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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 09:27
21ème rapport du mal–logement en France : la dégradation se poursuit

Une forme de violence économique, sociale et psychologique.

 

Sources : Parti de Gauche Midi-Pyrénées

"Comme chaque année, ce rapport dresse le tableau de bord du mal-logement à partir de chiffres actualisés, notamment grâce à une exploitation inédite de l’enquête Logement 2013 de l’Insee fortement attendue, et du suivi des politiques du logement de l’année écoulée. Il montre la dégradation alarmante de nombreux indicateurs, qu’il s’agisse du nombre de personnes sans domicile, en précarité énergétique, en effort financier excessif ou en hébergement contraint chez des tiers."

Vous pouvez accéder à tous les éléments du rapport en cliquant ici

 

 

-  Quelques chiffres essentiels

  • Près de 900 000 personnes sont privées de logement personnel, selon la Fondation. Parmi elles, 141 500 sont sans domicile et 85 000 vivent dans des habitations de fortune.
  • Près de 2,9 millions de personnes vivent dans des conditions de logement « très difficiles » (privation de confort, surpeuplement « accentué »).1 % des logements sans eau courante, douche ni WC
  • En 2013, 204 000 logements en France ne disposaient pas d’eau courante, d’une installation sanitaire – baignoire ou douche – ou de WC intérieurs.
  • Plus d’1,9 million de logements « étaient dépourvus de chauffage central en 2013.
  • Les ménages les plus pauvres (1er décile de la population) consacrent plus de la moitié de leur revenu à leur logement, contre 17,4 % en moyenne chez les Français, et 12,5 % pour les plus aisés.
  • Les 10 % les plus pauvres (1er décile) ayant un revenu mensuel moyen de 678 euros selon l’Insee, le logement leur coûte ainsi 379 euros en moyenne par mois, ne laissant que 299 euros pour tout le reste.582 bidonvilles
  • Fin 2015, 17 929 personnes vivaient dans l’un des 582 bidonvilles référencés en France par la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). 37 % de ces personnes « très marginalisées » habitent dans un campement illicite situé en Ile-de-France, et 21 % sont regroupés en Nord-Pas-de-Calais.

« À lui seul, le département de Seine-Saint-Denis abrite 12 % des personnes recensées et 7 % des bidonvilles à l’échelle nationale », souligne le rapport de la fondation Abbé Pierre.Un sur trois

  • Près d’un tiers des enfants vivant dans des logements précaires présentent des sifflements respiratoires, contre 7,1 % en moyenne dans les autres foyers. Près de la moitié des adultes dans des logements précaires souffrent de migraines (47,7 % contre 31,6 % des autres ménages) et de dépression ou d’anxiété (40,8 % contre 28,7 %).450 000 personnes contraintes à revenir vivre chez leurs parents
  • Près de 450 000 personnes sont revenues au domicile parental en 2013 en raison d’une situation personnelle difficile (perte d’emploi, problèmes financiers, mauvaise santé ou problèmes de logement). Chez les plus de 25 ans (hors étudiants), le nombre est en augmentation de 20 % entre 2002 et 2013, passant de 282 000 à 338 000 en 11 ans. Plus impressionnante, l’augmentation est de 66 % entre ces deux années pour les personnes âgées de plus de 60 ans contraintes d’habiter chez un tiers avec lequel elles n’ont pas de lien de parenté direct (de 50 000 à 83 000).

 

Résumé réalisé par "Les décodeurs" Blog journal Le Monde accessible en en cliquant ici

 

 

-  La crise du logement expliquée en quatre minutes

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 09:24
Françoise Verchère : Notre-Dame des Landes "la fabrication d'un mensonge d'Etat"

Ancien maire de Bouguenais, ancienne élue départementale, militante du Parti de Gauche, opposante de longue date au projet Notre-Dame-des-Landes, Françoise Verchère connaît le dossier jusque dans la dernière virgule de la dernière annexe.

Elle a écrit un livre, court, et accusateur.  Elle n'y raconte pas l'histoire de la lutte anti-aéroport, n'y construit pas un argumentaire, laissant cela aux autres opposants. Françoise Verchère préfère décrypter les mécanismes de ce qu'elle appelle "La fabrication d'un mensonge d'État".

En trois chapitres, elle met à nu une mécanique que rien ne peut plus arrêter une fois prise la décision par l'État.

 

- A souligner : Françoise Verchère était en contact avec un éditeur classique.

L'évolution de la situation, "l'urgence", dit-elle, la conduit à publier sur internet. Le texte peut être lu sur le blog du Nantais Eric Chalmel (Les Etats et Empires de la Lune).

  • Je le reproduis ci dessous.
  • il est également à votre disposition, pour téléchargement en bas de page [1].

 

Sources : Les Etats et Empires de la Lune

- Préface

Le dernier verdict du tribunal de Nantes met le gouvernement au pied du mur : soit expulser manu militari les zadistes du site de Notre-Dame des Landes, soit renoncer au projet d’aéroport du grand ouest. Avec la présidentielle à l’horizon, sa décision est à la fois très attendue et à très haut risque. Le conflit n’a que trop duré : il s’est enlisé et plus personne ne voit comment en sortir. La fenêtre de tir politique se restreint de jour en jour. À l’évidence, nous sommes à la veille d’un tournant décisif.

 

Beaucoup de citoyens (certains n’étaient pas nés lorsqu’il a commencé) ont une vision embrouillée du conflit. Des arguments techniques complexes de part et d’autre, des enjeux économique, écologique et sociétal qui s’opposent, une image de plus en plus négative des zadistes face à l’état de droit, des violences policières qui ont grièvement blessé de jeunes manifestants, des politiques qui s’invectivent ou qui s’observent… Il n’y a pas eu de mort comme à Sivens (et espérons qu’il n’y en ait pas !), toutefois le clivage laissera des traces douloureuses.

 

Si nous n’en sommes pas encore aux travaux d’historiens, Notre-Dame des Landes est déjà un cas d’école qui commence à susciter des témoignages. Celui de Françoise Verchère fera date. Parce que c’est la vision d’une opposante historique et déterminée, d’une figure emblématique, parce qu’elle connaît le dossier à la virgule près, mais pas seulement. Son livre, publié sur ce blog, est évidemment partisan. Mais il est brillant, comme à chaque fois qu’elle prend la plume. Surtout, au-delà des arguments qu’elle déroule inexorablement, des « mensonges » qu’elle dénonce un par un, il nous donne une vision complète et intelligible du conflit. Pour la première fois, un document nous permet d’y voir plus clair, qu’on soit d’accord ou pas avec son auteur.

 

J’imagine que ce texte appellera une réponse tout aussi circonstanciée et brillante des partisans du projet. Il va de soi que je me ferais un devoir de la publier à son tour s’ils le souhaitent.

 

En attendant, bonne lecture… E.C.

 

***

Vous trouverez à la fin du texte un index des principaux sigles cités.


« Je vois, j'entends, j'observe, je parle et de cette façon je témoigne, un vilain mot mais qui a encore un sens quand il murmure « c'est faux » à l'oreille de ceux qui se laissent bercer par la ritournelle du pouvoir. » Roberto Saviano (Gomorra)

 
 

- Notre Dame des Landes : la fabrication d'un mensonge d’État

           Depuis l'automne 2013, la stratégie du gouvernement dans le dossier de Notre Dame des Landes est claire. Silence total sur les arguments que les opposants continuent inlassablement d'avancer mais poursuite sans faille du rouleau compresseur décisionnel et administratif : préparation des derniers arrêtés préfectoraux, réalisation d'une étude « globale » censée répondre aux critiques de l'Europe, nomination d'un nouveau sous-préfet en charge du dossier, recrutement de juristes, annonce de la volonté gouvernementale de vider la ZAD ... Le gouvernement mise de toute évidence sur le temps qui passe comme ferment de « pourrissement » ou de démobilisation de la lutte, sur la fatigue des citoyens et des media pour un sujet certes emblématique mais qui finit par sembler trop compliqué, et sur une propagande bien huilée qui présente un grand chantier comme une chance pour l'emploi et le développement de la région et ses opposants comme de « dangereux extrémistes marginaux de l'ultra-gauche ». La phrase lapidaire « Pour que la France reste la France, il faut continuer à y construire des routes, des ponts et des aéroports » ou son autre version, tout aussi stupide « si on ne peut plus construire cet aéroport, alors on ne pourra plus rien construire » pourrait faire lentement son travail de sape dans l'esprit de français inquiets pour l'avenir et croyant encore, hélas , en la parole politique d'hier ou d'avant hier…

 

           Ajoutez à ce tableau l'incantation au « nécessaire respect de l’État de droit », un premier ministre à la fibre autoritaire et la forte probabilité qu'au bout du compte le Conseil d’État rejette les derniers recours des opposants, vous aurez tous les ingrédients pour enclencher au moment opportun, c'est à dire après les régionales et la COP 21 de 2015 (avant cela aurait fait un peu désordre tout de même... ), une nouvelle opération de force pour en finir avec « le kyste » de Notre Dame qui n'a que trop duré aux yeux du pouvoir politique et économique.

 

          Évidemment, les justifications sont prêtes. On peut déjà écrire le communiqué de presse et donner les éléments de langage qui seront utilisés à l'envi par le premier ministre, les ministres des Transports, de l’Écologie, le Préfet de Région, les Grands élus locaux, du Parti Socialiste aux « Républicains » : « le gouvernement a été à l'écoute des opposants, il a mis en place une commission du dialogue, fait réaliser des études complémentaires, organisé de nouvelles réunions. Il a accepté que le projet prenne du retard pour être amélioré et mieux admis. La justice a dit le droit. Il est temps désormais de passer à l'action. Ceux qui voudraient continuer à s'opposer à la réalisation de cet équipement indispensable sont de dangereux individus, violents et anarchistes. La violence est inacceptable lorsque toutes les procédures ont été respectées comme cela a été le cas pour cet aéroport qui sera exemplaire du point de vue du développement durable auquel la France, vous le savez, est attachée ! Force doit maintenant rester à l’État de droit ! » L'inénarrable association «  Les Ailes pour l'ouest », composée d'une partie du milieu patronal local (BTP, immobilier et compagnie…) sabrera le champagne et donnera un coup de main pour sécuriser la zone s'il le faut ; admirative des milices privées mises en place à Sivens pour défendre le projet de barrage, elle avait invité avant l'été à son assemblée générale un représentant de la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles du Tarn pour avoir des conseils pratiques sur la manière de s'occuper manu militari des zadistes, elle a dû faire marche arrière devant le tollé suscité et la mise au point de la FDSEA 44 ; elle fera donc les choses plus discrètement mais le gouvernement peut compter sur elle.

 

          Que se passera-t-il alors ? Une évacuation rapide, sans grande résistance ou avec une résistance trop faible pour arrêter les travaux et empêcher l'irréversible? Ou au contraire une nouvelle page de la lutte avec militarisation durable de la zone ? La guerre pendant des mois avec des blessés ? Un ou des morts ? Personne ne peut le dire… Le risque est grand pour les deux camps mais la répression est sûre. Elle a déjà commencé, elle montera en puissance, et bénéficiera en plus des nouvelles mesures sur la « sécurité intérieure ». On prépare d'ailleurs l'opinion par une rhétorique bien huilée sur la minorité d'ultra-violents, chargés de tous les maux et terrorisant la population locale. Le pire peut arriver.

 

          Comment peut-on se retrouver dans une telle impasse, dans un pays déjà très « aménagé et développé », où l'on aurait mieux à faire qu'un nouvel aéroport ? Pour ceux qui l'ignoreraient encore, en effet, Nantes-Atlantique n'a pas une piste en herbe au centre-ville mais un aéroport international, hors périphérique, tout à fait fonctionnel et qui peut être optimisé sur place.

 

          On a déjà beaucoup écrit sur cet aéroport dont l'idée est née dans les années 70. L'objet de ce texte n'est pas de raconter à nouveau l'historique de la lutte ni d'en présenter sous un angle particulier tel ou tel groupe d'acteurs même si certains épisodes devront à nouveau être racontés pour la compréhension. Ce n'est pas non plus un argumentaire exhaustif contre le projet. Pour cela, il faut se référer aux travaux des opposants et prendre le temps de lire leur abondante production( les fiches argumentaires sur les sites de l'Acipa*, du CéDpa*, et les récents cahiers techniques de l'Atelier citoyen*). Ce n'est pas enfin un débat sur les modèles de développement sous-tendus par ce projet.

 

          C'est plutôt un essai de décryptage des mécanismes qui aboutissent à ce que l'on peut sans crainte désormais appeler « la fabrication d'un mensonge d’État » et une tentative pour en comprendre les raisons.

 

 

- Chapitre 1 : les procédures, démocratiques vraiment ?

          Au commencement, il y a bien sûr le mode de décision « historique » de notre pays. Un État centralisateur avec ses hauts fonctionnaires qui savent, et ses élus qui veulent. Un État qui en lançant la décentralisation a ajouté aux défauts de la centralisation ceux de la féodalité. Volontairement ou non, difficile à dire, les historiens nous expliqueront cela un jour. Le fait est que les Grands Élus locaux ont reproduit avec délices les tares de l'Ancien Régime : liens de vassalité, qui font obéir quantité d'élus, liés par la reconnaissance qu'ils doivent au suzerain pour leur place ou pour les subventions obtenues, cumul des fonctions pour « tenir » un territoire, ce qui empêche évidemment d'ouvrir nombre de dossiers au fond pour se contenter de répéter la vulgate en cours ( désenclavement, compétitivité, attractivité ) et volonté de marquer son passage par des réalisations spectaculaires et évidemment inaugurables.L'acte de naissance du projet de Notre Dame des Landes n'est pas fondé sur un mensonge – cela viendra plus tard – mais d'abord sur une croyance. Celle qui a baigné les Trente Glorieuses.

 

          Lorsque le projet d'un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes naît en 1970, ce sont les hauts fonctionnaires d’État qui le lancent. On rêve de Concorde traversant l'Atlantique chaque jour, l'Organisme Régional d’Étude et d'Aménagement de l'Aire Métropolitaine de Nantes-St.Nazaire (Oream) évoque une croissance merveilleuse en terme d'habitants et de transport aérien : « Vers 1985, la clientèle de Loire-Atlantique pourrait permettre des escales à Nantes sur les lignes de l'Amérique du nord et de l'Amérique du sud. A l'horizon 2000, il est probable que pour la seule clientèle régionale, plusieurs lignes intercontinentales puissent  être mises en service. » Le futur aéroport intercontinental doit être localisé près de la mer  ce qui « permettrait de limiter la durée du trajet au-dessus des terres et donc d'utiliser de jour et de nuit des avions à fortes nuisances, tels que les supersoniques ou les avions-cargos traversant l'Atlantique ». Les élus locaux de cette époque pensent pour certains à remblayer une partie des marais salants de Guérande, ce joyau actuellement vanté par tous, à commencer par les élus d'aujourd'hui, pour y faire un aérodrome et une marina ! C'est dire l'importance qu'on donne à l'époque aux zones humides, et à la terre en général. Il n'est donc pas étonnant que le bout de campagne de Notre Dame des Landes soit choisi ( « pour des raisons qui seraient trop longues à expliquer ici » comme le dit joliment à la télévision en 1974 un « ingénieux ingénieur » de l'époque). Et qu'on ne voie aucun problème à dessiner dans un bureau ministériel un avenir radieux pour la population sans autre forme de débat.

 

          Et à dire vrai, on aurait tort d'en vouloir vraiment aux responsables de l'époque sur la localisation choisie. Même si leurs rêves de grandeur paraissent aujourd'hui décalés, on peut admettre que la prise de conscience des limites de la planète et de la folie du modèle n'était pas ce qu'elle est censée être aujourd'hui. Le bocage de Notre Dame des Landes paraissait un bout de campagne ordinaire, le remembrement n'avait pas encore fait ses ravages, la qualité des eaux des rivières dans lesquelles on n' avait pas encore déversé toutes les molécules chimiques qu'on y trouve aujourd'hui n'était pas un souci, les zones humides  n’étaient dans aucun document de prospective !

 

          Notre Dame des Landes est donc inscrit  dans un bureau de la Direction Générale de l'Aviation Civile comme le site du futur aéroport de Nantes-Atlantique. Dans l'attente de l'avenir – radieux – promis à l'équipement, on gardera l'aéroport existant, le bon vieux « Château-Bougon », en limitant les investissements et sans aucune perspective cohérente de développement. Château-Bougon, victime du « syndrome de Notre Dame des Landes » : à quoi bon penser intelligemment son développement, puisqu'on va en partir tôt ou tard ?

 

          C'est donc de ce choix initial fait en 70, et conforté par une réserve foncière que l'on reste prisonnier 45 ans plus tard. Et c'est pour ne pas savoir en sortir que l'on se mettra à mentir.

 

          Il le faut bien car les citoyens ont appris à lire, écrire et compter depuis quelques siècles. Ils prétendent même comprendre les dossiers et demandent des comptes. Entre les années 70 et aujourd'hui, l'idée de « démocratie participative » pour utiliser une expression désormais connue et commode a fait son chemin, en tout cas sur le papier. Il est devenu politiquement incorrect dans nos prétendues démocraties de ne pas demander son avis à la population. On le fera donc mais évidemment en pipant les dés. Il ne manquerait plus que les citoyens aient des idées qui remettent en cause les beaux projets de ceux qui pensent pour eux…

 

          Les décideurs organisent donc une démocratie participative « canada dry », qui comme le disait la publicité de cette boisson que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, a la couleur, la saveur, l'odeur de la démocratie mais qui n'en est pas.

 

  • Première étape : mettre en place des procédures de débat et affirmer régulièrement la transparence nécessaire et l'objectivité de la décision.
  • Deuxième étape : donner l'impression que l'on suit ces beaux principes mais ne pas bouger d'un iota sur le fond.
  • Troisième étape : affirmer ensuite que les préoccupations des citoyens ont été entendues, que le projet a été substantiellement amélioré, et que la démocratie participative a bien fonctionné. Si l'opposition persistait, elle serait alors celle d'une minorité agissante, au mieux « nimbyste »*, c'est à dire motivée par son seul intérêt personnel, au pire anarchiste donc dangereuse.

 

- Des procédures pleines de  défauts

 

          « Toutes les procédures ont été respectées. » C'est le leitmotiv qui est régulièrement asséné pour faire taire l'opposition et convaincre l'opinion publique du bien fondé du projet. D'ailleurs, beaucoup de citoyens sont persuadés que les nombreuses concertations, consultations, enquêtes publiques qui jalonnent de fait le processus d'élaboration d'un projet sont le gage du bon droit final de la décision... Est-ce si sûr ? Et si les procédures avaient en réalité des défauts structurels, que personne ne veut reconnaître ? Car l'on peut avoir des procédures de démocratie « formelle » qui par leurs défauts internes ou l'esprit dans lequel elles sont menées ne permettent pas un dialogue réellement constructif mais font naître une véritable exaspération quand ceux qui y participent loyalement constatent qu'en réalité « les jeux sont faits » et que « la démocratie participative » n'est qu'un simulacre...

 

          C'est ce qu'ont tenté de montrer devant la commission spécialisée mise en place après la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens le 24 octobre 2014 pour réfléchir à une « rénovation du débat public », douze mouvements citoyens opposés à des projets inutiles et imposés dont celui de Notre Dame. Pour cette audition, nous avons  rédigé une plate-forme commune*, comprenant une analyse précise et étayée par des exemples concrets et vérifiables et des propositions de modifications réglementaires ou législatives. Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'à Notre Dame des Landes, aux Chambarans, à Sivens ou ailleurs il a fallu s'opposer au démarrage des travaux par une occupation du terrain. Ce n'est pas de gaieté de cœur que l'on va démonter une usine à vaches, que l'on s'enchaîne devant les grilles d'une préfecture, que l'on monte des barricades. Tous les résistants à ces projets ne rêvent pas d'anarchie ou de révolution comme certains voudraient le faire croire. Et beaucoup d'entre eux ont loyalement participé aux nombreuses étapes de la « démocratie participative ». Pour comprendre à la fin la boutade du regretté Coluche : la dictature, c'est « ferme ta gueule », la démocratie, c'est « cause toujours »

 

          Une analyse comparative des dossiers conflictuels montre clairement que l'on retrouve les mêmes ingrédients et les mêmes défauts. Les voici, résumés abruptement :

  • une confiscation de la définition même de l'intérêt général,
  • l'absence d'étude correcte des alternatives,
  • un « saucissonnage » des dossiers,
  • le peu de valeur donné à la destruction environnementale,
  • la non-indépendance des études environnementales,
  • le fait que les recours juridiques  ne soient pas suspensifs et ne puissent donc empêcher le démarrage des travaux quand bien même le dossier serait au bout du compte retoqué par la justice.

 

          Quand viennent s'ajouter à ces défauts des manquements à l'éthique : conflits d'intérêts, manipulations, mensonges, rétention d'informations ou une forme de paresse et d'irresponsabilité qui amène des élus à voter sans connaître le dossier au fond ni en mesurer toutes les conséquences, comment la démocratie pourrait-elle correctement fonctionner ? A moins que ne soit vrai le très joli  aphorisme qui circule dans le monde de l'aménagement français :  « une enquête publique qui dysfonctionne, c'est quand les habitants participent ». Et pourrait-on ajouter quand ils cherchent à comprendre.

 

          Expliquons pour ceux qui ne se sont jamais plongés dans les délices des « procédures ». Et passons sur le fait qu'y  participer  ressemble à un véritable parcours du combattant pour qui tente d'assimiler des dossiers de centaines ou de milliers de pages. Si vous voulez avoir votre mot à dire, eh bien au travail ! Et si vous  ne vous contentez pas des présentations faites par le maître d'ouvrage, il faut une farouche détermination pour ne pas tout avaler benoîtement…

 

          Passons aussi sur les dates souvent judicieusement choisies pour les enquêtes, sur les arguments d'autorité employés ou sur des arguments si techniques qu'ils laissent cois. Et pas seulement les citoyens d'ailleurs.

 

          Le premier défaut  est fondamental :  la définition de l'utilité publique est en effet le cœur du problème. C'est l'utilité publique décidée par le Préfet ou le Ministre après enquête qui donne au porteur du projet le droit capital d'expropriation puis justifie les transformations du site retenu (destruction de zones humides, d'espèces protégées ou non, modification des écoulements, perte de terres agricoles, artificialisation, etc.) au nom de « l'intérêt général ». Tout le monde peut s'accorder assez facilement sur l'intérêt général que représente la construction d'un nouveau collège ou d'une nouvelle école : le besoin se prouve par le nombre d'enfants à scolariser et l'état des lieux de l'existant ; seule la localisation du nouvel équipement voire sa taille peuvent prêter à discussion.

 

          En revanche, pour beaucoup de projets, ceux dont se saisit la Commission Nationale du Débat Public compte tenu de leur coût (ligne grande vitesse, aéroport, parc de loisirs, barrage, voie routière, stockage de déchets etc.) ou d'autres plus petits dont elle ne se saisit pas, il est beaucoup plus compliqué d'établir ce qu'est l'intérêt général. En fait, la plupart du temps, l'essentiel de la concertation porte sur les modalités de réalisation du projet et non sur l'utilité sociale du projet. Comme si le fait que ce projet soit désiré par des élus, par l’État ou par une entreprise privée soutenue par des élus suffisait à le justifier.

 

          En théorie pourtant, le débat public qui est mené en amont d'un projet ou l'enquête publique qui doit valider ou non son utilité publique permettent de discuter de l'opportunité du dit projet et pas seulement des modalités de sa réalisation. Ce premier moment de débat devrait donc en bonne logique permettre à la population concernée de discuter du projet au fond : cette ligne Grande Vitesse est-elle utile ? A qui ? Quel est le besoin ? Comment a-t-il été détecté et mesuré ? Vaut-il mieux une LGV ou une amélioration des trains du quotidien ? Quel serait le coût pour l'usager, pour le contribuable de tel ou tel choix ? (cf. site de la Commission Nationale du Débat Public). Sur le papier du journal officiel, tout semble presque pour le mieux dans le meilleur des mondes :

 

          . De la circulaire Bianco du 15 décembre 1992 ? (JORF n°48 du 26 février 1993 page 3039) à l'instruction-cadre De Robien en 2004 et 2005, en passant par la loi Barnier de 1995 et la loi Vaillant de 2002, les textes se suivent et se ressemblent sur la nécessaire transparence et la place à donner au public dans les projets d'infrastructures :

« Les grands projets nationaux d’infrastructures sont nécessaires au développement économique et social de notre pays. Ils constituent des éléments essentiels d’une politique d’aménagement du territoire.

Dans une démocratie moderne, ils ne peuvent être réalisés qu’après un large débat auquel doivent participer tous les partenaires concernés.

La pratique actuelle est orientée principalement vers la recherche du meilleur tracé dans le cadre de la procédure d’utilité publique.

Ces insuffisances conduisent souvent à la mise en cause de la légitimité des projets et de toute décision de réalisation quelle qu’elle soit.

C’est pourquoi j’ai décidé de préciser les conditions d’un débat transparent et démocratique pour la conception et la réalisation des grandes infrastructures décidées par l’Etat. » circulaire signée Jean-Louis Bianco.

 

          . L'instruction-cadre De Robien du 25 mars 2004 mise à jour le 27 mai 2005 reprend les mêmes idées :

« Il n’est plus de projet qui ne provoque des débats, voire des controverses, souvent longs, auxquels participent les élus, les associations et les citoyens. Ils ont parfois tendance à occulter le travail d’évaluation, au point de donner l’impression que celui-ci n’est qu’un exercice de style interne à l’administration, alors que la décision se fait ailleurs.

La loi a cherché à canaliser, mais a aussi consacré cette réalité en commençant dès 1995 à codifier le débat public en amont des grands projets. La loi du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité en a renforcé l’exercice en le rendant obligatoire pour tous les projets d’importance et en plaçant sa réalisation sous la garantie de la commission nationale du débat public constituée en autorité administrative indépendante.

(...)      

Sur la communication : L’application des principes suivants devrait être généralisée :

(...)

apporter des réponses motivées, explicatives et didactiques aux questions que tout citoyen ou groupe représentatif est en droit de poser notamment sur la portée des quantifications ;

(...)

• assurer la transparence de bout en bout, en donnant à tout moment accès aux documents techniques et aux calculs à tous ceux qui le souhaitent, et se prêter aux contre-expertises »

 

          Opportunité, transparence et contre-expertise, trois jolis mots à retenir. Qui devraient permettre éventuellement qu'un mauvais projet soit abandonné. Ce qui n'arrive jamais pour les projets d’État, nous le verrons.

 

          Un des opposants français au Lyon-Turin, Daniel Ibanez, dont le livre «  Trafics en tous genres » démonte les manipulations de ce projet mégalomaniaque, utilise souvent l'image très concrète et parlante du lave-linge et de la blanchisserie. La première question qui devrait être posée aux citoyens est celle du besoin réel. A-t-on besoin d'un lave-linge, et si oui de quelle capacité, ou d'une blanchisserie ? Mais le plus souvent, le débat public passe en réalité assez vite sur la question du besoin, parce que la blanchisserie a déjà été choisie, et se concentre donc longuement sur sa localisation, voire la couleur de sa devanture.

 

          « C'était hier ! Aujourd'hui, ce n'est plus vrai, la parole citoyenne est vraiment reconnue !  » diront ceux qui voudraient nous faire prendre des vessies pour deslanternes et nous faire croire que la démocratie n'est pas sous contrôle.

 

          Un des tout derniers exemples de débat public prouve pourtant le contraire.

 

           De septembre 2014 à janvier 2015, s'est tenu, sous la houlette de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), un débat  sur les Liaisons ferroviaires Nouvelles pour l'Ouest de la Bretagne et les Pays de Loire (LNOBPL pour les amateurs de sigles). Le bilan quantitatif est impressionnant : 16 réunions publiques et un atelier, 22 000 participants, 7 rencontres avec le public, 43 cahiers d'acteurs, 30 contributions, 155 questions, 101 avis, 16 114 visiteurs sur le site internet, 954 abonnés Facebook, 272 sur Twitter, 2000 exemplaires du dossier diffusés, 3400 exemplaires de sa synthèse ! Seul le coût du débat n'est pas sur le site de la Commission Nationale du Débat Public. « Vous voyez bien que vous avez eu la parole ! » Certes. Mais derrière ces chiffres impressionnants, derrière le compte rendu fidèle des discussions dans le rapport de la Commission qui reconnaît que les citoyens ont vivement contesté le fond du dossier, il y a la dure réalité : même si les débats montrent le doute des participants sur la nécessité d' une blanchisserie (en l'occurrence ici, une liaison ferroviaire mettant Brest à 3 heures de Paris et une ligne Nantes-Rennes passant par l'aéroport de Notre Dame des Landes), même s'ils ont demandé qu'on regarde plutôt si deux ou trois lave-linge ne feraient pas l'affaire, par exemple plus de lignes intérieures à la Bretagne, cadencées et d'usage quotidien ou bien une optimisation de lignes existantes, une grande partie du Débat a été consacré à l'examen des scénarios possibles pour la construction... de la blanchisserie ! Et au bout du compte, en juin 2015, sans surprise  Réseau Ferré de France a annoncé poursuivre les études du projet (journal officiel du 6 juin 2015). Braves gens, vous avez participé et nous vous avons écoutés mais nous continuons « notre » projet.

 

          Il suffit de reprendre les propos tenus lors des réunions publiques, notamment par le maître d'ouvrage  Réseau Ferré de France et les porteurs politiques présents pour comprendre la supercherie. En fait le projet a préalablement à sa mise en débat été longuement discuté, négocié (?) en interne entre Réseau Ferré de France, l’État et les collectivités locales. Réseau Ferré de France théoriquement porteur n'est pas indépendant de ce que veulent les « partenaires » qui contribueront financièrement ; quant aux élus qui ont suivi le dossier, une toute petite minorité, ils ne peuvent même pas imaginer qu'on remette en cause leur beau projet. Il est illusoire de penser que le débat public pourrait aboutir à une remise à plat, c'est trop tard. Le cri du cœur de Gilles Bontemps, vice président communiste du Conseil régional des Pays de Loire, et de son collègue de la Région Bretagne Gérard Lahellec, communiste également, un peu énervés par la tournure d'une des réunions publiques en témoigne : « Enfin, on a travaillé des mois, des années, on a fait plein de réunions, on ne va pas maintenant mettre tout au panier ! ». La blanchisserie, c'est ce qu'il faut pour votre bien, l'avenir de vos enfants, les emplois de demain… Mais on peut discuter de la couleur de la devanture. Vous avez le choix théorique entre une bleue, une mauve ou une verte. Choix théorique car on vous le dit gentiment, le mauve et le vert sont certes possibles mais pas très seyants, comte tenu de l'environnement local : en fait le bleu c'est vraiment ce qui ira le mieux dans le quartier, on vous l'assure. D'ailleurs, avant même que vous ayez été entendus, vous citoyens qui croyez à la démocratie participative, tout le monde a donné son avis : le monde patronal, les conseils généraux, les conseils départementaux, les métropoles, c'est à dire vos élus, ceux qui vous représentent et qui savent déjà ce qui est bon pour vous. Le petit monde politique, toujours d'accord pour les Grands Travaux. Et figurez-vous, comme c'est curieux, comme c'est étrange, ils préfèrent tous la devanture bleue ! D’ailleurs si vous avez bien lu le document de présentation de Réseau Ferré de France, vous aussi vous choisirez le scénario bleu, car les autres sont vraiment beaucoup moins intéressants...

 

          La vérité, c'est qu'il n'est pas possible d'arrêter un projet de ce type- là. La vérité, c'est que l'étape du « débat démocratique » est un passage obligé, une sorte de concession politiquement correcte. La vérité c'est qu'il n'y a pas d'alternatives réelles pour le porteur du projet. Celles qui sont présentées le sont pour la forme, pour faire croire au choix possible. Tout le monde le sait bien, qui a un jour été dans un endroit de décision où l'on présente trois scénarios. Trois pour amuser la galerie, le bon scénario a déjà été choisi mais évidemment si le groupe le choisit de son plein gré, c'est encore mieux ! Menée avec talent, la consultation du public aboutira non pas à modifier substantiellement un projet ou à l'abandonner mais à le rendre plus acceptable car doté d'un vernis démocratique. Au mieux à l'amender à la marge.

 

- En tranches, ça passe mieux

 

          En France, on aime le saucisson, c'est un fait. Mais pas qu'à table. Dans les procédures aussi. Découpé en rondelles, un gros dossier devient sans doute plus digeste. En tout cas plus facile à faire avaler...

 

          Bien qu'en infraction avec la directive européenne dite « plan/ programmes 2001/42» qui exige que l'impact global d'un projet soit estimé dès le début du processus, la France continue à faire le contraire : on s'occupe d'abord de la plate-forme aéroportuaire et de sa route. Plus tard, après le démarrage de ce premier morceau, on regardera l'impact de l'éventuelle ligne ferroviaire qui desservira l'équipement. L'intérêt est évident : une fois la première pièce du puzzle posée, on continue quoi qu'il arrive, et l'on a de bonnes chances de minimiser l'impact global. Pour comprendre ce processus pervers, on peut dans un autre domaine regarder par exemple l'application de la loi littoral. En théorie, cette loi empêche une urbanisation massive dans des zones particulièrement fragiles. Mais le gel n'est pas total. Et pour qui a siégé en Commission des Sites*, chargée de donner un feu vert aux projets publics ou privés concernés par la loi, le constat est frappant : de petits lotissements en petits lotissements, acceptés du fait de leur taille modeste, de la pression des élus et/ou des promoteurs, on finit tout de même par beaucoup artificialiser pour ne pas dire trop. Ce qui n'empêchera pas de s'étonner et de crier à la catastrophe lorsque la nature reprendra ses droits…

 

          Saucissonnage du dossier en tranches, saucissonnage dans le temps, un bon moyen d'arriver au but, l'air de rien.

 

 

- « L'environnement ça commence à bien faire ! »

Nicolas Sarkozy

 

         Drôle de phrase, quand on y réfléchit car  l'environnement n'a jamais rien pesé fondamentalement. La question de la destruction environnementale n'entre même pas en effet dans le fameux calcul de rentabilité d'un équipement, calcul obligatoire pour justifier la poursuite d'un projet. Ni au moment du débat public, ni au moment de l'enquête publique. On remet à plus tard, après la Déclaration d'Utilité Publique, l'étude complète environnementale, au moment des arrêtés au titre de la loi sur l'eau et éventuellement au titre des espèces protégées dont on va autoriser la destruction. Le coût des terres agricoles disparues, la perte de la biodiversité, les impacts possibles sur l'eau tout cela ne sera pas monétisé et mis dans la balance. Même entre deux scénarios présentés en débat public. Dans ces conditions, ce n'est pas la découverte tardive de la grande qualité d'un site déjà choisi qui va empêcher quoi que ce soit. La loi sur l'eau dit pourtant : Éviter, Réduire, Compenser. On peut déjà oublier son premier terme. Pour les autres, nous en reparlerons.

 

          Au fait, qui est en charge de cette fameuse étude d'incidence environnementale ? Le porteur de projet. S'il est normal qu'il la paye, est-il normal qu'il soit le donneur d'ordre direct du bureau d'études qu'il choisit ? Le lien de dépendance financière ne fait pas bon ménage avec l'indépendance de pensée et l'objectivité…

 

          Exemple caricatural mais réel : pour la désormais célèbre ferme des mille vaches, le bureau d'études environnemental s'appelle Ramery Environnement, le maître d'ouvrage étant Ramery BTP. M. Ramery, le fermier tendance industriel de ce début de 21ème siècle l'a bien compris, on n'est jamais mieux servi que par soi-même ! Il n'est donc pas très étonnant que l'état des lieux initial sur l'environnement et les espèces protégées soit incomplet, dans la Somme pour la Ferme, en Loire-Atlantique pour l'aéroport de Notre Dame des Landes ou en Isère pour le Center Parc de Roybon.

 

- Des avis qui gênent ?

 

          On consulte beaucoup pour respecter les procédures. Trop, disent beaucoup de porteurs de projet. Ils ont raison sur la durée du processus et les délais qui en découlent. Mais à quoi servent au fond ces avis éclairés ? L'avis des commissions d'enquête, lieu par excellence de la «  démocratie participative » d'après ses thuriféraires est en réalité seulement consultatif. Autrement dit, même si une commission donne un avis négatif (ce qui est encore exceptionnel, compte tenu de la culture professionnelle des commissaires enquêteurs, souvent anciens ingénieurs, techniciens, bref de culture bâtisseuse), cela n'empêche rien. Le Préfet, ou le Ministre, peut tout à fait passer outre un avis défavorable. Il lui suffira de dire qu'il prend sa décision « au regard de tous les enjeux ». Le pouvoir reste donc bien là où il est depuis toujours. Deux exemples récents aussi scandaleux l'un que l'autre : les lignes LGV Limoges-Poitiers et Bordeaux-Toulouse viennent d'être déclarées d'Utilité Publique malgré les avis négatifs des commissions d'enquête. Et ne parlons même pas d'autres instances consultées, comme le Conseil National de Protection de la Nature, composé de scientifiques par exemple ou l'ONEMA, organisme d’État chargé de la protection de la qualité de l'eau. On comprend bien qu'il ne puisse y avoir obligation de conformité de tous les avis mais tout de même... Parfois, quand une commission s'est montrée particulièrement rétive, c'est à dire quand elle a bien fait son travail (étudier le dossier impartialement, écouter les opposants, s'apercevoir qu'ils ont raison) et donné un avis défavorable ou assorti de si fortes réserves que cela rendrait caduc le beau projet, on recommence jusqu'à ce qu'une nouvelle commission, plus compréhensive, donne un avis favorable. C'est ainsi que pour le Grand Stade de Lyon, il aura fallu s'y reprendre à trois fois avant d'obtenir un bel avis favorable. Refaire voter quand le vote ne correspond pas à ce que l'on attend est aussi une bonne technique. Il faut bien donner l'impression que tout le monde est d'accord n'est-ce pas ? …

 
- La justice inutile

 

          Pour le citoyen de base, le fonctionnement de la justice administrative reste un grand mystère. Possibilités de recours, nature de la juridiction, intérêt à agir, délais d'instruction, tout est opaque pour le citoyen qui ne s'est jamais frotté au droit. Mais une chose est claire sur les sujets qui nous occupent. Aussi surprenant que cela paraisse en effet à un esprit de bon sens, les recours ne sont pas suspensifs. Les bulldozers allant plus vite que les procédures contentieuses, des projets ont ainsi été annulés par la justice après leur inauguration… L'exemple de l'Université Paris-Diderot  en est un des exemples les plus récents, avec l'annulation en première instance et en appel du permis de construire de deux de ses bâtiments construits en Partenariat Public Privé avec ...Vinci.

 

          Évidemment, il existe des procédures d'urgence, en référé. Mais l'urgence est apparemment une notion variable. Quant il s'agit de déboiser, de remblayer, peut-on attendre une semaine, ou plus ? Le bon sens voudrait que les recours soient suspensifs lorsqu'il s'agit de transformer un site de manière irréversible, mais le bon sens n'est pas aux manettes. Comment s'étonner qu'il faille dès lors s'opposer physiquement au démarrage des travaux ? On reconnaîtra qu'il y a là une vraie question, quand il s'agit de destruction irréversible ! Ce « dysfonctionnement » fait de la justice un acteur impuissant dans les faits et mine la confiance des citoyens dans un véritable État de droit. A Notre Dame des Landes, s'il n'y avait pas eu occupation du terrain, résistance farouche lors de l’automne 2012, et accord politique obtenu par une grève de la faim de 28 jours, la zone aurait déjà été vidée de tous ses habitants, humains ou tritons, et l'aéroport serait déjà en construction.

 

- Contre-expertise : attention danger !

 

          Les textes officiels la prévoient si nécessaire. Et l'encadrent par sûreté ! C'est ainsi que dans le débat LNOBPL, plusieurs associations ont demandé à la Commission Particulière du Débat Public une contre-expertise indépendante. Un des cinq objectifs de ces nouvelles liaisons ferroviaires est en effet la réalisation d'une voie rapide Nantes-Rennes passant par... Notre Dame des Landes. Or il existe une voie existante reliant Nantes à Rennes par Châteaubriant. La Région des Pays de la Loire a choisi de la réutiliser pour faire circuler un tram-train qui relie Nantes à Châteaubriant. Là, il faut descendre, faire quelques mètres à pied et prendre un TER pour terminer le trajet. L'association nantaise Nexus qui s'intéresse à l'optimisation  de l'étoile ferroviaire existante a montré comment ce choix curieux obérait des possibilités plus intéressantes pour la population. Choix curieux et doublé de pratiques très limites par rapport à la légalité puisque le marché de construction des tram-trains a été attribué par la Région à Alsthom dix-huit mois avant le résultat de l'enquête publique sur l'utilité du dit tram-train…

 

          Demande est faite à la Commission Particulière du Débat Public de faire expertiser la possibilité de reprendre cette ligne pour relier Nantes à Rennes de manière performante. Accord de la Commission Nationale. Quatre experts sont nommés qui affirment lors de la réunion de restitution leur totale et parfaite indépendance. Or parmi ces quatre personnes, l'un a été Directeur de à l'Aviation Civile de 73 à 84, et a donc eu à connaître le projet de Notre Dame des Landes...l'autre est prestataire de services régulier pour Réseau Ferré de France. Où est l'indépendance annoncée ? Faut-il préciser que la contre-expertise conclut que certes on pourrait passer par Châteaubriant, mais au prix de très, très gros problèmes environnementaux  ? Curieusement cette fois l'environnement compte! Mais surtout, apprend-on des experts, ne pas faire le tronçon Nantes-Rennes en passant par cet aéroport encore inexistant mettrait en péril l'équilibre économique du reste des projets ferroviaires de l'Ouest et de la Bretagne. Autrement dit, si l'on ne fait pas la ligne rapide passant par Notre Dame des Landes, on ne pourra pas justifier le Paris-Brest en 3 heures ! Et voilà comment en 2014 apparaît un nouvel argument pour Notre Dame des Landes...

 

          Pendant le débat public, nous évoquons publiquement, bien que fort poliment, la question du conflit d'intérêts de ces deux « experts », nous l'écrivons au Président de la Commission Nationale du Débat Public qui répond uniquement sur les compétences et pas sur le fond. Nouveau courrier pour expliquer la différence entre « conflit d'intérêts » et « prise illégale d'intérêts ». Nous ne mettons pas en doute les compétences techniques des deux personnes en question, nous ne disons pas qu'ils ont tiré un profit personnel de cette affaire mais nous disons que leurs fonctions passées ou plus récentes jettent un doute légitime sur leur objectivité. Pas de réponse. Le projet restera bien sur ses rails, et ses défenseurs pourront même dire que nous avons eu notre contre-expertise !

 

          Ce que nous venons de balayer rapidement ne sont pas des détails, mais bien des règles du jeu incompatibles avec la loyauté de la prétendue « démocratie participative ». Cumulés, tous ces « défauts » assurent à l’État porteur de projet qu'aucun grain de sable ne viendra enrayer la machine.

 

          En réalité le pouvoir ne se partage pas. Et  les décideurs n'ont pas la moindre envie d'y renoncer. Il faut donc à la fois donner des gages démocratiques mais s'assurer que rien ne viendra empêcher au bout du compte ce qui a déjà été décidé.

 

          Finalement, les procédures sont peut-être bien faites, contrairement à ce que l'on vient de montrer, en tout cas pour ceux qui décident. Leurs défauts servent  le pouvoir, ce qui expliquerait que rien ne change et que rien ne changera vraisemblablement.

 

          La plate-forme commune présentée à la commission spécialisée  formulait vingt propositions précises pour restaurer une  confiance minimale entre citoyens et décideurs. Le rapport d'Alain Richard semble ne pas en avoir retenu grand-chose si ce n'est l'idée d'un débat très en amont et peut-être d'un « garant ». Le problème n'est pourtant pas de rajouter une étape ou une personne au débat mais de le pratiquer de manière honnête et en acceptant que l'issue ne soit pas forcément préécrite ! Quant au gouvernement, il a prévu de légiférer par ordonnance ce qui augure évidemment bien de sa conception de la démocratie. Si même les députés et sénateurs sont tenus à l'écart de cette réforme, on voit mal comment les simples citoyens seraient mieux traités... Mais une fois de plus, le pouvoir dira sans doute avoir « écouté et réformé ».

 

- Chapitre deux : La preuve par Notre Dame des Landes

          Lorsqu'en 2000, le ministre communiste de l’Équipement, des Transports et du Logement Jean-Claude Gayssot, dont un des chargés de mission s'appelle M. Notebaert, promis à un bel avenir chez Vinci où il deviendra directeur, exhume le projet de Notre Dame des Landes, on est encore dans une phase de construction de la démocratie canada dry. Après une période de flottement, et à la demande expresse portée par l'UFCNA, l'Union Française Contre les Nuisances des Aéronefs, l’État accepte un « débat public » en bonne et due forme, sous l'autorité de la Commission Nationale du Débat Public. Débat qui sera donc mené de décembre 2002 à mai 2003.

