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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 09:16
Apprendre à vivre ensemble – Réflexions de gauche autour de la « question musulmane » en France
  • Contre un solo funèbre, apprendre à vivre ensemble [1]
  • « La révolution prolétarienne réalise ainsi le choeur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre. [2] »
  • « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots [3] ».
  • « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète [4] »
  • Ce texte est seulement consacré à défendre la nécessité d’un nouvel équilibre pour traiter « la question musulmane » en France [5].

    Il ne traite pas de nombre de questions connexes, nationales ou internationales. En essayant de sortir des seules injonctions de principe contradictoires, ou du moulinage sans fin de références théoriques passées dont le bilan est rarement tiré, il défend l’urgence pour la gauche radicale de s’engager pour un cadre précis et détaillé pour ce faire.

    En distinguant ce qui relève de l’Etat pour en assurer la laïcité équilibrée, et ce qui relève de la responsabilité des mouvements d’émancipation dans le combat universel en faveur de la sécularisation.

    Il défend que, à quelques aménagements près, nous disposons déjà formellement du cadre législatif adéquat, à condition de mener correctement la dure bataille de son interprétation contre les islamophobes. Ou contre la volonté sa remise en cause réactionnaire de quelque côté qu’elle vienne.

    Il défend aussi que loin de chercher des issues dans un passé non adapté ou dans l’importation de références étrangères inadéquates, c’est par une analyse concrète de la situation concrète dans la France d’aujourd’hui qu’il faut construire cet équilibre.

     

    Sources :  Europe Solidaire Sans Frontière par JOHSUA Samuel le 05/01/2016

    - 1. La construction de la « question musulmane » est en France le fait de la faillite des principes républicains formels, des effets mortifères des difficultés sociales persistantes, du racisme et des repliements identitaires, et, fondamentalement de la crise des alternatives issues du mouvement ouvrier.

    L’histoire des relations avec l’immigration postcoloniale et des de ses enfants est une histoire du temps long. Avec le recul, depuis 1968, on peut noter les phases suivantes. La première (avant la Marche pour l’Egalité en 1983) c’est le lien avec une immigration structurée fortement par les partis « du pays ». Pour la gauche radicale, c’est alors une sorte d’internationalisme sur place, et la domination du thème « travailleurs français immigrés mêmes patrons même combat ». Avec l’effondrement de ces partis nationaux, marxistes comme nationalistes, il y a, après la Marche [6], une longue phase de tentative d’intégration dans les structures nationales « françaises » : partis (surtout PS), associations diverses, syndicats, élus, culture. L’échec relatif se concrétise à partir des années 2000, sauf dans les syndicats (mais eux mêmes en recul général). Un peu parce que la gauche elle même commence à s’effondrer, un peu parce que le racisme de fait laisse toujours à la porte les enfants de l’immigration, beaucoup à cause de la crise capitaliste que « la politique de la ville », malgré les promesses constantes ne réussit jamais à combler. Alors c’est l’heure de l’entrée en sécession partielle, dont les émeutes de 2005. Les derniers feux de la Marche s’éteignent lors des municipales de 2014, les trahisons socialistes accumulées ayant comme conséquence une sorte de transformation de la quantité en qualité. Et on y est encore. Coupure en marche donc. En même temps l’imposition d’un prisme religieux remplaçant des questions sociales s’affirme toujours plus comme un choix essentiellement venu des sommets politiques, beaucoup moins « d’en bas » [7]. Considérablement accentuée à l’époque Sarko, les Quartiers Populaires devenant officiellement la cible, comme l’Islam lui-même (« incompatible avec l’identité nationale »), avec de plus le glissement d’une partie consistante de la gauche sur les mêmes positions.

     

    Alors vient l’étape de la sécession assumée, encore passablement minoritaire, essentiellement de deux types. Religieuse, et alors comme partout dans le monde, partiellement contaminée par des options conservatrices, sans s’y résumer. La religion n’ayant jamais été un souci en tant que telle, mais cette contamination en est un, majeur, qui alimente en retour la droitisation de la société. Et l’autre qui est la délinquance ou semi-délinquance, qu’on ne voit pas, à tort, comme une forme de sécession aussi. La preuve en est que, si l’on suit les chercheurs, c’est de là que viennent le plus souvent les terroristes (si on exclut les converti-e-s des « classes moyennes »). Et, couronnant le tout, le complotisme qui fait des ravages mais qui est bien, par définition, une forme de sécession.

     

     

    - 2. Une question générale. Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social ? Aux « communautés » ou, à la limite, aux individus eux-mêmes (question posée par le droit à l’avortement entre autres) ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Même la société la plus décentralisée a de fortes limites tenant à la prédominance de principes généraux sur des principes spécifiques. Et même la société la plus « centralisée », y compris en dehors des dictatures de tous ordres, laisse en fait des marges locales considérables.

    La « question musulmane » en France (construite, puis actée, et toujours en évolution) est un cas particulier d’une question théorique plus générale. Poussons, comme on le fait en physique, les modèles à la limite pour vérifier leur solidité. Il y a un consensus maintenant général sur le fait qu’il n’existe plus sur Terre aucun « peuple » inconnu des anthropologues. Il existerait en revanche 161 populations qui n’ont jamais eu de contacts avec quiconque en dehors d’elles. Chaque année ce nombre diminue essentiellement à cause de problèmes sanitaires ou/et de famine qui les conduit à bouger, et donc à découvrir à leur tour le reste du monde. Cette « découverte » est toujours irréversible, on ne connaît aucun cas où ces populations décident de retourner à l’isolement. Tous les pays du monde suivent une directive de l’ONU visant à s’organiser pour interdire tout contact intempestif qui ne viendrait pas « de l’intérieur ».

     

    • Cas limite donc.

    Si on transpose en France, cela signifierait qu’en bordure de la forêt de Fontainebleau il pourrait y avoir une vaste zone interdite. Où, c’est à ça que je veux en venir, les lois générales du pays seraient absentes, puisque alors « le respect des cultures » serait poussé à son maximum. Il est évident que dans ce cas « l’instruction obligatoire » n’aurait plus lieu d’être dans cette zone précise. Plus de République à la française, et plus de droit positif en général pour ces populations. Or je ne connais personne, à gauche comme à droite, qui conteste aujourd’hui cette politique de précaution vis à vis des populations isolées (et précaution peut-être seulement sanitaire, comme l’histoire l’a prouvé, la mise en contact pouvant entraîner des ravages infectieux).

     

    • Supposons maintenant un autre cas limite.

    Celui de populations sorties de l’isolement, intégrées donc dans une certaine mesure aux échanges, au moins économiques, voire sanitaires, sinon « culturels » dans un espace « Etatique » commun donné. Quelque soit la manière de traiter cette question, je ne connais aucun pays au monde qui irait jusqu’à la limite de laisser la totalité des règles juridiques à la seule gestion locale de cette population. Puisqu’on discute « à la limite », on voit bien que ça reviendrait alors par exemple, toujours cas extrême, à accepter dans un même « Etat » à la fois les échanges « normaux » et une société esclavagiste dans une de ses parties. Ceci au profit de « la spécificité culturelle » de la dite partie. Comme on le sait c’est exactement sur ce mode que s’est jouée une partie des affrontements de légitimité aux USA au moment de la guerre civile. Certes, maintenant encore, une partie de la droite là-bas en tient pour ce principe poussé à son extrême : « liberté » de chaque Etat, y compris de pratiquer l’esclavage. A gauche, je ne connais personne qui défende ceci. Je veux dire non pas l’esclavage, évidemment, mais le doit « libre » de le pratiquer pour cause de « culture ».

