnementale,
  • la non-indépendance des études environnementales,
  • le fait que les recours juridiques  ne soient pas suspensifs et ne puissent donc empêcher le démarrage des travaux quand bien même le dossier serait au bout du compte retoqué par la justice.

 

          Quand viennent s'ajouter à ces défauts des manquements à l'éthique : conflits d'intérêts, manipulations, mensonges, rétention d'informations ou une forme de paresse et d'irresponsabilité qui amène des élus à voter sans connaître le dossier au fond ni en mesurer toutes les conséquences, comment la démocratie pourrait-elle correctement fonctionner ? A moins que ne soit vrai le très joli  aphorisme qui circule dans le monde de l'aménagement français :  « une enquête publique qui dysfonctionne, c'est quand les habitants participent ». Et pourrait-on ajouter quand ils cherchent à comprendre.

 

          Expliquons pour ceux qui ne se sont jamais plongés dans les délices des « procédures ». Et passons sur le fait qu'y  participer  ressemble à un véritable parcours du combattant pour qui tente d'assimiler des dossiers de centaines ou de milliers de pages. Si vous voulez avoir votre mot à dire, eh bien au travail ! Et si vous  ne vous contentez pas des présentations faites par le maître d'ouvrage, il faut une farouche détermination pour ne pas tout avaler benoîtement…

 

          Passons aussi sur les dates souvent judicieusement choisies pour les enquêtes, sur les arguments d'autorité employés ou sur des arguments si techniques qu'ils laissent cois. Et pas seulement les citoyens d'ailleurs.

 

          Le premier défaut  est fondamental :  la définition de l'utilité publique est en effet le cœur du problème. C'est l'utilité publique décidée par le Préfet ou le Ministre après enquête qui donne au porteur du projet le droit capital d'expropriation puis justifie les transformations du site retenu (destruction de zones humides, d'espèces protégées ou non, modification des écoulements, perte de terres agricoles, artificialisation, etc.) au nom de « l'intérêt général ». Tout le monde peut s'accorder assez facilement sur l'intérêt général que représente la construction d'un nouveau collège ou d'une nouvelle école : le besoin se prouve par le nombre d'enfants à scolariser et l'état des lieux de l'existant ; seule la localisation du nouvel équipement voire sa taille peuvent prêter à discussion.

 

          En revanche, pour beaucoup de projets, ceux dont se saisit la Commission Nationale du Débat Public compte tenu de leur coût (ligne grande vitesse, aéroport, parc de loisirs, barrage, voie routière, stockage de déchets etc.) ou d'autres plus petits dont elle ne se saisit pas, il est beaucoup plus compliqué d'établir ce qu'est l'intérêt général. En fait, la plupart du temps, l'essentiel de la concertation porte sur les modalités de réalisation du projet et non sur l'utilité sociale du projet. Comme si le fait que ce projet soit désiré par des élus, par l’État ou par une entreprise privée soutenue par des élus suffisait à le justifier.

 

          En théorie pourtant, le débat public qui est mené en amont d'un projet ou l'enquête publique qui doit valider ou non son utilité publique permettent de discuter de l'opportunité du dit projet et pas seulement des modalités de sa réalisation. Ce premier moment de débat devrait donc en bonne logique permettre à la population concernée de discuter du projet au fond : cette ligne Grande Vitesse est-elle utile ? A qui ? Quel est le besoin ? Comment a-t-il été détecté et mesuré ? Vaut-il mieux une LGV ou une amélioration des trains du quotidien ? Quel serait le coût pour l'usager, pour le contribuable de tel ou tel choix ? (cf. site de la Commission Nationale du Débat Public). Sur le papier du journal officiel, tout semble presque pour le mieux dans le meilleur des mondes :

 

          . De la circulaire Bianco du 15 décembre 1992 ? (JORF n°48 du 26 février 1993 page 3039) à l'instruction-cadre De Robien en 2004 et 2005, en passant par la loi Barnier de 1995 et la loi Vaillant de 2002, les textes se suivent et se ressemblent sur la nécessaire transparence et la place à donner au public dans les projets d'infrastructures :

« Les grands projets nationaux d’infrastructures sont nécessaires au développement économique et social de notre pays. Ils constituent des éléments essentiels d’une politique d’aménagement du territoire.

Dans une démocratie moderne, ils ne peuvent être réalisés qu’après un large débat auquel doivent participer tous les partenaires concernés.

La pratique actuelle est orientée principalement vers la recherche du meilleur tracé dans le cadre de la procédure d’utilité publique.

Ces insuffisances conduisent souvent à la mise en cause de la légitimité des projets et de toute décision de réalisation quelle qu’elle soit.

C’est pourquoi j’ai décidé de préciser les conditions d’un débat transparent et démocratique pour la conception et la réalisation des grandes infrastructures décidées par l’Etat. » circulaire signée Jean-Louis Bianco.

 

          . L'instruction-cadre De Robien du 25 mars 2004 mise à jour le 27 mai 2005 reprend les mêmes idées :

« Il n’est plus de projet qui ne provoque des débats, voire des controverses, souvent longs, auxquels participent les élus, les associations et les citoyens. Ils ont parfois tendance à occulter le travail d’évaluation, au point de donner l’impression que celui-ci n’est qu’un exercice de style interne à l’administration, alors que la décision se fait ailleurs.

La loi a cherché à canaliser, mais a aussi consacré cette réalité en commençant dès 1995 à codifier le débat public en amont des grands projets. La loi du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité en a renforcé l’exercice en le rendant obligatoire pour tous les projets d’importance et en plaçant sa réalisation sous la garantie de la commission nationale du débat public constituée en autorité administrative indépendante.

(...)      

Sur la communication : L’application des principes suivants devrait être généralisée :

(...)

apporter des réponses motivées, explicatives et didactiques aux questions que tout citoyen ou groupe représentatif est en droit de poser notamment sur la portée des quantifications ;

(...)

• assurer la transparence de bout en bout, en donnant à tout moment accès aux documents techniques et aux calculs à tous ceux qui le souhaitent, et se prêter aux contre-expertises »

 

          Opportunité, transparence et contre-expertise, trois jolis mots à retenir. Qui devraient permettre éventuellement qu'un mauvais projet soit abandonné. Ce qui n'arrive jamais pour les projets d’État, nous le verrons.

 

          Un des opposants français au Lyon-Turin, Daniel Ibanez, dont le livre «  Trafics en tous genres » démonte les manipulations de ce projet mégalomaniaque, utilise souvent l'image très concrète et parlante du lave-linge et de la blanchisserie. La première question qui devrait être posée aux citoyens est celle du besoin réel. A-t-on besoin d'un lave-linge, et si oui de quelle capacité, ou d'une blanchisserie ? Mais le plus souvent, le débat public passe en réalité assez vite sur la question du besoin, parce que la blanchisserie a déjà été choisie, et se concentre donc longuement sur sa localisation, voire la couleur de sa devanture.

 

          « C'était hier ! Aujourd'hui, ce n'est plus vrai, la parole citoyenne est vraiment reconnue !  » diront ceux qui voudraient nous faire prendre des vessies pour deslanternes et nous faire croire que la démocratie n'est pas sous contrôle.

 

          Un des tout derniers exemples de débat public prouve pourtant le contraire.

 

           De septembre 2014 à janvier 2015, s'est tenu, sous la houlette de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), un débat  sur les Liaisons ferroviaires Nouvelles pour l'Ouest de la Bretagne et les Pays de Loire (LNOBPL pour les amateurs de sigles). Le bilan quantitatif est impressionnant : 16 réunions publiques et un atelier, 22 000 participants, 7 rencontres avec le public, 43 cahiers d'acteurs, 30 contributions, 155 questions, 101 avis, 16 114 visiteurs sur le site internet, 954 abonnés Facebook, 272 sur Twitter, 2000 exemplaires du dossier diffusés, 3400 exemplaires de sa synthèse ! Seul le coût du débat n'est pas sur le site de la Commission Nationale du Débat Public. « Vous voyez bien que vous avez eu la parole ! » Certes. Mais derrière ces chiffres impressionnants, derrière le compte rendu fidèle des discussions dans le rapport de la Commission qui reconnaît que les citoyens ont vivement contesté le fond du dossier, il y a la dure réalité : même si les débats montrent le doute des participants sur la nécessité d' une blanchisserie (en l'occurrence ici, une liaison ferroviaire mettant Brest à 3 heures de Paris et une ligne Nantes-Rennes passant par l'aéroport de Notre Dame des Landes), même s'ils ont demandé qu'on regarde plutôt si deux ou trois lave-linge ne feraient pas l'affaire, par exemple plus de lignes intérieures à la Bretagne, cadencées et d'usage quotidien ou bien une optimisation de lignes existantes, une grande partie du Débat a été consacré à l'examen des scénarios possibles pour la construction... de la blanchisserie ! Et au bout du compte, en juin 2015, sans surprise  Réseau Ferré de France a annoncé poursuivre les études du projet (journal officiel du 6 juin 2015). Braves gens, vous avez participé et nous vous avons écoutés mais nous continuons « notre » projet.

 

          Il suffit de reprendre les propos tenus lors des réunions publiques, notamment par le maître d'ouvrage  Réseau Ferré de France et les porteurs politiques présents pour comprendre la supercherie. En fait le projet a préalablement à sa mise en débat été longuement discuté, négocié (?) en interne entre Réseau Ferré de France, l’État et les collectivités locales. Réseau Ferré de France théoriquement porteur n'est pas indépendant de ce que veulent les « partenaires » qui contribueront financièrement ; quant aux élus qui ont suivi le dossier, une toute petite minorité, ils ne peuvent même pas imaginer qu'on remette en cause leur beau projet. Il est illusoire de penser que le débat public pourrait aboutir à une remise à plat, c'est trop tard. Le cri du cœur de Gilles Bontemps, vice président communiste du Conseil régional des Pays de Loire, et de son collègue de la Région Bretagne Gérard Lahellec, communiste également, un peu énervés par la tournure d'une des réunions publiques en témoigne : « Enfin, on a travaillé des mois, des années, on a fait plein de réunions, on ne va pas maintenant mettre tout au panier ! ». La blanchisserie, c'est ce qu'il faut pour votre bien, l'avenir de vos enfants, les emplois de demain… Mais on peut discuter de la couleur de la devanture. Vous avez le choix théorique entre une bleue, une mauve ou une verte. Choix théorique car on vous le dit gentiment, le mauve et le vert sont certes possibles mais pas très seyants, comte tenu de l'environnement local : en fait le bleu c'est vraiment ce qui ira le mieux dans le quartier, on vous l'assure. D'ailleurs, avant même que vous ayez été entendus, vous citoyens qui croyez à la démocratie participative, tout le monde a donné son avis : le monde patronal, les conseils généraux, les conseils départementaux, les métropoles, c'est à dire vos élus, ceux qui vous représentent et qui savent déjà ce qui est bon pour vous. Le petit monde politique, toujours d'accord pour les Grands Travaux. Et figurez-vous, comme c'est curieux, comme c'est étrange, ils préfèrent tous la devanture bleue ! D’ailleurs si vous avez bien lu le document de présentation de Réseau Ferré de France, vous aussi vous choisirez le scénario bleu, car les autres sont vraiment beaucoup moins intéressants...

 

          La vérité, c'est qu'il n'est pas possible d'arrêter un projet de ce type- là. La vérité, c'est que l'étape du « débat démocratique » est un passage obligé, une sorte de concession politiquement correcte. La vérité c'est qu'il n'y a pas d'alternatives réelles pour le porteur du projet. Celles qui sont présentées le sont pour la forme, pour faire croire au choix possible. Tout le monde le sait bien, qui a un jour été dans un endroit de décision où l'on présente trois scénarios. Trois pour amuser la galerie, le bon scénario a déjà été choisi mais évidemment si le groupe le choisit de son plein gré, c'est encore mieux ! Menée avec talent, la consultation du public aboutira non pas à modifier substantiellement un projet ou à l'abandonner mais à le rendre plus acceptable car doté d'un vernis démocratique. Au mieux à l'amender à la marge.

 

- En tranches, ça passe mieux

 

          En France, on aime le saucisson, c'est un fait. Mais pas qu'à table. Dans les procédures aussi. Découpé en rondelles, un gros dossier devient sans doute plus digeste. En tout cas plus facile à faire avaler...

 

          Bien qu'en infraction avec la directive européenne dite « plan/ programmes 2001/42» qui exige que l'impact global d'un projet soit estimé dès le début du processus, la France continue à faire le contraire : on s'occupe d'abord de la plate-forme aéroportuaire et de sa route. Plus tard, après le démarrage de ce premier morceau, on regardera l'impact de l'éventuelle ligne ferroviaire qui desservira l'équipement. L'intérêt est évident : une fois la première pièce du puzzle posée, on continue quoi qu'il arrive, et l'on a de bonnes chances de minimiser l'impact global. Pour comprendre ce processus pervers, on peut dans un autre domaine regarder par exemple l'application de la loi littoral. En théorie, cette loi empêche une urbanisation massive dans des zones particulièrement fragiles. Mais le gel n'est pas total. Et pour qui a siégé en Commission des Sites*, chargée de donner un feu vert aux projets publics ou privés concernés par la loi, le constat est frappant : de petits lotissements en petits lotissements, acceptés du fait de leur taille modeste, de la pression des élus et/ou des promoteurs, on finit tout de même par beaucoup artificialiser pour ne pas dire trop. Ce qui n'empêchera pas de s'étonner et de crier à la catastrophe lorsque la nature reprendra ses droits…

 

          Saucissonnage du dossier en tranches, saucissonnage dans le temps, un bon moyen d'arriver au but, l'air de rien.

 

 

- « L'environnement ça commence à bien faire ! »

Nicolas Sarkozy

 

         Drôle de phrase, quand on y réfléchit car  l'environnement n'a jamais rien pesé fondamentalement. La question de la destruction environnementale n'entre même pas en effet dans le fameux calcul de rentabilité d'un équipement, calcul obligatoire pour justifier la poursuite d'un projet. Ni au moment du débat public, ni au moment de l'enquête publique. On remet à plus tard, après la Déclaration d'Utilité Publique, l'étude complète environnementale, au moment des arrêtés au titre de la loi sur l'eau et éventuellement au titre des espèces protégées dont on va autoriser la destruction. Le coût des terres agricoles disparues, la perte de la biodiversité, les impacts possibles sur l'eau tout cela ne sera pas monétisé et mis dans la balance. Même entre deux scénarios présentés en débat public. Dans ces conditions, ce n'est pas la découverte tardive de la grande qualité d'un site déjà choisi qui va empêcher quoi que ce soit. La loi sur l'eau dit pourtant : Éviter, Réduire, Compenser. On peut déjà oublier son premier terme. Pour les autres, nous en reparlerons.

 

          Au fait, qui est en charge de cette fameuse étude d'incidence environnementale ? Le porteur de projet. S'il est normal qu'il la paye, est-il normal qu'il soit le donneur d'ordre direct du bureau d'études qu'il choisit ? Le lien de dépendance financière ne fait pas bon ménage avec l'indépendance de pensée et l'objectivité…

 

          Exemple caricatural mais réel : pour la désormais célèbre ferme des mille vaches, le bureau d'études environnemental s'appelle Ramery Environnement, le maître d'ouvrage étant Ramery BTP. M. Ramery, le fermier tendance industriel de ce début de 21ème siècle l'a bien compris, on n'est jamais mieux servi que par soi-même ! Il n'est donc pas très étonnant que l'état des lieux initial sur l'environnement et les espèces protégées soit incomplet, dans la Somme pour la Ferme, en Loire-Atlantique pour l'aéroport de Notre Dame des Landes ou en Isère pour le Center Parc de Roybon.

 

- Des avis qui gênent ?

 

          On consulte beaucoup pour respecter les procédures. Trop, disent beaucoup de porteurs de projet. Ils ont raison sur la durée du processus et les délais qui en découlent. Mais à quoi servent au fond ces avis éclairés ? L'avis des commissions d'enquête, lieu par excellence de la «  démocratie participative » d'après ses thuriféraires est en réalité seulement consultatif. Autrement dit, même si une commission donne un avis négatif (ce qui est encore exceptionnel, compte tenu de la culture professionnelle des commissaires enquêteurs, souvent anciens ingénieurs, techniciens, bref de culture bâtisseuse), cela n'empêche rien. Le Préfet, ou le Ministre, peut tout à fait passer outre un avis défavorable. Il lui suffira de dire qu'il prend sa décision « au regard de tous les enjeux ». Le pouvoir reste donc bien là où il est depuis toujours. Deux exemples récents aussi scandaleux l'un que l'autre : les lignes LGV Limoges-Poitiers et Bordeaux-Toulouse viennent d'être déclarées d'Utilité Publique malgré les avis négatifs des commissions d'enquête. Et ne parlons même pas d'autres instances consultées, comme le Conseil National de Protection de la Nature, composé de scientifiques par exemple ou l'ONEMA, organisme d’État chargé de la protection de la qualité de l'eau. On comprend bien qu'il ne puisse y avoir obligation de conformité de tous les avis mais tout de même... Parfois, quand une commission s'est montrée particulièrement rétive, c'est à dire quand elle a bien fait son travail (étudier le dossier impartialement, écouter les opposants, s'apercevoir qu'ils ont raison) et donné un avis défavorable ou assorti de si fortes réserves que cela rendrait caduc le beau projet, on recommence jusqu'à ce qu'une nouvelle commission, plus compréhensive, donne un avis favorable. C'est ainsi que pour le Grand Stade de Lyon, il aura fallu s'y reprendre à trois fois avant d'obtenir un bel avis favorable. Refaire voter quand le vote ne correspond pas à ce que l'on attend est aussi une bonne technique. Il faut bien donner l'impression que tout le monde est d'accord n'est-ce pas ? …

 
- La justice inutile

 

          Pour le citoyen de base, le fonctionnement de la justice administrative reste un grand mystère. Possibilités de recours, nature de la juridiction, intérêt à agir, délais d'instruction, tout est opaque pour le citoyen qui ne s'est jamais frotté au droit. Mais une chose est claire sur les sujets qui nous occupent. Aussi surprenant que cela paraisse en effet à un esprit de bon sens, les recours ne sont pas suspensifs. Les bulldozers allant plus vite que les procédures contentieuses, des projets ont ainsi été annulés par la justice après leur inauguration… L'exemple de l'Université Paris-Diderot  en est un des exemples les plus récents, avec l'annulation en première instance et en appel du permis de construire de deux de ses bâtiments construits en Partenariat Public Privé avec ...Vinci.

 

          Évidemment, il existe des procédures d'urgence, en référé. Mais l'urgence est apparemment une notion variable. Quant il s'agit de déboiser, de remblayer, peut-on attendre une semaine, ou plus ? Le bon sens voudrait que les recours soient suspensifs lorsqu'il s'agit de transformer un site de manière irréversible, mais le bon sens n'est pas aux manettes. Comment s'étonner qu'il faille dès lors s'opposer physiquement au démarrage des travaux ? On reconnaîtra qu'il y a là une vraie question, quand il s'agit de destruction irréversible ! Ce « dysfonctionnement » fait de la justice un acteur impuissant dans les faits et mine la confiance des citoyens dans un véritable État de droit. A Notre Dame des Landes, s'il n'y avait pas eu occupation du terrain, résistance farouche lors de l’automne 2012, et accord politique obtenu par une grève de la faim de 28 jours, la zone aurait déjà été vidée de tous ses habitants, humains ou tritons, et l'aéroport serait déjà en construction.

 

- Contre-expertise : attention danger !

 

          Les textes officiels la prévoient si nécessaire. Et l'encadrent par sûreté ! C'est ainsi que dans le débat LNOBPL, plusieurs associations ont demandé à la Commission Particulière du Débat Public une contre-expertise indépendante. Un des cinq objectifs de ces nouvelles liaisons ferroviaires est en effet la réalisation d'une voie rapide Nantes-Rennes passant par... Notre Dame des Landes. Or il existe une voie existante reliant Nantes à Rennes par Châteaubriant. La Région des Pays de la Loire a choisi de la réutiliser pour faire circuler un tram-train qui relie Nantes à Châteaubriant. Là, il faut descendre, faire quelques mètres à pied et prendre un TER pour terminer le trajet. L'association nantaise Nexus qui s'intéresse à l'optimisation  de l'étoile ferroviaire existante a montré comment ce choix curieux obérait des possibilités plus intéressantes pour la population. Choix curieux et doublé de pratiques très limites par rapport à la légalité puisque le marché de construction des tram-trains a été attribué par la Région à Alsthom dix-huit mois avant le résultat de l'enquête publique sur l'utilité du dit tram-train…

 

          Demande est faite à la Commission Particulière du Débat Public de faire expertiser la possibilité de reprendre cette ligne pour relier Nantes à Rennes de manière performante. Accord de la Commission Nationale. Quatre experts sont nommés qui affirment lors de la réunion de restitution leur totale et parfaite indépendance. Or parmi ces quatre personnes, l'un a été Directeur de à l'Aviation Civile de 73 à 84, et a donc eu à connaître le projet de Notre Dame des Landes...l'autre est prestataire de services régulier pour Réseau Ferré de France. Où est l'indépendance annoncée ? Faut-il préciser que la contre-expertise conclut que certes on pourrait passer par Châteaubriant, mais au prix de très, très gros problèmes environnementaux  ? Curieusement cette fois l'environnement compte! Mais surtout, apprend-on des experts, ne pas faire le tronçon Nantes-Rennes en passant par cet aéroport encore inexistant mettrait en péril l'équilibre économique du reste des projets ferroviaires de l'Ouest et de la Bretagne. Autrement dit, si l'on ne fait pas la ligne rapide passant par Notre Dame des Landes, on ne pourra pas justifier le Paris-Brest en 3 heures ! Et voilà comment en 2014 apparaît un nouvel argument pour Notre Dame des Landes...

 

          Pendant le débat public, nous évoquons publiquement, bien que fort poliment, la question du conflit d'intérêts de ces deux « experts », nous l'écrivons au Président de la Commission Nationale du Débat Public qui répond uniquement sur les compétences et pas sur le fond. Nouveau courrier pour expliquer la différence entre « conflit d'intérêts » et « prise illégale d'intérêts ». Nous ne mettons pas en doute les compétences techniques des deux personnes en question, nous ne disons pas qu'ils ont tiré un profit personnel de cette affaire mais nous disons que leurs fonctions passées ou plus récentes jettent un doute légitime sur leur objectivité. Pas de réponse. Le projet restera bien sur ses rails, et ses défenseurs pourront même dire que nous avons eu notre contre-expertise !

 

          Ce que nous venons de balayer rapidement ne sont pas des détails, mais bien des règles du jeu incompatibles avec la loyauté de la prétendue « démocratie participative ». Cumulés, tous ces « défauts » assurent à l’État porteur de projet qu'aucun grain de sable ne viendra enrayer la machine.

 

          En réalité le pouvoir ne se partage pas. Et  les décideurs n'ont pas la moindre envie d'y renoncer. Il faut donc à la fois donner des gages démocratiques mais s'assurer que rien ne viendra empêcher au bout du compte ce qui a déjà été décidé.

 

          Finalement, les procédures sont peut-être bien faites, contrairement à ce que l'on vient de montrer, en tout cas pour ceux qui décident. Leurs défauts servent  le pouvoir, ce qui expliquerait que rien ne change et que rien ne changera vraisemblablement.

 

          La plate-forme commune présentée à la commission spécialisée  formulait vingt propositions précises pour restaurer une  confiance minimale entre citoyens et décideurs. Le rapport d'Alain Richard semble ne pas en avoir retenu grand-chose si ce n'est l'idée d'un débat très en amont et peut-être d'un « garant ». Le problème n'est pourtant pas de rajouter une étape ou une personne au débat mais de le pratiquer de manière honnête et en acceptant que l'issue ne soit pas forcément préécrite ! Quant au gouvernement, il a prévu de légiférer par ordonnance ce qui augure évidemment bien de sa conception de la démocratie. Si même les députés et sénateurs sont tenus à l'écart de cette réforme, on voit mal comment les simples citoyens seraient mieux traités... Mais une fois de plus, le pouvoir dira sans doute avoir « écouté et réformé ».

 

- Chapitre deux : La preuve par Notre Dame des Landes

          Lorsqu'en 2000, le ministre communiste de l’Équipement, des Transports et du Logement Jean-Claude Gayssot, dont un des chargés de mission s'appelle M. Notebaert, promis à un bel avenir chez Vinci où il deviendra directeur, exhume le projet de Notre Dame des Landes, on est encore dans une phase de construction de la démocratie canada dry. Après une période de flottement, et à la demande expresse portée par l'UFCNA, l'Union Française Contre les Nuisances des Aéronefs, l’État accepte un « débat public » en bonne et due forme, sous l'autorité de la Commission Nationale du Débat Public. Débat qui sera donc mené de décembre 2002 à mai 2003.

 

          La relecture, treize ans plus tard, des documents du débat public n'est pas inutile. Le dossier du maître d'ouvrage énonce les quatre grands objectifs du projet. Un seul (le premier) relève en réalité du constat des insuffisances de l'aéroport existant, les trois autres objectifs relèvent de la croyance, croyance que l'organe peut créer la fonction et de l'hypothèse non prouvée qu'un nouvel équipement améliorerait l'offre de liaisons aériennes, sans passer par Paris :

  • 1 - répondre à la saturation de l’aéroport Nantes-Atlantique en déployant une infrastructure en capacité d’accueillir sur le long terme un trafic en plein essor ;     
  • 2 - améliorer l’offre de mobilité au départ du Grand Ouest vers les principales villes en France, en Europe et à l’international ;
  • 3 - réduire la dépendance du territoire aux infrastructures parisiennes ;
  • 4 - contribuer au développement économique du territoire et à l’amélioration de la mobilité de ses habitants.

 

           Sur le constat des insuffisances de l'aéroport existant, le porteur de projet, c'est à dire l’État, par la voix de la Direction Générale de l'Aviation Civile, affirme (page 17 du document):

  • que la piste unique de Nantes-Atlantique sera saturée à 75 000 – 80 000 mouvements commerciaux « selon les calculs en vigueur » (sic).
  • que l'extension maximale de l'aérogare ne permettrait d'accueillir que 4 Millions  de voyageurs et que l'on a renoncé à cette extension à cause de son coût ( 400MF, soit 60M€).
  • que le Plan d'Exposition au Bruit (P.E.B) gèlera trop de surfaces pour permettre le développement de l'agglomération. (3000 ha sur 10 000 ha des communes concernées par le PEB)
 
Voilà donc le transfert justifié :

          « La saturation technique de l’aéroport de Nantes-Atlantique , fondée sur la capacité de l’aérogare à 3 millions de passagers, est envisagée à l’horizon 2010. Pour autant, elle est loin d’être la seule justification du transfert rapide des activités commerciales de la plate-forme : les survols de l’agglomération nantaise devenant plus fréquents, les contraintes liées à l’urbanisation et aux nuisances sonores – dans la perspective d’un PEB révisé – confortent cette perspective. En l’absence de solution alternative, le transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique est nécessaire. »

 

          Sa localisation aussi : ce sera Notre Dame des Landes bien sûr, car « l'environnement naturel est peu contraignant » et « les enjeux écologiques et paysagers limités » (sic page 40). La Direction Générale de l'Aviation Civile ne s'étend d'ailleurs pas sur les autres sites dans son dossier et pour cause. Notre Dame des Landes a été choisi en 71 et le Département de Loire-Atlantique y est désormais propriétaire de centaines d'hectares. On ne va tout de même pas changer de site d'implantation maintenant ! D'ailleurs pour conforter encore, si besoin était, ce choix judicieux, Le Conseil Général verse au débat une étude complémentaire qu'il a fait réaliser juste avant le débat public en 2002 : évidemment et sans surprise, Notre Dame des Landes arrive en tête. (étude Setec février et novembre 2002).

 

Page 38 :« Différentes réflexions ont été conduites depuis une vingtaine d’années afin de permettre le choix d’un site pour le nouvel aéroport du Grand Ouest. Il en ressort que le site de Notre-Dame-des-Landes, dont l’urbanisation a été limitée par la création d’une Zone d’Aménagement Différée (ZAD) en 1974, est bien adapté.

 

         Une étude multicritères menée par l’association interconsulaire de la Loire-Atlantique et actualisée en 2002 par le Conseil Général compare sept sites répartis sur l’interrégion, en sus des deux précédemment cités [ Notre Dame des Landes et Guéméné-Penfao tous deux en 44] (...) Il en ressort que le site de Notre-Dame-des-Landes reste le plus pertinent. »

 

          Devant la forte mobilisation des opposants, et un dossier qui paraît bouclé à l'avance, la Commission Particulière du Débat Public finit par faire droit à ce qui apparaît comme le minimum démocratique : une expertise complémentaire qui devra porter sur la saturation ou non de l'aéroport de Nantes-Atlantique, sur les autres sites écartés par le maître d'ouvrage au profit de Notre Dame des Landes et sur les solutions alternatives proposées par certains opposants. Vaste champ d'investigation dans un délai forcément très court. Reconnaissons à la CPDP son ouverture d'esprit puisque les opposants sont associés au choix du bureau d'étude, Cosynergie.

 

          On va donc débattre «  saturation » et délai de saturation. Saturation reste le mot qui vient spontanément à l'esprit dès qu'on parle du sujet du transfert de l'aéroport . Même ceux qui ne sont jamais venus à Bouguenais voir le site actuel évoquent la « saturation » de l'aéroport de Nantes-Atlantique. Le débat est loin d'être simple. Parle-t-on de la saturation technique de la piste unique ? De la saturation de l'aérogare ? Ou encore de la saturation « psychologique » liée au bruit pour les riverains ? En fait, une grande partie de la manipulation des chiffres et de la réalité vient de cette confusion subtilement entretenue. Nous y reviendrons. Essayons d'abord de clarifier la notion.

 

          La saturation de la piste : une piste unique est certes moins pratique que deux pistes mais peut accueillir, avant d'être saturée, des centaines de milliers de mouvements. Plus de 160 000  par exemple à Genève en 2014.

 

          La Direction Générale de l'Aviation Civile avance une saturation à 75 000 mouvements, l'étude Cosynergie va jusqu'à 100 000  en préconisant des aménagements mineurs. Les deux annoncent une saturation qui devrait déjà être atteinte, aux alentours de 2015 pour la Direction Générale de l'Aviation Civile et de 2020 pour Cosynergie. Disons tout de suite que la réalité dément les deux hypothèses : en 2014 le nombre de mouvements commerciaux a été de 51 000 …Par ailleurs dans tous les aéroports, au fur et à mesure que le trafic commercial progresse, la part de l'aviation légère et privée régresse. A Nantes-Atlantique, l'accueil des avions de tourisme et d'affaires tourne toujours à plus de  20 000 mouvements, c'est dire la marge qui existe encore !

 

          La saturation physique de l'aérogare aurait dû être un non sujet dès 2003. Il suffit de regarder une photo aérienne. Agrandissement, rénovation, tout est possible sur place, l'espace ne manque pas. Et pourtant le porteur du projet prend prétexte de contraintes supposées (la présence notamment d'un parking dans la continuité de l'aérogare) et du coût pour balayer l'idée d'un aménagement possible.

 

          Enfin, la « saturation psychologique » concerne le bruit et son corollaire, c'est à dire les restrictions à l'urbanisation . Or le bruit est lié au nombre de mouvements d'avions et pas au nombre de voyageurs accueillis. Cela paraît une évidence et pourtant...On parlera le plus souvent de l'augmentation du nombre de passagers accueillis et pas des mouvements d'avions pour prouver « la saturation » générale de Nantes-Atlantique. Le Plan d'Exposition au Bruit présenté lors du débat public et valable jusqu'à l'horizon 2010, est fondé sur le  nombre  très supérieur à la vraisemblance de 110 000 mouvements ; effectivement effrayant, il a de quoi empêcher de dormir les élus qui ont l'obsession de voir grandir leur commune. Au point que pour définir la zone C, où les contraintes empêcheraient la réalisation de logements collectifs, l’État admettra par dérogation un indice sonore moins pénalisant, donc moins protecteur.

 

          En réalité, pour débattre du maintien sur le site ou du transfert il aurait fallu ne parler que mouvements d'avion et bruit mais le mot saturation est bien commode pour les tenants de Notre Dame des Landes, car il permettra toutes les approximations et les mensonges.

 

Quant à la localisation du projet, le cabinet Cosynergie conclut ainsi :

          « L'écart entre les deux sites de Notre Dame des Landes et de Guéméné-Penfao n'est pas significatif ; il serait souhaitable pour départager les 2 sites arrivés en tête et, aussi, pour fiabiliser et crédibiliser l'ensemble de l'analyse, en confortant la décision finale de localisation, d'effectuer des études complémentaires :

  • Études de marché (voyageurs, résidents, compagnies) et modèles d'évaluations des marchés.
  • Analyse technique plus approfondie des sites (caractéristiques des terrains...).
  • PEB et nuisances à évaluer pour chaque site.
  • Nouveaux sites éventuels à détecter (de manière opportune ou systématique ) et à évaluer.
  • Études environnementales plus poussées sur les sites sélectionnés.
 

          Au bout du compte, les conclusions du cabinet Cosynergie, chargé de l'expertise complémentaire, soulèvent de nombreuses questions et demandent un approfondissement …

 

          Hélas, d'études complémentaires il ne sera plus question. Exit toute autre localisation et notamment le site de Guéméné-Penfao dont le maire, à ce moment-là vice président du Conseil Général ne voulait pas, ce qui pourrait expliquer l'étude complémentaire du Conseil Général vantant les mérites du site de Notre Dame des Landes (cf page 54 du compte rendu de la CPDP).

 

          Exit surtout l'espoir que le débat public aboutisse à autre chose que ce qui a été décidé déjà…La commission spécialisée a beau présenter quatre options dont les trois premières ne valident pas le projet présenté, c'est bien évidemment la quatrième qui a les faveurs des décideurs (les grandes collectivités locales, les milieux patronaux et l'Acipran, ancêtre de l'association « Des Ailes pour l'Ouest ») qui plaident pour aller vite. L’État confirme ainsi sans surprise en octobre 2004 la poursuite des études pour un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes.

 

          Les porteurs du projet ont déjà pris quelques libertés avec la vérité, sur la saturation de l'aérogare, sur l'absence d'enjeux environnementaux à Notre Dame des Landes, ils ont aussi retenu des hypothèses contestables d'augmentation du nombre de mouvements d'avion. Mais ils pensent que le plus dur est passé et que désormais le dossier va se poursuivre sans heurts. Personne n'est prêt à renoncer à un beau projet d'avenir comme celui-là !

 

          Nous voilà donc avec un projet « pré-validé » par le débat public originel.

 

          Vient en 2006 l'Enquête d'Utilité Publique sur un dossier approfondi. Approfondi, sauf sur tout ce qui concerne les questions environnementales, qui seront regardées plus tard, après la Déclaration d'Utilité Publique. Plus tard, donc trop tard pour choisir par exemple entre deux sites d'implantation, dont l'un aurait des conséquences plus graves que l'autre. Notre Dame des Landes est un exemple spectaculaire de ce saucissonnage dans le temps : naissance du projet en 1970, débat public en 2003, DUP en 2008, enquête au titre de la loi sur l'eau en ...2012 !