 

          La relecture, treize ans plus tard, des documents du débat public n'est pas inutile. Le dossier du maître d'ouvrage énonce les quatre grands objectifs du projet. Un seul (le premier) relève en réalité du constat des insuffisances de l'aéroport existant, les trois autres objectifs relèvent de la croyance, croyance que l'organe peut créer la fonction et de l'hypothèse non prouvée qu'un nouvel équipement améliorerait l'offre de liaisons aériennes, sans passer par Paris :

  • 1 - répondre à la saturation de l’aéroport Nantes-Atlantique en déployant une infrastructure en capacité d’accueillir sur le long terme un trafic en plein essor ;     
  • 2 - améliorer l’offre de mobilité au départ du Grand Ouest vers les principales villes en France, en Europe et à l’international ;
  • 3 - réduire la dépendance du territoire aux infrastructures parisiennes ;
  • 4 - contribuer au développement économique du territoire et à l’amélioration de la mobilité de ses habitants.

 

           Sur le constat des insuffisances de l'aéroport existant, le porteur de projet, c'est à dire l’État, par la voix de la Direction Générale de l'Aviation Civile, affirme (page 17 du document):

  • que la piste unique de Nantes-Atlantique sera saturée à 75 000 – 80 000 mouvements commerciaux « selon les calculs en vigueur » (sic).
  • que l'extension maximale de l'aérogare ne permettrait d'accueillir que 4 Millions  de voyageurs et que l'on a renoncé à cette extension à cause de son coût ( 400MF, soit 60M€).
  • que le Plan d'Exposition au Bruit (P.E.B) gèlera trop de surfaces pour permettre le développement de l'agglomération. (3000 ha sur 10 000 ha des communes concernées par le PEB)
 
Voilà donc le transfert justifié :

          « La saturation technique de l’aéroport de Nantes-Atlantique , fondée sur la capacité de l’aérogare à 3 millions de passagers, est envisagée à l’horizon 2010. Pour autant, elle est loin d’être la seule justification du transfert rapide des activités commerciales de la plate-forme : les survols de l’agglomération nantaise devenant plus fréquents, les contraintes liées à l’urbanisation et aux nuisances sonores – dans la perspective d’un PEB révisé – confortent cette perspective. En l’absence de solution alternative, le transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique est nécessaire. »

 

          Sa localisation aussi : ce sera Notre Dame des Landes bien sûr, car « l'environnement naturel est peu contraignant » et « les enjeux écologiques et paysagers limités » (sic page 40). La Direction Générale de l'Aviation Civile ne s'étend d'ailleurs pas sur les autres sites dans son dossier et pour cause. Notre Dame des Landes a été choisi en 71 et le Département de Loire-Atlantique y est désormais propriétaire de centaines d'hectares. On ne va tout de même pas changer de site d'implantation maintenant ! D'ailleurs pour conforter encore, si besoin était, ce choix judicieux, Le Conseil Général verse au débat une étude complémentaire qu'il a fait réaliser juste avant le débat public en 2002 : évidemment et sans surprise, Notre Dame des Landes arrive en tête. (étude Setec février et novembre 2002).

 

Page 38 :« Différentes réflexions ont été conduites depuis une vingtaine d’années afin de permettre le choix d’un site pour le nouvel aéroport du Grand Ouest. Il en ressort que le site de Notre-Dame-des-Landes, dont l’urbanisation a été limitée par la création d’une Zone d’Aménagement Différée (ZAD) en 1974, est bien adapté.

 

         Une étude multicritères menée par l’association interconsulaire de la Loire-Atlantique et actualisée en 2002 par le Conseil Général compare sept sites répartis sur l’interrégion, en sus des deux précédemment cités [ Notre Dame des Landes et Guéméné-Penfao tous deux en 44] (...) Il en ressort que le site de Notre-Dame-des-Landes reste le plus pertinent. »

 

          Devant la forte mobilisation des opposants, et un dossier qui paraît bouclé à l'avance, la Commission Particulière du Débat Public finit par faire droit à ce qui apparaît comme le minimum démocratique : une expertise complémentaire qui devra porter sur la saturation ou non de l'aéroport de Nantes-Atlantique, sur les autres sites écartés par le maître d'ouvrage au profit de Notre Dame des Landes et sur les solutions alternatives proposées par certains opposants. Vaste champ d'investigation dans un délai forcément très court. Reconnaissons à la CPDP son ouverture d'esprit puisque les opposants sont associés au choix du bureau d'étude, Cosynergie.

 

          On va donc débattre «  saturation » et délai de saturation. Saturation reste le mot qui vient spontanément à l'esprit dès qu'on parle du sujet du transfert de l'aéroport . Même ceux qui ne sont jamais venus à Bouguenais voir le site actuel évoquent la « saturation » de l'aéroport de Nantes-Atlantique. Le débat est loin d'être simple. Parle-t-on de la saturation technique de la piste unique ? De la saturation de l'aérogare ? Ou encore de la saturation « psychologique » liée au bruit pour les riverains ? En fait, une grande partie de la manipulation des chiffres et de la réalité vient de cette confusion subtilement entretenue. Nous y reviendrons. Essayons d'abord de clarifier la notion.

 

          La saturation de la piste : une piste unique est certes moins pratique que deux pistes mais peut accueillir, avant d'être saturée, des centaines de milliers de mouvements. Plus de 160 000  par exemple à Genève en 2014.

 

          La Direction Générale de l'Aviation Civile avance une saturation à 75 000 mouvements, l'étude Cosynergie va jusqu'à 100 000  en préconisant des aménagements mineurs. Les deux annoncent une saturation qui devrait déjà être atteinte, aux alentours de 2015 pour la Direction Générale de l'Aviation Civile et de 2020 pour Cosynergie. Disons tout de suite que la réalité dément les deux hypothèses : en 2014 le nombre de mouvements commerciaux a été de 51 000 …Par ailleurs dans tous les aéroports, au fur et à mesure que le trafic commercial progresse, la part de l'aviation légère et privée régresse. A Nantes-Atlantique, l'accueil des avions de tourisme et d'affaires tourne toujours à plus de  20 000 mouvements, c'est dire la marge qui existe encore !

 

          La saturation physique de l'aérogare aurait dû être un non sujet dès 2003. Il suffit de regarder une photo aérienne. Agrandissement, rénovation, tout est possible sur place, l'espace ne manque pas. Et pourtant le porteur du projet prend prétexte de contraintes supposées (la présence notamment d'un parking dans la continuité de l'aérogare) et du coût pour balayer l'idée d'un aménagement possible.

 

          Enfin, la « saturation psychologique » concerne le bruit et son corollaire, c'est à dire les restrictions à l'urbanisation . Or le bruit est lié au nombre de mouvements d'avions et pas au nombre de voyageurs accueillis. Cela paraît une évidence et pourtant...On parlera le plus souvent de l'augmentation du nombre de passagers accueillis et pas des mouvements d'avions pour prouver « la saturation » générale de Nantes-Atlantique. Le Plan d'Exposition au Bruit présenté lors du débat public et valable jusqu'à l'horizon 2010, est fondé sur le  nombre  très supérieur à la vraisemblance de 110 000 mouvements ; effectivement effrayant, il a de quoi empêcher de dormir les élus qui ont l'obsession de voir grandir leur commune. Au point que pour définir la zone C, où les contraintes empêcheraient la réalisation de logements collectifs, l’État admettra par dérogation un indice sonore moins pénalisant, donc moins protecteur.

 

          En réalité, pour débattre du maintien sur le site ou du transfert il aurait fallu ne parler que mouvements d'avion et bruit mais le mot saturation est bien commode pour les tenants de Notre Dame des Landes, car il permettra toutes les approximations et les mensonges.

 

Quant à la localisation du projet, le cabinet Cosynergie conclut ainsi :

          « L'écart entre les deux sites de Notre Dame des Landes et de Guéméné-Penfao n'est pas significatif ; il serait souhaitable pour départager les 2 sites arrivés en tête et, aussi, pour fiabiliser et crédibiliser l'ensemble de l'analyse, en confortant la décision finale de localisation, d'effectuer des études complémentaires :

  • Études de marché (voyageurs, résidents, compagnies) et modèles d'évaluations des marchés.
  • Analyse technique plus approfondie des sites (caractéristiques des terrains...).
  • PEB et nuisances à évaluer pour chaque site.
  • Nouveaux sites éventuels à détecter (de manière opportune ou systématique ) et à évaluer.
  • Études environnementales plus poussées sur les sites sélectionnés.
 

          Au bout du compte, les conclusions du cabinet Cosynergie, chargé de l'expertise complémentaire, soulèvent de nombreuses questions et demandent un approfondissement …

 

          Hélas, d'études complémentaires il ne sera plus question. Exit toute autre localisation et notamment le site de Guéméné-Penfao dont le maire, à ce moment-là vice président du Conseil Général ne voulait pas, ce qui pourrait expliquer l'étude complémentaire du Conseil Général vantant les mérites du site de Notre Dame des Landes (cf page 54 du compte rendu de la CPDP).

 

          Exit surtout l'espoir que le débat public aboutisse à autre chose que ce qui a été décidé déjà…La commission spécialisée a beau présenter quatre options dont les trois premières ne valident pas le projet présenté, c'est bien évidemment la quatrième qui a les faveurs des décideurs (les grandes collectivités locales, les milieux patronaux et l'Acipran, ancêtre de l'association « Des Ailes pour l'Ouest ») qui plaident pour aller vite. L’État confirme ainsi sans surprise en octobre 2004 la poursuite des études pour un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes.

 

          Les porteurs du projet ont déjà pris quelques libertés avec la vérité, sur la saturation de l'aérogare, sur l'absence d'enjeux environnementaux à Notre Dame des Landes, ils ont aussi retenu des hypothèses contestables d'augmentation du nombre de mouvements d'avion. Mais ils pensent que le plus dur est passé et que désormais le dossier va se poursuivre sans heurts. Personne n'est prêt à renoncer à un beau projet d'avenir comme celui-là !

 

          Nous voilà donc avec un projet « pré-validé » par le débat public originel.

 

          Vient en 2006 l'Enquête d'Utilité Publique sur un dossier approfondi. Approfondi, sauf sur tout ce qui concerne les questions environnementales, qui seront regardées plus tard, après la Déclaration d'Utilité Publique. Plus tard, donc trop tard pour choisir par exemple entre deux sites d'implantation, dont l'un aurait des conséquences plus graves que l'autre. Notre Dame des Landes est un exemple spectaculaire de ce saucissonnage dans le temps : naissance du projet en 1970, débat public en 2003, DUP en 2008, enquête au titre de la loi sur l'eau en ...2012 !

 

          Rappelons que la directive européenne Plans/programme datant du 27 juin 2001  prévoit une analyse globale des atteintes à l'environnement mais n'est toujours pas respectée dans notre pays  car  le « saucissonnage » a bien des avantages ! On aurait dû présenter le projet dans sa globalité, plate-forme et routes, tram-train, et ligne grande vitesse Nantes-Rennes. On s'en gardera bien. Trop compliqué ? Peut-être mais surtout le saucissonnage est une arme formidable : en décrétant l’Utilité Publique avant d'avoir analysé complètement les impacts environnementaux, on se met à l'abri d'un possible abandon du site et donc d'un retard dans le projet. En découpant un projet global en tranches, on minimise aussi son impact final. Une fois qu'un bout du programme est parti, qui pourra l'empêcher d'aller jusqu'au bout ? Une fois l'aéroport construit, qui pourrait remettre en cause une éventuelle liaison ferroviaire ? La France est donc en situation contentieuse avec la commission européenne sur ce point. Et Notre Dame des Landes a été rajouté dans le dossier, n'en déplaise à tous ceux qui nous donnent des leçons de légalité…

 

          Malheureusement pour les porteurs du projet, les opposants ne désarment pas mais travaillent, analysent, comptent au point de relever tant d'incohérences et de failles dans le beau projet qu'il va falloir mentir à nouveau pour justifier le mensonge précédent.

Des premiers mensonges au Mensonge d’État

 

          Le rouleau compresseur des « procédures » poursuit sa  route.  Le 13 avril 2007, la commission d'enquête donne un avis favorable dont les justifications reprennent le discours déjà tenu en 2002.

 

          Le point extrême de la saturation de Nantes-Atlantique est annoncé pour 2020-2030, en millions de voyageurs comme d'habitude et pas en mouvements. Les solutions alternatives dont la Commission Particulière du Débat Public et Cosynergie disaient pourtant qu'elles devaient être regardées sont balayées par une formule lapidaire : « Ces différentes options n’apportent pas de solutions de portée suffisante pour palier (sic) la saturation prévisible de l’aéroport tant sur le plan technique que sur le plan des nuisances sonores. »

 

          Quant au bilan économique et financier, il est vite expédié : « L’intérêt socio-économique a fait l’objet d’une étude sérieuse et détaillée en pièce F. Quels que soient les scénarios retenus, les calculs de TRI (le Taux de Rentabilité Interne qui prouve l'intérêt de l'investissement) donnent des résultats acceptables à bons. » Sérieuse et détaillée si on ne la regarde que de loin...Ce que tout le monde fait, commission d'enquête comprise.

 

          Dans les conclusions de la commission apparaissent aussi deux nouveaux arguments qui feront les choux gras des pro-Notre Dame des Landes et seront ensuite repris à l'envi :

«  Les solutions alternatives à Nantes-Atlantique ne permettent pas de régler les principaux inconvénients du site  Nantes-Atlantique (sic) :

  • contraintes foncières : 320 ha disponibles alors qu’un outil adapté à la demande exige probablement un minimum de 700 ha

  • contraintes techniques : implantation ILS sur piste 21, temps de roulage si les installations actuelles sont réutilisées...

  • contraintes environnementales : importance des populations touchées par les nuisances sonores, atteinte à des milieux de haute qualité protégés de façon réglementaire...

  • contraintes liées au survol de zones habitées : risque lié au survol de zone d’habitat dense…

 

          Voici que s'invitent au débat (ou à son ersatz) le risque et le lac de Grand-Lieu, réserve naturelle classée Natura 2000. Deux magnifiques mensonges qui prospéreront dans les années suivantes et dont nous reparlerons.
 
          L'avis de la commission est favorable comme il est de coutume dans ce genre de dossier. Question impertinente à poser à ceux qui prétendent que rien n'est joué à l'avance : combien de grands projets n'ont pas eu, in fine, d'avis favorable de la commission d'enquête, au moment de la Déclaration d'Utilité Publique  ? Aucun ou presque. Presque, car tout récemment, comme on l'a dit, deux commissions d'enquête ont émis un avis défavorable sur les projets de lignes à Grande Vitesse, Limoges-Poitiers et Bordeaux-Toulouse. Ce qui n'a pas empêché Alain Vidalies, actuel Ministre des Transports de signer les décrets d'Utilité Publique*. Autrement dit, dans plus de 90 % des cas, l'avis émis par la commission d'enquête est favorable donc l'Utilité Publique est décidée et dans les 10 % restants, elle l'est aussi ! Pas mal ficelée la démocratie canada dry...
 

          L'Intérêt Général est donc prononcé sur les bases suivantes : saturation proche de l'équipement de Nantes-Atlantique, pas d'alternative crédible, étude socio-économique positive, pas de problème environnemental sur le site retenu de Notre Dame des Landes. C'est le Préfet Bernard Hagelsteen qui signera la DUP en 2008. Sa femme siège alors au Conseil d’État, comme présidente de la section des travaux publics qui a eu à émettre un avis sur le projet. Deux ans plus tard, retraité de la Haute Fonction Publique, il sera recruté chez Vinci Autoroutes, parfaitement légalement. « Honni soit qui mal y pense » évidemment...

 

          Parallèlement, l’État a lancé son appel d'offres pour la construction et la gestion de ce nouvel aéroport. Un aéroport probablement classé « secret défense » puisque les documents principaux, notamment le cahier des charges remis aux trois candidats retenus ne sera jamais rendu public, détail qui a son importance comme on le verra par la suite. Les responsables arguent de la nécessaire discrétion pendant la négociation. Soit. Le premier appel d'offres est un échec, personne ne semble se bousculer pour proposer ses services. On relance. Cette fois le groupe AGO constitué par Vinci, la Chambre de commerce de Nantes-Saint-Nazaire, précédent gestionnaire de l'aéroport et l'entreprise de Travaux Publics ETPO emporte la Délégation de Service Public. Le Décret est signé le 29 décembre 2010 par François Fillon, Nathalie Kosciusko-Moriset, Christine Lagarde, François Baroin et Thierry Mariani. C'est le numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile Paul  Schwach qui paraphe la convention de financement …

 

       Les opposants demandent à voir le contrat de concession signé. La première réponse de la Préfecture est de nous inviter à venir à la Direction Départementale de l’Équipement avec papier et crayon pour le consulter en présence des fonctionnaires. Vous avez dit transparence ? Finalement nous en aurons une copie numérique : quelques milliers de pages, 19 annexes. Bon courage au citoyen lambda pour trouver quelque chose là-dedans. Nous trouverons cependant, mais il faudra du temps, ce temps que le gouvernement utilisera, lui, pour poursuivre l'instruction administrative du dossier.

 

Une bien curieuse étude coûts/bénéfices

 

          La bataille juridique a commencé, à armes inégales. Les opposants n'ont pas encore compris qu'il ne s'agissait pas d'un combat d'arguments objectifs. Tous les recours sur le fond du projet seront perdus. La mécanique est bien huilée : l'inscription du projet dans les documents planificateurs, Directive Territoriale d'Aménagement, Schéma de Cohérence Territoriale semble suffire à le justifier « démocratiquement » et le Débat Public a clos, aux yeux des porteurs en tout cas, la question de l'opportunité. Circulez, il n'y a plus rien à voir. Le Conseil d’État qui porte bien son nom, diront les mauvais esprits, rejette en 2009 la première demande d'annulation de la DUP. Cette même année, les Élu-e-s qui Doutent de la Pertinence de l'Aéroport se rassemblent dans un collectif d'abord informel, le CéDpa, qui se transformera en association pour pouvoir notamment ester en justice. Las de demander une étude économique indépendante, ils décident de financer une contre expertise de la fameuse étude coûts/bénéfices qui au moment de la Déclaration d'Utilité Publique en 2007 a soi-disant prouvé la pertinence économique du projet.

 

          La Loi d'Orientation sur les Transports Intérieurs de 1982 (LOTI) prévoit en effet que tout projet important d'infrastructure de transport comporte une analyse socio-économique. Cette analyse globale coûts/bénéfices doit chiffrer toutes les conséquences d'un projet, en les monétarisant   pour  vérifier qu'il apporte bien une amélioration de la richesse pour la collectivité dans son ensemble. Elle diffère évidemment du plan d'affaires du concessionnaire car elle estime l'intérêt public d'ensemble. La Cour des Comptes a rendu public le 23 octobre 2014 un  rapport très parlant et très sévère sur la grande vitesse ferroviaire et alerté sur l'optimisme des prévisions, qui disons le pudiquement, « orientent » les résultats afin de démontrer ce que l'on veut démontrer. « Dans le temps de gestation technique des projets de LGV, tous les efforts tendent vers la justification de la construction des lignes : compte-rendu incomplet des débats publics ; biais optimiste des études de trafic en vue d’atteindre un taux de rentabilité suffisant pour la ligne(sans toujours y parvenir) » peut-on lire  notamment  pages 88 à 91 du rapport. Un des paramètres le plus facile à manipuler est celui du gain de temps, c'est à dire la valorisation financière des gains de temps pour les utilisateurs d'une  nouvelle infrastructure.

 

         Pour Notre Dame des Landes, l'étude incluse dans le dossier d'enquête d'utilité publique prévoyait donc sur ce point précis un gain de 911 M€ ce qui pèse lourd dans le bénéfice final présumé de 500 à 600 M€. Comment ne pas vouloir un si beau projet pour la collectivité ?

 

          Oui mais...Le CéDpa demande à un cabinet hollandais indépendant CE/Delft, spécialisé dans ce genre de travail, de vérifier l' étude. Son verdict, rendu public à l'automne 2011* est accablant : non respect des directives nationales (l' instruction cadre de 2005 sur la méthode de calcul par exemple), omission de certains coûts (notamment celui du tram-train qui doit desservir le nouvel aéroport), ajout à tort de certains bénéfices et erreurs (?) de calcul, notamment sur la fameuse valeur du temps économisé. Pour être précis, CE/Delft qui n'a pas trouvé dans le dossier d'enquête l'étude détaillée sur les gains de temps de trajet pointe des contradictions et des invraisemblances et rétablit des gains de temps plus logiques. Avec la correction de ces nombreuses erreurs, et même avec une incertitude liée à l'impossibilité d'accéder aux chiffres détaillés, le résultat final est bien différent de ce qui a été présenté lors de l'enquête. Ce n'est plus un bénéfice mais une perte pour la collectivité qu'il aurait fallu annoncer. La conclusion de CE/Delft est claire : « L'optimisation de Nantes-Atlantique apparaît plus génératrice de richesses pour la France que la construction d'un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes. Nous sommes face à un besoin très sérieux d'analyse complète des coûts et bénéfices de toutes les options concernant l'amélioration du trafic aérien pour la région nantaise. »

 

          Les élus du CéDpa pensent que cette fois l'affaire est entendue, le projet est ébranlé et pour le moins les autorités vont devoir rouvrir le dossier. Innocents élus, naïfs opposants... La réponse, si l'on peut parler de réponse ne tarde pas : elle tient en trois arguments développés non par l’État qui se tait, mais par les élus locaux pro-aéroport et leur outil, le Syndicat Mixte Aéroportuaire, arguments dont le lecteur appréciera la pertinence : 1) cette étude ne vaut rien parce que vous en êtes les commanditaires. 2) vous ne l'avez pas payée très cher (20 000€, une paille il est vrai au prix des études dont sont habituellement friands les décideurs) ; pour ce prix-là, on n'a rien de sérieux. 3) le cabinet CE/Delft se trompe et de manière grossière sur les gains de temps.

 

          Circulez, il n'y a toujours rien à voir... Le CéDpa reconnaît volontiers qu'il peut y avoir matière à discussion, l'étude détaillée et complète du maître d'ouvrage étant inaccessible puisque sans doute classée « secret défense » comme le cahier des charges de la concession. Qu'on se mette autour d'une table avec nos experts respectifs ! Refus par le silence. Silence de la Direction Générale de l'Aviation Civile, silence de l’État. Un silence qui dure encore. Résumé des tentatives du CéDpa, sans réponse: courrier au Premier Ministre François Fillon en novembre 2011, demande de rencontre avec la Ministre Nathalie Kosciusko-Moriset pour lui remettre l'étude, recours gracieux auprès du même Premier Ministre début 2012 pour demander l'abrogation de la DUP de 2008, recours juridique devant le Conseil d’État, et ...rejet de la requête à l'automne 2012 – avec entre autres motifs :  « que si les requérants soutiennent que les coûts liés à la réalisation d'une ligne de tram-train entre l'aéroport et Nantes, évalués à 75 M€, n'ont pas été inclus dans l'appréciation initiale du budget de l'opération, alors que ses effets positifs avaient pour leur part été pris en compte, que la valeur des économies en temps de trajet retenue dans l'étude de 2006 était surévaluée, que la comparaison des coûts et bénéfices entre, d'une part, les améliorations de l'actuel aéroport de Nantes-Atlantique et, d'autre part, la construction d'un nouvel aéroport, était favorable à la première solution, de tels arguments, qui ne font pas état de changement des circonstances de fait mais seulement de divergences d'appréciation sur les études réalisées antérieurement au décret déclarant d'utilité publique les travaux nécessaires à la réalisation du projet d'aéroport pour le Grand Ouest - Notre-Dame-des-Landes, sont sans incidence sur l'appréciation de l'éventuelle perte d'utilité publique du projet. »

 

          Traduisons pour le profane : nous montrons qu'il y a eu erreur ou pire mensonge sur les chiffres qui ont permis de déclarer l'utilité publique du projet mais le conseil d’État considère qu'il ne s'agit là que de « divergences d'appréciation » et que cela ne remet pas en cause l'utilité publique ! Imaginez le raisonnement appliqué à une affaire  criminelle : pas de réouverture d'un dossier même si des éléments nouveaux montrent l'erreur judiciaire ?

 

          Début 2013, nous redemandons l'étude par l'intermédiaire de la Commission du dialogue puis directement à la DGAC qui aurait semble-t-il fourni une note à la presse justifiant l'étude coûts/bénéfices. Mai 2013, rencontre avec le Préfet De Lavernée. Réitération de la demande d'accès à l'étude sur les gains de temps, refus net du sous-préfet en charge du dossier, Mikaël Doré, à notre grande surprise et d'ailleurs à la surprise manifeste du Préfet qui confirme pourtant qu'il faut « réduire toutes les zones d'ombre »… Rencontre avec la Direction Générale de l'Aviation Civile en juin 2013. Nouvelle  demande. Idem lors des rencontres d'octobre et novembre 2013. En vain. Ah si pourtant, soyons juste : la Direction Générale de l'Aviation Civile a produit une note technique, le 4 décembre 2012. On peut y lire la formidable phrase suivante : «  Nous avons vérifié les calculs du bureau chargé de l'étude coûts/bénéfices. Ils sont justes. » Alors puisqu'il sont justes, pourquoi ne pas les donner ? La Commission d'Accès aux Documents Administratifs est saisie en mai 2015, sa décision positive arrive en septembre. Nouvelle lettre à la Ministre de l’Écologie. La réponse cette fois ne tarde pas, le courrier est transmis ...à la Direction Générale de l'Aviation Civile ! Qui ne répond ni au téléphone, ni aux courriels. Nous déposons un recours devant le Tribunal Administratif de Paris. Deux jours après, arrive un volumineux courrier, contenant...non pas l'étude demandée mais le dossier préparatoire à l'enquête publique de 2007 portant les sigles DGAC/Direction Départementale de l’Équipement 44 dans lequel il n'y a toujours pas les fameux calculs pourtant justes et vérifiés ! Nouveau courrier, maintien du recours. Aurons-nous cette étude avant que le nouveau sous-préfet en charge du dossier ne reçoive le feu vert pour lancer l'évacuation de la ZAD ? Les paris sont ouverts.

 

          De la coupe aux lèvres, et de la démocratie proclamée aux pratiques réelles il y a loin décidément . Quelques rappels juste pour rire, jaune :

  • Circulaire Bianco 1992 : « C’est pourquoi j’ai décidé de préciser les conditions d’un débat transparent et démocratique pour la conception et la réalisation des grandes infrastructures décidées par l’État. »
  • Instruction-cadre De Robien ( 2005) : « […] assurer la transparence de bout en bout, en donnant à tout moment accès aux documents techniques et aux calculs à tous ceux qui le souhaitent, et se prêter aux contre-expertises »
  • Discours de F.Hollande, après la mort de Rémi Fraisse, novembre 2014 : «  [la] transparence est la première condition de la démocratie participative »
 
          Récapitulons : nous voici avec une DUP signée en 2008 par un Préfet qui aime le groupe Vinci au point de le rejoindre après sa retraite, sur la base d'une analyse coûts/bénéfices pour le moins douteuse. Est-ce tout ? Pas vraiment…

Notre Dame des Landes : tromperie sur la marchandise

 

          Chacun imagine évidemment que le nouvel équipement réglera tous les défauts de l'actuel aéroport : deux pistes à la place d'une, assez longues pour accueillir les très gros porteurs ( B747 ou A 380), une aérogare plus spacieuse pour les voyageurs, une connexion performante par transports collectifs, le tout permettant d'accueillir de nouvelles lignes aériennes.

 

          C'est ainsi en tout cas que le dossier de 2007 présente l'infrastructure à créer. Et c'est ainsi que le rêvent encore ceux qui n'ont pas vraiment ouvert le contrat de concession. Il y aura bien deux pistes, oui, mais l'une de 2900m et l'autre de 2700 (celle de Nantes-Atlantique mesure 2900m). Pas d'Airbus A380 à pleine charge donc, pas de vol Notre Dame des Landes / Shanghai dont rêve sans doute Jacques Auxiette, le farouche partisan de Notre Dame des Landes, président de la Région Pays de Loire jusqu'en 2015 et amoureux de la Chine. Ou plutôt, pour être parfaitement juste, pas d'Airbus A380 avant 2052… soit à la fin de la concession d' AGO. La piste pourra être prolongée s'il le faut ; mais en réalité AGO le concessionnaire, qui a au moins le sens des affaires, sait très bien qu'il n'y aura pas de marché pour les gros porteurs à Notre Dame des Landes. Et qu'il est donc inutile de construire des pistes de 3600m comme le présentait le dossier de DUP. Pauvres élus locaux qui rêvent de s'affranchir de la situation géographique de Nantes, toute proche de l'Atlantique, qu'ils vivent comme une contrainte et traduisent parfois par cette phrase incroyable : « on ne peut pas rester comme ça, dos à la mer ! », comme le condamné dos au mur. De fait nous ne sommes pas au cœur de l'Europe et encore moins au cœur du monde. Est-ce vraiment un drame ?

 

          Les pistes seront donc plus courtes que rêvées. Seront-elles  performantes ? A voir… leur largeur, 45m, est identique à celle  de Nantes-Atlantique ; si l'on veut 60m, il faudra « lever l'option », comme le précise le contrat de concession, c'est à dire que celui qui veut 60m paiera ! Apparemment AGO attend que quelqu'un le veuille. Plus de taxiway, un local pompiers plus loin des lieux possibles d'intervention. Moins de places de parking pour les avions aussi.

 

          Une aérogare plus spacieuse alors? Encore perdu. Comme un article du Canard enchaîné l'a révélé le 8 octobre 2014, après avoir pris connaissance du permis de construire, l'aérogare de  Notre Dame des Landes à l'ouverture sera plus petite que celle de Nantes-Atlantique. Les architectes qui ont rejoint «  ceux qui doutent » l'ont  vérifié en reprenant à la fois les surfaces de l'aéroport existant et celles prévues dans l'Avant Projet Sommaire joint au contrat de concession.   Vous avez bien lu, plus petit ! Moins de comptoirs d'enregistrement, moins de  Postes d'Inspection aux Frontières, moins de places dans les salles d'embarquement, moins de passerelles pour accéder aux avions, mais plus de surfaces commerciales, c'est vrai ! Plus aussi de distance entre l'entrée de l'aérogare et les avions… En bref, l'aéroport prévu par le contrat de concession est une vaste zone commerciale qu'il faut traverser pour être sûr d'y dépenser son argent en attendant l'avion. Au passage, vous accomplirez aussi les tâches devenues habituelles, vous enregistrer, tirer votre valise et vous déshabiller au contrôle. Cela méritera bien un petit parfum ou une bonne bouteille…

 

          Réaction à l'article du Canard enchaîné? Aucune, sinon une vague explication embarrassée du sous-préfet Mikaël Doré expliquant que le permis de construire est suspendu et sera modifié, compte tenu du retard pris dans le planning prévisionnel, à cause des opposants, cela va sans dire. Pas de réponse sur le fond. Pourtant le contrat de concession est très clair et montre bien l'évolution de l'aérogare sur les 55 ans à venir. A l'ouverture, Notre Dame des Landes sera plus petit que Nantes-Atlantique et par la suite, on agrandira au plus juste et au plus rentable. Optimisé, l'aéroport de demain, c'est le moins que l'on puisse dire !

 

          Restent les transports en commun pour y accéder. Vous les rêviez performants ? Encore perdu. La commission d'enquête en 2006 n'avait pourtant pas oublié la nécessaire desserte de qualité du futur aéroport par voie ferrée :

 

          « Concernant les liaisons fer, la commission prend acte des dates annoncées dans le dossier : liaison tram-train à l’ouverture du futur aéroport (2012) et liaison TGV Rennes - NDDL à l’horizon 2025. Il appartient au porteur du projet, en l’occurrence l’État, de s’engager résolument dans la réalisation de ces projets (dans lesquels il peut fortement s’impliquer) pour que ces échéances soient respectées. »

 

          Aujourd'hui, la seule liaison sûre en transports en commun est celle… d'un car du Département ! Le tronçon de tram-train qui devait « au plus près de sa construction » relier l'aéroport à la ligne rouverte récemment Nantes-Châteaubriant est loin d'être programmé car il coûtera cher en investissement et surtout en fonctionnement. Quant à la ligne rapide entre Nantes-Atlantique et Rennes passant par Notre Dame des Landes, le débat LNOBPL déjà cité situe son éventuelle réalisation entre 2030 et 2050. Tout cela peut réjouir AGO qui avec ses 7425 places de stationnement continuera comme actuellement à Nantes-Atlantique à gagner beaucoup d'argent en taxant les voyageurs contraints de venir en automobile.

 

          Quant aux lignes aériennes nouvelles, elles ne dépendent pas de l'infrastructure mais évidemment du marché. Aucune création de ligne n'a été refusée sur Nantes-Atlantique à ce jour. Même le Président de la Chambre de Commerce de Nantes-St-Nazaire, Jean-François Gendron l'a reconnu :«  Il ne faut pas rêver, ce n'est pas parce qu'on déplacera l'aéroport que de nouvelles lignes se créeront ! »

 

          On pourrait sourire de tout cela  s'il ne s'agissait  que des erreurs ou des difficultés de cohérence, inhérentes à tout gros dossier. Mais en réalité, l'affaire est plus simple et plus terrible à la fois. Les mensonges et les manipulations sont bel et bien avérés. Reprenons un tout petit peu l'histoire pour le démontrer.

 

          A l'automne 2012, Jean-Marc Ayrault lance l'opération César, il s'agit de vider la ZAD de ses occupants «  illégaux », en gros les jeunes qui s'y sont installés depuis 2009 et occupent maisons vides ou cabanes de fortune. Les sous-préfets Lapouze et Doré pensent en finir en une semaine. Lorsqu'il ne restera sur place que les quelques agriculteurs et habitants protégés par l'accord politique obtenu à l'issue d'une longue grève de la faim au printemps 2012, les travaux pourront, pensent-ils, démarrer sans difficultés. Hélas pour eux, l'opération tourne au fiasco et donne une visibilité au sujet. Après de longues semaines d'occupation militaire et de violences, Jean-Marc Ayrault décide de mettre en place une commission chargée « d'apporter aux parties les précisions complémentaires en s'appuyant sur les éclairages techniques nécessaires » c'est à dire d'expliquer ce que les opposants n'auraient pas compris ! La « commission du dialogue », composée de trois membres choisis par le Premier Ministre s'installe pour plusieurs mois d'audition. Son rapport remis au printemps 2013 justifie, sans surprise puisque c'était sa mission, le nouvel équipement mais reconnaît la validité de certains arguments des opposants. Dans ses recommandations, la commission souhaite donc que soient réalisées plusieurs études, l'une sur la possibilité réelle de réaménager l'aérogare actuelle, l'autre sur les conséquences sur le Plan d'Exposition au Bruit ( bruit et urbanisation).

 

          C'est à la suite de ce rapport que le Préfet de Loire-Atlantique reprend contact avec le CéDpa qui dans le partage des rôles entre opposants a accepté le dialogue et apporté beaucoup de matière à la commission. Dans un premier temps, le Préfet parle de cahier des charges à écrire ensemble, de réunions techniques et de transparence. Nous nous remettons à espérer dans la possibilité d'une étude vraiment indépendante ou en tout cas, faite avec nous ; hélas la commission du dialogue a considéré, précaution utile du point de vue du gouvernement, que la Direction Générale de l'Aviation Civile peut se charger du travail… La première réunion nous montre vite nos illusions. En fait, la Direction Générale de l'Aviation Civile a déjà une partie des résultats même si elle ne le dit pas ainsi, elle entend faire vite et nous présenter ses études dès septembre. Nous claquons la porte. Et demandons un rendez-vous au ministre des Transports, Frédéric Cuvillier. La scène vaut son pesant d'or. La main sur le cœur, M.Cuvillier nous confirme d'abord « Parole de ministre, Madame, que voulez-vous de plus ? » que nous serons bien reçus par son collègue Philippe Martin, ministre de l’Écologie. Rendez-vous accepté depuis des semaines sur le principe mais jamais abouti. Et qui n'aura jamais lieu. Une parole de ministre ne vaut décidément pas grand-chose… Puis, il affirme qu'il attend lui aussi avec intérêt les conclusions de ces nouvelles études, car il ne les connaît pas, bien sûr. M.Schwach, numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile assiste à la scène, souriant et silencieux. Une lettre confirmera la volonté du ministre. Une jolie lettre bien habile qui met en place un nouveau groupe de travail avec « tous les acteurs locaux, dans un souci de pluralisme pour en garantir le sérieux ». Le sous-préfet Doré s'empressera d'inviter des représentants du milieu patronal, de la Région, de la Métropole, du Conseil Général et du Syndicat Mixte, tous fervents partisans de Notre Dame des Landes, plus deux membres d'une obscure association l'ACSAN* qui milite contre le survol de la ville de Nantes-Atlantique et que l'on n'a jamais vue à l’œuvre quand il s'est agi de défendre vraiment les riverains puisque pour elle la solution est dans le transfert… mais l'un de ses deux représentants a été chargé de mission au cabinet du Conseil Général 44. Bref, tous les pro aéroports sont là qui se féliciteront de la qualité des travaux de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Jolie lettre parce qu'elle promet comme à chaque fois un débat loyal : « A chaque étape, le caractère ouvert du débat devra être garanti par l'accès de tous aux données d'études certifiables. »

 

          « Chat échaudé craint l'eau froide ». Inutile de dire que nous ne croyons plus du tout à l'impartialité de la Direction Générale de l'Aviation Civile depuis l'épisode précédent de l'étude coûts/bénéfices, (cf page 17) d'autant qu'en septembre, juste avant les premières réunions du groupe de travail, les services de l’État Français avaient montré à Bruxelles, devant la commission des pétitions et en « avant-première » en quelque sorte le PEB monstrueux qui résulterait du maintien de Nantes-Atlantique.

 

          L'image est passée bien vite, mais nous avons pu deviner que cette fois même l'hypercentre allait être touché. Geler  l'urbanisation d'une ville qui se rêve Grande Métropole de Taille Européenne, impensable ! Par prudence nous avions lancé de notre côté une nouvelle étude sur le PEB et commencé à glaner des informations sur les extensions d'aéroports en France (Bordeaux, Marseille) ou à l'étranger. C'est d'ailleurs encore à l'étranger qu'il nous faut chercher un cabinet compétent. L'avantage en matière de PEB, c'est que tout le monde travaille avec le même modèle mathématique. Le malheur c'est que le résultat dépend des hypothèses entrées dans la machine… Et que des hypothèses, on ne discutera pas sérieusement.

 

          Adecs Air-Infra est un cabinet hollandais dont les références sont inattaquables. Ses travaux prennent en compte la flotte actuelle d'avions, mais aussi à l'horizon 2030 les perspectives de progrès techniques des nouveaux avions. Il faut aussi parier sur l'évolution de l'emport, c'est à dire le niveau de remplissage des avions. Aura-t-on plutôt beaucoup de petits avions peu remplis ou des avions plus gros bien remplis ? Plusieurs hypothèses sont testées, en travaillant à partir de la réalité. Depuis le débat public de 2003, le paysage aérien a évidemment évolué. Le nombre de passagers a crû beaucoup plus vite qu'on ne l'imaginait mais pas le nombre de mouvements, précisément parce que les avions sont mieux remplis désormais. C'est le trafic des vols à bas coût (low cost) qui dope Nantes-Atlantique-Atlantique, avec des appareils plutôt récents.

 

          Trois réunions sont donc organisées sous la houlette du sous-préfet de septembre à novembre 2013 où sont présentés les travaux de la Direction Générale de l'Aviation Civile et les nôtres. Les dossiers de ce grand service d’État sont toujours téléchargeables sur le site du ministère : l'étude sur les possibilités de réaménagement de Nantes-Atlantique montre qu'il est possible de reconfigurer l'aérogare pour accueillir 5, puis 7 et 9 Millions  de voyageurs. Grand progrès par rapport à ce qui était dit jusque là. La piste pourrait aussi être allongée s'il le fallait. Ce qui était présenté comme une impossibilité en 2003 au moment du débat public ne l'est plus désormais. Fin de la saturation technique de Nantes-Atlantique… Fin du projet de transfert ? Pas du tout.

 

          Éberlués, nous apprenons alors que la piste actuelle doit être refaite en totalité, parce qu'elle a une bosse, qu'il faudrait fermer l'aéroport plusieurs mois, que les pertes d'exploitation ajoutées aux travaux de démolition et de reconstruction aboutissent quasiment au même coût que la réalisation d'un aéroport neuf… Et bien sûr, si l'on peut désormais oublier la saturation technique, il reste la saturation psychologique car le PEB qui nous est présenté est réellement effrayant. Sonnez hautbois, résonnez musettes, le projet de Notre Dame des Landes est bien à nouveau validé !

 

          Notre expert hollandais, présent à la dernière réunion de novembre 2013, explique son travail et montre lui un PEB fort différent où les zones de bruit, donc les zones à restriction d'urbanisation diminuent à cause de l'augmentation de l'emport et parce que les progrès techniques vont mettre sur le marché des avions beaucoup moins bruyants. Évidemment, il est prêt à discuter dans le détail des choix et hypothèses retenus dans son étude comme dans celle de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Il n'en aura pas le loisir. Il est écouté fort poliment, son travail est reconnu comme sérieux. Mais on lui dit que ses hypothèses ne sont pas les bonnes. Pour la Direction Générale de l'Aviation Civile, il n'y aura quasi pas de progrès techniques des avions avant 2030, en revanche elle prévoit une augmentation des vols de nuit, une augmentation des atterrissages par le nord c'est à dire sur la ville de Nantes-Atlantique, et bien sûr une augmentation du nombre de mouvements que la réalité dément. Tout cela aboutit à un quasi triplement des zones de bruit. Argument d'autorité, aussitôt repris en chœur par les pro-aéroport dans un magnifique concert de louanges :

  • M.BONTEMPS (conseiller régional communiste en charge des transports) fait observer « que le travail de la Direction Générale de l'Aviation Civile est fiable et de qualité, et félicite la Direction Générale de l'Aviation Civile. Sans être technicien ou spécialiste, les réponses apportées sont compréhensibles. »
  • M. LEMASSON (maire socialiste de St-Aignan, une des deux communes les plus concernées par les nuisances sonores) « salue la qualité des études menées par la Direction Générale de l'Aviation Civile. »
  • M. MUSTIERE (président des ailes pour l'ouest, ancien psdt de la CCI)  « salue la qualité de l’étude qui constitue une véritable aide à la décision. »
  • M. BOSCHET (association contre le survol de Nantes-Atlantique) « remercie la Direction Générale de l'Aviation Civile pour ce travail rigoureux et méthodique. »
  • M. GILLAIZEAU (vice président socialiste de Nantes-Métropole, ancien contrôleur aérien) « apprécie le caractère pertinent et argumenté de l’étude, qui s’appuie sur des textes réglementaires incontournables. »

(Extraits des comptes rendus des réunions octobre et novembre 2013.)

 

          L'ingénieur hollandais du bureau Adecs Air-infra nous dira qu'il n'imaginait pas ainsi une réunion destinée à faire la lumière sur des points de dissensus. Nous non plus à vrai dire… Jacques Bankir, dont le curriculum vitae n'est pas celui d'un doux écolo ou d'un violent black-bloc, mais d'un ancien dirigeant de  compagnies aériennes qui nous accompagne oscille lui aussi entre stupéfaction et incrédulité.

 

          Sur l'autre point, le coût exorbitant du réaménagement de Nantes-Atlantique, que nous n'avons pas à ce moment-là étudié à fond, nous émettons des doutes, demandons des précisions, comparons avec les chiffres connus d'extension de terminaux aéroportuaires. Le numéro deux de la Direction Générale de l'Aviation Civile ose alors affirmer que le terminal « low cost » de Bordeaux que nous avons choisi comme exemple de coût raisonnable n'a ni sièges pour les passagers en attente ni toilettes ! Nous montrons le plan et ses toilettes. Cela ne suffira pas.