     

    Autrement dit, le cas limite des populations isolées mis à part, tout autre type de société a à régler le même problème : Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Par exemple la « République Une et Indivisible », celle de 93, la plus « jacobine », après avoir hésité, n’a pas éradiqué les autres langues que le français du point de vue constitutionnel (sauf pour la rédaction des actes officiels, mais ça c’était depuis l’ordonnance de Villers Cotterêts). Et comment aurait-elle pu le faire, quand, au moment de la Commune de Marseille encore, la grande majorité du peuple ne pratiquait que le provençal ? De la même manière, même aujourd’hui, il y a des marges laissées aux institutions locales, et c’est toujours un débat de savoir lesquelles.

     

    Est-ce que cette question a trouvé où que ce soit une réponse définitive ? Nullement. Parce qu’il n’y en a pas, tout est à reconstruire en permanence.

     

    Nous savons (ce qui est magistralement exposé dans la Critique du Programme de Gotha) qu’une règle commune appliquée à des gens inégaux ne produit pas l’égalité (pas d’égalité « réelle »). Mais que (au moins depuis « La Question Juive » du même Marx) l’égalité entre individus abstraits (égalité « formelle », donc un « droit égal » partout) est une base pour toute autre avancée. On ne peut pas s’attacher seulement au premier terme de la contradiction (une communauté nationale se présentant unie, et donc faussement unie inévitablement) mais laisser de côté le second (l’égalité formelle) tout aussi constitutif de la contradiction. Et cette contradiction est une contradiction vivante, partout. On peut même dire qu’elle a un caractère fractal, où, comme en mathématiques, les figures ont le même aspect quelle que soit l’échelle où on les examine. Là, à l’échelle mondiale, entre tentatives d’un droit universel (par exemple celui de la convention de Genève sur les réfugiés), mais qui ne peut passer sous silence qu’il y a des pays dominants et des pays dominés. Et dans ces derniers, rebelote, puisque des fractions peuvent y être elles-mêmes opprimées. Et encore au sein de celles-ci, poursuite de la même image fractale, par exemple concernant les rapports entre les genres. Et ceci sans limite, y compris jusqu’à l’échelle de la famille nucléaire quand celle-ci est la règle. La coutume (ou la loi) d’une communauté, quelle que soit son échelle de définition, peut être à la fois dominée par l’extérieur et dominatrice à l’intérieur. Et toute politique communiste doit tenir compte de ces deux aspects : protéger la communauté de la domination extérieure, et protéger les propres membres de celle-ci y compris contre elle-même à l’aide de règles formellement égales.

     

    S’il n’y a pas d’issue générale (en tout cas pas de solution « enfin trouvée ») à cette contradiction de fond, on a au moins des exemples et réflexions historiques qui la traitent. Exemples à travailler. Beaucoup d’exemples en fait. Dans la tradition que je connais le mieux, on peut discuter de l’expérience du Bund [8], et plus généralement des positions avancées par les austro-marxistes sur ces sujets [9], et aussi de la manière dont, en définitive, les bolcheviks ont tenté de poser et de régler le cas des « Républiques Musulmanes », où on voit vivre exactement ce dont je discute : qu’est-qui est laissé au droit local (et c’était vaste) et ce qui ne l’était pas (en général concernant essentiellement l’égalité totale entre hommes et femmes, plus des questions stratégiques liées à l’organisation de la défense nationale).

     

    Plus proche de nous, regardons comment Bourdieu traite de la question de l’école républicaine. Avec Passeron il montre bien que derrière les formules égalitaires, c’est une école de « la reproduction » qui est en œuvre. Là ça concerne les questions de classes (entre parenthèse, ce qui est mal connu, ils peuvent le faire parce que l’appareil spécifique statistique français est construit spécialement autour de ces déterminants de classe, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs ; en revanche cet appareil est, par définition, presque aveugle aux déterminants ethniques). Mais le débat n’est pas clôt pour autant. Ni l’un ni l’autre n’en déduisent qu’alors qu’il faut supprimer cette école si manifestement inégalitaire. Ils réfléchissent au contraire à comment l’améliorer, et, comme le dit Passeron, à comment faire pour que la réalité s’éloigne le moins possible du principe. Ils ont même des recommandations (un peu naïves, mais passons) quant à la défense d’une « pédagogie rationnelle ». Jamais, ni l’un ni l’autre ne remettront en cause le principe lui-même. En ce sens, alors qu’ils sont évidemment des fondateurs émérites de la critique concrète de « l’égalitarisme républicain », ils restent, l’un comme l’autre...des républicains [10].

     

    Il ne convient sûrement pas de plus de traiter de cette contradiction et l’équilibre à trouver entre ses termes, de manière anhistorique ou pire, essentialiste (et beaucoup ont tendance à le faire). Les choix dans un sens ou dans l’autre dépendent certes des structures historiques profondes de long terme propres à chaque formation sociale, mais aussi de données de période. Par exemple les choix « confédéralistes » aux USA sont très proches, formellement, des positions proudhoniennes, c’est facile à vérifier. Mais, à lire les textes de Marx à ce propos, ses propres considérations mènent évidemment au soutien au « centraliste » Lincoln (voir l’adresse de félicitations de l’AIT rédigée par Marx au moment de l’abolition) [11]. Certes, aujourd’hui, effet de période, l’utilisation du cadre formellement « égalitaire » de la République en France par les néo réac contre les musulmans est clairement à droite. Mais à prendre l’exemple de l’immigration italienne, ce cadre avait pourtant bien fini par « marcher », autrement dit par effacer les données discriminatoires pourtant horriblement présentes un temps (se rappeler l’histoire trop peu connue du massacre d’Aigues Mortes en 1893). Bien sûr, il y faut rien moins que la guerre de 39... Mais c’est au point qu’à Marseille trop souvent les enfants de cette immigration sont les meilleurs soutiens de « la République »... façon FN. Qu’en sera t-il demain pour les immigrations qui ont suivi ? Nul ne le sait, puisqu’il y des spécificités, en particulier les données postcoloniales et la question de l’islam. Sur ces questions théoriques, continuons à débattre. Avec modestie, étant donné la difficulté reconnue désormais de la contradiction de base. Et en essayant, même si c’est compliqué, de distinguer entre ce débat théorique et les conditions historiques concrètes où il se mène : on n’a pas les mêmes solutions optimales dans la Yougoslavie de Tito (autre exemple très intéressant), que dans le Liban d’aujourd’hui.

     

     

    - 3. De la République « une et indivisible ». La bataille sur la forme (autrement dit ici en France celle de « la véritable égalité républicaine ») ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations.

    Venons-en aux questions politiques plus immédiates, donc de la manière dont se pose le traitement non discriminatoire de « la question musulmane » en France aujourd’hui. Elles sont de deux ordres. Le premier tient aux conditions globales des combats politiques et des révolutions. Les communautés « de base » qui se lèvent et se révoltent le font toujours dans des liens précis avec leur passé d’oppression et de lutte. Sur ce point, Walter Benjamin, et Michael Löwy ont raison, c’est certain. Et en France, il est définitivement impossible de conquérir une majorité pour un nouvel équilibre si ce n’est pas dans le cadre général des références « républicaines », parce que toute l’histoire des combats des derniers siècles est ainsi [12] ... Mai 68, la plus libertaire de nos « révolutions » est allé jusqu’à défiler au cri de « les frontières on s’en fout ». Mais il ne serait venu à l’esprit de personne de défiler au cri de « à bas la République », et pourtant la cible directe et ouvertement revendiquée était bien la 5e [13]...