 

          Rappelons que la directive européenne Plans/programme datant du 27 juin 2001  prévoit une analyse globale des atteintes à l'environnement mais n'est toujours pas respectée dans notre pays  car  le « saucissonnage » a bien des avantages ! On aurait dû présenter le projet dans sa globalité, plate-forme et routes, tram-train, et ligne grande vitesse Nantes-Rennes. On s'en gardera bien. Trop compliqué ? Peut-être mais surtout le saucissonnage est une arme formidable : en décrétant l’Utilité Publique avant d'avoir analysé complètement les impacts environnementaux, on se met à l'abri d'un possible abandon du site et donc d'un retard dans le projet. En découpant un projet global en tranches, on minimise aussi son impact final. Une fois qu'un bout du programme est parti, qui pourra l'empêcher d'aller jusqu'au bout ? Une fois l'aéroport construit, qui pourrait remettre en cause une éventuelle liaison ferroviaire ? La France est donc en situation contentieuse avec la commission européenne sur ce point. Et Notre Dame des Landes a été rajouté dans le dossier, n'en déplaise à tous ceux qui nous donnent des leçons de légalité…

 

          Malheureusement pour les porteurs du projet, les opposants ne désarment pas mais travaillent, analysent, comptent au point de relever tant d'incohérences et de failles dans le beau projet qu'il va falloir mentir à nouveau pour justifier le mensonge précédent.

Des premiers mensonges au Mensonge d’État

 

          Le rouleau compresseur des « procédures » poursuit sa  route.  Le 13 avril 2007, la commission d'enquête donne un avis favorable dont les justifications reprennent le discours déjà tenu en 2002.

 

          Le point extrême de la saturation de Nantes-Atlantique est annoncé pour 2020-2030, en millions de voyageurs comme d'habitude et pas en mouvements. Les solutions alternatives dont la Commission Particulière du Débat Public et Cosynergie disaient pourtant qu'elles devaient être regardées sont balayées par une formule lapidaire : « Ces différentes options n’apportent pas de solutions de portée suffisante pour palier (sic) la saturation prévisible de l’aéroport tant sur le plan technique que sur le plan des nuisances sonores. »

 

          Quant au bilan économique et financier, il est vite expédié : « L’intérêt socio-économique a fait l’objet d’une étude sérieuse et détaillée en pièce F. Quels que soient les scénarios retenus, les calculs de TRI (le Taux de Rentabilité Interne qui prouve l'intérêt de l'investissement) donnent des résultats acceptables à bons. » Sérieuse et détaillée si on ne la regarde que de loin...Ce que tout le monde fait, commission d'enquête comprise.

 

          Dans les conclusions de la commission apparaissent aussi deux nouveaux arguments qui feront les choux gras des pro-Notre Dame des Landes et seront ensuite repris à l'envi :

«  Les solutions alternatives à Nantes-Atlantique ne permettent pas de régler les principaux inconvénients du site  Nantes-Atlantique (sic) :

  • contraintes foncières : 320 ha disponibles alors qu’un outil adapté à la demande exige probablement un minimum de 700 ha

  • contraintes techniques : implantation ILS sur piste 21, temps de roulage si les installations actuelles sont réutilisées...

  • contraintes environnementales : importance des populations touchées par les nuisances sonores, atteinte à des milieux de haute qualité protégés de façon réglementaire...

  • contraintes liées au survol de zones habitées : risque lié au survol de zone d’habitat dense…

 

          Voici que s'invitent au débat (ou à son ersatz) le risque et le lac de Grand-Lieu, réserve naturelle classée Natura 2000. Deux magnifiques mensonges qui prospéreront dans les années suivantes et dont nous reparlerons.
 
          L'avis de la commission est favorable comme il est de coutume dans ce genre de dossier. Question impertinente à poser à ceux qui prétendent que rien n'est joué à l'avance : combien de grands projets n'ont pas eu, in fine, d'avis favorable de la commission d'enquête, au moment de la Déclaration d'Utilité Publique  ? Aucun ou presque. Presque, car tout récemment, comme on l'a dit, deux commissions d'enquête ont émis un avis défavorable sur les projets de lignes à Grande Vitesse, Limoges-Poitiers et Bordeaux-Toulouse. Ce qui n'a pas empêché Alain Vidalies, actuel Ministre des Transports de signer les décrets d'Utilité Publique*. Autrement dit, dans plus de 90 % des cas, l'avis émis par la commission d'enquête est favorable donc l'Utilité Publique est décidée et dans les 10 % restants, elle l'est aussi ! Pas mal ficelée la démocratie canada dry...
 

          L'Intérêt Général est donc prononcé sur les bases suivantes : saturation proche de l'équipement de Nantes-Atlantique, pas d'alternative crédible, étude socio-économique positive, pas de problème environnemental sur le site retenu de Notre Dame des Landes. C'est le Préfet Bernard Hagelsteen qui signera la DUP en 2008. Sa femme siège alors au Conseil d’État, comme présidente de la section des travaux publics qui a eu à émettre un avis sur le projet. Deux ans plus tard, retraité de la Haute Fonction Publique, il sera recruté chez Vinci Autoroutes, parfaitement légalement. « Honni soit qui mal y pense » évidemment...

 

          Parallèlement, l’État a lancé son appel d'offres pour la construction et la gestion de ce nouvel aéroport. Un aéroport probablement classé « secret défense » puisque les documents principaux, notamment le cahier des charges remis aux trois candidats retenus ne sera jamais rendu public, détail qui a son importance comme on le verra par la suite. Les responsables arguent de la nécessaire discrétion pendant la négociation. Soit. Le premier appel d'offres est un échec, personne ne semble se bousculer pour proposer ses services. On relance. Cette fois le groupe AGO constitué par Vinci, la Chambre de commerce de Nantes-Saint-Nazaire, précédent gestionnaire de l'aéroport et l'entreprise de Travaux Publics ETPO emporte la Délégation de Service Public. Le Décret est signé le 29 décembre 2010 par François Fillon, Nathalie Kosciusko-Moriset, Christine Lagarde, François Baroin et Thierry Mariani. C'est le numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile Paul  Schwach qui paraphe la convention de financement …

 

       Les opposants demandent à voir le contrat de concession signé. La première réponse de la Préfecture est de nous inviter à venir à la Direction Départementale de l’Équipement avec papier et crayon pour le consulter en présence des fonctionnaires. Vous avez dit transparence ? Finalement nous en aurons une copie numérique : quelques milliers de pages, 19 annexes. Bon courage au citoyen lambda pour trouver quelque chose là-dedans. Nous trouverons cependant, mais il faudra du temps, ce temps que le gouvernement utilisera, lui, pour poursuivre l'instruction administrative du dossier.

 

Une bien curieuse étude coûts/bénéfices

 

          La bataille juridique a commencé, à armes inégales. Les opposants n'ont pas encore compris qu'il ne s'agissait pas d'un combat d'arguments objectifs. Tous les recours sur le fond du projet seront perdus. La mécanique est bien huilée : l'inscription du projet dans les documents planificateurs, Directive Territoriale d'Aménagement, Schéma de Cohérence Territoriale semble suffire à le justifier « démocratiquement » et le Débat Public a clos, aux yeux des porteurs en tout cas, la question de l'opportunité. Circulez, il n'y a plus rien à voir. Le Conseil d’État qui porte bien son nom, diront les mauvais esprits, rejette en 2009 la première demande d'annulation de la DUP. Cette même année, les Élu-e-s qui Doutent de la Pertinence de l'Aéroport se rassemblent dans un collectif d'abord informel, le CéDpa, qui se transformera en association pour pouvoir notamment ester en justice. Las de demander une étude économique indépendante, ils décident de financer une contre expertise de la fameuse étude coûts/bénéfices qui au moment de la Déclaration d'Utilité Publique en 2007 a soi-disant prouvé la pertinence économique du projet.

 

          La Loi d'Orientation sur les Transports Intérieurs de 1982 (LOTI) prévoit en effet que tout projet important d'infrastructure de transport comporte une analyse socio-économique. Cette analyse globale coûts/bénéfices doit chiffrer toutes les conséquences d'un projet, en les monétarisant   pour  vérifier qu'il apporte bien une amélioration de la richesse pour la collectivité dans son ensemble. Elle diffère évidemment du plan d'affaires du concessionnaire car elle estime l'intérêt public d'ensemble. La Cour des Comptes a rendu public le 23 octobre 2014 un  rapport très parlant et très sévère sur la grande vitesse ferroviaire et alerté sur l'optimisme des prévisions, qui disons le pudiquement, « orientent » les résultats afin de démontrer ce que l'on veut démontrer. « Dans le temps de gestation technique des projets de LGV, tous les efforts tendent vers la justification de la construction des lignes : compte-rendu incomplet des débats publics ; biais optimiste des études de trafic en vue d’atteindre un taux de rentabilité suffisant pour la ligne(sans toujours y parvenir) » peut-on lire  notamment  pages 88 à 91 du rapport. Un des paramètres le plus facile à manipuler est celui du gain de temps, c'est à dire la valorisation financière des gains de temps pour les utilisateurs d'une  nouvelle infrastructure.

 

         Pour Notre Dame des Landes, l'étude incluse dans le dossier d'enquête d'utilité publique prévoyait donc sur ce point précis un gain de 911 M€ ce qui pèse lourd dans le bénéfice final présumé de 500 à 600 M€. Comment ne pas vouloir un si beau projet pour la collectivité ?

 

          Oui mais...Le CéDpa demande à un cabinet hollandais indépendant CE/Delft, spécialisé dans ce genre de travail, de vérifier l' étude. Son verdict, rendu public à l'automne 2011* est accablant : non respect des directives nationales (l' instruction cadre de 2005 sur la méthode de calcul par exemple), omission de certains coûts (notamment celui du tram-train qui doit desservir le nouvel aéroport), ajout à tort de certains bénéfices et erreurs (?) de calcul, notamment sur la fameuse valeur du temps économisé. Pour être précis, CE/Delft qui n'a pas trouvé dans le dossier d'enquête l'étude détaillée sur les gains de temps de trajet pointe des contradictions et des invraisemblances et rétablit des gains de temps plus logiques. Avec la correction de ces nombreuses erreurs, et même avec une incertitude liée à l'impossibilité d'accéder aux chiffres détaillés, le résultat final est bien différent de ce qui a été présenté lors de l'enquête. Ce n'est plus un bénéfice mais une perte pour la collectivité qu'il aurait fallu annoncer. La conclusion de CE/Delft est claire : « L'optimisation de Nantes-Atlantique apparaît plus génératrice de richesses pour la France que la construction d'un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes. Nous sommes face à un besoin très sérieux d'analyse complète des coûts et bénéfices de toutes les options concernant l'amélioration du trafic aérien pour la région nantaise. »

 

          Les élus du CéDpa pensent que cette fois l'affaire est entendue, le projet est ébranlé et pour le moins les autorités vont devoir rouvrir le dossier. Innocents élus, naïfs opposants... La réponse, si l'on peut parler de réponse ne tarde pas : elle tient en trois arguments développés non par l’État qui se tait, mais par les élus locaux pro-aéroport et leur outil, le Syndicat Mixte Aéroportuaire, arguments dont le lecteur appréciera la pertinence : 1) cette étude ne vaut rien parce que vous en êtes les commanditaires. 2) vous ne l'avez pas payée très cher (20 000€, une paille il est vrai au prix des études dont sont habituellement friands les décideurs) ; pour ce prix-là, on n'a rien de sérieux. 3) le cabinet CE/Delft se trompe et de manière grossière sur les gains de temps.

 

          Circulez, il n'y a toujours rien à voir... Le CéDpa reconnaît volontiers qu'il peut y avoir matière à discussion, l'étude détaillée et complète du maître d'ouvrage étant inaccessible puisque sans doute classée « secret défense » comme le cahier des charges de la concession. Qu'on se mette autour d'une table avec nos experts respectifs ! Refus par le silence. Silence de la Direction Générale de l'Aviation Civile, silence de l’État. Un silence qui dure encore. Résumé des tentatives du CéDpa, sans réponse: courrier au Premier Ministre François Fillon en novembre 2011, demande de rencontre avec la Ministre Nathalie Kosciusko-Moriset pour lui remettre l'étude, recours gracieux auprès du même Premier Ministre début 2012 pour demander l'abrogation de la DUP de 2008, recours juridique devant le Conseil d’État, et ...rejet de la requête à l'automne 2012 – avec entre autres motifs :  « que si les requérants soutiennent que les coûts liés à la réalisation d'une ligne de tram-train entre l'aéroport et Nantes, évalués à 75 M€, n'ont pas été inclus dans l'appréciation initiale du budget de l'opération, alors que ses effets positifs avaient pour leur part été pris en compte, que la valeur des économies en temps de trajet retenue dans l'étude de 2006 était surévaluée, que la comparaison des coûts et bénéfices entre, d'une part, les améliorations de l'actuel aéroport de Nantes-Atlantique et, d'autre part, la construction d'un nouvel aéroport, était favorable à la première solution, de tels arguments, qui ne font pas état de changement des circonstances de fait mais seulement de divergences d'appréciation sur les études réalisées antérieurement au décret déclarant d'utilité publique les travaux nécessaires à la réalisation du projet d'aéroport pour le Grand Ouest - Notre-Dame-des-Landes, sont sans incidence sur l'appréciation de l'éventuelle perte d'utilité publique du projet. »

 

          Traduisons pour le profane : nous montrons qu'il y a eu erreur ou pire mensonge sur les chiffres qui ont permis de déclarer l'utilité publique du projet mais le conseil d’État considère qu'il ne s'agit là que de « divergences d'appréciation » et que cela ne remet pas en cause l'utilité publique ! Imaginez le raisonnement appliqué à une affaire  criminelle : pas de réouverture d'un dossier même si des éléments nouveaux montrent l'erreur judiciaire ?

 

          Début 2013, nous redemandons l'étude par l'intermédiaire de la Commission du dialogue puis directement à la DGAC qui aurait semble-t-il fourni une note à la presse justifiant l'étude coûts/bénéfices. Mai 2013, rencontre avec le Préfet De Lavernée. Réitération de la demande d'accès à l'étude sur les gains de temps, refus net du sous-préfet en charge du dossier, Mikaël Doré, à notre grande surprise et d'ailleurs à la surprise manifeste du Préfet qui confirme pourtant qu'il faut « réduire toutes les zones d'ombre »… Rencontre avec la Direction Générale de l'Aviation Civile en juin 2013. Nouvelle  demande. Idem lors des rencontres d'octobre et novembre 2013. En vain. Ah si pourtant, soyons juste : la Direction Générale de l'Aviation Civile a produit une note technique, le 4 décembre 2012. On peut y lire la formidable phrase suivante : «  Nous avons vérifié les calculs du bureau chargé de l'étude coûts/bénéfices. Ils sont justes. » Alors puisqu'il sont justes, pourquoi ne pas les donner ? La Commission d'Accès aux Documents Administratifs est saisie en mai 2015, sa décision positive arrive en septembre. Nouvelle lettre à la Ministre de l’Écologie. La réponse cette fois ne tarde pas, le courrier est transmis ...à la Direction Générale de l'Aviation Civile ! Qui ne répond ni au téléphone, ni aux courriels. Nous déposons un recours devant le Tribunal Administratif de Paris. Deux jours après, arrive un volumineux courrier, contenant...non pas l'étude demandée mais le dossier préparatoire à l'enquête publique de 2007 portant les sigles DGAC/Direction Départementale de l’Équipement 44 dans lequel il n'y a toujours pas les fameux calculs pourtant justes et vérifiés ! Nouveau courrier, maintien du recours. Aurons-nous cette étude avant que le nouveau sous-préfet en charge du dossier ne reçoive le feu vert pour lancer l'évacuation de la ZAD ? Les paris sont ouverts.

 

          De la coupe aux lèvres, et de la démocratie proclamée aux pratiques réelles il y a loin décidément . Quelques rappels juste pour rire, jaune :

  • Circulaire Bianco 1992 : « C’est pourquoi j’ai décidé de préciser les conditions d’un débat transparent et démocratique pour la conception et la réalisation des grandes infrastructures décidées par l’État. »
  • Instruction-cadre De Robien ( 2005) : « […] assurer la transparence de bout en bout, en donnant à tout moment accès aux documents techniques et aux calculs à tous ceux qui le souhaitent, et se prêter aux contre-expertises »
  • Discours de F.Hollande, après la mort de Rémi Fraisse, novembre 2014 : «  [la] transparence est la première condition de la démocratie participative »
 
          Récapitulons : nous voici avec une DUP signée en 2008 par un Préfet qui aime le groupe Vinci au point de le rejoindre après sa retraite, sur la base d'une analyse coûts/bénéfices pour le moins douteuse. Est-ce tout ? Pas vraiment…

Notre Dame des Landes : tromperie sur la marchandise

 

          Chacun imagine évidemment que le nouvel équipement réglera tous les défauts de l'actuel aéroport : deux pistes à la place d'une, assez longues pour accueillir les très gros porteurs ( B747 ou A 380), une aérogare plus spacieuse pour les voyageurs, une connexion performante par transports collectifs, le tout permettant d'accueillir de nouvelles lignes aériennes.

 

          C'est ainsi en tout cas que le dossier de 2007 présente l'infrastructure à créer. Et c'est ainsi que le rêvent encore ceux qui n'ont pas vraiment ouvert le contrat de concession. Il y aura bien deux pistes, oui, mais l'une de 2900m et l'autre de 2700 (celle de Nantes-Atlantique mesure 2900m). Pas d'Airbus A380 à pleine charge donc, pas de vol Notre Dame des Landes / Shanghai dont rêve sans doute Jacques Auxiette, le farouche partisan de Notre Dame des Landes, président de la Région Pays de Loire jusqu'en 2015 et amoureux de la Chine. Ou plutôt, pour être parfaitement juste, pas d'Airbus A380 avant 2052… soit à la fin de la concession d' AGO. La piste pourra être prolongée s'il le faut ; mais en réalité AGO le concessionnaire, qui a au moins le sens des affaires, sait très bien qu'il n'y aura pas de marché pour les gros porteurs à Notre Dame des Landes. Et qu'il est donc inutile de construire des pistes de 3600m comme le présentait le dossier de DUP. Pauvres élus locaux qui rêvent de s'affranchir de la situation géographique de Nantes, toute proche de l'Atlantique, qu'ils vivent comme une contrainte et traduisent parfois par cette phrase incroyable : « on ne peut pas rester comme ça, dos à la mer ! », comme le condamné dos au mur. De fait nous ne sommes pas au cœur de l'Europe et encore moins au cœur du monde. Est-ce vraiment un drame ?

 

          Les pistes seront donc plus courtes que rêvées. Seront-elles  performantes ? A voir… leur largeur, 45m, est identique à celle  de Nantes-Atlantique ; si l'on veut 60m, il faudra « lever l'option », comme le précise le contrat de concession, c'est à dire que celui qui veut 60m paiera ! Apparemment AGO attend que quelqu'un le veuille. Plus de taxiway, un local pompiers plus loin des lieux possibles d'intervention. Moins de places de parking pour les avions aussi.

 

          Une aérogare plus spacieuse alors? Encore perdu. Comme un article du Canard enchaîné l'a révélé le 8 octobre 2014, après avoir pris connaissance du permis de construire, l'aérogare de  Notre Dame des Landes à l'ouverture sera plus petite que celle de Nantes-Atlantique. Les architectes qui ont rejoint «  ceux qui doutent » l'ont  vérifié en reprenant à la fois les surfaces de l'aéroport existant et celles prévues dans l'Avant Projet Sommaire joint au contrat de concession.   Vous avez bien lu, plus petit ! Moins de comptoirs d'enregistrement, moins de  Postes d'Inspection aux Frontières, moins de places dans les salles d'embarquement, moins de passerelles pour accéder aux avions, mais plus de surfaces commerciales, c'est vrai ! Plus aussi de distance entre l'entrée de l'aérogare et les avions… En bref, l'aéroport prévu par le contrat de concession est une vaste zone commerciale qu'il faut traverser pour être sûr d'y dépenser son argent en attendant l'avion. Au passage, vous accomplirez aussi les tâches devenues habituelles, vous enregistrer, tirer votre valise et vous déshabiller au contrôle. Cela méritera bien un petit parfum ou une bonne bouteille…

 

          Réaction à l'article du Canard enchaîné? Aucune, sinon une vague explication embarrassée du sous-préfet Mikaël Doré expliquant que le permis de construire est suspendu et sera modifié, compte tenu du retard pris dans le planning prévisionnel, à cause des opposants, cela va sans dire. Pas de réponse sur le fond. Pourtant le contrat de concession est très clair et montre bien l'évolution de l'aérogare sur les 55 ans à venir. A l'ouverture, Notre Dame des Landes sera plus petit que Nantes-Atlantique et par la suite, on agrandira au plus juste et au plus rentable. Optimisé, l'aéroport de demain, c'est le moins que l'on puisse dire !

 

          Restent les transports en commun pour y accéder. Vous les rêviez performants ? Encore perdu. La commission d'enquête en 2006 n'avait pourtant pas oublié la nécessaire desserte de qualité du futur aéroport par voie ferrée :

 

          « Concernant les liaisons fer, la commission prend acte des dates annoncées dans le dossier : liaison tram-train à l’ouverture du futur aéroport (2012) et liaison TGV Rennes - NDDL à l’horizon 2025. Il appartient au porteur du projet, en l’occurrence l’État, de s’engager résolument dans la réalisation de ces projets (dans lesquels il peut fortement s’impliquer) pour que ces échéances soient respectées. »

 

          Aujourd'hui, la seule liaison sûre en transports en commun est celle… d'un car du Département ! Le tronçon de tram-train qui devait « au plus près de sa construction » relier l'aéroport à la ligne rouverte récemment Nantes-Châteaubriant est loin d'être programmé car il coûtera cher en investissement et surtout en fonctionnement. Quant à la ligne rapide entre Nantes-Atlantique et Rennes passant par Notre Dame des Landes, le débat LNOBPL déjà cité situe son éventuelle réalisation entre 2030 et 2050. Tout cela peut réjouir AGO qui avec ses 7425 places de stationnement continuera comme actuellement à Nantes-Atlantique à gagner beaucoup d'argent en taxant les voyageurs contraints de venir en automobile.

 

          Quant aux lignes aériennes nouvelles, elles ne dépendent pas de l'infrastructure mais évidemment du marché. Aucune création de ligne n'a été refusée sur Nantes-Atlantique à ce jour. Même le Président de la Chambre de Commerce de Nantes-St-Nazaire, Jean-François Gendron l'a reconnu :«  Il ne faut pas rêver, ce n'est pas parce qu'on déplacera l'aéroport que de nouvelles lignes se créeront ! »

 

          On pourrait sourire de tout cela  s'il ne s'agissait  que des erreurs ou des difficultés de cohérence, inhérentes à tout gros dossier. Mais en réalité, l'affaire est plus simple et plus terrible à la fois. Les mensonges et les manipulations sont bel et bien avérés. Reprenons un tout petit peu l'histoire pour le démontrer.

 

          A l'automne 2012, Jean-Marc Ayrault lance l'opération César, il s'agit de vider la ZAD de ses occupants «  illégaux », en gros les jeunes qui s'y sont installés depuis 2009 et occupent maisons vides ou cabanes de fortune. Les sous-préfets Lapouze et Doré pensent en finir en une semaine. Lorsqu'il ne restera sur place que les quelques agriculteurs et habitants protégés par l'accord politique obtenu à l'issue d'une longue grève de la faim au printemps 2012, les travaux pourront, pensent-ils, démarrer sans difficultés. Hélas pour eux, l'opération tourne au fiasco et donne une visibilité au sujet. Après de longues semaines d'occupation militaire et de violences, Jean-Marc Ayrault décide de mettre en place une commission chargée « d'apporter aux parties les précisions complémentaires en s'appuyant sur les éclairages techniques nécessaires » c'est à dire d'expliquer ce que les opposants n'auraient pas compris ! La « commission du dialogue », composée de trois membres choisis par le Premier Ministre s'installe pour plusieurs mois d'audition. Son rapport remis au printemps 2013 justifie, sans surprise puisque c'était sa mission, le nouvel équipement mais reconnaît la validité de certains arguments des opposants. Dans ses recommandations, la commission souhaite donc que soient réalisées plusieurs études, l'une sur la possibilité réelle de réaménager l'aérogare actuelle, l'autre sur les conséquences sur le Plan d'Exposition au Bruit ( bruit et urbanisation).

 

          C'est à la suite de ce rapport que le Préfet de Loire-Atlantique reprend contact avec le CéDpa qui dans le partage des rôles entre opposants a accepté le dialogue et apporté beaucoup de matière à la commission. Dans un premier temps, le Préfet parle de cahier des charges à écrire ensemble, de réunions techniques et de transparence. Nous nous remettons à espérer dans la possibilité d'une étude vraiment indépendante ou en tout cas, faite avec nous ; hélas la commission du dialogue a considéré, précaution utile du point de vue du gouvernement, que la Direction Générale de l'Aviation Civile peut se charger du travail… La première réunion nous montre vite nos illusions. En fait, la Direction Générale de l'Aviation Civile a déjà une partie des résultats même si elle ne le dit pas ainsi, elle entend faire vite et nous présenter ses études dès septembre. Nous claquons la porte. Et demandons un rendez-vous au ministre des Transports, Frédéric Cuvillier. La scène vaut son pesant d'or. La main sur le cœur, M.Cuvillier nous confirme d'abord « Parole de ministre, Madame, que voulez-vous de plus ? » que nous serons bien reçus par son collègue Philippe Martin, ministre de l’Écologie. Rendez-vous accepté depuis des semaines sur le principe mais jamais abouti. Et qui n'aura jamais lieu. Une parole de ministre ne vaut décidément pas grand-chose… Puis, il affirme qu'il attend lui aussi avec intérêt les conclusions de ces nouvelles études, car il ne les connaît pas, bien sûr. M.Schwach, numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile assiste à la scène, souriant et silencieux. Une lettre confirmera la volonté du ministre. Une jolie lettre bien habile qui met en place un nouveau groupe de travail avec « tous les acteurs locaux, dans un souci de pluralisme pour en garantir le sérieux ». Le sous-préfet Doré s'empressera d'inviter des représentants du milieu patronal, de la Région, de la Métropole, du Conseil Général et du Syndicat Mixte, tous fervents partisans de Notre Dame des Landes, plus deux membres d'une obscure association l'ACSAN* qui milite contre le survol de la ville de Nantes-Atlantique et que l'on n'a jamais vue à l’œuvre quand il s'est agi de défendre vraiment les riverains puisque pour elle la solution est dans le transfert… mais l'un de ses deux représentants a été chargé de mission au cabinet du Conseil Général 44. Bref, tous les pro aéroports sont là qui se féliciteront de la qualité des travaux de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Jolie lettre parce qu'elle promet comme à chaque fois un débat loyal : « A chaque étape, le caractère ouvert du débat devra être garanti par l'accès de tous aux données d'études certifiables. »

 

          « Chat échaudé craint l'eau froide ». Inutile de dire que nous ne croyons plus du tout à l'impartialité de la Direction Générale de l'Aviation Civile depuis l'épisode précédent de l'étude coûts/bénéfices, (cf page 17) d'autant qu'en septembre, juste avant les premières réunions du groupe de travail, les services de l’État Français avaient montré à Bruxelles, devant la commission des pétitions et en « avant-première » en quelque sorte le PEB monstrueux qui résulterait du maintien de Nantes-Atlantique.

 

          L'image est passée bien vite, mais nous avons pu deviner que cette fois même l'hypercentre allait être touché. Geler  l'urbanisation d'une ville qui se rêve Grande Métropole de Taille Européenne, impensable ! Par prudence nous avions lancé de notre côté une nouvelle étude sur le PEB et commencé à glaner des informations sur les extensions d'aéroports en France (Bordeaux, Marseille) ou à l'étranger. C'est d'ailleurs encore à l'étranger qu'il nous faut chercher un cabinet compétent. L'avantage en matière de PEB, c'est que tout le monde travaille avec le même modèle mathématique. Le malheur c'est que le résultat dépend des hypothèses entrées dans la machine… Et que des hypothèses, on ne discutera pas sérieusement.

 

          Adecs Air-Infra est un cabinet hollandais dont les références sont inattaquables. Ses travaux prennent en compte la flotte actuelle d'avions, mais aussi à l'horizon 2030 les perspectives de progrès techniques des nouveaux avions. Il faut aussi parier sur l'évolution de l'emport, c'est à dire le niveau de remplissage des avions. Aura-t-on plutôt beaucoup de petits avions peu remplis ou des avions plus gros bien remplis ? Plusieurs hypothèses sont testées, en travaillant à partir de la réalité. Depuis le débat public de 2003, le paysage aérien a évidemment évolué. Le nombre de passagers a crû beaucoup plus vite qu'on ne l'imaginait mais pas le nombre de mouvements, précisément parce que les avions sont mieux remplis désormais. C'est le trafic des vols à bas coût (low cost) qui dope Nantes-Atlantique-Atlantique, avec des appareils plutôt récents.

 

          Trois réunions sont donc organisées sous la houlette du sous-préfet de septembre à novembre 2013 où sont présentés les travaux de la Direction Générale de l'Aviation Civile et les nôtres. Les dossiers de ce grand service d’État sont toujours téléchargeables sur le site du ministère : l'étude sur les possibilités de réaménagement de Nantes-Atlantique montre qu'il est possible de reconfigurer l'aérogare pour accueillir 5, puis 7 et 9 Millions  de voyageurs. Grand progrès par rapport à ce qui était dit jusque là. La piste pourrait aussi être allongée s'il le fallait. Ce qui était présenté comme une impossibilité en 2003 au moment du débat public ne l'est plus désormais. Fin de la saturation technique de Nantes-Atlantique… Fin du projet de transfert ? Pas du tout.

 

          Éberlués, nous apprenons alors que la piste actuelle doit être refaite en totalité, parce qu'elle a une bosse, qu'il faudrait fermer l'aéroport plusieurs mois, que les pertes d'exploitation ajoutées aux travaux de démolition et de reconstruction aboutissent quasiment au même coût que la réalisation d'un aéroport neuf… Et bien sûr, si l'on peut désormais oublier la saturation technique, il reste la saturation psychologique car le PEB qui nous est présenté est réellement effrayant. Sonnez hautbois, résonnez musettes, le projet de Notre Dame des Landes est bien à nouveau validé !

 

          Notre expert hollandais, présent à la dernière réunion de novembre 2013, explique son travail et montre lui un PEB fort différent où les zones de bruit, donc les zones à restriction d'urbanisation diminuent à cause de l'augmentation de l'emport et parce que les progrès techniques vont mettre sur le marché des avions beaucoup moins bruyants. Évidemment, il est prêt à discuter dans le détail des choix et hypothèses retenus dans son étude comme dans celle de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Il n'en aura pas le loisir. Il est écouté fort poliment, son travail est reconnu comme sérieux. Mais on lui dit que ses hypothèses ne sont pas les bonnes. Pour la Direction Générale de l'Aviation Civile, il n'y aura quasi pas de progrès techniques des avions avant 2030, en revanche elle prévoit une augmentation des vols de nuit, une augmentation des atterrissages par le nord c'est à dire sur la ville de Nantes-Atlantique, et bien sûr une augmentation du nombre de mouvements que la réalité dément. Tout cela aboutit à un quasi triplement des zones de bruit. Argument d'autorité, aussitôt repris en chœur par les pro-aéroport dans un magnifique concert de louanges :

  • M.BONTEMPS (conseiller régional communiste en charge des transports) fait observer « que le travail de la Direction Générale de l'Aviation Civile est fiable et de qualité, et félicite la Direction Générale de l'Aviation Civile. Sans être technicien ou spécialiste, les réponses apportées sont compréhensibles. »
  • M. LEMASSON (maire socialiste de St-Aignan, une des deux communes les plus concernées par les nuisances sonores) « salue la qualité des études menées par la Direction Générale de l'Aviation Civile. »
  • M. MUSTIERE (président des ailes pour l'ouest, ancien psdt de la CCI)  « salue la qualité de l’étude qui constitue une véritable aide à la décision. »
  • M. BOSCHET (association contre le survol de Nantes-Atlantique) « remercie la Direction Générale de l'Aviation Civile pour ce travail rigoureux et méthodique. »
  • M. GILLAIZEAU (vice président socialiste de Nantes-Métropole, ancien contrôleur aérien) « apprécie le caractère pertinent et argumenté de l’étude, qui s’appuie sur des textes réglementaires incontournables. »

(Extraits des comptes rendus des réunions octobre et novembre 2013.)

 

          L'ingénieur hollandais du bureau Adecs Air-infra nous dira qu'il n'imaginait pas ainsi une réunion destinée à faire la lumière sur des points de dissensus. Nous non plus à vrai dire… Jacques Bankir, dont le curriculum vitae n'est pas celui d'un doux écolo ou d'un violent black-bloc, mais d'un ancien dirigeant de  compagnies aériennes qui nous accompagne oscille lui aussi entre stupéfaction et incrédulité.

 

          Sur l'autre point, le coût exorbitant du réaménagement de Nantes-Atlantique, que nous n'avons pas à ce moment-là étudié à fond, nous émettons des doutes, demandons des précisions, comparons avec les chiffres connus d'extension de terminaux aéroportuaires. Le numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile ose alors affirmer que le terminal « low cost » de Bordeaux que nous avons choisi comme exemple de coût raisonnable n'a ni sièges pour les passagers en attente ni toilettes ! Nous montrons le plan et ses toilettes. Cela ne suffira pas.

 

          Nous réitérons nos questions techniques restées sans réponse et demandons la poursuite du « dialogue », compte tenu des écarts importants dans les résultats du calcul du PEB. Il nous faut aussi absorber les 140 pages des deux rapports, ce qui demande un peu de temps. Refus immédiat du sous-préfet qui considère que les demandes de la commission du dialogue ont été honorées et que désormais « le dialogue et la concertation ont vocation à se poursuivre quand on entrera dans la phase de construction puis de gestion de l'aéroport. »

 

          Lettre au Préfet, lettre au ministre pour poursuivre le travail. Pas de réponse. Ou plutôt si, mais indirecte. Dès le 16 décembre 2013 le numéro 1 de la Direction Générale de l'Aviation Civile, M. Gandil se déplace à Nantes-Atlantique et tient avec le Préfet Christian de Lavernée une conférence de presse pour annoncer que le débat est clos et que le transfert de l'aéroport est bel et bien justifié. Quant à nos listes de questions techniques, malgré les promesses faites pendant la dernière réunion, elles resteront sans réponse. Mieux encore le dernier compte rendu officiel renvoie nos arguments en annexe et oublie fort curieusement des propos réellement échangés, l'anecdote des toilettes de Bordeaux par exemple. Or, la réunion a été enregistrée par nos soins et nous pouvons fournir le verbatim. Notre bon sous-préfet refuse de réintégrer les nombreux ajouts que nous demandons. Mensonge -véniel?- par omission. Après un nouveau courrier au Préfet, notre compte rendu complet sera, paraît-il, renvoyé aux participants en annexe. On est prié d'y croire. Et le silence s'abat à nouveau. Silence parce que mensonge -mortel- ?