 

          Nous réitérons nos questions techniques restées sans réponse et demandons la poursuite du « dialogue », compte tenu des écarts importants dans les résultats du calcul du PEB. Il nous faut aussi absorber les 140 pages des deux rapports, ce qui demande un peu de temps. Refus immédiat du sous-préfet qui considère que les demandes de la commission du dialogue ont été honorées et que désormais « le dialogue et la concertation ont vocation à se poursuivre quand on entrera dans la phase de construction puis de gestion de l'aéroport. »

 

          Lettre au Préfet, lettre au ministre pour poursuivre le travail. Pas de réponse. Ou plutôt si, mais indirecte. Dès le 16 décembre 2013 le numéro 1 de la Direction Générale de l'Aviation Civile, M. Gandil se déplace à Nantes-Atlantique et tient avec le Préfet Christian de Lavernée une conférence de presse pour annoncer que le débat est clos et que le transfert de l'aéroport est bel et bien justifié. Quant à nos listes de questions techniques, malgré les promesses faites pendant la dernière réunion, elles resteront sans réponse. Mieux encore le dernier compte rendu officiel renvoie nos arguments en annexe et oublie fort curieusement des propos réellement échangés, l'anecdote des toilettes de Bordeaux par exemple. Or, la réunion a été enregistrée par nos soins et nous pouvons fournir le verbatim. Notre bon sous-préfet refuse de réintégrer les nombreux ajouts que nous demandons. Mensonge -véniel?- par omission. Après un nouveau courrier au Préfet, notre compte rendu complet sera, paraît-il, renvoyé aux participants en annexe. On est prié d'y croire. Et le silence s'abat à nouveau. Silence parce que mensonge -mortel- ?

 

          Il va falloir quelques mois pour que nous débusquions le loup… Trois  architectes, étonnés par les coûts dont la presse s'est fait l'écho pour le réaménagement de Nantes-Atlantique se proposent d'analyser le volumineux dossier de la Direction Générale de l'Aviation Civile et de passer au crible les surfaces jugées nécessaires et les coûts annoncés. Rien ne vaut effectivement l'œil d'un professionnel... Le résultat serait assez cocasse si l'on n'était pas dans un sujet aussi sérieux. Tout est fait pour maximiser les coûts : les surfaces prévues pour optimiser l' aérogare sont plus importantes que ce que prévoient les textes officiels de la Direction Générale de l'Aviation Civile. Ainsi la surface des Postes Inspection Frontière.  On démolit et on reconstruit aussi un maximum de bâtiments existants, alors que rien n'obligerait à le faire. Le pompon étant le chenil (70m2 de bureaux et 120 m² d'enclos), démoli et reconstruit pour ...600 000€ ! On rajoute des stationnements pour les avions. On prévoit aussi le déroutement possible de très gros porteurs, donc l’allongement de la piste à 3600m alors qu'à Notre Dame des Landes, cet allongement n'est prévu qu'en toute fin de concession, en 2052. Bref, tout cela aboutit à un coût « presque aussi important que l'aéroport neuf ». Exagération pour justifier Notre Dame des Landes. Oui à l'évidence. Lorsque nous publions  ces éléments, « la tour de contrôle ne répond pas » comme le titre joliment « le Canard enchaîné » le 7 janvier 2015. La tour est même muette.

 

          Cette fois le mensonge est bel et bien avéré. Les directeur et directeur adjoint de la Direction Générale de l'Aviation Civile ont fait signer aux ministres un contrat de concession prévoyant à l'ouverture de  Notre Dame des Landes une aérogare plus petite que l'actuel aéroport ; les mêmes ont supervisé une étude soi-disant objective pour réaménager Nantes-Atlantique en multipliant les besoins de manière spectaculaire...

 

          Ce sont aussi probablement les mêmes qui ont  fait rédiger le cahier des charges pour la réalisation de Notre Dame des Landes. Ce cahier des charges donné aux candidats à la concession-construction ressemblait-il à ce que la Direction Générale de l'Aviation Civile prétend nécessaire pour Nantes-Atlantique ? Si oui, pourquoi a-t-elle finalement accepté un projet plus modeste à la demande d'AGO, et si elle l'a accepté pour NDL, pourquoi exige-t-elle pour Nantes-Atlantique un aéroport de rêve,  haut de gamme ? Si non, si elle a rédigé pour Notre Dame des Landes un cahier des charges plus modeste que celui qu'elle a présenté comme nécessaire pour Nantes-Atlantique, alors elle a sciemment chargé la barque ici pour justifier à nouveau le transfert.

 

          Dans les deux cas, il y a une véritable manipulation. Par des hauts fonctionnaires. Aux ordres ou non ? Impossible de le savoir. Nouveau courrier à M. Vidalies en octobre 2014, pas de réponse. Réitération en juin 2015. Toujours rien.

 

Des mensonges pour l'émotion

 

          Ces mensonges-là, on les avait vu apparaître lors de l'enquête d'utilité publique. Le risque que ferait peser l'aéroport de Nantes à la population à cause du survol de la ville et à la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu. Le risque d'abord : le danger d'un crash  fournit un argument de choix, propre à émouvoir l'opinion et à lui faire croire que les vraies raisons du transfert, qu'on lui avait cachées jusque là sans doute pour ne pas effrayer inutilement, sont liées à la sécurité. Braves gens, nous avons peur pour vous. Ces avions qui survolent la ville, ce n'est plus possible, cela n'existe pas ailleurs, il est temps de faire cesser pour vous ce risque énorme ! Depuis qu'un avion d'une compagnie exotique est descendu trop bas sur Nantes-Atlantique, un matin de bonne heure, c'est presque comme s' il était tombé...Peu importe que l'enquête ait montré qu'il s'agissait d'une double erreur humaine, en l'occurrence celle du pilote et celle d'un contrôleur en « hypovigilance » (appréciez l'euphémisme), peu importe que la remise de gaz ait bien évidemment permis de reprendre de l'altitude, la conclusion de cet épisode devient que « l'aéroport est dangereux ». Entendons nous bien, le risque de chute d'un avion existe ici comme partout ailleurs, c'est même un risque inhérent à l'aviation. On le sait depuis… Icare. Effectivement, il vaudrait mieux que les avions ne tombent pas ou le fassent hors de toute zone habitée, mais bien malin qui peut dire où tombent les avions… En tout état de cause, on ne décide pas du transfert de Toulouse-Blagnac ou d'Orly au motif que les avions survolent des zones habitées. Pourtant les habitants sont beaucoup plus nombreux à Toulouse (20 543 logements concernés par le Plan de Gêne Sonore, contre 1781 à Nantes-Atlantique). Mais il est vrai que là-bas, c'est une zone populaire qui est survolée par les avions. Tomber sur le Mirail serait-il moins grave que sur l'île de Nantes ?

 

         Pendant des mois, la question du risque est agitée comme un chiffon rouge. Les opposants cherchent si Nantes-Atlantique est classé comme tel par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Rien de tel évidemment. Le collectif des  pilotes contre le transfert rigole. Clermont-Ferrand paraît-il nécessite plus de précautions… La Direction Générale de l'Aviation Civile est d'une discrétion totale et laisse monter au créneau « les Ailes pour l'ouest » et nos bons élus qui semblent maintenant affolés pour leur population. Population à qui on ne parle pourtant pas d'autres risques bien réels sur l'agglomération, notamment le fameux tunnel ferroviaire de Chantenay, risque souterrain donc bien caché. Si un feu survenait dans ce tunnel, impliquant un convoi de matières dangereuses, les pompiers auraient beaucoup de mal à intervenir et à sauver tout un quartier. Chut...Ce beau monde finit tout de même par se calmer car admettre la réalité d'un danger sérieux impliquerait la fermeture immédiate de l'aéroport. Ce qui n'est pas à l'ordre du jour. Il n'est même pas question d'un couvre-feu la nuit ou d'une restriction des vols d'affaires ce qui mettrait à mal la compétitivité de notre bel aéroport !

 

          Il n'empêche. Comme dans une calomnie, il reste dans l'opinion crédule cette petite musique du risque….

 

          Heureusement, il y a un meilleur argument très tendance, très « développement durable » : le lac de Grand-Lieu, la perle, le joyau du Sud-Loire, l'argument écologique qui tombe à point. Rendez-vous compte : les anti Notre Dame des Landes seraient prêts à sacrifier cette merveille pour sauver un bout de campagne anodine. A bas les imposteurs ! Les véritables défenseurs de l'environnement, ce sont les porteurs du projet de transfert. Qui veulent mettre à l'abri le lac de tout risque de pollution et de chute d'un avion. Protéger les oiseaux et la biodiversité. On se pince pour y croire mais ils le disent avec tellement de conviction : « le lac est menacé par l'actuel aéroport, il faut le sauver ».

 

          C'est au tour des naturalistes et de l'ancien directeur de la réserve de rire, même si c'est un peu jaune. Car si ce lac d'eau douce, le plus grand d'Europe, classé ZPS et Natura 2000, protégé par moult décrets et arrêtés est effectivement menacé, c'est bien d'eutrophisation et d'asphyxie à cause … de la mauvaise qualité de l'eau. Le kérosène des avions peut-être ? Pas du tout. Les effluents agricoles et urbains. Autant dire un quasi tabou pour les effluents agricoles. Et encore du pain sur la planche pour les effluents urbains, malgré les investissements des communes sur l'assainissement. On ne parle pas de sujets qui fâchent. Et si la loi littoral empêche une urbanisation galopante, elle permet cependant un grignotage régulier des abords du lac.

 

          Oui, mais le bruit des avions tout de même, ça doit bien perturber les oiseaux ? Ces oiseaux qui d'habitude ne sont aux yeux des développeurs de tout poil (si l'on ose dire!) que des empêcheurs de progrès, voilà qu'ils pourraient se révéler de précieux auxiliaires dans l'argumentaire. Ainsi, la commission du dialogue, installée comme on l'a vu par Jean-Marc Ayrault en décembre 2012 après l'épisode violent et piteux de l'opération César, arrive-t-elle persuadée qu'il y va de l'avenir du lac de Grand-Lieu. Qu'elle visite d'ailleurs, ce qui est un privilège et un bonheur réel.

 

          Seulement, la vérité c'est que les oiseaux sont habitués aux avions et qu'ils ne sont pas du tout gênés par le survol du lac. En revanche, un cri humain, un bruit de pas et hop, les voilà partis. Comme l'écrit à la commission du dialogue Loïc Marion, chercheur au CNRS et premier directeur de la réserve naturelle de Grand-Lieu  pendant 23 ans :  Les avions commerciaux ne gênent nullement la faune du lac de Grand-Lieu puisque son survol s’effectue à plusieurs centaines de mètres de hauteur, bien au-delà des 300 m d’interdiction réglementaire de survol aérien de la réserve. Les oiseaux notamment ne réagissent absolument pas à ces passages auxquels ils sont depuis longtemps habitués (rien à voir avec des hélicoptères). En outre, le survol du lac s’effectue essentiellement en vol d’atterrissage, moteurs au ralenti et pratiquement silencieux avec les avions actuels, tandis que les décollages prennent très vite de la hauteur et généralement bifurquent avant d’atteindre le lac ….. »

 

          Mais qu'importe la vérité, en l'occurrence l'avis scientifique ? On continuera à dire que l'aéroport est un problème pour le lac. Même si rien ne le prouve, même si les gestionnaires de la réserve naturelle disent l'inverse. Même si l'aéroport paradoxalement protège en quelque sorte le lac car le Plan d'exposition au Bruit gèle de fait l'urbanisation d'une partie de la commune de Saint-Aignan. Loïc Marion poursuit dans son courrier : «Je crois donc pouvoir affirmer que l’argument concernant les menaces que feraient porter l’actuel aéroport sur le lac de Grand-Lieu est non seulement faux, mais que ce déménagement de l’aéroport aura exactement l’effet inverse.(…) »

 

          La commission du dialogue, sous la pression des opposants du CéDpa, qui lui demandent sur quelle base scientifique elle s'appuierait pour avancer cet argument alors que la contribution de Loïc Marion prouve le contraire renoncera finalement à l'écrire dans son rapport mais à contre cœur comme nous le dira son président lors de la dernière entrevue : « moi, je n'y crois pas que ce n'est pas une gêne». Encore la foi...

 

          Manuel Valls interrogé en octobre 2015, par un sénateur de Loire-Atlantique parlera de la nécessaire protection du Lac de Grand-Lieu...et récidivera quelques jours plus tard en parlant cette fois de trois zones Natura 2000 à protéger près de Nantes-Atlantique. La nouvelle lettre de Loïc Marion en réponse permettra-t-elle aux conseillers du Premier Ministre de remettre à jour les fiches qu'ils lui préparent ?
 

Le bruit et l'urbanisation : encore des mensonges

 

          La question des nuisances sonores et de la limitation de l'urbanisation mérite elle aussi d'être regardée de plus près. Car cet argument a gagné en force au fur et à mesure du temps, au point d'être désormais quasiment l'argument principal du transfert. Un argument on s'en doute très important aux yeux, ou plutôt aux oreilles de l'opinion publique nantaise.

 

          Malheureusement là encore, la vérité est tordue pour servir la cause. Et pas qu'un peu.

 

          Le bruit est pourtant une réalité mesurable et objectivable. Certes, les riverains de routes bruyantes qui se battent pour être mieux protégés le savent bien, la manière de procéder aux mesures de bruit est parfois discutable, mais enfin il y a un minimum de chiffres et de réalité derrière. La preuve, ce sont les cartes de bruit que doivent désormais établir les agglomérations. Nous en reparlerons.

 

          La loi a prévu pour les aéroports les plus importants la réalisation de deux documents d'urbanisme : le Plan d'Exposition au Bruit, qui doit anticiper l'évolution du trafic et donc ses conséquences sonores pour ne pas exposer de nouvelles populations à un bruit inacceptable. Le PEB s'impose donc aux Plans locaux d'Urbanisme. Il comprend quatre zones, A, B, C et D. Les deux premières, très proches de l'infrastructure empêchent toute construction nouvelle qui ne serait pas en rapport avec l'aéroport lui-même. La zone C autorise des zones d'activité mais pas de logements collectifs. Seule la reconstruction limitée de l'existant est possible. Enfin la zone D permet toutes les constructions qu'elles soient à usage de logements ou d'activités.

 

          Le second document s'appelle le Plan de Gêne Sonore. Il doit refléter autant que faire se peut le bruit réel, la véritable gêne subie ici et maintenant. Il ouvre droit pour les habitants qui s'y trouvent inclus à des aides financières, pour les aider à insonoriser leurs maisons. L'argent vient d'une taxe spéciale payée par les compagnies aériennes. Un progrès fort important pour les riverains des aéroports, on en conviendra.

 

          Le PEB rénové de Nantes-Atlantique-Atlantique a été présenté lors du débat public de 2002 sur le transfert et approuvé quelques mois plus tard en 2003. Construit par la Direction Générale de l'Aviation Civile, il prévoit 110 000 mouvements à l'horizon 2010. La zone C touche l'île de Nantes-Atlantique, où se dessine un grand projet urbain. La peur que le nouveau PEB rende impossibles les beaux projets dont rêvent les élus nantais aboutira à une dérogation pour que la zone C soit réduite. Autrement dit, puisque l'aéroport sera déplacé -un jour- on peut bien tordre un peu le PEB pour ne pas gêner les projets. La commission consultative de l'environnement valide, le Préfet signe. Les méchantes langues pourraient dire que c'est  un peu fort de café puisque  le projet de Notre Dame des Landes n'a pas été encore jugé d'Utilité Publique, officiellement en tout cas!

 

          En l'occurrence, on n'en voudra pas à ceux qui ont préféré les projets urbains à la tranquillité des habitants puisque la réalité du bruit n'a rien à voir avec ce qui était imaginé par le PEB dessiné par la Direction Générale de l'Aviation Civile à l'horizon 2015. Qu'on en juge : en lieu et place des 110 000 mouvements, ce sera 51 000 pour 2014. Moitié moins ! Ce seul chiffre devrait suffire à jeter le doute sur les simulations faites pour 2030 par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Et obtenir que l'on remette à plat toutes les données sur le bruit.

 

          Évidemment c'est le contraire qui est fait. Non seulement la Direction Générale de l'Aviation Civile ne reconnaît en rien ses erreurs même lorsque nous lui montrons la différence entre son PEB prévisionnel et la réalité (réunions de nov 2013) mais on continue à marteler que le bruit augmente et augmentera sans cesse. Et mettra en péril la densification de l'agglomération.

 

          Le bruit existe certes, le bruit aérien est-il vraiment plus pénalisant que le bruit routier ? Il faut regarder les cartes de bruit, sur le site internet de Nantes-Métropole. Très parlantes, trop parlantes sans doute. Le bruit routier est majeur, le bruit des avions entre 55 et 60 db touche 5600 personnes quand le bruit routier en malmène 17 000 au-delà de 70 db……

 

          Personne n'a pourtant l'idée de mettre le périphérique à la campagne et chaque jour fleurissent partout dans l'agglo de nouveaux immeubles de logements, avec balcons s'il vous plaît, le long d'axes routiers fort passants.

 

          L'agglomération nantaise est actuellement en train de réaliser son Plan Local d'Urbanisme Métropolitain ( PLUM). Toutes les cartes de bruit ont été actualisées comme le prévoit la loi. Toutes sauf… celles du bruit aérien. Oubli vraiment ?

 

          Non. Manipulation encore.

 

          Le PEB, comme le Plan de Gêne Sonore d'ailleurs, ne dépend pas seulement du nombre de mouvements mais aussi des trajectoires et de la répartition des décollages et atterrissages.

 
          Or, à Nantes-Atlantique, au fil des années, les trajectoires ont été modifiées. Par la Direction Générale de l'Aviation Civile. Pour des raisons de sécurité et de règles diverses a-t-on expliqué à la commission consultative de l'environnement, présidée par le Préfet ou son sous-préfet. On est ainsi passé de trajectoires qui longeaient la Loire et évitaient ainsi le centre ville de Nantes-Atlantique à une trajectoire de descente par le Nord qui survole davantage la ville. Le virage de décollage par le sud vers l'est a aussi été modifié.
 
          Pourquoi pas. Mais alors il faudrait revoir les tracés des plans PEB et PGS. Car aujourd'hui des habitants qui n'ont plus d'avions au dessus de leurs têtes peuvent obtenir des aides financières, alors que d'autres qui entreraient peut-être dans un PGS rénové s'exaspèrent à juste titre.
 

          La demande en est faite régulièrement en Commission Consultative de l'Environnement, il est vrai par de méchants opposants à Notre Dame des Landes, le refus est tout aussi régulier. Pas la peine, puisqu'on va partir n'est-ce pas…

 

          L'ACNUSA, Autorité indépendante de contrôle des Nuisances Aéroportuaires, constate dans son rapport 2014 (page 52 et 53) cette distorsion entre le bruit réel et le PGS. «  Un examen même rapide et superficiel montre au premier coup d’œil que le PGS protège assez largement des zones d'habitation qui ne sont pas concernées par une densité de survols justifiant l'insonorisation des bâtiments d'habitation, mais en revanche d'autres communes supportent l'essentiel des départs-particulièrement bruyants-tout en étant hors du périmètre. » Elle  demande donc fermement la révision du PGS . Recommandation numéro 11 du rapport 2014 :
 

          « L'ACNUSA recommande à l'Autorité préfectorale compétente de mettre en révision le plan de gêne sonore de l'aéroport de Nantes-Atlantique dans les délais les plus brefs. » On peut douter de la réponse qui lui sera faite, quand on sait que le Préfet a fait remonter au plus haut niveau ses « interrogations » sur le Président de l'ACNUSA qui avait eu l'audace d'émettre un avis sur un possible aménagement de la piste à Nantes-Atlantique. C'est le Président de l'ACNUSA lui-même qui  mentionne cette curieuse manière de faire devant une commission sénatoriale qui l'interroge sur divers aspects du transport aérien.(« ... je me suis accroché avec le préfet, qui est allé se plaindre au ministère qu'une autorité administrative indépendante puisse avoir une position indépendante... Autant dire que peu d'espoirs sont permis. ») Autorité Indépendante… Cela sonne pourtant aussi joliment que démocratie participative, non ?

 

          Il est fort probable que le silence habituel suivra donc cette recommandation. Pourtant si le bruit augmente comme le prétendent les pro-Notre Dame des Landes, qu'ont-ils à craindre de la révision du PGS, et de l'actualisation des cartes de bruit de la Métropole ? Ils ont tout simplement à perdre l'argument choc, celui du bruit qui deviendrait insupportable. Car la révision montrerait plutôt la diminution des zones les plus fortement touchées.

 
 
          C'est d'ailleurs ce qu'a reconnu devant témoin une employée d'AGO en charge de l'accueil des riverains et de l'information sur les trajectoires et le bruit. Les outils existent qui permettent de suivre bien mieux qu'avant ces questions de bruit et de trajectoires et sont accessibles au public. Accompagnée d'une habitante de longue date de Bouguenais qui avait constaté la modification des trajectoires, et voulait comprendre pourquoi, je m'étonnais devant elle de la distorsion évidente sur les cartes entre la réalité des fuseaux et le PGS. Des habitants sont actuellement gênés par le bruit des avions mais ne peuvent bénéficier des aides prévues alors que d'autres sont sortis des nuisances réelles mais peuvent encore faire subventionner les travaux de leurs maisons. « Mais, Madame, me dit-elle alors dans un accès de franchise dont elle se mord sans doute encore les doigts, vous savez bien que si on révisait le PGS, il serait plus petit ! ».
 
          Tout est dit. Le Plan de Gêne Sonore serait différent dans son tracé et sans doute plus petit parce que les avions font de moins en moins de bruit. Et en feront encore moins. Partout dans le monde les zones de bruit autour des aéroports diminuent, sauf à Nantes-Atlantique où il faudrait croire ce qu'affirme la Direction Générale de l'Aviation Civile. C'est ce que le bureau d'études Adecs/Air Infra missionné par le CéDpa avait montré, en 2013, en vain( cf page 24 et 25 ).
 
          Le Préfet a fait rentrer en 2013 à la Commission Consultative de l'Environnement de l'aéroport actuel l'ACSAN qu'il a aussi fait siéger au groupe de travail mis en place par F. Cuvillier. Cette association qui milite pour le départ de l'aéroport a mis sur son site un paragraphe sur le bruit assez drôle puisqu’il va dans notre sens, ce qu'elle n'a peut-être pas vu... Dans l'onglet censé répondre aux très mauvais arguments des opposants, on peut lire la réponse à cet argument : «  l'avion n'a pas d'avenir » : (...) En matière de bruit, les avions développés dans les années 60 dont beaucoup volent encore aujourd'hui réveillaient en moyenne 400 personnes à l'atterrissage; les avions actuels en réveillent 200 de moins.Ceux du futur causeront aux riverains des aéroports moins de gêne qu'une mobylette", a précisé Fabrice Brégier, directeur général d'Airbus, dans une interview au figaro le 24 septembre 2009.
 
          Qu'on ne croie pas les méchants opposants qui parlent du bruit soit, mais quand c'est le directeur d'Airbus qui parle,  l'ACSAN  a l'air de le croire, sans en tirer les conséquences par rapport à son argumentaire pour le transfert !
 
          Il ne s'agit évidemment pas de nier la réalité du bruit des avions, et l'on comprend tout à fait que certains habitants situés très près de l'aéroport préfèrent le transfert au maintien. Mais pour qui habite à l'intérieur du PEB, et regarde les choses avec honnêteté, il y a bien évolution du bruit, à la baisse. Le collège de Bouguenais est l'un des derniers bâtiments survolés par les avions à l'atterrissage. Dans les années 80, il fallait se taire lorsque l'un d'entre eux passait et le premier gros porteur de la saison donnait toujours l'impression qu'il allait se poser sur le toit. Aujourd'hui, le bruit de certains nouveaux avions est quasiment couvert par le bruit de fond de l'agglo, routier notamment.
 
          Et surtout le collège a été insonorisé, grâce aux aides financières du PGS. Mais même pour cela, il a fallu se bagarrer, parfois contre, comme c'est étrange, ceux qui prétendent vouloir aujourd'hui protéger les populations du bruit. La mémoire est courte décidément. Un petit rappel ne fera pas de mal.
 
          Les aides à l'insonorisation sont mises en place en 2003. L'argent tarde à rentrer, pour de sombres histoires techniques inutiles à raconter ici. Les deux communes directement touchées à la fois par le bruit mais aussi par les retombées économiques de la zone aéroportuaire sont Saint-Aignan de Grand-Lieu et Bouguenais,  où naissent tous les Airbus...et dont je suis à l'époque le maire. Avec mon collègue de la commune voisine, nous sommes membres de la fameuse CCE. Et nous y défendons l'intérêt de la population riveraine de l'aéroport : Vivre au mieux avec l'aéroport, autour duquel gravite le plus grand bassin d'emplois du Sud-Loire de l'agglomération. Donc obtenir vite les aides financières. Fatigués du temps qui passe sans apporter de réelles réponses à l'attente des habitants, nous organisons en 2006 et 2007 quelques manifestations à l'aéroport dont une quête symbolique. Aucun grand élu n'est là, aucun de ceux qui aujourd'hui plaident pour le transfert. Finalement nous proposons à l’État que les collectivités locales avancent l'argent ce qui permettra aux habitants de déposer leurs dossiers et de lancer les travaux. Le sous-préfet de l'époque finit par accepter et pense que c'est à Nantes-Métropole de le faire ; Nantes-Métropole qui est représentée à la Commission Consultative de l'Environnement par un des vice-présidents, ancien contrôleur aérien. Le vice président trouve l'idée très bonne. Mais le Président de la Métropole, un certain Jean-Marc Ayrault, refusera au nom d'une prétendue impossibilité réglementaire que la Préfecture, elle, ne voyait pas … Les nuisances subies par les habitants de Bouguenais et de Saint-Aignan n'étaient sans doute pas si graves à ses yeux.
 
          Les communes de Bouguenais et de Saint-Aignan, qui en ont les moyens car elles bénéficient directement d'une taxe professionnelle conséquente, à cause de la zone économique ( Airbus et D2A) proposent d'avancer elles-mêmes l'argent mais on leur interdit d'aller jusqu'au montant qu'elles étaient pourtant prêtes à engager, au nom … du transfert à Notre Dame des Landes! Considéré comme acquis, avant la fin de toutes les procédures bien sûr…. « A partir de 2012, il n'y aura plus d'aéroport ici, dit l’État, donc plus de redevances sur les nuisances aéroportuaires ». Kafka, vous dis-je...
 
          Comme il n'y a déjà pas assez d'argent pour les demandes des particuliers, les bâtiments publics passeront après. Je fais le siège du président du Conseil Général, farouche partisan du transfert et avec qui j'ai eu des mots sur le sujet, pour qu'il accepte lui aussi d'avancer l'argent. J'obtiens la même première réaction : « A quoi bon ? Pour quelques années, on peut bien attendre le transfert... ». On voit comme l'intérêt des enfants prime. Il finira par donner son accord peut-être parce que je suis aussi à ce moment-là vice-présidente à l'environnement  et que je n'accepterais pas de le rester s'il devait maintenir sa position.
 
          Dernier point. La demande de couvre-feu ( fermeture de l'aéroport la nuit comme à Orly) ou de revalorisation dissuasive des taxes aéroportuaires pour dissuader les compagnies de programmer des vols de nuit est régulièrement rejetée au nom de la « compétitivité » de Nantes-Atlantique. Nous arrachons la promesse de ne pas voir augmenter les vols de nuit. Depuis 2013, ils augmentent à nouveau… Ce qui bien sûr apporte de l'eau au moulin : s'il y a des nuisances, plutôt que de tenter de les régler, partons !
 
          La question du bruit, qui mérite de vraies réponses, est donc devenue un argument majeur, avec son corollaire, le frein supposé à l'urbanisation. En réalité comme on vient de le voir, seuls les élus des deux communes les plus touchées essaient d'améliorer la situation ; les grands élus, pro-transfert, ne s'en soucient que fort peu mais vont en faire un argument choc. La Direction Générale de l'Aviation Civile instruit des études intellectuellement discutables, le Préfet refuse de mettre en révision PEB et PGS. Les élus de la Métropole, du Département, de la Région peuvent alors brandir l'arme suprême car frappée au coin du « développement durable » : en gardant l'aéroport, on ne pourra plus densifier la ville, alors qu'avec son départ, 15 000 habitants pourraient être accueillis « au cœur de l'agglo ». Personne ne songe à demander aux responsables politiques, qui sont à la manœuvre depuis si longtemps, pourquoi ils n'ont pas empêché la flambée des prix du foncier sur Nantes et ses communes proches, repoussant ainsi de plus en plus les candidats à un logement accessible et les forçant à s'éloigner vers la seconde ou la troisième couronne. Non, on accusera plutôt les opposants à Notre Dame des Landes d'être les empêcheurs « d'un urbanisme économe en espaces ». Bientôt ils seront responsables de la perte des terres agricoles et de la destruction de la biodiversité... Les pro transfert se gardent de montrer où se construiraient ces logements et à quel horizon. Il suffit de répéter comme un mantra « 15 000 habitants ». La vérité c'est que, en cas de transfert, la zone actuelle autour d' Airbus, du Domaine d'Activités Aéroportuaires et de l'aéroport resterait d'abord une zone d'activités, dont le développement est possible dès maintenant, avec l'aéroport. On est d’ailleurs à l'extérieur du périphérique, pas vraiment au cœur de l'agglo donc. A l'intérieur du périphérique, quelques zones, aujourd'hui gelées par le PEB pour la construction de logements seraient effectivement ouvertes à l'urbanisation sur Bouguenais et Rezé permettant d'accueillir environ 4 000 personnes et pas 15 000.  Seule la densification d'un quartier actuellement pavillonnaire pourrait permettre d'aboutir au chiffre annoncé dans les vingt ans qui viennent. Est-ce la forme de la ville que la population souhaite ? En a-t-on parlé avec elle ? Non, bien sûr. En tout état de cause, c'est une curieuse manière de présenter la réalité.
 
          Une carte et quelques photos sont plus parlants que tous les discours: la densification pour faire de Nantes-Atlantique une métropole de taille européenne puisque c'est désormais l'alpha et l'oméga de toute politique des villes est en route partout y compris à Bouguenais, à Rezé, à Saint-Aignan, en zone D. La densification est en route partout y compris au bord d'axes routiers importants, près des lignes de chemin de fer, près du tramway, bruit ou pas… De qui se moque-t-on, en prétendant que la présence de l'aéroport est un frein ?
 
          Il reste un dernier argument pour accabler ce pauvre aéroport ! La construction en zone D coûterait plus cher, à cause de l'obligation d'isoler acoustiquement les nouveaux bâtiments. Or les communes limitrophes ont beaucoup de projets immobiliers en zone D. Vous voyez bien qu'il faut vraiment partir, pour des raisons financières ! Faux à nouveau. Cette fois c'est la commission du dialogue qui est prise en flagrant délit de mensonge puisqu'elle laisse dans son rapport une contre-vérité, alors même que nous la lui avons signalée. Elle affirme en effet, page 19 et 34 que la zone D du PEB impose des isolations acoustiques pour les constructions neuves ce qui est vrai sur le papier du code de l'urbanisme (articles datant de 1978 et 1988) mais ne l'est plus en réalité car les normes de construction  ont rattrapé ces normes de protection phonique. Il est donc mensonger de prétendre que la construction en zone D impliquerait des coûts supplémentaires. La lettre du CéDpa du 18 mars 2013 signalant cette « erreur » n'a bien sûr pas reçu de réponse…
 

Mensonge à Nantes-Atlantique, vérité à Toulouse

 

          La palme de l'incohérence ou de la schizophrénie reviendra tout de même à l’État et à son digne représentant, le Préfet actuel des Pays de Loire. M Henri-Michel Comet a été nommé à Nantes-Atlantique en mai 2014. Il venait de la région Midi-Pyrénées. Son arrivée a fait courir un petit vent d'espoir chez les opposants. Toujours crédules, les opposants... A Toulouse, le projet de transfert de l'aéroport de Blagnac avait été abandonné, et le préfet Comet avait signé en février 2013 une lettre au Président du Syndicat Mixte du Schéma de cohérence t de la Vallée de l'Ariège qui en expliquait les raisons. Avec exactement tous les arguments que nous nous efforçons depuis des années de faire comprendre : plus de voyageurs mais moins de mouvements, progrès techniques des avions, restrictions possibles des vols de nuit etc....

 

          « L'évolution actuelle du trafic de Toulouse-Blagnac montre une progression des mouvements d'avions, et donc des nuisances, plus modérée que celle initialement envisagée. En effet, le trafic enregistré sur l'aéroport de Toulouse-Blagnac depuis 10 ans fait apparaître une forte évolution de l'emport des avions se traduisant par un nombre de mouvements moins important que prévu. (…) La sensibilité environnementale du site de Toulouse-Blagnac a donné lieu en 2011 à des restrictions d'exploitation des vols de nuit. L'amélioration des conditions de vie en période nocturne constitue un facteur important dans l'acceptation de l'aéroport par les populations riveraines. Ces améliorations, combinées à l'effort continu d'amélioration des performances acoustiques des avions de nouvelle génération, permettent de penser que le développement du trafic de l'aéroport de Toulouse-Blagnac restera cohérent avec le Plan d'Exposition au Bruit actuel. (…) L'hypothèse d'une saturation de l'aéroport envisagée par le passé, n'est plus d'actualité. » Interrogé par la presse locale à son arrivée à Nantes-Atlantique, il n'hésitera pas à dire : « c'est tout simplement faux, je ne me suis jamais occupé de l'aéroport de Toulouse-Blagnac ». On se pince, on relit la lettre qui porte bien sa signature. Lors du rendez-vous qu'il accorde au CéDpa à l'été 2014 il nous donnera une leçon de casuistique : le projet était déjà enterré à son arrivée à Toulouse, il ne s'en est donc pas « occupé » au sens littéral ! Et en tant que Préfet des Pays de Loire il ne peut pas non plus nous fournir le dossier de ce projet avorté (lettre du 1er octobre 2014).

 

          Les hauts fonctionnaires seraient-ils frappés d'amnésie par nécessité absolue de service ? Le mensonge par amnésie ou par sophisme ?

 

 

Construire un aéroport en zone humide, et faire croire qu'on respecte la loi sur l'eau

 

          Un projet d'aéroport sur une zone humide (98%), à l'heure où l'on doit protéger les zones humides, comment l’État va-t-il sortir de cette difficulté ? Et réussir à passer au travers des règles qu'il impose aux autres ? Chaque maire sait combien l'instruction d'un dossier de construction en zone fragile est devenue difficile, et c'est tant mieux si l'on veut cesser le massacre des zones humides et des rivières. Chaque maire sait qu'on lui demande de respecter la règle fondamentale de la Loi sur l'eau « Éviter, Réduire, Compenser ». Éviter, c'est à dire vérifier qu'il n'y a aucune alternative à la destruction d'une zone humide. Réduire, c'est à dire limiter la destruction si elle ne peut pas être évitée et enfin compenser la destruction résiduelle.

 

          Pour le premier terme, on l'a vu précédemment, la mécanique bien huilée des procédures a figé la localisation choisie. On n'évitera donc rien du tout. Réduire, c'est aussi beaucoup demander au porteur de projet qui a prévu à Notre Dame des Landes une aérogare compacte mais des parkings nombreux et à l'horizontale. Toutes les grandes surfaces construisent des parkings-silos, c'est à dire à étage, mais pas un aéroport moderne, prétendument de Haute Qualité Environnementale. Et le pire c'est le  prétexte avancé :  une meilleure insertion paysagère ! En réalité, c'est plutôt au nom   de la rentabilité immédiate, car le coût de réalisation est bien plus faible. Même la commission du dialogue, rejointe en cela par  la commission agricole nommée elle-aussi  en fin d'année 2012 pour mesurer les impacts du projet, reconnaît le lourd tribut payé par les zones naturelles et agricoles !

 

          Pas d'évitement, pas de réduction, on se contentera de la compensation. Un projet qui prévoit la destruction de zones humides doit passer avant signature des arrêtés préfectoraux ou ministériels devant un certain nombre d'instances : commission d'enquête publique, Commission Locale de l'Eau du bassin versant (CLE), Conseil Départemental de l'Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques (Coderst). La composition de la CLE ou du Coderst met de toute façon l’État à l'abri de toute mauvaise surprise. Quand il s'agit d'un dossier important, il peut compter sur ses divers représentants, et être sûr du vote final. Et lorsqu'il y a avis extérieur à ses propres services, la loi, comme on l'a vu, prévoit qu'il puisse ne pas en tenir compte. Pour Notre Dame des Landes, la commission d'enquête publique nommée pour étudier les conséquences de la destruction de la vaste zone humide de Notre Dame des Landes donne en 2013 un avis favorable, sous réserve de la validation scientifique de la méthode de compensation qui a été présentée par AGO. Le premier ministre installe donc une commission scientifique dont le rapport au printemps 2013 aurait dû en toute logique mettre un terme au débat tant les conclusions sont sévères. La méthode de compensation est totalement invalidée par le collège d'experts, ainsi que son application au cas particulier de Notre Dame des Landes. Les scientifiques affirment aussi que l'état des lieux initial est incomplet. Le rapport scientifique sort en même temps que celui de la commission du dialogue mais il est beaucoup moins médiatisé. Le Préfet dira devant nous que ce rapport est celui de scientifiques « en chambre », loin de la vraie vie sans doute et qu'il n'a jamais vu lui un dossier où l'on mettait autant de moyens pour compenser les destructions de l'environnement. Les arrêtés seront signés en fin d'année 2014, sur la base de la méthode pourtant invalidée. Le Tribunal Administratif est saisi. Les avocats des opposants rappellent l'importance connue désormais des zones humides, brandissent les avis scientifiques unanimes,  celui de la commission scientifique (avril 2013), celui du Conseil National de Protection de la Nature (mai 2013), celui du Conseil Scientifique National du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité, (avril 2015). Trois avis dont personne ou presque ne parle dans ce débat. Ils montrent aussi que la quasi totalité des exploitants agricoles du secteur refuseront de mettre en place les « mesures compensatoires » sur leurs terres. En vain.

 

          Le rapporteur public développe un raisonnement qui a de quoi faire désespérer de la justice et de l'avenir. Le voici en résumé :

  • 1 - certes, le rapport scientifique est très sévère mais rien dans la réglementation n'oblige à suivre les scientifiques,

  • 2 - puisque la réserve émise par la commission d'enquête n'a pas été levée, son avis doit donc être considéré comme négatif mais l'arrêté du préfet est parfaitement légal puisque l'avis de la dite commission n'est que consultatif ,

  • 3 - rien ne prouve que la compensation ne marchera pas et si les résultats de la compensation ne sont pas à la hauteur, on pourra demander des comptes à AGO, après la destruction de la zone humide et des espèces qu'elle abrite, après la réalisation de l'aéroport, c'est à dire quand il sera trop tard. CQFD. Sans doute le rapporteur public n'a-t-il pas eu connaissance de l'épisode de compensation du petit bois de 2 ha à l'entrée de Nantes-Atlantique. Détruit en 2011 pour faire place à un nouveau parking, il devait être « compensé » par des plantations à l'intérieur de la concession. A la visite de suivi, la constatation a été rude : 10 % au mieux des plants avaient survécu. Mais personne ne les voit, la concession est un monde bien clos. On ne sait pas replanter des arbres, mais on prétend compenser un biotope de milliers d'hectares dont les scientifiques disent qu'il est devenu rare et exceptionnel...

 

          Que pensez-vous qu'il arriva ? En juillet 2015, le tribunal confirme ce raisonnement « strictement légaliste » et déboute les opposants.

 

          Il paraît qu'il ne faut pas commenter une décision de justice. Je me suis toujours demandé pourquoi, mais soit. Ne commentons pas le jugement mais le réquisitoire.

 

          Appliqué au climat, qui est désormais au cœur des plus beaux discours après la COP 21, le sophisme donne à peu près ceci : certes les rapports successifs du GIEC sont alarmants, mais rien dans la réglementation ne nous oblige à sortir des énergies carbonées, nous pouvons donc continuer légalement à aller droit vers la catastrophe. Nous mourrons dans la légalité. Voilà qui devrait rassurer la Ministre de l’Écologie, le ministre des Affaires Étrangères, le Président de la République et tous les décideurs : ils ne seront jamais inquiétés pour les conséquences de leurs actions ou en l'occurrence de leur non-action.

 

          Le rapporteur public n'a évidemment pas uniquement fondé son appréciation sur ce seul raisonnement ; il y a eu d'autres grands moments dans ses conclusions. Par exemple celui-ci: nous avions plaidé le « saucissonnage » puisque la Déclaration d'Utilité Publique pour les modifications de voiries après construction de l'aéroport avait été séparée du reste du dossier. S'appuyant sur une jurisprudence du Conseil d’État, affirmant qu'une ligne Haute Tension partant d'une Centrale Nucléaire n'avait rien à voir avec la dite Centrale (oui, oui, vous avez bien lu, une Centrale et sa LHT sont indépendante l'une de l'autre, voilà ce que la plus haute instance administrative affirme « au nom du peuple français »!) le rapporteur assure benoîtement que les routes pourraient parfaitement être remodelées (coupées, rétablies, détournées) en l'absence de la réalisation de l'aéroport…

 

          Admettons encore puisqu'il a une lecture strictement légaliste et qu'on ne commente pas une décision du Conseil d’État…

 

          Là où le bât blesse et où preuve est faite que le rapporteur est en service commandé, c'est dans le déroulé mot pour mot des arguments des défenseurs du transfert, comme si depuis plus de dix ans, il n'y avait eu aucune contradiction apportée, comme si aucun travail d'analyse n'avait ébranlé les arguments. Alors que la faisabilité d'un maintien sur le site actuel a finalement été reconnue par la Direction Générale de l'Aviation Civile, même si elle en a alourdi les conditions, le rapporteur balaie toute alternative et affirme qu'il y va de la santé publique ! Pas moins. Se rend-il compte qu' il signe une accusation gravissime envers l’État qui a renoncé au transfert de Toulouse-Blagnac, pourtant bien plus pénalisant pour la santé des riverains ? Argument repris dans le jugement. Si le transfert de Nantes-Atlantique est d'intérêt général majeur pour des raisons de bruit et de santé publique, alors il faut tout de suite déménager les aéroports d'Orly, Roissy, Toulouse pour ne citer qu'eux.

 

          Peut-être devrions nous attaquer l’État pour mise en danger de la vie d'autrui puisqu'il ne déplace pas ces aéroports?

 

          Dans le même registre du service commandé, il y a cette proposition du rapporteur public qui sera suivie par le Tribunal « dans sa grande sagesse », comme on dit. La commission du dialogue et la commission agricole avaient toutes deux pointé du doigt le gaspillage  de terres  agricoles et demandé des « économies » : sur les parkings, et sur la localisation même du barreau routier sud. A aucun moment après ces deux rapports, l’État et le concessionnaire n'ont dit vouloir modifier leur projet. Devant le Tribunal Administratif, cet argument du gaspillage d'espace  lorsqu'il s'agit de détruire une zone humide a bien évidemment été soulevé. Le rapporteur public dont on a vu les convictions environnementales plus haut propose cependant aux juges d'enjoindre au porteur de projet une modeste modification : il  demande, non pas des parkings à étages, il ne faut pas exagérer, mais une réduction de la superficie de chaque place de stationnement. 8 ha sauvés ! L'avocat d'AGO s'empresse de dire que son client entend bien la recommandation, qui deviendra une injonction puisque le Tribunal suit le rapporteur.

 

          Non seulement on viendra en voiture à cet aéroport, mais on aura comme toujours les plus grandes difficultés à ouvrir sa portière sans rayer la voiture d'à côté. Oui, mais on aura sauvé au moins trois ou quatre campagnols amphibies, et  ça coûtera moins cher encore à AGO !!!!

 

Le rappel à la loi, pas pour tout le monde visiblement

 

          Depuis l'enlisement du dossier, pas un jour ne passe ou presque sans que soient poussés des cris d'orfraie sur le scandale de la ZAD, zone de non-droit, et sur le nécessaire respect des règles. Quand ce n'est pas le Président des Ailes pour l'Ouest, qui s'étrangle parce que des clowns ont distribué des ballons dans sa concession automobile, c'est le Président socialiste de la Région, Jacques Auxiette, qui demande que les forces de l'ordre interviennent comme au Mali. Ou le Préfet de Région qui affirme que l'Acipa et le CéDpa sont « la vitrine légale d'un mouvement armé ». La période des élections régionales promet d'être à la hauteur. Déjà, F. Louvrier Conseiller Régional, ardent « républicain » et ancien conseiller communication de N. Sarkozy a demandé la dissolution de l'Acipa au motif qu'elle n'aurait pas « dénoncé l'occupation de la ZAD ». Un motif inexistant dans le droit actuel. Et Bruno Retailleau, ancien président du Conseil Départemental de Vendée et tout  nouveau Président de la Région Pays de Loire   affirme lui que « sur la ZAD on se croirait à Damas ou à Mossoul. » Diable ! On en frémit sans doute au fond des campagnes... C'est à qui aura les mots les plus durs pour les opposants, tantôt décrits vêtus de peaux de bêtes, avec arcs et flèches (J. Auxiette), tantôt vrais délinquants, voire terroristes façon Tarnac, en tout cas empêcheurs de bétonner en rond. Peut-on juste rappeler à tous ces élus, ministres et autres Grands Fonctionnaires que si l’État veut être respecté, il doit être respectable ? Et qu'eux-mêmes se doivent de balayer devant leur porte. Car certains sont bien accommodants avec les règles quand elles sont un peu gênantes.