     

    Quelles que soient les concrétisations réellement existantes entre les principes républicains et leur mise en œuvre, la vieille distinction entre république bourgeoise et république sociale (« la sociale » c’est ça que ça veut dire), présente dans toutes les révolutions depuis 1792 (toutes sans exception) est-elle morte ? Et plus profondément, existe t-il, j’y reviens, une possibilité de gagner une majorité contre cette histoire et ces références ? A ça il faut une réponse claire, qui dépasse la période que nous vivons. Or même dans celle bien pire de 1914, où « la République » était devenu un drapeau autrement sanguinaire qu’aujourd’hui, ce sont quand même ces références qui furent principalement mobilisées à gauche (Jaurès pour le plus connu). Dans une large mesure ce fut aussi le cas des luttes anticoloniales menées en soutien dans la métropole impérialiste [14]. Pour tous celles et ceux qui pensaient que c’est de l’histoire ancienne, quel démenti que la mobilisation contre la volonté de déchéance pour les bi nationaux ! Certes, quand le combat se mène dos au mur ainsi, et pas sur les conflits de classe majeurs, c’est que les rapports de force sociaux et idéologiques sont déjà profondément dégradés. Mais alors que rien - de la trahison des promesses de 2012 (venant après des décennies de renoncements), de la politique atlantiste et impérialiste, des dérapages racistes, de la discrimination pratique assumée, et même du vote de l’état d’urgence – que rien de tout cela donc n’a conduit la gauche pro PS à se déchirer vraiment, c’est sur ce thème que ça se produit. Alors même que cette révolte est pour l’instant complètement à contre courant de l’opinion. Quelle preuve que cette racine est toujours active, divise toujours entre une tradition de gauche [15] (et au-delà) et celle qui conduisit à Pétain. Au point, pour sauver le principe du droit du sol, d’imaginer de manière infâme de pouvoir déchoir quiconque au final. Ce qui, comme « retournement dialectique » se pose là, mais confirme qu’on ne débarrasse pas du cadre historique aussi facilement.

     

    Ceci ne signifie nullement que l’on passe par pertes et profits la République réellement donnée (surtout après le massacre de Juin 1848, puis de la 3e République bâtie sur les ruines de La Commune : anti ouvrière, coloniale, impériale ; bourgeoise donc). Ni même qu’on communie à des valeurs surplombant les classes. Penser cela est déjà une position de classe, celle de la bourgeoisie. Mais cela n’empêche pas qu’il y a un enjeu derrière ces valeurs, sur leur réalisation, leur interprétation, comme sur les institutions et pratiques qu’elles induisent selon les points de vue de classe opposés. Sur ces questions, on peut se référer utilement à Daniel Bensaïd [16].

     

    Existe[rait-il] une rupture définitive désormais, et ceci à cause de la nature d’une partie des populations présentes sur le sol français ? Une autre manière de dire, en miroir des réacs, qu’elles seraient « incompatibles avec la République » telle qu’elle est historiquement donnée ? Peut-être après tout, et nous serions alors confrontés à un problème complètement nouveau. Mais dont il faut mesurer les conséquences : si c’est vrai, alors il n’y a plus aucune solution à échelle humaine en France qui soit à vocation majoritaire. Ce sont des choses qui arrivent, malheureusement (voir la Syrie). Mais avant d’accepter une telle impasse, ça vaut le coup de prendre du recul, il me semble.

     

    • Ceci revient donc à la conclusion suivante.

    Il est hors de question de laisser la République aux mains des réacs. Mais ça ne règle pas tout c’est vrai. Faut-il accepter que le thème républicain soit l’alpha et l’oméga de nos combats, que tout soit ramené à la question version de droite ou de gauche de la République ? Pour ma part, la réponse est non, assurément. L’option républicaniste a vite fait de faire le lit de l’autoritarisme, et bouffie d’une arrogante « grandeur de la France », et « d’unité nationale », elle tout aussi vite fait de se faire patriotarde et impérialiste. De plus, sauf si le FN s’approche du pouvoir central, la forme (la république) non seulement ne doit pas absorber le fond (le partage des richesses, la dette, etc... bref l’anticapitalisme et le socialisme), mais reste secondaire par rapport au fond. Ou sinon nous perdrons aussi la bataille sur la forme.

     

    Mais où alors, dans quel cadre, se posent les questions du racisme ? Sur le fond, bien entendu, toujours. Mais sauf à passer à une version guesdiste de la question, on sait bien que la bataille sur la forme (autrement dit ici en France quelle est « la véritable égalité républicaine » [17]) ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations. Et alors il faut se rappeler Lénine, « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète » [18]. Il nous faut (en France précisément et aujourd’hui, et pas dans un ailleurs abstrait sinon c’est perdu d’avance) inventer un équilibre, toujours discutable, toujours provisoire, à la contradiction théorique rappelée ci-dessus. Un constat doit certes être rappelé sans cesse : la proclamation de l’égalité ne crée pas l’égalité par elle-même. Parfois oui et en partie (comme le droit de vote pour les femmes). Parfois non et elle peut même contribuer à rendre invisibles les inégalités réelles (et donc à dépolitiser la question et dévaloriser toute tentative de les mettre en avant, comme c’est le cas évident du racisme réellement vécu ou du traitement concret des musulmans). Il faut se coltiner à ces constats contradictoires, même si c’est difficile (et pas seulement sur le plan théorique), parce que nous travaillons dans des rapports de force sociaux, politiques et idéologiques désastreux, sans penser, à aucun moment, que l’élimination d’un des termes puisse être la solution.

     

- 4. Contre un solo funèbre, il nous revient d’inventer un nouvel équilibre entre les parties constitutives du pays, ses communautés particulières. Comme toujours. Et donc ici pour les populations en partie artificiellement construites comme « musulmanes », construction aboutissant pourtant désormais à une situation réelle. Un équilibre qui, par définition, suppose d’être recherché dans le cadre d’une vie commune.

Et pas dans une ligne de fuite accentuant les éléments de confrontation. Tout le monde peut comprendre que, se heurtant à un mur de plus en plus intangible, quand les discriminations n’en finissent plus de se durcir, que toutes les décisions apaisantes ne sont que des mots vains, ne se renforcent la tentation du repli, du durcissement en retour des paniques identitaires, le retournement du stigmate. Mais c’est une impasse mortelle.


Les populations dont nous parlons peuvent être estimées à 4700000 personnes en France, qu’elles se définissent elles-mêmes par la religion ou que, bien plus souvent, elles y soient assignées. Soit 7.5% de la population. Dans un climat islamophobe de plus en plus pesant, quand les idées du FN sont à tel niveau, la volonté de séparation (et les fantasmes d’élimination) sont déjà fortement présents de l’autre côté de l’échiquier. Comment choisir d’entrer dans cette dynamique de confrontation pourrait-il tourner à l’avantage d’une minorité aussi faible numériquement et aussi désarmée ? Faut-il alors abandonner la spécificité dans l’espoir (vain qui plus est) de tarir la source du racisme ? Mais la source n’est pas là ! Elle est chez les racistes. !