 

          Il va falloir quelques mois pour que nous débusquions le loup… Trois  architectes, étonnés par les coûts dont la presse s'est fait l'écho pour le réaménagement de Nantes-Atlantique se proposent d'analyser le volumineux dossier de la Direction Générale de l'Aviation Civile et de passer au crible les surfaces jugées nécessaires et les coûts annoncés. Rien ne vaut effectivement l'œil d'un professionnel... Le résultat serait assez cocasse si l'on n'était pas dans un sujet aussi sérieux. Tout est fait pour maximiser les coûts : les surfaces prévues pour optimiser l' aérogare sont plus importantes que ce que prévoient les textes officiels de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Ainsi la surface des Postes Inspection Frontière.  On démolit et on reconstruit aussi un maximum de bâtiments existants, alors que rien n'obligerait à le faire. Le pompon étant le chenil (70m2 de bureaux et 120 m² d'enclos), démoli et reconstruit pour ...600 000€ ! On rajoute des stationnements pour les avions. On prévoit aussi le déroutement possible de très gros porteurs, donc l’allongement de la piste à 3600m alors qu'à Notre Dame des Landes, cet allongement n'est prévu qu'en toute fin de concession, en 2052. Bref, tout cela aboutit à un coût « presque aussi important que l'aéroport neuf ». Exagération pour justifier Notre Dame des Landes. Oui à l'évidence. Lorsque nous publions  ces éléments, « la tour de contrôle ne répond pas » comme le titre joliment « le Canard enchaîné » le 7 janvier 2015. La tour est même muette.

 

          Cette fois le mensonge est bel et bien avéré. Les directeur et directeur adjoint de la Direction Générale de l'Aviation Civile ont fait signer aux ministres un contrat de concession prévoyant à l'ouverture de  Notre Dame des Landes une aérogare plus petite que l'actuel aéroport ; les mêmes ont supervisé une étude soi-disant objective pour réaménager Nantes-Atlantique en multipliant les besoins de manière spectaculaire...

 

          Ce sont aussi probablement les mêmes qui ont  fait rédiger le cahier des charges pour la réalisation de Notre Dame des Landes. Ce cahier des charges donné aux candidats à la concession-construction ressemblait-il à ce que la Direction Générale de l'Aviation Civile prétend nécessaire pour Nantes-Atlantique ? Si oui, pourquoi a-t-elle finalement accepté un projet plus modeste à la demande d'AGO, et si elle l'a accepté pour NDL, pourquoi exige-t-elle pour Nantes-Atlantique un aéroport de rêve,  haut de gamme ? Si non, si elle a rédigé pour Notre Dame des Landes un cahier des charges plus modeste que celui qu'elle a présenté comme nécessaire pour Nantes-Atlantique, alors elle a sciemment chargé la barque ici pour justifier à nouveau le transfert.

 

          Dans les deux cas, il y a une véritable manipulation. Par des hauts fonctionnaires. Aux ordres ou non ? Impossible de le savoir. Nouveau courrier à M. Vidalies en octobre 2014, pas de réponse. Réitération en juin 2015. Toujours rien.

 

Des mensonges pour l'émotion

 

          Ces mensonges-là, on les avait vu apparaître lors de l'enquête d'utilité publique. Le risque que ferait peser l'aéroport de Nantes à la population à cause du survol de la ville et à la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu. Le risque d'abord : le danger d'un crash  fournit un argument de choix, propre à émouvoir l'opinion et à lui faire croire que les vraies raisons du transfert, qu'on lui avait cachées jusque là sans doute pour ne pas effrayer inutilement, sont liées à la sécurité. Braves gens, nous avons peur pour vous. Ces avions qui survolent la ville, ce n'est plus possible, cela n'existe pas ailleurs, il est temps de faire cesser pour vous ce risque énorme ! Depuis qu'un avion d'une compagnie exotique est descendu trop bas sur Nantes-Atlantique, un matin de bonne heure, c'est presque comme s' il était tombé...Peu importe que l'enquête ait montré qu'il s'agissait d'une double erreur humaine, en l'occurrence celle du pilote et celle d'un contrôleur en « hypovigilance » (appréciez l'euphémisme), peu importe que la remise de gaz ait bien évidemment permis de reprendre de l'altitude, la conclusion de cet épisode devient que « l'aéroport est dangereux ». Entendons nous bien, le risque de chute d'un avion existe ici comme partout ailleurs, c'est même un risque inhérent à l'aviation. On le sait depuis… Icare. Effectivement, il vaudrait mieux que les avions ne tombent pas ou le fassent hors de toute zone habitée, mais bien malin qui peut dire où tombent les avions… En tout état de cause, on ne décide pas du transfert de Toulouse-Blagnac ou d'Orly au motif que les avions survolent des zones habitées. Pourtant les habitants sont beaucoup plus nombreux à Toulouse (20 543 logements concernés par le Plan de Gêne Sonore, contre 1781 à Nantes-Atlantique). Mais il est vrai que là-bas, c'est une zone populaire qui est survolée par les avions. Tomber sur le Mirail serait-il moins grave que sur l'île de Nantes ?

 

         Pendant des mois, la question du risque est agitée comme un chiffon rouge. Les opposants cherchent si Nantes-Atlantique est classé comme tel par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Rien de tel évidemment. Le collectif des  pilotes contre le transfert rigole. Clermont-Ferrand paraît-il nécessite plus de précautions… La Direction Générale de l'Aviation Civile est d'une discrétion totale et laisse monter au créneau « les Ailes pour l'ouest » et nos bons élus qui semblent maintenant affolés pour leur population. Population à qui on ne parle pourtant pas d'autres risques bien réels sur l'agglomération, notamment le fameux tunnel ferroviaire de Chantenay, risque souterrain donc bien caché. Si un feu survenait dans ce tunnel, impliquant un convoi de matières dangereuses, les pompiers auraient beaucoup de mal à intervenir et à sauver tout un quartier. Chut...Ce beau monde finit tout de même par se calmer car admettre la réalité d'un danger sérieux impliquerait la fermeture immédiate de l'aéroport. Ce qui n'est pas à l'ordre du jour. Il n'est même pas question d'un couvre-feu la nuit ou d'une restriction des vols d'affaires ce qui mettrait à mal la compétitivité de notre bel aéroport !

 

          Il n'empêche. Comme dans une calomnie, il reste dans l'opinion crédule cette petite musique du risque….

 

          Heureusement, il y a un meilleur argument très tendance, très « développement durable » : le lac de Grand-Lieu, la perle, le joyau du Sud-Loire, l'argument écologique qui tombe à point. Rendez-vous compte : les anti Notre Dame des Landes seraient prêts à sacrifier cette merveille pour sauver un bout de campagne anodine. A bas les imposteurs ! Les véritables défenseurs de l'environnement, ce sont les porteurs du projet de transfert. Qui veulent mettre à l'abri le lac de tout risque de pollution et de chute d'un avion. Protéger les oiseaux et la biodiversité. On se pince pour y croire mais ils le disent avec tellement de conviction : « le lac est menacé par l'actuel aéroport, il faut le sauver ».

 

          C'est au tour des naturalistes et de l'ancien directeur de la réserve de rire, même si c'est un peu jaune. Car si ce lac d'eau douce, le plus grand d'Europe, classé ZPS et Natura 2000, protégé par moult décrets et arrêtés est effectivement menacé, c'est bien d'eutrophisation et d'asphyxie à cause … de la mauvaise qualité de l'eau. Le kérosène des avions peut-être ? Pas du tout. Les effluents agricoles et urbains. Autant dire un quasi tabou pour les effluents agricoles. Et encore du pain sur la planche pour les effluents urbains, malgré les investissements des communes sur l'assainissement. On ne parle pas de sujets qui fâchent. Et si la loi littoral empêche une urbanisation galopante, elle permet cependant un grignotage régulier des abords du lac.

 

          Oui, mais le bruit des avions tout de même, ça doit bien perturber les oiseaux ? Ces oiseaux qui d'habitude ne sont aux yeux des développeurs de tout poil (si l'on ose dire!) que des empêcheurs de progrès, voilà qu'ils pourraient se révéler de précieux auxiliaires dans l'argumentaire. Ainsi, la commission du dialogue, installée comme on l'a vu par Jean-Marc Ayrault en décembre 2012 après l'épisode violent et piteux de l'opération César, arrive-t-elle persuadée qu'il y va de l'avenir du lac de Grand-Lieu. Qu'elle visite d'ailleurs, ce qui est un privilège et un bonheur réel.

 

          Seulement, la vérité c'est que les oiseaux sont habitués aux avions et qu'ils ne sont pas du tout gênés par le survol du lac. En revanche, un cri humain, un bruit de pas et hop, les voilà partis. Comme l'écrit à la commission du dialogue Loïc Marion, chercheur au CNRS et premier directeur de la réserve naturelle de Grand-Lieu  pendant 23 ans :  Les avions commerciaux ne gênent nullement la faune du lac de Grand-Lieu puisque son survol s’effectue à plusieurs centaines de mètres de hauteur, bien au-delà des 300 m d’interdiction réglementaire de survol aérien de la réserve. Les oiseaux notamment ne réagissent absolument pas à ces passages auxquels ils sont depuis longtemps habitués (rien à voir avec des hélicoptères). En outre, le survol du lac s’effectue essentiellement en vol d’atterrissage, moteurs au ralenti et pratiquement silencieux avec les avions actuels, tandis que les décollages prennent très vite de la hauteur et généralement bifurquent avant d’atteindre le lac ….. »

 

          Mais qu'importe la vérité, en l'occurrence l'avis scientifique ? On continuera à dire que l'aéroport est un problème pour le lac. Même si rien ne le prouve, même si les gestionnaires de la réserve naturelle disent l'inverse. Même si l'aéroport paradoxalement protège en quelque sorte le lac car le Plan d'exposition au Bruit gèle de fait l'urbanisation d'une partie de la commune de Saint-Aignan. Loïc Marion poursuit dans son courrier : «Je crois donc pouvoir affirmer que l’argument concernant les menaces que feraient porter l’actuel aéroport sur le lac de Grand-Lieu est non seulement faux, mais que ce déménagement de l’aéroport aura exactement l’effet inverse.(…) »

 

          La commission du dialogue, sous la pression des opposants du CéDpa, qui lui demandent sur quelle base scientifique elle s'appuierait pour avancer cet argument alors que la contribution de Loïc Marion prouve le contraire renoncera finalement à l'écrire dans son rapport mais à contre cœur comme nous le dira son président lors de la dernière entrevue : « moi, je n'y crois pas que ce n'est pas une gêne». Encore la foi...

 

          Manuel Valls interrogé en octobre 2015, par un sénateur de Loire-Atlantique parlera de la nécessaire protection du Lac de Grand-Lieu...et récidivera quelques jours plus tard en parlant cette fois de trois zones Natura 2000 à protéger près de Nantes-Atlantique. La nouvelle lettre de Loïc Marion en réponse permettra-t-elle aux conseillers du Premier Ministre de remettre à jour les fiches qu'ils lui préparent ?
 

Le bruit et l'urbanisation : encore des mensonges

 

          La question des nuisances sonores et de la limitation de l'urbanisation mérite elle aussi d'être regardée de plus près. Car cet argument a gagné en force au fur et à mesure du temps, au point d'être désormais quasiment l'argument principal du transfert. Un argument on s'en doute très important aux yeux, ou plutôt aux oreilles de l'opinion publique nantaise.

 

          Malheureusement là encore, la vérité est tordue pour servir la cause. Et pas qu'un peu.

 

          Le bruit est pourtant une réalité mesurable et objectivable. Certes, les riverains de routes bruyantes qui se battent pour être mieux protégés le savent bien, la manière de procéder aux mesures de bruit est parfois discutable, mais enfin il y a un minimum de chiffres et de réalité derrière. La preuve, ce sont les cartes de bruit que doivent désormais établir les agglomérations. Nous en reparlerons.

 

          La loi a prévu pour les aéroports les plus importants la réalisation de deux documents d'urbanisme : le Plan d'Exposition au Bruit, qui doit anticiper l'évolution du trafic et donc ses conséquences sonores pour ne pas exposer de nouvelles populations à un bruit inacceptable. Le PEB s'impose donc aux Plans locaux d'Urbanisme. Il comprend quatre zones, A, B, C et D. Les deux premières, très proches de l'infrastructure empêchent toute construction nouvelle qui ne serait pas en rapport avec l'aéroport lui-même. La zone C autorise des zones d'activité mais pas de logements collectifs. Seule la reconstruction limitée de l'existant est possible. Enfin la zone D permet toutes les constructions qu'elles soient à usage de logements ou d'activités.

 

          Le second document s'appelle le Plan de Gêne Sonore. Il doit refléter autant que faire se peut le bruit réel, la véritable gêne subie ici et maintenant. Il ouvre droit pour les habitants qui s'y trouvent inclus à des aides financières, pour les aider à insonoriser leurs maisons. L'argent vient d'une taxe spéciale payée par les compagnies aériennes. Un progrès fort important pour les riverains des aéroports, on en conviendra.

 

          Le PEB rénové de Nantes-Atlantique-Atlantique a été présenté lors du débat public de 2002 sur le transfert et approuvé quelques mois plus tard en 2003. Construit par la Direction Générale de l'Aviation Civile, il prévoit 110 000 mouvements à l'horizon 2010. La zone C touche l'île de Nantes-Atlantique, où se dessine un grand projet urbain. La peur que le nouveau PEB rende impossibles les beaux projets dont rêvent les élus nantais aboutira à une dérogation pour que la zone C soit réduite. Autrement dit, puisque l'aéroport sera déplacé -un jour- on peut bien tordre un peu le PEB pour ne pas gêner les projets. La commission consultative de l'environnement valide, le Préfet signe. Les méchantes langues pourraient dire que c'est  un peu fort de café puisque  le projet de Notre Dame des Landes n'a pas été encore jugé d'Utilité Publique, officiellement en tout cas!

 

          En l'occurrence, on n'en voudra pas à ceux qui ont préféré les projets urbains à la tranquillité des habitants puisque la réalité du bruit n'a rien à voir avec ce qui était imaginé par le PEB dessiné par la Direction Générale de l'Aviation Civile à l'horizon 2015. Qu'on en juge : en lieu et place des 110 000 mouvements, ce sera 51 000 pour 2014. Moitié moins ! Ce seul chiffre devrait suffire à jeter le doute sur les simulations faites pour 2030 par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Et obtenir que l'on remette à plat toutes les données sur le bruit.

 

          Évidemment c'est le contraire qui est fait. Non seulement la Direction Générale de l'Aviation Civile ne reconnaît en rien ses erreurs même lorsque nous lui montrons la différence entre son PEB prévisionnel et la réalité (réunions de nov 2013) mais on continue à marteler que le bruit augmente et augmentera sans cesse. Et mettra en péril la densification de l'agglomération.

 

          Le bruit existe certes, le bruit aérien est-il vraiment plus pénalisant que le bruit routier ? Il faut regarder les cartes de bruit, sur le site internet de Nantes-Métropole. Très parlantes, trop parlantes sans doute. Le bruit routier est majeur, le bruit des avions entre 55 et 60 db touche 5600 personnes quand le bruit routier en malmène 17 000 au-delà de 70 db……

 

          Personne n'a pourtant l'idée de mettre le périphérique à la campagne et chaque jour fleurissent partout dans l'agglo de nouveaux immeubles de logements, avec balcons s'il vous plaît, le long d'axes routiers fort passants.

 

          L'agglomération nantaise est actuellement en train de réaliser son Plan Local d'Urbanisme Métropolitain ( PLUM). Toutes les cartes de bruit ont été actualisées comme le prévoit la loi. Toutes sauf… celles du bruit aérien. Oubli vraiment ?

 

          Non. Manipulation encore.

 

          Le PEB, comme le Plan de Gêne Sonore d'ailleurs, ne dépend pas seulement du nombre de mouvements mais aussi des trajectoires et de la répartition des décollages et atterrissages.

 
          Or, à Nantes-Atlantique, au fil des années, les trajectoires ont été modifiées. Par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Pour des raisons de sécurité et de règles diverses a-t-on expliqué à la commission consultative de l'environnement, présidée par le Préfet ou son sous-préfet. On est ainsi passé de trajectoires qui longeaient la Loire et évitaient ainsi le centre ville de Nantes-Atlantique à une trajectoire de descente par le Nord qui survole davantage la ville. Le virage de décollage par le sud vers l'est a aussi été modifié.
 
          Pourquoi pas. Mais alors il faudrait revoir les tracés des plans PEB et PGS. Car aujourd'hui des habitants qui n'ont plus d'avions au dessus de leurs têtes peuvent obtenir des aides financières, alors que d'autres qui entreraient peut-être dans un PGS rénové s'exaspèrent à juste titre.
 

          La demande en est faite régulièrement en Commission Consultative de l'Environnement, il est vrai par de méchants opposants à Notre Dame des Landes, le refus est tout aussi régulier. Pas la peine, puisqu'on va partir n'est-ce pas…

 

          L'ACNUSA, Autorité indépendante de contrôle des Nuisances Aéroportuaires, constate dans son rapport 2014 (page 52 et 53) cette distorsion entre le bruit réel et le PGS. «  Un examen même rapide et superficiel montre au premier coup d’œil que le PGS protège assez largement des zones d'habitation qui ne sont pas concernées par une densité de survols justifiant l'insonorisation des bâtiments d'habitation, mais en revanche d'autres communes supportent l'essentiel des départs-particulièrement bruyants-tout en étant hors du périmètre. » Elle  demande donc fermement la révision du PGS . Recommandation numéro 11 du rapport 2014 :
 

          « L'ACNUSA recommande à l'Autorité préfectorale compétente de mettre en révision le plan de gêne sonore de l'aéroport de Nantes-Atlantique dans les délais les plus brefs. » On peut douter de la réponse qui lui sera faite, quand on sait que le Préfet a fait remonter au plus haut niveau ses « interrogations » sur le Président de l'ACNUSA qui avait eu l'audace d'émettre un avis sur un possible aménagement de la piste à Nantes-Atlantique. C'est le Président de l'ACNUSA lui-même qui  mentionne cette curieuse manière de faire devant une commission sénatoriale qui l'interroge sur divers aspects du transport aérien.(« ... je me suis accroché avec le préfet, qui est allé se plaindre au ministère qu'une autorité administrative indépendante puisse avoir une position indépendante... Autant dire que peu d'espoirs sont permis. ») Autorité Indépendante… Cela sonne pourtant aussi joliment que démocratie participative, non ?

 

          Il est fort probable que le silence habituel suivra donc cette recommandation. Pourtant si le bruit augmente comme le prétendent les pro-Notre Dame des Landes, qu'ont-ils à craindre de la révision du PGS, et de l'actualisation des cartes de bruit de la Métropole ? Ils ont tout simplement à perdre l'argument choc, celui du bruit qui deviendrait insupportable. Car la révision montrerait plutôt la diminution des zones les plus fortement touchées.

 
 
          C'est d'ailleurs ce qu'a reconnu devant témoin une employée d'AGO en charge de l'accueil des riverains et de l'information sur les trajectoires et le bruit. Les outils existent qui permettent de suivre bien mieux qu'avant ces questions de bruit et de trajectoires et sont accessibles au public. Accompagnée d'une habitante de longue date de Bouguenais qui avait constaté la modification des trajectoires, et voulait comprendre pourquoi, je m'étonnais devant elle de la distorsion évidente sur les cartes entre la réalité des fuseaux et le PGS. Des habitants sont actuellement gênés par le bruit des avions mais ne peuvent bénéficier des aides prévues alors que d'autres sont sortis des nuisances réelles mais peuvent encore faire subventionner les travaux de leurs maisons. « Mais, Madame, me dit-elle alors dans un accès de franchise dont elle se mord sans doute encore les doigts, vous savez bien que si on révisait le PGS, il serait plus petit ! ».
 
          Tout est dit. Le Plan de Gêne Sonore serait différent dans son tracé et sans doute plus petit parce que les avions font de moins en moins de bruit. Et en feront encore moins. Partout dans le monde les zones de bruit autour des aéroports diminuent, sauf à Nantes-Atlantique où il faudrait croire ce qu'affirme la Direction Générale de l'Aviation Civile. C'est ce que le bureau d'études Adecs/Air Infra missionné par le CéDpa avait montré, en 2013, en vain( cf page 24 et 25 ).
 
          Le Préfet a fait rentrer en 2013 à la Commission Consultative de l'Environnement de l'aéroport actuel l'ACSAN qu'il a aussi fait siéger au groupe de travail mis en place par F. Cuvillier. Cette association qui milite pour le départ de l'aéroport a mis sur son site un paragraphe sur le bruit assez drôle puisqu’il va dans notre sens, ce qu'elle n'a peut-être pas vu... Dans l'onglet censé répondre aux très mauvais arguments des opposants, on peut lire la réponse à cet argument : «  l'avion n'a pas d'avenir » : (...) En matière de bruit, les avions développés dans les années 60 dont beaucoup volent encore aujourd'hui réveillaient en moyenne 400 personnes à l'atterrissage; les avions actuels en réveillent 200 de moins.Ceux du futur causeront aux riverains des aéroports moins de gêne qu'une mobylette", a précisé Fabrice Brégier, directeur général d'Airbus, dans une interview au figaro le 24 septembre 2009.
 
          Qu'on ne croie pas les méchants opposants qui parlent du bruit soit, mais quand c'est le directeur d'Airbus qui parle,  l'ACSAN  a l'air de le croire, sans en tirer les conséquences par rapport à son argumentaire pour le transfert !
 
          Il ne s'agit évidemment pas de nier la réalité du bruit des avions, et l'on comprend tout à fait que certains habitants situés très près de l'aéroport préfèrent le transfert au maintien. Mais pour qui habite à l'intérieur du PEB, et regarde les choses avec honnêteté, il y a bien évolution du bruit, à la baisse. Le collège de Bouguenais est l'un des derniers bâtiments survolés par les avions à l'atterrissage. Dans les années 80, il fallait se taire lorsque l'un d'entre eux passait et le premier gros porteur de la saison donnait toujours l'impression qu'il allait se poser sur le toit. Aujourd'hui, le bruit de certains nouveaux avions est quasiment couvert par le bruit de fond de l'agglo, routier notamment.
 
          Et surtout le collège a été insonorisé, grâce aux aides financières du PGS. Mais même pour cela, il a fallu se bagarrer, parfois contre, comme c'est étrange, ceux qui prétendent vouloir aujourd'hui protéger les populations du bruit. La mémoire est courte décidément. Un petit rappel ne fera pas de mal.
 
          Les aides à l'insonorisation sont mises en place en 2003. L'argent tarde à rentrer, pour de sombres histoires techniques inutiles à raconter ici. Les deux communes directement touchées à la fois par le bruit mais aussi par les retombées économiques de la zone aéroportuaire sont Saint-Aignan de Grand-Lieu et Bouguenais,  où naissent tous les Airbus...et dont je suis à l'époque le maire. Avec mon collègue de la commune voisine, nous sommes membres de la fameuse CCE. Et nous y défendons l'intérêt de la population riveraine de l'aéroport : Vivre au mieux avec l'aéroport, autour duquel gravite le plus grand bassin d'emplois du Sud-Loire de l'agglomération. Donc obtenir vite les aides financières. Fatigués du temps qui passe sans apporter de réelles réponses à l'attente des habitants, nous organisons en 2006 et 2007 quelques manifestations à l'aéroport dont une quête symbolique. Aucun grand élu n'est là, aucun de ceux qui aujourd'hui plaident pour le transfert. Finalement nous proposons à l’État que les collectivités locales avancent l'argent ce qui permettra aux habitants de déposer leurs dossiers et de lancer les travaux. Le sous-préfet de l'époque finit par accepter et pense que c'est à Nantes-Métropole de le faire ; Nantes-Métropole qui est représentée à la Commission Consultative de l'Environnement par un des vice-présidents, ancien contrôleur aérien. Le vice président trouve l'idée très bonne. Mais le Président de la Métropole, un certain Jean-Marc Ayrault, refusera au nom d'une prétendue impossibilité réglementaire que la Préfecture, elle, ne voyait pas … Les nuisances subies par les habitants de Bouguenais et de Saint-Aignan n'étaient sans doute pas si graves à ses yeux.
 
          Les communes de Bouguenais et de Saint-Aignan, qui en ont les moyens car elles bénéficient directement d'une taxe professionnelle conséquente, à cause de la zone économique ( Airbus et D2A) proposent d'avancer elles-mêmes l'argent mais on leur interdit d'aller jusqu'au montant qu'elles étaient pourtant prêtes à engager, au nom … du transfert à Notre Dame des Landes! Considéré comme acquis, avant la fin de toutes les procédures bien sûr…. « A partir de 2012, il n'y aura plus d'aéroport ici, dit l’État, donc plus de redevances sur les nuisances aéroportuaires ». Kafka, vous dis-je...
 
          Comme il n'y a déjà pas assez d'argent pour les demandes des particuliers, les bâtiments publics passeront après. Je fais le siège du président du Conseil Général, farouche partisan du transfert et avec qui j'ai eu des mots sur le sujet, pour qu'il accepte lui aussi d'avancer l'argent. J'obtiens la même première réaction : « A quoi bon ? Pour quelques années, on peut bien attendre le transfert... ». On voit comme l'intérêt des enfants prime. Il finira par donner son accord peut-être parce que je suis aussi à ce moment-là vice-présidente à l'environnement  et que je n'accepterais pas de le rester s'il devait maintenir sa position.
 
          Dernier point. La demande de couvre-feu ( fermeture de l'aéroport la nuit comme à Orly) ou de revalorisation dissuasive des taxes aéroportuaires pour dissuader les compagnies de programmer des vols de nuit est régulièrement rejetée au nom de la « compétitivité » de Nantes-Atlantique. Nous arrachons la promesse de ne pas voir augmenter les vols de nuit. Depuis 2013, ils augmentent à nouveau… Ce qui bien sûr apporte de l'eau au moulin : s'il y a des nuisances, plutôt que de tenter de les régler, partons !
 
          La question du bruit, qui mérite de vraies réponses, est donc devenue un argument majeur, avec son corollaire, le frein supposé à l'urbanisation. En réalité comme on vient de le voir, seuls les élus des deux communes les plus touchées essaient d'améliorer la situation ; les grands élus, pro-transfert, ne s'en soucient que fort peu mais vont en faire un argument choc. La Direction Générale de l'Aviation Civile instruit des études intellectuellement discutables, le Préfet refuse de mettre en révision PEB et PGS. Les élus de la Métropole, du Département, de la Région peuvent alors brandir l'arme suprême car frappée au coin du « développement durable » : en gardant l'aéroport, on ne pourra plus densifier la ville, alors qu'avec son départ, 15 000 habitants pourraient être accueillis « au cœur de l'agglo ». Personne ne songe à demander aux responsables politiques, qui sont à la manœuvre depuis si longtemps, pourquoi ils n'ont pas empêché la flambée des prix du foncier sur Nantes et ses communes proches, repoussant ainsi de plus en plus les candidats à un logement accessible et les forçant à s'éloigner vers la seconde ou la troisième couronne. Non, on accusera plutôt les opposants à Notre Dame des Landes d'être les empêcheurs « d'un urbanisme économe en espaces ». Bientôt ils seront responsables de la perte des terres agricoles et de la destruction de la biodiversité... Les pro transfert se gardent de montrer où se construiraient ces logements et à quel horizon. Il suffit de répéter comme un mantra « 15 000 habitants ». La vérité c'est que, en cas de transfert, la zone actuelle autour d' Airbus, du Domaine d'Activités Aéroportuaires et de l'aéroport resterait d'abord une zone d'activités, dont le développement est possible dès maintenant, avec l'aéroport. On est d’ailleurs à l'extérieur du périphérique, pas vraiment au cœur de l'agglo donc. A l'intérieur du périphérique, quelques zones, aujourd'hui gelées par le PEB pour la construction de logements seraient effectivement ouvertes à l'urbanisation sur Bouguenais et Rezé permettant d'accueillir environ 4 000 personnes et pas 15 000.  Seule la densification d'un quartier actuellement pavillonnaire pourrait permettre d'aboutir au chiffre annoncé dans les vingt ans qui viennent. Est-ce la forme de la ville que la population souhaite ? En a-t-on parlé avec elle ? Non, bien sûr. En tout état de cause, c'est une curieuse manière de présenter la réalité.
 
          Une carte et quelques photos sont plus parlants que tous les discours: la densification pour faire de Nantes-Atlantique une métropole de taille européenne puisque c'est désormais l'alpha et l'oméga de toute politique des villes est en route partout y compris à Bouguenais, à Rezé, à Saint-Aignan, en zone D. La densification est en route partout y compris au bord d'axes routiers importants, près des lignes de chemin de fer, près du tramway, bruit ou pas… De qui se moque-t-on, en prétendant que la présence de l'aéroport est un frein ?
 
          Il reste un dernier argument pour accabler ce pauvre aéroport ! La construction en zone D coûterait plus cher, à cause de l'obligation d'isoler acoustiquement les nouveaux bâtiments. Or les communes limitrophes ont beaucoup de projets immobiliers en zone D. Vous voyez bien qu'il faut vraiment partir, pour des raisons financières ! Faux à nouveau. Cette fois c'est la commission du dialogue qui est prise en flagrant délit de mensonge puisqu'elle laisse dans son rapport une contre-vérité, alors même que nous la lui avons signalée. Elle affirme en effet, page 19 et 34 que la zone D du PEB impose des isolations acoustiques pour les constructions neuves ce qui est vrai sur le papier du code de l'urbanisme (articles datant de 1978 et 1988) mais ne l'est plus en réalité car les normes de construction  ont rattrapé ces normes de protection phonique. Il est donc mensonger de prétendre que la construction en zone D impliquerait des coûts supplémentaires. La lettre du CéDpa du 18 mars 2013 signalant cette « erreur » n'a bien sûr pas reçu de réponse…
 

Mensonge à Nantes-Atlantique, vérité à Toulouse

 

          La palme de l'incohérence ou de la schizophrénie reviendra tout de même à l’État et à son digne représentant, le Préfet actuel des Pays de Loire. M Henri-Michel Comet a été nommé à Nantes-Atlantique en mai 2014. Il venait de la région Midi-Pyrénées. Son arrivée a fait courir un petit vent d'espoir chez les opposants. Toujours crédules, les opposants... A Toulouse, le projet de transfert de l'aéroport de Blagnac avait été abandonné, et le préfet Comet avait signé en février 2013 une lettre au Président du Syndicat Mixte du Schéma de cohérence t de la Vallée de l'Ariège qui en expliquait les raisons. Avec exactement tous les arguments que nous nous efforçons depuis des années de faire comprendre : plus de voyageurs mais moins de mouvements, progrès techniques des avions, restrictions possibles des vols de nuit etc....

 

          « L'évolution actuelle du trafic de Toulouse-Blagnac montre une progression des mouvements d'avions, et donc des nuisances, plus modérée que celle initialement envisagée. En effet, le trafic enregistré sur l'aéroport de Toulouse-Blagnac depuis 10 ans fait apparaître une forte évolution de l'emport des avions se traduisant par un nombre de mouvements moins important que prévu. (…) La sensibilité environnementale du site de Toulouse-Blagnac a donné lieu en 2011 à des restrictions d'exploitation des vols de nuit. L'amélioration des conditions de vie en période nocturne constitue un facteur important dans l'acceptation de l'aéroport par les populations riveraines. Ces améliorations, combinées à l'effort continu d'amélioration des performances acoustiques des avions de nouvelle génération, permettent de penser que le développement du trafic de l'aéroport de Toulouse-Blagnac restera cohérent avec le Plan d'Exposition au Bruit actuel. (…) L'hypothèse d'une saturation de l'aéroport envisagée par le passé, n'est plus d'actualité. » Interrogé par la presse locale à son arrivée à Nantes-Atlantique, il n'hésitera pas à dire : « c'est tout simplement faux, je ne me suis jamais occupé de l'aéroport de Toulouse-Blagnac ». On se pince, on relit la lettre qui porte bien sa signature. Lors du rendez-vous qu'il accorde au CéDpa à l'été 2014 il nous donnera une leçon de casuistique : le projet était déjà enterré à son arrivée à Toulouse, il ne s'en est donc pas « occupé » au sens littéral ! Et en tant que Préfet des Pays de Loire il ne peut pas non plus nous fournir le dossier de ce projet avorté (lettre du 1er octobre 2014).

 

          Les hauts fonctionnaires seraient-ils frappés d'amnésie par nécessité absolue de service ? Le mensonge par amnésie ou par sophisme ?

 

 

Construire un aéroport en zone humide, et faire croire qu'on respecte la loi sur l'eau

 

          Un projet d'aéroport sur une zone humide (98%), à l'heure où l'on doit protéger les zones humides, comment l’État va-t-il sortir de cette difficulté ? Et réussir à passer au travers des règles qu'il impose aux autres ? Chaque maire sait combien l'instruction d'un dossier de construction en zone fragile est devenue difficile, et c'est tant mieux si l'on veut cesser le massacre des zones humides et des rivières. Chaque maire sait qu'on lui demande de respecter la règle fondamentale de la Loi sur l'eau « Éviter, Réduire, Compenser ». Éviter, c'est à dire vérifier qu'il n'y a aucune alternative à la destruction d'une zone humide. Réduire, c'est à dire limiter la destruction si elle ne peut pas être évitée et enfin compenser la destruction résiduelle.

 

          Pour le premier terme, on l'a vu précédemment, la mécanique bien huilée des procédures a figé la localisation choisie. On n'évitera donc rien du tout. Réduire, c'est aussi beaucoup demander au porteur de projet qui a prévu à Notre Dame des Landes une aérogare compacte mais des parkings nombreux et à l'horizontale. Toutes les grandes surfaces construisent des parkings-silos, c'est à dire à étage, mais pas un aéroport moderne, prétendument de Haute Qualité Environnementale. Et le pire c'est le  prétexte avancé :  une meilleure insertion paysagère ! En réalité, c'est plutôt au nom   de la rentabilité immédiate, car le coût de réalisation est bien plus faible. Même la commission du dialogue, rejointe en cela par  la commission agricole nommée elle-aussi  en fin d'année 2012 pour mesurer les impacts du projet, reconnaît le lourd tribut payé par les zones naturelles et agricoles !