 

          C'est ainsi que l’État français est en contentieux depuis des années avec la commission européenne sur la pratique du saucissonnage, dont nous avons parlé plus haut.

 

          C'est ainsi que les collectivités locales qui se sont engagées dans le financement de l'aéroport n'ont pas respecté les règles européennes puisqu'elles n'ont pas officiellement signifié ces aides à la commission européenne. Ce qui nous a permis d'obtenir notre seule victoire juridique à ce jour. Peu médiatisée et peu commentée par les perdants il est vrai. Le Syndicat Mixte Aéroportuaire a été condamné à récupérer auprès d'AGO les intérêts de subventions versées illégalement entre 2001 et 2003. Une bagatelle de 876 599€. Dans ces temps de disette d'argent public, on aurait pu dire merci aux opposants, non ? Mais un journal local a titré : «  Les opposants déboutés sur 7 recours ». Vrai sur la forme, faux sur le fond : Après avoir poliment demandé à chaque collectivité de récupérer l'argent indûment versé et attendu patiemment mais en vain une réponse quelconque, nous avions attaqué devant le Tribunal Administratif ce refus implicite. Huit recours, un pour l’État et un par collectivité adhérente au Syndicat. Le TA nous a donné raison sur le fond mais a jugé qu'il incombait au Syndicat, composé des dites collectivités, de faire rentrer l'argent. Sept recours tombent, le huitième est gagné. Victoire donc, présentée comme une défaite. Il est même possible que les sept recours « perdants » soient comptabilisés dans le curieux calcul que nous servent régulièrement les porteurs du projet pour dire à quel point les opposants ne sont que des plaideurs qui utilisent la justice pour retarder le projet. « On est dans la manœuvre dilatoire d'opposants qui ont perdu 154 recours » vient d'affirmer le nouveau sous-préfet en charge du dossier (Ouest-France du 11/09/2015). 154, excusez du peu ! Nous les cherchons encore ... l’État aime décidément le saucisson dont on peut faire tant de tranches. Il compte 8 quand nous comptons 1, pour le même contentieux, celui des aides financières par ex ; il compte 2 quand nous comptons 1 pour le contentieux eau, puisqu'il faut attaquer la plate-forme et la route séparément. Il peut même compter 28 puisque nous sommes plusieurs associations à attaquer sur le même sujet ne serait-ce que pour être sûrs qu'un de nos recours au moins sera recevable. La justice ayant là aussi certains mystères sur ce que l'on appelle « l'intérêt à agir ».

 

          Évidemment en comptant ainsi, on voit bien le but poursuivi. 154 ! Discréditer l'opposition plutôt que de répondre à ses arguments.

 

          C'est ainsi, enfin, que l’État sans doute pour ne pas rajouter à l'embolie judiciaire a été aussi extrêmement silencieux alors que nous lui avons signalé une grossière arnaque à l'argent public ? Le bureau d'études en charge de l'évaluation environnementale pour Notre Dame des Landes s'appelle Biotope. Son patron, Frédéric Melki, fut l'un des « pigeons », faisant reculer Jean-Marc Ayrault en 2012 au sujet d'un projet de réforme fiscale concernant la taxation de cession des jeunes entreprises. M. Melki a le sens des affaires. Pour pouvoir collecter un peu d'argent public, celui des emplois jeunes, il a trouvé un stratagème efficace : adosser à son bureau d'études, qui n'a pas le droit de bénéficier d'un emploi-jeune, une association en charge sur le papier du moins de voyages (écologiques sans doute) car elle peut profiter du système. L'ingénieur écologue qui a réalisé le diagnostic environnemental de Notre Dame des Landes a été payé par cette association, avec des aides publiques illégales. Le jugement des prud’hommes est très clair et sans appel. Mediapart s'en est d'ailleurs fait l'écho. Quand nous en avons eu connaissance, nous avons écrit au Préfet, à la Ministre de l'Action Sociale, au Ministre du Budget et au procureur de la République. Silence habituel des ministres. Côté justice, une enquête préliminaire a été confiée à un gendarme. Pour l'instant on en est là. Un an après. Y aura-t-il poursuite ? M. Louvrier demande-t-il la dissolution de l'entreprise Biotope ? M. Mustière condamne-t-il ce patron indélicat ? Madame la Ministre des affaires sociales crie-t-elle à l'arnaque ? Non. Comme toujours la délinquance en col blanc émeut très peu. Moins qu'une barricade sur la ZAD, ce « kyste » dont il faut se débarrasser.

 

          Et l'on peut aussi se demander quelles contorsions seront nécessaires pour financer peut-être avec de l'argent public le maintien de la piste pour Airbus. Car on a, là aussi, un merveilleux exemple d'improvisation et d'amateurisme de nos donneurs de leçons. L'usine Airbus de Bouguenais utilise l'aéroport pour son avion-cargo, le Beluga, et bien évidemment aussi pour les nombreux déplacements professionnels de ses cadres. L'usine Airbus de Saint-Nazaire fait de même. Comme les deux aéroports sont des équipements publics ouverts à l'aviation générale et font partie de la même concession, aucun problème. Il n'y a aucune usine Airbus en France qui ne soit à côté d'une piste. Peut-on envisager que Bouguenais devienne la première ? Est-il raisonnable de fragiliser le site industriel majeur du sud de l'agglomération ? La question est donc posée dès le débat public. Les réponses sont rassurantes : pas de problème, on gardera la piste. En 2009, changement de posture. Jean-Marc Ayrault annonce la fermeture totale du site de l'aéroport et la mise en place d'une commission pour trouver les meilleures solutions pour Airbus. Quelques mois plus tard, retour à la case départ, on gardera la piste. Oui, mais qui paiera ? Si la piste de St-Nazaire fait bien partie du contrat de concession signé avec AGO, ce n'est pas le cas de Nantes-Atlantique, censée disparaître. Alors ? Le Président du Département tire le premier : « S'il faut participer financièrement, nous serons autour de la table ». Il est le seul officiellement. Et personne ne sait aujourd'hui encore qui paiera. Airbus ? A voir, on ne l'a pas encore entendu le dire. Les collectivités locales ? Avec de l'argent public, pour une entreprise privée ? Cela intéressera certainement l'Europe de le savoir et aussi Boeing. Dans le cadre de la concurrence libre et non faussée, dans le respect des règles de l'OMC… n'est-ce pas ? Une belle impréparation pour le moins en tout cas, pour un si vieux dossier.

 

- Chapitre trois : Mentir, et finir par y croire ?

          Un des sujets de philo du bac 2015 aurait mérité d'être traité par de nombreux responsables politiques  : « La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ? » Malheureusement il semble qu'elle lui échappe. Alors qu'elle ne le devrait pas.

 

         Pourquoi ? Comment des élus peuvent-ils en arriver à oublier tout désir de vérité ?

 

          Parce qu'ils n'ont pas le temps de regarder les dossiers ? Parce qu'ils ne veulent pas les regarder ? Parce qu'ils ne savent pas ou plus se faire une opinion de manière rationnelle ?

 

          Qu'ils n'aient pas le temps, tout le monde le sait. Quand on passe sa vie en politique, on n'a pas le temps de lire comme l'a avoué Fleur Pellerin, ministre de la culture, on lit des fiches, courtes. On a une bonne mémoire  et l'on retient deux ou trois arguments qu'on répétera comme un mantra, en finissant par y croire. La technicité des dossiers est un fait  : il nous aura fallu à nous opposants du temps et des compétences multiples pour décrypter, comprendre, trouver les manipulations. Rien d'étonnant à ce que la plupart des élus qui votent pour un aéroport, un stade, une ligne Grande Vitesse et engagent notre argent ne prennent pas ce temps de l'analyse de fond. Il faut dire que le dossier technique est rebutant notamment l'analyse financière. La pertinence d'un grand équipement doit être confortée par deux ratios, la Valeur Actualisée Nette (VAN) et le Taux de Rentabilité Interne (TRI), alpha et oméga de la justification économique d'un projet d'infrastructure. La formule de calcul de la VAN  et du TRI renvoie tout le monde à de mauvais ou lointains souvenirs de mathématiques et d'économie.

 

          Inutile de dire qu'aucun élu, ou presque, ne  connaît ni ne  comprend les deux formules. Et cela n'a rien d'étonnant. Heureusement, comme le lapin du chapeau du prestidigitateur, à la fin il sort de ces  formules compliquées un simple chiffre ; un TRI supérieur ou égal  à 4 signerait un projet pertinent. Pour calculer ce chiffre, il faut faire des hypothèses ( sur les taux, sur le montage financier,etc). Bien sûr, c'est là que se niche le diable… car le dit montage financier est souvent repoussé à plus tard. Et personne ne pose la question ou ne s'interroge sur les hypothèse retenues. Pire même, comme on ne comprend pas vraiment de quoi on parle, on est prêt à valider un projet à 3,8 de TRI. Que font deux petits dixièmes à l'affaire ?

 

          A l'automne 2014, au moment où s'ouvrait le débat LNOBPL, le Conseil Général de Loire-Atlantique a voté pour le fameux scénario bleu, comme on l'a expliqué plus haut. J'ai testé la connaissance du dossier chez mes collègues en demandant sur quelles hypothèses financières avaient permis de calculer la VAN et le TRI, les deux indicateurs garants de la « rentabilité » du projet. La seule réponse qu'a pu me donner le rapporteur du dossier fut de m'expliquer le sens des deux sigles… Dans la délibération d’ailleurs, il n'y avait même pas les chiffres. Peut-on dès lors parler de décision éclairée ? Les élus sont en général trop confiants dans le « grand élu » qui voit paraît-il plus loin, et dans le technicien qui sait. Méfiants a contrario envers les opposants, car l'opposition quelle qu'elle soit renvoie à l'élu la difficile question de la démocratie. Et de la perte éventuelle de son pouvoir. La démocratie se joue-t-elle seulement au moment des élections ou doit-elle être un processus permanent ? Elle demande en tout cas du temps et de la patience incompatibles avec les mandats qui durent et se transforment en métier. Aux yeux des élus, le citoyen devient non plus celui qui ayant délégué sa parcelle de pouvoir exige à juste titre des comptes mais celui qui râle et empêche de faire. L'esprit de corps, l'appartenance au groupe, l'absence de temps pour cause de cumul de mandats, empêchent que les questions soient posées correctement. Mais aussi l'absence de culture du travail collectif et une forme de paresse intellectuelle.

 

          Objectivement, rationnellement, et hors toute réflexion sur l'avenir du transport aérien, la question du transfert de l'aéroport aurait dû être posée ainsi : Nantes-Atlantique a un aéroport international. Il a deux défauts, une piste unique,  dont l'orientation oblige à un survol de zones habitées. Ces défauts sont-ils totalement rédhibitoires ou gérables ? L'amélioration qui résulterait de son transfert justifie-t-elle l'argent public qui doit y être investi et la destruction irréversible d'espaces agricoles et naturels alors qu'on connaît  désormais l'enjeu de l'artificialisation des terres ? Bref y a-t-il un Intérêt Général Majeur au  transfert de Nantes-Atlantique ?  Si oui, le site retenu il y a 50 ans, une zone humide à plus de 90 %, vaste éponge où naissent les sources de deux bassins versants, au bocage devenu exceptionnel parce que presque partout ailleurs on l'a détruit, reste-t-il le bon ?

 

          Mais ce n'est pas ainsi que l'on débat en politique. Tout le monde a oublié Socrate sans doute et sa maïeutique. Au Conseil Général, Patrick Mareschal Président de 2004 à 2013, farouche partisan du transfert, a organisé un débat au sein de sa majorité. Effort louable de démocratie qu'on veut bien lui reconnaître surtout quand par ailleurs Jean-Marc Ayrault, à la tête de la Métropole et de la ville de Nantes-Atlantique a toujours refusé de discuter de Notre Dame des Landes, se mettant en colère immédiatement et rompant là le dialogue (si l'on ose utiliser le terme). Pour préparer ce que je crois être un vrai débat, j'envoie au préalable à mes collègues un questionnaire, égrenant les questions que l'on devrait se poser collectivement. Avec trois colonnes (oui ; non ; je ne sais pas). Aucun retour. La réunion commence et dure deux bonnes heures pendant lesquelles chacun à tour de rôle donnera son avis. Du genre : « Je suis pour parce qu'on a besoin d'un aéroport international pour le rayonnement de la Région. » « Je suis pour parce que avec Notre Dame des Landes, on aura plus de lignes commerciales. » « Parce qu'il sera l'aéroport du Grand-Ouest etc etc ». Le tout dans la langue de bois habituelle, compassée et répétitive. Impossible d'arrêter et d'objecter. Au nom de la démocratie, bien sûr, on doit s'écouter poliment. De quoi faire bouillir toute personne qui essaie de raisonner, c'est à dire de traquer une vérité qui se dévoile par approches successives, loin des positions a priori. A la fin de ce long tour de table, on constatera sans surprise que les pro sont majoritaires mais que l'on n'a pas avancé d'un iota sur la véracité ou non des arguments. Peu importe. Le Président pourra conclure sur la richesse du débat et avoir en plus l'impression d'avoir été démocrate.

 

          La session publique où l'on engagera les finances du Département sera du même tonneau : une succession d'affirmations et de prises de position pour Notre Dame des Landes dont beaucoup d'élu-e-s n'ont pas ouvert le dossier. J'ai vécu le même vertige lors du débat sur le Traité Constitutionnel en 2005. Lors des nombreuses réunions auxquelles j'ai participé à ce moment-là, j'ai constaté régulièrement que les partisans les plus acharnés du « OUI » n'avaient pas lu le texte. Les plus honnêtes le reconnaissaient mais justifiaient tout de même leur position par une sorte de raisonnement stupéfiant : « Je n'ai pas lu, mais je suis pour ce que je voudrais voir écrit, ou pour ce que je crois être écrit ! » Beaucoup n'avaient même pas cette honnêteté minimale, hélas.

 

           Pour Notre Dame des Landes, même attitude. Dans les débats contradictoires que certains partisans ont acceptés, il n'est pas question de la réalité du dossier, comme si on était au dessus des détails. A quoi bon connaître la longueur de la piste ? Juste à savoir qu'on nous raconte des bobards quand on prétend accueillir de gros porteurs à Notre Dame des Landes... A quoi bon regarder le contrat de concession ? Juste à voir l'arnaque des superficies. A quoi bon regarder les chiffres des emplois actuels sur l'aéroport ? Juste à comprendre qu'il n'y aura pas les créations d'emplois promises tout simplement parce que les courbes d'augmentation des voyageurs et celles des emplois créés ne se suivent pas ...

 

          Ne pouvant se fonder sur des faits objectifs, le discours pro-transfert est un mélange de mensonges (sur les risques, le bruit, le risque pour le lac de Grand-Lieu, les emplois créés, les nouvelles lignes etc) et de déclarations de foi :

  • « C'est un projet de territoire » :

  • « C'est bon pour l'avenir de notre Grand-Ouest » :

  • « C'est nécessaire au développement. » :

  • Jean-Yves Le Drian a déclaré qu'il ne comprenait pas « au nom de quoi on voudrait priver les habitants de Bretagne et des Pays de la Loire et d'autres régions de l'accessibilité aérienne ». Qui a jamais parlé de priver qui que ce soit d'accessibilité aérienne ? Il y a à ce jour 10 aéroports en Bretagne et 17 en Pays de Loire ( Nantes-Atlantique étant évidemment le plus important), et aucune compagnie n'a renoncé à ouvrir une ligne au motif que l'infrastructure ne le permettait pas... S'il n'y a pas de ligne vers Shanghai, ou New York ce n'est pas parce que Nantes-Atlantique est saturé mais parce que le marché n'existe pas et Notre Dame des Landes ne changera rien à l'affaire :

    • « On ne va quand même pas laisser ainsi en l'état ce vaste terrain vague ! », Nicolas Sarkozy à qui personne n'a dit sans doute que les terres de Notre Dame des Landes sont cultivées ;

    • « C'est un projet utile pour des régions, pour des millions d'habitants pour notre pays », Manuel Valls. Mais encore? La fiche fournie au premier ministre ne devait pas être très complète…

    • « Cet aéroport est nécessaire pour l'ouverture de notre région au monde... »

    • Christophe Clergeau, candidat socialiste à la Région lors d'un de ses premiers meetings de campagne en octobre 2015. « L’aéroport apportera des bénéfices très concrets pour le développement économique et le rayonnement international. Il est porteur d’une vision positive du développement durable. » Jacques Auxiette, président de Région. Développement durable, combien de crimes commettra-t-on en ton nom ?

    • « L'Aéroport du Grand Ouest représente un enjeu essentiel pour l’attractivité internationale, le désenclavement, la croissance et le développement pour les territoires et les habitants de la région Bretagne et Pays de Loire ». Le même J.Auxiette :

    • « L'Aéroport se fera parce que le transfert est inéluctable, parce qu'on n'a pas le choix. » André Tameza, ancien directeur de la CCI, en charge de la gestion du Domaine d'Activités Aéroportuaires pendant des années, et vice président de l'association « Des Ailes pour l'Ouest » ;

    • « L'aéroport est indispensable pour développer l'économie. » J.F.Cadio  vice-président de la CCI.

 

 

          On pourrait poursuivre à l'envi et jusqu'à satiété la litanie des phrases creuses et si caractéristiques de notre « élite politico-économique ».

 

          « Mais enfin, tous ces gens qui ont décidé de réaliser cet aéroport ne sont pas stupides, ils sont même d'accord par delà leurs divergences politiques. Alors ? » questionnent certains.

 

          Stupides, non. Personne ne le dit. Mais tous sur le même logiciel certainement. Le logiciel de la croissance, des réalisations qui modèlent le paysage, transforment les villes (et les campagnes!), dessinent des routes, des ponts, des ports et des aéroports, des « investissements d’aujourd’hui pour les emplois de demain », comme on l'a tant entendu. Ce qui explique aussi le couple formidable que certains élus forment avec leurs « fonctionnaires ». Comment un ingénieur des Ponts n'aurait-il pas envie de construire ? Sa culture professionnelle est celle du bâtisseur, et en ce sens il ressemble à l'élu. Il est probable qu'à Paris la Direction Générale de l'Aviation Civile rêve, culturellement parlant, de ce nouvel aéroport présenté d'ailleurs comme le dernier qui serait construit en métropole. Sur l'île de Pâques, les rois ont abattu leurs derniers grands arbres pour avoir la plus grande statue...( comme le montre avec brio Jared Diamond dans son livre  : Effondrement). Il est possible qu'à Nantes-Atlantique, une partie des contrôleurs aériens rêvent d'un aéroport à deux pistes, plus simple à gérer. Il est probable que joue aussi l'attrait du neuf, du moderne, surtout s'il est repeint en vert et Haute Qualité Environnementale (ce sigle qui ne veut pas dire grand-chose mais dont on sent qu'il est politiquement correct) ! Et puis, il y a l'emploi !

 

          Certains croient honnêtement que ce projet est porteur d'emplois, et en période de chômage massif, cet argument a évidemment un poids réel. Qu'en est-il vraiment ?

 

          Les pro NDL ont fait miroiter les créations d'emplois sur deux fronts : celui du chantier de réalisation et celui du fonctionnement du nouvel équipement. Évidemment un chantier génère du travail. AGO, la CCI et les Ailes pour l'Ouest parlent en milliers d'emplois et en millions d'heures, c'est plus impressionnant (5,4 Millions d'heures, 3 500 emplois). Commençons par traduire : cela fait 750 Équivalents temps plein pendant 4 ans. Combien d'emplois nouveaux parmi eux ? Fort peu sans doute, et par nature non durables, puisque les entreprises de ce type de grand chantier viennent souvent avec leurs travailleurs. Certes, on peut compter sur la mécanique huilée des quelques emplois d'insertion que l'on montrera en exemple et qui cacheront peut-être la cascade probable de sous-traitances...Mais de toute façon, s'il faut un chantier pour le BTP mal en point,  on en a un facile, sans « zadistes » ni destruction d'espèces, sans zone humide ni problèmes administratifs, un chantier qui pourrait être lancé dès 2016 : la rénovation de Nantes-Atlantique.

 

          Quant à l'autre chiffre concernant les emplois directs de l'aéroport, il a aussi permis de solides mensonges : 1200 emplois créés par million de voyageurs disait la chambre de commerce. Plus modérés les bulletins du département et de la ville de Nantes Supplément au magazine du département, juin 2012 :    « 800 à 1000 salariés par million de passagers transporté. (…) d’ici à 2017, toute l’activité sera transférée sur le nouveau site et 500 postes supplémentaires créés pour faire face à l’augmentation du trafic. »Nantes-Passion, janvier 2013 : « selon les études, 1 emploi direct est créé tous les 900 passagers. » Mais à Nantes-Atlantique le ratio est beaucoup plus bas, plutôt de l'ordre de 600 : 1986 ETP en 2013 pour 3,6 Millions de passagers. Et bien évidemment les emplois seront d'abord transférés du Sud Loire vers le Nord Loire alors que la plupart des employés qui travaillent aujourd'hui à Nantes-Atlantique habitent au Sud-Loire. Par ailleurs dans le domaine aéroportuaire comme partout la tendance est plutôt à automatiser, et à réduire le recours à du personnel supplémentaire. La preuve en est que malgré l'augmentation importante du nombre de voyageurs accueillis à Nantes, les créations d'emplois ne suivent pas le même rythme : 1850 ETP en 2010 pour 3 Millions, 1986 ETP en 2013 pour 3,6 Millions  de passagers.

 

Impossible « machine arrière »

 

          Que les élus aient  pensé que ce projet était intéressant, dans le sillage d'un vieille décision, n'est pas vraiment surprenant. Ce qui l'est plus, c'est le maintien envers et contre tout du projet. Et contre l'évidence.

 

          « Visiblement, mentir c'est moins grave que de perdre la face » constatait Antony Bellanger, journaliste, sur les ondes de France Inter le 14 août 2015 à 8h15, à propos des statistiques économiques chinoises fausses.

 

          Il n'y a pas que les chinois qui trichent et qui n'aiment pas perdre la face. Dans leur « Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens » Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois fournissent une des explications probables à cette obstination irrationnelle. Lorsque nous nous sommes engagés dans une voie qui a nécessité un choix ou une première décision, quelque chose résiste ensuite en nous à accepter de faire marche arrière, même si la preuve de l'erreur est évidente. Les psychosociologues appellent ce phénomène « le piège abscons ». Il semble que ce soit une maladie particulièrement répandue dans le monde politique où l'on rencontre peu de gens prêts à reconnaître leurs erreurs et encore moins leurs mensonges

 

           Il est donc peut-être impossible mentalement pour Jean-Marc Ayrault, Jacques Auxiette ou Bruno Retailleau  de faire machine arrière, et donc pour tous les autres élus qui les suivent ou les ont suivis. D'autant que depuis des années les politiques vivent dans une forme de schizophrénie permanente, à gauche comme à droite, à l'échelon local comme à l'échelon national. Quelques exemples : les élus de droite qui idéologiquement se présentent comme des libéraux et trouvent toujours que les dépenses publiques sont excessives, sont en principe rétifs à l'embauche de fonctionnaires mais localement, quelle que soit la couleur des intercommunalités, des départements ou des régions, ils ont embauché, preuve sans doute que le bon fonctionnaire est celui qu'on embauche soi même… Les mêmes élus lorsqu'une entreprise ferme sur leur territoire affirment leur soutien aux employés, interviennent, soumettent à leurs assemblées des vœux, en appellent au ban et à l'arrière ban pour éviter les licenciements, alors qu'ils devraient aller expliquer aux futurs licenciés leur jolie théorie de la nécessaire compétitivité, de la nécessaire flexibilité, du nécessaire sacrifice aujourd'hui de certains pour le prétendu bonheur à venir… Des élus de gauche sont tout à fait capables de défendre dans le discours avec fougue une agriculture paysanne, créatrice d'emplois, et soucieuse de l'environnement, mais incapables de s'opposer dans les faits à l'industrialisation catastrophique de l'agriculture. Les propos de Stéphane Le Foll au moment du procès des démonteurs de la ferme des mille vaches est stupéfiant (« Ce n'est pas le modèle que nous défendons mais je ne peux pas m'y opposer ») signe un terrible aveu : un ministre ne sait plus que la puissance publique existe et que les lois sont faites justement pour s'opposer à ce que l'on considère comme mauvais.

 

          C'est ainsi que tous ensemble, les élus locaux adoptent des agendas 21 et des plans climat, parlent de développement durable et de haute qualité environnementale mais continuent à peu de choses près comme hier. Il suffit de regarder la répartition des principales masses financières dans les budgets des collectivités locales pour comprendre que la transition écologique est loin d'être entrée dans les faits, même si tout le monde en parle.

 

          Le département de Loire-Atlantique a  adopté à l'unanimité un superbe plan-climat, fondé sur le scénario « Négawatt » qui prévoit une baisse des consommations d'énergie et de production des gaz à effet de serre et qui concerne donc aussi le transport aérien ; c'est écrit noir sur blanc page 97 : «transport aérien réservé à des usages très limités » ! Cela n'empêche absolument pas les mêmes élus de vouloir un nouvel aéroport, d'en payer une partie des coûts, et de se féliciter de la progression du transport aérien et de croire que rien ne la limitera… Contradictions, schizophrénie, injonctions paradoxales, il faudrait faire appel désormais à des psychiatres pour comprendre le fonctionnement des politiques. Il est possible aussi que nos politiques aient un problème avec l'acceptation des limites pour ne pas dire avec l'idée de mort. Eux qui ne se voient jamais arrêter leur carrière, qui refuse l'idée de la limitation des mandats, ont-ils vraiment conscience des limites de la planète et des limites de leur territoire immédiat ? Visiblement en tout cas leur désir de marquer le territoire, de réaliser le grand équipement de rêve leur fait perdre même la mémoire. Dans les années 80, les géants de l'eau démarchaient les communes qui géraient en régie directe l'eau et l'assainissement pour qu'elles leur en  délèguent la gestion. Avec des arguments sonnants et trébuchants, c'est à dire en proposant de verser une somme rondelette au budget de la commune. Pas par philanthropie, mais en contrepartie de contrats léonins, très longs ( 30 ans) où il se payaient sur la bête, c'est à dire sur les usagers. Ce n'était déjà pas glorieux mais enfin on comprenait que certains élus cèdent à la tentation de voir arriver de l'argent frais. L'analyse critique a été faite de ces contrats de concession, qui ont coûté cher à tous les usagers et où souvent les réseaux n'ont pas été entretenus correctement. Aujourd'hui, c'est pire. Vous voulez un aéroport ? Très bien, mais c'est le candidat qui  impose ses conditions : adieu l'aéroport idéal,  le plus rentable suffira. Quant au  partenariat financier, il prévoit que l'État et les collectivités mettent sur la table des subventions ( remboursables pour certaines si le chiffre d'affaires d'AGO est meilleur que prévu), garantissent les prêts et signent une concession de 55 ans...Et les élus se réjouissent ! On croit rêver.

 

          Est-ce suffisant pour expliquer l'impasse dans laquelle nous sommes ? Sans doute pas. Mais les autres explications ne sont pas plus rassurantes.

 

          A l'obstination, ou à l'impossibilité psychologique de faire machine arrière, il faut rajouter le jeu politicien qui pousse à la surenchère. Devant des arguments de fond, imparables, on préférera parler d'autre chose : de la ZAD, de ses opposants « ultra violents » (comme les a présentés Manuel Valls, après la manifestation de février 2014 ou le 15 oct 2015). L'enjeu, pour ceux qui sont dans l'opposition aujourd'hui est de faire passer le gouvernement pour un faible qui cède aux minoritaires, l'enjeu pour le gouvernement, c’est de ne pas perdre la face et donc d'être ferme, voire très ferme. La course à l'échalote est en route et les gorilles tambourinent à qui mieux mieux. La différence c'est que dans la nature, les gorilles sont capables de faire machine arrière après avoir tambouriné parce qu'ils seront en première ligne s'ils passent à l'attaque. Dans le confort des palais de la République, on peut décider d'envoyer les gardes-mobiles, on n'est pas en première ligne…

 

          L'aéroport de Notre Dame des Landes est désormais un objet qui alimente le jeu politique : le rapport de forces entre socialistes et écologistes, les négociations au sein de la majorité, les stratégies au sein du gouvernement, ou entre Matignon et l’Élysée. Au point que la décision de faire ou de renoncer sera hélas prise probablement pour d'autres raisons que des raisons de fond du dossier.

 

          Plus grave encore, la forme qu'a prise la résistance (avec une occupation du terrain et des maisons vides, une solidarité impressionnante et un élargissement de la lutte et de ces méthodes) est absolument insupportable pour le pouvoir. Car elle met en lumière la crise de la démocratie représentative, le fossé entre les élites et une partie de la population, le décalage entre le discours politique et la réalité. Elle permet aussi de détourner l'attention du fond du sujet en centrant les discours quasi exclusivement sur la ZAD et ses occupants.

 

          Dernière hypothèse, qui n'est pas la plus réjouissante. N'y aurait-il pas en arrière plan des intérêts cachés mais décisifs qui expliqueraient une connivence entre certains acteurs du projet ? La connivence existe et depuis longtemps au plus haut niveau de l’État. On a déjà parlé du Préfet Hagelsteen et de Nicolas Notaebert, ancien du cabinet du ministre des transports Gayssot et devenu responsable de Vinci Concession mais il faudrait aussi ajouter le conseiller «  énergie, transports, environnement » actuel auprès de Manuel Valls, Loïc Rocard qui a travaillé pour Cofiroute et Vinci Concession.

 

          Tout cela est légal, nous dira-t-on, et habituel. Dans notre pays certes où la consanguinité entre le monde politique et le monde économique est désormais bien connue. Ce qui ne justifie rien. Et n'empêche pas un doute légitime sur les décisions publiques, un doute qui mine  la confiance entre citoyens et décideurs,  socle théorique de notre république. Le dernier mensonge de notre dossier concerne en effet les finances et le coût en l'argent public de ce transfert. Un des arguments entendus pour poursuivre malgré tout est le suivant : cela coûterait trop cher de s'arrêter maintenant. Une somme monstrueuse a même circulé, plus d'un milliard de dédit si l’État rompait le contrat avec AGO… (article de l' Express du 7 janvier 2015 ). Nous avions regardé les conditions du contrat de concession et avions noté qu'il faudrait rembourser au concessionnaire le montant des travaux engagés et calculer aussi « le manque à gagner » pour AGO. Pas de réaction de l’État à la parution de cette somme. Le silence comme approbation cette fois ?

 

          Nous arguions qu'il y aurait discussion, que l’État avait bien déboursé 839M€ pour rompre le contrat avec Ecomouv en renonçant à l'écotaxe et à ses portiques, qu'il pourrait négocier avec AGO sur la gestion de l'aéroport actuel, très profitable, mais nous n'avions pas creusé davantage. L'Atelier Citoyen l'a fait et la surprise est de taille : d'abord le coût du dédit serait bien moindre qu'annoncé (entre 150 et 250 M€ du fait de l'actualisation prévue au contrat) et surtout financièrement, tous les acteurs, tous, auraient intérêt à arrêter maintenant : l’État qui éviterait de financer les investissements qu'il doit prendre en charge (tour de contrôle, partie de la route) et même avec le coût du fameux dédit serait financièrement gagnant au bout du compte, les collectivités locales (qui ont prévu de prêter de l'argent à AGO et de financer d'autres investissements : barreau tram-train, pont sur la Loire comme le demandent les élus vendéens ?) et même AGO dont les actionnaires devraient regarder de plus près la manière dont leur groupe est géré puisque le réaménagement de Nantes-Atlantique serait beaucoup plus profitable. Qui perdrait à cette sortie de l'impasse ? Les banques, acteurs discrets mais présents et surtout, un secteur inexistant officiellement mais probablement très influent, le secteur de l'immobilier. Car partir du site actuel et construire ailleurs signifie évidemment dégager de nouveaux terrains constructibles et réaliser de juteux bénéfices au passage. Si Vinci en tant que gestionnaire de l'aéroport a intérêt financièrement à rester à Nantes-Atlantique, Vinci construction a probablement lui intérêt à partir…D'ailleurs la liste des entreprises liées à Vinci, dans l'annexe 19 du contrat de concession, a de quoi donner le vertige : 2460 (!) entreprises « liées » dont un certain nombre dans l'immobilier.

 

          Pour répondre à la critique du risque d'artificialisation accrue des terres autour d'une nouvelle plate-forme aéroportuaire, les élus du Département ont répondu par la mise en place d'un PEAN*, périmètre censé protéger les espaces agricoles et naturels entre Nantes-Atlantique et Notre Dame des Landes. Louable intention mais comme c'était prévisible, toutes les communes n'ont pas accepté cette protection. Certaines attendent avec impatience la manne de la construction et des taxes foncières. Comment en serait-il autrement d'ailleurs puisque notre pays n'a jamais pris à bras le corps ni la question compliquée des ressources financières des communes ni celle de la péréquation équitable qui serait nécessaire pour que les élus cessent de penser uniquement au développement quantitatif, c'est à dire à la construction et au grignotage inéluctable de l'espace agricole et naturel. Il est donc plus que probable que la spéculation foncière se nourrira de ce nouvel équipement… Un des administrateurs de l'association des Ailes pour l'Ouest est d'ailleurs promoteur immobilier ce qui, on s'en doute, conforte son bel enthousiasme pour le transfert !

 

          Si les décideurs politiques n'entendent pas ce dernier argument purement financier, est-ce seulement parce qu'à force de manier des millions ou des milliards d'euros ils n'ont plus la notion des coûts ? Ou parce qu'ils ont d'autres intérêts, eux ou les grands groupes amis? Parce que les grands travaux sont un puissant carburant financier pour le système économique, quelle que soit l'utilité réelle des infrastructures ? Parce qu'il sont tous atteints par l’envie de jouer à SimCity, ce jeu vidéo où l'on construit des villes avec leurs équipements, écoles, transports, hôpitaux, où l'on lève l'impôt, où l'on surveille et punit, où l'on doit aussi ménager les électeurs pour qu'ils ne s'en aillent pas? Oui, les élus jouent à SimCity, mais dans la vraie vie, avec de l'argent public et un  territoire fini. Or si dans le jeu il y a bien une touche « reset » pour repartir à zéro, la planète sur laquelle nous vivons, elle, n'a pas cette touche miracle...

Media et opinion publique

 

          Que les politiques n'entendent même plus le sens de leurs propos nous est devenu, hélas, habituel. Les humoristes s'en régalent d'ailleurs. Pourtant, quand on s'arrête un instant, et au-delà de certaines phrase creuses déjà citées,  il y a plus grave.

 

          F. Hollande affirme le 5 janvier 2015 sur France inter : « Ce projet est lancé depuis des années, il est contesté, il y a des recours. Tant que les recours ne sont pas épuisés, le projet ne peut pas être lancé. Quand les recours seront épuisés, le projet sera lancé ».

 

          Cela paraît plutôt sympathique et les opposants s'appuient  régulièrement sur cette phrase pour espérer encore. Relisons cependant. « Quand les recours seront épuisés, le projet sera lancé. » Pas l'ombre d'un doute, pas de « si », pas de conditionnel, le résultat des recours est tellement sûr que le président emploie l'indicatif  futur. Lapsus révélateur. Que personne ne relève. De même qu'aucun journaliste n'a osé rappeler au premier ministre affirmant que les recours étaient purgés qu'en droit il y a pourtant trois temps dans une procédure juridique. Faut-il croire encore en l'indépendance de la justice si les gouvernants savent à l'avance qu'il gagneront les recours ? Il est vrai qu'en dernière instance, le Conseil d’État s'oppose rarement ...

 

          La recherche de la vérité est-elle encore une valeur partagée ? Il est permis d'en douter. Ce qui intéresse l'essentiel des media, sauf exceptions, ce n'est pas le fond du dossier mais le spectacle, le bruit et la fureur, le sang et les larmes. Depuis les événements de l'automne 2012, l'image d'une barricade et d'un zadiste cagoulé a plus d'impact que tous les chiffres et les arguments rationnels. La société de l'image et  du sensationnel dans laquelle nous vivons n'aide pas à penser juste. Et les media ont leur part de responsabilité. Les journalistes tendent bien leur micro à chacun des camps, mais ne font que  rarement leur travail d'investigation. La terre n'est pas plate, et elle tourne, c'est un fait. Peut on  renvoyer dos à dos Giordano Bruno et le juge de l'inquisition qui le condamne en leur donnant à chacun la parole ? « Les gens n'y comprennent plus rien » m'ont dit certains journalistes, « Vous dites cela mais en face ils disent autre chose », «  C'est trop compliqué! ». L'important n'est plus visiblement de savoir ce qui est vrai et ce qui dit faux sur chaque point du dossier.

 

          Comment l'opinion publique s'y retrouverait-elle ? Oscillant entre la sympathie que lui inspirent les agriculteurs, les tritons à sauver, les jeunes qui  vivent dans des conditions précaires sur la ZAD , et la peur du désordre, la crainte des mêmes jeunes lorsqu'ils ont des cagoules et l'agacement devant les difficultés de circulation sur certaines routes dont la plupart seraient d'ailleurs coupées en cas de construction de l'aéroport. Ignorante des mensonges qu'on lui raconte parce qu'elle veut encore croire à la manne des emplois, ou parce que comme l'autruche elle ne veut pas regarder les vrais problèmes de l'énergie, du climat, du système économique dominant. Fatiguée par toute l'encre déjà coulée sur le sujet. Ou accablée par tant de mensonges, de scandales quotidiens, de promesses non tenues déjà qu'elle en perd sa faculté d'indignation. Versatile aussi et égoïste, comme nous le sommes presque tous.

 

 

Légalité et légitimité

 

          Si la vérité n'éclate pas, si les mensonges restent méconnus et impunis, et si les recours sont perdus,  que ferons-nous se demandent parmi les opposants, ceux qui ont accepté les règles du jeu du «  débat  démocratique » parce qu'ils le croyaient honnête  ? Depuis des mois,  je sais que nous ne ferons pas l'économie du choix entre légalité et légitimité. Que nous devrons résister, fût-ce en s'opposant à la loi et aux forces de l'ordre. Fille d'une institutrice, héritière des hussards de la République et d'un ouvrier de la sidérurgie, j'ai été élevée dans le respect de l'ordre, de la règle et du travail. A vingt ans je comprenais Créon et peinait à admettre la dureté de cristal d'Antigone, à soixante je suis révoltée comme je ne l'ai jamais été après avoir passé toute ma vie d'enseignante et d'élue à rechercher l'intérêt général. Le discours de l’État et des plus fervents zélateurs du transfert ne cesse de se référer à la légitimité démocratique des élus qui ont voté pour le projet et au respect de l’État de droit pour discréditer les opposants. Comme si l’histoire ne nous avait pas appris que le pire peut arriver légalement et démocratiquement...Pour que l’État de droit soit respecté, il faut qu'il soit respectable. Pour que la légitimité des décisions prises par nos représentants soit reconnue, il faudrait qu'ils admettent que la démocratie est un exercice continu, qui exige de reconnaître la place des citoyens, leurs compétences, leurs capacités à produire des analyses et des propositions alternatives, bref à accepter de perdre une parcelle de pouvoir. Il faudrait qu'ils acceptent de reconnaître qu'ils ont peut-être regardé trop superficiellement ce dossier. Se croire seul dépositaire du bien  commun, surtout quand on voit ce que certains en font,  sans assumer aucune des conséquences parfois désastreuses de ses votes ou décisions n'est pas digne d'une charge élective. L'intelligentsia  applaudit Stéphane Hessel qui appelle à l'indignation, invite partout Edgar Morin, le sage de la complexité,  mais ne trouve  leurs propos formidables que dans les colloques et les réunions de l'entre-soi.

 

          Après la mort de Rémi Fraisse, j'ai écrit une lettre à Najat Valaud-Belkacem, la Ministre de l’Éducation Nationale :

« Bien que vous ne connaissiez probablement pas dans le détail les dossiers de Notre Dame des Landes ou du barrage de Sivens, ou d'un autre de ces grands projets contestés, c'est à vous que je souhaite m'adresser aujourd'hui. Depuis la mort de Rémi Fraisse, ce ne sont que questions et commentaires dans tous les media, manifestations dans les rues de France, émotion et colère. Ce qui s'est passé à Sivens aurait pu arriver à Notre Dame en 2012 lors de la tristement célèbre opération « César », et nous l'avons craint chaque jour de cet automne-là. C'est probablement pour cela que nous avons été très sollicités pour réagir sur le drame de Sivens. Un  journaliste m'a demandé ce que je pouvais dire, en tant qu'opposante au transfert d'aéroport mais aussi en tant qu'ancienne enseignante  aux jeunes en colère. Et cette question à laquelle j'ai probablement mal répondu sur le coup m'a donné à réfléchir depuis.

 

            Et  c'est  vous que je vais interroger en retour, Madame la Ministre.

 

J'ai enseigné les lettres classiques  du collège à la classe préparatoire. Ai-je eu tort de faire découvrir à mes élèves la révolte d'Antigone dans Sophocle, Jean Anouilh ou Henry Bauchau , ai-je eu tort de leur expliquer  la différence entre la légalité et la légitimité d'un combat ? Ai-je eu tort de leur faire lire Émile Zola  ou Victor Hugo en  lutte permanente contre l'injustice et pour la vérité?

 

Ai-je eu tort de montrer aux plus jeunes que le Petit Prince  a raison de préférer sa rose aux fausses richesses du businessman et de débattre avec les plus âgés sur le  Discours de la servitude volontaire  d’Étienne de la  Boétie ? Ai-je eu tort de lire avec eux Les racines du ciel   dont on a dit qu'il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée ? Dont le héros  avait  trouvé la force de résister à la barbarie des camps grâce aux hannetons et aux éléphants, pour lesquels il se battait désormais.  « L'espèce humaine (est) entrée en conflit avec l'espace, la terre, l'air même qu'il lui faut pour vivre...comment pouvons-nous parler de progrès, alors  que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? », écrit  Romain Gary. Lorsqu'il a reçu pour ce livre le prix Goncourt en 1956, le ministre de la culture l'a probablement  félicité n'est-ce pas ...      

                                

Dois-je multiplier les exemples ? Faut-il vraiment lire Villon (un délinquant d'ailleurs…), Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Beaumarchais, Montesquieu, Voltaire, Bernanos, Camus, Boris Vian (un dangereux pacifiste, lui !) Malraux et tant d'autres !

 

Tous ces auteurs font pourtant partie des programmes, ils sont « consacrés », régulièrement cités et encensés par les grands de ce monde...alors ? Aurais-je dû plutôt choisir,  hors programme,  des ouvrages qui  apprennent l'appât du gain, l'art du mensonge, le refus du doute, le goût du pouvoir, la supériorité de l'oligarchie sur la démocratie ? Aurais-je dû leur dire que la justice, la vérité, le respect du vivant étaient des utopies inutiles, des valeurs ringardes et en total décalage avec le monde réel ? Peut être après tout. Le choc serait moins rude et l'école serait enfin en phase avec la société...

 

C'est pourquoi, Madame la Ministre, je vous engage vivement à revoir les programmes si vous voulez que la jeunesse se taise, qu'elle accepte le monde saccagé que nous allons leur laisser, qu'elle n'ait comme idéal que la reproduction des erreurs de ses aînés, qu'elle ne s'indigne pas comme le lui demandait pourtant il n'y  a pas si longtemps Stéphane Hessel, sous les applaudissements de tous.

 

Au moins, les choses seraient claires. Et l'on ne s'étonnerait plus que les socialistes au pouvoir qui avaient pleuré  en 1977 la mort de Vital Michalon, tué lui aussi par une grenade offensive au cours d'une manifestation anti-nucléaire, n'aient visiblement aucun  remords pour Rémi Fraisse et se dédouanent au contraire de leurs responsabilités en stigmatisant « la violence des manifestants ». Sans doute n'ont-ils plus le temps de lire, sans doute ont-ils oublié leurs lectures et leur jeunesse…

 

Dans l'espoir d'une réponse qui intéressera sans aucun doute mes collègues enseignants et leur permettra de mieux répondre à la tâche qu'on attend apparemment d'eux aujourd'hui, je vous assure Madame la Ministre de ma tristesse d'enseignante et de toute mon incompréhension.