 

Alors ? Alors il faut défendre le droit à l’existence et l’expression spécifiques dans le cadre d’un nouvel équilibre. Objectif qui paraît difficile à atteindre ? Il a pourtant plus de chance de succès que la séparation, elle certainement désastreuse et, désormais, à très court terme. Quand la dirigeante du PIR, Houria Bouteldja, jamais en retard d’une provocation, affirme : « La perspective décoloniale, … c’est d’abord de nous aimer nous-mêmes, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un Noir ou une Noire. Je sais que cela semble une régression, mais je vous assure que non, c’est un pas de géant. » [19], on peut être certains que c’est une impasse, rapidement meurtrière pour les minorités. Dans un cadre différent, mais c’est une comparaison intéressante, Marx mettait en garde contre l’isolement d’un prolétariat plongé dans un environnement majoritairement paysan. Avec une formule devenue célèbre à juste titre, « La révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre ». Sans capacité à bâtir un nouvel équilibre, donc à trouver des alliances dans l’environnement majoritaire, « le solo funèbre » est certain. De tous les points de vue, c’est Martin Luther King qui donne le ton juste : « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots » [20].

 

 

- 5. Ne pas parler à la place des premiers concernés. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point leurs élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

Heureusement, à rebours de l’imagerie de tant de penseurs de la gauche radicale qui s’autorisent à parler à leur place, l’option encore nettement majoritaire dans les populations directement concernées est bien celle de King. On peut en trouver des traces « objectives » justement dans l’ampleur des mariages « mixtes ». Les statistiques officielles définissent par « mixtes » les mariages entre deux nationalités. On n’a pas de données sur les mariages interconfessionnels. Mais ça donne une idée indirecte. En 2012, 48500 unions mixtes ont été consacrées hors de France. Ce qui, ajoutées aux 32047 mariages mixtes célébrés en France, donne environ 80000 unions. Sur la totalité des mariages ayant concerné au moins un citoyen Français en 2012 (quel que soit le lieu de célébration, soit 283000), 28,5% étaient donc des unions mixtes. On est très loin du grand renfermement.

 

Mais oui il y a une évolution, négative. Je m’appuie maintenant sur ce que je connais le mieux, l’exemple des Cités populaires à Marseille. Là (avec la tradition de Révolution !, mon parti de jeunesse, très investi dans l’immigration), la LCR comptait au moins 15 de membres ou sympathisant-e-s parmi la cinquantaine de marcheurs-se-s qui ont initié la Marche de 83. Ce serait impensable aujourd’hui. Cette implantation, mais aussi celle (relativement en retard déjà) du PC, et encore celle, purement para mafieuse et clientéliste du PS a maintenant à peu près disparu. Si on exclut les liens institutionnels (centres sociaux, animateurs, Conseil Général, mais aussi sport, école, santé...) qui, par définition restent forts (et encore, c’est en crise) les liens « entre communautés » au plan politique et même associatif ont subi une cassure, dont la dernière, récente, (je précise que je parle de Marseille, dans ces milieux les choses sont assez différentes selon les endroits ; là par exemple, pour rappel pas d’émeute en 2005 dans cette Ville) a suivi en 2013 la mobilisation des Cités contre les meurtres (appuyée surtout par les mères). Massive, mais terminée dans l’échec et (ça c’est classique) dans la division. Mais ce qui fut élaboré par les habitant-e-s mêmes ne laisse aucun doute sur la nature de ce qu’ils/elles imaginent pour sortir de la désespérance [21]. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point ces élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

 

Ainsi il ne faut faire preuve d’aucun paternalisme. Les Cités ne sont pas « vides » mais ont leur propre évolution. Et comptent des secteurs, très majoritaires, qui cherchent toujours des issues à la manière du Luther King tardif. Et, ça coule de source (et fait l’objet à tort d’un débat sans fin alors que c’est l’évidence) ceci ne peut se faire que dans les traditions du pays, ici en épousant les valeurs formelles de la République et la déclinaison constante, voire obsessionnelle, par ces secteurs de son triptyque idéalisé [22]. Espoirs tout aussi constamment déçus, un crève-cœur. Puisque pour que ceci avance en commun, il faudrait déjà être deux. Or le racisme et le rejet ne cessent de gagner. Et les moyens matériels manquent cruellement. Alors on rejoint la crise générale du mouvement ouvrier. Pour qu’une jonction soit possible dans des conditions favorables, il faudrait qu’un imaginaire de gauche reprenne le dessus, en particulier dans la contestation (le Che plutôt que Daech). Mais, dialectiquement, ce n’est possible que si de l’intérieur naît une radicalisation de ce genre (au moins sur le modèle du Bund). De plus en plus difficile et, certainement, pas du fait premier des « musulmans » mais de la droitisation : FN, droite et PS.

 

 

- 6. Lutter contre l’islamophobie. Contourner la question religieuse seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant.

Mais ce n’est pas parce que les luttes issues des Quartiers Populaires ne sont pas, dans la grande majorité des cas, connectées directement à une dimension religieuse que celle-ci n’est pas désormais décisive. Il n’y aucune possibilité de minimiser la question de la place de l’Islam dans le pays. Des musulmans en France il y en a en nombre depuis bien plus d’un siècle, mais que la question religieuse prenne le pas à ce point sur celles des « origines » nationales, ou qu’elles se confondent à ce point dans l’opinion (pour concrétiser le scandaleux mot d’ordre « Arabes dehors » on brûle une Mosquée) c’est nouveau. Cela concerne toute l’Europe et le monde entier. Une donnée majeure, multiforme, de portée globale, mais que je ne traite pas ici, mêmes dans ses connexions pourtant évidentes avec la situation en France. Il y faudra une discussion spéciale.

 

Mais la dénier est désormais impossible. Et la contourner seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant. Malheureusement, dans les conditions de rapports de force politique, social, idéologique que l’on connaît, la réfraction des questions touchant à la place des populations liées à l’immigration par le seul prisme religieux gagne incontestablement des points. Et, surtout, quand ça se produit, avec un poids encore très minoritaire mais croissant des interprétations les plus réactionnaires de ce prisme. Même s’il faut se garder de considérer que l’affaire est jouée : en France elle ne l’est pas, loin de là. Et le principal pour nous est là : tout faire pour empêcher qu’elle le soit, que la seule possibilité de rejet du système de dominations et de discriminations renforcées qui soit laissée ouverte en définitive soit non un investissement religieux (lui ne pose pas de problèmes en tant que tel), mais surtout une évolution de type fasciste, spécifique évidemment par son vernis religieux fondamentaliste réactionnaire. Et ouvrir la voie progressiste du combat commun, par et avec le respect de l’auto définition et de l’auto activité des populations concernées.

 

Faut-il vraiment un traitement propre ? Mais ce n’est pas nous qui décidons ! Quand c’est devenu un point de fixation majeur imposé par Daech d’un côté, par le FN de l’autre, on ne peut pas faire comme si. Cela dit, l’islam au singulier ça n’existe pas plus que la République au singulier. Il y a des musulmans qui mangent du porc et boivent du vin. Beaucoup. Pour ceux là la question est celle de l’assignation raciste (« d’apparence musulmane ») mais aussi, à force, de la possibilité du retournement du stigmate si ça se poursuit [23]. Comme en fait ceci est un continuum, le risque est que le mauvais traitement réservé à plus religieux qu’eux ne les conduise à s’en rapprocher puis à coaguler sur un versant conservateur. Il faut donc s’occuper de ce corps central, même si on n’est pas sûr qu’il soit majoritaire, y compris chez les musulmans déclarés. Au final : quand on parle de ces populations on sait bien que ce n’est pas la question religieuse la plus importante, mais la situation matérielle (relégation, ghettos, chômage, discriminations diverses, violences policières). La religion fait écran, de tous points de vue. Mais là, nous avons des références solides avec Jaurès, Lénine et Marx. Il faut traiter l’écran (on ne peut pas juste le déchirer) pour dégager la place du combat commun des prolétaires. Et (retour aux thèses ci-dessus) le faire vraiment, spécifiquement, il n’a pas de raisons que les musulmans disparaissent en tant que tels [24].