 

          Pas d'évitement, pas de réduction, on se contentera de la compensation. Un projet qui prévoit la destruction de zones humides doit passer avant signature des arrêtés préfectoraux ou ministériels devant un certain nombre d'instances : commission d'enquête publique, Commission Locale de l'Eau du bassin versant (CLE), Conseil Départemental de l'Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques (Coderst). La composition de la CLE ou du Coderst met de toute façon l’État à l'abri de toute mauvaise surprise. Quand il s'agit d'un dossier important, il peut compter sur ses divers représentants, et être sûr du vote final. Et lorsqu'il y a avis extérieur à ses propres services, la loi, comme on l'a vu, prévoit qu'il puisse ne pas en tenir compte. Pour Notre Dame des Landes, la commission d'enquête publique nommée pour étudier les conséquences de la destruction de la vaste zone humide de Notre Dame des Landes donne en 2013 un avis favorable, sous réserve de la validation scientifique de la méthode de compensation qui a été présentée par AGO. Le premier ministre installe donc une commission scientifique dont le rapport au printemps 2013 aurait dû en toute logique mettre un terme au débat tant les conclusions sont sévères. La méthode de compensation est totalement invalidée par le collège d'experts, ainsi que son application au cas particulier de Notre Dame des Landes. Les scientifiques affirment aussi que l'état des lieux initial est incomplet. Le rapport scientifique sort en même temps que celui de la commission du dialogue mais il est beaucoup moins médiatisé. Le Préfet dira devant nous que ce rapport est celui de scientifiques « en chambre », loin de la vraie vie sans doute et qu'il n'a jamais vu lui un dossier où l'on mettait autant de moyens pour compenser les destructions de l'environnement. Les arrêtés seront signés en fin d'année 2014, sur la base de la méthode pourtant invalidée. Le Tribunal Administratif est saisi. Les avocats des opposants rappellent l'importance connue désormais des zones humides, brandissent les avis scientifiques unanimes,  celui de la commission scientifique (avril 2013), celui du Conseil National de Protection de la Nature (mai 2013), celui du Conseil Scientifique National du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité, (avril 2015). Trois avis dont personne ou presque ne parle dans ce débat. Ils montrent aussi que la quasi totalité des exploitants agricoles du secteur refuseront de mettre en place les « mesures compensatoires » sur leurs terres. En vain.

 

          Le rapporteur public développe un raisonnement qui a de quoi faire désespérer de la justice et de l'avenir. Le voici en résumé :

  • 1 - certes, le rapport scientifique est très sévère mais rien dans la réglementation n'oblige à suivre les scientifiques,

  • 2 - puisque la réserve émise par la commission d'enquête n'a pas été levée, son avis doit donc être considéré comme négatif mais l'arrêté du préfet est parfaitement légal puisque l'avis de la dite commission n'est que consultatif ,

  • 3 - rien ne prouve que la compensation ne marchera pas et si les résultats de la compensation ne sont pas à la hauteur, on pourra demander des comptes à AGO, après la destruction de la zone humide et des espèces qu'elle abrite, après la réalisation de l'aéroport, c'est à dire quand il sera trop tard. CQFD. Sans doute le rapporteur public n'a-t-il pas eu connaissance de l'épisode de compensation du petit bois de 2 ha à l'entrée de Nantes-Atlantique. Détruit en 2011 pour faire place à un nouveau parking, il devait être « compensé » par des plantations à l'intérieur de la concession. A la visite de suivi, la constatation a été rude : 10 % au mieux des plants avaient survécu. Mais personne ne les voit, la concession est un monde bien clos. On ne sait pas replanter des arbres, mais on prétend compenser un biotope de milliers d'hectares dont les scientifiques disent qu'il est devenu rare et exceptionnel...

 

          Que pensez-vous qu'il arriva ? En juillet 2015, le tribunal confirme ce raisonnement « strictement légaliste » et déboute les opposants.

 

          Il paraît qu'il ne faut pas commenter une décision de justice. Je me suis toujours demandé pourquoi, mais soit. Ne commentons pas le jugement mais le réquisitoire.

 

          Appliqué au climat, qui est désormais au cœur des plus beaux discours après la COP 21, le sophisme donne à peu près ceci : certes les rapports successifs du GIEC sont alarmants, mais rien dans la réglementation ne nous oblige à sortir des énergies carbonées, nous pouvons donc continuer légalement à aller droit vers la catastrophe. Nous mourrons dans la légalité. Voilà qui devrait rassurer la Ministre de l’Écologie, le ministre des Affaires Étrangères, le Président de la République et tous les décideurs : ils ne seront jamais inquiétés pour les conséquences de leurs actions ou en l'occurrence de leur non-action.

 

          Le rapporteur public n'a évidemment pas uniquement fondé son appréciation sur ce seul raisonnement ; il y a eu d'autres grands moments dans ses conclusions. Par exemple celui-ci: nous avions plaidé le « saucissonnage » puisque la Déclaration d'Utilité Publique pour les modifications de voiries après construction de l'aéroport avait été séparée du reste du dossier. S'appuyant sur une jurisprudence du Conseil d’État, affirmant qu'une ligne Haute Tension partant d'une Centrale Nucléaire n'avait rien à voir avec la dite Centrale (oui, oui, vous avez bien lu, une Centrale et sa LHT sont indépendante l'une de l'autre, voilà ce que la plus haute instance administrative affirme « au nom du peuple français »!) le rapporteur assure benoîtement que les routes pourraient parfaitement être remodelées (coupées, rétablies, détournées) en l'absence de la réalisation de l'aéroport…

 

          Admettons encore puisqu'il a une lecture strictement légaliste et qu'on ne commente pas une décision du Conseil d’État…

 

          Là où le bât blesse et où preuve est faite que le rapporteur est en service commandé, c'est dans le déroulé mot pour mot des arguments des défenseurs du transfert, comme si depuis plus de dix ans, il n'y avait eu aucune contradiction apportée, comme si aucun travail d'analyse n'avait ébranlé les arguments. Alors que la faisabilité d'un maintien sur le site actuel a finalement été reconnue par la Direction Générale de l'Aviation Civile, même si elle en a alourdi les conditions, le rapporteur balaie toute alternative et affirme qu'il y va de la santé publique ! Pas moins. Se rend-il compte qu' il signe une accusation gravissime envers l’État qui a renoncé au transfert de Toulouse-Blagnac, pourtant bien plus pénalisant pour la santé des riverains ? Argument repris dans le jugement. Si le transfert de Nantes-Atlantique est d'intérêt général majeur pour des raisons de bruit et de santé publique, alors il faut tout de suite déménager les aéroports d'Orly, Roissy, Toulouse pour ne citer qu'eux.

 

          Peut-être devrions nous attaquer l’État pour mise en danger de la vie d'autrui puisqu'il ne déplace pas ces aéroports?

 

          Dans le même registre du service commandé, il y a cette proposition du rapporteur public qui sera suivie par le Tribunal « dans sa grande sagesse », comme on dit. La commission du dialogue et la commission agricole avaient toutes deux pointé du doigt le gaspillage  de terres  agricoles et demandé des « économies » : sur les parkings, et sur la localisation même du barreau routier sud. A aucun moment après ces deux rapports, l’État et le concessionnaire n'ont dit vouloir modifier leur projet. Devant le Tribunal Administratif, cet argument du gaspillage d'espace  lorsqu'il s'agit de détruire une zone humide a bien évidemment été soulevé. Le rapporteur public dont on a vu les convictions environnementales plus haut propose cependant aux juges d'enjoindre au porteur de projet une modeste modification : il  demande, non pas des parkings à étages, il ne faut pas exagérer, mais une réduction de la superficie de chaque place de stationnement. 8 ha sauvés ! L'avocat d'AGO s'empresse de dire que son client entend bien la recommandation, qui deviendra une injonction puisque le Tribunal suit le rapporteur.

 

          Non seulement on viendra en voiture à cet aéroport, mais on aura comme toujours les plus grandes difficultés à ouvrir sa portière sans rayer la voiture d'à côté. Oui, mais on aura sauvé au moins trois ou quatre campagnols amphibies, et  ça coûtera moins cher encore à AGO !!!!

 

Le rappel à la loi, pas pour tout le monde visiblement

 

          Depuis l'enlisement du dossier, pas un jour ne passe ou presque sans que soient poussés des cris d'orfraie sur le scandale de la ZAD, zone de non-droit, et sur le nécessaire respect des règles. Quand ce n'est pas le Président des Ailes pour l'Ouest, qui s'étrangle parce que des clowns ont distribué des ballons dans sa concession automobile, c'est le Président socialiste de la Région, Jacques Auxiette, qui demande que les forces de l'ordre interviennent comme au Mali. Ou le Préfet de Région qui affirme que l'Acipa et le CéDpa sont « la vitrine légale d'un mouvement armé ». La période des élections régionales promet d'être à la hauteur. Déjà, F. Louvrier Conseiller Régional, ardent « républicain » et ancien conseiller communication de N. Sarkozy a demandé la dissolution de l'Acipa au motif qu'elle n'aurait pas « dénoncé l'occupation de la ZAD ». Un motif inexistant dans le droit actuel. Et Bruno Retailleau, ancien président du Conseil Départemental de Vendée et tout  nouveau Président de la Région Pays de Loire   affirme lui que « sur la ZAD on se croirait à Damas ou à Mossoul. » Diable ! On en frémit sans doute au fond des campagnes... C'est à qui aura les mots les plus durs pour les opposants, tantôt décrits vêtus de peaux de bêtes, avec arcs et flèches (J. Auxiette), tantôt vrais délinquants, voire terroristes façon Tarnac, en tout cas empêcheurs de bétonner en rond. Peut-on juste rappeler à tous ces élus, ministres et autres Grands Fonctionnaires que si l’État veut être respecté, il doit être respectable ? Et qu'eux-mêmes se doivent de balayer devant leur porte. Car certains sont bien accommodants avec les règles quand elles sont un peu gênantes.

 

          C'est ainsi que l’État français est en contentieux depuis des années avec la commission européenne sur la pratique du saucissonnage, dont nous avons parlé plus haut.

 

          C'est ainsi que les collectivités locales qui se sont engagées dans le financement de l'aéroport n'ont pas respecté les règles européennes puisqu'elles n'ont pas officiellement signifié ces aides à la commission européenne. Ce qui nous a permis d'obtenir notre seule victoire juridique à ce jour. Peu médiatisée et peu commentée par les perdants il est vrai. Le Syndicat Mixte Aéroportuaire a été condamné à récupérer auprès d'AGO les intérêts de subventions versées illégalement entre 2001 et 2003. Une bagatelle de 876 599€. Dans ces temps de disette d'argent public, on aurait pu dire merci aux opposants, non ? Mais un journal local a titré : «  Les opposants déboutés sur 7 recours ». Vrai sur la forme, faux sur le fond : Après avoir poliment demandé à chaque collectivité de récupérer l'argent indûment versé et attendu patiemment mais en vain une réponse quelconque, nous avions attaqué devant le Tribunal Administratif ce refus implicite. Huit recours, un pour l’État et un par collectivité adhérente au Syndicat. Le TA nous a donné raison sur le fond mais a jugé qu'il incombait au Syndicat, composé des dites collectivités, de faire rentrer l'argent. Sept recours tombent, le huitième est gagné. Victoire donc, présentée comme une défaite. Il est même possible que les sept recours « perdants » soient comptabilisés dans le curieux calcul que nous servent régulièrement les porteurs du projet pour dire à quel point les opposants ne sont que des plaideurs qui utilisent la justice pour retarder le projet. « On est dans la manœuvre dilatoire d'opposants qui ont perdu 154 recours » vient d'affirmer le nouveau sous-préfet en charge du dossier (Ouest-France du 11/09/2015). 154, excusez du peu ! Nous les cherchons encore ... l’État aime décidément le saucisson dont on peut faire tant de tranches. Il compte 8 quand nous comptons 1, pour le même contentieux, celui des aides financières par ex ; il compte 2 quand nous comptons 1 pour le contentieux eau, puisqu'il faut attaquer la plate-forme et la route séparément. Il peut même compter 28 puisque nous sommes plusieurs associations à attaquer sur le même sujet ne serait-ce que pour être sûrs qu'un de nos recours au moins sera recevable. La justice ayant là aussi certains mystères sur ce que l'on appelle « l'intérêt à agir ».

 

          Évidemment en comptant ainsi, on voit bien le but poursuivi. 154 ! Discréditer l'opposition plutôt que de répondre à ses arguments.

 

          C'est ainsi, enfin, que l’État sans doute pour ne pas rajouter à l'embolie judiciaire a été aussi extrêmement silencieux alors que nous lui avons signalé une grossière arnaque à l'argent public ? Le bureau d'études en charge de l'évaluation environnementale pour Notre Dame des Landes s'appelle Biotope. Son patron, Frédéric Melki, fut l'un des « pigeons », faisant reculer Jean-Marc Ayrault en 2012 au sujet d'un projet de réforme fiscale concernant la taxation de cession des jeunes entreprises. M. Melki a le sens des affaires. Pour pouvoir collecter un peu d'argent public, celui des emplois jeunes, il a trouvé un stratagème efficace : adosser à son bureau d'études, qui n'a pas le droit de bénéficier d'un emploi-jeune, une association en charge sur le papier du moins de voyages (écologiques sans doute) car elle peut profiter du système. L'ingénieur écologue qui a réalisé le diagnostic environnemental de Notre Dame des Landes a été payé par cette association, avec des aides publiques illégales. Le jugement des prud’hommes est très clair et sans appel. Mediapart s'en est d'ailleurs fait l'écho. Quand nous en avons eu connaissance, nous avons écrit au Préfet, à la Ministre de l'Action Sociale, au Ministre du Budget et au procureur de la République. Silence habituel des ministres. Côté justice, une enquête préliminaire a été confiée à un gendarme. Pour l'instant on en est là. Un an après. Y aura-t-il poursuite ? M. Louvrier demande-t-il la dissolution de l'entreprise Biotope ? M. Mustière condamne-t-il ce patron indélicat ? Madame la Ministre des affaires sociales crie-t-elle à l'arnaque ? Non. Comme toujours la délinquance en col blanc émeut très peu. Moins qu'une barricade sur la ZAD, ce « kyste » dont il faut se débarrasser.

 

          Et l'on peut aussi se demander quelles contorsions seront nécessaires pour financer peut-être avec de l'argent public le maintien de la piste pour Airbus. Car on a, là aussi, un merveilleux exemple d'improvisation et d'amateurisme de nos donneurs de leçons. L'usine Airbus de Bouguenais utilise l'aéroport pour son avion-cargo, le Beluga, et bien évidemment aussi pour les nombreux déplacements professionnels de ses cadres. L'usine Airbus de Saint-Nazaire fait de même. Comme les deux aéroports sont des équipements publics ouverts à l'aviation générale et font partie de la même concession, aucun problème. Il n'y a aucune usine Airbus en France qui ne soit à côté d'une piste. Peut-on envisager que Bouguenais devienne la première ? Est-il raisonnable de fragiliser le site industriel majeur du sud de l'agglomération ? La question est donc posée dès le débat public. Les réponses sont rassurantes : pas de problème, on gardera la piste. En 2009, changement de posture. Jean-Marc Ayrault annonce la fermeture totale du site de l'aéroport et la mise en place d'une commission pour trouver les meilleures solutions pour Airbus. Quelques mois plus tard, retour à la case départ, on gardera la piste. Oui, mais qui paiera ? Si la piste de St-Nazaire fait bien partie du contrat de concession signé avec AGO, ce n'est pas le cas de Nantes-Atlantique, censée disparaître. Alors ? Le Président du Département tire le premier : « S'il faut participer financièrement, nous serons autour de la table ». Il est le seul officiellement. Et personne ne sait aujourd'hui encore qui paiera. Airbus ? A voir, on ne l'a pas encore entendu le dire. Les collectivités locales ? Avec de l'argent public, pour une entreprise privée ? Cela intéressera certainement l'Europe de le savoir et aussi Boeing. Dans le cadre de la concurrence libre et non faussée, dans le respect des règles de l'OMC… n'est-ce pas ? Une belle impréparation pour le moins en tout cas, pour un si vieux dossier.

 

- Chapitre trois : Mentir, et finir par y croire ?

          Un des sujets de philo du bac 2015 aurait mérité d'être traité par de nombreux responsables politiques  : « La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ? » Malheureusement il semble qu'elle lui échappe. Alors qu'elle ne le devrait pas.

 

         Pourquoi ? Comment des élus peuvent-ils en arriver à oublier tout désir de vérité ?

 

          Parce qu'ils n'ont pas le temps de regarder les dossiers ? Parce qu'ils ne veulent pas les regarder ? Parce qu'ils ne savent pas ou plus se faire une opinion de manière rationnelle ?

 

          Qu'ils n'aient pas le temps, tout le monde le sait. Quand on passe sa vie en politique, on n'a pas le temps de lire comme l'a avoué Fleur Pellerin, ministre de la culture, on lit des fiches, courtes. On a une bonne mémoire  et l'on retient deux ou trois arguments qu'on répétera comme un mantra, en finissant par y croire. La technicité des dossiers est un fait  : il nous aura fallu à nous opposants du temps et des compétences multiples pour décrypter, comprendre, trouver les manipulations. Rien d'étonnant à ce que la plupart des élus qui votent pour un aéroport, un stade, une ligne Grande Vitesse et engagent notre argent ne prennent pas ce temps de l'analyse de fond. Il faut dire que le dossier technique est rebutant notamment l'analyse financière. La pertinence d'un grand équipement doit être confortée par deux ratios, la Valeur Actualisée Nette (VAN) et le Taux de Rentabilité Interne (TRI), alpha et oméga de la justification économique d'un projet d'infrastructure. La formule de calcul de la VAN  et du TRI renvoie tout le monde à de mauvais ou lointains souvenirs de mathématiques et d'économie.

 

          Inutile de dire qu'aucun élu, ou presque, ne  connaît ni ne  comprend les deux formules. Et cela n'a rien d'étonnant. Heureusement, comme le lapin du chapeau du prestidigitateur, à la fin il sort de ces  formules compliquées un simple chiffre ; un TRI supérieur ou égal  à 4 signerait un projet pertinent. Pour calculer ce chiffre, il faut faire des hypothèses ( sur les taux, sur le montage financier,etc). Bien sûr, c'est là que se niche le diable… car le dit montage financier est souvent repoussé à plus tard. Et personne ne pose la question ou ne s'interroge sur les hypothèse retenues. Pire même, comme on ne comprend pas vraiment de quoi on parle, on est prêt à valider un projet à 3,8 de TRI. Que font deux petits dixièmes à l'affaire ?

 

          A l'automne 2014, au moment où s'ouvrait le débat LNOBPL, le Conseil Général de Loire-Atlantique a voté pour le fameux scénario bleu, comme on l'a expliqué plus haut. J'ai testé la connaissance du dossier chez mes collègues en demandant sur quelles hypothèses financières avaient permis de calculer la VAN et le TRI, les deux indicateurs garants de la « rentabilité » du projet. La seule réponse qu'a pu me donner le rapporteur du dossier fut de m'expliquer le sens des deux sigles… Dans la délibération d’ailleurs, il n'y avait même pas les chiffres. Peut-on dès lors parler de décision éclairée ? Les élus sont en général trop confiants dans le « grand élu » qui voit paraît-il plus loin, et dans le technicien qui sait. Méfiants a contrario envers les opposants, car l'opposition quelle qu'elle soit renvoie à l'élu la difficile question de la démocratie. Et de la perte éventuelle de son pouvoir. La démocratie se joue-t-elle seulement au moment des élections ou doit-elle être un processus permanent ? Elle demande en tout cas du temps et de la patience incompatibles avec les mandats qui durent et se transforment en métier. Aux yeux des élus, le citoyen devient non plus celui qui ayant délégué sa parcelle de pouvoir exige à juste titre des comptes mais celui qui râle et empêche de faire. L'esprit de corps, l'appartenance au groupe, l'absence de temps pour cause de cumul de mandats, empêchent que les questions soient posées correctement. Mais aussi l'absence de culture du travail collectif et une forme de paresse intellectuelle.

 

          Objectivement, rationnellement, et hors toute réflexion sur l'avenir du transport aérien, la question du transfert de l'aéroport aurait dû être posée ainsi : Nantes-Atlantique a un aéroport international. Il a deux défauts, une piste unique,  dont l'orientation oblige à un survol de zones habitées. Ces défauts sont-ils totalement rédhibitoires ou gérables ? L'amélioration qui résulterait de son transfert justifie-t-elle l'argent public qui doit y être investi et la destruction irréversible d'espaces agricoles et naturels alors qu'on connaît  désormais l'enjeu de l'artificialisation des terres ? Bref y a-t-il un Intérêt Général Majeur au  transfert de Nantes-Atlantique ?  Si oui, le site retenu il y a 50 ans, une zone humide à plus de 90 %, vaste éponge où naissent les sources de deux bassins versants, au bocage devenu exceptionnel parce que presque partout ailleurs on l'a détruit, reste-t-il le bon ?

 

          Mais ce n'est pas ainsi que l'on débat en politique. Tout le monde a oublié Socrate sans doute et sa maïeutique. Au Conseil Général, Patrick Mareschal Président de 2004 à 2013, farouche partisan du transfert, a organisé un débat au sein de sa majorité. Effort louable de démocratie qu'on veut bien lui reconnaître surtout quand par ailleurs Jean-Marc Ayrault, à la tête de la Métropole et de la ville de Nantes-Atlantique a toujours refusé de discuter de Notre Dame des Landes, se mettant en colère immédiatement et rompant là le dialogue (si l'on ose utiliser le terme). Pour préparer ce que je crois être un vrai débat, j'envoie au préalable à mes collègues un questionnaire, égrenant les questions que l'on devrait se poser collectivement. Avec trois colonnes (oui ; non ; je ne sais pas). Aucun retour. La réunion commence et dure deux bonnes heures pendant lesquelles chacun à tour de rôle donnera son avis. Du genre : « Je suis pour parce qu'on a besoin d'un aéroport international pour le rayonnement de la Région. » « Je suis pour parce que avec Notre Dame des Landes, on aura plus de lignes commerciales. » « Parce qu'il sera l'aéroport du Grand-Ouest etc etc ». Le tout dans la langue de bois habituelle, compassée et répétitive. Impossible d'arrêter et d'objecter. Au nom de la démocratie, bien sûr, on doit s'écouter poliment. De quoi faire bouillir toute personne qui essaie de raisonner, c'est à dire de traquer une vérité qui se dévoile par approches successives, loin des positions a priori. A la fin de ce long tour de table, on constatera sans surprise que les pro sont majoritaires mais que l'on n'a pas avancé d'un iota sur la véracité ou non des arguments. Peu importe. Le Président pourra conclure sur la richesse du débat et avoir en plus l'impression d'avoir été démocrate.

 

          La session publique où l'on engagera les finances du Département sera du même tonneau : une succession d'affirmations et de prises de position pour Notre Dame des Landes dont beaucoup d'élu-e-s n'ont pas ouvert le dossier. J'ai vécu le même vertige lors du débat sur le Traité Constitutionnel en 2005. Lors des nombreuses réunions auxquelles j'ai participé à ce moment-là, j'ai constaté régulièrement que les partisans les plus acharnés du « OUI » n'avaient pas lu le texte. Les plus honnêtes le reconnaissaient mais justifiaient tout de même leur position par une sorte de raisonnement stupéfiant : « Je n'ai pas lu, mais je suis pour ce que je voudrais voir écrit, ou pour ce que je crois être écrit ! » Beaucoup n'avaient même pas cette honnêteté minimale, hélas.

 

           Pour Notre Dame des Landes, même attitude. Dans les débats contradictoires que certains partisans ont acceptés, il n'est pas question de la réalité du dossier, comme si on était au dessus des détails. A quoi bon connaître la longueur de la piste ? Juste à savoir qu'on nous raconte des bobards quand on prétend accueillir de gros porteurs à Notre Dame des Landes... A quoi bon regarder le contrat de concession ? Juste à voir l'arnaque des superficies. A quoi bon regarder les chiffres des emplois actuels sur l'aéroport ? Juste à comprendre qu'il n'y aura pas les créations d'emplois promises tout simplement parce que les courbes d'augmentation des voyageurs et celles des emplois créés ne se suivent pas ...

 

          Ne pouvant se fonder sur des faits objectifs, le discours pro-transfert est un mélange de mensonges (sur les risques, le bruit, le risque pour le lac de Grand-Lieu, les emplois créés, les nouvelles lignes etc) et de déclarations de foi :

  • « C'est un projet de territoire » :

  • « C'est bon pour l'avenir de notre Grand-Ouest » :

  • « C'est nécessaire au développement. » :

  • Jean-Yves Le Drian a déclaré qu'il ne comprenait pas « au nom de quoi on voudrait priver les habitants de Bretagne et des Pays de la Loire et d'autres régions de l'accessibilité aérienne ». Qui a jamais parlé de priver qui que ce soit d'accessibilité aérienne ? Il y a à ce jour 10 aéroports en Bretagne et 17 en Pays de Loire ( Nantes-Atlantique étant évidemment le plus important), et aucune compagnie n'a renoncé à ouvrir une ligne au motif que l'infrastructure ne le permettait pas... S'il n'y a pas de ligne vers Shanghai, ou New York ce n'est pas parce que Nantes-Atlantique est saturé mais parce que le marché n'existe pas et Notre Dame des Landes ne changera rien à l'affaire :

    • « On ne va quand même pas laisser ainsi en l'état ce vaste terrain vague ! », Nicolas Sarkozy à qui personne n'a dit sans doute que les terres de Notre Dame des Landes sont cultivées ;

    • « C'est un projet utile pour des régions, pour des millions d'habitants pour notre pays », Manuel Valls. Mais encore? La fiche fournie au premier ministre ne devait pas être très complète…

    • « Cet aéroport est nécessaire pour l'ouverture de notre région au monde... »

    • Christophe Clergeau, candidat socialiste à la Région lors d'un de ses premiers meetings de campagne en octobre 2015. « L’aéroport apportera des bénéfices très concrets pour le développement économique et le rayonnement international. Il est porteur d’une vision positive du développement durable. » Jacques Auxiette, président de Région. Développement durable, combien de crimes commettra-t-on en ton nom ?

    • « L'Aéroport du Grand Ouest représente un enjeu essentiel pour l’attractivité internationale, le désenclavement, la croissance et le développement pour les territoires et les habitants de la région Bretagne et Pays de Loire ». Le même J.Auxiette :

    • « L'Aéroport se fera parce que le transfert est inéluctable, parce qu'on n'a pas le choix. » André Tameza, ancien directeur de la CCI, en charge de la gestion du Domaine d'Activités Aéroportuaires pendant des années, et vice président de l'association « Des Ailes pour l'Ouest » ;

    • « L'aéroport est indispensable pour développer l'économie. » J.F.Cadio  vice-président de la CCI.

 

 

          On pourrait poursuivre à l'envi et jusqu'à satiété la litanie des phrases creuses et si caractéristiques de notre « élite politico-économique ».

 

          « Mais enfin, tous ces gens qui ont décidé de réaliser cet aéroport ne sont pas stupides, ils sont même d'accord par delà leurs divergences politiques. Alors ? » questionnent certains.

 

          Stupides, non. Personne ne le dit. Mais tous sur le même logiciel certainement. Le logiciel de la croissance, des réalisations qui modèlent le paysage, transforment les villes (et les campagnes!), dessinent des routes, des ponts, des ports et des aéroports, des « investissements d’aujourd’hui pour les emplois de demain », comme on l'a tant entendu. Ce qui explique aussi le couple formidable que certains élus forment avec leurs « fonctionnaires ». Comment un ingénieur des Ponts n'aurait-il pas envie de construire ? Sa culture professionnelle est celle du bâtisseur, et en ce sens il ressemble à l'élu. Il est probable qu'à Paris la Direction Générale de l'Aviation Civile rêve, culturellement parlant, de ce nouvel aéroport présenté d'ailleurs comme le dernier qui serait construit en métropole. Sur l'île de Pâques, les rois ont abattu leurs derniers grands arbres pour avoir la plus grande statue...( comme le montre avec brio Jared Diamond dans son livre  : Effondrement). Il est possible qu'à Nantes-Atlantique, une partie des contrôleurs aériens rêvent d'un aéroport à deux pistes, plus simple à gérer. Il est probable que joue aussi l'attrait du neuf, du moderne, surtout s'il est repeint en vert et Haute Qualité Environnementale (ce sigle qui ne veut pas dire grand-chose mais dont on sent qu'il est politiquement correct) ! Et puis, il y a l'emploi !

 

          Certains croient honnêtement que ce projet est porteur d'emplois, et en période de chômage massif, cet argument a évidemment un poids réel. Qu'en est-il vraiment ?

 

          Les pro NDL ont fait miroiter les créations d'emplois sur deux fronts : celui du chantier de réalisation et celui du fonctionnement du nouvel équipement. Évidemment un chantier génère du travail. AGO, la CCI et les Ailes pour l'Ouest parlent en milliers d'emplois et en millions d'heures, c'est plus impressionnant (5,4 Millions d'heures, 3 500 emplois). Commençons par traduire : cela fait 750 Équivalents temps plein pendant 4 ans. Combien d'emplois nouveaux parmi eux ? Fort peu sans doute, et par nature non durables, puisque les entreprises de ce type de grand chantier viennent souvent avec leurs travailleurs. Certes, on peut compter sur la mécanique huilée des quelques emplois d'insertion que l'on montrera en exemple et qui cacheront peut-être la cascade probable de sous-traitances...Mais de toute façon, s'il faut un chantier pour le BTP mal en point,  on en a un facile, sans « zadistes » ni destruction d'espèces, sans zone humide ni problèmes administratifs, un chantier qui pourrait être lancé dès 2016 : la rénovation de Nantes-Atlantique.

 

          Quant à l'autre chiffre concernant les emplois directs de l'aéroport, il a aussi permis de solides mensonges : 1200 emplois créés par million de voyageurs disait la chambre de commerce. Plus modérés les bulletins du département et de la ville de Nantes Supplément au magazine du département, juin 2012 :    « 800 à 1000 salariés par million de passagers transporté. (…) d’ici à 2017, toute l’activité sera transférée sur le nouveau site et 500 postes supplémentaires créés pour faire face à l’augmentation du trafic. »Nantes-Passion, janvier 2013 : « selon les études, 1 emploi direct est créé tous les 900 passagers. » Mais à Nantes-Atlantique le ratio est beaucoup plus bas, plutôt de l'ordre de 600 : 1986 ETP en 2013 pour 3,6 Millions de passagers. Et bien évidemment les emplois seront d'abord transférés du Sud Loire vers le Nord Loire alors que la plupart des employés qui travaillent aujourd'hui à Nantes-Atlantique habitent au Sud-Loire. Par ailleurs dans le domaine aéroportuaire comme partout la tendance est plutôt à automatiser, et à réduire le recours à du personnel supplémentaire. La preuve en est que malgré l'augmentation importante du nombre de voyageurs accueillis à Nantes, les créations d'emplois ne suivent pas le même rythme : 1850 ETP en 2010 pour 3 Millions, 1986 ETP en 2013 pour 3,6 Millions  de passagers.

 

Impossible « machine arrière »

 

          Que les élus aient  pensé que ce projet était intéressant, dans le sillage d'un vieille décision, n'est pas vraiment surprenant. Ce qui l'est plus, c'est le maintien envers et contre tout du projet. Et contre l'évidence.

 

          « Visiblement, mentir c'est moins grave que de perdre la face » constatait Antony Bellanger, journaliste, sur les ondes de France Inter le 14 août 2015 à 8h15, à propos des statistiques économiques chinoises fausses.

 

          Il n'y a pas que les chinois qui trichent et qui n'aiment pas perdre la face. Dans leur « Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens » Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois fournissent une des explications probables à cette obstination irrationnelle. Lorsque nous nous sommes engagés dans une voie qui a nécessité un choix ou une première décision, quelque chose résiste ensuite en nous à accepter de faire marche arrière, même si la preuve de l'erreur est évidente. Les psychosociologues appellent ce phénomène « le piège abscons ». Il semble que ce soit une maladie particulièrement répandue dans le monde politique où l'on rencontre peu de gens prêts à reconnaître leurs erreurs et encore moins leurs mensonges

 

           Il est donc peut-être impossible mentalement pour Jean-Marc Ayrault, Jacques Auxiette ou Bruno Retailleau  de faire machine arrière, et donc pour tous les autres élus qui les suivent ou les ont suivis. D'autant que depuis des années les politiques vivent dans une forme de schizophrénie permanente, à gauche comme à droite, à l'échelon local comme à l'échelon national. Quelques exemples : les élus de droite qui idéologiquement se présentent comme des libéraux et trouvent toujours que les dépenses publiques sont excessives, sont en principe rétifs à l'embauche de fonctionnaires mais localement, quelle que soit la couleur des intercommunalités, des départements ou des régions, ils ont embauché, preuve sans doute que le bon fonctionnaire est celui qu'on embauche soi même… Les mêmes élus lorsqu'une entreprise ferme sur leur territoire affirment leur soutien aux employés, interviennent, soumettent à leurs assemblées des vœux, en appellent au ban et à l'arrière ban pour éviter les licenciements, alors qu'ils devraient aller expliquer aux futurs licenciés leur jolie théorie de la nécessaire compétitivité, de la nécessaire flexibilité, du nécessaire sacrifice aujourd'hui de certains pour le prétendu bonheur à venir… Des élus de gauche sont tout à fait capables de défendre dans le discours avec fougue une agriculture paysanne, créatrice d'emplois, et soucieuse de l'environnement, mais incapables de s'opposer dans les faits à l'industrialisation catastrophique de l'agriculture. Les propos de Stéphane Le Foll au moment du procès des démonteurs de la ferme des mille vaches est stupéfiant (« Ce n'est pas le modèle que nous défendons mais je ne peux pas m'y opposer ») signe un terrible aveu : un ministre ne sait plus que la puissance publique existe et que les lois sont faites justement pour s'opposer à ce que l'on considère comme mauvais.

 

          C'est ainsi que tous ensemble, les élus locaux adoptent des agendas 21 et des plans climat, parlent de développement durable et de haute qualité environnementale mais continuent à peu de choses près comme hier. Il suffit de regarder la répartition des principales masses financières dans les budgets des collectivités locales pour comprendre que la transition écologique est loin d'être entrée dans les faits, même si tout le monde en parle.

 

          Le département de Loire-Atlantique a  adopté à l'unanimité un superbe plan-climat, fondé sur le scénario « Négawatt » qui prévoit une baisse des consommations d'énergie et de production des gaz à effet de serre et qui concerne donc aussi le transport aérien ; c'est écrit noir sur blanc page 97 : «transport aérien réservé à des usages très limités » ! Cela n'empêche absolument pas les mêmes élus de vouloir un nouvel aéroport, d'en payer une partie des coûts, et de se féliciter de la progression du transport aérien et de croire que rien ne la limitera… Contradictions, schizophrénie, injonctions paradoxales, il faudrait faire appel désormais à des psychiatres pour comprendre le fonctionnement des politiques. Il est possible aussi que nos politiques aient un problème avec l'acceptation des limites pour ne pas dire avec l'idée de mort. Eux qui ne se voient jamais arrêter leur carrière, qui refuse l'idée de la limitation des mandats, ont-ils vraiment conscience des limites de la planète et des limites de leur territoire immédiat ? Visiblement en tout cas leur désir de marquer le territoire, de réaliser le grand équipement de rêve leur fait perdre même la mémoire. Dans les années 80, les géants de l'eau démarchaient les communes qui géraient en régie directe l'eau et l'assainissement pour qu'elles leur en  délèguent la gestion. Avec des arguments sonnants et trébuchants, c'est à dire en proposant de verser une somme rondelette au budget de la commune. Pas par philanthropie, mais en contrepartie de contrats léonins, très longs ( 30 ans) où il se payaient sur la bête, c'est à dire sur les usagers. Ce n'était déjà pas glorieux mais enfin on comprenait que certains élus cèdent à la tentation de voir arriver de l'argent frais. L'analyse critique a été faite de ces contrats de concession, qui ont coûté cher à tous les usagers et où souvent les réseaux n'ont pas été entretenus correctement. Aujourd'hui, c'est pire. Vous voulez un aéroport ? Très bien, mais c'est le candidat qui  impose ses conditions : adieu l'aéroport idéal,  le plus rentable suffira. Quant au  partenariat financier, il prévoit que l'État et les collectivités mettent sur la table des subventions ( remboursables pour certaines si le chiffre d'affaires d'AGO est meilleur que prévu), garantissent les prêts et signent une concession de 55 ans...Et les élus se réjouissent ! On croit rêver.