 

          La Ministre m'a répondu, ce qui est déjà beaucoup, vu le silence assourdissant de tant d'autres, mais bien sûr totalement à côté du sujet. Bien que  pratiquant fort peu Facebook et autres réseaux sociaux, j'ai appris qu'on qualifiait ma lettre de « romantique ». Le dernier adjectif auquel j'aurais pensé pour qualifier ma plume et mes convictions... Si ce dossier mobilise tout mon temps, si je ne peux me résigner à laisser faire ( alors que mon intérêt strictement personnel serait que le transfert ait lieu puisque j'habite en zone D, sous les avions) c'est qu'il signe pour moi une faillite intellectuelle et morale. Une faillite des élites qui met à mal tout ce à quoi je crois.

 

          Au cœur du  labyrinthe de ce dossier, il y a bien un Minotaure effrayant. C'est la paresse de la pensée, c'est le rêve de grandeur,  c'est l'obstination coupable, c'est l'irresponsabilité, c'est le refus des limites, peut-être aussi le goût  de l'argent et au bout du compte le mensonge. De fonctionnaires et d'élus. Un mensonge d’État inacceptable et aux conséquences délétères. Et l'on frémit en se disant que de telles dérives ne concernent évidemment pas ce seul projet de transfert d'aéroport. En ce début d'année 2016, à l'heure où tout le pays s'interroge sur les valeurs de la République, peut-on encore espérer que des décisions publiques  soient  prises sur la raison et la vérité ? Peut-on espérer que « l'honnêteté élémentaire » et le bon sens, la « common decency » pour reprendre l'expression de Georges Orwell, l'emportent enfin ?

 

Principaux sigles utilisés :

- Acipa : association citoyenne née en 2000, opposante historique : https://www.acipa-ndl.fr/

- CéDpa : collectif des Élus doutant de la pertinence de l'aéroport de Notre Dame des Landes, né en 2009, devenu association en 2011 : http://www.aeroportnddl.fr/

- Atelier citoyen : association née en 2015 pour expertiser les possibilités d'optimisation de l'actuel aéroport : www.ateliercitoyen.org/

- Plate-forme proposée par des mouvements d'opposition aux Grands Projets Inutiles Imposés : https://www.acipa-ndl.fr/images/PDF/Divers/2015/Plateforme-GPII_Recto-Verso_2015-03-31.pdf

- http://www.developpement-durable.gouv.fr/Les-travaux-de-la-commission.html

- Commission départementale des sites, perspectives et paysages : commission administrative sous la présidence du Préfet , rassemblant services de l’État, élus, personnalités qualifiées et associations en charge d'émettre des avis dans différents domaines « environnementaux », notamment les autorisations d'urbanisation en zone concernée par la loi Littoral

- Etude CE/Delft : http://aeroportnddl.fr/articles.php?lng=fr&pg=422

- AGO : Aéroport du Grand Ouest, société concessionnaire. Composition : Vinci, Chambre de Commerce, ETPO.
- C.C.E :  Commission Consultative de l'Environnement, présidée par le Préfet et composée d'élus, de services de l’État, du gestionnaire de l'aéroport et d'associations pour suivre la vie quotidienne de l'équipement : trajectoires, bruit, charte de fonctionnement etc.
- D.G.A.C : Direction Générale de l'Aviation Civile, service dépendant du Ministère des Transports.
- GIEC : Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'évolution du  Climat.
- ILS : Instrument Lending System, moyen de radio-navigation permettant un atterrissage très précis et sûr.
- NIMBY :  Not In My Back Yard : acronyme signifiant «  pas dans mon arrière-cour » . Le terme, généralement péjoratif est utilisé pour décrire  l'opposition de riverains à un projet local d’intérêt général dont ils considèrent qu’ils subiront les nuisances.
- ACSAN : Association Contre le Survol de l'Agglomération Nantaise.
- PEAN : Périmètre de Protection d' espaces agricoles et naturels  périurbains que peut mettre en œuvre un Département après concertation avec les collectivités locales pour protéger de l'urbanisation une zone particulière (loi de 2005).

- P.E.B : Plan d'exposition au bruit, document d'urbanisme  « anticipatif » réalisé par la DGAC ; en imaginant le développement du trafic en nombre de mouvements, et en dessinant  les quatre zones impactées par les nuisances aériennes, il est censé éviter une urbanisation trop importante près des aéroports. Schématiquement, en zone A et B, il ne peut y avoir de construction nouvelle de logements, en zone C pas de nouveaux logements collectifs, en zone D pas de restriction mais une information obligatoire des riverains.

- P.G.S : Plan de Gêne Sonore, document qui cartographie la réalité des nuisances sonores. A l'intérieur du P.G.S, les riverains peuvent recevoir une aide financière pour réaliser des travaux d'insonorisation de leur maison selon la date de construction de celle-ci.

- ZAD : Zone d’Aménagement Différé ; le sigle d'urbanisme a été détourné par les opposants ; désormais connu de tous, il signifie  Zone A Défendre...

 

 

- A votre disposition, le présent document en téléchargement [1] :

https://www.acipa-ndl.fr/

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 09:26
A propos des Dominants

En France et en Europe, l'idéologie dominante est le confusionnisme : on n'admet pas la structuration de classe, assimilée à une obscénité intellectuelle archaïque. Bourdieu a été l'objet de toutes les agressions pour avoir tenté d'établir une « anthropologie globale » de la classe dirigeante ! Il est en effet des sujets qu'il convient de ne pas aborder !

 

Sources : INVESTIG'ACTION  par Robert Charvin 08 Janvier 2016

- Les dominants entendent s’octroyer à eux-mêmes le droit de s’auto-analyser... avec l’indulgence qui s’impose.

A défaut, la connaissance de ce phénomène essentiel qui est le consentement inconscient que les individus accordent au monde qui s’impose sans bénéfice pour eux, risque de conduire à la critique de la domination !

 

L’air du temps conduit à s’apitoyer (sans faire grand chose pour autant) sur la pauvreté extrême. Une « classe moyenne » sans frontière engloberait la grande majorité de la population ; au mieux, on la subdivise en une « upper middle class » et une « lower middle class ». Elle est idéalisée : la « moyennisation » d’ensemble permettrait l’épanouissement de la démocratie, en dépit du constat que la démonstration contraire a été faite dans les années 1930-1940 avec le ralliement aux divers fascismes des classes moyennes. Malgré aussi l’appui qu’elles apportent dans les pays du Sud où elles sont apparues aux régimes autoritaires qui leur offrent quelques privilèges (dans la Tunisie de Ben Ali, dans l’Égypte de Moubarak et dans les diverses dictatures que l’Amérique du Sud a connu, au Chili, par exemple).

 

 

- Pour comprendre le fonctionnement et les contradiction de notre société, il est pourtant indispensable de savoir qui la dirige et qui en profite effectivement.

L’approche de la classe dominante est prudente et discrète. Le simple fait de noter qu’elle est très restreinte et d’analyser ses composantes relève de la subversion ! Ce petit monde est constitué des milieux d’affaires, des hauts fonctionnaires et des politiciens des sommets de l’État et de quelques personnalités médiatisées de toutes disciplines. Ces dominants sont en osmose, proches d’une caste à la fois diverse et homogène. Cette petite communauté est opaque pour tout le reste de la population : on ne connaît pas ses revenus réels ; on n’imagine pas son mode de vie, on ignore les moyens qu’elle emploie pour se pérenniser. Vouloir la rendre transparente (ce qui est un désir rare, car on préfère ausculter avec moins de risque la pauvreté) est assimilé à une agression politique destructrice de l’ordre public et qualifié de populisme anti- élitiste ! Les relations public-privé, argent-pouvoir politique et médias, clés des « réussites » individuelles « doivent » échapper à la transparence et donc à tout contrôle. La corruption (de formes variées) qui y règne échappe souvent aux procédures judiciaires qui s’enlisent faute de détenir les clés probantes. Il est difficile d’en pénétrer la réalité profonde.

 

 

- Ce petit « complexe politico-médiatico-affairiste » est en effet surarmé.

Il a la maîtrise de l’argent, ce qui lui permet d’en acquérir toujours davantage (sauf accident) et d’acheter les hommes qui lui sont utiles ; il dirige les communications, ayant acquis les grands médias, ce qui lui permet de formater les esprits, de fabriquer les leaders, de fixer « l’ordre du jour » et le vocabulaire du débat politique et de faire pression sur leurs comparses au sein de leurs monde ; il produit le droit (sauf exception) et l’interprète à son gré, grâce à ses juristes de cour (les vrais « intellectuels de marché »), et malgré les juges qu’il ne cesse de dénoncer les qualifiant de « rouges », ce qu’ils sont pourtant si rarement !

 

Tout en ayant pris ses distances vis-à-vis du catholicisme, il conserve des relations solides avec les institutions religieuses. Si la foi est tiède (le laxisme dans le domaine du sexe et de tous les plaisirs est sans borne), le respect affiché vis-à-vis du Pape et de l’Église reste « utilisable », notamment en période de crise. La caste dirigeante veut conserver la capacité de se couvrir de quelques oripeaux de spiritualité.

 

 

- On s’étonne que le parcours de nombreuses personnalités soit un cheminement de gauche à droite et pratiquement jamais l’inverse

On ne saisit pas pourquoi toute victoire progressiste soit rapidement suivie d’un échec et d’une régression générale (Front Populaire, Libération, 1981, etc.) ; on assimile difficilement le fait que toute pensée critique est ultra minoritaire, sauf en d’exceptionnelles périodes. On est surpris de la faiblesse des opposants à ce système pourtant oligarchique.

 

Le plus surprenant est ailleurs. Il est dans l’existence permanente, malgré tout, d’une action contestataire et d’une réflexion anti-système vivante, alors qu’il est même difficile de savoir quel est le véritable adversaire des droits et du bien-être de la grande majorité ! Cette survie, évidemment insatisfaisante, a toutefois d’autant plus de mérite que les forces de droite et celles de la « gauche » social-démocrate créent une confusion croissante, mêlant leur programme et leur pratique au point qu’ils deviennent indistincts. Ce « mixage » délibéré, résultat de leur échec respectif, vise à la fois à satisfaire le monde des affaires et de séduire le « petit peuple ». Le grand écart et la dissimulation du réel ainsi provoqués ne dérangent aucunement les « partis de gouvernement », même s’ils perdent en route de nombreux adhérents (dont souvent ils n’ont que faire). Le résultat est un brouillard profond jeté sur la vie sociale et politique, conduisant à un discrédit du politique, à un abstentionnisme massif et croissant et à l’extension d’un esprit néo-fasciste dans la population, comme en témoignent les succès du F.N. La progression du F.N dérange davantage la droite (qui tente de lui ressembler) que la social-démocratie. Obsédés d’élections, les socialistes espèrent faire du F.N le principal adversaire au détriment de la droite classique. Ils ne se privent pas cependant d’envisager la possibilité d’une coalition « droite-gauche », qui est d’ailleurs en voie de réalisation locale.

 

 

- Ce qui caractérise la pratique constante des dominants, c’est la concentration de tous leurs efforts sur la seule tactique.

Qu’il s’agisse de rivalités personnelles, de concurrences claniques, de luttes de partis, les dominants n’ont pas pour arme une stratégie ou un système de valeurs, quoiqu’ils disent. Ils ont simplement la maîtrise de toutes les procédures concevables : leur seule fin, qui est de se pérenniser, se trouve dans le meilleur usage possible des manipulations de toutes natures. A tous les récits, à toutes les idéologies, aux croyances, ils opposent la tactique !

 

 

- Cette classe dirigeante parce que dominante, vivant sur une autre planète que celle du reste de la population, a une haute considération pour elle-même et un grand mépris pour ceux qui n’appartiennent pas à cette « élite » autoproclamée.

Tous ses membres se sentent les « meilleurs » et se considèrent « irremplaçables » : l’autorité leur appartient naturellement. Ces « Importants », de premier choix, se sont convaincus, comme l’était hier la noblesse d’Ancien Régime, qu’ils sont seuls à pouvoir manier le gouvernail dans tous les domaines, particulièrement dans l’économie. Mais ce ne sont pas tous des héritiers. Nombreux sont des aventuriers du système, style Tapie, qui ont « réussi » à se rapprocher des grands groupes, de type Bolloré ou Bouygues. Le petit monde politique néo-conservateur ou social-démocrate regorge de ces petits « prodiges » dont les sommets de la caste dirigeante ont besoin. Les « mal-nés » qui ont pour seule conviction de profiter à fond du système et qui ont le sens du vent dominant, s’ils savent donner des gages, sont distingués au milieu de la masse des dominés de la « France d’en-bas ». La politique professionnelle est aujourd’hui l’équivalent du rôle que jouaient l’armée et l’Église pour les cadets sans terre de l’aristocratie d’autrefois ! L’origine « populaire » peut être même un atout : ils peuvent « plaire » plus facilement, même s’ils font tout pour s’éloigner du peuple dont ils sont issus ! Ils ont le choix pour leur carrière d’opter pour les différentes droites ou pour la fausse gauche (ce qui n’engage à rien), en restant prêts à se reconvertir si nécessaire pour adhérer à la mouvance la plus rentable. L’opportunisme est leur boussole : elle indique les « valeurs » à la mode qu’il faut promouvoir et surtout les intérêts qu’il ne faut pas égratigner ! Demain, des éléments « frontistes » et « patriotes », évidemment, pourront aussi servir, s’ils n’ont pas d’exigences anti-néo-libérales !

 

L’aristocratie italienne, malgré son mépris pour les « chemises noires », a conclu un accord avec Mussolini ! Tout comme l’industrie lourde et l’essentiel de la bourgeoisie allemande se sont liées au nazisme hitlérien (après l’élimination du courant « national et socialiste » préoccupé réellement de social). Le patronat français n’était pas à Londres, durant les années 1940-1944, mais à Vichy : il ne s’est manifesté ni contre la Gestapo ni contre la Milice. Il faisait des affaires ! Rien n’exclut demain en France et ailleurs une « recomposition » politique, fédérant tous les courants encore divergents ayant pour trait commun de n’être pas contre le système, c’est-à-dire le capitalisme financier : les castes dirigeantes ont pour tradition de s’accommoder de tous les régimes pourvu qu’ils ne remettent pas en cause leurs privilèges et leur domination. Elles savent rendre la monnaie de la pièce !

 

 

- Les castes dominantes pour diriger ont aussi besoin d’ « experts » et d’ « intellectuels »

En effet, qu’il s’agisse hier d’un « grand » comme Raymond Aron ou d’un « petit » style Zemour ! Aucun système ne peut en effet se passer de ces agents de légitimation.

 

La lecture de ce qui se produit dans la société ne peut être laissée à la spontanéité des consciences individuelles. Il convient de les « guider » vers les analyses ne remettant rien en cause, y compris en usant de la fausse monnaie intellectuelle sur le marché des idées ! C’est ainsi qu’il faut doctement expliquer que les Français ne sont ni racistes ni xénophobes, malgré les « apparences », à la différence de tous les autres peuples de la planète. Il faut persuader, par exemple encore, que la croissance permet de réduire le chômage quasi-mécaniquement et que la lourdeur du Code du Travail est un obstacle majeur à l’embauche, ce qui exige beaucoup de talent ! Il faut entretenir un « techno-optimisme » fondé sur la croyance que les nouvelles techniques règlent tous les problèmes, y compris sociaux, ce qui rend inutiles les révolutions. Il faut légitimer l’hostilité aux Russes qui sont mauvais par nature, communistes ou pas, incapables qu’ils sont de comprendre la bienfaisance de l’OTAN ! A la différence des États-Unis, champions du monde de la démocratie et de l’ingérence humanitaire, y compris en Irak, qu’il est convenable de toujours admirer, malgré Guantanamo et les trente mille crimes annuels (souvent racistes).

 

Nombre de journalistes, de juristes et surtout d’économistes (surtout ceux des organismes privés) se bousculent pour offrir une crédibilité au système moyennant leur médiatisation lorsqu’ils ont un peu de talent, donc un certain impact sur l’opinion.

 

La classe dirigeante n’a besoin en effet que d’une pensée « utile » à court terme, c’est-à-dire ajustée à la logique économique du système mais capable aussi de faire croire qu’il peut satisfaire tout le monde.

 

  • L’intellectuel de cour n’a qu’à se couler, en l’enrichissant, dans la pensée commune venant d’en-haut sans faire plus d’écart personnel qu’il n’en faut pour se démarquer des autres et manifester un « quant à soi », ayant la vertu de faire croire au pluralisme. Sa panoplie est standard dans le vide idéologique et l’infantilisme préfabriqués par les grands médias : Il doit toujours se placer à l’intérieur du système, évalué comme indépassable. Il doit écarter toute recherche des causes aux problèmes qui se posent et se satisfaire d’une analyse descriptive des faits, car toute cause profonde révélée est subversive. Par exemple, l’approche de la pauvreté et du sous-développement doit éviter la recherche de leurs origines.
  • En tant qu’ « expert », il n’a pas besoin de penser si ce n’est à ce qu’il a intérêt à penser s’il veut rester « expert ». Il n’est chargé que d’expliciter à posteriori les décisions prises « en haut », quitte à renouveler son argumentaire, compte tenu de « l’usure » des explications précédentes. C’est d’ailleurs ce savoir-faire qu’on lui enseigne essentiellement à l’ENA, dans les écoles de commerce et les facultés de droit, chargées de la reproduction de la pensée unique.
  • Il doit être aussi « moralisateur » : à défaut de pouvoir invoquer la légalité et le droit « trop objectifs » (sauf le droit des affaires concocté par les intéressés eux-mêmes). L’intellectuel de service doit user à fond de « l’humanitarisme-mode ». Il permet de tout justifier, y compris la guerre (« juste », évidemment) et la politique de force, selon les opportunités. Cela offre de la « dignité » aux pratiques les plus « voyous » !
  • Il doit convaincre que la démocratie se résume à la désignation élective des dirigeants soigneusement pré-sélectionnés par « l’élite » et que toute autre interprétation de ce système politique est d’inspiration marxiste, ce qui est jugé évidemment totalement dépassé.
  • Enfin et surtout, il doit pratiquer le culte de l’Entreprise, « source de toutes les richesses », agent vertueux de la concurrence « libre et non faussée », au service de l’intérêt général, en particulier des salariés.

 

Le discours dominant est ainsi globalement affabulateur ; il n’a qu’une visée tactique : séduire, faire diversion, faire patienter, diviser, rassembler, selon les circonstances. Il n’aide pas à comprendre. Il manipule. Il y réussit. Grâce à ses capacités à rebondir sans cesse en sachant prendre le vent.

 

Dans l’histoire contemporaine, la « pensée » conservatrice a été anti-républicaine avant d’être éminemment républicaine ; elle a été belliciste avant d’être pacifiste et collaborationniste (avec les nazis) puis interventionniste aujourd’hui ; elle a été férocement antisémite avant de devenir pro-israélienne et anti-arabe ; elle a été colonialiste puis promotrice du droit des peuples (contre l’URSS) mais anti-souverainiste (avec l’Europe).

- Les néo-conservateurs et la social-démocratie d’aujourd’hui font mieux encore.

Ils révèrent les États-Unis (surtout les « Sarkozistes » et les « Hollandais »), comme puissances tutélaires, championnes du renseignement contre leurs alliés ; ils dénoncent Daech, mais pactisent avec ses financiers (argent et pétrole obligent !) et ses inspirateurs (Arabie Saoudite, Qatar) ; ils transfigurent l’Europe des affaires en un vaste projet de paix et de prospérité (malgré ses 20 millions de chômeurs). Dans l’ordre interne, ils applaudissent Charlie et dans le même temps, licencient des humoristes et les journalistes « dangereux » de leurs médias ; ils donnent toujours raison au Médef et toujours tort à la CGT. Ils dénoncent le FN mais lui font une publicité constante. Ils sont pour la démocratie et les libertés, mais tout autant pour un « État fort », comme l’écrit Juppée, capable de les réduire ! Grâce au terrorisme imbécile, ils peuvent instrumentaliser la peur pour leur seul profit !

 

En dépit du simplisme chaotique de ces positions, les victoires idéologiques s’accumulent. Les dominants subissent parfois des défaites (comme celle du référendum sur le projet de « Constitution » européenne de 2005), mais elles sont rares. Pour les néo-socialo-conservateurs, perdre la guerre contre les dominés est impensable. Tout le jeu est de « s’arranger » entre soi et tous les moyens sont bons !

 

Le « modèle » étasunien s’impose, qui combine conformisme et diversité, esprit libéral (à New-York) et autoritarisme raciste (au Texas), laxisme et rigorisme, obscurantisme (avec les sectes) et culte de l’innovation, etc.

 

Les dominants, à quelques cas particuliers près, en réalité, ne font pas de politique ; ils font des affaires et ils font carrière. Il peuvent être tout à la fois, parce que tout ce qui ne relève pas de leur petit monde leur est indifférent:ils peuvent faire dans le « démocratisme » ou dans la violence et la torture (comme durant la guerre d’Algérie). Indifféremment.

 

Neuilly et le « tout Paris », mobilisés par la course à l’argent, par l’auto-congratulation permanente et les « renvois d’ascenseur » nécessaires, sont loin de toute réalité concrète qui fait le quotidien du plus grand nombre. Comme l’écrit Tomaso de Lampedusa, ils sont prêts à tout, la liberté ou le fascisme, afin que « tout change pour que rien ne change » d’essentiel : leur propre fortune et leur place dans la société.

 

Ils mêlent dans la société tous les archaïsmes mâtinés de pseudo-modernité : ils font la promotion du « risque » qu’ils ne courent pas, de la peur dont ils ont les moyens de se protéger, du refuge identitaire, dont ils se moquent par esprit cosmopolite, du repli sur la vie privée et l’individualisme, dont ils sont les seuls à pouvoir réellement jouir.

 

 

- Nul ne sait l’heure et les modalités de « l’atterrissage » de cette « France d’en-haut ».

La prise de conscience de l’échec global de cette oligarchie est une perspective très vraisemblable, tant leur système est à la fois absurde, inéquitable et intellectuellement pitoyable. Mais, disposant de tous les moyens face à ceux qui n’ont pratiquement rien, les dominants peuvent encore prospérer un temps indéterminé, mais en usant de plus en plus de la force brutale. Dans l’attente active que les peuples tournent la page en se mettant au clair sur leur propre volonté, Victor Hugo revient en mémoire : « l’Histoire a pour égout des temps comme les nôtres ».

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 09:16
Gauche : Gare au prix amer de la primaire !

L'exemple même de la fausse bonne idée !

 

Source : le blog d'Alexis Corbière secrétaire national su Parti de Gauche le 20 janvier 2016

Dans Alice aux pays des merveilles, le roman de Lewis Caroll, la jeune Alice perdue dans la forêt rencontre un drôle de chat perché sur un arbre et l’interroge : « Pourrais tu m’indiquer le chemin ? ». Le félin répond : « Tout dépend où tu veux aller. ».

 

C’est aussi le cas pour l’idée de « la primaire de la gauche et des écologistes» lancée avec le soutien actif du quotidien Libération. Est-ce une bonne idée ? Réponse : « Tout dépend où tu veux aller ». En effet, vers où veulent se rendre ceux qui l’impulsent ? « Vers une victoire de « la gauche » en 2017 » me répondront-ils en chœur. Exprimer ainsi, l’intention est louable. A priori, elle sonne bien. Je ne souhaite pas la victoire de la droite, ou encore pire de l’extrême droite. Plus précisément, je ne souhaite pas une politique de droite et d’extrême droite pour mon pays. Soit. Mais, est-ce la bonne méthode ? Pour moi, non.

 

Car derrière cet objectif, il y a un lourd prix à payer pour notre vie démocratique : la disparition de toutes forces qui contestent le système politique actuel et particulièrement la Ve République. Elle imposera demain pour la France une sorte de paysage politique à l’italienne. Ce serait l’acte de naissance quasi institutionnel mais définitif du « tripartisme ». C’est là le prix amer de la primaire.

 

 

 - Derrière quelques intellectuels, artistes et sportifs, en coulisses Dray et Cambadélis à la manœuvre… au profit de Hollande

Pour les initiateurs de cette « Primaire », il faudrait acter définitivement l’existence intangible d’un petit espace de « gauche », autour de 35 % tout additionné, condamné à être minoritaire dans la société, sans trop s’interroger pourquoi ni comment l’élargir.  Dans ce paysage, pour éviter les défaites, il n’y a plus qu’un chemin tactique obligatoire : il faut une candidature unique de la gauche dès le premier tour.

 

La rue de Solférino a sans doute dans un premier temps été un peu déstabilisée par l’opération qu’elle n’avait pas totalement initié. Elle a d’abord eu peur de la charge anti-Hollande qu’elle laissait apparaître. Mais, passé la stupéfaction, elle a ensuite très vite compris l’avantage qu’elle avait à tirer de tout cela. Aussi, Julien Dray, désormais devenu un agent 100 % pro-président de la République, déclarait sur BFM TV : "Oui à une primaire de toute la gauche en vue d'avoir un seul candidat". Jean-Christophe Cambadélis, au nom du PS lui a emboité le pas en disant la même chose. Dans son esprit, la primaire est possible si c'est pour obtenir cette candidature unique et exclusive, avec engagement de tous les autres candidats potentiels, même ceux qui ne veulent pas en être, qu’ils s’effacent. La manoeuvre est habile. Et, Cambadélis précise sa pensée : « Le problème aujourd'hui dans le tripartisme, ce n'est pas de rassembler la gauche au 2e tour, c'est d'y être et pour y être, il faut être au-dessus de 25%. Pour faire au-dessus de 25% avec un PS qui fait entre 20 et 23%, il faut aller chercher 4-5%. Donc si on est émiettés au 1er tour, on ne sera pas au second ». L’objectif évident est d’apporter au candidat du PS les quelques pourcentages supplémentaires pour être au second tour. Concourir à la primaire, c’est donc être polarisé par le PS, sans que le Peuple, dans sa réalité profonde, puisse trancher et dire autre chose. La logique de tout cela est totalement enfermée dans la mécanique mortifère de la Ve République en pleine décomposition, renforcée de surcroit par une extrême droite qui bloque tout.

 

 

- Une machine à excommunier

Quiconque aura l’audace de se présenter en dehors de la Primaire sera affublé, par la bobostructure qui la souhaite, immédiatement du sobriquet de « diviseur », ou d’irresponsable voulant « la défaite de la gauche ». et bla bla bla... Par sa dynamique propre, cette primaire devient une machine idéologique à excommunier tous ceux qui n’auront pas fait de génuflexion devant elle. Elle désigne des boucs émissaires qui permettent de masquer les désastres culturels et sociaux de la politique du gouvernement. Quiconque n’en est pas « fait le jeu de la droite et de l’extrême droite »… Air connu. Dans un article de la semaine dernière, le journaliste de Libération Lilian Alemagna, toujours avisé sur les sacs de nœuds de la gauche française, dit les choses assez clairement : « ceux qui, à gauche, restent en dehors, devront expliquer à leurs électeurs potentiels pourquoi ils n’étaient pas de ce processus citoyen inédit. Et pourquoi ils ont pris le risque de laisser le second tour de la présidentielle à la droite et à l’extrême droite. » CQFD.

 

C’est donc là que réside le principal attrait de ce dispositif aux yeux de quelques uns des gros malins qui l’ont initié. En écrivant cela, je fais nettement la distinction parmi les signataires entre l’économiste Thomas Piketty tout à fait respectable et sincère, et un combinard cynique comme Daniel Cohn-Bendit qui veut transformer la gauche française en un centre « libéral-libertaire », à peine centre-gauche, et faire disparaître tout le reste sur la gauche.

 

L’opération « Primaire de la gauche et des écologistes » si elle avait lieu (mais je n’y crois guère) est donc, contrairement aux apparences de quelque chose d’ouvert et accueillant, un dispositif qui passe une laisse autour du cou de toutes les forces politiques qui y participent. Il faut en accepter le verdict, quel qu’il soit à l’arrivée. Même s’il est absurde et à l’opposé de ses convictions. Les formations politiques partie prenante de cette primaire, ne doivent plus avoir ensuite la possibilité, où même la légitimité morale et politique, de se présenter seules, ou avec d’autres, au premier tour de l’élection présidentielle. C’est la Ve République en plus dur. Vous n’avez même plus le droit d’être au premier tour pour mener campagne ! Alors que depuis le 5 décembre 1965 date de la première élection présidentielle au suffrage direct, il y a toujours eu plusieurs candidats se réclamant de la gauche et de l’écologie (sans que leur nombre ait le moindre lien entre la victoire ou la défaite de la gauche au final), cette « primaire » acte un système présidentiel exacerbé, verrouillé, totalement « tripartiste », où seules les trois grandes familles de la vie politique (La « droite » à travers les républicains, la « gauche » à travers le PS et le FN) ont le droit de défendre leurs couleurs en désignant leur champion à l’élection phare de la Ve République qui est pourtant celle qui mobilise le plus les électeurs et détermine toutes les autres pendant le quinquennat en fonction de son résultat. Ainsi, la « règle du jeu politique » serait définitivement bloquée. Encore plus bloquée que ce que dénonce les auteurs de l’appel. En dehors de l’appartenance à l’un de ces trois pôles dont vous devez être un satellite, vous n’existez plus.

 

 

- Un contournement des milieux populaires

A ce qui doute de mes affirmations, pensant qu’il est possible d’y désigner un autre candidat que celui du PS je leur réponds qu’il faut être lucide sur la sociologie militante et sociale de ceux que cela intéresse et mobilise concrètement. C’est à dire ceux qui pratiquement viendraient physiquement voter. Alors que je crois déterminant d’être en capacité de (re)mobiliser les catégories populaires les plus abstentionnistes, les plus éloignées du débat politique, les moins à même de se positionner spontanément comme de gauche ou de droite, les plus hostiles aux formations politiques traditionnelles, cette Primaire, par sa nature même, fait le choix de s’adresser mécaniquement à ceux qui se définissent encore comme étant de « la gauche et des écologistes », ceux qui sont les plus intégrés à la vie politique classique, généralement les plus qualifiés, les mieux rémunérés et vivant dans les grands centres urbains.

 

Lors de la campagne présidentielle, les faibles conditions, mais néanmoins réelles, qui permettent à un candidat « non officiel » de toucher les catégories populaires sont ici supprimées. A la primaire, on ne fait plus campagne dans tous le pays, mais simplement à la TV où devant des assemblées militantes, avec des moyens et des budgets radicalement différents d’un candidat à l’autre, souvent coupées des secteurs les plus abstentionnistes. Alors que plusieurs études démontrent qu’une part significative (26 %) de nos compatriotes se déclare hors de toute appartenance partisane et que plus de la moitié (52%) dans aucun des trois grands partis traditionnels (PS, LR, FN), cette « primaire » laisse le choix du candidat quasi exclusivement à ceux qui sont encore clairement dans une latéralisation droite / gauche classique, à l’écoute des formations puisque ce sont elles seules qui ont les moyens de l’organiser. C’est une grave erreur tactique. C’est s’enfermer dans le score historiquement bas du prétendu « total gauche ».

 

 

- Une étude éclairante datant de 2011

Pour confirmer mon raisonnement, j’invite chacun à consulter l'étude réalisée par le CSA, à la demande du PS en novembre 2011 après leur primaire qui avait désigné François Hollande.

 

Le constat est éclairant. Je le résume :

  • D’abord, ceux qui se mobilisent le plus à une primaire, dans une proportion encore plus forte que lors des scrutins classiques, sont ceux qui votent le plus traditionnellement. La participation est encore plus forte dans les « zones urbaines dynamiques » et « les pôles universitaires » qu’ailleurs. La participation est nettement plus significative sur les terres électorales traditionnelles du PS. La participation des catégories socioprofessionnelles les plus élevées est proportionnellement plus forte que lors des élections officielles.
  • A l’inverse, les milieux les plus abstentionnistes s’abstiennent encore davantage.

 

Bref, tout cela accentue tous les défauts des comportements électoraux actuels qu’il faudrait pourtant corriger : faible mobilisations des milieux les plus populaires, sur-mobilisation des CSP +. Donc, contrairement à son look si sympathique, la primaire ne « donne pas plus la parole au Peuple »… en réalité, sur le plan sociologique, elle la lui supprime encore plus nettement puisqu’elle impose en pratique finalement l’idée que c’est seulement le candidat désigné par les CSP + qui a le droit de se présenter au réel premier tour de la présidentielle.

 

 

- Une consécration de la « démocratie sondagière »

- Et comment la magie s’opère-t-elle sans que la manipulation ne soit trop visible ou trop grossière ?

Essentiellement par les sondages et les médias qui imposent, grâce à des panels pseudos irréprochables, le nom et l’identité, dans l’imaginaire collectif des CSP +, du « seul candidat qui est peut être au second tour ou qui peut être élu » et cela généralement plus d’un an avant l’élection.

 

- La prétendue démocratie des primaires n’est donc que la consécration d’une « démocratie sondagière ».

Souvenons nous. En 2011, le candidat Dominique Strauss-Kahn caracolait en tête des intentions de vote à la primaire, alors qu’il passait le plus clair de son temps à New York, et ne disait quasiment rien sur son programme. Le 14 avril 2011, toujours à propos de la Primaire socialiste, l’institut de sondage Opinion Way en est sûr : DSK arrive en tête avec 46 % des intentions de vote. De son côté François Hollande atteint péniblement 18%. Et puis survient le 14 mai 2011, l’épisode glauque du Sofitel à New York. Le scandale est énorme. Et bien dès le 17 mai, Opinion Way tient son nouveau sondage… et son nouveau champion. Cette fois ci, François Hollande est en tête à 62 % ! Il a bondi de 44% ! Un mois plus tard le 15 juin, nouveau sondage, il est redescendu à 51 %, mais le trou est fait avec les quatre autres candidats. C’est plié. Du point de vue du système, celui qui va l’emporter, c’est lui. L’affaire s’est réglée en quelques jours. Sans qu’il y ait eu le moindre débat de fond, la moindre proposition, François Hollande est devenu le candidat du PS. Les sondages l’ont dit. La suite s’enchaine. Puisqu’il est le candidat d’évidence, il faut donc lui donner encore plus de force etc, etc…. En ramassant 1 038 188 voix lors de la Primaire (soit 39% des suffrages), il devenait le candidat du PS (et au passage, Manuel Valls malgré ces 5,6 % deviendra quand même ensuite Premier Ministre, c'est à dire le chef du gouvernement). C’est significatif mais cela ne représente que moins de 7 % du total des électeurs qui voteront ensuite « à gauche » au premier tour en 2012.

 

Est-ce demain à ce noyau réduit politiquement et sociologiquement de décider qui doit être en 2017 le seul candidat légitime en quelque sorte ? Je ne suis pas d’accord, d’autant que je considère erroné de ne raisonner que dans le segment de ce que l’on nomme « la gauche » qui s’est mobilisée lors des élections d’après 2012. Il faut viser à renouer avec le principe de majorité. Parler au plus grand nombre, à commencer par les abstentionnistes. C’est la clé de tout.

 

 

- Un PMU politique où un seul cheval est dopé

Le choix du candidat dans une primaire n’est donc pas le fruit d’un raisonnement rationnel, d’un débat argumenté, mais se transforme mécaniquement en un mauvais PMU politique où certains chevaux sont dopés et d’autres non, et ou le nouveau Paris turf des CSP+ qui se disent de gauche (c’est à dire Libération, mais pas seulement) vous souffle avant la course à coup de Unes tapageuses et d’études ravageuses, le nom du seul « bon » candidat, c’est à dire « le seul qui peut.. ».

 

  • Vous voulez des exemples ?

L’hebdomadaire Marianne de cette semaine, souvent mieux inspiré, prête la main à cette opération. Dommage. Sur une double page, il veut d’abord nous convaincre que la grande majorité du peuple de gauche veut des primaires (à 85 %), et donc qu’il faut être vraiment mal élevé ou mauvais joueur pour les refuser. Il nous assure ensuite que le candidat que voudraient « les sympathisants de gauche », c’est à dire le seul qui aurait le droit de se présenter à la présidentielle au premier tour, serait dans l’ordre de préférence : Manuel Valls, Martine Aubry ou François Hollande…. Les autres, circulez ! Et Marianne nous l’affirme : à 66% les sympathisants de gauche veulent qu’il soit « issue du PS ». Fermez le ban.

 

Ainsi donc, on voudrait nous faire admettre que seules trois personnalités issues du PS, toutes trois favorables à la politique actuelle de l’Union européenne, toutes trois signataires de la même Motion lors des congrès du PS, seraient à même de représenter seules ce que l’on nomme « la gauche ». Et face à l’extrême droite qui veut capter la colère populaire, un membre de ce trio serait le mieux placé pour lui faire face ? Pour la contester ? Pour la faire reculer ?

 

J’affirme que ce serait l’inverse. La « candidature unique de la gauche » c’est le dernier cadeau d’un détestable système institutionnel nommé Ve République à Marine Le Pen avant d’arriver au pouvoir. Cela la consacre comme seule et unique opposante au système.

 

 

- Coup de froid sur la démocratie ou « frimaire » de la gauche et l’écologie

Loin de rechauffer la banquise politique actuelle, certains veulent imposer un nouveau mois de « frimaire » (particulièrement froid dans le calendrier révolutionnaire) sur l’aspiration populaire au changement.

 

Dans ces conditions, ce sera donc sans moi. Ceux qui pensent que dans cette campagne présidentielle, il faut créer les conditions pour que soient représentées la voix des abstentionnistes, des milieux populaires, la puissante indignation sociale qui monte et la volonté de rupture avec la 5e République, en passant par une Assemblée constituante pour une 6e République, il y a autre chose à faire. Je reviendrai sur ce point dans des prochains billets, n’ayez crainte.

 

Et je souhaite bon courage à ceux qui essayeront de faire que ces primaires soient autre chose que ce que je viens de décrire. Pour moi, c’est perdu d’avance. En attendant, signez la pétition en soutien aux 8 salariés (cliquez ICI) des Goodyear condamnés à 9 mois de prison pour avoir voulu simplement défendre leurs emplois avec des méthodes sommes toutes assez classiques dans l’histoire du syndicalisme ouvrier français. Mais la justice de classe, qui sait épargner MM. Balkany ou Cahuzac a parlé.... Qu'importe. En l’espace de quelques jours, et avec beaucoup moins de surface médiatique, cette pétition a récolté déjà cinq fois plus de signataires que l’appel au Primaire…

 

Bonne nouvelle. Malgré ses efforts, la « démocratie sondagière » n’effacera pas la question sociale.

 

 

Pour en savoir plus :

- Martine Billard : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

- Quand le PS investit l’idée de « Primaire à gauche » par Jean-Luc Mélenchon

- Primaire : ma réponse à Caroline De Haas

- Mise au point sur les chances à "gauche" pour 2022 et la mauvaise idée d'une primaire

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 09:21
DAECH : par François Burgat, directeur de recherche au CNRS

François Burgat[1] est directeur de recherches au CNRS, politologue, spécialiste du monde arabe contemporain, il a été directeur du Centre français d'archéologie et de sciences sociales au Yemen de 1997 à 2003. puis il a été directeur de l’Institut Français du Proche Orient (IFPO). 

 

 

- Il a été entendu le 12 janvier 2016 par le Commission des Lois de l'Assemblée Nationale

Pour le chercheur François Burgat, spécialiste de l’islam, un bon musulman en France, c’est… quelqu’un qui n’est plus musulman ! Auditionné à l’Assemblée nationale française le 12 janvier 2016 à l’occasion d’une commission d’enquête sur Daesh, François Burgat a dénoncé l’instrumentalisation des musulmans par les médias et la classe politique en France et leur représentation néo-coloniale de l’islam. Iconoclaste dans son domaine d’étude, à rebours d’intellectuels très médiatiques comme l’islamologue Gilles Kepel, François Burgat se refuse à toute essentialisation (les musulmans sont terroristes parce qu’ils sont musulmans !) et analyse le radicalisme comme une réaction aux injustices, aux inégalités, à la crise multiforme que connaît la France, mais également à la montée en flèche du discours (et des actes) islamophobes.

 

Note :

[1] François Burgat

 

Pour en savoir plus :

- Mon dossier terrorisme

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:24
Appel unitaire : “Sortir de l’état d’urgence”

- Après l’appel « Nous ne céderons pas ! », une centaine d’organisations ont rendu public le texte « Sortir de l’état d’urgence » au cours d’une conférence de presse, le 17 décembre 2015.

 

En réaction à l’horreur des attentats, l’état d’urgence a été décrété par le gouvernement, puis aggravé et prolongé pour une durée de trois mois. Nos organisations ont immédiatement exprimé leurs craintes vis-à-vis de ce régime d’exception ; ces craintes sont aujourd’hui confirmées par l’ampleur des atteintes aux libertés constatées depuis quelques semaines. Nous assistons à un véritable détournement de l’état d’urgence qui cible également des personnes sans aucun lien avec des risques d’attentat. Ces abus doivent cesser.

 

La volonté de se rassembler et de manifester ensemble a prévalu après les attentats commis à Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. Elle prévaut encore. Or, depuis le 13 novembre 2015, les interdictions visant les mobilisations sur la voie publique se multiplient. Manifester n’est plus un droit, et les rares concessions accordées par les préfectures, qui attendent souvent le dernier moment pour informer de leurs intentions, entravent dans les faits son exercice.

 

Le ministère de l’Intérieur justifie tout cela par son incapacité à sécuriser les parcours alors même qu’il autorise, dans le même temps, les rencontres sportives et des événements tels que les marchés de Noël, qui se tiennent sur la voie publique. L’interdiction des rassemblements et manifestations entraîne la multiplication des arrestations, des gardes à vue, des assignations à résidence, un fichage policier des militants, et, pour quelques-uns,  des condamnations. Qui peut croire que cela soulage les autorités ?


La censure, ici, s’avère doublement contreproductive…

 

L’état d’urgence autorise par ailleurs des perquisitions sur ordre des préfectures, de jour comme de nuit, en dehors de tout cadre judiciaire, sur le fondement de fiches possiblement erronées, de dénonciations, d’informations et de soupçons sujets à caution. Plus de deux mille six cents intrusions discrétionnaires sont intervenues à domicile, dans des mosquées, des commerces, interventions souvent violentes, sans qu’aucune mise en examen pour terrorisme n’ait eu lieu. Rien n’indique qu’une telle frénésie va s’arrêter, chacun peut en être victime.

 

Les assignations à résidence se multiplient sur la base de motifs aussi vagues que la présence sur le lieu d’une manifestation ou le fait de « connaître » tel ou tel individu. Ces graves restrictions sont appliquées, sans distinction, et de manière massive, d’autant que les juridictions administratives ont montré qu’elles s’en accommodent, quitte à ce que les libertés en souffrent. Elles reprennent à leur compte toutes les allégations du ministère de l’Intérieur et, comble de la démission, sont nombreuses à considérer qu’il n’y aurait pas d’urgence à statuer sur l’état d’urgence.

 

L’état d’urgence et le climat de guerre intérieure alimenté par le gouvernement contribuent au renforcement des amalgames et aux pratiques discriminantes, notamment de la part des forces de police. Ce ne sont pas «  les terroristes qui sont terrorisés », ce sont des jeunes et des populations victimes de l’arbitraire en raison de leur origine et/ou de leur religion qui voient leur situation encore davantage fragilisée.

 

Reprenant à son compte les exigences de l’extrême droite, FN en tête, le gouvernement s’engage honteusement dans une modification de la Constitution visant à étendre la déchéance de la nationalité aux binationaux nés en France.

 

Ces multiples atteintes portées au contrat démocratique sont une mauvaise réponse aux actes terroristes. Notre pays a été blessé, mais loin d’en apaiser les plaies, l’état d’urgence risque de les exacerber en appauvrissant notre démocratie, en délégitimant notre liberté.

 

Dans ces circonstances, nous appelons les pouvoirs publics à :

  • jouer leur rôle de garants de la défense des droits et des libertés publiques ;
  • rétablir, sans délai, le droit plein et entier de manifester ;
  • cesser les perquisitions et les assignations à résidence arbitraires et à agir dans le cadre de procédures judiciaires ;
  • mettre en place des garanties effectives de contrôle ;
  • lever l’état d’urgence ;
  • renoncer à une réforme constitutionnelle préparée dans l’urgence et au contenu inacceptable.