 

 

- 7. Distinguer le champ propre des mouvements sociaux et celui de l’Etat. Pour qui lutte en faveur de l’émancipation humaine on ne peut sous estimer la lutte contre le cléricalisme et en faveur de la sécularisation. Mais il faut la distinguer de la question de la laïcité.

Ainsi on ne remet pas en cause la légalité du parti de Boutin (incontestablement cléricalo-réactionnaire) tout en luttant contre lui. Il y a donc une vraie nécessité de la lutte anticléricale, spécifique. Par exemple quand on combat spécialement l’Eglise catholique pour son refus du préservatif. Ou contre les positionnements cléricaux réactionnaires de toutes religions concernant les femmes et leurs droits. Mais il est très dangereux que ce soit l’Etat en tant que tel qui soit chargé de la lutte idéologique anticléricale directe. Pour des raisons qu’on connait tous. En tirant le bilan général des révolutions faites au nom du communisme, nous devons être plus qu’attentifs à ces distinctions. Certes, indirectement, il peut aussi y avoir une influence sécularisatrice des décisions d’Etat. Par exemple quand on oblige les élèves à apprendre la théorie de l’évolution. Ceci est un cas emblématique des effets émancipateurs plus généraux de l’obligation scolaire et du respect de ses programmes définis par l’Etat. Mais la raison n’en est jamais directement anticléricale, ou antireligieuse, jamais ! Ce serait mettre au même niveau que les croyances (religieuses ou autres) ce qui relève des savoirs scientifiquement (et momentanément) admis.

 

Ces distinctions s’entendant sur le principe général. Evidemment que dans la vie réelle, tout ceci est toujours mélangé. Mais l’Etat n’est pas habilité à fouiller les consciences ! Au moins pour nous qui voulons toujours limiter la charge purement idéologique de ce qui reste un appareil d’Etat (et donc, d’un Etat bourgeois en l’occurrence), ces distinctions demeurent fondamentales.

 

Donc si on parle lutte anticléricale il doit s’agir d’une prérogative sociale, propre aux mouvements progressistes, pas étatique. Mais une fois cette distinction établie, il faut défendre avec force qu’il y a un enjeu majeur pour l’émancipation humaine à la lutte universelle pour la sécularisation. Non seulement pour la séparation des Eglises et des Etats (la laïcité), mais aussi sur le fait que les décisions démocratiques s’autorisent d’elles-mêmes, pas d’une instance transcendante échappant aux humains. La sécularisation, où les comportements individuels se règlent au contraire de plus en plus sur la base de choix personnels (religieux ou non, collectifs ou pas) est le régime d’action le plus adéquat à ce principe. Il en découle que la lutte contre le fondamentalisme religieux, directement étranger à ces options, fait partie intégrante de la lutte de tout mouvement luttant pour l’émancipation humaine. Et ceci sans limite de frontière ou de communauté.

 

Il existe donc des pratiques fondamentalistes autorisées par l’Etat (tant que les frontières légales ne sont pas franchies, nous ne demandons pas la fermeture de l’Eglise intégriste de Saint Nicolas du Chardonnet et pas plus d’une synagogue ou d’une mosquée fondamentalistes) mais nous devons nous, à gauche, les combattre socialement et politiquement. C’est de cette manière qu’il faut prendre la question du voile. Son port (on s’en tient au foulard) est légal aux restrictions connues près (j’y reviens ci-après). Et il y a un enjeu décisif qu’il en demeure ainsi, alors qu’en 2012 déjà 63% des sondé-e-s se déclaraient favorables à son interdiction dans les rues en France. Et que cette éventualité fait partie de la panoplie du FN, une mesure de guerre civile. L’Etat n’a pas à régler cette question. Mais ça ne signifie nullement que socialement la question soit close, et que les débats (avec la prise en charge de toute la complexité indispensable) autour de cette problématique soient invalidés pour autant.

 

Après, même une fois la distinction de principe faite entre ce qui relève d’une légalité d’Etat et ce qui revient aux combats sociaux pour l’émancipation, ça demeure compliqué dans la pratique. Il faut (c’est la leçon constante de Marx, puis de Jaurès) éviter à tout prix que la lutte anticléricale ne se transforme en lutte contre les croyant-e-s. D’abord parce que rien ne nous autorise (nous ou quiconque) à régenter ces croyances. Même si c’est délicat à faire saisir les nuances complexes de la chose. On « a le droit » de penser que la Terre a moins de 6000 ans, et l’école a pourtant le devoir d’exiger dans son cadre qu’il soit répondu plus de 4 milliards et demi à cette question… Puis, sur un plan directement stratégique, parce qu’il faut éviter que le peuple se solidarise avec ses ennemis (on peut se rapporter aux nombreux débats des historiens sur la Vendée contre-révolutionnaire). S’en prendre au clergé quand il le faut est une chose, aux croyances en est une autre. Ma formule pour régler ça (très vague, mais comment faire autrement ?) est que quand sont en jeu des principes humains fondamentaux, tant pis pour les croyances (typiquement, le droit à l’avortement). Mais on part « de chaque cas concret », pas de la croyance en général, comme si jamais on ne pouvait convaincre un-e croyant-e de la nécessité de reconnaître un droit humain de principe, y compris si lui/elle-même ne l’utilise pas.

 

Enfin, ce qui complique encore notablement le débat, la situation n’est pas la même pour une religion minoritaire partagée par des populations discriminées. Inévitablement les niveaux se mélangent, comme on peut le saisir à la lumière de l’antisémitisme d’avant le nazisme. De l’archaïsme moqué de certaines pratiques (réelles ou inventées) on passait aisément à l’impossible cohabitation de principe avec des populations « arriérées », sans compter les fantasmes purs (les juifs et les meurtres rituels d’enfants chrétiens).

 

De la même manière, il convient de prendre la mesure de la prudence nécessaire dans le combat « anticlérical » concernant l’Islam (ce terme même, anticlérical, s’il fait référence à une tradition française enracinée, est mal adapté en l’occurrence, mais on en saisit le sens général). Même si ce n’est encore qu’une tendance, de plus en plus le combat « anticlérical » sur l’Islam en France (autrement dit non contre les croyant-e-s bien entendu, ce n’est jamais le cas pour une option progressiste, mais contre la mainmise d’une vision systématiquement ultraréactionnaire de l’affaire), a tendance à être vécu comme venant « de l’extérieur », avec un effet de coagulation croissant. Or ce combat demeure pourtant d’une nécessité incontournable quand s’affirme, avec un certain succès, la portée de ces thèmes réactionnaires, comme on l’a vu avec les polémiques sur l’homosexualité et « sur le genre », connectant pour le coup avec l’ensemble des secteurs réactionnaires du pays. Seule la confluence avec des sources perçues comme « internes », en claire rupture avec ces glissements ultra réactionnaires pourra remédier à ces difficultés. Et ces sources fondent nos seuls alliés non pas conjoncturels, mais stratégiques.