 

          Est-ce suffisant pour expliquer l'impasse dans laquelle nous sommes ? Sans doute pas. Mais les autres explications ne sont pas plus rassurantes.

 

          A l'obstination, ou à l'impossibilité psychologique de faire machine arrière, il faut rajouter le jeu politicien qui pousse à la surenchère. Devant des arguments de fond, imparables, on préférera parler d'autre chose : de la ZAD, de ses opposants « ultra violents » (comme les a présentés Manuel Valls, après la manifestation de février 2014 ou le 15 oct 2015). L'enjeu, pour ceux qui sont dans l'opposition aujourd'hui est de faire passer le gouvernement pour un faible qui cède aux minoritaires, l'enjeu pour le gouvernement, c’est de ne pas perdre la face et donc d'être ferme, voire très ferme. La course à l'échalote est en route et les gorilles tambourinent à qui mieux mieux. La différence c'est que dans la nature, les gorilles sont capables de faire machine arrière après avoir tambouriné parce qu'ils seront en première ligne s'ils passent à l'attaque. Dans le confort des palais de la République, on peut décider d'envoyer les gardes-mobiles, on n'est pas en première ligne…

 

          L'aéroport de Notre Dame des Landes est désormais un objet qui alimente le jeu politique : le rapport de forces entre socialistes et écologistes, les négociations au sein de la majorité, les stratégies au sein du gouvernement, ou entre Matignon et l’Élysée. Au point que la décision de faire ou de renoncer sera hélas prise probablement pour d'autres raisons que des raisons de fond du dossier.

 

          Plus grave encore, la forme qu'a prise la résistance (avec une occupation du terrain et des maisons vides, une solidarité impressionnante et un élargissement de la lutte et de ces méthodes) est absolument insupportable pour le pouvoir. Car elle met en lumière la crise de la démocratie représentative, le fossé entre les élites et une partie de la population, le décalage entre le discours politique et la réalité. Elle permet aussi de détourner l'attention du fond du sujet en centrant les discours quasi exclusivement sur la ZAD et ses occupants.

 

          Dernière hypothèse, qui n'est pas la plus réjouissante. N'y aurait-il pas en arrière plan des intérêts cachés mais décisifs qui expliqueraient une connivence entre certains acteurs du projet ? La connivence existe et depuis longtemps au plus haut niveau de l’État. On a déjà parlé du Préfet Hagelsteen et de Nicolas Notaebert, ancien du cabinet du ministre des transports Gayssot et devenu responsable de Vinci Concession mais il faudrait aussi ajouter le conseiller «  énergie, transports, environnement » actuel auprès de Manuel Valls, Loïc Rocard qui a travaillé pour Cofiroute et Vinci Concession.

 

          Tout cela est légal, nous dira-t-on, et habituel. Dans notre pays certes où la consanguinité entre le monde politique et le monde économique est désormais bien connue. Ce qui ne justifie rien. Et n'empêche pas un doute légitime sur les décisions publiques, un doute qui mine  la confiance entre citoyens et décideurs,  socle théorique de notre république. Le dernier mensonge de notre dossier concerne en effet les finances et le coût en l'argent public de ce transfert. Un des arguments entendus pour poursuivre malgré tout est le suivant : cela coûterait trop cher de s'arrêter maintenant. Une somme monstrueuse a même circulé, plus d'un milliard de dédit si l’État rompait le contrat avec AGO… (article de l' Express du 7 janvier 2015 ). Nous avions regardé les conditions du contrat de concession et avions noté qu'il faudrait rembourser au concessionnaire le montant des travaux engagés et calculer aussi « le manque à gagner » pour AGO. Pas de réaction de l’État à la parution de cette somme. Le silence comme approbation cette fois ?

 

          Nous arguions qu'il y aurait discussion, que l’État avait bien déboursé 839M€ pour rompre le contrat avec Ecomouv en renonçant à l'écotaxe et à ses portiques, qu'il pourrait négocier avec AGO sur la gestion de l'aéroport actuel, très profitable, mais nous n'avions pas creusé davantage. L'Atelier Citoyen l'a fait et la surprise est de taille : d'abord le coût du dédit serait bien moindre qu'annoncé (entre 150 et 250 M€ du fait de l'actualisation prévue au contrat) et surtout financièrement, tous les acteurs, tous, auraient intérêt à arrêter maintenant : l’État qui éviterait de financer les investissements qu'il doit prendre en charge (tour de contrôle, partie de la route) et même avec le coût du fameux dédit serait financièrement gagnant au bout du compte, les collectivités locales (qui ont prévu de prêter de l'argent à AGO et de financer d'autres investissements : barreau tram-train, pont sur la Loire comme le demandent les élus vendéens ?) et même AGO dont les actionnaires devraient regarder de plus près la manière dont leur groupe est géré puisque le réaménagement de Nantes-Atlantique serait beaucoup plus profitable. Qui perdrait à cette sortie de l'impasse ? Les banques, acteurs discrets mais présents et surtout, un secteur inexistant officiellement mais probablement très influent, le secteur de l'immobilier. Car partir du site actuel et construire ailleurs signifie évidemment dégager de nouveaux terrains constructibles et réaliser de juteux bénéfices au passage. Si Vinci en tant que gestionnaire de l'aéroport a intérêt financièrement à rester à Nantes-Atlantique, Vinci construction a probablement lui intérêt à partir…D'ailleurs la liste des entreprises liées à Vinci, dans l'annexe 19 du contrat de concession, a de quoi donner le vertige : 2460 (!) entreprises « liées » dont un certain nombre dans l'immobilier.

 

          Pour répondre à la critique du risque d'artificialisation accrue des terres autour d'une nouvelle plate-forme aéroportuaire, les élus du Département ont répondu par la mise en place d'un PEAN*, périmètre censé protéger les espaces agricoles et naturels entre Nantes-Atlantique et Notre Dame des Landes. Louable intention mais comme c'était prévisible, toutes les communes n'ont pas accepté cette protection. Certaines attendent avec impatience la manne de la construction et des taxes foncières. Comment en serait-il autrement d'ailleurs puisque notre pays n'a jamais pris à bras le corps ni la question compliquée des ressources financières des communes ni celle de la péréquation équitable qui serait nécessaire pour que les élus cessent de penser uniquement au développement quantitatif, c'est à dire à la construction et au grignotage inéluctable de l'espace agricole et naturel. Il est donc plus que probable que la spéculation foncière se nourrira de ce nouvel équipement… Un des administrateurs de l'association des Ailes pour l'Ouest est d'ailleurs promoteur immobilier ce qui, on s'en doute, conforte son bel enthousiasme pour le transfert !

 

          Si les décideurs politiques n'entendent pas ce dernier argument purement financier, est-ce seulement parce qu'à force de manier des millions ou des milliards d'euros ils n'ont plus la notion des coûts ? Ou parce qu'ils ont d'autres intérêts, eux ou les grands groupes amis? Parce que les grands travaux sont un puissant carburant financier pour le système économique, quelle que soit l'utilité réelle des infrastructures ? Parce qu'il sont tous atteints par l’envie de jouer à SimCity, ce jeu vidéo où l'on construit des villes avec leurs équipements, écoles, transports, hôpitaux, où l'on lève l'impôt, où l'on surveille et punit, où l'on doit aussi ménager les électeurs pour qu'ils ne s'en aillent pas? Oui, les élus jouent à SimCity, mais dans la vraie vie, avec de l'argent public et un  territoire fini. Or si dans le jeu il y a bien une touche « reset » pour repartir à zéro, la planète sur laquelle nous vivons, elle, n'a pas cette touche miracle...

Media et opinion publique

 

          Que les politiques n'entendent même plus le sens de leurs propos nous est devenu, hélas, habituel. Les humoristes s'en régalent d'ailleurs. Pourtant, quand on s'arrête un instant, et au-delà de certaines phrase creuses déjà citées,  il y a plus grave.

 

          F. Hollande affirme le 5 janvier 2015 sur France inter : « Ce projet est lancé depuis des années, il est contesté, il y a des recours. Tant que les recours ne sont pas épuisés, le projet ne peut pas être lancé. Quand les recours seront épuisés, le projet sera lancé ».

 

          Cela paraît plutôt sympathique et les opposants s'appuient  régulièrement sur cette phrase pour espérer encore. Relisons cependant. « Quand les recours seront épuisés, le projet sera lancé. » Pas l'ombre d'un doute, pas de « si », pas de conditionnel, le résultat des recours est tellement sûr que le président emploie l'indicatif  futur. Lapsus révélateur. Que personne ne relève. De même qu'aucun journaliste n'a osé rappeler au premier ministre affirmant que les recours étaient purgés qu'en droit il y a pourtant trois temps dans une procédure juridique. Faut-il croire encore en l'indépendance de la justice si les gouvernants savent à l'avance qu'il gagneront les recours ? Il est vrai qu'en dernière instance, le Conseil d’État s'oppose rarement ...

 

          La recherche de la vérité est-elle encore une valeur partagée ? Il est permis d'en douter. Ce qui intéresse l'essentiel des media, sauf exceptions, ce n'est pas le fond du dossier mais le spectacle, le bruit et la fureur, le sang et les larmes. Depuis les événements de l'automne 2012, l'image d'une barricade et d'un zadiste cagoulé a plus d'impact que tous les chiffres et les arguments rationnels. La société de l'image et  du sensationnel dans laquelle nous vivons n'aide pas à penser juste. Et les media ont leur part de responsabilité. Les journalistes tendent bien leur micro à chacun des camps, mais ne font que  rarement leur travail d'investigation. La terre n'est pas plate, et elle tourne, c'est un fait. Peut on  renvoyer dos à dos Giordano Bruno et le juge de l'inquisition qui le condamne en leur donnant à chacun la parole ? « Les gens n'y comprennent plus rien » m'ont dit certains journalistes, « Vous dites cela mais en face ils disent autre chose », «  C'est trop compliqué! ». L'important n'est plus visiblement de savoir ce qui est vrai et ce qui dit faux sur chaque point du dossier.

 

          Comment l'opinion publique s'y retrouverait-elle ? Oscillant entre la sympathie que lui inspirent les agriculteurs, les tritons à sauver, les jeunes qui  vivent dans des conditions précaires sur la ZAD , et la peur du désordre, la crainte des mêmes jeunes lorsqu'ils ont des cagoules et l'agacement devant les difficultés de circulation sur certaines routes dont la plupart seraient d'ailleurs coupées en cas de construction de l'aéroport. Ignorante des mensonges qu'on lui raconte parce qu'elle veut encore croire à la manne des emplois, ou parce que comme l'autruche elle ne veut pas regarder les vrais problèmes de l'énergie, du climat, du système économique dominant. Fatiguée par toute l'encre déjà coulée sur le sujet. Ou accablée par tant de mensonges, de scandales quotidiens, de promesses non tenues déjà qu'elle en perd sa faculté d'indignation. Versatile aussi et égoïste, comme nous le sommes presque tous.

 

 

Légalité et légitimité

 

          Si la vérité n'éclate pas, si les mensonges restent méconnus et impunis, et si les recours sont perdus,  que ferons-nous se demandent parmi les opposants, ceux qui ont accepté les règles du jeu du «  débat  démocratique » parce qu'ils le croyaient honnête  ? Depuis des mois,  je sais que nous ne ferons pas l'économie du choix entre légalité et légitimité. Que nous devrons résister, fût-ce en s'opposant à la loi et aux forces de l'ordre. Fille d'une institutrice, héritière des hussards de la République et d'un ouvrier de la sidérurgie, j'ai été élevée dans le respect de l'ordre, de la règle et du travail. A vingt ans je comprenais Créon et peinait à admettre la dureté de cristal d'Antigone, à soixante je suis révoltée comme je ne l'ai jamais été après avoir passé toute ma vie d'enseignante et d'élue à rechercher l'intérêt général. Le discours de l’État et des plus fervents zélateurs du transfert ne cesse de se référer à la légitimité démocratique des élus qui ont voté pour le projet et au respect de l’État de droit pour discréditer les opposants. Comme si l’histoire ne nous avait pas appris que le pire peut arriver légalement et démocratiquement...Pour que l’État de droit soit respecté, il faut qu'il soit respectable. Pour que la légitimité des décisions prises par nos représentants soit reconnue, il faudrait qu'ils admettent que la démocratie est un exercice continu, qui exige de reconnaître la place des citoyens, leurs compétences, leurs capacités à produire des analyses et des propositions alternatives, bref à accepter de perdre une parcelle de pouvoir. Il faudrait qu'ils acceptent de reconnaître qu'ils ont peut-être regardé trop superficiellement ce dossier. Se croire seul dépositaire du bien  commun, surtout quand on voit ce que certains en font,  sans assumer aucune des conséquences parfois désastreuses de ses votes ou décisions n'est pas digne d'une charge élective. L'intelligentsia  applaudit Stéphane Hessel qui appelle à l'indignation, invite partout Edgar Morin, le sage de la complexité,  mais ne trouve  leurs propos formidables que dans les colloques et les réunions de l'entre-soi.

 

          Après la mort de Rémi Fraisse, j'ai écrit une lettre à Najat Valaud-Belkacem, la Ministre de l’Éducation Nationale :

« Bien que vous ne connaissiez probablement pas dans le détail les dossiers de Notre Dame des Landes ou du barrage de Sivens, ou d'un autre de ces grands projets contestés, c'est à vous que je souhaite m'adresser aujourd'hui. Depuis la mort de Rémi Fraisse, ce ne sont que questions et commentaires dans tous les media, manifestations dans les rues de France, émotion et colère. Ce qui s'est passé à Sivens aurait pu arriver à Notre Dame en 2012 lors de la tristement célèbre opération « César », et nous l'avons craint chaque jour de cet automne-là. C'est probablement pour cela que nous avons été très sollicités pour réagir sur le drame de Sivens. Un  journaliste m'a demandé ce que je pouvais dire, en tant qu'opposante au transfert d'aéroport mais aussi en tant qu'ancienne enseignante  aux jeunes en colère. Et cette question à laquelle j'ai probablement mal répondu sur le coup m'a donné à réfléchir depuis.

 

            Et  c'est  vous que je vais interroger en retour, Madame la Ministre.

 

J'ai enseigné les lettres classiques  du collège à la classe préparatoire. Ai-je eu tort de faire découvrir à mes élèves la révolte d'Antigone dans Sophocle, Jean Anouilh ou Henry Bauchau , ai-je eu tort de leur expliquer  la différence entre la légalité et la légitimité d'un combat ? Ai-je eu tort de leur faire lire Émile Zola  ou Victor Hugo en  lutte permanente contre l'injustice et pour la vérité?

 

Ai-je eu tort de montrer aux plus jeunes que le Petit Prince  a raison de préférer sa rose aux fausses richesses du businessman et de débattre avec les plus âgés sur le  Discours de la servitude volontaire  d’Étienne de la  Boétie ? Ai-je eu tort de lire avec eux Les racines du ciel   dont on a dit qu'il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée ? Dont le héros  avait  trouvé la force de résister à la barbarie des camps grâce aux hannetons et aux éléphants, pour lesquels il se battait désormais.  « L'espèce humaine (est) entrée en conflit avec l'espace, la terre, l'air même qu'il lui faut pour vivre...comment pouvons-nous parler de progrès, alors  que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? », écrit  Romain Gary. Lorsqu'il a reçu pour ce livre le prix Goncourt en 1956, le ministre de la culture l'a probablement  félicité n'est-ce pas ...      

                                

Dois-je multiplier les exemples ? Faut-il vraiment lire Villon (un délinquant d'ailleurs…), Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Beaumarchais, Montesquieu, Voltaire, Bernanos, Camus, Boris Vian (un dangereux pacifiste, lui !) Malraux et tant d'autres !

 

Tous ces auteurs font pourtant partie des programmes, ils sont « consacrés », régulièrement cités et encensés par les grands de ce monde...alors ? Aurais-je dû plutôt choisir,  hors programme,  des ouvrages qui  apprennent l'appât du gain, l'art du mensonge, le refus du doute, le goût du pouvoir, la supériorité de l'oligarchie sur la démocratie ? Aurais-je dû leur dire que la justice, la vérité, le respect du vivant étaient des utopies inutiles, des valeurs ringardes et en total décalage avec le monde réel ? Peut être après tout. Le choc serait moins rude et l'école serait enfin en phase avec la société...

 

C'est pourquoi, Madame la Ministre, je vous engage vivement à revoir les programmes si vous voulez que la jeunesse se taise, qu'elle accepte le monde saccagé que nous allons leur laisser, qu'elle n'ait comme idéal que la reproduction des erreurs de ses aînés, qu'elle ne s'indigne pas comme le lui demandait pourtant il n'y  a pas si longtemps Stéphane Hessel, sous les applaudissements de tous.

 

Au moins, les choses seraient claires. Et l'on ne s'étonnerait plus que les socialistes au pouvoir qui avaient pleuré  en 1977 la mort de Vital Michalon, tué lui aussi par une grenade offensive au cours d'une manifestation anti-nucléaire, n'aient visiblement aucun  remords pour Rémi Fraisse et se dédouanent au contraire de leurs responsabilités en stigmatisant « la violence des manifestants ». Sans doute n'ont-ils plus le temps de lire, sans doute ont-ils oublié leurs lectures et leur jeunesse…

 

Dans l'espoir d'une réponse qui intéressera sans aucun doute mes collègues enseignants et leur permettra de mieux répondre à la tâche qu'on attend apparemment d'eux aujourd'hui, je vous assure Madame la Ministre de ma tristesse d'enseignante et de toute mon incompréhension.

 

          La Ministre m'a répondu, ce qui est déjà beaucoup, vu le silence assourdissant de tant d'autres, mais bien sûr totalement à côté du sujet. Bien que  pratiquant fort peu Facebook et autres réseaux sociaux, j'ai appris qu'on qualifiait ma lettre de « romantique ». Le dernier adjectif auquel j'aurais pensé pour qualifier ma plume et mes convictions... Si ce dossier mobilise tout mon temps, si je ne peux me résigner à laisser faire ( alors que mon intérêt strictement personnel serait que le transfert ait lieu puisque j'habite en zone D, sous les avions) c'est qu'il signe pour moi une faillite intellectuelle et morale. Une faillite des élites qui met à mal tout ce à quoi je crois.

 

          Au cœur du  labyrinthe de ce dossier, il y a bien un Minotaure effrayant. C'est la paresse de la pensée, c'est le rêve de grandeur,  c'est l'obstination coupable, c'est l'irresponsabilité, c'est le refus des limites, peut-être aussi le goût  de l'argent et au bout du compte le mensonge. De fonctionnaires et d'élus. Un mensonge d’État inacceptable et aux conséquences délétères. Et l'on frémit en se disant que de telles dérives ne concernent évidemment pas ce seul projet de transfert d'aéroport. En ce début d'année 2016, à l'heure où tout le pays s'interroge sur les valeurs de la République, peut-on encore espérer que des décisions publiques  soient  prises sur la raison et la vérité ? Peut-on espérer que « l'honnêteté élémentaire » et le bon sens, la « common decency » pour reprendre l'expression de Georges Orwell, l'emportent enfin ?

 

Principaux sigles utilisés :

- Acipa : association citoyenne née en 2000, opposante historique : https://www.acipa-ndl.fr/

- CéDpa : collectif des Élus doutant de la pertinence de l'aéroport de Notre Dame des Landes, né en 2009, devenu association en 2011 : http://www.aeroportnddl.fr/

- Atelier citoyen : association née en 2015 pour expertiser les possibilités d'optimisation de l'actuel aéroport : www.ateliercitoyen.org/

- Plate-forme proposée par des mouvements d'opposition aux Grands Projets Inutiles Imposés : https://www.acipa-ndl.fr/images/PDF/Divers/2015/Plateforme-GPII_Recto-Verso_2015-03-31.pdf

- http://www.developpement-durable.gouv.fr/Les-travaux-de-la-commission.html

- Commission départementale des sites, perspectives et paysages : commission administrative sous la présidence du Préfet , rassemblant services de l’État, élus, personnalités qualifiées et associations en charge d'émettre des avis dans différents domaines « environnementaux », notamment les autorisations d'urbanisation en zone concernée par la loi Littoral

- Etude CE/Delft : http://aeroportnddl.fr/articles.php?lng=fr&pg=422

- AGO : Aéroport du Grand Ouest, société concessionnaire. Composition : Vinci, Chambre de Commerce, ETPO.
- C.C.E :  Commission Consultative de l'Environnement, présidée par le Préfet et composée d'élus, de services de l’État, du gestionnaire de l'aéroport et d'associations pour suivre la vie quotidienne de l'équipement : trajectoires, bruit, charte de fonctionnement etc.
- D.G.A.C : Direction Générale de l'Aviation Civile, service dépendant du Ministère des Transports.
- GIEC : Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'évolution du  Climat.
- ILS : Instrument Lending System, moyen de radio-navigation permettant un atterrissage très précis et sûr.
- NIMBY :  Not In My Back Yard : acronyme signifiant «  pas dans mon arrière-cour » . Le terme, généralement péjoratif est utilisé pour décrire  l'opposition de riverains à un projet local d’intérêt général dont ils considèrent qu’ils subiront les nuisances.
- ACSAN : Association Contre le Survol de l'Agglomération Nantaise.
- PEAN : Périmètre de Protection d' espaces agricoles et naturels  périurbains que peut mettre en œuvre un Département après concertation avec les collectivités locales pour protéger de l'urbanisation une zone particulière (loi de 2005).

- P.E.B : Plan d'exposition au bruit, document d'urbanisme  « anticipatif » réalisé par la DGAC ; en imaginant le développement du trafic en nombre de mouvements, et en dessinant  les quatre zones impactées par les nuisances aériennes, il est censé éviter une urbanisation trop importante près des aéroports. Schématiquement, en zone A et B, il ne peut y avoir de construction nouvelle de logements, en zone C pas de nouveaux logements collectifs, en zone D pas de restriction mais une information obligatoire des riverains.

- P.G.S : Plan de Gêne Sonore, document qui cartographie la réalité des nuisances sonores. A l'intérieur du P.G.S, les riverains peuvent recevoir une aide financière pour réaliser des travaux d'insonorisation de leur maison selon la date de construction de celle-ci.

- ZAD : Zone d’Aménagement Différé ; le sigle d'urbanisme a été détourné par les opposants ; désormais connu de tous, il signifie  Zone A Défendre...

 

 

- A votre disposition, le présent document en téléchargement [1] :

https://www.acipa-ndl.fr/

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 09:26
A propos des Dominants

En France et en Europe, l'idéologie dominante est le confusionnisme : on n'admet pas la structuration de classe, assimilée à une obscénité intellectuelle archaïque. Bourdieu a été l'objet de toutes les agressions pour avoir tenté d'établir une « anthropologie globale » de la classe dirigeante ! Il est en effet des sujets qu'il convient de ne pas aborder !

 

Sources : INVESTIG'ACTION  par Robert Charvin 08 Janvier 2016

- Les dominants entendent s’octroyer à eux-mêmes le droit de s’auto-analyser... avec l’indulgence qui s’impose.

A défaut, la connaissance de ce phénomène essentiel qui est le consentement inconscient que les individus accordent au monde qui s’impose sans bénéfice pour eux, risque de conduire à la critique de la domination !

 

L’air du temps conduit à s’apitoyer (sans faire grand chose pour autant) sur la pauvreté extrême. Une « classe moyenne » sans frontière engloberait la grande majorité de la population ; au mieux, on la subdivise en une « upper middle class » et une « lower middle class ». Elle est idéalisée : la « moyennisation » d’ensemble permettrait l’épanouissement de la démocratie, en dépit du constat que la démonstration contraire a été faite dans les années 1930-1940 avec le ralliement aux divers fascismes des classes moyennes. Malgré aussi l’appui qu’elles apportent dans les pays du Sud où elles sont apparues aux régimes autoritaires qui leur offrent quelques privilèges (dans la Tunisie de Ben Ali, dans l’Égypte de Moubarak et dans les diverses dictatures que l’Amérique du Sud a connu, au Chili, par exemple).

 

 

- Pour comprendre le fonctionnement et les contradiction de notre société, il est pourtant indispensable de savoir qui la dirige et qui en profite effectivement.

L’approche de la classe dominante est prudente et discrète. Le simple fait de noter qu’elle est très restreinte et d’analyser ses composantes relève de la subversion ! Ce petit monde est constitué des milieux d’affaires, des hauts fonctionnaires et des politiciens des sommets de l’État et de quelques personnalités médiatisées de toutes disciplines. Ces dominants sont en osmose, proches d’une caste à la fois diverse et homogène. Cette petite communauté est opaque pour tout le reste de la population : on ne connaît pas ses revenus réels ; on n’imagine pas son mode de vie, on ignore les moyens qu’elle emploie pour se pérenniser. Vouloir la rendre transparente (ce qui est un désir rare, car on préfère ausculter avec moins de risque la pauvreté) est assimilé à une agression politique destructrice de l’ordre public et qualifié de populisme anti- élitiste ! Les relations public-privé, argent-pouvoir politique et médias, clés des « réussites » individuelles « doivent » échapper à la transparence et donc à tout contrôle. La corruption (de formes variées) qui y règne échappe souvent aux procédures judiciaires qui s’enlisent faute de détenir les clés probantes. Il est difficile d’en pénétrer la réalité profonde.

 

 

- Ce petit « complexe politico-médiatico-affairiste » est en effet surarmé.

Il a la maîtrise de l’argent, ce qui lui permet d’en acquérir toujours davantage (sauf accident) et d’acheter les hommes qui lui sont utiles ; il dirige les communications, ayant acquis les grands médias, ce qui lui permet de formater les esprits, de fabriquer les leaders, de fixer « l’ordre du jour » et le vocabulaire du débat politique et de faire pression sur leurs comparses au sein de leurs monde ; il produit le droit (sauf exception) et l’interprète à son gré, grâce à ses juristes de cour (les vrais « intellectuels de marché »), et malgré les juges qu’il ne cesse de dénoncer les qualifiant de « rouges », ce qu’ils sont pourtant si rarement !

 

Tout en ayant pris ses distances vis-à-vis du catholicisme, il conserve des relations solides avec les institutions religieuses. Si la foi est tiède (le laxisme dans le domaine du sexe et de tous les plaisirs est sans borne), le respect affiché vis-à-vis du Pape et de l’Église reste « utilisable », notamment en période de crise. La caste dirigeante veut conserver la capacité de se couvrir de quelques oripeaux de spiritualité.

 

 

- On s’étonne que le parcours de nombreuses personnalités soit un cheminement de gauche à droite et pratiquement jamais l’inverse

On ne saisit pas pourquoi toute victoire progressiste soit rapidement suivie d’un échec et d’une régression générale (Front Populaire, Libération, 1981, etc.) ; on assimile difficilement le fait que toute pensée critique est ultra minoritaire, sauf en d’exceptionnelles périodes. On est surpris de la faiblesse des opposants à ce système pourtant oligarchique.

 

Le plus surprenant est ailleurs. Il est dans l’existence permanente, malgré tout, d’une action contestataire et d’une réflexion anti-système vivante, alors qu’il est même difficile de savoir quel est le véritable adversaire des droits et du bien-être de la grande majorité ! Cette survie, évidemment insatisfaisante, a toutefois d’autant plus de mérite que les forces de droite et celles de la « gauche » social-démocrate créent une confusion croissante, mêlant leur programme et leur pratique au point qu’ils deviennent indistincts. Ce « mixage » délibéré, résultat de leur échec respectif, vise à la fois à satisfaire le monde des affaires et de séduire le « petit peuple ». Le grand écart et la dissimulation du réel ainsi provoqués ne dérangent aucunement les « partis de gouvernement », même s’ils perdent en route de nombreux adhérents (dont souvent ils n’ont que faire). Le résultat est un brouillard profond jeté sur la vie sociale et politique, conduisant à un discrédit du politique, à un abstentionnisme massif et croissant et à l’extension d’un esprit néo-fasciste dans la population, comme en témoignent les succès du F.N. La progression du F.N dérange davantage la droite (qui tente de lui ressembler) que la social-démocratie. Obsédés d’élections, les socialistes espèrent faire du F.N le principal adversaire au détriment de la droite classique. Ils ne se privent pas cependant d’envisager la possibilité d’une coalition « droite-gauche », qui est d’ailleurs en voie de réalisation locale.

 

 

- Ce qui caractérise la pratique constante des dominants, c’est la concentration de tous leurs efforts sur la seule tactique.

Qu’il s’agisse de rivalités personnelles, de concurrences claniques, de luttes de partis, les dominants n’ont pas pour arme une stratégie ou un système de valeurs, quoiqu’ils disent. Ils ont simplement la maîtrise de toutes les procédures concevables : leur seule fin, qui est de se pérenniser, se trouve dans le meilleur usage possible des manipulations de toutes natures. A tous les récits, à toutes les idéologies, aux croyances, ils opposent la tactique !

 

 

- Cette classe dirigeante parce que dominante, vivant sur une autre planète que celle du reste de la population, a une haute considération pour elle-même et un grand mépris pour ceux qui n’appartiennent pas à cette « élite » autoproclamée.

Tous ses membres se sentent les « meilleurs » et se considèrent « irremplaçables » : l’autorité leur appartient naturellement. Ces « Importants », de premier choix, se sont convaincus, comme l’était hier la noblesse d’Ancien Régime, qu’ils sont seuls à pouvoir manier le gouvernail dans tous les domaines, particulièrement dans l’économie. Mais ce ne sont pas tous des héritiers. Nombreux sont des aventuriers du système, style Tapie, qui ont « réussi » à se rapprocher des grands groupes, de type Bolloré ou Bouygues. Le petit monde politique néo-conservateur ou social-démocrate regorge de ces petits « prodiges » dont les sommets de la caste dirigeante ont besoin. Les « mal-nés » qui ont pour seule conviction de profiter à fond du système et qui ont le sens du vent dominant, s’ils savent donner des gages, sont distingués au milieu de la masse des dominés de la « France d’en-bas ». La politique professionnelle est aujourd’hui l’équivalent du rôle que jouaient l’armée et l’Église pour les cadets sans terre de l’aristocratie d’autrefois ! L’origine « populaire » peut être même un atout : ils peuvent « plaire » plus facilement, même s’ils font tout pour s’éloigner du peuple dont ils sont issus ! Ils ont le choix pour leur carrière d’opter pour les différentes droites ou pour la fausse gauche (ce qui n’engage à rien), en restant prêts à se reconvertir si nécessaire pour adhérer à la mouvance la plus rentable. L’opportunisme est leur boussole : elle indique les « valeurs » à la mode qu’il faut promouvoir et surtout les intérêts qu’il ne faut pas égratigner ! Demain, des éléments « frontistes » et « patriotes », évidemment, pourront aussi servir, s’ils n’ont pas d’exigences anti-néo-libérales !

 

L’aristocratie italienne, malgré son mépris pour les « chemises noires », a conclu un accord avec Mussolini ! Tout comme l’industrie lourde et l’essentiel de la bourgeoisie allemande se sont liées au nazisme hitlérien (après l’élimination du courant « national et socialiste » préoccupé réellement de social). Le patronat français n’était pas à Londres, durant les années 1940-1944, mais à Vichy : il ne s’est manifesté ni contre la Gestapo ni contre la Milice. Il faisait des affaires ! Rien n’exclut demain en France et ailleurs une « recomposition » politique, fédérant tous les courants encore divergents ayant pour trait commun de n’être pas contre le système, c’est-à-dire le capitalisme financier : les castes dirigeantes ont pour tradition de s’accommoder de tous les régimes pourvu qu’ils ne remettent pas en cause leurs privilèges et leur domination. Elles savent rendre la monnaie de la pièce !

 

 

- Les castes dominantes pour diriger ont aussi besoin d’ « experts » et d’ « intellectuels »

En effet, qu’il s’agisse hier d’un « grand » comme Raymond Aron ou d’un « petit » style Zemour ! Aucun système ne peut en effet se passer de ces agents de légitimation.

 

La lecture de ce qui se produit dans la société ne peut être laissée à la spontanéité des consciences individuelles. Il convient de les « guider » vers les analyses ne remettant rien en cause, y compris en usant de la fausse monnaie intellectuelle sur le marché des idées ! C’est ainsi qu’il faut doctement expliquer que les Français ne sont ni racistes ni xénophobes, malgré les « apparences », à la différence de tous les autres peuples de la planète. Il faut persuader, par exemple encore, que la croissance permet de réduire le chômage quasi-mécaniquement et que la lourdeur du Code du Travail est un obstacle majeur à l’embauche, ce qui exige beaucoup de talent ! Il faut entretenir un « techno-optimisme » fondé sur la croyance que les nouvelles techniques règlent tous les problèmes, y compris sociaux, ce qui rend inutiles les révolutions. Il faut légitimer l’hostilité aux Russes qui sont mauvais par nature, communistes ou pas, incapables qu’ils sont de comprendre la bienfaisance de l’OTAN ! A la différence des États-Unis, champions du monde de la démocratie et de l’ingérence humanitaire, y compris en Irak, qu’il est convenable de toujours admirer, malgré Guantanamo et les trente mille crimes annuels (souvent racistes).

 

Nombre de journalistes, de juristes et surtout d’économistes (surtout ceux des organismes privés) se bousculent pour offrir une crédibilité au système moyennant leur médiatisation lorsqu’ils ont un peu de talent, donc un certain impact sur l’opinion.

 

La classe dirigeante n’a besoin en effet que d’une pensée « utile » à court terme, c’est-à-dire ajustée à la logique économique du système mais capable aussi de faire croire qu’il peut satisfaire tout le monde.