 

Paris, le 17 décembre 2015

 

 

 - Signataires :
AC ! Agir ensemble contre le chômage !, AFD International, Agir pour le changement démocratique en Algérie (Acda), Altertour, Apel-Egalité, L’Appel des appels, Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (Acort), Association démocratique des Tunisiens en France (ADTF), Association française des juristes démocrates (AFJD), Association France Palestine solidarité (AFPS), Association Grèce France Résistance, Association interculturelle de production, de documentation et de diffusion audiovisuelles (AIDDA), Association des Marocains en France (AMF), Association pour la reconnaissance des droits et libertés aux femmes musulmanes (ARDLFM), Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF), Association des Tunisiens en France (ATF), Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine (Aurdip),  Attac, Cadac, CADTM, Cedetim, Centre islamique Philippe Grenier (CIPG), Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid), Cercle Condorcet de Paris, CGT-Police Paris, Collectif 3C, Collectif des 39, Collectif des associations citoyennes, Collectif CGT Insertion-Probation (UGFF-CGT), Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE),  Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Collectif Judéo Arabe et Citoyen pour la Palestine (CJACP), Collectif Mégastop au Mégajoule, Collectif Memorial 98, Collectif des musulmans de France (CMF), Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), Collectif national des Faucheurs volontaires, Collectif Stop le contrôle au faciès, Comité pour le développement et le patrimoine (CDP), Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Commission islam et laïcité, Confédération générale du travail (CGT), Confédération nationale du logement (CNL), Confédération paysanne, Conseil national des associations familiales laïques (Cnafal), Confédération syndicale des familles (CSF), Coordination de l’action non-violente de l’Arche (Canva), Coordination nationale Pas sans nous, Coordination contre le racisme  et l’islamophobie (CRI), Droits devant !, Droit au logement (Dal), Droit solidarité, Emancipation Tendance intersyndicale, Emmaüs France, Emmaüs International, Espace Marx, Euromed Feminist Initiative (IFE-EFI), Fédération des CIRCs, Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH), Fédération nationale de la Libre pensée, Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR), Femmes Solidaires, Filles et fils de la République (FFR), Fondation Copernic, Fondation Danielle Mitterrand France Libertés,  Genepi, Ipam, Jinov International, La Cimade, La Ligue de l’enseignement, La Quadrature du Net, Le Gisti, Le Mouvement pour une alternative non violente (Man), Le Mouvement de la paix, Les Amoureux au ban public, Les Céméa, Ligue des droits de l’Homme (LDH), Maison des potes, Mamans toutes égales (MTE), Marche des femmes pour la dignité (Mafed), Minga-agir ensemble pour une économie équitable, Mouvement pour une alternative non-violente (Man), Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), Négajoule!,  Observatoire international des prisons (OIP) – section française, Organisation de femmes égalité, Osez le féminisme !, Planning familial, Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), Réseau d’alerte et d’intervention pour les droits de l’Homme (RaidH), Réseau éducation sans frontières (RESF), Réseau euromaghrébin culture et citoyenneté (REMCC), Réseau Euromed France (REF), Réseau Immigration Développement Démocratie (IDD), Réseau Sortir du nucléaire, SNJ-CGT, SNPES-PJJ/FSU, SNUEP-FSU, SUPAP-FSU, Solidaires étudiant-e-s, Solidarité laïque, Sud Intérieur, Survie, Syndicat des avocats de France (Saf), Syndicat français des artistes interprètes (SFA), Syndicat de la magistrature, Syndicat de la médecine générale, Syndicat national des arts vivants (Synavi), Syndicat national des journalistes (SNJ), Syndicat national unitaire interministériel des territoires, de l’agriculture et de la mer (SNUITAM – FSU),  Unef, Union générale des fédérations de fonctionnaires CGT (UGFF-CGT), Union juive française pour la paix (UJFP), Union nationale lycéenne (UNL), Union rationaliste, Union syndicale de la psychiatrie (USP), Union syndicale Solidaires, Union des travailleurs immigrés tunisiens (Utit).

 

 

 - Associations locales et autres :
AC ! Trégor, Asti 93, Clamart-Citoyenne, Collectif 07 stop au gaz et huile de schiste, Collectif BDS Saint-Etienne, Collectif D’ailleurs nous sommes d’ici Tours 37,  Collectif de de défense des libertés fondamentales de l’agglomération rouennaise (CDLF), Collectif Justice & Libertés (Strasbourg), Collectif Maquis de Corrèze, Collectif Romeurope 94, Collectif de soutien aux sans-papiers du Trégor-Goëlo, la revue Ecole émancipée, Espace franco-algérien, Faucheurs volontaires de la Loire, FCPE 94, la revue Inprecor, la revue Mouvements, le journal Regards, Réseaux citoyens Saint-Etienne, Vigilance OGM 18.

 

 

Pour nous, c’est définitivement non !

 

Non au projet de déchéance de la nationalité, non à une démocratie sous état d’urgence, non à une réforme constitutionnelle imposée sans débat, en exploitant l’effroi légitime suscité par les attentats.

Nous n’acceptons pas la gouvernance de la peur, celle qui n’offre aucune sécurité mais qui assurément permet de violer nos principes les plus essentiels.

 

Notre rejet est absolu. Nous appelons tous ceux et celles qui partagent une autre idée de la France à le manifester.

 

Signez la pétition ICI

 

Pour en savoir plus :

Appel unitaire : Nous ne céderons pas !

- Voulons-nous vivre dans un État policier ?

- Giorgio Agamben : « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité »

- Déchéance de nationalité : le précédent ignoble de Vichy

Appel unitaire : “Sortir de l’état d’urgence”
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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 09:51
Martine Billard : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Ce billet est une réflexion strictement personnelle qui n'engage que moi et qui n'a aucune vocation à regrouper qui que ce soit. Mais je pense que vu l'état dans lequel est tombé "l'autre gauche" nous avons besoin de réflexions, de débats tout azimuts.

C'est pourquoi après le premier billet où j'essayais de faire un bilan centré sur les résultats des élections régionales celui-ci a plus vocation à réfléchir sur la suite. J'espère qu'il provoquera aussi des commentaires comme le premier, même si je ne suis pas d'accord avec tous, ils sont des apports, des précisions, des controverses. C'est un billet assez long aussi je n'ai pas tout développé autant que je pourrais le faire.
 

Source : blog de Martine Billard par Martine Billard co-secrétaire nationale du Parti de Gauche le 09/01/2016

- Un recul des perspectives de révolution citoyenne sur toute la planète
Nous subissons au niveau international une nouvelle période de montée des régressions libérales et de l'obscurantisme religieux avec ses conséquences en termes de conflits violents et de terrorisme. C'est vrai en Amérique Latine (offensive de la droite libérale en Argentine, Brésil, Venezuela) comme au Moyen-Orient avec la régression autoritaire en Égypte et en Turquie et la montée de Daesh, comme en Europe avec la poursuite de l'offensive libérale dans tous les pays et les poussées de xénophobie dans nombre d'entre eux.


Dans ce cadre bien difficile, le score de Podemos aux dernières élections espagnoles est bien l'exception. Mais on peut s'inquiéter que, dans un pays où le taux de chômage dépasse les 28% et où une fraction importante de la jeunesse est obligée de s'exiler, le vote de rupture ne dépasse pas 25% (Podemos+IU). Syriza en Grèce a renoncé à l'affrontement avec la troïka européenne et se trouve contraint d'appliquer toutes les mesures antisociales refusées précédemment. L'acceptation du mémorandum est venue clore l'espoir soulevé d'une alternative immédiate aux politiques européennes d'austérité.

 

 

 

- Oser regarder la réalité en face : la situation française n'est pas meilleure

La dynamique créée par la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, 4 millions de voix, s'est prolongée dans les marches appelées sous l'impulsion du Front de Gauche mais avec un succès diminuant peu à peu : 30 septembre 2012 contre le TSCG, marche citoyenne pour la 6ème République du 5 mai 2013, 1er décembre 2013 pour la révolution fiscale, 12 avril 2014 contre le pacte de responsabilité et l'austérité.

 

Nous nous sommes heurtés à l'intransigeance du pouvoir qui avait bien compris que la moindre faiblesse de sa part pouvait le mettre en difficulté. C'est ainsi qu'après l'avoir promis, Hollande a rejeté toute loi d'amnistie des syndicalistes et militants associatifs victimes de la répression sous Sarkozy. Cet échec, plus la poursuite sans dévier de la politique austéritaire du gouvernement, ont fini par démobiliser y compris les secteurs les plus combatifs. Certes, certaines luttes, totalement soutenues par le Front de Gauche, ont fini par gagner : les Pilpa, les Fralib. Mais face à tant d'autres fermetures d'entreprises que nous n'avons pas réussi à empêcher, face à la poursuite des politiques libérales dont le résultat consiste en une aggravation des inégalités, le Front de Gauche n'a pas réussi à apparaître comme celui en capacité de protéger les intérêts des classes populaires. Il ne faut pas oublier non plus la répression de plus en plus dure contre les luttes comme nous venons de le voir avec la condamnation à de la prison ferme des 8 syndicalistes de Goodyear ou la confiscation de véhicules et de tracteurs pour opération escargot afin de protester contre Notre-Dame des Landes

 

  • L'optimisme et le volontarisme ne peuvent pas tout résoudre.

À chaque échéance électorale, nous annoncions vouloir passer devant le PS, renverser la table et construire des formes de pouvoir citoyen. Mais le PS ne s'est pas effondré. Et l'ambiance dans le pays n'est pas aux mobilisations citoyennes de masse. Notre enthousiasme nous a amenés à repeindre la situation en plus favorable qu'elle n'était et à nier la réalité.

 

Il faut reconnaître que les mobilisations sociales sont faibles et que Hollande et son gouvernement remplissent le rôle que Sarkozy n'a pas su occuper : briser les résistances populaires pour poursuivre la casse du droit du travail, des protections sociales et des services publics. Les libéraux de droite comme de gauche ont tiré une leçon de la défaite du mouvement social contre la réforme des retraites de 2010 : il est possible de passer en force. Jusqu'ici les classes moyennes et l'intelligentsia cherchaient à se consoler en se disant qu'au moins le PS défendait des valeurs de gauche. Ce dernier marqueur est tombé avec la promotion de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français ainsi que l'état d'urgence.

 

Nous devons nous mettre d'accord sur la gestion du temps : il ne s'agit plus de renverser la table à court terme mais d'accepter que le temps est plus long. Sinon nous en serons réduits aux coup de barre constants pour essayer régulièrement d'ajuster à la réalité une ligne trop optimiste. Une analyse moins optimiste de la conjoncture implique un travail à plus long terme.

 

 

 

- Un Front de Gauche au bout de sa dynamique ?

Le Front de Gauche avait été conçu pour lutter contre l'éparpillement des forces à gauche du PS, pour éviter de se retrouver dans la situation de la présidentielle de 2007 avec des candidats concourant à celui qui obtiendrait moins de 2% et terminer dans un paysage à l'italienne avec disparition de toute gauche digne de ce nom.

 

La présidentielle de 2012 a été une réussite.

Mais nous n'avons pas su faire fructifier le résultat.

 

Il y a eu le traumatisme des municipales avec le choix du PCF de partir dans la moitié des cas avec le PS et en plus de l'affirmer en tant que stratégie nationale. Les batailles autour de l'utilisation du sigle FG ont laissé localement des plaies ouvertes et ont installé une défiance réciproque et profonde. Les expériences de liste commune avec EELV menées dans plusieurs communes ont abouti à d'assez bons résultats laissant entrevoir l'intérêt de rassemblement de listes FG-EELV. Mais la direction d'EELV, procédant à une analyse fausse quant à leur recul électoral global, a vite sifflé la fin de ces convergences. Grenoble avait donné une confirmation à notre stratégie constamment affirmée d'un PS en voie d'écroulement et d'une possibilité de passer devant et de gagner en entraînant une dynamique populaire. Malheureusement ce fut la seule victoire et la tentative de reproduire un schéma similaire au niveau du département l'année suivante, permettra certes un résultat intéressant mais pas au point de passer devant le PS et de gagner.

 

Les élections européennes de mai 2014 se sont déroulées dans ce climat de défiance au sein du FG et se sont soldées par un résultat en stagnation de 6,5% et la perte du siège de la région Nord. Pour les élections régionales je vous renvoie au billet après le premierau billet que j'ai publié sur mon blog.
 

  • De l'incapacité de passer d'un cartel à un mouvement national de masse

La première erreur, et à vrai dire l'erreur fondamentale, a été de maintenir le FG sous forme cartel. Le PG a essayé de poser le débat en son sein. Ainsi la résolution du Conseil National de juin 2012 : « Il est nécessaire d'avancer sur la façon de poursuivre les assemblées citoyennes et les possibilités d'adhésion au Front de Gauche, au moins localement. La volonté d'y intégrer les citoyennes et citoyens qui ne veulent pas s'engager dans l'un de ses partis est partagée par tous. Nous proposons donc que la discussion s’engage sur ces questions. »

 

Devant le refus absolu du PCF d'envisager une force politique avec adhésions directes, tant le PG que les forces qui ensuite constitueront Ensemble ! n'ont pas osé aller à l'affrontement et construire des collectifs FG à la base. Là où le PCF était hégémonique ou anti FG, les militants désireux de constituer le FG en front de masse ont soit eu peur d'être étouffés soit n'ont pas trouvé comment passer outre l'opposition du PCF. Mais il a aussi existé des FG locaux très positifs ainsi que des fronts thématiques qui ont réellement fonctionné, comme par exemple le Front de Gauche de l'agriculture ou le Front de Gauche féministe.

 

Nous relancerons cette proposition en janvier 2014. Suite à un appel de personnalités lancé le 16 mai 2014, une AG du FG réunira 250 personnes à Montreuil le 6 septembre, avec la présence de tous les animateurs du FG, Pierre Laurent, Clémentine Autain et Jean-Luc Mélenchon compris. Mais ce sursaut sera sans lendemain, la réunion suivante le 7 décembre restera sans suite.

 

  • Ce refus d'aller au-delà d'un cartel d'organisations signe l'impossibilité du FG de se dépasser.

Chaque échéance électorale a été un moment de tension. Outre la question de l'indépendance vis-à-vis du PS, l'obstination à concevoir toute élection, hors présidentielle et européenne, comme des élections locales a empêché le FG de se construire comme une alternative. De même le recours aux « notables locaux » conçus comme des garanties de score a démontré son inefficacité à moyen terme, élection après élection, les bastions historiques du PCF fondant comme la banquise sous l'effet du réchauffement climatique.
 

 

- Les partis politiques sont-ils un obstacle ?

Tous les partis sont impactés par les résultats des élections régionales. Même le FN vit des tensions entre la tante et la nièce. À droite, courir derrière le FN n'est pas concluant et Sarkozy n'apparaît pas comme le candidat indiscutable pour 2017. En cas de victoire de A. Juppé à la primaire des LR, il n'est pas impossible qu'une partie de l'électorat de « gauche modérée » préfère ne pas courir le risque de voir M. Le Pen élue et vote donc pour lui dès le premier tour empêchant ainsi Hollande de parvenir au second tour. Pour Hollande il est primordial d'empêcher tout candidat à sa gauche tout en espérant plusieurs candidats à droite. La droite a évidemment l'intérêt inverse. Nous ne sommes donc pas à l'abri de rebondissements. Mais dans tous les cas, il est vraisemblable que le résultat de 2017 ouvre une période d'explosion du PS vers une ligne plus démocrate portée par Valls et d'autres. Côté frondeurs pour le moment on assiste plutôt à un éparpillement, puisqu'à chaque rupture apparaît une nouvelle structure politique (Pouria Amirshahi et son « mouvement commun », Philippe Noguès avec « Voix de gauche », Debout la Gauche à La Seyne sur Mer ...)

 

Nous pensions que l'alignement du PS français, dans la suite de toute la social-démocratie européenne, sur le modèle libéral allait dégager un espace à gauche. Au PG, on ajoutait qu'une course de vitesse était engagée avec le FN pour savoir si l'espace libéré par le PS dans la lutte contre le libéralisme serait occupé par une alternative de rupture à gauche ou au contraire par le FN. On nous a beaucoup reproché cette formule.

 

Hélas il faut bien reconnaître que le FN nous a plus que distancé et que c'est lui et non le FG qui a profité de l'espace dégagé par le PS.

 

Quelles en sont les raisons ? Souvent nous revient la réflexion que gauche et droite c'est pareil. Or nous nous appelons Front de Gauche, Parti de Gauche et donc pour les franges les moins politisées de l'électorat, tout cela c'est du pareil au même.

 

Par ailleurs sachons reconnaître que nos formes d'expression ne sont pas forcément les plus adaptées à l'objectif que nous fixons de nous adresser au peuple.

 

Pour d'autres, la faute en revient aux partis politiques qui feraient obstacle à l'engagement politique. Et en général, on nous donne Podemos comme contre exemple. Pourtant Podemos est un parti. J'avais déjà répondu sur ce blog à propos de cette question " A mes amis qui pensent que les partis n'ont plus de raison d'être ".

 

Il est indéniable qu'il y a peu de jeunes dans les partis, même si le PG fait un peu exception, tout comme d'ailleurs dans les syndicats et les associations dont l'objet est dans le champ politique. Seules les luttes écologiques voient des jeunes s'engager. Peut-être parce que c'est un des rares secteurs où l'action concrète débouche sur de réelles modifications.

 

Il est à noter aussi que le M6R a certes récolté de très nombreuses signatures, 100 000 en 1 an, pour la constituante et la 6ème République mais n'est pas non plus parvenu à se changer en mouvement de masse. Or si cela avait correspondu à une vraie attente dans la société, le M6R aurait réussi à bousculer les partis politiques contre leur propre volonté, à commencer par le PG et le Front de Gauche dans son ensemble. Cela n'est pas arrivé.

 

Il nous faut regarder la réalité en face, la reconstruction politique va prendre du temps. Vouloir aller plus vite que les rythmes politiques ne sert à rien sinon à décourager encore plus.

 

  • Rassemblement citoyen contre partis politiques ?

Faisant le bilan du marasme du Front de Gauche, du refus de listes larges de rassemblement FG-EELV-Nouvelle Donne-Nouvelle Gauche Socialiste à l'échelle nationale permettant de créer une véritable dynamique citoyenne, le PG a essayé de contourner cet état de fait par des appels citoyens pour peser et donner de l'air. Malheureusement il faut reconnaître que le résultat n'a pas été là non plus à la hauteur des espérances.

 

Là encore la réalité nous est revenue en boomerang : il n'y a pas de raccourci. La période politique n'est pas bonne. Dans ces conditions, penser qu'on va pouvoir construire des organes de pouvoir citoyen à partir de rien, revient à faire abstraction de la situation réelle. Comme le dit très bien René Revol sur son blog : « Cela se construit mais ne se décrète pas. De véritables assemblées citoyennes où le peuple décide de son destin ne peuvent se forger que dans une situation de mobilisation sociale et civique ».

 

C'est ce qui a amené le PG à proposer une articulation entre appels citoyens et alliances de partis, pensant que autrement l'espace n'existait pas pour obtenir des scores qui donnent envie de continuer au lieu de désespérer et ce d'autant que rien n'aurait convaincu ni EELV ni le PCF de renoncer à faire apparaître leur étiquette d'une façon ou d'une autre. Le résultat de la Vague Citoyenne en Aquitaine montre que ce n'est pas que la méchanceté des partis qui a empêché les citoyens de rejoindre massivement une liste affirmant rompre avec les vieux partis. D'ailleurs, de nos jours s'appeler citoyens ou rassemblement, appeler à donner la parole aux citoyens ... n'est absolument pas un clivage politique, on le retrouve aussi bien à droite qu'à gauche.

 

Toute l'histoire démontre que lorsque la situation est mûre, les masses débordent sans problème les partis voire les syndicats, même si ceux-ci peuvent effectivement dans un deuxième temps constituer un obstacle à la poursuite d'un mouvement de masse (mai 68, comités de lutte, comités de grève débordant les syndicats dans les années 70, COBA en Italie, Indignés en Espagne et dans d'autres pays ...). Nous n'assistons pas à cela en France actuellement même si beaucoup d'initiatives foisonnent sur Internet appelant au dépassement des partis. Mais Internet n'est pas toute la société.

 

- Le peuple ne se lasse jamais de lutter

En politique il y a des moments de recul. À la sortie d'une séquence aussi désastreuse pour notre camp, le pire serait de passer notre temps à nous déchirer, de ressasser le passé, de se replier chacun sur son appareil convaincu d'avoir raison contre tous et faire parler la rancœur et les règlements de compte, de jeter le bébé, en l'occurrence toute forme de parti, avec l'eau du bain. Quelle qu'ait été la position de chacun sur ce qu'il fallait faire au second tour des régionales, maintenant nous devons réfléchir tous ensemble sur comment faire face à la situation actuelle.

 

Il reste dans ce pays un courant de pensée qui refuse d'accepter l'idée qu'il n'y a pas d'alternative, qui refuse de croire que la solidarité est un concept dépassé, que la lutte de classes n'existe plus. C'est à ce courant qu'il faut nous adresser, sans sectarisme mais aussi sans opportunisme, pour reconstruire un socle sans nous réduire à notre microcosme politique qui nous amène à avoir une vision totalement déformée de la réalité. Nous n'avons pas besoin d'un concours à qui sera le plus radical. Si c'était le problème, LO ou le NPA aurait beaucoup plus d'audience dans le pays.

 

Il nous faut redonner de l'espoir. Montrer qu'il existe une force qui ne plie pas, une force qui n'est pas que dans le négatif mais a des propositions positives..

 

Pour cela il faut être capable de reconstruire un projet de société alternatif qui en même temps soit crédible. Cela suppose de retravailler notre projet pour passer d'un projet théorique à un projet concret : l'écosocialisme c'est un autre mode de vie, solidaire, démocratique et écologique.

 

Il nous faut reprendre la bataille culturelle pour montrer que nous n'abandonnons pas les classes populaires, être présents dans les luttes sociales, écologiques et pour la défense des droits démocratiques. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi interroger notre vocabulaire.

 

 

- 2017 : le problème n'est pas l'âge du capitaine

Nous avons de nouveau le droit à une multitude de discours sur ces hommes (et oui ce sont tous des hommes), qui réussissent parce qu'ils sont plus jeunes. Cela avait commencé avec Obama, puis continué avec Renzi en Italie, Tsipras en Grèce et aujourd'hui en Espagne avec Pablo Iglesias de Podemos et Albert Rivera de Ciudadanos. Tout serait donc une question d'âge. Mais alors comment expliquer le succès de Beppe Grillo en Italie ? (61 ans lors du lancement de son mouvement 5 étoiles en 1999, 66 lors de son succès aux élections de 2013, 25%), comment comprendre la victoire de Corbyn (66 ans) au parti travailliste en Angleterre ? Ou le succès dans les sondages de Bernie Sanders (74 ans) aux USA ? Comme quoi l'âge n'est pas la variable déterminante. Alors ce serait la nouveauté, le renouvellement ? Mais Arlette Laguillier, 6 fois candidate à la présidentielle, obtient son meilleur score 5,72% en 2002 pour sa 5ème candidature à l'âge de 62 ans. Dans le cas de Corbyn et Sanders il s'agit de parlementaires anciens. Et que dire de Alain Juppé (70 ans) qui apparaît comme une image de renouvellement alors qu'il a été un homme politique toute sa vie, ministre pour la première fois en mars 1986, premier ministre en 1995, condamné à de la prison et à l'inéligibilité pour 1 an dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. D'ailleurs le dernier sondage Odoxa publié dans Le Parisien du 2 janvier est très significatif au niveau du résumé présenté par la presse « Une majorité de Français souhaitent un renouvellement de la classe politique (56%), Juppé plébiscité, Macron symbole du renouvellement (55%) » ! Et donc si tout cela était un poil plus compliqué ?

 

  • UnE candidatE à la présidentielle pourquoi faire ??

Pour éviter l'obstacle, certains sont tentés de dire nous sommes contre la présidentialisation de la vie politique, occupons-nous plutôt des législatives. Certes les institutions de la 5ème République, centrées autour du Président de la République et donc de son élection sont mortifères. Mais en attendant de pouvoir changer, que fait-on ? La présidentielle est l'élection nationale par définition, avec la plus forte participation électorale et où il est possible de défendre un projet de société en s'adressant au plus grand nombre. Ne pas y participer revient à être absent du débat politique.

 

S'il faut un candidat, ce n'est pas pour avoir une candidature de témoignage à 1% ou même 3%, mais pour porter un projet politique et sur cette base utiliser l'élan de la campagne pour reconstruire une force politique. Un candidat qui ne serait là que pour faire le meilleur score possible mais sans projet politique de construire la suite de manière collective, serait de peu d'utilité.

 

  • Des primaires pour un candidat de gauche, mais quelle gauche ?

Beaucoup rêvent d'un seul candidat à gauche. Mais une fois dit cela, les interrogations commencent. Une quarantaine d'intellectuels et de politiques soutenus par Libération ont lancé une pétition « pour une primaire des gauches et des écologistes». Dans le monde politique, beaucoup se précipitent pour se féliciter de cette initiative, trop contents d'échapper à la douloureuse décision d'y aller ou pas en 2017. Or les primaires exacerbent les défauts de la présidentialisation. Déjà foisonnent les candidatures potentielles. Des responsables EELV ont ainsi annoncé leur volonté d'y présenter un candidat, sans compter les individualités et ceux issus de la « gauche » du PS.

 

Le Manifeste qui accompagne l'appel réussit la prouesse de ne citer à aucun moment le nom du président actuel de la République ni le fait que le gouvernement soit PS. En dehors de la déchéance de la nationalité, pas de critiques claires sur la politique menée.

 

En fait deux discours accompagnent cet appel : un premier qui consiste à dire que cet appel va de Hollande à Mélenchon et que cela peut permettre de redonner une légitimité à Hollande. Quel sens d'avoir un appel pour une primaire si au final c'est pour se ranger derrière Hollande ? Comment pourrait-on se retrouver à recommencer avec lui en 2017 après 5 années calamiteuses qui n'ont fait que creuser la désespérance dans tout le pays et monter le FN. La seule mesure positive aura été le mariage pour tous, un peu maigre comme bilan pour avoir envie de continuer. De plus qui peut croire que si Hollande décide de se représenter, et pour le moment rien ne permet de penser l'inverse au contraire, il va se soumettre à une primaire ?

 

Un autre discours cherche à dégager Hollande pour désigner un autre candidat de "la gauche et des écologistes" ou autrement dit ne veulent surtout pas d'une « primaire de la gauche de la gauche ». Quels pourraient être les points d'accord avec des signataires qui ne jurent que par l'Europe libérale pour toutes celles et ceux qui la combattent notamment depuis le TCE en 2005 ? Quel intérêt de repartir avec le même schéma de soumission au système si ce n'est faire monter encore plus le FN ?

 

Enfin, certains espèrent pouvoir au final détourner cet appel en primaires pour un candidat de la gauche de la gauche contre Hollande. Mais l'affirmation de la recherche de l'unité dans une telle confusion politique ne peut pas déboucher sur une reconstruction utile.

 

En plus cet appel recouvrant des arrières-pensées différentes et mêmes divergentes, il n'est pas impossible qu'après un moment d'euphorie et de débats qui peuvent réunir beaucoup de monde et être riches et intéressants, tout cela ne termine dans la confusion et la déception.

 

  • Un candidat d'unité à gauche du PS ?

Oui c'est ce qu'il faudrait. Le PG s'est battu aux municipales puis aux départementales puis aux régionales sur cette idée d'unité Front de Gauche-EELV pouvant susciter des dynamiques citoyennes. Nous y sommes parfois arrivés localement mais hélas les dynamiques d'appareils politiques ont souvent été les plus fortes comme viennent de le démontrer les régionales. Nous sommes repartis dans une période de décomposition-éparpillement.

 

Candidat à la présidentielle ne s'improvise pas et encore moins dans le contexte difficile actuel. Et que cela nous plaise ou non, aucune figure issue des mouvements sociaux ne se détache pour remplir cette tâche. Le contraire serait d'ailleurs surprenant dans un contexte politique de recul de ces derniers. Partir avec quelqu'un de totalement inconnu, désigné par une primaire ou pas, avec le blocage de l'accès aux médias de toute parole alternative, est très risqué, et partir divisés est suicidaire. De plus il ne faut pas oublier l'obstacle des 500 signatures.

 

Dans un contexte de confusion politique totale, entretenue par le positionnement du gouvernement qui n'a plus rien de gauche et le discours pseudo social du FN et où le positionnement gauche/droite a de moins de moins de sens pour bon nombre d'électeurs, la porte est ouverte à toutes les aventures personnelles sans lendemain mais pouvant attirer le vote des déçus du système.

 

  • Comment avancer ?

Le pire serait de semer de faux espoirs pour que ensuite tout retombe. A l'inverse il ne s'agit pas non plus de se replier dans le purisme et le refus de tout débat. Mais les 17 mois qui nous séparent de 2017 ne doivent pas avoir pour seul objectif de remobiliser le microcosme politique. Il faut s'adresser largement aux électeurs avec la proposition de construire ensemble un projet de rupture avec les politiques menées. Cela doit donc se faire dans la clarté.

 

Il nous faut un candidat capable d'articuler projet écologique, social et démocratique. Mais si cela est indispensable, cela n'est pas suffisant. Il nous faut quelqu'un capable de porter un tel discours auprès des classes populaires donc au-delà de notre microcosme politique ou des intellectuels. Il ne s'agit pas de faire campagne pour plus de gauche, les meilleurs à gauche, l'opposition de gauche mais pour le peuple contre l'oligarchie et le système.

 

Il ne s'agit pas non plus de terminer à 1% ou 2% car cela serait sans lendemain. Pas simple donc. Nous ne partons pas de rien puisque nous avons les 4 millions de voix de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Qu'en faisons-nous ? Devons-nous toujours repartir de zéro ? Ou essayons-nous de faire une force de cette réalité, du fait que sa popularité semble n'avoir subi qu'une faible érosion dans l'électorat populaire ?
 

L'enjeu dans ce cas est la forme de la campagne. Cette fois-ci, il ne faut pas refaire l'erreur de 2012. Il faut une seule campagne nationale présidentielle et législative, donc avec un seul programme que nous pourrions commencer à construire dès le début 2016 au travers d'assemblées citoyennes, même s'il est vraisemblable que leur nombre et leur force soient relatifs au début. Mais construire collectivement est fondamental. Les porte-paroles de cette campagne pourraient représenter les secteurs auxquels nous voulons nous adresser, entreprises, quartiers, luttes écologiques et non en priorité les forces politiques parties prenantes de la campagne commune. Elle doit dépasser le FG qui par sa forme cartel n'est plus adapté et se donner comme objectif de construire une nouvelle organisation de masse écologique, sociale et défendant les valeurs républicaines. Organisation dont il serait mieux que le nom ne soit plus une référence à la gauche dans le contexte de discrédit de ce mot.

 

La présidentielle ne doit donc pas être vue comme une fin en soi mais comme un outil pour modifier le rapport de force au sein de la société, comme une étape pour préparer la suite.

 

Pour en savoir plus :
-
Mon dossier : Primaires - Elections présidentielles 2017

- Des primaires pour un nouveau Front populaire par François Asensi

- Faire naître un printemps de la gauche! par Patrick Le Hyaric

- « La présidentielle doit servir à créer un nouveau rassemblement à gauche » par Eric Coquerel

- " Gare au prix amer de la primaire " par Alexis Corbière

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 09:16
Apprendre à vivre ensemble – Réflexions de gauche autour de la « question musulmane » en France
  • Contre un solo funèbre, apprendre à vivre ensemble [1]
  • « La révolution prolétarienne réalise ainsi le choeur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre. [2] »
  • « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots [3] ».
  • « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète [4] »
  • Ce texte est seulement consacré à défendre la nécessité d’un nouvel équilibre pour traiter « la question musulmane » en France [5].

    Il ne traite pas de nombre de questions connexes, nationales ou internationales. En essayant de sortir des seules injonctions de principe contradictoires, ou du moulinage sans fin de références théoriques passées dont le bilan est rarement tiré, il défend l’urgence pour la gauche radicale de s’engager pour un cadre précis et détaillé pour ce faire.

    En distinguant ce qui relève de l’Etat pour en assurer la laïcité équilibrée, et ce qui relève de la responsabilité des mouvements d’émancipation dans le combat universel en faveur de la sécularisation.

    Il défend que, à quelques aménagements près, nous disposons déjà formellement du cadre législatif adéquat, à condition de mener correctement la dure bataille de son interprétation contre les islamophobes. Ou contre la volonté sa remise en cause réactionnaire de quelque côté qu’elle vienne.

    Il défend aussi que loin de chercher des issues dans un passé non adapté ou dans l’importation de références étrangères inadéquates, c’est par une analyse concrète de la situation concrète dans la France d’aujourd’hui qu’il faut construire cet équilibre.

     

    Sources :  Europe Solidaire Sans Frontière par JOHSUA Samuel le 05/01/2016

    - 1. La construction de la « question musulmane » est en France le fait de la faillite des principes républicains formels, des effets mortifères des difficultés sociales persistantes, du racisme et des repliements identitaires, et, fondamentalement de la crise des alternatives issues du mouvement ouvrier.

    L’histoire des relations avec l’immigration postcoloniale et des de ses enfants est une histoire du temps long. Avec le recul, depuis 1968, on peut noter les phases suivantes. La première (avant la Marche pour l’Egalité en 1983) c’est le lien avec une immigration structurée fortement par les partis « du pays ». Pour la gauche radicale, c’est alors une sorte d’internationalisme sur place, et la domination du thème « travailleurs français immigrés mêmes patrons même combat ». Avec l’effondrement de ces partis nationaux, marxistes comme nationalistes, il y a, après la Marche [6], une longue phase de tentative d’intégration dans les structures nationales « françaises » : partis (surtout PS), associations diverses, syndicats, élus, culture. L’échec relatif se concrétise à partir des années 2000, sauf dans les syndicats (mais eux mêmes en recul général). Un peu parce que la gauche elle même commence à s’effondrer, un peu parce que le racisme de fait laisse toujours à la porte les enfants de l’immigration, beaucoup à cause de la crise capitaliste que « la politique de la ville », malgré les promesses constantes ne réussit jamais à combler. Alors c’est l’heure de l’entrée en sécession partielle, dont les émeutes de 2005. Les derniers feux de la Marche s’éteignent lors des municipales de 2014, les trahisons socialistes accumulées ayant comme conséquence une sorte de transformation de la quantité en qualité. Et on y est encore. Coupure en marche donc. En même temps l’imposition d’un prisme religieux remplaçant des questions sociales s’affirme toujours plus comme un choix essentiellement venu des sommets politiques, beaucoup moins « d’en bas » [7]. Considérablement accentuée à l’époque Sarko, les Quartiers Populaires devenant officiellement la cible, comme l’Islam lui-même (« incompatible avec l’identité nationale »), avec de plus le glissement d’une partie consistante de la gauche sur les mêmes positions.

     

    Alors vient l’étape de la sécession assumée, encore passablement minoritaire, essentiellement de deux types. Religieuse, et alors comme partout dans le monde, partiellement contaminée par des options conservatrices, sans s’y résumer. La religion n’ayant jamais été un souci en tant que telle, mais cette contamination en est un, majeur, qui alimente en retour la droitisation de la société. Et l’autre qui est la délinquance ou semi-délinquance, qu’on ne voit pas, à tort, comme une forme de sécession aussi. La preuve en est que, si l’on suit les chercheurs, c’est de là que viennent le plus souvent les terroristes (si on exclut les converti-e-s des « classes moyennes »). Et, couronnant le tout, le complotisme qui fait des ravages mais qui est bien, par définition, une forme de sécession.

     

     

    - 2. Une question générale. Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social ? Aux « communautés » ou, à la limite, aux individus eux-mêmes (question posée par le droit à l’avortement entre autres) ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Même la société la plus décentralisée a de fortes limites tenant à la prédominance de principes généraux sur des principes spécifiques. Et même la société la plus « centralisée », y compris en dehors des dictatures de tous ordres, laisse en fait des marges locales considérables.

    La « question musulmane » en France (construite, puis actée, et toujours en évolution) est un cas particulier d’une question théorique plus générale. Poussons, comme on le fait en physique, les modèles à la limite pour vérifier leur solidité. Il y a un consensus maintenant général sur le fait qu’il n’existe plus sur Terre aucun « peuple » inconnu des anthropologues. Il existerait en revanche 161 populations qui n’ont jamais eu de contacts avec quiconque en dehors d’elles. Chaque année ce nombre diminue essentiellement à cause de problèmes sanitaires ou/et de famine qui les conduit à bouger, et donc à découvrir à leur tour le reste du monde. Cette « découverte » est toujours irréversible, on ne connaît aucun cas où ces populations décident de retourner à l’isolement. Tous les pays du monde suivent une directive de l’ONU visant à s’organiser pour interdire tout contact intempestif qui ne viendrait pas « de l’intérieur ».

     

    • Cas limite donc.

    Si on transpose en France, cela signifierait qu’en bordure de la forêt de Fontainebleau il pourrait y avoir une vaste zone interdite. Où, c’est à ça que je veux en venir, les lois générales du pays seraient absentes, puisque alors « le respect des cultures » serait poussé à son maximum. Il est évident que dans ce cas « l’instruction obligatoire » n’aurait plus lieu d’être dans cette zone précise. Plus de République à la française, et plus de droit positif en général pour ces populations. Or je ne connais personne, à gauche comme à droite, qui conteste aujourd’hui cette politique de précaution vis à vis des populations isolées (et précaution peut-être seulement sanitaire, comme l’histoire l’a prouvé, la mise en contact pouvant entraîner des ravages infectieux).

     

    • Supposons maintenant un autre cas limite.

    Celui de populations sorties de l’isolement, intégrées donc dans une certaine mesure aux échanges, au moins économiques, voire sanitaires, sinon « culturels » dans un espace « Etatique » commun donné. Quelque soit la manière de traiter cette question, je ne connais aucun pays au monde qui irait jusqu’à la limite de laisser la totalité des règles juridiques à la seule gestion locale de cette population. Puisqu’on discute « à la limite », on voit bien que ça reviendrait alors par exemple, toujours cas extrême, à accepter dans un même « Etat » à la fois les échanges « normaux » et une société esclavagiste dans une de ses parties. Ceci au profit de « la spécificité culturelle » de la dite partie. Comme on le sait c’est exactement sur ce mode que s’est jouée une partie des affrontements de légitimité aux USA au moment de la guerre civile. Certes, maintenant encore, une partie de la droite là-bas en tient pour ce principe poussé à son extrême : « liberté » de chaque Etat, y compris de pratiquer l’esclavage. A gauche, je ne connais personne qui défende ceci. Je veux dire non pas l’esclavage, évidemment, mais le doit « libre » de le pratiquer pour cause de « culture ».

     

    Autrement dit, le cas limite des populations isolées mis à part, tout autre type de société a à régler le même problème : Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Par exemple la « République Une et Indivisible », celle de 93, la plus « jacobine », après avoir hésité, n’a pas éradiqué les autres langues que le français du point de vue constitutionnel (sauf pour la rédaction des actes officiels, mais ça c’était depuis l’ordonnance de Villers Cotterêts). Et comment aurait-elle pu le faire, quand, au moment de la Commune de Marseille encore, la grande majorité du peuple ne pratiquait que le provençal ? De la même manière, même aujourd’hui, il y a des marges laissées aux institutions locales, et c’est toujours un débat de savoir lesquelles.

     

    Est-ce que cette question a trouvé où que ce soit une réponse définitive ? Nullement. Parce qu’il n’y en a pas, tout est à reconstruire en permanence.

     

    Nous savons (ce qui est magistralement exposé dans la Critique du Programme de Gotha) qu’une règle commune appliquée à des gens inégaux ne produit pas l’égalité (pas d’égalité « réelle »). Mais que (au moins depuis « La Question Juive » du même Marx) l’égalité entre individus abstraits (égalité « formelle », donc un « droit égal » partout) est une base pour toute autre avancée. On ne peut pas s’attacher seulement au premier terme de la contradiction (une communauté nationale se présentant unie, et donc faussement unie inévitablement) mais laisser de côté le second (l’égalité formelle) tout aussi constitutif de la contradiction. Et cette contradiction est une contradiction vivante, partout. On peut même dire qu’elle a un caractère fractal, où, comme en mathématiques, les figures ont le même aspect quelle que soit l’échelle où on les examine. Là, à l’échelle mondiale, entre tentatives d’un droit universel (par exemple celui de la convention de Genève sur les réfugiés), mais qui ne peut passer sous silence qu’il y a des pays dominants et des pays dominés. Et dans ces derniers, rebelote, puisque des fractions peuvent y être elles-mêmes opprimées. Et encore au sein de celles-ci, poursuite de la même image fractale, par exemple concernant les rapports entre les genres. Et ceci sans limite, y compris jusqu’à l’échelle de la famille nucléaire quand celle-ci est la règle. La coutume (ou la loi) d’une communauté, quelle que soit son échelle de définition, peut être à la fois dominée par l’extérieur et dominatrice à l’intérieur. Et toute politique communiste doit tenir compte de ces deux aspects : protéger la communauté de la domination extérieure, et protéger les propres membres de celle-ci y compris contre elle-même à l’aide de règles formellement égales.

     

    S’il n’y a pas d’issue générale (en tout cas pas de solution « enfin trouvée ») à cette contradiction de fond, on a au moins des exemples et réflexions historiques qui la traitent. Exemples à travailler. Beaucoup d’exemples en fait. Dans la tradition que je connais le mieux, on peut discuter de l’expérience du Bund [8], et plus généralement des positions avancées par les austro-marxistes sur ces sujets [9], et aussi de la manière dont, en définitive, les bolcheviks ont tenté de poser et de régler le cas des « Républiques Musulmanes », où on voit vivre exactement ce dont je discute : qu’est-qui est laissé au droit local (et c’était vaste) et ce qui ne l’était pas (en général concernant essentiellement l’égalité totale entre hommes et femmes, plus des questions stratégiques liées à l’organisation de la défense nationale).

     

    Plus proche de nous, regardons comment Bourdieu traite de la question de l’école républicaine. Avec Passeron il montre bien que derrière les formules égalitaires, c’est une école de « la reproduction » qui est en œuvre. Là ça concerne les questions de classes (entre parenthèse, ce qui est mal connu, ils peuvent le faire parce que l’appareil spécifique statistique français est construit spécialement autour de ces déterminants de classe, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs ; en revanche cet appareil est, par définition, presque aveugle aux déterminants ethniques). Mais le débat n’est pas clôt pour autant. Ni l’un ni l’autre n’en déduisent qu’alors qu’il faut supprimer cette école si manifestement inégalitaire. Ils réfléchissent au contraire à comment l’améliorer, et, comme le dit Passeron, à comment faire pour que la réalité s’éloigne le moins possible du principe. Ils ont même des recommandations (un peu naïves, mais passons) quant à la défense d’une « pédagogie rationnelle ». Jamais, ni l’un ni l’autre ne remettront en cause le principe lui-même. En ce sens, alors qu’ils sont évidemment des fondateurs émérites de la critique concrète de « l’égalitarisme républicain », ils restent, l’un comme l’autre...des républicains [10].

     

    Il ne convient sûrement pas de plus de traiter de cette contradiction et l’équilibre à trouver entre ses termes, de manière anhistorique ou pire, essentialiste (et beaucoup ont tendance à le faire). Les choix dans un sens ou dans l’autre dépendent certes des structures historiques profondes de long terme propres à chaque formation sociale, mais aussi de données de période. Par exemple les choix « confédéralistes » aux USA sont très proches, formellement, des positions proudhoniennes, c’est facile à vérifier. Mais, à lire les textes de Marx à ce propos, ses propres considérations mènent évidemment au soutien au « centraliste » Lincoln (voir l’adresse de félicitations de l’AIT rédigée par Marx au moment de l’abolition) [11]. Certes, aujourd’hui, effet de période, l’utilisation du cadre formellement « égalitaire » de la République en France par les néo réac contre les musulmans est clairement à droite. Mais à prendre l’exemple de l’immigration italienne, ce cadre avait pourtant bien fini par « marcher », autrement dit par effacer les données discriminatoires pourtant horriblement présentes un temps (se rappeler l’histoire trop peu connue du massacre d’Aigues Mortes en 1893). Bien sûr, il y faut rien moins que la guerre de 39... Mais c’est au point qu’à Marseille trop souvent les enfants de cette immigration sont les meilleurs soutiens de « la République »... façon FN. Qu’en sera t-il demain pour les immigrations qui ont suivi ? Nul ne le sait, puisqu’il y des spécificités, en particulier les données postcoloniales et la question de l’islam. Sur ces questions théoriques, continuons à débattre. Avec modestie, étant donné la difficulté reconnue désormais de la contradiction de base. Et en essayant, même si c’est compliqué, de distinguer entre ce débat théorique et les conditions historiques concrètes où il se mène : on n’a pas les mêmes solutions optimales dans la Yougoslavie de Tito (autre exemple très intéressant), que dans le Liban d’aujourd’hui.

     

     

    - 3. De la République « une et indivisible ». La bataille sur la forme (autrement dit ici en France celle de « la véritable égalité républicaine ») ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations.