 

Tout ceci au final dessine des marges passablement étroites, situation qui se réfracte dans les divisions croissantes à gauche sur ces questions. Sans que pour autant de mon point de vue il soit question de quitter l’étroite ligne de crête que je propose, sauf à accentuer nous-mêmes des difficultés déjà évidentes et à contribuer à l’accentuation des fractures civiles. Ceci se combine avec des données de long terme qu’on ne peut négliger. Pour une large partie de la population du pays, sa grande majorité en fait, la question de la place de la religion est réglée depuis longtemps. Mais pas pour tout le monde, puisque le pays est constitué de secteurs héritiers en partie d’histoires différentes. On peut (il faut impérativement en fait) convaincre cette majorité de la nécessité d’accommodements avec ce qu’elle considère comme dépassé, tant que « les principes humains fondamentaux » - pour reprendre ce terme très général - ne sont pas en cause. Là il s’agit de travailler au plus près, au cas par cas, au « vivre ensemble » concret (le cas emblématique est celui des cantines), et beaucoup s’y attaquent avec courage et ténacité. Mais ici, une mise en garde fondamentale s’impose. Qu’on cherche à obliger cette majorité à faire retraite sur des acquis essentiels et la porte serait grande ouverte au FN. Et au solo funèbre.

 

D’où trois niveaux à considérer.

-  Au niveau de l’Etat, certains principes anciens, solidifiés par des lois, doivent être défendus. En particulier la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, même si des améliorations peuvent être ponctuellement envisagées. Et si bien entendu doivent être combattus les choix réactionnaires qui s’y sont ajoutés depuis (essentiellement le concordat en Alsace Moselle, la loi Debré de 1959 sur l’enseignement privé…). De même concernant la Loi de 1881 sur la liberté de la presse, entendue aujourd’hui comme encadrant la liberté d’expression (dont celle de la critique sans limite des religions). A quoi s’ajoutent les Lois encadrant le droit de la famille.

-  Entre ce niveau et le niveau de l’engagement social, il y a le combat pour l’interprétation des dites lois. En particulier il faut combattre le glissement de celle de 1905 dans un sens de lutte antireligieuse, la séparation étant alors présentée comme celle entre public et privé au lieu de la séparation entre institutions.

-  Le niveau purement politico-social, où il faut lutter contre les nouvelles dérives cléricalo-religieuses telles qu’elles se sont manifestées avec force dans tout le pays lors de la bataille en faveur du mariage pour tous, ou celles sur « le genre » et les ABCD de l’égalité. Avec la préoccupation constante de ne jamais oublier le statut minoritaire et opprimé de l’Islam en France. On a le droit légal de moquer une religion, toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’à gauche on n’en mesure pas idéologiquement les effets dans ces conditions (comme dans le cas des moqueries antisémites d’un passé pas si lointain).

- 8. Pour un nouvel équilibre. Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste.

Dans des pays comme les nôtres, tout combat politique est d’abord contraint par qui détient l’hégémonie, dont l’appareil d’Etat n’est qu’une composante. Laquelle hégémonie, c’est un point décisif chez Gramsci, ne réside donc pas (pas seulement) dans l’Etat. Hégémonie « culturelle » dit Gramsci, qu’il faut prendre au sens large sur les plans : idéologique, médiatique, éducatif, culturel, artistique, langagier, etc...

 

Ceux qui disposent de l’hégémonie sur ces terrains imposent la condition du combat, sa nature même. Par exemple les lois anti juives de Hitler sont impossibles même à concevoir si auparavant la société n’a pas été gagnée à l’antisémitisme, et ce dernier poussé jusqu’à la déshumanisation des juifs. Il ne s’agit pas là d’une vague « question morale », mais d’une question centrale. Si ne monte pas aujourd’hui du pays l’horreur devant les noyades des migrant-e-s (donc, pour reprendre Gramsci, si ce sentiment n’est pas « le bons sens » même) alors il est impossible de songer à modifier la politique migratoire de Valls. Les conditions des combats politiques (et donc ceux concernant l’Etat) dépendent des cadres hégémoniques (et contre hégémoniques). Quand le FN (et bien d’autres) imposent de remplacer la question sociale par la question « ethnique » et la déchéance possible pour les bi nationaux, c’est là qu’est la défaite première. Il ne s’agit pas ici seulement d’une bataille de mots, de « politique ». Elle se joue au contraire essentiellement dans des institutions (syndicats par exemple) et dans les pratiques « grass root » (au ras du sol) qui sont la manifestation de « ce qui va de soi », « le bon sens » de Gramsci.

 

Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste. Evidemment il est vrai que la formule même repose sur l’essentialisation de ses deux termes. Comme je l’ai déjà dit, l’Islam au singulier n’existe pas, et pas plus la République au singulier, « sans adjectif ». Mais ce sont des abstractions indispensables, sur lesquelles se joue la bataille « culturelle » au sens de Gramsci. Et nous collaborerions nous mêmes à répondre par un « non » général à cette question abstraite de la compatibilité pour cause de rejet de la République telle qu’elle est concrètement ? Dans le rapport de force que nous constatons tous les jours, ce serait au profit de qui ? Mais une fois ce positionnement général affirmé dans son principe, reste à travailler à un nouvel équilibre.

 

Déjà cette compatibilité est amplement attestée, si on se donne la peine de considérer des problèmes précis. On peut se reporter aux travaux plus que concrets, sur un nombre incalculable de sujets, de l’Observatoire de la Laïcité. Avant tout débat supplémentaire sur ces sujets, il faut partir de là. [25] Ce ne sont pas ces réponses qui manquent, mais l’atmosphère idéologique qui rendrait leur acceptation possible.

 

Cependant, par nature, cet organisme officiel s’en tient au cadre donné par l’état de la législation. Il reste à discuter des réformes indispensables pour parvenir réellement au nouvel équilibre nécessaire.

 

Il existe ainsi une conséquence intrinsèquement inégalitaire de la manière dont se sont soldées les confrontations après la loi de 1905, le fait que l’entretien des bâtiments religieux catholiques construits à cette date relève encore maintenant de la puissance publique (Etat ou collectivités). Sur ce point, il faudrait discuter du financement des Mosquées. Impossible sur deniers publics d’après 1905, et je pense que le principe doit être maintenu. Mais je suis pour un accommodement sérieux, dérogatoire si l’on veut, par des baux gratuits à 99 ans (dit emphytéotiques ; c’est aussi la position de l’Observatoire de la Laïcité) qui règle au moins la question des terrains. Outre qu’il s’agit d’un « rattrapage » sur les catholiques depuis 1905, on ne peut pas à la fois lutter contre les financements étrangers et n’ouvrir aucune autre possibilité.