 

  • L’intellectuel de cour n’a qu’à se couler, en l’enrichissant, dans la pensée commune venant d’en-haut sans faire plus d’écart personnel qu’il n’en faut pour se démarquer des autres et manifester un « quant à soi », ayant la vertu de faire croire au pluralisme. Sa panoplie est standard dans le vide idéologique et l’infantilisme préfabriqués par les grands médias : Il doit toujours se placer à l’intérieur du système, évalué comme indépassable. Il doit écarter toute recherche des causes aux problèmes qui se posent et se satisfaire d’une analyse descriptive des faits, car toute cause profonde révélée est subversive. Par exemple, l’approche de la pauvreté et du sous-développement doit éviter la recherche de leurs origines.
  • En tant qu’ « expert », il n’a pas besoin de penser si ce n’est à ce qu’il a intérêt à penser s’il veut rester « expert ». Il n’est chargé que d’expliciter à posteriori les décisions prises « en haut », quitte à renouveler son argumentaire, compte tenu de « l’usure » des explications précédentes. C’est d’ailleurs ce savoir-faire qu’on lui enseigne essentiellement à l’ENA, dans les écoles de commerce et les facultés de droit, chargées de la reproduction de la pensée unique.
  • Il doit être aussi « moralisateur » : à défaut de pouvoir invoquer la légalité et le droit « trop objectifs » (sauf le droit des affaires concocté par les intéressés eux-mêmes). L’intellectuel de service doit user à fond de « l’humanitarisme-mode ». Il permet de tout justifier, y compris la guerre (« juste », évidemment) et la politique de force, selon les opportunités. Cela offre de la « dignité » aux pratiques les plus « voyous » !
  • Il doit convaincre que la démocratie se résume à la désignation élective des dirigeants soigneusement pré-sélectionnés par « l’élite » et que toute autre interprétation de ce système politique est d’inspiration marxiste, ce qui est jugé évidemment totalement dépassé.
  • Enfin et surtout, il doit pratiquer le culte de l’Entreprise, « source de toutes les richesses », agent vertueux de la concurrence « libre et non faussée », au service de l’intérêt général, en particulier des salariés.

 

Le discours dominant est ainsi globalement affabulateur ; il n’a qu’une visée tactique : séduire, faire diversion, faire patienter, diviser, rassembler, selon les circonstances. Il n’aide pas à comprendre. Il manipule. Il y réussit. Grâce à ses capacités à rebondir sans cesse en sachant prendre le vent.

 

Dans l’histoire contemporaine, la « pensée » conservatrice a été anti-républicaine avant d’être éminemment républicaine ; elle a été belliciste avant d’être pacifiste et collaborationniste (avec les nazis) puis interventionniste aujourd’hui ; elle a été férocement antisémite avant de devenir pro-israélienne et anti-arabe ; elle a été colonialiste puis promotrice du droit des peuples (contre l’URSS) mais anti-souverainiste (avec l’Europe).

- Les néo-conservateurs et la social-démocratie d’aujourd’hui font mieux encore.

Ils révèrent les États-Unis (surtout les « Sarkozistes » et les « Hollandais »), comme puissances tutélaires, championnes du renseignement contre leurs alliés ; ils dénoncent Daech, mais pactisent avec ses financiers (argent et pétrole obligent !) et ses inspirateurs (Arabie Saoudite, Qatar) ; ils transfigurent l’Europe des affaires en un vaste projet de paix et de prospérité (malgré ses 20 millions de chômeurs). Dans l’ordre interne, ils applaudissent Charlie et dans le même temps, licencient des humoristes et les journalistes « dangereux » de leurs médias ; ils donnent toujours raison au Médef et toujours tort à la CGT. Ils dénoncent le FN mais lui font une publicité constante. Ils sont pour la démocratie et les libertés, mais tout autant pour un « État fort », comme l’écrit Juppée, capable de les réduire ! Grâce au terrorisme imbécile, ils peuvent instrumentaliser la peur pour leur seul profit !

 

En dépit du simplisme chaotique de ces positions, les victoires idéologiques s’accumulent. Les dominants subissent parfois des défaites (comme celle du référendum sur le projet de « Constitution » européenne de 2005), mais elles sont rares. Pour les néo-socialo-conservateurs, perdre la guerre contre les dominés est impensable. Tout le jeu est de « s’arranger » entre soi et tous les moyens sont bons !

 

Le « modèle » étasunien s’impose, qui combine conformisme et diversité, esprit libéral (à New-York) et autoritarisme raciste (au Texas), laxisme et rigorisme, obscurantisme (avec les sectes) et culte de l’innovation, etc.

 

Les dominants, à quelques cas particuliers près, en réalité, ne font pas de politique ; ils font des affaires et ils font carrière. Il peuvent être tout à la fois, parce que tout ce qui ne relève pas de leur petit monde leur est indifférent:ils peuvent faire dans le « démocratisme » ou dans la violence et la torture (comme durant la guerre d’Algérie). Indifféremment.

 

Neuilly et le « tout Paris », mobilisés par la course à l’argent, par l’auto-congratulation permanente et les « renvois d’ascenseur » nécessaires, sont loin de toute réalité concrète qui fait le quotidien du plus grand nombre. Comme l’écrit Tomaso de Lampedusa, ils sont prêts à tout, la liberté ou le fascisme, afin que « tout change pour que rien ne change » d’essentiel : leur propre fortune et leur place dans la société.

 

Ils mêlent dans la société tous les archaïsmes mâtinés de pseudo-modernité : ils font la promotion du « risque » qu’ils ne courent pas, de la peur dont ils ont les moyens de se protéger, du refuge identitaire, dont ils se moquent par esprit cosmopolite, du repli sur la vie privée et l’individualisme, dont ils sont les seuls à pouvoir réellement jouir.

 

 

- Nul ne sait l’heure et les modalités de « l’atterrissage » de cette « France d’en-haut ».

La prise de conscience de l’échec global de cette oligarchie est une perspective très vraisemblable, tant leur système est à la fois absurde, inéquitable et intellectuellement pitoyable. Mais, disposant de tous les moyens face à ceux qui n’ont pratiquement rien, les dominants peuvent encore prospérer un temps indéterminé, mais en usant de plus en plus de la force brutale. Dans l’attente active que les peuples tournent la page en se mettant au clair sur leur propre volonté, Victor Hugo revient en mémoire : « l’Histoire a pour égout des temps comme les nôtres ».

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 09:16
Gauche : Gare au prix amer de la primaire !

L'exemple même de la fausse bonne idée !

 

Source : le blog d'Alexis Corbière secrétaire national su Parti de Gauche le 20 janvier 2016

Dans Alice aux pays des merveilles, le roman de Lewis Caroll, la jeune Alice perdue dans la forêt rencontre un drôle de chat perché sur un arbre et l’interroge : « Pourrais tu m’indiquer le chemin ? ». Le félin répond : « Tout dépend où tu veux aller. ».

 

C’est aussi le cas pour l’idée de « la primaire de la gauche et des écologistes» lancée avec le soutien actif du quotidien Libération. Est-ce une bonne idée ? Réponse : « Tout dépend où tu veux aller ». En effet, vers où veulent se rendre ceux qui l’impulsent ? « Vers une victoire de « la gauche » en 2017 » me répondront-ils en chœur. Exprimer ainsi, l’intention est louable. A priori, elle sonne bien. Je ne souhaite pas la victoire de la droite, ou encore pire de l’extrême droite. Plus précisément, je ne souhaite pas une politique de droite et d’extrême droite pour mon pays. Soit. Mais, est-ce la bonne méthode ? Pour moi, non.

 

Car derrière cet objectif, il y a un lourd prix à payer pour notre vie démocratique : la disparition de toutes forces qui contestent le système politique actuel et particulièrement la Ve République. Elle imposera demain pour la France une sorte de paysage politique à l’italienne. Ce serait l’acte de naissance quasi institutionnel mais définitif du « tripartisme ». C’est là le prix amer de la primaire.

 

 

 - Derrière quelques intellectuels, artistes et sportifs, en coulisses Dray et Cambadélis à la manœuvre… au profit de Hollande

Pour les initiateurs de cette « Primaire », il faudrait acter définitivement l’existence intangible d’un petit espace de « gauche », autour de 35 % tout additionné, condamné à être minoritaire dans la société, sans trop s’interroger pourquoi ni comment l’élargir.  Dans ce paysage, pour éviter les défaites, il n’y a plus qu’un chemin tactique obligatoire : il faut une candidature unique de la gauche dès le premier tour.

 

La rue de Solférino a sans doute dans un premier temps été un peu déstabilisée par l’opération qu’elle n’avait pas totalement initié. Elle a d’abord eu peur de la charge anti-Hollande qu’elle laissait apparaître. Mais, passé la stupéfaction, elle a ensuite très vite compris l’avantage qu’elle avait à tirer de tout cela. Aussi, Julien Dray, désormais devenu un agent 100 % pro-président de la République, déclarait sur BFM TV : "Oui à une primaire de toute la gauche en vue d'avoir un seul candidat". Jean-Christophe Cambadélis, au nom du PS lui a emboité le pas en disant la même chose. Dans son esprit, la primaire est possible si c'est pour obtenir cette candidature unique et exclusive, avec engagement de tous les autres candidats potentiels, même ceux qui ne veulent pas en être, qu’ils s’effacent. La manoeuvre est habile. Et, Cambadélis précise sa pensée : « Le problème aujourd'hui dans le tripartisme, ce n'est pas de rassembler la gauche au 2e tour, c'est d'y être et pour y être, il faut être au-dessus de 25%. Pour faire au-dessus de 25% avec un PS qui fait entre 20 et 23%, il faut aller chercher 4-5%. Donc si on est émiettés au 1er tour, on ne sera pas au second ». L’objectif évident est d’apporter au candidat du PS les quelques pourcentages supplémentaires pour être au second tour. Concourir à la primaire, c’est donc être polarisé par le PS, sans que le Peuple, dans sa réalité profonde, puisse trancher et dire autre chose. La logique de tout cela est totalement enfermée dans la mécanique mortifère de la Ve République en pleine décomposition, renforcée de surcroit par une extrême droite qui bloque tout.

 

 

- Une machine à excommunier

Quiconque aura l’audace de se présenter en dehors de la Primaire sera affublé, par la bobostructure qui la souhaite, immédiatement du sobriquet de « diviseur », ou d’irresponsable voulant « la défaite de la gauche ». et bla bla bla... Par sa dynamique propre, cette primaire devient une machine idéologique à excommunier tous ceux qui n’auront pas fait de génuflexion devant elle. Elle désigne des boucs émissaires qui permettent de masquer les désastres culturels et sociaux de la politique du gouvernement. Quiconque n’en est pas « fait le jeu de la droite et de l’extrême droite »… Air connu. Dans un article de la semaine dernière, le journaliste de Libération Lilian Alemagna, toujours avisé sur les sacs de nœuds de la gauche française, dit les choses assez clairement : « ceux qui, à gauche, restent en dehors, devront expliquer à leurs électeurs potentiels pourquoi ils n’étaient pas de ce processus citoyen inédit. Et pourquoi ils ont pris le risque de laisser le second tour de la présidentielle à la droite et à l’extrême droite. » CQFD.

 

C’est donc là que réside le principal attrait de ce dispositif aux yeux de quelques uns des gros malins qui l’ont initié. En écrivant cela, je fais nettement la distinction parmi les signataires entre l’économiste Thomas Piketty tout à fait respectable et sincère, et un combinard cynique comme Daniel Cohn-Bendit qui veut transformer la gauche française en un centre « libéral-libertaire », à peine centre-gauche, et faire disparaître tout le reste sur la gauche.

 

L’opération « Primaire de la gauche et des écologistes » si elle avait lieu (mais je n’y crois guère) est donc, contrairement aux apparences de quelque chose d’ouvert et accueillant, un dispositif qui passe une laisse autour du cou de toutes les forces politiques qui y participent. Il faut en accepter le verdict, quel qu’il soit à l’arrivée. Même s’il est absurde et à l’opposé de ses convictions. Les formations politiques partie prenante de cette primaire, ne doivent plus avoir ensuite la possibilité, où même la légitimité morale et politique, de se présenter seules, ou avec d’autres, au premier tour de l’élection présidentielle. C’est la Ve République en plus dur. Vous n’avez même plus le droit d’être au premier tour pour mener campagne ! Alors que depuis le 5 décembre 1965 date de la première élection présidentielle au suffrage direct, il y a toujours eu plusieurs candidats se réclamant de la gauche et de l’écologie (sans que leur nombre ait le moindre lien entre la victoire ou la défaite de la gauche au final), cette « primaire » acte un système présidentiel exacerbé, verrouillé, totalement « tripartiste », où seules les trois grandes familles de la vie politique (La « droite » à travers les républicains, la « gauche » à travers le PS et le FN) ont le droit de défendre leurs couleurs en désignant leur champion à l’élection phare de la Ve République qui est pourtant celle qui mobilise le plus les électeurs et détermine toutes les autres pendant le quinquennat en fonction de son résultat. Ainsi, la « règle du jeu politique » serait définitivement bloquée. Encore plus bloquée que ce que dénonce les auteurs de l’appel. En dehors de l’appartenance à l’un de ces trois pôles dont vous devez être un satellite, vous n’existez plus.

 

 

- Un contournement des milieux populaires

A ce qui doute de mes affirmations, pensant qu’il est possible d’y désigner un autre candidat que celui du PS je leur réponds qu’il faut être lucide sur la sociologie militante et sociale de ceux que cela intéresse et mobilise concrètement. C’est à dire ceux qui pratiquement viendraient physiquement voter. Alors que je crois déterminant d’être en capacité de (re)mobiliser les catégories populaires les plus abstentionnistes, les plus éloignées du débat politique, les moins à même de se positionner spontanément comme de gauche ou de droite, les plus hostiles aux formations politiques traditionnelles, cette Primaire, par sa nature même, fait le choix de s’adresser mécaniquement à ceux qui se définissent encore comme étant de « la gauche et des écologistes », ceux qui sont les plus intégrés à la vie politique classique, généralement les plus qualifiés, les mieux rémunérés et vivant dans les grands centres urbains.

 

Lors de la campagne présidentielle, les faibles conditions, mais néanmoins réelles, qui permettent à un candidat « non officiel » de toucher les catégories populaires sont ici supprimées. A la primaire, on ne fait plus campagne dans tous le pays, mais simplement à la TV où devant des assemblées militantes, avec des moyens et des budgets radicalement différents d’un candidat à l’autre, souvent coupées des secteurs les plus abstentionnistes. Alors que plusieurs études démontrent qu’une part significative (26 %) de nos compatriotes se déclare hors de toute appartenance partisane et que plus de la moitié (52%) dans aucun des trois grands partis traditionnels (PS, LR, FN), cette « primaire » laisse le choix du candidat quasi exclusivement à ceux qui sont encore clairement dans une latéralisation droite / gauche classique, à l’écoute des formations puisque ce sont elles seules qui ont les moyens de l’organiser. C’est une grave erreur tactique. C’est s’enfermer dans le score historiquement bas du prétendu « total gauche ».

 

 

- Une étude éclairante datant de 2011

Pour confirmer mon raisonnement, j’invite chacun à consulter l'étude réalisée par le CSA, à la demande du PS en novembre 2011 après leur primaire qui avait désigné François Hollande.

 

Le constat est éclairant. Je le résume :

  • D’abord, ceux qui se mobilisent le plus à une primaire, dans une proportion encore plus forte que lors des scrutins classiques, sont ceux qui votent le plus traditionnellement. La participation est encore plus forte dans les « zones urbaines dynamiques » et « les pôles universitaires » qu’ailleurs. La participation est nettement plus significative sur les terres électorales traditionnelles du PS. La participation des catégories socioprofessionnelles les plus élevées est proportionnellement plus forte que lors des élections officielles.
  • A l’inverse, les milieux les plus abstentionnistes s’abstiennent encore davantage.

 

Bref, tout cela accentue tous les défauts des comportements électoraux actuels qu’il faudrait pourtant corriger : faible mobilisations des milieux les plus populaires, sur-mobilisation des CSP +. Donc, contrairement à son look si sympathique, la primaire ne « donne pas plus la parole au Peuple »… en réalité, sur le plan sociologique, elle la lui supprime encore plus nettement puisqu’elle impose en pratique finalement l’idée que c’est seulement le candidat désigné par les CSP + qui a le droit de se présenter au réel premier tour de la présidentielle.

 

 

- Une consécration de la « démocratie sondagière »

- Et comment la magie s’opère-t-elle sans que la manipulation ne soit trop visible ou trop grossière ?

Essentiellement par les sondages et les médias qui imposent, grâce à des panels pseudos irréprochables, le nom et l’identité, dans l’imaginaire collectif des CSP +, du « seul candidat qui est peut être au second tour ou qui peut être élu » et cela généralement plus d’un an avant l’élection.

 

- La prétendue démocratie des primaires n’est donc que la consécration d’une « démocratie sondagière ».

Souvenons nous. En 2011, le candidat Dominique Strauss-Kahn caracolait en tête des intentions de vote à la primaire, alors qu’il passait le plus clair de son temps à New York, et ne disait quasiment rien sur son programme. Le 14 avril 2011, toujours à propos de la Primaire socialiste, l’institut de sondage Opinion Way en est sûr : DSK arrive en tête avec 46 % des intentions de vote. De son côté François Hollande atteint péniblement 18%. Et puis survient le 14 mai 2011, l’épisode glauque du Sofitel à New York. Le scandale est énorme. Et bien dès le 17 mai, Opinion Way tient son nouveau sondage… et son nouveau champion. Cette fois ci, François Hollande est en tête à 62 % ! Il a bondi de 44% ! Un mois plus tard le 15 juin, nouveau sondage, il est redescendu à 51 %, mais le trou est fait avec les quatre autres candidats. C’est plié. Du point de vue du système, celui qui va l’emporter, c’est lui. L’affaire s’est réglée en quelques jours. Sans qu’il y ait eu le moindre débat de fond, la moindre proposition, François Hollande est devenu le candidat du PS. Les sondages l’ont dit. La suite s’enchaine. Puisqu’il est le candidat d’évidence, il faut donc lui donner encore plus de force etc, etc…. En ramassant 1 038 188 voix lors de la Primaire (soit 39% des suffrages), il devenait le candidat du PS (et au passage, Manuel Valls malgré ces 5,6 % deviendra quand même ensuite Premier Ministre, c'est à dire le chef du gouvernement). C’est significatif mais cela ne représente que moins de 7 % du total des électeurs qui voteront ensuite « à gauche » au premier tour en 2012.

 

Est-ce demain à ce noyau réduit politiquement et sociologiquement de décider qui doit être en 2017 le seul candidat légitime en quelque sorte ? Je ne suis pas d’accord, d’autant que je considère erroné de ne raisonner que dans le segment de ce que l’on nomme « la gauche » qui s’est mobilisée lors des élections d’après 2012. Il faut viser à renouer avec le principe de majorité. Parler au plus grand nombre, à commencer par les abstentionnistes. C’est la clé de tout.

 

 

- Un PMU politique où un seul cheval est dopé

Le choix du candidat dans une primaire n’est donc pas le fruit d’un raisonnement rationnel, d’un débat argumenté, mais se transforme mécaniquement en un mauvais PMU politique où certains chevaux sont dopés et d’autres non, et ou le nouveau Paris turf des CSP+ qui se disent de gauche (c’est à dire Libération, mais pas seulement) vous souffle avant la course à coup de Unes tapageuses et d’études ravageuses, le nom du seul « bon » candidat, c’est à dire « le seul qui peut.. ».

 

  • Vous voulez des exemples ?

L’hebdomadaire Marianne de cette semaine, souvent mieux inspiré, prête la main à cette opération. Dommage. Sur une double page, il veut d’abord nous convaincre que la grande majorité du peuple de gauche veut des primaires (à 85 %), et donc qu’il faut être vraiment mal élevé ou mauvais joueur pour les refuser. Il nous assure ensuite que le candidat que voudraient « les sympathisants de gauche », c’est à dire le seul qui aurait le droit de se présenter à la présidentielle au premier tour, serait dans l’ordre de préférence : Manuel Valls, Martine Aubry ou François Hollande…. Les autres, circulez ! Et Marianne nous l’affirme : à 66% les sympathisants de gauche veulent qu’il soit « issue du PS ». Fermez le ban.

 

Ainsi donc, on voudrait nous faire admettre que seules trois personnalités issues du PS, toutes trois favorables à la politique actuelle de l’Union européenne, toutes trois signataires de la même Motion lors des congrès du PS, seraient à même de représenter seules ce que l’on nomme « la gauche ». Et face à l’extrême droite qui veut capter la colère populaire, un membre de ce trio serait le mieux placé pour lui faire face ? Pour la contester ? Pour la faire reculer ?

 

J’affirme que ce serait l’inverse. La « candidature unique de la gauche » c’est le dernier cadeau d’un détestable système institutionnel nommé Ve République à Marine Le Pen avant d’arriver au pouvoir. Cela la consacre comme seule et unique opposante au système.

 

 

- Coup de froid sur la démocratie ou « frimaire » de la gauche et l’écologie

Loin de rechauffer la banquise politique actuelle, certains veulent imposer un nouveau mois de « frimaire » (particulièrement froid dans le calendrier révolutionnaire) sur l’aspiration populaire au changement.

 

Dans ces conditions, ce sera donc sans moi. Ceux qui pensent que dans cette campagne présidentielle, il faut créer les conditions pour que soient représentées la voix des abstentionnistes, des milieux populaires, la puissante indignation sociale qui monte et la volonté de rupture avec la 5e République, en passant par une Assemblée constituante pour une 6e République, il y a autre chose à faire. Je reviendrai sur ce point dans des prochains billets, n’ayez crainte.

 

Et je souhaite bon courage à ceux qui essayeront de faire que ces primaires soient autre chose que ce que je viens de décrire. Pour moi, c’est perdu d’avance. En attendant, signez la pétition en soutien aux 8 salariés (cliquez ICI) des Goodyear condamnés à 9 mois de prison pour avoir voulu simplement défendre leurs emplois avec des méthodes sommes toutes assez classiques dans l’histoire du syndicalisme ouvrier français. Mais la justice de classe, qui sait épargner MM. Balkany ou Cahuzac a parlé.... Qu'importe. En l’espace de quelques jours, et avec beaucoup moins de surface médiatique, cette pétition a récolté déjà cinq fois plus de signataires que l’appel au Primaire…

 

Bonne nouvelle. Malgré ses efforts, la « démocratie sondagière » n’effacera pas la question sociale.

 

 

Pour en savoir plus :

- Martine Billard : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

- Quand le PS investit l’idée de « Primaire à gauche » par Jean-Luc Mélenchon

- Primaire : ma réponse à Caroline De Haas

- Mise au point sur les chances à "gauche" pour 2022 et la mauvaise idée d'une primaire

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 09:21
DAECH : par François Burgat, directeur de recherche au CNRS

François Burgat[1] est directeur de recherches au CNRS, politologue, spécialiste du monde arabe contemporain, il a été directeur du Centre français d'archéologie et de sciences sociales au Yemen de 1997 à 2003. puis il a été directeur de l’Institut Français du Proche Orient (IFPO). 

 

 

- Il a été entendu le 12 janvier 2016 par le Commission des Lois de l'Assemblée Nationale

Pour le chercheur François Burgat, spécialiste de l’islam, un bon musulman en France, c’est… quelqu’un qui n’est plus musulman ! Auditionné à l’Assemblée nationale française le 12 janvier 2016 à l’occasion d’une commission d’enquête sur Daesh, François Burgat a dénoncé l’instrumentalisation des musulmans par les médias et la classe politique en France et leur représentation néo-coloniale de l’islam. Iconoclaste dans son domaine d’étude, à rebours d’intellectuels très médiatiques comme l’islamologue Gilles Kepel, François Burgat se refuse à toute essentialisation (les musulmans sont terroristes parce qu’ils sont musulmans !) et analyse le radicalisme comme une réaction aux injustices, aux inégalités, à la crise multiforme que connaît la France, mais également à la montée en flèche du discours (et des actes) islamophobes.

 

Note :

[1] François Burgat

 

Pour en savoir plus :

- Mon dossier terrorisme

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:24
Appel unitaire : “Sortir de l’état d’urgence”

- Après l’appel « Nous ne céderons pas ! », une centaine d’organisations ont rendu public le texte « Sortir de l’état d’urgence » au cours d’une conférence de presse, le 17 décembre 2015.

 

En réaction à l’horreur des attentats, l’état d’urgence a été décrété par le gouvernement, puis aggravé et prolongé pour une durée de trois mois. Nos organisations ont immédiatement exprimé leurs craintes vis-à-vis de ce régime d’exception ; ces craintes sont aujourd’hui confirmées par l’ampleur des atteintes aux libertés constatées depuis quelques semaines. Nous assistons à un véritable détournement de l’état d’urgence qui cible également des personnes sans aucun lien avec des risques d’attentat. Ces abus doivent cesser.

 

La volonté de se rassembler et de manifester ensemble a prévalu après les attentats commis à Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. Elle prévaut encore. Or, depuis le 13 novembre 2015, les interdictions visant les mobilisations sur la voie publique se multiplient. Manifester n’est plus un droit, et les rares concessions accordées par les préfectures, qui attendent souvent le dernier moment pour informer de leurs intentions, entravent dans les faits son exercice.

 

Le ministère de l’Intérieur justifie tout cela par son incapacité à sécuriser les parcours alors même qu’il autorise, dans le même temps, les rencontres sportives et des événements tels que les marchés de Noël, qui se tiennent sur la voie publique. L’interdiction des rassemblements et manifestations entraîne la multiplication des arrestations, des gardes à vue, des assignations à résidence, un fichage policier des militants, et, pour quelques-uns,  des condamnations. Qui peut croire que cela soulage les autorités ?


La censure, ici, s’avère doublement contreproductive…

 

L’état d’urgence autorise par ailleurs des perquisitions sur ordre des préfectures, de jour comme de nuit, en dehors de tout cadre judiciaire, sur le fondement de fiches possiblement erronées, de dénonciations, d’informations et de soupçons sujets à caution. Plus de deux mille six cents intrusions discrétionnaires sont intervenues à domicile, dans des mosquées, des commerces, interventions souvent violentes, sans qu’aucune mise en examen pour terrorisme n’ait eu lieu. Rien n’indique qu’une telle frénésie va s’arrêter, chacun peut en être victime.

 

Les assignations à résidence se multiplient sur la base de motifs aussi vagues que la présence sur le lieu d’une manifestation ou le fait de « connaître » tel ou tel individu. Ces graves restrictions sont appliquées, sans distinction, et de manière massive, d’autant que les juridictions administratives ont montré qu’elles s’en accommodent, quitte à ce que les libertés en souffrent. Elles reprennent à leur compte toutes les allégations du ministère de l’Intérieur et, comble de la démission, sont nombreuses à considérer qu’il n’y aurait pas d’urgence à statuer sur l’état d’urgence.

 

L’état d’urgence et le climat de guerre intérieure alimenté par le gouvernement contribuent au renforcement des amalgames et aux pratiques discriminantes, notamment de la part des forces de police. Ce ne sont pas «  les terroristes qui sont terrorisés », ce sont des jeunes et des populations victimes de l’arbitraire en raison de leur origine et/ou de leur religion qui voient leur situation encore davantage fragilisée.

 

Reprenant à son compte les exigences de l’extrême droite, FN en tête, le gouvernement s’engage honteusement dans une modification de la Constitution visant à étendre la déchéance de la nationalité aux binationaux nés en France.

 

Ces multiples atteintes portées au contrat démocratique sont une mauvaise réponse aux actes terroristes. Notre pays a été blessé, mais loin d’en apaiser les plaies, l’état d’urgence risque de les exacerber en appauvrissant notre démocratie, en délégitimant notre liberté.

 

Dans ces circonstances, nous appelons les pouvoirs publics à :

  • jouer leur rôle de garants de la défense des droits et des libertés publiques ;
  • rétablir, sans délai, le droit plein et entier de manifester ;
  • cesser les perquisitions et les assignations à résidence arbitraires et à agir dans le cadre de procédures judiciaires ;
  • mettre en place des garanties effectives de contrôle ;
  • lever l’état d’urgence ;
  • renoncer à une réforme constitutionnelle préparée dans l’urgence et au contenu inacceptable.

 

Paris, le 17 décembre 2015

 

 

 - Signataires :
AC ! Agir ensemble contre le chômage !, AFD International, Agir pour le changement démocratique en Algérie (Acda), Altertour, Apel-Egalité, L’Appel des appels, Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (Acort), Association démocratique des Tunisiens en France (ADTF), Association française des juristes démocrates (AFJD), Association France Palestine solidarité (AFPS), Association Grèce France Résistance, Association interculturelle de production, de documentation et de diffusion audiovisuelles (AIDDA), Association des Marocains en France (AMF), Association pour la reconnaissance des droits et libertés aux femmes musulmanes (ARDLFM), Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF), Association des Tunisiens en France (ATF), Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine (Aurdip),  Attac, Cadac, CADTM, Cedetim, Centre islamique Philippe Grenier (CIPG), Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid), Cercle Condorcet de Paris, CGT-Police Paris, Collectif 3C, Collectif des 39, Collectif des associations citoyennes, Collectif CGT Insertion-Probation (UGFF-CGT), Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE),  Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Collectif Judéo Arabe et Citoyen pour la Palestine (CJACP), Collectif Mégastop au Mégajoule, Collectif Memorial 98, Collectif des musulmans de France (CMF), Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), Collectif national des Faucheurs volontaires, Collectif Stop le contrôle au faciès, Comité pour le développement et le patrimoine (CDP), Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Commission islam et laïcité, Confédération générale du travail (CGT), Confédération nationale du logement (CNL), Confédération paysanne, Conseil national des associations familiales laïques (Cnafal), Confédération syndicale des familles (CSF), Coordination de l’action non-violente de l’Arche (Canva), Coordination nationale Pas sans nous, Coordination contre le racisme  et l’islamophobie (CRI), Droits devant !, Droit au logement (Dal), Droit solidarité, Emancipation Tendance intersyndicale, Emmaüs France, Emmaüs International, Espace Marx, Euromed Feminist Initiative (IFE-EFI), Fédération des CIRCs, Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH), Fédération nationale de la Libre pensée, Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR), Femmes Solidaires, Filles et fils de la République (FFR), Fondation Copernic, Fondation Danielle Mitterrand France Libertés,  Genepi, Ipam, Jinov International, La Cimade, La Ligue de l’enseignement, La Quadrature du Net, Le Gisti, Le Mouvement pour une alternative non violente (Man), Le Mouvement de la paix, Les Amoureux au ban public, Les Céméa, Ligue des droits de l’Homme (LDH), Maison des potes, Mamans toutes égales (MTE), Marche des femmes pour la dignité (Mafed), Minga-agir ensemble pour une économie équitable, Mouvement pour une alternative non-violente (Man), Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), Négajoule!,  Observatoire international des prisons (OIP) – section française, Organisation de femmes égalité, Osez le féminisme !, Planning familial, Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), Réseau d’alerte et d’intervention pour les droits de l’Homme (RaidH), Réseau éducation sans frontières (RESF), Réseau euromaghrébin culture et citoyenneté (REMCC), Réseau Euromed France (REF), Réseau Immigration Développement Démocratie (IDD), Réseau Sortir du nucléaire, SNJ-CGT, SNPES-PJJ/FSU, SNUEP-FSU, SUPAP-FSU, Solidaires étudiant-e-s, Solidarité laïque, Sud Intérieur, Survie, Syndicat des avocats de France (Saf), Syndicat français des artistes interprètes (SFA), Syndicat de la magistrature, Syndicat de la médecine générale, Syndicat national des arts vivants (Synavi), Syndicat national des journalistes (SNJ), Syndicat national unitaire interministériel des territoires, de l’agriculture et de la mer (SNUITAM – FSU),  Unef, Union générale des fédérations de fonctionnaires CGT (UGFF-CGT), Union juive française pour la paix (UJFP), Union nationale lycéenne (UNL), Union rationaliste, Union syndicale de la psychiatrie (USP), Union syndicale Solidaires, Union des travailleurs immigrés tunisiens (Utit).

 

 

 - Associations locales et autres :
AC ! Trégor, Asti 93, Clamart-Citoyenne, Collectif 07 stop au gaz et huile de schiste, Collectif BDS Saint-Etienne, Collectif D’ailleurs nous sommes d’ici Tours 37,  Collectif de de défense des libertés fondamentales de l’agglomération rouennaise (CDLF), Collectif Justice & Libertés (Strasbourg), Collectif Maquis de Corrèze, Collectif Romeurope 94, Collectif de soutien aux sans-papiers du Trégor-Goëlo, la revue Ecole émancipée, Espace franco-algérien, Faucheurs volontaires de la Loire, FCPE 94, la revue Inprecor, la revue Mouvements, le journal Regards, Réseaux citoyens Saint-Etienne, Vigilance OGM 18.

 

 

Pour nous, c’est définitivement non !

 

Non au projet de déchéance de la nationalité, non à une démocratie sous état d’urgence, non à une réforme constitutionnelle imposée sans débat, en exploitant l’effroi légitime suscité par les attentats.

Nous n’acceptons pas la gouvernance de la peur, celle qui n’offre aucune sécurité mais qui assurément permet de violer nos principes les plus essentiels.

 

Notre rejet est absolu. Nous appelons tous ceux et celles qui partagent une autre idée de la France à le manifester.

 

Signez la pétition ICI

 

Pour en savoir plus :

Appel unitaire : Nous ne céderons pas !

- Voulons-nous vivre dans un État policier ?

- Giorgio Agamben : « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité »

- Déchéance de nationalité : le précédent ignoble de Vichy

Appel unitaire : “Sortir de l’état d’urgence”
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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 09:51
Martine Billard : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Ce billet est une réflexion strictement personnelle qui n'engage que moi et qui n'a aucune vocation à regrouper qui que ce soit. Mais je pense que vu l'état dans lequel est tombé "l'autre gauche" nous avons besoin de réflexions, de débats tout azimuts.

C'est pourquoi après le premier billet où j'essayais de faire un bilan centré sur les résultats des élections régionales celui-ci a plus vocation à réfléchir sur la suite. J'espère qu'il provoquera aussi des commentaires comme le premier, même si je ne suis pas d'accord avec tous, ils sont des apports, des précisions, des controverses. C'est un billet assez long aussi je n'ai pas tout développé autant que je pourrais le faire.
 

Source : blog de Martine Billard par Martine Billard co-secrétaire nationale du Parti de Gauche le 09/01/2016

- Un recul des perspectives de révolution citoyenne sur toute la planète
Nous subissons au niveau international une nouvelle période de montée des régressions libérales et de l'obscurantisme religieux avec ses conséquences en termes de conflits violents et de terrorisme. C'est vrai en Amérique Latine (offensive de la droite libérale en Argentine, Brésil, Venezuela) comme au Moyen-Orient avec la régression autoritaire en Égypte et en Turquie et la montée de Daesh, comme en Europe avec la poursuite de l'offensive libérale dans tous les pays et les poussées de xénophobie dans nombre d'entre eux.


Dans ce cadre bien difficile, le score de Podemos aux dernières élections espagnoles est bien l'exception. Mais on peut s'inquiéter que, dans un pays où le taux de chômage dépasse les 28% et où une fraction importante de la jeunesse est obligée de s'exiler, le vote de rupture ne dépasse pas 25% (Podemos+IU). Syriza en Grèce a renoncé à l'affrontement avec la troïka européenne et se trouve contraint d'appliquer toutes les mesures antisociales refusées précédemment. L'acceptation du mémorandum est venue clore l'espoir soulevé d'une alternative immédiate aux politiques européennes d'austérité.