    Venons-en aux questions politiques plus immédiates, donc de la manière dont se pose le traitement non discriminatoire de « la question musulmane » en France aujourd’hui. Elles sont de deux ordres. Le premier tient aux conditions globales des combats politiques et des révolutions. Les communautés « de base » qui se lèvent et se révoltent le font toujours dans des liens précis avec leur passé d’oppression et de lutte. Sur ce point, Walter Benjamin, et Michael Löwy ont raison, c’est certain. Et en France, il est définitivement impossible de conquérir une majorité pour un nouvel équilibre si ce n’est pas dans le cadre général des références « républicaines », parce que toute l’histoire des combats des derniers siècles est ainsi [12] ... Mai 68, la plus libertaire de nos « révolutions » est allé jusqu’à défiler au cri de « les frontières on s’en fout ». Mais il ne serait venu à l’esprit de personne de défiler au cri de « à bas la République », et pourtant la cible directe et ouvertement revendiquée était bien la 5e [13]...

     

    Quelles que soient les concrétisations réellement existantes entre les principes républicains et leur mise en œuvre, la vieille distinction entre république bourgeoise et république sociale (« la sociale » c’est ça que ça veut dire), présente dans toutes les révolutions depuis 1792 (toutes sans exception) est-elle morte ? Et plus profondément, existe t-il, j’y reviens, une possibilité de gagner une majorité contre cette histoire et ces références ? A ça il faut une réponse claire, qui dépasse la période que nous vivons. Or même dans celle bien pire de 1914, où « la République » était devenu un drapeau autrement sanguinaire qu’aujourd’hui, ce sont quand même ces références qui furent principalement mobilisées à gauche (Jaurès pour le plus connu). Dans une large mesure ce fut aussi le cas des luttes anticoloniales menées en soutien dans la métropole impérialiste [14]. Pour tous celles et ceux qui pensaient que c’est de l’histoire ancienne, quel démenti que la mobilisation contre la volonté de déchéance pour les bi nationaux ! Certes, quand le combat se mène dos au mur ainsi, et pas sur les conflits de classe majeurs, c’est que les rapports de force sociaux et idéologiques sont déjà profondément dégradés. Mais alors que rien - de la trahison des promesses de 2012 (venant après des décennies de renoncements), de la politique atlantiste et impérialiste, des dérapages racistes, de la discrimination pratique assumée, et même du vote de l’état d’urgence – que rien de tout cela donc n’a conduit la gauche pro PS à se déchirer vraiment, c’est sur ce thème que ça se produit. Alors même que cette révolte est pour l’instant complètement à contre courant de l’opinion. Quelle preuve que cette racine est toujours active, divise toujours entre une tradition de gauche [15] (et au-delà) et celle qui conduisit à Pétain. Au point, pour sauver le principe du droit du sol, d’imaginer de manière infâme de pouvoir déchoir quiconque au final. Ce qui, comme « retournement dialectique » se pose là, mais confirme qu’on ne débarrasse pas du cadre historique aussi facilement.

     

    Ceci ne signifie nullement que l’on passe par pertes et profits la République réellement donnée (surtout après le massacre de Juin 1848, puis de la 3e République bâtie sur les ruines de La Commune : anti ouvrière, coloniale, impériale ; bourgeoise donc). Ni même qu’on communie à des valeurs surplombant les classes. Penser cela est déjà une position de classe, celle de la bourgeoisie. Mais cela n’empêche pas qu’il y a un enjeu derrière ces valeurs, sur leur réalisation, leur interprétation, comme sur les institutions et pratiques qu’elles induisent selon les points de vue de classe opposés. Sur ces questions, on peut se référer utilement à Daniel Bensaïd [16].

     

    Existe[rait-il] une rupture définitive désormais, et ceci à cause de la nature d’une partie des populations présentes sur le sol français ? Une autre manière de dire, en miroir des réacs, qu’elles seraient « incompatibles avec la République » telle qu’elle est historiquement donnée ? Peut-être après tout, et nous serions alors confrontés à un problème complètement nouveau. Mais dont il faut mesurer les conséquences : si c’est vrai, alors il n’y a plus aucune solution à échelle humaine en France qui soit à vocation majoritaire. Ce sont des choses qui arrivent, malheureusement (voir la Syrie). Mais avant d’accepter une telle impasse, ça vaut le coup de prendre du recul, il me semble.

     

    • Ceci revient donc à la conclusion suivante.

    Il est hors de question de laisser la République aux mains des réacs. Mais ça ne règle pas tout c’est vrai. Faut-il accepter que le thème républicain soit l’alpha et l’oméga de nos combats, que tout soit ramené à la question version de droite ou de gauche de la République ? Pour ma part, la réponse est non, assurément. L’option républicaniste a vite fait de faire le lit de l’autoritarisme, et bouffie d’une arrogante « grandeur de la France », et « d’unité nationale », elle tout aussi vite fait de se faire patriotarde et impérialiste. De plus, sauf si le FN s’approche du pouvoir central, la forme (la république) non seulement ne doit pas absorber le fond (le partage des richesses, la dette, etc... bref l’anticapitalisme et le socialisme), mais reste secondaire par rapport au fond. Ou sinon nous perdrons aussi la bataille sur la forme.

     

    Mais où alors, dans quel cadre, se posent les questions du racisme ? Sur le fond, bien entendu, toujours. Mais sauf à passer à une version guesdiste de la question, on sait bien que la bataille sur la forme (autrement dit ici en France quelle est « la véritable égalité républicaine » [17]) ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations. Et alors il faut se rappeler Lénine, « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète » [18]. Il nous faut (en France précisément et aujourd’hui, et pas dans un ailleurs abstrait sinon c’est perdu d’avance) inventer un équilibre, toujours discutable, toujours provisoire, à la contradiction théorique rappelée ci-dessus. Un constat doit certes être rappelé sans cesse : la proclamation de l’égalité ne crée pas l’égalité par elle-même. Parfois oui et en partie (comme le droit de vote pour les femmes). Parfois non et elle peut même contribuer à rendre invisibles les inégalités réelles (et donc à dépolitiser la question et dévaloriser toute tentative de les mettre en avant, comme c’est le cas évident du racisme réellement vécu ou du traitement concret des musulmans). Il faut se coltiner à ces constats contradictoires, même si c’est difficile (et pas seulement sur le plan théorique), parce que nous travaillons dans des rapports de force sociaux, politiques et idéologiques désastreux, sans penser, à aucun moment, que l’élimination d’un des termes puisse être la solution.

     

- 4. Contre un solo funèbre, il nous revient d’inventer un nouvel équilibre entre les parties constitutives du pays, ses communautés particulières. Comme toujours. Et donc ici pour les populations en partie artificiellement construites comme « musulmanes », construction aboutissant pourtant désormais à une situation réelle. Un équilibre qui, par définition, suppose d’être recherché dans le cadre d’une vie commune.

Et pas dans une ligne de fuite accentuant les éléments de confrontation. Tout le monde peut comprendre que, se heurtant à un mur de plus en plus intangible, quand les discriminations n’en finissent plus de se durcir, que toutes les décisions apaisantes ne sont que des mots vains, ne se renforcent la tentation du repli, du durcissement en retour des paniques identitaires, le retournement du stigmate. Mais c’est une impasse mortelle.


Les populations dont nous parlons peuvent être estimées à 4700000 personnes en France, qu’elles se définissent elles-mêmes par la religion ou que, bien plus souvent, elles y soient assignées. Soit 7.5% de la population. Dans un climat islamophobe de plus en plus pesant, quand les idées du FN sont à tel niveau, la volonté de séparation (et les fantasmes d’élimination) sont déjà fortement présents de l’autre côté de l’échiquier. Comment choisir d’entrer dans cette dynamique de confrontation pourrait-il tourner à l’avantage d’une minorité aussi faible numériquement et aussi désarmée ? Faut-il alors abandonner la spécificité dans l’espoir (vain qui plus est) de tarir la source du racisme ? Mais la source n’est pas là ! Elle est chez les racistes. !

 

Alors ? Alors il faut défendre le droit à l’existence et l’expression spécifiques dans le cadre d’un nouvel équilibre. Objectif qui paraît difficile à atteindre ? Il a pourtant plus de chance de succès que la séparation, elle certainement désastreuse et, désormais, à très court terme. Quand la dirigeante du PIR, Houria Bouteldja, jamais en retard d’une provocation, affirme : « La perspective décoloniale, … c’est d’abord de nous aimer nous-mêmes, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un Noir ou une Noire. Je sais que cela semble une régression, mais je vous assure que non, c’est un pas de géant. » [19], on peut être certains que c’est une impasse, rapidement meurtrière pour les minorités. Dans un cadre différent, mais c’est une comparaison intéressante, Marx mettait en garde contre l’isolement d’un prolétariat plongé dans un environnement majoritairement paysan. Avec une formule devenue célèbre à juste titre, « La révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre ». Sans capacité à bâtir un nouvel équilibre, donc à trouver des alliances dans l’environnement majoritaire, « le solo funèbre » est certain. De tous les points de vue, c’est Martin Luther King qui donne le ton juste : « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots » [20].

 

 

- 5. Ne pas parler à la place des premiers concernés. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point leurs élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

Heureusement, à rebours de l’imagerie de tant de penseurs de la gauche radicale qui s’autorisent à parler à leur place, l’option encore nettement majoritaire dans les populations directement concernées est bien celle de King. On peut en trouver des traces « objectives » justement dans l’ampleur des mariages « mixtes ». Les statistiques officielles définissent par « mixtes » les mariages entre deux nationalités. On n’a pas de données sur les mariages interconfessionnels. Mais ça donne une idée indirecte. En 2012, 48500 unions mixtes ont été consacrées hors de France. Ce qui, ajoutées aux 32047 mariages mixtes célébrés en France, donne environ 80000 unions. Sur la totalité des mariages ayant concerné au moins un citoyen Français en 2012 (quel que soit le lieu de célébration, soit 283000), 28,5% étaient donc des unions mixtes. On est très loin du grand renfermement.

 

Mais oui il y a une évolution, négative. Je m’appuie maintenant sur ce que je connais le mieux, l’exemple des Cités populaires à Marseille. Là (avec la tradition de Révolution !, mon parti de jeunesse, très investi dans l’immigration), la LCR comptait au moins 15 de membres ou sympathisant-e-s parmi la cinquantaine de marcheurs-se-s qui ont initié la Marche de 83. Ce serait impensable aujourd’hui. Cette implantation, mais aussi celle (relativement en retard déjà) du PC, et encore celle, purement para mafieuse et clientéliste du PS a maintenant à peu près disparu. Si on exclut les liens institutionnels (centres sociaux, animateurs, Conseil Général, mais aussi sport, école, santé...) qui, par définition restent forts (et encore, c’est en crise) les liens « entre communautés » au plan politique et même associatif ont subi une cassure, dont la dernière, récente, (je précise que je parle de Marseille, dans ces milieux les choses sont assez différentes selon les endroits ; là par exemple, pour rappel pas d’émeute en 2005 dans cette Ville) a suivi en 2013 la mobilisation des Cités contre les meurtres (appuyée surtout par les mères). Massive, mais terminée dans l’échec et (ça c’est classique) dans la division. Mais ce qui fut élaboré par les habitant-e-s mêmes ne laisse aucun doute sur la nature de ce qu’ils/elles imaginent pour sortir de la désespérance [21]. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point ces élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

 

Ainsi il ne faut faire preuve d’aucun paternalisme. Les Cités ne sont pas « vides » mais ont leur propre évolution. Et comptent des secteurs, très majoritaires, qui cherchent toujours des issues à la manière du Luther King tardif. Et, ça coule de source (et fait l’objet à tort d’un débat sans fin alors que c’est l’évidence) ceci ne peut se faire que dans les traditions du pays, ici en épousant les valeurs formelles de la République et la déclinaison constante, voire obsessionnelle, par ces secteurs de son triptyque idéalisé [22]. Espoirs tout aussi constamment déçus, un crève-cœur. Puisque pour que ceci avance en commun, il faudrait déjà être deux. Or le racisme et le rejet ne cessent de gagner. Et les moyens matériels manquent cruellement. Alors on rejoint la crise générale du mouvement ouvrier. Pour qu’une jonction soit possible dans des conditions favorables, il faudrait qu’un imaginaire de gauche reprenne le dessus, en particulier dans la contestation (le Che plutôt que Daech). Mais, dialectiquement, ce n’est possible que si de l’intérieur naît une radicalisation de ce genre (au moins sur le modèle du Bund). De plus en plus difficile et, certainement, pas du fait premier des « musulmans » mais de la droitisation : FN, droite et PS.

 

 

- 6. Lutter contre l’islamophobie. Contourner la question religieuse seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant.

Mais ce n’est pas parce que les luttes issues des Quartiers Populaires ne sont pas, dans la grande majorité des cas, connectées directement à une dimension religieuse que celle-ci n’est pas désormais décisive. Il n’y aucune possibilité de minimiser la question de la place de l’Islam dans le pays. Des musulmans en France il y en a en nombre depuis bien plus d’un siècle, mais que la question religieuse prenne le pas à ce point sur celles des « origines » nationales, ou qu’elles se confondent à ce point dans l’opinion (pour concrétiser le scandaleux mot d’ordre « Arabes dehors » on brûle une Mosquée) c’est nouveau. Cela concerne toute l’Europe et le monde entier. Une donnée majeure, multiforme, de portée globale, mais que je ne traite pas ici, mêmes dans ses connexions pourtant évidentes avec la situation en France. Il y faudra une discussion spéciale.

 

Mais la dénier est désormais impossible. Et la contourner seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant. Malheureusement, dans les conditions de rapports de force politique, social, idéologique que l’on connaît, la réfraction des questions touchant à la place des populations liées à l’immigration par le seul prisme religieux gagne incontestablement des points. Et, surtout, quand ça se produit, avec un poids encore très minoritaire mais croissant des interprétations les plus réactionnaires de ce prisme. Même s’il faut se garder de considérer que l’affaire est jouée : en France elle ne l’est pas, loin de là. Et le principal pour nous est là : tout faire pour empêcher qu’elle le soit, que la seule possibilité de rejet du système de dominations et de discriminations renforcées qui soit laissée ouverte en définitive soit non un investissement religieux (lui ne pose pas de problèmes en tant que tel), mais surtout une évolution de type fasciste, spécifique évidemment par son vernis religieux fondamentaliste réactionnaire. Et ouvrir la voie progressiste du combat commun, par et avec le respect de l’auto définition et de l’auto activité des populations concernées.

 

Faut-il vraiment un traitement propre ? Mais ce n’est pas nous qui décidons ! Quand c’est devenu un point de fixation majeur imposé par Daech d’un côté, par le FN de l’autre, on ne peut pas faire comme si. Cela dit, l’islam au singulier ça n’existe pas plus que la République au singulier. Il y a des musulmans qui mangent du porc et boivent du vin. Beaucoup. Pour ceux là la question est celle de l’assignation raciste (« d’apparence musulmane ») mais aussi, à force, de la possibilité du retournement du stigmate si ça se poursuit [23]. Comme en fait ceci est un continuum, le risque est que le mauvais traitement réservé à plus religieux qu’eux ne les conduise à s’en rapprocher puis à coaguler sur un versant conservateur. Il faut donc s’occuper de ce corps central, même si on n’est pas sûr qu’il soit majoritaire, y compris chez les musulmans déclarés. Au final : quand on parle de ces populations on sait bien que ce n’est pas la question religieuse la plus importante, mais la situation matérielle (relégation, ghettos, chômage, discriminations diverses, violences policières). La religion fait écran, de tous points de vue. Mais là, nous avons des références solides avec Jaurès, Lénine et Marx. Il faut traiter l’écran (on ne peut pas juste le déchirer) pour dégager la place du combat commun des prolétaires. Et (retour aux thèses ci-dessus) le faire vraiment, spécifiquement, il n’a pas de raisons que les musulmans disparaissent en tant que tels [24].

 

 

- 7. Distinguer le champ propre des mouvements sociaux et celui de l’Etat. Pour qui lutte en faveur de l’émancipation humaine on ne peut sous estimer la lutte contre le cléricalisme et en faveur de la sécularisation. Mais il faut la distinguer de la question de la laïcité.

Ainsi on ne remet pas en cause la légalité du parti de Boutin (incontestablement cléricalo-réactionnaire) tout en luttant contre lui. Il y a donc une vraie nécessité de la lutte anticléricale, spécifique. Par exemple quand on combat spécialement l’Eglise catholique pour son refus du préservatif. Ou contre les positionnements cléricaux réactionnaires de toutes religions concernant les femmes et leurs droits. Mais il est très dangereux que ce soit l’Etat en tant que tel qui soit chargé de la lutte idéologique anticléricale directe. Pour des raisons qu’on connait tous. En tirant le bilan général des révolutions faites au nom du communisme, nous devons être plus qu’attentifs à ces distinctions. Certes, indirectement, il peut aussi y avoir une influence sécularisatrice des décisions d’Etat. Par exemple quand on oblige les élèves à apprendre la théorie de l’évolution. Ceci est un cas emblématique des effets émancipateurs plus généraux de l’obligation scolaire et du respect de ses programmes définis par l’Etat. Mais la raison n’en est jamais directement anticléricale, ou antireligieuse, jamais ! Ce serait mettre au même niveau que les croyances (religieuses ou autres) ce qui relève des savoirs scientifiquement (et momentanément) admis.

 

Ces distinctions s’entendant sur le principe général. Evidemment que dans la vie réelle, tout ceci est toujours mélangé. Mais l’Etat n’est pas habilité à fouiller les consciences ! Au moins pour nous qui voulons toujours limiter la charge purement idéologique de ce qui reste un appareil d’Etat (et donc, d’un Etat bourgeois en l’occurrence), ces distinctions demeurent fondamentales.

 

Donc si on parle lutte anticléricale il doit s’agir d’une prérogative sociale, propre aux mouvements progressistes, pas étatique. Mais une fois cette distinction établie, il faut défendre avec force qu’il y a un enjeu majeur pour l’émancipation humaine à la lutte universelle pour la sécularisation. Non seulement pour la séparation des Eglises et des Etats (la laïcité), mais aussi sur le fait que les décisions démocratiques s’autorisent d’elles-mêmes, pas d’une instance transcendante échappant aux humains. La sécularisation, où les comportements individuels se règlent au contraire de plus en plus sur la base de choix personnels (religieux ou non, collectifs ou pas) est le régime d’action le plus adéquat à ce principe. Il en découle que la lutte contre le fondamentalisme religieux, directement étranger à ces options, fait partie intégrante de la lutte de tout mouvement luttant pour l’émancipation humaine. Et ceci sans limite de frontière ou de communauté.

 

Il existe donc des pratiques fondamentalistes autorisées par l’Etat (tant que les frontières légales ne sont pas franchies, nous ne demandons pas la fermeture de l’Eglise intégriste de Saint Nicolas du Chardonnet et pas plus d’une synagogue ou d’une mosquée fondamentalistes) mais nous devons nous, à gauche, les combattre socialement et politiquement. C’est de cette manière qu’il faut prendre la question du voile. Son port (on s’en tient au foulard) est légal aux restrictions connues près (j’y reviens ci-après). Et il y a un enjeu décisif qu’il en demeure ainsi, alors qu’en 2012 déjà 63% des sondé-e-s se déclaraient favorables à son interdiction dans les rues en France. Et que cette éventualité fait partie de la panoplie du FN, une mesure de guerre civile. L’Etat n’a pas à régler cette question. Mais ça ne signifie nullement que socialement la question soit close, et que les débats (avec la prise en charge de toute la complexité indispensable) autour de cette problématique soient invalidés pour autant.

 

Après, même une fois la distinction de principe faite entre ce qui relève d’une légalité d’Etat et ce qui revient aux combats sociaux pour l’émancipation, ça demeure compliqué dans la pratique. Il faut (c’est la leçon constante de Marx, puis de Jaurès) éviter à tout prix que la lutte anticléricale ne se transforme en lutte contre les croyant-e-s. D’abord parce que rien ne nous autorise (nous ou quiconque) à régenter ces croyances. Même si c’est délicat à faire saisir les nuances complexes de la chose. On « a le droit » de penser que la Terre a moins de 6000 ans, et l’école a pourtant le devoir d’exiger dans son cadre qu’il soit répondu plus de 4 milliards et demi à cette question… Puis, sur un plan directement stratégique, parce qu’il faut éviter que le peuple se solidarise avec ses ennemis (on peut se rapporter aux nombreux débats des historiens sur la Vendée contre-révolutionnaire). S’en prendre au clergé quand il le faut est une chose, aux croyances en est une autre. Ma formule pour régler ça (très vague, mais comment faire autrement ?) est que quand sont en jeu des principes humains fondamentaux, tant pis pour les croyances (typiquement, le droit à l’avortement). Mais on part « de chaque cas concret », pas de la croyance en général, comme si jamais on ne pouvait convaincre un-e croyant-e de la nécessité de reconnaître un droit humain de principe, y compris si lui/elle-même ne l’utilise pas.

 

Enfin, ce qui complique encore notablement le débat, la situation n’est pas la même pour une religion minoritaire partagée par des populations discriminées. Inévitablement les niveaux se mélangent, comme on peut le saisir à la lumière de l’antisémitisme d’avant le nazisme. De l’archaïsme moqué de certaines pratiques (réelles ou inventées) on passait aisément à l’impossible cohabitation de principe avec des populations « arriérées », sans compter les fantasmes purs (les juifs et les meurtres rituels d’enfants chrétiens).

 

De la même manière, il convient de prendre la mesure de la prudence nécessaire dans le combat « anticlérical » concernant l’Islam (ce terme même, anticlérical, s’il fait référence à une tradition française enracinée, est mal adapté en l’occurrence, mais on en saisit le sens général). Même si ce n’est encore qu’une tendance, de plus en plus le combat « anticlérical » sur l’Islam en France (autrement dit non contre les croyant-e-s bien entendu, ce n’est jamais le cas pour une option progressiste, mais contre la mainmise d’une vision systématiquement ultraréactionnaire de l’affaire), a tendance à être vécu comme venant « de l’extérieur », avec un effet de coagulation croissant. Or ce combat demeure pourtant d’une nécessité incontournable quand s’affirme, avec un certain succès, la portée de ces thèmes réactionnaires, comme on l’a vu avec les polémiques sur l’homosexualité et « sur le genre », connectant pour le coup avec l’ensemble des secteurs réactionnaires du pays. Seule la confluence avec des sources perçues comme « internes », en claire rupture avec ces glissements ultra réactionnaires pourra remédier à ces difficultés. Et ces sources fondent nos seuls alliés non pas conjoncturels, mais stratégiques.

 

Tout ceci au final dessine des marges passablement étroites, situation qui se réfracte dans les divisions croissantes à gauche sur ces questions. Sans que pour autant de mon point de vue il soit question de quitter l’étroite ligne de crête que je propose, sauf à accentuer nous-mêmes des difficultés déjà évidentes et à contribuer à l’accentuation des fractures civiles. Ceci se combine avec des données de long terme qu’on ne peut négliger. Pour une large partie de la population du pays, sa grande majorité en fait, la question de la place de la religion est réglée depuis longtemps. Mais pas pour tout le monde, puisque le pays est constitué de secteurs héritiers en partie d’histoires différentes. On peut (il faut impérativement en fait) convaincre cette majorité de la nécessité d’accommodements avec ce qu’elle considère comme dépassé, tant que « les principes humains fondamentaux » - pour reprendre ce terme très général - ne sont pas en cause. Là il s’agit de travailler au plus près, au cas par cas, au « vivre ensemble » concret (le cas emblématique est celui des cantines), et beaucoup s’y attaquent avec courage et ténacité. Mais ici, une mise en garde fondamentale s’impose. Qu’on cherche à obliger cette majorité à faire retraite sur des acquis essentiels et la porte serait grande ouverte au FN. Et au solo funèbre.

 

D’où trois niveaux à considérer.

-  Au niveau de l’Etat, certains principes anciens, solidifiés par des lois, doivent être défendus. En particulier la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, même si des améliorations peuvent être ponctuellement envisagées. Et si bien entendu doivent être combattus les choix réactionnaires qui s’y sont ajoutés depuis (essentiellement le concordat en Alsace Moselle, la loi Debré de 1959 sur l’enseignement privé…). De même concernant la Loi de 1881 sur la liberté de la presse, entendue aujourd’hui comme encadrant la liberté d’expression (dont celle de la critique sans limite des religions). A quoi s’ajoutent les Lois encadrant le droit de la famille.

-  Entre ce niveau et le niveau de l’engagement social, il y a le combat pour l’interprétation des dites lois. En particulier il faut combattre le glissement de celle de 1905 dans un sens de lutte antireligieuse, la séparation étant alors présentée comme celle entre public et privé au lieu de la séparation entre institutions.

-  Le niveau purement politico-social, où il faut lutter contre les nouvelles dérives cléricalo-religieuses telles qu’elles se sont manifestées avec force dans tout le pays lors de la bataille en faveur du mariage pour tous, ou celles sur « le genre » et les ABCD de l’égalité. Avec la préoccupation constante de ne jamais oublier le statut minoritaire et opprimé de l’Islam en France. On a le droit légal de moquer une religion, toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’à gauche on n’en mesure pas idéologiquement les effets dans ces conditions (comme dans le cas des moqueries antisémites d’un passé pas si lointain).

- 8. Pour un nouvel équilibre. Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste.

Dans des pays comme les nôtres, tout combat politique est d’abord contraint par qui détient l’hégémonie, dont l’appareil d’Etat n’est qu’une composante. Laquelle hégémonie, c’est un point décisif chez Gramsci, ne réside donc pas (pas seulement) dans l’Etat. Hégémonie « culturelle » dit Gramsci, qu’il faut prendre au sens large sur les plans : idéologique, médiatique, éducatif, culturel, artistique, langagier, etc...

 

Ceux qui disposent de l’hégémonie sur ces terrains imposent la condition du combat, sa nature même. Par exemple les lois anti juives de Hitler sont impossibles même à concevoir si auparavant la société n’a pas été gagnée à l’antisémitisme, et ce dernier poussé jusqu’à la déshumanisation des juifs. Il ne s’agit pas là d’une vague « question morale », mais d’une question centrale. Si ne monte pas aujourd’hui du pays l’horreur devant les noyades des migrant-e-s (donc, pour reprendre Gramsci, si ce sentiment n’est pas « le bons sens » même) alors il est impossible de songer à modifier la politique migratoire de Valls. Les conditions des combats politiques (et donc ceux concernant l’Etat) dépendent des cadres hégémoniques (et contre hégémoniques). Quand le FN (et bien d’autres) imposent de remplacer la question sociale par la question « ethnique » et la déchéance possible pour les bi nationaux, c’est là qu’est la défaite première. Il ne s’agit pas ici seulement d’une bataille de mots, de « politique ». Elle se joue au contraire essentiellement dans des institutions (syndicats par exemple) et dans les pratiques « grass root » (au ras du sol) qui sont la manifestation de « ce qui va de soi », « le bon sens » de Gramsci.

 

Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste. Evidemment il est vrai que la formule même repose sur l’essentialisation de ses deux termes. Comme je l’ai déjà dit, l’Islam au singulier n’existe pas, et pas plus la République au singulier, « sans adjectif ». Mais ce sont des abstractions indispensables, sur lesquelles se joue la bataille « culturelle » au sens de Gramsci. Et nous collaborerions nous mêmes à répondre par un « non » général à cette question abstraite de la compatibilité pour cause de rejet de la République telle qu’elle est concrètement ? Dans le rapport de force que nous constatons tous les jours, ce serait au profit de qui ? Mais une fois ce positionnement général affirmé dans son principe, reste à travailler à un nouvel équilibre.

 

Déjà cette compatibilité est amplement attestée, si on se donne la peine de considérer des problèmes précis. On peut se reporter aux travaux plus que concrets, sur un nombre incalculable de sujets, de l’Observatoire de la Laïcité. Avant tout débat supplémentaire sur ces sujets, il faut partir de là. [25] Ce ne sont pas ces réponses qui manquent, mais l’atmosphère idéologique qui rendrait leur acceptation possible.

 

Cependant, par nature, cet organisme officiel s’en tient au cadre donné par l’état de la législation. Il reste à discuter des réformes indispensables pour parvenir réellement au nouvel équilibre nécessaire.

 

Il existe ainsi une conséquence intrinsèquement inégalitaire de la manière dont se sont soldées les confrontations après la loi de 1905, le fait que l’entretien des bâtiments religieux catholiques construits à cette date relève encore maintenant de la puissance publique (Etat ou collectivités). Sur ce point, il faudrait discuter du financement des Mosquées. Impossible sur deniers publics d’après 1905, et je pense que le principe doit être maintenu. Mais je suis pour un accommodement sérieux, dérogatoire si l’on veut, par des baux gratuits à 99 ans (dit emphytéotiques ; c’est aussi la position de l’Observatoire de la Laïcité) qui règle au moins la question des terrains. Outre qu’il s’agit d’un « rattrapage » sur les catholiques depuis 1905, on ne peut pas à la fois lutter contre les financements étrangers et n’ouvrir aucune autre possibilité.

 

La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école maintenant. Moi, comme je l’ai répété souvent j’étais (et je suis) sur la ligne de la LCR à l’époque, ni loi ni voile. Je considère que c’était la bonne, même si, comme pour bien d’autres combats, elle a été battue dans les faits. La loi est une atteinte aux principes de laïcité de 1905. Puisqu’elle s’écarte de la seule neutralité des locaux et des personnels pour l’imposer aux usagers. A preuve, malgré une France au bord de la confrontation violente généralisée au moment du conflit dit « des inventaires » après le vote de la Loi de 1905, jamais une interdiction des croix pour les enfants n’a été envisagée. Et malgré la dureté plus forte encore des décrets de La Commune, ouvertement anticléricaux parfois, pas plus. La limite bien entendu est qu’il n’y ait pas de prosélytisme direct (puisqu’en effet il y en a un toujours « indirect », par effet de groupe, comme pour les portraits du Che à une époque, mais ça on n’y peut rien). Et même si c’est parfois pénible, ça se traite au cas par cas. A cette limite près, c’est donc une mesure discriminatoire, orientée contre une certaine interprétation de l’Islam. Mais (c’était et ça reste le problème) dire cela n’implique nullement qu’en tant que mouvement on ne porte aucun débat sur la signification que manifeste la généralisation du port du voile, à l’école comme ailleurs. C’est vraiment le cas d’espèce de la distinction entre Etat et mouvement. Cela dit si cette affaire est loin d’être soldée puisqu’elle touche à des principes, le pire est de se fixer sur des symboles et pas sur des priorités vécues. La Loi de 2004 n’a jamais soulevé de mobilisations importantes et ce n’est donc pas une priorité à mes yeux. S’il faut choisir un symbole, ce serait plutôt le droit de vote accordé aux étrangers.

 

Au-delà quelles sont les autres priorités pratiques ?

-  L’islamophobie évidemment : lutter contre les violences touchant les biens et les personnes, augmenter l’espace juridique où des déclarations peuvent être considérés comme un délit, combattre contre les amalgames et sur le point idéologique majeur qui soutient tout ceci : la compatibilité de l’Islam avec la république, comme pour toutes les autres religions.

-  Les pratiques policières ensuite, bien au delà d’un islam visible, mais typiquement raciste (origine nationale, même ancienne, couleur de la peau, voire seulement anti jeunes). Nous connaissons les revendications correspondantes. La nature de la formation des agents (comme on l’a fait, et encore incomplètement, pour la manière de traiter les violences aux femmes, les crimes sexuels et le viol), le récépissé de contrôle d’identité promis et rejeté, plus un nombre de mesures déjà amplement répertoriées par les mouvements correspondants.

-  Le droit concret à exercer sa religion, avec l’arrêt des interdictions pratiques de construction des mosquées.

-  L’accompagnement scolaire par les mères voilées, dont l’interdiction manifeste un rejet insupportable, un problème constant, une source majeure de mobilisation, et une violation de la laïcité. Le combat juridique à ce propos est en cours, avec des succès et des échecs selon les juridictions. Et il y a fort à parier que la question puisse malheureusement être tranchée par un nouveau décret dans un sens négatif après 2017.

-  Les repas dans les cantines, scolaires entre autres. Les tribunaux viennent de confirmer le droit des Maires d’imposer un menu unique et le congrès des Maires a confirmé que « chacun il fait comme il veut ». Je ne sais pas bien comment on peut faire juridiquement, puisque contrairement à l’instruction scolaire elle-même, il n’existe aucune obligation de s’inscrire aux cantines, et partant aucune obligation pour les Maires. Il faudrait donc élaborer une loi contraignante en sens inverse.

-  Enfin lutter pied à pied contre tous les empiètements illégaux concernant les vêtements, et, surtout contre l’extension de l’interdiction du voile à l’université ou dans l’espace public.

 

Voilà les points qui me paraissent majeurs répondant aux critères suivants : une vraie demande « d’en bas », pas fantasmée d’en haut, et un rapport de force permettant de l’emporter au moins partiellement. C’est comme pour une manif syndicale : on ne va pas se battre pour l’abolition du salariat si ce n’est pas le sujet.

 

De plus, par nature, ces questions sont inépuisables. Il ne faut pas penser qu’elles puissent être solutionnées une fois pour toutes. L’équilibre est à reconstruire en permanence. Mais même s’il s’agit là d’une question brûlante, ce n’est guère différent dans son principe que la vie démocratique elle-même.

 

On n’a pas ainsi solutionné nombre de questions vitales : école, emploi, logement, media etc. Qui pour le coup élargissent au delà du champ de l’Islam et de la couleur de la peau. Mais ces questions se mêlent vite à des questions de classe, tout en conservant une dimension discriminatoire (raciste) évidente (c’est le cas aussi pour le genre comme on sait).

 

Là deux dimensions au moins à souligner.

  • Même s’il y a toujours des combats spécifiques (la question des Roms par exemple), il faut aussi une bataille de base antiraciste générale, ne jamais abandonner ce terrain. Et accepter que par nature l’antisémitisme en soit exclu, outre que c’est une lamentable capitulation morale et idéologique, c’est une arme de destruction massive de tout autre combat.
  • L’autre dimension concerne la nécessité d’une bataille idéologique sur l’égalité comme principe, puisque tout est plus facile si cet objectif est partagé par la société. Egalité et solidarité : deux bases solides pour l’engagement à gauche. Mais s’il s’agit d’être égaux devant la pénurie (et c’est pourtant juste aussi à partir du moment où on est contre les discriminations) on sait bien que certain-e-s seront plus égaux/égales que d’autres. Sans la dimension anticapitaliste, donc l’amélioration générale, pour tout le monde, difficile d’avancer sur un quelconque front spécifique

 

On ne peut pas gagner fondamentalement sur ce nouvel équilibre à construire sans avancer vers une société plus juste en général. Et on peut supposer que si c’était le cas, et comme l’histoire l’a amplement démontré, bien des obstacles qui paraissent puissants aujourd’hui seraient peu à peu purement obsolètes, comme s’effaçant d’eux-mêmes. Mais il en est ici comme de bien d’autres combats : ils ne peuvent pas attendre que toutes les conditions favorables soient réunies.

 

Notes :

[1] Ce texte doit beaucoup à des échanges avec Philippe Marlière. Parfois musclés mais toujours respectueux et amicaux. Qu’il en soit ici remercié.

[2] Marx Karl, 1852, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte

[3] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[4] Lénine, 1920, Le communisme.

[5] Dans tout ce texte je m’en tiens à la France.

[6] Significativement, avec à cette époque le nouveau mot d’ordre central, « première, deuxième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés », proposé par…le rédacteur de ces lignes.

[7] Il faudrait ici tenir compte des évolutions mondiales (révolution islamique en Iran, guerre en Afghanistan, guerre civile en Algérie, puis récemment Irak/Syrie, etc…). Mais en France, et jusqu’à nos jours, la forme religieuse de la sécession était restée faible. Comme on peut s’en convaincre à son inexistence en 2005, la plus vive des réactions. L’affirmation religieuse comme arme, en croissance, est, pour l’essentiel, une réaction à l’assignation islamophobe, en voie de renforcement.

[8] Union Générale des Travailleurs Juifs, fondée en 1897 à Vilnius.

[9] En particulier Otto Bauer. Sur « la question nationale » voir Daniel Bensaïd (ESSF 36885), Notes sur la question nationale à l’occasion de la réédition des textes de Renan (36 thèses).

[10] On peut mesurer la différence avec la position des Guesdistes, je cite : « Considérant que l’État…ne donne qu’une instruction corrompue par les notions bourgeoises sur la propriété, la justice, la légalité, les droits de l’homme, la patrie, la gloire et l’honneur militaire, l’épargne, la liberté du travail. Considérant que ces notions bourgeoises, qui ne sont pas moins dangereuses que les dogmes démodés des religions, ne sont enseignées dans les écoles primaires que pour préparer dès l’enfance les travailleurs à se soumettre au joug du capital…Le Congrès se prononce contre tout projet tendant à remettre le monopole de l’enseignement entre les mains de l’État. Le Congrès déclare s’associer à toutes les mesures dirigées contre l’enseignement des Églises et toutes celles destinées à orienter l’enseignement de l’État dans un sens plus conforme aux intérêts et aux aspirations du prolétariat ». En conséquence, ce congrès du POF réclame l’élection de pères et mères d’élèves dans « des conseils scolaires chargés de contrôler l’enseignement donné à leurs enfants ainsi que les livres qui sont mis entre leurs mains… ». J’ai commenté dans d’autres textes les effets délétères et profondément inégalitaires du pouvoir scolaire entièrement local, je ne reprends pas.

[11] Et cette question est toujours vivante, à preuve les milices anarcho-fascistes de l’Oregon. Ou le débat sur le port d’armes, dont la limitation est là bas effectivement « attentatoire » à la fois à « la culture » et à la « liberté individuelle ».

[12] Y compris, au premier chef, La Commune de Paris, dont « l’Adresse aux départements » d’avril 1871 se termine par : « Vive la France ! Vive la République une et indivisible, démocratique et sociale ». Toute la différence entre les communards et la réaction tient dans les deux derniers qualificatifs, « démocratique et sociale », mais la référence princeps est constitutive aussi de l’esprit de La Commune.

[13] C’est à cela que l’on voit que Cohn Bendit est aussi frappé de cette même marque, indélébile. Lui, l’anarchiste devenu libéral et eurobéat, il n’y a qu’une chose qui puisse lui faire vraiment péter les plombs contre la gauche hollandaise, c’est l’évidente remise en cause des principes républicains avec le projet de déchéance des bi-nationaux.

[14] Pierre Vidal-Naquet, 1972, La torture dans la République, Ed de Minuit.

[15] Il convient bien entendu de toujours distinguer le mouvement ouvrier (syndical, socialiste, communiste, anarchiste) et la gauche, qui est une référence plus vaste. Au point que dans des cas donnés, certaines des composantes de cette dernière peuvent y compris se tourner contre le dit mouvement les armes à la main. L’exemple constitutif étant les Journées de Juin 1848.

[16] Daniel Bensaïd, 1998, La République inachevée, Futurs, n° 200, disponible sur ESSF (article 36887), La République inachevée – République sociale, République autoritaire et disciplinaire. . La référence obligée aux « principes républicains » (dont la nature n’est pas donnée une fois pour toutes, mais toujours objet de la lutte de classe et des luttes politco-idéologiques) est aussi la conséquence de l’instruction généralisée décidée par la 3e République bourgeoise. Un effet normatif de l’appareil d’Etat donc. Mais même une mémoire « construite » n’en est pas moins réelle au final, d’autant qu’elle connecte avec une mémoire réelle dans les grandes villes, et surtout, dans les cercles militants (voir Shlomo Sand, 2015, Crépuscule de l’Histoire, Flammarion).

[17] Ailleurs la même question prendra inévitablement des formes différentes. Si le conflit de classe est universel, le cadre où il se déploie dépend de l’histoire de chaque formation sociale. Plutôt que de se livrer à la comparaison abstraite et sans fin des apports et limites de ces cadres, il est bien plus efficace de repérer que ceux-ci abritent les mêmes questions à résoudre, sous des formes différentes.

[18] Lénine, 1920, Le communisme. Il s’agit d’un article où Lénine répond aux critiques soulevées par son libelle « La maladie infantile du communisme », article où il explique à quel point il faut bannir les généralités « de principe » et tenir compte des rapports de force dans des périodes et pays donnés.

[19] Houria Bouteldja, revendiquer un monde décolonial, Vacarme, 26 avril 2015. www.vacarme.org/article2738.html

[20] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[21] Voir sur ESSF (article 35710), 101 propositions pour les quartiers populaires de Marseille et (article 35711), 23 propositions des habitants des quartiers populaires de Marseille.

[22] Voir sur ESSF (article 36888), Marseille : Appel des Parents d’élèves de l’école des Flamants – Le « vivre ensemble » de « l’école Républicaine » opposé au FN.

[23] « Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». comme dit Sartre.

[24] « Il ne connaît ni le Juif, ni l’Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l’ouvrier… », disait Sartre en parlant de cette vision purement abstraite « …mais seulement l’homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même », « …manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif. »

[25] Rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 Synthèse du rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 La laïcité aujourd’hui Guide Laïcité et gestion du fait religieux dans les structures socio-éducatives Guide Laïcite et collectivites locales Guide Gestion du fait religieux dans l’entreprise privée

 

Pour en savoir plus :

- Financer les mosquées pour les contrôler est un leurre – Par Henri Peña-Ruiz

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 09:19
Giorgio Agamben : « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité »
Pour le philosophe italien Giorgio Agamben[1], l’état d’urgence n’est pas un bouclier qui protège la démocratie. Il a, au contraire, selon lui, toujours accompagné les dictatures.

Sources : le Monde.fr 23 décembre 2015

On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

 

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

 

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

 

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.


 

- Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

 

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

 

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

 

 

- Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

 

Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques
 

Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

 

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).


 

- Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

 

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

 

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

 

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.


 

- Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

 

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

 

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’Etat de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

 

Note :

[1] Giorgio Agamben est né en 1942 à Rome (Italie). Philosophe, auteur d’une œuvre théorique reconnue et traduite dans le monde entier, il vient de publier La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasi, traduit par Joël Gayraud (Points, 96 pages, 6,50 euros) et L’Usage des corps. Homo Sacer, IV, 2, traduit par Joël Gayraud (Seuil, 396 pages, 26 euros).


Pour en savoir plus :
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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 09:23
Le Front de Gauche, entre constat d’échec et recherche de solutions,.... se cherche une suite

Et maintenant ? Quasiment unanimes sur les difficultés qu’ils affrontent, entre divisions et absence de dynamique, les responsables du Front de gauche se sont retrouvés le 15 décembre pour réfléchir à la gauche de demain.

 

Source : l'Humanité du 16 décembre 2015 | et du 15 décembre 2015 mis à jour le 16 janvier 2016

- S’il n’est pas enterré, les dirigeants de ses principales formations, 
réunis en coordination[1], s’accordent à dire qu’il doit être dépassé.

« Le Front de gauche enterré par ses responsables  », «  Régionales fatales pour le Front de gauche  », «  Le Front de gauche en voie de dislocation  »… Depuis lundi, les faire-part de décès se multiplient dans la presse. Réunie le 15 décembre, la coordination du Front de gauche n’a pourtant pas acté sa fin mais son nécessaire dépassement, à en croire ses participants. «  Le projet, à la création du Front de gauche, était de travailler à un rassemblement majoritaire pour une autre politique de gauche. De ce point de vue, déjà avant les régionales mais plus encore après, il y a échec  », estime Marie-Pierre Vieu, membre de la direction du PCF. Un constat que chacun estime qu’il serait «  ridicule de nier  ». «  Un enterrement voudrait dire que ses forces n’ont plus vocation à voir comment elles peuvent écrire quelque chose pour la suite. Mais le Front de gauche ne suffit pas  », répond, pour sa part, Éric Coquerel, le coordinateur du Parti de gauche (PG).

 

 

- Un sentiment d’urgence plane

Si le point de départ peut se résumer en un «  On ne peut pas continuer comme ça  », la suite s’écrit surtout pour l’heure en questions  : «  Pourquoi n’y est-on pas parvenu  ? Comment dépasse-t-on le Front de gauche  ? Y aura-t-il une candidature commune de tout notre espace politique à la présidentielle  ? Comment parler à la fois à tous ceux qui se sont abstenus dans les quartiers populaires et à ceux qui ont utilisé un bulletin PS sans partager la politique gouvernementale  ? Comment répondre à la fois à la nécessité de rassemblement et à l’exaspération sociale  ?  » liste notamment le dirigeant du PG. Le tout dans un contexte loin d’être simple, avec la volonté de plus en plus affirmée d’une partie du PS de voir se créer un grand pôle de gauche s’étirant vers le centre. «  On est face à une tentative d’en finir avec la gauche tout entière. Nous, on veut se mettre à son service  », relève Marie-Pierre Vieu.