 

La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école maintenant. Moi, comme je l’ai répété souvent j’étais (et je suis) sur la ligne de la LCR à l’époque, ni loi ni voile. Je considère que c’était la bonne, même si, comme pour bien d’autres combats, elle a été battue dans les faits. La loi est une atteinte aux principes de laïcité de 1905. Puisqu’elle s’écarte de la seule neutralité des locaux et des personnels pour l’imposer aux usagers. A preuve, malgré une France au bord de la confrontation violente généralisée au moment du conflit dit « des inventaires » après le vote de la Loi de 1905, jamais une interdiction des croix pour les enfants n’a été envisagée. Et malgré la dureté plus forte encore des décrets de La Commune, ouvertement anticléricaux parfois, pas plus. La limite bien entendu est qu’il n’y ait pas de prosélytisme direct (puisqu’en effet il y en a un toujours « indirect », par effet de groupe, comme pour les portraits du Che à une époque, mais ça on n’y peut rien). Et même si c’est parfois pénible, ça se traite au cas par cas. A cette limite près, c’est donc une mesure discriminatoire, orientée contre une certaine interprétation de l’Islam. Mais (c’était et ça reste le problème) dire cela n’implique nullement qu’en tant que mouvement on ne porte aucun débat sur la signification que manifeste la généralisation du port du voile, à l’école comme ailleurs. C’est vraiment le cas d’espèce de la distinction entre Etat et mouvement. Cela dit si cette affaire est loin d’être soldée puisqu’elle touche à des principes, le pire est de se fixer sur des symboles et pas sur des priorités vécues. La Loi de 2004 n’a jamais soulevé de mobilisations importantes et ce n’est donc pas une priorité à mes yeux. S’il faut choisir un symbole, ce serait plutôt le droit de vote accordé aux étrangers.

 

Au-delà quelles sont les autres priorités pratiques ?

-  L’islamophobie évidemment : lutter contre les violences touchant les biens et les personnes, augmenter l’espace juridique où des déclarations peuvent être considérés comme un délit, combattre contre les amalgames et sur le point idéologique majeur qui soutient tout ceci : la compatibilité de l’Islam avec la république, comme pour toutes les autres religions.

-  Les pratiques policières ensuite, bien au delà d’un islam visible, mais typiquement raciste (origine nationale, même ancienne, couleur de la peau, voire seulement anti jeunes). Nous connaissons les revendications correspondantes. La nature de la formation des agents (comme on l’a fait, et encore incomplètement, pour la manière de traiter les violences aux femmes, les crimes sexuels et le viol), le récépissé de contrôle d’identité promis et rejeté, plus un nombre de mesures déjà amplement répertoriées par les mouvements correspondants.

-  Le droit concret à exercer sa religion, avec l’arrêt des interdictions pratiques de construction des mosquées.

-  L’accompagnement scolaire par les mères voilées, dont l’interdiction manifeste un rejet insupportable, un problème constant, une source majeure de mobilisation, et une violation de la laïcité. Le combat juridique à ce propos est en cours, avec des succès et des échecs selon les juridictions. Et il y a fort à parier que la question puisse malheureusement être tranchée par un nouveau décret dans un sens négatif après 2017.

-  Les repas dans les cantines, scolaires entre autres. Les tribunaux viennent de confirmer le droit des Maires d’imposer un menu unique et le congrès des Maires a confirmé que « chacun il fait comme il veut ». Je ne sais pas bien comment on peut faire juridiquement, puisque contrairement à l’instruction scolaire elle-même, il n’existe aucune obligation de s’inscrire aux cantines, et partant aucune obligation pour les Maires. Il faudrait donc élaborer une loi contraignante en sens inverse.

-  Enfin lutter pied à pied contre tous les empiètements illégaux concernant les vêtements, et, surtout contre l’extension de l’interdiction du voile à l’université ou dans l’espace public.

 

Voilà les points qui me paraissent majeurs répondant aux critères suivants : une vraie demande « d’en bas », pas fantasmée d’en haut, et un rapport de force permettant de l’emporter au moins partiellement. C’est comme pour une manif syndicale : on ne va pas se battre pour l’abolition du salariat si ce n’est pas le sujet.

 

De plus, par nature, ces questions sont inépuisables. Il ne faut pas penser qu’elles puissent être solutionnées une fois pour toutes. L’équilibre est à reconstruire en permanence. Mais même s’il s’agit là d’une question brûlante, ce n’est guère différent dans son principe que la vie démocratique elle-même.

 

On n’a pas ainsi solutionné nombre de questions vitales : école, emploi, logement, media etc. Qui pour le coup élargissent au delà du champ de l’Islam et de la couleur de la peau. Mais ces questions se mêlent vite à des questions de classe, tout en conservant une dimension discriminatoire (raciste) évidente (c’est le cas aussi pour le genre comme on sait).

 

Là deux dimensions au moins à souligner.

  • Même s’il y a toujours des combats spécifiques (la question des Roms par exemple), il faut aussi une bataille de base antiraciste générale, ne jamais abandonner ce terrain. Et accepter que par nature l’antisémitisme en soit exclu, outre que c’est une lamentable capitulation morale et idéologique, c’est une arme de destruction massive de tout autre combat.
  • L’autre dimension concerne la nécessité d’une bataille idéologique sur l’égalité comme principe, puisque tout est plus facile si cet objectif est partagé par la société. Egalité et solidarité : deux bases solides pour l’engagement à gauche. Mais s’il s’agit d’être égaux devant la pénurie (et c’est pourtant juste aussi à partir du moment où on est contre les discriminations) on sait bien que certain-e-s seront plus égaux/égales que d’autres. Sans la dimension anticapitaliste, donc l’amélioration générale, pour tout le monde, difficile d’avancer sur un quelconque front spécifique

 

On ne peut pas gagner fondamentalement sur ce nouvel équilibre à construire sans avancer vers une société plus juste en général. Et on peut supposer que si c’était le cas, et comme l’histoire l’a amplement démontré, bien des obstacles qui paraissent puissants aujourd’hui seraient peu à peu purement obsolètes, comme s’effaçant d’eux-mêmes. Mais il en est ici comme de bien d’autres combats : ils ne peuvent pas attendre que toutes les conditions favorables soient réunies.

 

Notes :

[1] Ce texte doit beaucoup à des échanges avec Philippe Marlière. Parfois musclés mais toujours respectueux et amicaux. Qu’il en soit ici remercié.

[2] Marx Karl, 1852, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte

[3] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[4] Lénine, 1920, Le communisme.

[5] Dans tout ce texte je m’en tiens à la France.

[6] Significativement, avec à cette époque le nouveau mot d’ordre central, « première, deuxième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés », proposé par…le rédacteur de ces lignes.

[7] Il faudrait ici tenir compte des évolutions mondiales (révolution islamique en Iran, guerre en Afghanistan, guerre civile en Algérie, puis récemment Irak/Syrie, etc…). Mais en France, et jusqu’à nos jours, la forme religieuse de la sécession était restée faible. Comme on peut s’en convaincre à son inexistence en 2005, la plus vive des réactions. L’affirmation religieuse comme arme, en croissance, est, pour l’essentiel, une réaction à l’assignation islamophobe, en voie de renforcement.

[8] Union Générale des Travailleurs Juifs, fondée en 1897 à Vilnius.

[9] En particulier Otto Bauer. Sur « la question nationale » voir Daniel Bensaïd (ESSF 36885), Notes sur la question nationale à l’occasion de la réédition des textes de Renan (36 thèses).

[10] On peut mesurer la différence avec la position des Guesdistes, je cite : « Considérant que l’État…ne donne qu’une instruction corrompue par les notions bourgeoises sur la propriété, la justice, la légalité, les droits de l’homme, la patrie, la gloire et l’honneur militaire, l’épargne, la liberté du travail. Considérant que ces notions bourgeoises, qui ne sont pas moins dangereuses que les dogmes démodés des religions, ne sont enseignées dans les écoles primaires que pour préparer dès l’enfance les travailleurs à se soumettre au joug du capital…Le Congrès se prononce contre tout projet tendant à remettre le monopole de l’enseignement entre les mains de l’État. Le Congrès déclare s’associer à toutes les mesures dirigées contre l’enseignement des Églises et toutes celles destinées à orienter l’enseignement de l’État dans un sens plus conforme aux intérêts et aux aspirations du prolétariat ». En conséquence, ce congrès du POF réclame l’élection de pères et mères d’élèves dans « des conseils scolaires chargés de contrôler l’enseignement donné à leurs enfants ainsi que les livres qui sont mis entre leurs mains… ». J’ai commenté dans d’autres textes les effets délétères et profondément inégalitaires du pouvoir scolaire entièrement local, je ne reprends pas.