 

 

 

- Oser regarder la réalité en face : la situation française n'est pas meilleure

La dynamique créée par la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, 4 millions de voix, s'est prolongée dans les marches appelées sous l'impulsion du Front de Gauche mais avec un succès diminuant peu à peu : 30 septembre 2012 contre le TSCG, marche citoyenne pour la 6ème République du 5 mai 2013, 1er décembre 2013 pour la révolution fiscale, 12 avril 2014 contre le pacte de responsabilité et l'austérité.

 

Nous nous sommes heurtés à l'intransigeance du pouvoir qui avait bien compris que la moindre faiblesse de sa part pouvait le mettre en difficulté. C'est ainsi qu'après l'avoir promis, Hollande a rejeté toute loi d'amnistie des syndicalistes et militants associatifs victimes de la répression sous Sarkozy. Cet échec, plus la poursuite sans dévier de la politique austéritaire du gouvernement, ont fini par démobiliser y compris les secteurs les plus combatifs. Certes, certaines luttes, totalement soutenues par le Front de Gauche, ont fini par gagner : les Pilpa, les Fralib. Mais face à tant d'autres fermetures d'entreprises que nous n'avons pas réussi à empêcher, face à la poursuite des politiques libérales dont le résultat consiste en une aggravation des inégalités, le Front de Gauche n'a pas réussi à apparaître comme celui en capacité de protéger les intérêts des classes populaires. Il ne faut pas oublier non plus la répression de plus en plus dure contre les luttes comme nous venons de le voir avec la condamnation à de la prison ferme des 8 syndicalistes de Goodyear ou la confiscation de véhicules et de tracteurs pour opération escargot afin de protester contre Notre-Dame des Landes

 

  • L'optimisme et le volontarisme ne peuvent pas tout résoudre.

À chaque échéance électorale, nous annoncions vouloir passer devant le PS, renverser la table et construire des formes de pouvoir citoyen. Mais le PS ne s'est pas effondré. Et l'ambiance dans le pays n'est pas aux mobilisations citoyennes de masse. Notre enthousiasme nous a amenés à repeindre la situation en plus favorable qu'elle n'était et à nier la réalité.

 

Il faut reconnaître que les mobilisations sociales sont faibles et que Hollande et son gouvernement remplissent le rôle que Sarkozy n'a pas su occuper : briser les résistances populaires pour poursuivre la casse du droit du travail, des protections sociales et des services publics. Les libéraux de droite comme de gauche ont tiré une leçon de la défaite du mouvement social contre la réforme des retraites de 2010 : il est possible de passer en force. Jusqu'ici les classes moyennes et l'intelligentsia cherchaient à se consoler en se disant qu'au moins le PS défendait des valeurs de gauche. Ce dernier marqueur est tombé avec la promotion de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français ainsi que l'état d'urgence.

 

Nous devons nous mettre d'accord sur la gestion du temps : il ne s'agit plus de renverser la table à court terme mais d'accepter que le temps est plus long. Sinon nous en serons réduits aux coup de barre constants pour essayer régulièrement d'ajuster à la réalité une ligne trop optimiste. Une analyse moins optimiste de la conjoncture implique un travail à plus long terme.

 

 

 

- Un Front de Gauche au bout de sa dynamique ?

Le Front de Gauche avait été conçu pour lutter contre l'éparpillement des forces à gauche du PS, pour éviter de se retrouver dans la situation de la présidentielle de 2007 avec des candidats concourant à celui qui obtiendrait moins de 2% et terminer dans un paysage à l'italienne avec disparition de toute gauche digne de ce nom.

 

La présidentielle de 2012 a été une réussite.

Mais nous n'avons pas su faire fructifier le résultat.

 

Il y a eu le traumatisme des municipales avec le choix du PCF de partir dans la moitié des cas avec le PS et en plus de l'affirmer en tant que stratégie nationale. Les batailles autour de l'utilisation du sigle FG ont laissé localement des plaies ouvertes et ont installé une défiance réciproque et profonde. Les expériences de liste commune avec EELV menées dans plusieurs communes ont abouti à d'assez bons résultats laissant entrevoir l'intérêt de rassemblement de listes FG-EELV. Mais la direction d'EELV, procédant à une analyse fausse quant à leur recul électoral global, a vite sifflé la fin de ces convergences. Grenoble avait donné une confirmation à notre stratégie constamment affirmée d'un PS en voie d'écroulement et d'une possibilité de passer devant et de gagner en entraînant une dynamique populaire. Malheureusement ce fut la seule victoire et la tentative de reproduire un schéma similaire au niveau du département l'année suivante, permettra certes un résultat intéressant mais pas au point de passer devant le PS et de gagner.

 

Les élections européennes de mai 2014 se sont déroulées dans ce climat de défiance au sein du FG et se sont soldées par un résultat en stagnation de 6,5% et la perte du siège de la région Nord. Pour les élections régionales je vous renvoie au billet après le premierau billet que j'ai publié sur mon blog.
 

  • De l'incapacité de passer d'un cartel à un mouvement national de masse

La première erreur, et à vrai dire l'erreur fondamentale, a été de maintenir le FG sous forme cartel. Le PG a essayé de poser le débat en son sein. Ainsi la résolution du Conseil National de juin 2012 : « Il est nécessaire d'avancer sur la façon de poursuivre les assemblées citoyennes et les possibilités d'adhésion au Front de Gauche, au moins localement. La volonté d'y intégrer les citoyennes et citoyens qui ne veulent pas s'engager dans l'un de ses partis est partagée par tous. Nous proposons donc que la discussion s’engage sur ces questions. »

 

Devant le refus absolu du PCF d'envisager une force politique avec adhésions directes, tant le PG que les forces qui ensuite constitueront Ensemble ! n'ont pas osé aller à l'affrontement et construire des collectifs FG à la base. Là où le PCF était hégémonique ou anti FG, les militants désireux de constituer le FG en front de masse ont soit eu peur d'être étouffés soit n'ont pas trouvé comment passer outre l'opposition du PCF. Mais il a aussi existé des FG locaux très positifs ainsi que des fronts thématiques qui ont réellement fonctionné, comme par exemple le Front de Gauche de l'agriculture ou le Front de Gauche féministe.

 

Nous relancerons cette proposition en janvier 2014. Suite à un appel de personnalités lancé le 16 mai 2014, une AG du FG réunira 250 personnes à Montreuil le 6 septembre, avec la présence de tous les animateurs du FG, Pierre Laurent, Clémentine Autain et Jean-Luc Mélenchon compris. Mais ce sursaut sera sans lendemain, la réunion suivante le 7 décembre restera sans suite.

 

  • Ce refus d'aller au-delà d'un cartel d'organisations signe l'impossibilité du FG de se dépasser.

Chaque échéance électorale a été un moment de tension. Outre la question de l'indépendance vis-à-vis du PS, l'obstination à concevoir toute élection, hors présidentielle et européenne, comme des élections locales a empêché le FG de se construire comme une alternative. De même le recours aux « notables locaux » conçus comme des garanties de score a démontré son inefficacité à moyen terme, élection après élection, les bastions historiques du PCF fondant comme la banquise sous l'effet du réchauffement climatique.
 

 

- Les partis politiques sont-ils un obstacle ?

Tous les partis sont impactés par les résultats des élections régionales. Même le FN vit des tensions entre la tante et la nièce. À droite, courir derrière le FN n'est pas concluant et Sarkozy n'apparaît pas comme le candidat indiscutable pour 2017. En cas de victoire de A. Juppé à la primaire des LR, il n'est pas impossible qu'une partie de l'électorat de « gauche modérée » préfère ne pas courir le risque de voir M. Le Pen élue et vote donc pour lui dès le premier tour empêchant ainsi Hollande de parvenir au second tour. Pour Hollande il est primordial d'empêcher tout candidat à sa gauche tout en espérant plusieurs candidats à droite. La droite a évidemment l'intérêt inverse. Nous ne sommes donc pas à l'abri de rebondissements. Mais dans tous les cas, il est vraisemblable que le résultat de 2017 ouvre une période d'explosion du PS vers une ligne plus démocrate portée par Valls et d'autres. Côté frondeurs pour le moment on assiste plutôt à un éparpillement, puisqu'à chaque rupture apparaît une nouvelle structure politique (Pouria Amirshahi et son « mouvement commun », Philippe Noguès avec « Voix de gauche », Debout la Gauche à La Seyne sur Mer ...)

 

Nous pensions que l'alignement du PS français, dans la suite de toute la social-démocratie européenne, sur le modèle libéral allait dégager un espace à gauche. Au PG, on ajoutait qu'une course de vitesse était engagée avec le FN pour savoir si l'espace libéré par le PS dans la lutte contre le libéralisme serait occupé par une alternative de rupture à gauche ou au contraire par le FN. On nous a beaucoup reproché cette formule.

 

Hélas il faut bien reconnaître que le FN nous a plus que distancé et que c'est lui et non le FG qui a profité de l'espace dégagé par le PS.

 

Quelles en sont les raisons ? Souvent nous revient la réflexion que gauche et droite c'est pareil. Or nous nous appelons Front de Gauche, Parti de Gauche et donc pour les franges les moins politisées de l'électorat, tout cela c'est du pareil au même.

 

Par ailleurs sachons reconnaître que nos formes d'expression ne sont pas forcément les plus adaptées à l'objectif que nous fixons de nous adresser au peuple.

 

Pour d'autres, la faute en revient aux partis politiques qui feraient obstacle à l'engagement politique. Et en général, on nous donne Podemos comme contre exemple. Pourtant Podemos est un parti. J'avais déjà répondu sur ce blog à propos de cette question " A mes amis qui pensent que les partis n'ont plus de raison d'être ".

 

Il est indéniable qu'il y a peu de jeunes dans les partis, même si le PG fait un peu exception, tout comme d'ailleurs dans les syndicats et les associations dont l'objet est dans le champ politique. Seules les luttes écologiques voient des jeunes s'engager. Peut-être parce que c'est un des rares secteurs où l'action concrète débouche sur de réelles modifications.

 

Il est à noter aussi que le M6R a certes récolté de très nombreuses signatures, 100 000 en 1 an, pour la constituante et la 6ème République mais n'est pas non plus parvenu à se changer en mouvement de masse. Or si cela avait correspondu à une vraie attente dans la société, le M6R aurait réussi à bousculer les partis politiques contre leur propre volonté, à commencer par le PG et le Front de Gauche dans son ensemble. Cela n'est pas arrivé.

 

Il nous faut regarder la réalité en face, la reconstruction politique va prendre du temps. Vouloir aller plus vite que les rythmes politiques ne sert à rien sinon à décourager encore plus.

 

  • Rassemblement citoyen contre partis politiques ?

Faisant le bilan du marasme du Front de Gauche, du refus de listes larges de rassemblement FG-EELV-Nouvelle Donne-Nouvelle Gauche Socialiste à l'échelle nationale permettant de créer une véritable dynamique citoyenne, le PG a essayé de contourner cet état de fait par des appels citoyens pour peser et donner de l'air. Malheureusement il faut reconnaître que le résultat n'a pas été là non plus à la hauteur des espérances.

 

Là encore la réalité nous est revenue en boomerang : il n'y a pas de raccourci. La période politique n'est pas bonne. Dans ces conditions, penser qu'on va pouvoir construire des organes de pouvoir citoyen à partir de rien, revient à faire abstraction de la situation réelle. Comme le dit très bien René Revol sur son blog : « Cela se construit mais ne se décrète pas. De véritables assemblées citoyennes où le peuple décide de son destin ne peuvent se forger que dans une situation de mobilisation sociale et civique ».

 

C'est ce qui a amené le PG à proposer une articulation entre appels citoyens et alliances de partis, pensant que autrement l'espace n'existait pas pour obtenir des scores qui donnent envie de continuer au lieu de désespérer et ce d'autant que rien n'aurait convaincu ni EELV ni le PCF de renoncer à faire apparaître leur étiquette d'une façon ou d'une autre. Le résultat de la Vague Citoyenne en Aquitaine montre que ce n'est pas que la méchanceté des partis qui a empêché les citoyens de rejoindre massivement une liste affirmant rompre avec les vieux partis. D'ailleurs, de nos jours s'appeler citoyens ou rassemblement, appeler à donner la parole aux citoyens ... n'est absolument pas un clivage politique, on le retrouve aussi bien à droite qu'à gauche.

 

Toute l'histoire démontre que lorsque la situation est mûre, les masses débordent sans problème les partis voire les syndicats, même si ceux-ci peuvent effectivement dans un deuxième temps constituer un obstacle à la poursuite d'un mouvement de masse (mai 68, comités de lutte, comités de grève débordant les syndicats dans les années 70, COBA en Italie, Indignés en Espagne et dans d'autres pays ...). Nous n'assistons pas à cela en France actuellement même si beaucoup d'initiatives foisonnent sur Internet appelant au dépassement des partis. Mais Internet n'est pas toute la société.

 

- Le peuple ne se lasse jamais de lutter

En politique il y a des moments de recul. À la sortie d'une séquence aussi désastreuse pour notre camp, le pire serait de passer notre temps à nous déchirer, de ressasser le passé, de se replier chacun sur son appareil convaincu d'avoir raison contre tous et faire parler la rancœur et les règlements de compte, de jeter le bébé, en l'occurrence toute forme de parti, avec l'eau du bain. Quelle qu'ait été la position de chacun sur ce qu'il fallait faire au second tour des régionales, maintenant nous devons réfléchir tous ensemble sur comment faire face à la situation actuelle.

 

Il reste dans ce pays un courant de pensée qui refuse d'accepter l'idée qu'il n'y a pas d'alternative, qui refuse de croire que la solidarité est un concept dépassé, que la lutte de classes n'existe plus. C'est à ce courant qu'il faut nous adresser, sans sectarisme mais aussi sans opportunisme, pour reconstruire un socle sans nous réduire à notre microcosme politique qui nous amène à avoir une vision totalement déformée de la réalité. Nous n'avons pas besoin d'un concours à qui sera le plus radical. Si c'était le problème, LO ou le NPA aurait beaucoup plus d'audience dans le pays.

 

Il nous faut redonner de l'espoir. Montrer qu'il existe une force qui ne plie pas, une force qui n'est pas que dans le négatif mais a des propositions positives..

 

Pour cela il faut être capable de reconstruire un projet de société alternatif qui en même temps soit crédible. Cela suppose de retravailler notre projet pour passer d'un projet théorique à un projet concret : l'écosocialisme c'est un autre mode de vie, solidaire, démocratique et écologique.

 

Il nous faut reprendre la bataille culturelle pour montrer que nous n'abandonnons pas les classes populaires, être présents dans les luttes sociales, écologiques et pour la défense des droits démocratiques. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi interroger notre vocabulaire.

 

 

- 2017 : le problème n'est pas l'âge du capitaine

Nous avons de nouveau le droit à une multitude de discours sur ces hommes (et oui ce sont tous des hommes), qui réussissent parce qu'ils sont plus jeunes. Cela avait commencé avec Obama, puis continué avec Renzi en Italie, Tsipras en Grèce et aujourd'hui en Espagne avec Pablo Iglesias de Podemos et Albert Rivera de Ciudadanos. Tout serait donc une question d'âge. Mais alors comment expliquer le succès de Beppe Grillo en Italie ? (61 ans lors du lancement de son mouvement 5 étoiles en 1999, 66 lors de son succès aux élections de 2013, 25%), comment comprendre la victoire de Corbyn (66 ans) au parti travailliste en Angleterre ? Ou le succès dans les sondages de Bernie Sanders (74 ans) aux USA ? Comme quoi l'âge n'est pas la variable déterminante. Alors ce serait la nouveauté, le renouvellement ? Mais Arlette Laguillier, 6 fois candidate à la présidentielle, obtient son meilleur score 5,72% en 2002 pour sa 5ème candidature à l'âge de 62 ans. Dans le cas de Corbyn et Sanders il s'agit de parlementaires anciens. Et que dire de Alain Juppé (70 ans) qui apparaît comme une image de renouvellement alors qu'il a été un homme politique toute sa vie, ministre pour la première fois en mars 1986, premier ministre en 1995, condamné à de la prison et à l'inéligibilité pour 1 an dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. D'ailleurs le dernier sondage Odoxa publié dans Le Parisien du 2 janvier est très significatif au niveau du résumé présenté par la presse « Une majorité de Français souhaitent un renouvellement de la classe politique (56%), Juppé plébiscité, Macron symbole du renouvellement (55%) » ! Et donc si tout cela était un poil plus compliqué ?

 

  • UnE candidatE à la présidentielle pourquoi faire ??

Pour éviter l'obstacle, certains sont tentés de dire nous sommes contre la présidentialisation de la vie politique, occupons-nous plutôt des législatives. Certes les institutions de la 5ème République, centrées autour du Président de la République et donc de son élection sont mortifères. Mais en attendant de pouvoir changer, que fait-on ? La présidentielle est l'élection nationale par définition, avec la plus forte participation électorale et où il est possible de défendre un projet de société en s'adressant au plus grand nombre. Ne pas y participer revient à être absent du débat politique.

 

S'il faut un candidat, ce n'est pas pour avoir une candidature de témoignage à 1% ou même 3%, mais pour porter un projet politique et sur cette base utiliser l'élan de la campagne pour reconstruire une force politique. Un candidat qui ne serait là que pour faire le meilleur score possible mais sans projet politique de construire la suite de manière collective, serait de peu d'utilité.

 

  • Des primaires pour un candidat de gauche, mais quelle gauche ?

Beaucoup rêvent d'un seul candidat à gauche. Mais une fois dit cela, les interrogations commencent. Une quarantaine d'intellectuels et de politiques soutenus par Libération ont lancé une pétition « pour une primaire des gauches et des écologistes». Dans le monde politique, beaucoup se précipitent pour se féliciter de cette initiative, trop contents d'échapper à la douloureuse décision d'y aller ou pas en 2017. Or les primaires exacerbent les défauts de la présidentialisation. Déjà foisonnent les candidatures potentielles. Des responsables EELV ont ainsi annoncé leur volonté d'y présenter un candidat, sans compter les individualités et ceux issus de la « gauche » du PS.

 

Le Manifeste qui accompagne l'appel réussit la prouesse de ne citer à aucun moment le nom du président actuel de la République ni le fait que le gouvernement soit PS. En dehors de la déchéance de la nationalité, pas de critiques claires sur la politique menée.

 

En fait deux discours accompagnent cet appel : un premier qui consiste à dire que cet appel va de Hollande à Mélenchon et que cela peut permettre de redonner une légitimité à Hollande. Quel sens d'avoir un appel pour une primaire si au final c'est pour se ranger derrière Hollande ? Comment pourrait-on se retrouver à recommencer avec lui en 2017 après 5 années calamiteuses qui n'ont fait que creuser la désespérance dans tout le pays et monter le FN. La seule mesure positive aura été le mariage pour tous, un peu maigre comme bilan pour avoir envie de continuer. De plus qui peut croire que si Hollande décide de se représenter, et pour le moment rien ne permet de penser l'inverse au contraire, il va se soumettre à une primaire ?

 

Un autre discours cherche à dégager Hollande pour désigner un autre candidat de "la gauche et des écologistes" ou autrement dit ne veulent surtout pas d'une « primaire de la gauche de la gauche ». Quels pourraient être les points d'accord avec des signataires qui ne jurent que par l'Europe libérale pour toutes celles et ceux qui la combattent notamment depuis le TCE en 2005 ? Quel intérêt de repartir avec le même schéma de soumission au système si ce n'est faire monter encore plus le FN ?

 

Enfin, certains espèrent pouvoir au final détourner cet appel en primaires pour un candidat de la gauche de la gauche contre Hollande. Mais l'affirmation de la recherche de l'unité dans une telle confusion politique ne peut pas déboucher sur une reconstruction utile.

 

En plus cet appel recouvrant des arrières-pensées différentes et mêmes divergentes, il n'est pas impossible qu'après un moment d'euphorie et de débats qui peuvent réunir beaucoup de monde et être riches et intéressants, tout cela ne termine dans la confusion et la déception.

 

  • Un candidat d'unité à gauche du PS ?

Oui c'est ce qu'il faudrait. Le PG s'est battu aux municipales puis aux départementales puis aux régionales sur cette idée d'unité Front de Gauche-EELV pouvant susciter des dynamiques citoyennes. Nous y sommes parfois arrivés localement mais hélas les dynamiques d'appareils politiques ont souvent été les plus fortes comme viennent de le démontrer les régionales. Nous sommes repartis dans une période de décomposition-éparpillement.

 

Candidat à la présidentielle ne s'improvise pas et encore moins dans le contexte difficile actuel. Et que cela nous plaise ou non, aucune figure issue des mouvements sociaux ne se détache pour remplir cette tâche. Le contraire serait d'ailleurs surprenant dans un contexte politique de recul de ces derniers. Partir avec quelqu'un de totalement inconnu, désigné par une primaire ou pas, avec le blocage de l'accès aux médias de toute parole alternative, est très risqué, et partir divisés est suicidaire. De plus il ne faut pas oublier l'obstacle des 500 signatures.

 

Dans un contexte de confusion politique totale, entretenue par le positionnement du gouvernement qui n'a plus rien de gauche et le discours pseudo social du FN et où le positionnement gauche/droite a de moins de moins de sens pour bon nombre d'électeurs, la porte est ouverte à toutes les aventures personnelles sans lendemain mais pouvant attirer le vote des déçus du système.

 

  • Comment avancer ?

Le pire serait de semer de faux espoirs pour que ensuite tout retombe. A l'inverse il ne s'agit pas non plus de se replier dans le purisme et le refus de tout débat. Mais les 17 mois qui nous séparent de 2017 ne doivent pas avoir pour seul objectif de remobiliser le microcosme politique. Il faut s'adresser largement aux électeurs avec la proposition de construire ensemble un projet de rupture avec les politiques menées. Cela doit donc se faire dans la clarté.

 

Il nous faut un candidat capable d'articuler projet écologique, social et démocratique. Mais si cela est indispensable, cela n'est pas suffisant. Il nous faut quelqu'un capable de porter un tel discours auprès des classes populaires donc au-delà de notre microcosme politique ou des intellectuels. Il ne s'agit pas de faire campagne pour plus de gauche, les meilleurs à gauche, l'opposition de gauche mais pour le peuple contre l'oligarchie et le système.

 

Il ne s'agit pas non plus de terminer à 1% ou 2% car cela serait sans lendemain. Pas simple donc. Nous ne partons pas de rien puisque nous avons les 4 millions de voix de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Qu'en faisons-nous ? Devons-nous toujours repartir de zéro ? Ou essayons-nous de faire une force de cette réalité, du fait que sa popularité semble n'avoir subi qu'une faible érosion dans l'électorat populaire ?
 

L'enjeu dans ce cas est la forme de la campagne. Cette fois-ci, il ne faut pas refaire l'erreur de 2012. Il faut une seule campagne nationale présidentielle et législative, donc avec un seul programme que nous pourrions commencer à construire dès le début 2016 au travers d'assemblées citoyennes, même s'il est vraisemblable que leur nombre et leur force soient relatifs au début. Mais construire collectivement est fondamental. Les porte-paroles de cette campagne pourraient représenter les secteurs auxquels nous voulons nous adresser, entreprises, quartiers, luttes écologiques et non en priorité les forces politiques parties prenantes de la campagne commune. Elle doit dépasser le FG qui par sa forme cartel n'est plus adapté et se donner comme objectif de construire une nouvelle organisation de masse écologique, sociale et défendant les valeurs républicaines. Organisation dont il serait mieux que le nom ne soit plus une référence à la gauche dans le contexte de discrédit de ce mot.

 

La présidentielle ne doit donc pas être vue comme une fin en soi mais comme un outil pour modifier le rapport de force au sein de la société, comme une étape pour préparer la suite.

 

Pour en savoir plus :
-
Mon dossier : Primaires - Elections présidentielles 2017

- Des primaires pour un nouveau Front populaire par François Asensi

- Faire naître un printemps de la gauche! par Patrick Le Hyaric

- « La présidentielle doit servir à créer un nouveau rassemblement à gauche » par Eric Coquerel

- " Gare au prix amer de la primaire " par Alexis Corbière

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 09:16
Apprendre à vivre ensemble – Réflexions de gauche autour de la « question musulmane » en France
  • Contre un solo funèbre, apprendre à vivre ensemble [1]
  • « La révolution prolétarienne réalise ainsi le choeur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre. [2] »
  • « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots [3] ».
  • « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète [4] »
  • Ce texte est seulement consacré à défendre la nécessité d’un nouvel équilibre pour traiter « la question musulmane » en France [5].

    Il ne traite pas de nombre de questions connexes, nationales ou internationales. En essayant de sortir des seules injonctions de principe contradictoires, ou du moulinage sans fin de références théoriques passées dont le bilan est rarement tiré, il défend l’urgence pour la gauche radicale de s’engager pour un cadre précis et détaillé pour ce faire.

    En distinguant ce qui relève de l’Etat pour en assurer la laïcité équilibrée, et ce qui relève de la responsabilité des mouvements d’émancipation dans le combat universel en faveur de la sécularisation.

    Il défend que, à quelques aménagements près, nous disposons déjà formellement du cadre législatif adéquat, à condition de mener correctement la dure bataille de son interprétation contre les islamophobes. Ou contre la volonté sa remise en cause réactionnaire de quelque côté qu’elle vienne.

    Il défend aussi que loin de chercher des issues dans un passé non adapté ou dans l’importation de références étrangères inadéquates, c’est par une analyse concrète de la situation concrète dans la France d’aujourd’hui qu’il faut construire cet équilibre.

     

    Sources :  Europe Solidaire Sans Frontière par JOHSUA Samuel le 05/01/2016

    - 1. La construction de la « question musulmane » est en France le fait de la faillite des principes républicains formels, des effets mortifères des difficultés sociales persistantes, du racisme et des repliements identitaires, et, fondamentalement de la crise des alternatives issues du mouvement ouvrier.

    L’histoire des relations avec l’immigration postcoloniale et des de ses enfants est une histoire du temps long. Avec le recul, depuis 1968, on peut noter les phases suivantes. La première (avant la Marche pour l’Egalité en 1983) c’est le lien avec une immigration structurée fortement par les partis « du pays ». Pour la gauche radicale, c’est alors une sorte d’internationalisme sur place, et la domination du thème « travailleurs français immigrés mêmes patrons même combat ». Avec l’effondrement de ces partis nationaux, marxistes comme nationalistes, il y a, après la Marche [6], une longue phase de tentative d’intégration dans les structures nationales « françaises » : partis (surtout PS), associations diverses, syndicats, élus, culture. L’échec relatif se concrétise à partir des années 2000, sauf dans les syndicats (mais eux mêmes en recul général). Un peu parce que la gauche elle même commence à s’effondrer, un peu parce que le racisme de fait laisse toujours à la porte les enfants de l’immigration, beaucoup à cause de la crise capitaliste que « la politique de la ville », malgré les promesses constantes ne réussit jamais à combler. Alors c’est l’heure de l’entrée en sécession partielle, dont les émeutes de 2005. Les derniers feux de la Marche s’éteignent lors des municipales de 2014, les trahisons socialistes accumulées ayant comme conséquence une sorte de transformation de la quantité en qualité. Et on y est encore. Coupure en marche donc. En même temps l’imposition d’un prisme religieux remplaçant des questions sociales s’affirme toujours plus comme un choix essentiellement venu des sommets politiques, beaucoup moins « d’en bas » [7]. Considérablement accentuée à l’époque Sarko, les Quartiers Populaires devenant officiellement la cible, comme l’Islam lui-même (« incompatible avec l’identité nationale »), avec de plus le glissement d’une partie consistante de la gauche sur les mêmes positions.

     

    Alors vient l’étape de la sécession assumée, encore passablement minoritaire, essentiellement de deux types. Religieuse, et alors comme partout dans le monde, partiellement contaminée par des options conservatrices, sans s’y résumer. La religion n’ayant jamais été un souci en tant que telle, mais cette contamination en est un, majeur, qui alimente en retour la droitisation de la société. Et l’autre qui est la délinquance ou semi-délinquance, qu’on ne voit pas, à tort, comme une forme de sécession aussi. La preuve en est que, si l’on suit les chercheurs, c’est de là que viennent le plus souvent les terroristes (si on exclut les converti-e-s des « classes moyennes »). Et, couronnant le tout, le complotisme qui fait des ravages mais qui est bien, par définition, une forme de sécession.

     

     

    - 2. Une question générale. Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social ? Aux « communautés » ou, à la limite, aux individus eux-mêmes (question posée par le droit à l’avortement entre autres) ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Même la société la plus décentralisée a de fortes limites tenant à la prédominance de principes généraux sur des principes spécifiques. Et même la société la plus « centralisée », y compris en dehors des dictatures de tous ordres, laisse en fait des marges locales considérables.

    La « question musulmane » en France (construite, puis actée, et toujours en évolution) est un cas particulier d’une question théorique plus générale. Poussons, comme on le fait en physique, les modèles à la limite pour vérifier leur solidité. Il y a un consensus maintenant général sur le fait qu’il n’existe plus sur Terre aucun « peuple » inconnu des anthropologues. Il existerait en revanche 161 populations qui n’ont jamais eu de contacts avec quiconque en dehors d’elles. Chaque année ce nombre diminue essentiellement à cause de problèmes sanitaires ou/et de famine qui les conduit à bouger, et donc à découvrir à leur tour le reste du monde. Cette « découverte » est toujours irréversible, on ne connaît aucun cas où ces populations décident de retourner à l’isolement. Tous les pays du monde suivent une directive de l’ONU visant à s’organiser pour interdire tout contact intempestif qui ne viendrait pas « de l’intérieur ».

     

    • Cas limite donc.

    Si on transpose en France, cela signifierait qu’en bordure de la forêt de Fontainebleau il pourrait y avoir une vaste zone interdite. Où, c’est à ça que je veux en venir, les lois générales du pays seraient absentes, puisque alors « le respect des cultures » serait poussé à son maximum. Il est évident que dans ce cas « l’instruction obligatoire » n’aurait plus lieu d’être dans cette zone précise. Plus de République à la française, et plus de droit positif en général pour ces populations. Or je ne connais personne, à gauche comme à droite, qui conteste aujourd’hui cette politique de précaution vis à vis des populations isolées (et précaution peut-être seulement sanitaire, comme l’histoire l’a prouvé, la mise en contact pouvant entraîner des ravages infectieux).

     

    • Supposons maintenant un autre cas limite.

    Celui de populations sorties de l’isolement, intégrées donc dans une certaine mesure aux échanges, au moins économiques, voire sanitaires, sinon « culturels » dans un espace « Etatique » commun donné. Quelque soit la manière de traiter cette question, je ne connais aucun pays au monde qui irait jusqu’à la limite de laisser la totalité des règles juridiques à la seule gestion locale de cette population. Puisqu’on discute « à la limite », on voit bien que ça reviendrait alors par exemple, toujours cas extrême, à accepter dans un même « Etat » à la fois les échanges « normaux » et une société esclavagiste dans une de ses parties. Ceci au profit de « la spécificité culturelle » de la dite partie. Comme on le sait c’est exactement sur ce mode que s’est jouée une partie des affrontements de légitimité aux USA au moment de la guerre civile. Certes, maintenant encore, une partie de la droite là-bas en tient pour ce principe poussé à son extrême : « liberté » de chaque Etat, y compris de pratiquer l’esclavage. A gauche, je ne connais personne qui défende ceci. Je veux dire non pas l’esclavage, évidemment, mais le doit « libre » de le pratiquer pour cause de « culture ».

     

    Autrement dit, le cas limite des populations isolées mis à part, tout autre type de société a à régler le même problème : Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Par exemple la « République Une et Indivisible », celle de 93, la plus « jacobine », après avoir hésité, n’a pas éradiqué les autres langues que le français du point de vue constitutionnel (sauf pour la rédaction des actes officiels, mais ça c’était depuis l’ordonnance de Villers Cotterêts). Et comment aurait-elle pu le faire, quand, au moment de la Commune de Marseille encore, la grande majorité du peuple ne pratiquait que le provençal ? De la même manière, même aujourd’hui, il y a des marges laissées aux institutions locales, et c’est toujours un débat de savoir lesquelles.

     

    Est-ce que cette question a trouvé où que ce soit une réponse définitive ? Nullement. Parce qu’il n’y en a pas, tout est à reconstruire en permanence.

     

    Nous savons (ce qui est magistralement exposé dans la Critique du Programme de Gotha) qu’une règle commune appliquée à des gens inégaux ne produit pas l’égalité (pas d’égalité « réelle »). Mais que (au moins depuis « La Question Juive » du même Marx) l’égalité entre individus abstraits (égalité « formelle », donc un « droit égal » partout) est une base pour toute autre avancée. On ne peut pas s’attacher seulement au premier terme de la contradiction (une communauté nationale se présentant unie, et donc faussement unie inévitablement) mais laisser de côté le second (l’égalité formelle) tout aussi constitutif de la contradiction. Et cette contradiction est une contradiction vivante, partout. On peut même dire qu’elle a un caractère fractal, où, comme en mathématiques, les figures ont le même aspect quelle que soit l’échelle où on les examine. Là, à l’échelle mondiale, entre tentatives d’un droit universel (par exemple celui de la convention de Genève sur les réfugiés), mais qui ne peut passer sous silence qu’il y a des pays dominants et des pays dominés. Et dans ces derniers, rebelote, puisque des fractions peuvent y être elles-mêmes opprimées. Et encore au sein de celles-ci, poursuite de la même image fractale, par exemple concernant les rapports entre les genres. Et ceci sans limite, y compris jusqu’à l’échelle de la famille nucléaire quand celle-ci est la règle. La coutume (ou la loi) d’une communauté, quelle que soit son échelle de définition, peut être à la fois dominée par l’extérieur et dominatrice à l’intérieur. Et toute politique communiste doit tenir compte de ces deux aspects : protéger la communauté de la domination extérieure, et protéger les propres membres de celle-ci y compris contre elle-même à l’aide de règles formellement égales.

     

    S’il n’y a pas d’issue générale (en tout cas pas de solution « enfin trouvée ») à cette contradiction de fond, on a au moins des exemples et réflexions historiques qui la traitent. Exemples à travailler. Beaucoup d’exemples en fait. Dans la tradition que je connais le mieux, on peut discuter de l’expérience du Bund [8], et plus généralement des positions avancées par les austro-marxistes sur ces sujets [9], et aussi de la manière dont, en définitive, les bolcheviks ont tenté de poser et de régler le cas des « Républiques Musulmanes », où on voit vivre exactement ce dont je discute : qu’est-qui est laissé au droit local (et c’était vaste) et ce qui ne l’était pas (en général concernant essentiellement l’égalité totale entre hommes et femmes, plus des questions stratégiques liées à l’organisation de la défense nationale).