 

Une volonté commune se dessine au Front de gauche, celle de «  refonder la gauche  ». Reste à savoir comment. «  De multiples initiatives ont été prises. M6R, Chantiers d’espoir, Mouvement commun… Aucune n’a fait la démonstration de son efficacité  », constate Pierre Khalfa, d’Ensemble, qui voit «  deux conditions à remplir  : être clair avec le bilan des politiques menées depuis quatre ans et associer les citoyens car la refondation ne résultera pas d’accords d’appareils  ».

 

Un sentiment d’urgence plane, mais l’heure est à la réflexion. Chacune des formations doit réunir ses instances dans les prochains jours avant une nouvelle rencontre commune, la semaine prochaine, qui devrait arrêter les initiatives de la rentrée.

 

 

- Le Front de gauche entre constat d’échec et recherche de solutions

L’heure est au débat au sein du Front de gauche – sur son propre avenir, mais surtout sur l’avenir de la gauche et du pays –, sept ans après son lancement en 2008 avec l’objectif d’ouvrir une autre voie à gauche. Après les résultats des élections, le constat d’échec est globalement partagé. Malgré un FN écarté des exécutifs régionaux, «  le danger persiste et rien ne doit faire oublier la gravité de ce qui vient de se passer  », a déclaré Pierre Laurent dès les résultats du second tour connus. «  Nous sommes effectivement dos au mur. Je ne parle pas seulement de l’autre gauche, qui est dans un état de catastrophe avancé (...), je parle du camp progressiste et humaniste en général, car pour l’instant une vague brune déferle sur l’Europe  », a estimé, de son côté, Jean-Luc Mélenchon, dans les Inrocks.

 

Le diagnostic est d’abord celui de la responsabilité de la politique gouvernementale. «  Si le FN est passé depuis le début du quinquennat Hollande de 18 % à 30 %, c’est bien qu’il existe une exaspération  » liée à «  l’obstination de ne pas changer une politique qui échoue  », a analysé, hier, le porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles, jugeant que «  des apprentis sorciers jouent avec le feu  » en vue de 2017 «  pour arracher une victoire au second tour face au FN  ».

 

Aucun de ses dirigeants n’entend cependant exonérer le Front de gauche de ses propres difficultés. «  On est illisible. C’est une série d’échecs depuis les législatives de 2012. On est redevenu un cartel de partis  », a de nouveau estimé le coordinateur du Parti de gauche, Éric Coquerel. Si, sur France Info, hier matin, Olivier Dartigolles a jugé que le Front de gauche «  s’est planté  » et doit «  tout revoir du sol au plafond  », il ajoute que «  cela ne signifie pas que ses objectifs initiaux n’étaient pas les bons  ».

 

 

- Des grandes lignes se dessinent déjà

Sur le plan électoral, le résultat est mince. Au total, la coalition compte désormais 40 élus régionaux (29 PCF, 7 PG, 3 Ensemble et 1 République et socialisme), contre 126 élus en 2010 (95 PCF, 17 PG, 7 GU, 7 apparentés).

  • «  Le problème est beaucoup plus profond. Soit il y a un sursaut et quelque chose de neuf qui se crée, soit on risque de se marginaliser  », alerte Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble.
  • Néanmoins, les grandes lignes se dessinent déjà. «  Les prochaines semaines doivent ouvrir un débat sur la refondation de la gauche, et non pas de la gauche de la gauche  », avance Olivier Dartigolles, tout en prenant «  au sérieux  » la demande d’«  inflexion  » de la politique gouvernementale venue de Jean-Christophe Cambadélis.
  • «  Il faut refonder la gauche  », juge également Clémentine Autain. Sa formation a d’ailleurs appelé dès dimanche soir à des candidatures communes en 2017 de ceux qui «  aspirent à une alternative politique de rupture avec le libéralisme  ».
  • Côté PG, 2017 est aussi au centre des attentions. «  Il faut que (l’élection présidentielle) soit l’heure du peuple contre l’oligarchie  », a prévenu Jean-Luc Mélenchon, appelant à «  un véritable front populaire  ».
  • Et Éric Coquerel (PG) de préciser  : «  Si on veut éviter le pire, il faut préparer 2017 en construisant un mouvement, en arrêtant de se diviser, en étant capable de s’adresser au plus grand nombre, d’incarner les principes républicains.  »

 

Note :

[1] le 15 décembre 2015

 

Pour en savoir plus :

- J. L. Mélenchon : De Podemos au Front de gauche : cartel de partis ou mouvement global inclusif ?

- En 2016, PCF et PG veulent tourner la page du Front de gauche

- «La présidentielle doit servir à créer un nouveau rassemblement à gauche» Eric Coquerel, coordinateur du Parti de gauche

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 09:23
Rétrospective des interventions militaires Françaises en Afrique

- Au moment ou la France victime d'attentats est engagée dans de nouvelles aventures guerrières en Irak et en Syrie (contre un «ennemi» qu’elle a contribué à créer) en violation de toute « légalité internationale », il n'est pas inutile de revenir sur ses différentes interventions en Afrique camouflées ou pas sous des motifs "humanitaires" ou de "sauvegarde de nos ressortissants".

- Car après les décolonisations (ce qui ne veut pas dire indépendance[1] ), la France signe une vingtaine d’accords de défense et de coopération avec ses anciennes colonies africaines et poursuit ses opérations occultes notamment sous couvert de ces "accords de défense"... ou "d'opérations humanitaires"  pour sauvegarder ses intérêts capitalistes de l'ex puissance coloniale.

- En vérité, si dans le cadre de la Françafrique,  avec la collaboration des « réseaux Foccart » la France  a orchestré avec efficacité et sans états d'âme le soutien des uns et la déstabilisation des autres, fort de moyens humains et financiers considérables (les libéralités d'Elf aidant), il s'agit plus aujourd'hui de  garantir l’accès aux matières premières stratégiques du continent (pétrole, uranium etc.), et d'essayer d'offrir des débouchés privilégiés aux multinationales françaises.

- Car en Afrique aussi les ressources énergétiques sont au coeur des conflits internationaux.

- La France entend poursuivre le rôle de "GENDARME DE L'AFRIQUE" qu'elle s'est attribuée avec le soutien des autres puissances occidentales.... autant de sources possibles d'actes de terrorisme en représailles !... et certains s'étonnent que nous n'ayons pas que des amis sur terre, que la France soit une cible, tentant dans un même mouvement d'en faire une question religieuse ou de "guerre de civilisation"[2] !

 

Eclairer modestement sur le rôle de la France en Afrique, telle est l'ambition de cet article.

 

Sources : Le Grand Soir le 21 juillet 2014 | mis à jour le 01/09/2021

  • 1956 : Crise du canal de SuezContre l’avis de l’opinion internationale, la France et la Grande-Bretagne préparent une opération militaire d’envergure, baptisée  « opération 700 » pour les Français. En France, le gouvernement Mollet obtient un vote de confiance quasi unanime le 30 octobre, moins l'abstention des communistes et des poujadistes. La mission est de reprendre le contrôle du canal. Le plan (nom de code « Terrapin ») prévoit également une offensive israélienne contre l’Égypte qui débute le 29 octobre. Le commandement de l’opération est britannique, les Français ne conservant que le commandement de leurs unités, sans pouvoir de décision. Les Français, commandés par le général de corps d'armée André Beaufre, forment la force « A »[0].
  • 1961 : Tunisie. Opération : Lancée le 18 juillet 1961, par Charles de Gaulle avec pour but le maintien de la base militaire navale de Bizerte dans le giron de la France. Chef de l’État tunisien : Habib Bourguiba. Nom de l’opération : "Bouledogue" (transformée en opération « Charrue longue »).
  • 1964 : Gabon. Opération : lancée le 18 février 1964 par Charles de Gaulle pour le rétablissement, du président Léon M’ba après un putsch d’une partie de l’armée. Chef de l’État gabonnais : Léon M’ba. Nom de l’opération : ???
  • 1964 : Gabon. Opération : lancée le 18 février 1964 par Charles de Gaulle pour le rétablissement, du président Léon M’ba après un putsch d’une partie de l’armée. Chef de l’État gabonnais : Léon M’ba. Nom de l’opération : ???1968/1972 : Tchad. Opération : lancée par Charles de Gaulle et poursuivie par Georges Pompidou contre la rébellion du Tibesti au Tchad. L’armée française enregistre des pertes importantes. 39 tués dans les rangs français durant l’opération « Limousin » ainsi qu’une centaine de blessés. Chef de l’État tchadien : François Tombalbaye. Nom de l’opération : « Bison » et « Limousin ».
  • 1977 : Mauritanie. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing intervention conduite de décembre 1977 à juillet 1978 par l’armée de l’air dans le but de repousser le Front Polisario du territoire mauritanien, dans le secteur du train minéralier Zouérat-Nouadhibou et de libérer les coopérants français enlevés quelques mois auparavant. Chef de l’État mauritanien : Mokhtar Ould Daddah. Nom de l’opération : « Lamantin ». 
  • 1977 : Zaïre. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing en soutien au maréchal Mobutu Sese Seko contre la rébellion du Shaba. (19 mai - 14 juin). Chef de l’État zaïroi : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : "« Verveine ».
  • 1978 : Zaïre. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing et menée dans la ville minière de Kolwezi envahie au début du mois de mai par les rebelles katangais, soutenus par l’Angola. Chef de l’État zaïroi : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : « Léopard » ou « Bonite ».
  • 1978 : Tchad. Sur décision de Valérie Giscard d'Estaing, la France intervient une nouvelle fois de mars 1978 à mai 1980 pour contrer l’avancée du Frolinat (Front national de libération du Tchad). Chef de l’État tchadien : Félix Malloum. Nom de l’opération : "« Tacaud ».
  • 1979 : Centrafrique. Opération : l’empereur Jean-Bedel Bokassa est renversé. David Dacko est réinstallé au sommet de l’État. Sur décision de Valérie Giscard d'Estaing la France intervient de septembre 1979 à septembre 1981. Chef de l’État de Centrafrique : Jean-Bedel Bokassa. Nom de l’opération : «  Barracuda ».
  • 1983 : Tchad. Opération : à la demane de François Mitterand, le 18 août, 4 000 soldats français sont mobilisés en appui au président Hissène Habré mis en difficulté par les rebelles de Goukouni Oueddeye, soutenus par la Libye. L’opération durera jusqu’en février 1986. Chef de l’État tchadien : Hissène Habré. Nom de l’opération : «  Manta ».
  • 1986 : Tchad. Opération : sur décision de François Mitterand, le 15 février 1986, l’aviation française bombarde la base aérienne avancée de l’armée libyenne à Ouadi-Doum (Nord). Chef de l’État tchadien : Hissène Habré. Nom de l’opération : « Épervier ».
  • 1986 : Togo. Opération : François Mitterand envoie 150 parachutistes français qui débarquent en renfort au Togo : Sauvetage du président Gnassingbé Eyadéma, menacé par une tentative de coup d’État, le 23 septembre 1986. Des Chasseurs Jaguar dans le ciel de Lomé. Chef de l’État togolais: Gnassingbé Eyadéma.
  • 1987 : Burkina Faso : 15 octobre 1987, le monde apprenait le décès de Thomas Sankara, président du Burkina Faso. Son assassinat mettait fin à une expérience révolutionnaire sans précédent en Afrique. Durant quatre ans, Thomas Sankara avait défié la mainmise des ex-puissances coloniales sur son pays et impulsé des réformes destinées à le sortir du sous-développement ; sur la scène internationale, il s’était fait l’avocat des peuples du Sud en lutte contre l’impérialisme. L’assassinat du « Che africain » s’est déroulé dans les circonstances les plus obscures. Encore aujourd’hui le gouvernement français, soupçonné d’être l’un de ses commanditaires, refuse la nomination d’une commission d’enquête sur ce sujet[9].
  • 1989 : Comores. Opération : François Mitterand décide d'une intervention menée, du 7 au 16 décembre 1989, après l’assassinat du président Ahmed Abdallah et la prise de contrôle du pays par les mercenaires de Bob Denard. 1200 ressortissants français sont également sécurisés. Chef de l’État des Comores : Ahmed Abdallah. Nom de l’opération : « Oside ».
  • 1990 : Gabon. Opération : après l’adoption par le Parlement gabonais du multipartisme et la mort d’un responsable du parti gabonais du progrès (PGP) s’opposant au régime d’Omar Bongo, président de la République gabonaise, manifestations à Libreville et Port-Gentil du 22 au 24. De mai à juillet 1990, François Mitterand demande à l'armée d'évacuer 1800 étrangers après les émeutes de Libreville et de Port-Gentil. Chef de l’État gabonnais : Omar Bongo. Nom de l’opération : « Requin».
  • 1990 : Rwanda. Opération : début octobre, à la demande du président rwandais Juvénal Habyarimana, François Mitterand décide l'envoi, au Rwanda, de 300 militaires français basés à Bangui (Centrafrique), "ainsi que des armements légers et des munitions, dans le cadre d’une opération préventive" pour assurer la sécurité des 650 ressortissants français au Rwanda. La mission Noroit des soldats français au Rwanda perdure jusqu’en 1993. Soutien au régime du président Juvénal Habyarimana contre les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), d’octobre 1990 à décembre 1993. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana. Nom de l’opération : "« Noirot »[14].
  • Mais aussi en  1990 :   Koweït. Opération : après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne le 2 août, François Mitterand  engage la France qui participe à la coalition internationale pour l’évacuation du Koweït par l’Irak. Nom de l’opération : "Daguet" sous commandement américain dans le cadre de l'opération « Tempête du désert ».
  • 1991 : Zaïre. Opération : en raison des troubles commencés à Kinshasa durant lesquels des militaires pillent des entrepôts et des magasins pour protester contre le retard dans le paiement de leur solde, sur proposition de François Mitterand en septembre, la France et la Belgique envoient des parachutistes pour assurer la protection de leurs ressortissants ainsi que des autres ressortissants étrangers, notamment américains, en accord avec les pays concernés. Nom de l’opération : ???
  • 1991 : Djibouti. Opération : à la demande du gouvernement djiboutien, François Mitterand accepte  "de positionner des militaires français" à la frontière entre l’Ethiopie et Djibouti. Les Forces françaises de Djibouti (FFDJ) interviennent le 26 mai 1991 pour contrer l’avancée de l’armée éthiopienne sur Djibouti. L’intervention dure jusqu’au 2 juin. Chef de l’État Djiboutien : Hassan Gouled Aptidon. Nom de l’opération : « Godoria ».
  • Décembre 1992 avril 1993 : Somalie. Opération : François Mitterand  engage la France en soutien de la force de maintien de la paix des Nations unies présente sur place. À la chute du régime du général Siyad Barre en janvier 1991, la rivalité entre le général Aydid et le président intérimaire officiel Ali Mahdi dégénère en une guerre des clans et des actions de banditisme pour s’approprier l’aide humanitaire. La France envoie environ 2500 hommes. L’opération sera ensuite placée sous le commandement américain de la mission "Restore Hope". Chef de l’État somalien : Ali Mahdi. Nom de l’opération : « Oryx ».
  • 1993 : Rwanda. Opération : Extraction et évacuation de 77 ressortissants étrangers entre le 9 et le 11 février. François Mitterand annonce de l’envoi au Rwanda d’une seconde compagnie de militaires français s’ajoutant à celle déjà stationnée dans le pays depuis octobre 1990. Les autorités françaises précisent que cette force supplémentaire n’a d’autre objectif que d’assurer la sécurité des ressortissants français en une période de troubles. Le 15, démenti officiel par le ministère des affaires étrangères des déclarations faites le 14 par un représentant de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) affirmant que les troupes françaises présentes au Rwanda se seraient "battues aux côtés de l’armée rwandaise" contre les rebelles du Front patriotique rwandais. Le 20, annonce par le ministère des affaires étrangères de l’envoi au Rwanda de deux compagnies militaires supplémentaires pour "assurer la sécurité des ressortissants français et des autres étrangers". Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana. Nom de l’opération : « Volcan »[14] [14bis].
  • 1993 : Rwanda. Opération : Formation de l’armée rwandaise. Nom de l’opération : « Chimère » dont on peut apprécier les résultats : GENOCIDE DE PRES D’UN MILLION DE RWANDAIS. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana[14] [14bis].
  • 1993 : Zaïre. Opération : Evacuation des ressortissants français. Kinshasa connaît des émeutes initiées par les militaires. L’ambassadeur de France Philippe Bernard et l’un de ses collaborateurs zaïrois ont été tués. Chef de l’État zaïroi  : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : « Bajoyer ».
  • 1994 : Rwanda. Opération : L’assassinat des présidents rwandais et burundais, le 6 avril 1994, avec la destruction de leur avion au-dessus de Kigali, est suivi d’une vague de massacres à Kigali (Rwanda). Le 8, la France ferme son ambassade et décide d’évacuer 1 500 ressortissants alors que le président Habyarimana vient d’être assassiné et que débute le génocide. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana qui vient d’être victime d’un attentat contre son avion. Nom de l’opération : « Amaryllis »[14] [14bis].
  • 1994 : ANNEE DU GENOCIDE RWANDAIS. Opération : la France intervient après l’adoption de la résolution 929 par le Conseil de sécurité de l’ONU de juin à août 1994. Chef de l’État rwandai : Théodore Sindikubwabo (intérim). Nom de l’opération : « Turquoise ». Une vidéo publiée par Mediapart éclaire sous un jour nouveau les accusations de "passivité" de l’armée française lors du génocide rwandais, qui a fait 800 000 victimes et accable l’armée française[13]

- La commission d’historiens, nommée par le président Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990, a rendu son rapport le 26 mars. Elle conclut à des « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris dans les crimes commis en 1994, notamment le génocide de près d’un million de Tutsis.[14[14bis].

  • 1995 : Comores. Opération : Bob Denard et une trentaine de mercenaires renversent le président Saïd Mohamed Djohar. A la demande de Jacques Chirac l’armée française intervient de septembre à octobre 1995, neutralise Bob Denard, le ramène en France où il est emprisonné. Chef de l’État des Comores : Saïd Mohamed Djohar. Nom de l’opération : « Azalée ».
  • 1996 : Cameroun. Opération : Jacques Chirac engage la France en soutien au régime camerounais dans le contentieux qui l’oppose au Nigeria au sujet de la presqu’île pétrolière de Bakassi. Elle est restituée au Cameroun par le Nigeria le 14 août 2008, après un arbitrage international. L’opération française, qui avait commencé le 16 février 1996, s’achèvera le 31 mai 2008. Chef de l’État camerounais : Paul Biya. Nom de l’opération : « Aramis ».
  • 1997 : Centrafrique. Opération : Jacques Chirac lance des représailles après la mort de deux militaires français tués par des rebelles le 4 janvier 1997 à Bangui. La France agit dans le cadre de la Mission de maintien de la paix de l’ONU. Chef de l’État de Centrafrique : Ange-Félix Patassé. Nom de l’opération : « Minurca ».
  • 1997 (juin) : Congo Brazzaville. Opération : Jacques Chirac mobilise la troupe pour officiellement pour évacuer les ressortissants étrangers durant la guerre civile qui oppose Sassou Nguesso appuyé par les forces angolaises à Pascal Lissouba lâché par Elf et la France. Chef de l’État du Congo Brazzaville : Pascal Lissouba. Nom de l’opération : « Pélican ».
  • 1997 (octobre) : Congo Brazzaville. Opération : Jacques Chirac lance une nouvelle intervention officiellement pour permettre des évacuations de ressortissants étrangers durant la guerre civile. Chef de l’État du Congo Brazzaville : Pascal Lissouba. Nom de l'opération « Antilope ».
  • 1998 : Guinée-Bissau. Opération : à la demande de Jacques Chirac évacuation de ressortissants et soutien d’une force interafricaine de paix. L’opération dure du 7 juin 1998 au 9 juin 1999. Chef de l’État de Guinée-Bissau : João Bernardo Vieira. Nom de l’opération «  Iroko ».
  • 1998 : République démocratique du Congo (RDC). Opération : Jacques Chirac envoie la troupe pour évacuer 2500 ressortissants français de Kinshasa entre août et octobre 1998. Chef de l’État de la RDC : Laurent-Désiré Kabila. Nom de l’opération : « Malachite ».
  • 1999 : Djibouti. Opération : Jacques Chirac engage les forces françaises en protection aérienne et maritime préventive à l’occasion du conflit Éthiopie-Érythrée de 1999 à 2000. Chef de l’État djiboutien : Ismail Omar Guelleh. Nom de l’opération : « Khor Angar ».
  • 1999 : Côte d’Ivoire. Opération : Jacques Chirac mobilise les forces aériennes du 25 au 31 décembre 1999, pour évacuer des personnalités locales menacées après le coup d’État du général Robert Gueï. Chef de l’État ivoirien : Henri Konan Bédié. Nom de l’opération : « Khaya ».
  •  Mais aussi en Octobre-décembre 2001 : Afghanistan.  Opération : à la suite des attentats du 11 septembre 2001, Jacques Chirac engage la France en participant à deux opérations internationales : la force internationale d’assistance et de sécurité sous commandement de l’Otan et l’opération « Liberté immuable » sous commandement américain.

         Les dernières troupes combattantes françaises quitteront l’Afghanistan en décembre 2012.

  • 2002 : Côte d’Ivoire .  Opération : 4000 hommes sont déployés en septembre 2002 par Jacques Chirac dans le cadre d’une force de maintien de la paix. Ils sont chargés d’assurer la protection des ressortissants européens et de s’interposer entre l’armée régulière et les rebelles nordistes. Chef de l’État ivoirien : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne ».
  • 2003 : Centrafrique. Opération : intervention militaire française suite au coup d’Etat du général François Bozizé qui renverse le président Ange-Félix Patassé, en visite à l’étranger, et s’autoproclame chef de l’Etat. Jacques Chirac ordonne l'évacuation des ressortissants français et étrangers. Le 17 mars, déploiement de 300 soldats français sur l’aéroport de Bangui, pour permettre la poursuite de l’évacuation des ressortissants français et étrangers. Chef de l’État de Centrafrique : Ange-Félix Patassé. Nom de l’opération : ???
  • 2003 : République démocratique du Congo (RDC). Opération : dans le cadre d'une opération européenne en Ituri (nord-est de la RDC). Jacques Chirac engage des troupes françaises (les 3/4 des soldats déployés du 6 juin au 6 septembre 2003 sont français). Chef de l’État de la RDC : Joseph Kabila. Nom de l’opération :  «  Artémis ».
  • 2004 : Côte d’Ivoire. Opération : Destruction des aéronefs de l’armée ivoirienne après le bombardement de Bouaké dans lequel 9 soldats de la force Licorne ont trouvé la mort et 35 autres sont blessés. Jacques Chirac ordonne l'évacuation des ressortissants français. Les soldats tirent sur la foule lors de manifestations anti-françaises notamment devant le fameux hôtel Ivoire. L’opération « Licorne » est également entachée par l’affaire Firmin Mahé (torturé à jusqu’à ce que mort s’en suive par des militaires français dans une supposée opération de police). La justice française a été saisie de la mort des soldats français ????? Chef de l’État ivoirien : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne »[6].
  • 2006 : Tchad. Opération : Jacques Chirac ordonne le soutien à l’armée tchadienne face aux rebelles dans le cadre du dispositif Épervier. L’aviation française effectue un tir de semonce devant une colonne "rebelle 250 km de Ndjamena. Chef de l’État tchadien : Idriss Déby Itno. Nom de l’opération : « Épervier ».
  • 2007 : Centrafrique. Opération : Le 3 mars, le camp des militaires français situé au sud de Birao depuis décembre 2006 est attaqué par les rebelles de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR). Sur ordre de Jacques Chirac plusieurs dizaine de parachutistes sont largués au-dessus de la ville pour défendre le détachement. Les soldats français et les forces armées centrafricaines (Faca) fidèles au président François Bozizé repoussent les rebelles quelques jours plus tard. Chef de l’État de Centrafrique : François Bozizé. Nom de l’opération : « Boali ».
  • 2008 : Tchad. Opération : Nicolas Sarkozy engage les troupes françaises pour la protection de l’aéroport de Ndjamena et l'évacuation des ressortissants français au Tchad. Echange de tirs entre l’armée française et les rebelles près de l’aéroport, soutien à Idriss Deby Itno sur fond de l’affaire de l’arche de Zoé[2]. Chef de l’État tchadien : Idris Deby Itno. Nom de l’opération : « Présence française au Tchad ».
  • 2008 : Djibouti. Opération : Nicolas Sarkozy ordonne le soutien logistique français à l’armée djiboutienne à la frontière érythréenne et la participation française au début de l’opération européenne de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. Chef de l’État djiboutien : Ismail Omar Guelleh. Nom de l’opération : « Atalante ».
  • 2011 : Côte d’Ivoire. Opération : Nicolas  Sarkozy engage les forces françaises (Licorne) à Abidjan (Côte d’Ivoire) en appui des forces de l’ONU (ONUCI) qui bombardent les positions du Président sortant Laurent Gbagbo. Celui-ci, qui considère comme invalide l’élection de son concurrent Alassane Ouattara, reconnu vainqueur de l’élection présidentielle de novembre 2010 par l’ONU, est accusé d’utiliser des armes lourdes contre des populations civiles. Alassane Ouattara est installé au pouvoir après le kidnapping de Laurent Gbagbo par les forces spéciales françaises. Chef de l’État de Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne ».
  • 2011 : Libye. Opération : Nicolas  Sarkozy  prend l’initiative avec la Grande-Bretagne, de faire adopter par le Conseil de sécurité de l’Onu la résolution 1973, autorisant les Etats-membres à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection des civils en Libye : la résolution prévoit une zone d’exclusion aérienne mais exclut toute force étrangère d’occupation. Les premiers avions français interviennent après l’adoption de la résolution de l’ONU. Chef de l’État libyen : Mouammar Kadhafi ( Lors de la prise de Tripoli par les rebelles soutenus par la coalition en , Mouammar Kadhafi fuit la capitale. Le 20 octobre, il est capturé, lynché et tué dans les environs de Syrte). Nom de l’opération : « Harmattan ».
  • 2013 : Centrafrique. Opération : François Hollande déploie quelque 600 soldats chargés de protéger les ressortissants français, alors que Bangui est menacé par la coalition rebelle Séléka opposée au pouvoir politique en place. Chef de l’État de Centrafrique : François Bozizé. Nom de l’opération : « Boali ».
  • 2013 : Mali. Opération : L’opération débute le 11 janvier à la demande de François Hollande . La veille, plusieurs centaines d’islamistes armés se sont emparés de Konna, petite ville du centre du pays. La France bombarde les positions des djihadistes. Chef de l’État malien : Pdt de l’Assemblée Nationale Dioncouda Traoré (intérim). Nom de l’opération : « Serval »[4].
  • 2013 : Somalie. Opération : sur ordre de François Hollande tentative de libération de l’otage français Denis Allex (un agent de la DGSE enlevé en mission), retenu depuis juillet 2009 échoue. L’otage aurait officiellement été assassiné par ses geôliers tandis que deux membres du commando français étaient tués par les islamistes somaliens. Chef de l’État somalien : Hassan Sheikh Mohamoud; Nom de l’opération : Ce fut un désastre total pour François Hollande.
  • 2013 : Centrafrique. Opération : François Hollande engage les forces françaises en soutien à la Mission internationale d'aide à la Centrafrique (Misca) contre les islamistes de la Seleka. Chef de l’État de Centrafrique : Michel Djotodia. Nom de l’opération : « Sangaris ».
  • 2014 : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso. Opération : François Hollande décide la fusion et le partage des moyens des armées françaises qui, jusqu’alors étaient dévolus à des opérations distinctes (l’opération « Serval » au Mali, déclenchée en 2013 et l’opération « Epervier » au Tchad, déclenchée en 1986) avec les principaux pays de la bande sahélo-saharienne (BSS). Nom de l’opération : « Barkhane »[10] qui est d'abord une histoire d'uranium[10bis].
  • Mais aussi en 2014 (15 septembre) : Irak. Opération : François Hollande (à la demande du gouvernement de l’Irak et dans le cadre des décisions du Conseil de sécurité des Nations unies, en particulier sa Résolution 2170 du 15 août ) engage les forces françaises pour assurer un soutien aérien aux troupes armées irakiennes dans leur lutte contre le groupe terroriste autoproclamé Daech qui se prétend État islamique (en coordination avec nos alliés présents dans la région). Nom de l’opération : « Chammal ».
  • 2015 (08 septembre) : Syrie. Opération : François Hollande invoquant les attentats dont la France a été victime depuis avril 2015 et l'arrivée de nombreux réfugiés syriens en Europe, engage les forces aériennes françaises en Syrie pour des missions d'observations en vue de préparer des frappes contre l'EI. Le 27 septembre, l'Élysée annonce que la France a effectué ses premières frappes en Syrie[8].
  • Ces opérations de guerre en Syrie n'ont aucune légalité : la Syrie n'est pas en guerre avec la France ; la Syrie n'a pas demandé l'assistance militaire de la France ; la France intervient sans mandat international de l'ONU. Nom de l’opération : « Chammal[11] ».

  • 2016 (25 février) : Libye. La France procède en Libye à des frappes ponctuelles très ciblées, préparées par des actions discrètes voire secrètes. Face à la menace de l’organisation Etat islamique (EI), la ligne fixée par le président François Hollande repose, pour l’heure, sur des actions militaires non officielles. Elles s’appuient sur des forces spéciales – leur présence, dont Le Monde a eu connaissance, a été repérée dans l’est de la Libye depuis mi-février par des blogueurs spécialisés[5] [7].
  • 2020 (02 février) : Mali. La France va déployer 600 soldats supplémentaires pour un renforcement de l’opération : « Barkhane »[12]. En janvier 2021 une frappe française a tué 19 civils en janvier, selon une enquête de l’ONU[15].

Notes :

[0] Crise du canal de Suez

[1] au sens éconimique, militaire ou politique

[2] opération Zoé

[3] «Guerre de civilisation» : Manuel Valls adopte le vocabulaire de la droite ; N. Sarkozy : "Discours apocalyptique et choc de civilisations"

[4] Paris s’enlise dans le bourbier sahélien

[5] La France mène des opérations secrètes en Libye

[7] Trois militaires français tués : le gouvernement libyen accuse Paris de "violation" du territoire

[8] Syrie : François Hollande confirme la livraison d'armes aux rebelles dés 2012

[9] Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ? ; France insoumise : proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara

[10] Sahel. Le Mali épuisé par une longue et vaine « guerre contre le terrorisme »

[10bis] « Barkhane » une guerre qui est d'abord une histoire d'uranium

[11communiqué France insoumise : " Envoi de troupes françaises en Syrie : le peuple doit être consulté ! "

[12La France va déployer 600 soldats supplémentaires au Sahel

[13Génocide au Rwanda : une vidéo accable l’armée française

[14] Rwanda, retour sur un aveuglement international

[14bisRwanda : « Faillite » de la France mais pas de complicité de génocide, le rôle de Mitterrand pointé du doigt

[15] Mali : en janvier 2021 une frappe française a tué 19 civils en janvier, selon une enquête de l’ONU

 

Pour en savoir plus :

- Révélation :”Voici les 22 présidents africains assassinés par la France depuis 1963″

- L'Afrique au temps des colonies : du premier comptoir aux indépendances

- Afrique du Sud : la France a joué un rôle central pour armer le régime de l'apartheid

- Libye, 3 soldats sous uniforme français tués, à quel titre ?

- Comment la France est devenue une cible « légitime » pour les groupes djihadistes

- Cameroun 1955-1962 : la guerre cachée de la France en Afrique

- Dans le marigot de la Françafrique, un faux conseiller de Hollande et un vendeur d’armes

- Un document signé Jacques Foccart établit la pratique des assassinats ciblés de l’Etat français

- Libye : La violence impérialiste n’a pas de fin ! Une seconde intervention en préparation ?

- La France mise en cause dans les cinq dernières années de répression égyptienne

- L’œuvre négative du colonialisme français à la Réunion. De l’île vierge à la tentative de chirurgie sociale

- Histoires françafricaines : Guerre et massacres français au Cameroun 1956-1971

- Histoires françafricaines. L'intervention de l'Etat français pour destituer Laurent Gbagbo : répression et massacres de masse

- Histoires françafricaines : l'Etat français sous Mitterrand soutient et collabore avec un régime génocidaire au Rwanda en 1994

- Histoires françafricaines. La guerre secrète menée par De Gaulle-Foccart au Nigeria de 1967 à 1970. Biafra : plus d'un million de morts

- Que fait l’armée française au Sahel ? C’est en janvier 2013 que la France a décidé d’intervenir militairement au Mali. Près de cinq ans plus tard, l’instabilité s’est accrue dans tout le Sahel, et les groupes radicaux étendent leur influence. Si Paris renforce son pré carré et ses intérêts économiques, les peuples de la région paient le prix d’une guerre sans fin.

- Dix ans après le génocide : Rwanda, retour sur un aveuglement international

La commission d’historiens, nommée par le président Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990, a rendu son rapport le 26 mars. Elle conclut à des « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris dans les crimes commis en 1994, notamment le génocide de près d’un million de Tutsis.

- Comprendre le génocide rwandais

- Le Tchad et la France intensifient leur coopération militaire

- Interventions militaires françaises en Afrique par Céline Marin

- la France insoumise demande une " Commission d’enquête pour un bilan stratégique des opérations militaires extérieures (OPEX) "

- Quand la France exportait en Argentine ses méthodes de torture et de répression expérimentées en Indochine et en Algérie

- Rwanda: un document prouve l’ordre de la France de laisser s’enfuir les génocidaires

- RWANDA 1994 : DERNIÈRE DÉFAITE IMPÉRIALE DE LA FRANCE ?

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 09:10
Jeremy Corbyn

Jeremy Corbyn

En mai 2015, les conservateurs réussirent à emporter une majorité de 12 sièges au parlement, une première depuis John Major en 1992. Le Parti Travailliste quant à lui subissait une lourde défaite avec la disparation de la quasi-totalité de ses élus en Ecosse, qui était considérée jusqu’alors comme une forteresse travailliste imprenable.

 

Sources : La Riposte.org Ulrich Savary - Parti Travailliste, Altrincham le 22 décembre 2015

Ulrich Savary
Parti Travailliste, Altrincham

- Tout portait à croire que le Parti Travailliste n’allait pas se remettre de cette déroute électorale.

En effet, pour la deuxième fois consécutive, il perdait les élections législatives et poursuivait son déclin électoral avec la perte de plus de 4 millions de voix depuis son écrasante victoire de 1997.

 

Dès le lendemain, le dirigeant du parti, Ed Miliband, a donné sa démission. Le Parti Travailliste était enfoncé dans une crise profonde. La question était de savoir à quoi le parti travailliste sert-il ? Le socle politique sur lequel le Blairisme s’était construit avait alors disparu. En effet l’adaptation à l’économie de marche fut acceptée par bon nombre de militants du Parti Travailliste, si cela permettait de gagner les élections et d’empêcher les conservateurs de revenir au pouvoir. Le souvenir des années Thatcher suffisait à soutenir la ligne du « tout sauf les Tories ».

 

La droite du Parti Travailliste, et avec elle bon nombre de commentateurs et autres « experts », voyaient dans la défaite d’Ed Miliband la preuve que la gauche était morte, que le Parti Travailliste n’avait plus d’autre choix que de rompre définitivement tout lien avec le mouvement syndical et avec son histoire. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’il ne s’était pas transformé en parti capitaliste et que la gauche du parti, certes relativement atone depuis des années, s’était patiemment reformée autour de collectifs et de quelques députes qui ont toujours résisté à la transformation du parti en un « parti démocrate » de centre-droit. Ce dernier désastre politique fut l’opportunité tant attendue pour partir à l’assaut de la « citadelle Blairiste » et déclencher la renaissance politique de la gauche socialiste du Parti Travailliste.

 

En l’espace de quelques semaines, la candidature de Jeremy Corbyn, un député quasiment inconnu en dehors du cercle restreint de la gauche britannique, a enflammé l’imagination de centaines de milliers de personnes. Dès lors, une brèche s’est ouverte dans la citadelle « pro-capitaliste » qu’était devenue la direction du Parti Travailliste sous Tony Blair, Gordon Brown et Ed Miliband. Tel un phœnix renaissant de ses cendres, Corbyn a ravivé la flamme politique de la gauche du parti.
A son appel, et à celui des quelques milliers de militants que la gauche du parti pesait alors, des dizaines de milliers de jeunes salariés, d’étudiants, d’ancien militants et de syndicalistes sont venues grossir les rangs du parti.

 

Si en mai 2015 le Parti Travailliste ne rassemblait plus que 185,000 adhérents – dont la majorité était passive – en septembre le parti frôlait la barre des 400,000 adhérents ! En l’espace de quelques mois, une véritable armée s’est levée. Aujourd’hui, le Parti Travailliste a plus d’adhérents que les Conservateurs, les Libéraux Démocrates (centre droit) et l’UKIP (parti anti-européen et raciste) réunis ! La victoire écrasante Jeremy Corbyn en septembre (60% des voix) a fait de lui le dirigeant travailliste le plus confortablement élu de toute l’histoire du parti.

 


- Ce succès s’explique avant tout par les liens qui perdurent entre le Parti Travailliste et le mouvement syndical en Grande Bretagne.

Des syndicats tels que Unite (1.5 millions d’adhérents) ou encore Unisson (1.2 millions d’adhérents) sont affiliés au parti. Historiquement, le Parti Travailliste a été créé par le mouvement syndical pour être la voix de ce dernier au parlement. Contrairement à d’autres pays où les syndicats revendiquent leur indépendance politique, en Grande Bretagne c’est l’inverse qui s’est produit : les syndicats revendiquent leur appartenance politique.

 

Il s’est avéré impossible de dissocier le mouvement syndical du Parti Travailliste. Or, ces deux puissants syndicats britanniques ont soutenu Corbyn pendant la campagne interne. Et avec eux, d’autres syndicats ont fait de même, tels que le syndicat des gardiens de prison, ou encore celui de la Royal Mail (La Poste). Ce soutien syndical fut indispensable pour la mise en marche de la campagne. Des milliers de syndicalistes ont participé de manière active à la campagne interne, en appelant à rejoindre le Parti Travailliste et à soutenir Jeremy Corbyn. Pourtant, le succès de cette campagne a surpris même les plus optimistes. En se lançant ainsi dans une campagne militante, la gauche du parti travailliste a réussi à canaliser les frustrations sous-jacentes à la société britannique.

 

Les cinq dernières années ont vu une attaque sans précédent de la part des Conservateurs et de leurs alliés, les Libéraux Démocrates, à l’encontre des travailleurs. Les fonctionnaires ont soit perdu leur emploi, soit ils ont eu leur salaire gelé depuis les cinq dernières années. Les étudiants ont vu les frais d’inscription aux universités multipliés par trois pour atteindre £9,000 par an, forçant ainsi toute une génération d’étudiants à s’endetter pour payer leurs études. L’introduction des contrats « Zero Hours », dans lesquels vous ne savez jamais à l’avance combien d’heures vous allez travailler et donc quel salaire vous aurez, concerne aujourd’hui près d’un million de travailleurs.


Les handicapés ont quant à eux été une des cibles privilégiées du gouvernement, le ministère du travail poussant à l’annulation des aides accordées aux handicapés, prétextant que la majorité d’entre eux peuvent travailler et n’ont donc pas besoin de l’aide de l’Etat. Les conséquences de cette politique furent désastreuses. Des dizaines de milliers d’handicapés ont été réduits à une extrême pauvreté, poussant plusieurs milliers d’entre eux au suicide.

 

A coté de cela, les banques alimentaires ont explosé dans le pays avec l’atteinte en 2014 du cap d’un million de personnes qui en dépendent pour survivre, contre seulement 40,000 en 2007. Les prix des loyers à Londres et dans les grandes villes ont également explosé poussant de plus en plus de travailleurs pauvres à vivre dans des conditions misérables, voire même dans la rue. Aujourd’hui, la Grande Bretagne a 9 des 10 régions les plus pauvres d’Europe occidentale, avec des cas de prostitution infantile qui pullulent dans les banlieues ouvrières des grandes villes du Nord de l’Angleterre, où des centaines d’enfants sont laissés à l’abandon par les municipalités et les services sociaux, qui n’ont plus les moyens de faire face à la misère sociale.

 


- Les Conservateurs sont en train d’imposer un retour forcé à l’époque victorienne, où les pauvres et les travailleurs vivaient dans des conditions effroyables.

La misère sociale frappe toutes les communautés ouvrières du pays, sans exception. A Manchester, près d’un enfant sur trois ne mange pas à sa faim et est sous-alimenté. Si la pauvreté gangrène la société britannique, les plus aisés se sont quant à eux enrichis durant la même période, en spéculant notamment sur les prix de l’immobilier et en profitant des largesses du gouvernement les concernant en matière de fiscalité.

 

Si on regarde les chiffres de plus près, on s’aperçoit que 58% des Anglais n’ont pas voté pour les conservateurs, 73% des Gallois n’ont pas voté pour eux et 85% des Ecossais ont préféré voter pour un autre parti (avec les nationalistes qui l’ont emporté avec 51% des suffrages sur un programme de centre-gauche, qui sur bien des aspects était plus à gauche que celui du Parti Travailliste lui-même). David Cameron est ainsi le premier ministre le moins bien élu de l’histoire contemporaine du Royaume Uni. Les Conservateurs ont gagné par défaut. Jeremy Corbyn a été le seul à comprendre et à capter l’attention de beaucoup grâce à un discours simple et clair.


Il veut en finir avec la pauvreté, abolir les « contrat Zero hours », augmenter le salaire minimum et le faire passer à £10 de l’heure contre £6.50 actuellement, nationaliser le rail, nationaliser certaines banques, construire des logements sociaux et geler les loyers. Mais il s’est aussi engagé à combattre « bec et ongles » le gouvernement et soutenir les syndicats dans leur luttes. Il a réussi à donner un sens politique à l’énorme colère qui gronde dans le pays. C’est cela qui a permis le renforcement du Parti Travailliste, et c’est cela qui inquiète les capitalistes et les conservateurs.

 

Lors de la conférence des Conservateurs à Manchester, entre 85,000 et 100,000 personnes ont manifesté contre le gouvernement le 4 octobre. Il s’agissait de la plus grosse manifestation que Manchester ait connue depuis très longtemps, avec une participation record des jeunes salariés et étudiants et une présence massive du Parti Travailliste aux côtés des syndicats.


Le lendemain, un meeting organisé à l’appel de la Communication Workers Union (le syndicat de la Poste et Télécommunications) dans la cathédrale de Manchester contre la privatisation de la Royal Mail a fait plus que salle comble. Si à l’intérieur les 1,200 sièges étaient tous pris, à l’extérieur ce sont plus de 7,000 personnes qui s’étaient rassemblées dans les rues adjacentes pour écouter les divers orateurs et surtout Jeremy Corbyn. Près de 10,000 personnes ont ainsi assisté, et attendu parfois plus de 2 heures, pour voir et entendre le leader du Parti Travailliste.

 

Pour la première fois depuis des décennies, le Parti Travailliste représente l’espoir d’un changement politique profond. La popularité de Corbyn s’explique par le fait qu’il incarne ce changement. Le parti politique de la classe ouvrière britannique a été resusscité. Le pire cauchemar pour les capitalistes britanniques et les conservateurs serait que Corbyn devienne premier ministre. Faisons en sorte qu’il y parvienne !

 

Pour en savoir plus :

- Corbyn confirme son ancrage à la tête du parti travailliste

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 09:26
Raphaël Alibert, garde des sceaux en 1940

Raphaël Alibert, garde des sceaux en 1940

Source : M Blogs le décembre 2015, par Franck Johannès

La déchéance de nationalité pour les binationaux est déjà possible dans notre code civil - pour les étrangers qui ont acquis la nationalité française et pour eux seuls. Le gouvernement entend l’étendre en 2016 aux binationaux nés français. La mesure est si étrangère aux valeurs républicaines qu’il faut pour cela réviser la Constitution – le Conseil d’Etat a été saisi pour avis le 1er décembre d’un projet de loi en ce sens qui devrait être présenté le 23 décembre au conseil des ministres.


C’est un moment grave : « il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois, soulignait Montesquieu en 1721. Mais le cas est rare, et, lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante ». La main des parlementaires a d’autant plus de raisons de trembler que la seule fois où la France a dénaturalisé des Français, c’était par loi du 22 juillet 1940, sous Vichy, pendant l’Occupation - juste avant de voter une loi sur le statut des juifs.

 

Le parallèle n’est pas absurde : « les étrangers ne doivent pas oublier que la qualité de Français se mérite », déclarait Raphaël Alibert, le ministère de la justice du maréchal Pétain, selon Le Journal des débats du 24 juillet 1940. « Etre Français, ça se mérite », écrit Robert Ménard, maire de Béziers sur le site Boulevard Voltaire. « Etre Français, ça se mérite. La nationalité française, ça se mérite. Tous les droits et les devoirs qui vont avec, ça se respecte », assurait Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, le 31 juillet 2010.