     

    Plus proche de nous, regardons comment Bourdieu traite de la question de l’école républicaine. Avec Passeron il montre bien que derrière les formules égalitaires, c’est une école de « la reproduction » qui est en œuvre. Là ça concerne les questions de classes (entre parenthèse, ce qui est mal connu, ils peuvent le faire parce que l’appareil spécifique statistique français est construit spécialement autour de ces déterminants de classe, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs ; en revanche cet appareil est, par définition, presque aveugle aux déterminants ethniques). Mais le débat n’est pas clôt pour autant. Ni l’un ni l’autre n’en déduisent qu’alors qu’il faut supprimer cette école si manifestement inégalitaire. Ils réfléchissent au contraire à comment l’améliorer, et, comme le dit Passeron, à comment faire pour que la réalité s’éloigne le moins possible du principe. Ils ont même des recommandations (un peu naïves, mais passons) quant à la défense d’une « pédagogie rationnelle ». Jamais, ni l’un ni l’autre ne remettront en cause le principe lui-même. En ce sens, alors qu’ils sont évidemment des fondateurs émérites de la critique concrète de « l’égalitarisme républicain », ils restent, l’un comme l’autre...des républicains [10].

     

    Il ne convient sûrement pas de plus de traiter de cette contradiction et l’équilibre à trouver entre ses termes, de manière anhistorique ou pire, essentialiste (et beaucoup ont tendance à le faire). Les choix dans un sens ou dans l’autre dépendent certes des structures historiques profondes de long terme propres à chaque formation sociale, mais aussi de données de période. Par exemple les choix « confédéralistes » aux USA sont très proches, formellement, des positions proudhoniennes, c’est facile à vérifier. Mais, à lire les textes de Marx à ce propos, ses propres considérations mènent évidemment au soutien au « centraliste » Lincoln (voir l’adresse de félicitations de l’AIT rédigée par Marx au moment de l’abolition) [11]. Certes, aujourd’hui, effet de période, l’utilisation du cadre formellement « égalitaire » de la République en France par les néo réac contre les musulmans est clairement à droite. Mais à prendre l’exemple de l’immigration italienne, ce cadre avait pourtant bien fini par « marcher », autrement dit par effacer les données discriminatoires pourtant horriblement présentes un temps (se rappeler l’histoire trop peu connue du massacre d’Aigues Mortes en 1893). Bien sûr, il y faut rien moins que la guerre de 39... Mais c’est au point qu’à Marseille trop souvent les enfants de cette immigration sont les meilleurs soutiens de « la République »... façon FN. Qu’en sera t-il demain pour les immigrations qui ont suivi ? Nul ne le sait, puisqu’il y des spécificités, en particulier les données postcoloniales et la question de l’islam. Sur ces questions théoriques, continuons à débattre. Avec modestie, étant donné la difficulté reconnue désormais de la contradiction de base. Et en essayant, même si c’est compliqué, de distinguer entre ce débat théorique et les conditions historiques concrètes où il se mène : on n’a pas les mêmes solutions optimales dans la Yougoslavie de Tito (autre exemple très intéressant), que dans le Liban d’aujourd’hui.

     

     

    - 3. De la République « une et indivisible ». La bataille sur la forme (autrement dit ici en France celle de « la véritable égalité républicaine ») ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations.

    Venons-en aux questions politiques plus immédiates, donc de la manière dont se pose le traitement non discriminatoire de « la question musulmane » en France aujourd’hui. Elles sont de deux ordres. Le premier tient aux conditions globales des combats politiques et des révolutions. Les communautés « de base » qui se lèvent et se révoltent le font toujours dans des liens précis avec leur passé d’oppression et de lutte. Sur ce point, Walter Benjamin, et Michael Löwy ont raison, c’est certain. Et en France, il est définitivement impossible de conquérir une majorité pour un nouvel équilibre si ce n’est pas dans le cadre général des références « républicaines », parce que toute l’histoire des combats des derniers siècles est ainsi [12] ... Mai 68, la plus libertaire de nos « révolutions » est allé jusqu’à défiler au cri de « les frontières on s’en fout ». Mais il ne serait venu à l’esprit de personne de défiler au cri de « à bas la République », et pourtant la cible directe et ouvertement revendiquée était bien la 5e [13]...

     

    Quelles que soient les concrétisations réellement existantes entre les principes républicains et leur mise en œuvre, la vieille distinction entre république bourgeoise et république sociale (« la sociale » c’est ça que ça veut dire), présente dans toutes les révolutions depuis 1792 (toutes sans exception) est-elle morte ? Et plus profondément, existe t-il, j’y reviens, une possibilité de gagner une majorité contre cette histoire et ces références ? A ça il faut une réponse claire, qui dépasse la période que nous vivons. Or même dans celle bien pire de 1914, où « la République » était devenu un drapeau autrement sanguinaire qu’aujourd’hui, ce sont quand même ces références qui furent principalement mobilisées à gauche (Jaurès pour le plus connu). Dans une large mesure ce fut aussi le cas des luttes anticoloniales menées en soutien dans la métropole impérialiste [14]. Pour tous celles et ceux qui pensaient que c’est de l’histoire ancienne, quel démenti que la mobilisation contre la volonté de déchéance pour les bi nationaux ! Certes, quand le combat se mène dos au mur ainsi, et pas sur les conflits de classe majeurs, c’est que les rapports de force sociaux et idéologiques sont déjà profondément dégradés. Mais alors que rien - de la trahison des promesses de 2012 (venant après des décennies de renoncements), de la politique atlantiste et impérialiste, des dérapages racistes, de la discrimination pratique assumée, et même du vote de l’état d’urgence – que rien de tout cela donc n’a conduit la gauche pro PS à se déchirer vraiment, c’est sur ce thème que ça se produit. Alors même que cette révolte est pour l’instant complètement à contre courant de l’opinion. Quelle preuve que cette racine est toujours active, divise toujours entre une tradition de gauche [15] (et au-delà) et celle qui conduisit à Pétain. Au point, pour sauver le principe du droit du sol, d’imaginer de manière infâme de pouvoir déchoir quiconque au final. Ce qui, comme « retournement dialectique » se pose là, mais confirme qu’on ne débarrasse pas du cadre historique aussi facilement.

     

    Ceci ne signifie nullement que l’on passe par pertes et profits la République réellement donnée (surtout après le massacre de Juin 1848, puis de la 3e République bâtie sur les ruines de La Commune : anti ouvrière, coloniale, impériale ; bourgeoise donc). Ni même qu’on communie à des valeurs surplombant les classes. Penser cela est déjà une position de classe, celle de la bourgeoisie. Mais cela n’empêche pas qu’il y a un enjeu derrière ces valeurs, sur leur réalisation, leur interprétation, comme sur les institutions et pratiques qu’elles induisent selon les points de vue de classe opposés. Sur ces questions, on peut se référer utilement à Daniel Bensaïd [16].

     

    Existe[rait-il] une rupture définitive désormais, et ceci à cause de la nature d’une partie des populations présentes sur le sol français ? Une autre manière de dire, en miroir des réacs, qu’elles seraient « incompatibles avec la République » telle qu’elle est historiquement donnée ? Peut-être après tout, et nous serions alors confrontés à un problème complètement nouveau. Mais dont il faut mesurer les conséquences : si c’est vrai, alors il n’y a plus aucune solution à échelle humaine en France qui soit à vocation majoritaire. Ce sont des choses qui arrivent, malheureusement (voir la Syrie). Mais avant d’accepter une telle impasse, ça vaut le coup de prendre du recul, il me semble.

     

    • Ceci revient donc à la conclusion suivante.

    Il est hors de question de laisser la République aux mains des réacs. Mais ça ne règle pas tout c’est vrai. Faut-il accepter que le thème républicain soit l’alpha et l’oméga de nos combats, que tout soit ramené à la question version de droite ou de gauche de la République ? Pour ma part, la réponse est non, assurément. L’option républicaniste a vite fait de faire le lit de l’autoritarisme, et bouffie d’une arrogante « grandeur de la France », et « d’unité nationale », elle tout aussi vite fait de se faire patriotarde et impérialiste. De plus, sauf si le FN s’approche du pouvoir central, la forme (la république) non seulement ne doit pas absorber le fond (le partage des richesses, la dette, etc... bref l’anticapitalisme et le socialisme), mais reste secondaire par rapport au fond. Ou sinon nous perdrons aussi la bataille sur la forme.

     

    Mais où alors, dans quel cadre, se posent les questions du racisme ? Sur le fond, bien entendu, toujours. Mais sauf à passer à une version guesdiste de la question, on sait bien que la bataille sur la forme (autrement dit ici en France quelle est « la véritable égalité républicaine » [17]) ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations. Et alors il faut se rappeler Lénine, « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète » [18]. Il nous faut (en France précisément et aujourd’hui, et pas dans un ailleurs abstrait sinon c’est perdu d’avance) inventer un équilibre, toujours discutable, toujours provisoire, à la contradiction théorique rappelée ci-dessus. Un constat doit certes être rappelé sans cesse : la proclamation de l’égalité ne crée pas l’égalité par elle-même. Parfois oui et en partie (comme le droit de vote pour les femmes). Parfois non et elle peut même contribuer à rendre invisibles les inégalités réelles (et donc à dépolitiser la question et dévaloriser toute tentative de les mettre en avant, comme c’est le cas évident du racisme réellement vécu ou du traitement concret des musulmans). Il faut se coltiner à ces constats contradictoires, même si c’est difficile (et pas seulement sur le plan théorique), parce que nous travaillons dans des rapports de force sociaux, politiques et idéologiques désastreux, sans penser, à aucun moment, que l’élimination d’un des termes puisse être la solution.

     

- 4. Contre un solo funèbre, il nous revient d’inventer un nouvel équilibre entre les parties constitutives du pays, ses communautés particulières. Comme toujours. Et donc ici pour les populations en partie artificiellement construites comme « musulmanes », construction aboutissant pourtant désormais à une situation réelle. Un équilibre qui, par définition, suppose d’être recherché dans le cadre d’une vie commune.

Et pas dans une ligne de fuite accentuant les éléments de confrontation. Tout le monde peut comprendre que, se heurtant à un mur de plus en plus intangible, quand les discriminations n’en finissent plus de se durcir, que toutes les décisions apaisantes ne sont que des mots vains, ne se renforcent la tentation du repli, du durcissement en retour des paniques identitaires, le retournement du stigmate. Mais c’est une impasse mortelle.


Les populations dont nous parlons peuvent être estimées à 4700000 personnes en France, qu’elles se définissent elles-mêmes par la religion ou que, bien plus souvent, elles y soient assignées. Soit 7.5% de la population. Dans un climat islamophobe de plus en plus pesant, quand les idées du FN sont à tel niveau, la volonté de séparation (et les fantasmes d’élimination) sont déjà fortement présents de l’autre côté de l’échiquier. Comment choisir d’entrer dans cette dynamique de confrontation pourrait-il tourner à l’avantage d’une minorité aussi faible numériquement et aussi désarmée ? Faut-il alors abandonner la spécificité dans l’espoir (vain qui plus est) de tarir la source du racisme ? Mais la source n’est pas là ! Elle est chez les racistes. !

 

Alors ? Alors il faut défendre le droit à l’existence et l’expression spécifiques dans le cadre d’un nouvel équilibre. Objectif qui paraît difficile à atteindre ? Il a pourtant plus de chance de succès que la séparation, elle certainement désastreuse et, désormais, à très court terme. Quand la dirigeante du PIR, Houria Bouteldja, jamais en retard d’une provocation, affirme : « La perspective décoloniale, … c’est d’abord de nous aimer nous-mêmes, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un Noir ou une Noire. Je sais que cela semble une régression, mais je vous assure que non, c’est un pas de géant. » [19], on peut être certains que c’est une impasse, rapidement meurtrière pour les minorités. Dans un cadre différent, mais c’est une comparaison intéressante, Marx mettait en garde contre l’isolement d’un prolétariat plongé dans un environnement majoritairement paysan. Avec une formule devenue célèbre à juste titre, « La révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre ». Sans capacité à bâtir un nouvel équilibre, donc à trouver des alliances dans l’environnement majoritaire, « le solo funèbre » est certain. De tous les points de vue, c’est Martin Luther King qui donne le ton juste : « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots » [20].

 

 

- 5. Ne pas parler à la place des premiers concernés. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point leurs élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

Heureusement, à rebours de l’imagerie de tant de penseurs de la gauche radicale qui s’autorisent à parler à leur place, l’option encore nettement majoritaire dans les populations directement concernées est bien celle de King. On peut en trouver des traces « objectives » justement dans l’ampleur des mariages « mixtes ». Les statistiques officielles définissent par « mixtes » les mariages entre deux nationalités. On n’a pas de données sur les mariages interconfessionnels. Mais ça donne une idée indirecte. En 2012, 48500 unions mixtes ont été consacrées hors de France. Ce qui, ajoutées aux 32047 mariages mixtes célébrés en France, donne environ 80000 unions. Sur la totalité des mariages ayant concerné au moins un citoyen Français en 2012 (quel que soit le lieu de célébration, soit 283000), 28,5% étaient donc des unions mixtes. On est très loin du grand renfermement.

 

Mais oui il y a une évolution, négative. Je m’appuie maintenant sur ce que je connais le mieux, l’exemple des Cités populaires à Marseille. Là (avec la tradition de Révolution !, mon parti de jeunesse, très investi dans l’immigration), la LCR comptait au moins 15 de membres ou sympathisant-e-s parmi la cinquantaine de marcheurs-se-s qui ont initié la Marche de 83. Ce serait impensable aujourd’hui. Cette implantation, mais aussi celle (relativement en retard déjà) du PC, et encore celle, purement para mafieuse et clientéliste du PS a maintenant à peu près disparu. Si on exclut les liens institutionnels (centres sociaux, animateurs, Conseil Général, mais aussi sport, école, santé...) qui, par définition restent forts (et encore, c’est en crise) les liens « entre communautés » au plan politique et même associatif ont subi une cassure, dont la dernière, récente, (je précise que je parle de Marseille, dans ces milieux les choses sont assez différentes selon les endroits ; là par exemple, pour rappel pas d’émeute en 2005 dans cette Ville) a suivi en 2013 la mobilisation des Cités contre les meurtres (appuyée surtout par les mères). Massive, mais terminée dans l’échec et (ça c’est classique) dans la division. Mais ce qui fut élaboré par les habitant-e-s mêmes ne laisse aucun doute sur la nature de ce qu’ils/elles imaginent pour sortir de la désespérance [21]. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point ces élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

 

Ainsi il ne faut faire preuve d’aucun paternalisme. Les Cités ne sont pas « vides » mais ont leur propre évolution. Et comptent des secteurs, très majoritaires, qui cherchent toujours des issues à la manière du Luther King tardif. Et, ça coule de source (et fait l’objet à tort d’un débat sans fin alors que c’est l’évidence) ceci ne peut se faire que dans les traditions du pays, ici en épousant les valeurs formelles de la République et la déclinaison constante, voire obsessionnelle, par ces secteurs de son triptyque idéalisé [22]. Espoirs tout aussi constamment déçus, un crève-cœur. Puisque pour que ceci avance en commun, il faudrait déjà être deux. Or le racisme et le rejet ne cessent de gagner. Et les moyens matériels manquent cruellement. Alors on rejoint la crise générale du mouvement ouvrier. Pour qu’une jonction soit possible dans des conditions favorables, il faudrait qu’un imaginaire de gauche reprenne le dessus, en particulier dans la contestation (le Che plutôt que Daech). Mais, dialectiquement, ce n’est possible que si de l’intérieur naît une radicalisation de ce genre (au moins sur le modèle du Bund). De plus en plus difficile et, certainement, pas du fait premier des « musulmans » mais de la droitisation : FN, droite et PS.

 

 

- 6. Lutter contre l’islamophobie. Contourner la question religieuse seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant.

Mais ce n’est pas parce que les luttes issues des Quartiers Populaires ne sont pas, dans la grande majorité des cas, connectées directement à une dimension religieuse que celle-ci n’est pas désormais décisive. Il n’y aucune possibilité de minimiser la question de la place de l’Islam dans le pays. Des musulmans en France il y en a en nombre depuis bien plus d’un siècle, mais que la question religieuse prenne le pas à ce point sur celles des « origines » nationales, ou qu’elles se confondent à ce point dans l’opinion (pour concrétiser le scandaleux mot d’ordre « Arabes dehors » on brûle une Mosquée) c’est nouveau. Cela concerne toute l’Europe et le monde entier. Une donnée majeure, multiforme, de portée globale, mais que je ne traite pas ici, mêmes dans ses connexions pourtant évidentes avec la situation en France. Il y faudra une discussion spéciale.

 

Mais la dénier est désormais impossible. Et la contourner seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant. Malheureusement, dans les conditions de rapports de force politique, social, idéologique que l’on connaît, la réfraction des questions touchant à la place des populations liées à l’immigration par le seul prisme religieux gagne incontestablement des points. Et, surtout, quand ça se produit, avec un poids encore très minoritaire mais croissant des interprétations les plus réactionnaires de ce prisme. Même s’il faut se garder de considérer que l’affaire est jouée : en France elle ne l’est pas, loin de là. Et le principal pour nous est là : tout faire pour empêcher qu’elle le soit, que la seule possibilité de rejet du système de dominations et de discriminations renforcées qui soit laissée ouverte en définitive soit non un investissement religieux (lui ne pose pas de problèmes en tant que tel), mais surtout une évolution de type fasciste, spécifique évidemment par son vernis religieux fondamentaliste réactionnaire. Et ouvrir la voie progressiste du combat commun, par et avec le respect de l’auto définition et de l’auto activité des populations concernées.

 

Faut-il vraiment un traitement propre ? Mais ce n’est pas nous qui décidons ! Quand c’est devenu un point de fixation majeur imposé par Daech d’un côté, par le FN de l’autre, on ne peut pas faire comme si. Cela dit, l’islam au singulier ça n’existe pas plus que la République au singulier. Il y a des musulmans qui mangent du porc et boivent du vin. Beaucoup. Pour ceux là la question est celle de l’assignation raciste (« d’apparence musulmane ») mais aussi, à force, de la possibilité du retournement du stigmate si ça se poursuit [23]. Comme en fait ceci est un continuum, le risque est que le mauvais traitement réservé à plus religieux qu’eux ne les conduise à s’en rapprocher puis à coaguler sur un versant conservateur. Il faut donc s’occuper de ce corps central, même si on n’est pas sûr qu’il soit majoritaire, y compris chez les musulmans déclarés. Au final : quand on parle de ces populations on sait bien que ce n’est pas la question religieuse la plus importante, mais la situation matérielle (relégation, ghettos, chômage, discriminations diverses, violences policières). La religion fait écran, de tous points de vue. Mais là, nous avons des références solides avec Jaurès, Lénine et Marx. Il faut traiter l’écran (on ne peut pas juste le déchirer) pour dégager la place du combat commun des prolétaires. Et (retour aux thèses ci-dessus) le faire vraiment, spécifiquement, il n’a pas de raisons que les musulmans disparaissent en tant que tels [24].

 

 

- 7. Distinguer le champ propre des mouvements sociaux et celui de l’Etat. Pour qui lutte en faveur de l’émancipation humaine on ne peut sous estimer la lutte contre le cléricalisme et en faveur de la sécularisation. Mais il faut la distinguer de la question de la laïcité.

Ainsi on ne remet pas en cause la légalité du parti de Boutin (incontestablement cléricalo-réactionnaire) tout en luttant contre lui. Il y a donc une vraie nécessité de la lutte anticléricale, spécifique. Par exemple quand on combat spécialement l’Eglise catholique pour son refus du préservatif. Ou contre les positionnements cléricaux réactionnaires de toutes religions concernant les femmes et leurs droits. Mais il est très dangereux que ce soit l’Etat en tant que tel qui soit chargé de la lutte idéologique anticléricale directe. Pour des raisons qu’on connait tous. En tirant le bilan général des révolutions faites au nom du communisme, nous devons être plus qu’attentifs à ces distinctions. Certes, indirectement, il peut aussi y avoir une influence sécularisatrice des décisions d’Etat. Par exemple quand on oblige les élèves à apprendre la théorie de l’évolution. Ceci est un cas emblématique des effets émancipateurs plus généraux de l’obligation scolaire et du respect de ses programmes définis par l’Etat. Mais la raison n’en est jamais directement anticléricale, ou antireligieuse, jamais ! Ce serait mettre au même niveau que les croyances (religieuses ou autres) ce qui relève des savoirs scientifiquement (et momentanément) admis.

 

Ces distinctions s’entendant sur le principe général. Evidemment que dans la vie réelle, tout ceci est toujours mélangé. Mais l’Etat n’est pas habilité à fouiller les consciences ! Au moins pour nous qui voulons toujours limiter la charge purement idéologique de ce qui reste un appareil d’Etat (et donc, d’un Etat bourgeois en l’occurrence), ces distinctions demeurent fondamentales.

 

Donc si on parle lutte anticléricale il doit s’agir d’une prérogative sociale, propre aux mouvements progressistes, pas étatique. Mais une fois cette distinction établie, il faut défendre avec force qu’il y a un enjeu majeur pour l’émancipation humaine à la lutte universelle pour la sécularisation. Non seulement pour la séparation des Eglises et des Etats (la laïcité), mais aussi sur le fait que les décisions démocratiques s’autorisent d’elles-mêmes, pas d’une instance transcendante échappant aux humains. La sécularisation, où les comportements individuels se règlent au contraire de plus en plus sur la base de choix personnels (religieux ou non, collectifs ou pas) est le régime d’action le plus adéquat à ce principe. Il en découle que la lutte contre le fondamentalisme religieux, directement étranger à ces options, fait partie intégrante de la lutte de tout mouvement luttant pour l’émancipation humaine. Et ceci sans limite de frontière ou de communauté.

 

Il existe donc des pratiques fondamentalistes autorisées par l’Etat (tant que les frontières légales ne sont pas franchies, nous ne demandons pas la fermeture de l’Eglise intégriste de Saint Nicolas du Chardonnet et pas plus d’une synagogue ou d’une mosquée fondamentalistes) mais nous devons nous, à gauche, les combattre socialement et politiquement. C’est de cette manière qu’il faut prendre la question du voile. Son port (on s’en tient au foulard) est légal aux restrictions connues près (j’y reviens ci-après). Et il y a un enjeu décisif qu’il en demeure ainsi, alors qu’en 2012 déjà 63% des sondé-e-s se déclaraient favorables à son interdiction dans les rues en France. Et que cette éventualité fait partie de la panoplie du FN, une mesure de guerre civile. L’Etat n’a pas à régler cette question. Mais ça ne signifie nullement que socialement la question soit close, et que les débats (avec la prise en charge de toute la complexité indispensable) autour de cette problématique soient invalidés pour autant.

 

Après, même une fois la distinction de principe faite entre ce qui relève d’une légalité d’Etat et ce qui revient aux combats sociaux pour l’émancipation, ça demeure compliqué dans la pratique. Il faut (c’est la leçon constante de Marx, puis de Jaurès) éviter à tout prix que la lutte anticléricale ne se transforme en lutte contre les croyant-e-s. D’abord parce que rien ne nous autorise (nous ou quiconque) à régenter ces croyances. Même si c’est délicat à faire saisir les nuances complexes de la chose. On « a le droit » de penser que la Terre a moins de 6000 ans, et l’école a pourtant le devoir d’exiger dans son cadre qu’il soit répondu plus de 4 milliards et demi à cette question… Puis, sur un plan directement stratégique, parce qu’il faut éviter que le peuple se solidarise avec ses ennemis (on peut se rapporter aux nombreux débats des historiens sur la Vendée contre-révolutionnaire). S’en prendre au clergé quand il le faut est une chose, aux croyances en est une autre. Ma formule pour régler ça (très vague, mais comment faire autrement ?) est que quand sont en jeu des principes humains fondamentaux, tant pis pour les croyances (typiquement, le droit à l’avortement). Mais on part « de chaque cas concret », pas de la croyance en général, comme si jamais on ne pouvait convaincre un-e croyant-e de la nécessité de reconnaître un droit humain de principe, y compris si lui/elle-même ne l’utilise pas.

 

Enfin, ce qui complique encore notablement le débat, la situation n’est pas la même pour une religion minoritaire partagée par des populations discriminées. Inévitablement les niveaux se mélangent, comme on peut le saisir à la lumière de l’antisémitisme d’avant le nazisme. De l’archaïsme moqué de certaines pratiques (réelles ou inventées) on passait aisément à l’impossible cohabitation de principe avec des populations « arriérées », sans compter les fantasmes purs (les juifs et les meurtres rituels d’enfants chrétiens).

 

De la même manière, il convient de prendre la mesure de la prudence nécessaire dans le combat « anticlérical » concernant l’Islam (ce terme même, anticlérical, s’il fait référence à une tradition française enracinée, est mal adapté en l’occurrence, mais on en saisit le sens général). Même si ce n’est encore qu’une tendance, de plus en plus le combat « anticlérical » sur l’Islam en France (autrement dit non contre les croyant-e-s bien entendu, ce n’est jamais le cas pour une option progressiste, mais contre la mainmise d’une vision systématiquement ultraréactionnaire de l’affaire), a tendance à être vécu comme venant « de l’extérieur », avec un effet de coagulation croissant. Or ce combat demeure pourtant d’une nécessité incontournable quand s’affirme, avec un certain succès, la portée de ces thèmes réactionnaires, comme on l’a vu avec les polémiques sur l’homosexualité et « sur le genre », connectant pour le coup avec l’ensemble des secteurs réactionnaires du pays. Seule la confluence avec des sources perçues comme « internes », en claire rupture avec ces glissements ultra réactionnaires pourra remédier à ces difficultés. Et ces sources fondent nos seuls alliés non pas conjoncturels, mais stratégiques.

 

Tout ceci au final dessine des marges passablement étroites, situation qui se réfracte dans les divisions croissantes à gauche sur ces questions. Sans que pour autant de mon point de vue il soit question de quitter l’étroite ligne de crête que je propose, sauf à accentuer nous-mêmes des difficultés déjà évidentes et à contribuer à l’accentuation des fractures civiles. Ceci se combine avec des données de long terme qu’on ne peut négliger. Pour une large partie de la population du pays, sa grande majorité en fait, la question de la place de la religion est réglée depuis longtemps. Mais pas pour tout le monde, puisque le pays est constitué de secteurs héritiers en partie d’histoires différentes. On peut (il faut impérativement en fait) convaincre cette majorité de la nécessité d’accommodements avec ce qu’elle considère comme dépassé, tant que « les principes humains fondamentaux » - pour reprendre ce terme très général - ne sont pas en cause. Là il s’agit de travailler au plus près, au cas par cas, au « vivre ensemble » concret (le cas emblématique est celui des cantines), et beaucoup s’y attaquent avec courage et ténacité. Mais ici, une mise en garde fondamentale s’impose. Qu’on cherche à obliger cette majorité à faire retraite sur des acquis essentiels et la porte serait grande ouverte au FN. Et au solo funèbre.

 

D’où trois niveaux à considérer.

-  Au niveau de l’Etat, certains principes anciens, solidifiés par des lois, doivent être défendus. En particulier la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, même si des améliorations peuvent être ponctuellement envisagées. Et si bien entendu doivent être combattus les choix réactionnaires qui s’y sont ajoutés depuis (essentiellement le concordat en Alsace Moselle, la loi Debré de 1959 sur l’enseignement privé…). De même concernant la Loi de 1881 sur la liberté de la presse, entendue aujourd’hui comme encadrant la liberté d’expression (dont celle de la critique sans limite des religions). A quoi s’ajoutent les Lois encadrant le droit de la famille.

-  Entre ce niveau et le niveau de l’engagement social, il y a le combat pour l’interprétation des dites lois. En particulier il faut combattre le glissement de celle de 1905 dans un sens de lutte antireligieuse, la séparation étant alors présentée comme celle entre public et privé au lieu de la séparation entre institutions.

-  Le niveau purement politico-social, où il faut lutter contre les nouvelles dérives cléricalo-religieuses telles qu’elles se sont manifestées avec force dans tout le pays lors de la bataille en faveur du mariage pour tous, ou celles sur « le genre » et les ABCD de l’égalité. Avec la préoccupation constante de ne jamais oublier le statut minoritaire et opprimé de l’Islam en France. On a le droit légal de moquer une religion, toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’à gauche on n’en mesure pas idéologiquement les effets dans ces conditions (comme dans le cas des moqueries antisémites d’un passé pas si lointain).

- 8. Pour un nouvel équilibre. Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste.

Dans des pays comme les nôtres, tout combat politique est d’abord contraint par qui détient l’hégémonie, dont l’appareil d’Etat n’est qu’une composante. Laquelle hégémonie, c’est un point décisif chez Gramsci, ne réside donc pas (pas seulement) dans l’Etat. Hégémonie « culturelle » dit Gramsci, qu’il faut prendre au sens large sur les plans : idéologique, médiatique, éducatif, culturel, artistique, langagier, etc...

 

Ceux qui disposent de l’hégémonie sur ces terrains imposent la condition du combat, sa nature même. Par exemple les lois anti juives de Hitler sont impossibles même à concevoir si auparavant la société n’a pas été gagnée à l’antisémitisme, et ce dernier poussé jusqu’à la déshumanisation des juifs. Il ne s’agit pas là d’une vague « question morale », mais d’une question centrale. Si ne monte pas aujourd’hui du pays l’horreur devant les noyades des migrant-e-s (donc, pour reprendre Gramsci, si ce sentiment n’est pas « le bons sens » même) alors il est impossible de songer à modifier la politique migratoire de Valls. Les conditions des combats politiques (et donc ceux concernant l’Etat) dépendent des cadres hégémoniques (et contre hégémoniques). Quand le FN (et bien d’autres) imposent de remplacer la question sociale par la question « ethnique » et la déchéance possible pour les bi nationaux, c’est là qu’est la défaite première. Il ne s’agit pas ici seulement d’une bataille de mots, de « politique ». Elle se joue au contraire essentiellement dans des institutions (syndicats par exemple) et dans les pratiques « grass root » (au ras du sol) qui sont la manifestation de « ce qui va de soi », « le bon sens » de Gramsci.

 

Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste. Evidemment il est vrai que la formule même repose sur l’essentialisation de ses deux termes. Comme je l’ai déjà dit, l’Islam au singulier n’existe pas, et pas plus la République au singulier, « sans adjectif ». Mais ce sont des abstractions indispensables, sur lesquelles se joue la bataille « culturelle » au sens de Gramsci. Et nous collaborerions nous mêmes à répondre par un « non » général à cette question abstraite de la compatibilité pour cause de rejet de la République telle qu’elle est concrètement ? Dans le rapport de force que nous constatons tous les jours, ce serait au profit de qui ? Mais une fois ce positionnement général affirmé dans son principe, reste à travailler à un nouvel équilibre.

 

Déjà cette compatibilité est amplement attestée, si on se donne la peine de considérer des problèmes précis. On peut se reporter aux travaux plus que concrets, sur un nombre incalculable de sujets, de l’Observatoire de la Laïcité. Avant tout débat supplémentaire sur ces sujets, il faut partir de là. [25] Ce ne sont pas ces réponses qui manquent, mais l’atmosphère idéologique qui rendrait leur acceptation possible.

 

Cependant, par nature, cet organisme officiel s’en tient au cadre donné par l’état de la législation. Il reste à discuter des réformes indispensables pour parvenir réellement au nouvel équilibre nécessaire.

 

Il existe ainsi une conséquence intrinsèquement inégalitaire de la manière dont se sont soldées les confrontations après la loi de 1905, le fait que l’entretien des bâtiments religieux catholiques construits à cette date relève encore maintenant de la puissance publique (Etat ou collectivités). Sur ce point, il faudrait discuter du financement des Mosquées. Impossible sur deniers publics d’après 1905, et je pense que le principe doit être maintenu. Mais je suis pour un accommodement sérieux, dérogatoire si l’on veut, par des baux gratuits à 99 ans (dit emphytéotiques ; c’est aussi la position de l’Observatoire de la Laïcité) qui règle au moins la question des terrains. Outre qu’il s’agit d’un « rattrapage » sur les catholiques depuis 1905, on ne peut pas à la fois lutter contre les financements étrangers et n’ouvrir aucune autre possibilité.

 

La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école maintenant. Moi, comme je l’ai répété souvent j’étais (et je suis) sur la ligne de la LCR à l’époque, ni loi ni voile. Je considère que c’était la bonne, même si, comme pour bien d’autres combats, elle a été battue dans les faits. La loi est une atteinte aux principes de laïcité de 1905. Puisqu’elle s’écarte de la seule neutralité des locaux et des personnels pour l’imposer aux usagers. A preuve, malgré une France au bord de la confrontation violente généralisée au moment du conflit dit « des inventaires » après le vote de la Loi de 1905, jamais une interdiction des croix pour les enfants n’a été envisagée. Et malgré la dureté plus forte encore des décrets de La Commune, ouvertement anticléricaux parfois, pas plus. La limite bien entendu est qu’il n’y ait pas de prosélytisme direct (puisqu’en effet il y en a un toujours « indirect », par effet de groupe, comme pour les portraits du Che à une époque, mais ça on n’y peut rien). Et même si c’est parfois pénible, ça se traite au cas par cas. A cette limite près, c’est donc une mesure discriminatoire, orientée contre une certaine interprétation de l’Islam. Mais (c’était et ça reste le problème) dire cela n’implique nullement qu’en tant que mouvement on ne porte aucun débat sur la signification que manifeste la généralisation du port du voile, à l’école comme ailleurs. C’est vraiment le cas d’espèce de la distinction entre Etat et mouvement. Cela dit si cette affaire est loin d’être soldée puisqu’elle touche à des principes, le pire est de se fixer sur des symboles et pas sur des priorités vécues. La Loi de 2004 n’a jamais soulevé de mobilisations importantes et ce n’est donc pas une priorité à mes yeux. S’il faut choisir un symbole, ce serait plutôt le droit de vote accordé aux étrangers.

 

Au-delà quelles sont les autres priorités pratiques ?

-  L’islamophobie évidemment : lutter contre les violences touchant les biens et les personnes, augmenter l’espace juridique où des déclarations peuvent être considérés comme un délit, combattre contre les amalgames et sur le point idéologique majeur qui soutient tout ceci : la compatibilité de l’Islam avec la république, comme pour toutes les autres religions.

-  Les pratiques policières ensuite, bien au delà d’un islam visible, mais typiquement raciste (origine nationale, même ancienne, couleur de la peau, voire seulement anti jeunes). Nous connaissons les revendications correspondantes. La nature de la formation des agents (comme on l’a fait, et encore incomplètement, pour la manière de traiter les violences aux femmes, les crimes sexuels et le viol), le récépissé de contrôle d’identité promis et rejeté, plus un nombre de mesures déjà amplement répertoriées par les mouvements correspondants.

-  Le droit concret à exercer sa religion, avec l’arrêt des interdictions pratiques de construction des mosquées.

-  L’accompagnement scolaire par les mères voilées, dont l’interdiction manifeste un rejet insupportable, un problème constant, une source majeure de mobilisation, et une violation de la laïcité. Le combat juridique à ce propos est en cours, avec des succès et des échecs selon les juridictions. Et il y a fort à parier que la question puisse malheureusement être tranchée par un nouveau décret dans un sens négatif après 2017.