[11] Et cette question est toujours vivante, à preuve les milices anarcho-fascistes de l’Oregon. Ou le débat sur le port d’armes, dont la limitation est là bas effectivement « attentatoire » à la fois à « la culture » et à la « liberté individuelle ».

[12] Y compris, au premier chef, La Commune de Paris, dont « l’Adresse aux départements » d’avril 1871 se termine par : « Vive la France ! Vive la République une et indivisible, démocratique et sociale ». Toute la différence entre les communards et la réaction tient dans les deux derniers qualificatifs, « démocratique et sociale », mais la référence princeps est constitutive aussi de l’esprit de La Commune.

[13] C’est à cela que l’on voit que Cohn Bendit est aussi frappé de cette même marque, indélébile. Lui, l’anarchiste devenu libéral et eurobéat, il n’y a qu’une chose qui puisse lui faire vraiment péter les plombs contre la gauche hollandaise, c’est l’évidente remise en cause des principes républicains avec le projet de déchéance des bi-nationaux.

[14] Pierre Vidal-Naquet, 1972, La torture dans la République, Ed de Minuit.

[15] Il convient bien entendu de toujours distinguer le mouvement ouvrier (syndical, socialiste, communiste, anarchiste) et la gauche, qui est une référence plus vaste. Au point que dans des cas donnés, certaines des composantes de cette dernière peuvent y compris se tourner contre le dit mouvement les armes à la main. L’exemple constitutif étant les Journées de Juin 1848.

[16] Daniel Bensaïd, 1998, La République inachevée, Futurs, n° 200, disponible sur ESSF (article 36887), La République inachevée – République sociale, République autoritaire et disciplinaire. . La référence obligée aux « principes républicains » (dont la nature n’est pas donnée une fois pour toutes, mais toujours objet de la lutte de classe et des luttes politco-idéologiques) est aussi la conséquence de l’instruction généralisée décidée par la 3e République bourgeoise. Un effet normatif de l’appareil d’Etat donc. Mais même une mémoire « construite » n’en est pas moins réelle au final, d’autant qu’elle connecte avec une mémoire réelle dans les grandes villes, et surtout, dans les cercles militants (voir Shlomo Sand, 2015, Crépuscule de l’Histoire, Flammarion).

[17] Ailleurs la même question prendra inévitablement des formes différentes. Si le conflit de classe est universel, le cadre où il se déploie dépend de l’histoire de chaque formation sociale. Plutôt que de se livrer à la comparaison abstraite et sans fin des apports et limites de ces cadres, il est bien plus efficace de repérer que ceux-ci abritent les mêmes questions à résoudre, sous des formes différentes.

[18] Lénine, 1920, Le communisme. Il s’agit d’un article où Lénine répond aux critiques soulevées par son libelle « La maladie infantile du communisme », article où il explique à quel point il faut bannir les généralités « de principe » et tenir compte des rapports de force dans des périodes et pays donnés.

[19] Houria Bouteldja, revendiquer un monde décolonial, Vacarme, 26 avril 2015. www.vacarme.org/article2738.html

[20] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[21] Voir sur ESSF (article 35710), 101 propositions pour les quartiers populaires de Marseille et (article 35711), 23 propositions des habitants des quartiers populaires de Marseille.

[22] Voir sur ESSF (article 36888), Marseille : Appel des Parents d’élèves de l’école des Flamants – Le « vivre ensemble » de « l’école Républicaine » opposé au FN.

[23] « Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». comme dit Sartre.

[24] « Il ne connaît ni le Juif, ni l’Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l’ouvrier… », disait Sartre en parlant de cette vision purement abstraite « …mais seulement l’homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même », « …manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif. »

[25] Rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 Synthèse du rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 La laïcité aujourd’hui Guide Laïcité et gestion du fait religieux dans les structures socio-éducatives Guide Laïcite et collectivites locales Guide Gestion du fait religieux dans l’entreprise privée

 

Pour en savoir plus :

- Financer les mosquées pour les contrôler est un leurre – Par Henri Peña-Ruiz

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 09:19
Giorgio Agamben : « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité »
Pour le philosophe italien Giorgio Agamben[1], l’état d’urgence n’est pas un bouclier qui protège la démocratie. Il a, au contraire, selon lui, toujours accompagné les dictatures.

Sources : le Monde.fr 23 décembre 2015

On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

 

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

 

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

 

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.


 

- Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

 

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

 

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

 

 

- Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

 

Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques
 

Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

 

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).


 

- Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

 

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

 

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

 

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.


 

- Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

 

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

 

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’Etat de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

 

Note :

[1] Giorgio Agamben est né en 1942 à Rome (Italie). Philosophe, auteur d’une œuvre théorique reconnue et traduite dans le monde entier, il vient de publier La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasi, traduit par Joël Gayraud (Points, 96 pages, 6,50 euros) et L’Usage des corps. Homo Sacer, IV, 2, traduit par Joël Gayraud (Seuil, 396 pages, 26 euros).


Pour en savoir plus :
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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 09:21
Qu'entend-on par jihâd ?

Le jihadisme contemporain entend faire table rase du passé, y compris en imposant une nouvelle acception du mot jihâd[4].

 

Sources :  Sciences Humaines par Makram Abbès[1] le 04/03/2016

Tuer au nom de Dieu. Vouer une haine inextinguible à l’autre parce qu’il est différent théologiquement. Penser que le salut de l’âme peut être obtenu par des atrocités ! Certains groupes politiques radicaux ont réussi à propager ces images à propos de la guerre en Islam[2]. Et une actualité déchirée par de nombreux conflits l’a imposée aux médias, contaminant jusqu’aux spécialistes les plus avertis et les moins tentés par les essentialismes de tout genre. Si bien qu’affirmer qu’il y a eu d’autres manières de penser la guerre en Islam ou oser des comparaisons avec d’autres cultures relèverait de la gageure, tant les adeptes de cette conception une et indifférenciée de la guerre la confondent avec une identité culturelle et religieuse.

 

Afin de sortir de cette approche conduisant à de nombreuses impasses, il faut d’abord rappeler le contexte de l’élaboration de la doctrine jihadiste. Cette dernière est, en effet, le produit d’une réaction identitaire globale qui caractérise l’époque contemporaine. Elle s’est mise en place précisément au milieu du 20e siècle, avec les théoriciens de l’idéologie islamiste. C’est dans ce contexte de l’extinction du paradigme de l’Empire avec l’abolition de la dynastie ottomane en 1922, et de la délégitimation des modèles politiques anciens au profit de l’État-nation importé d’Europe, qu’une forte pensée réactionnaire et conservatrice émerge dans le sillage des Frères musulmans, fondés en Égypte. Elle propose une alternative à la culture libérale qui s’est implantée dans l’Orient arabe, et qui a conduit à une modernisation rapide du droit, du statut de la femme, des lettres, des lois et des pratiques politiques.

 

L’assomption de cette pensée n’est pas immédiate : elle est contenue dans les années 1950-1960 par les espoirs de la fondation d’un État séculier et moderne, et par la présence d’une culture héritière de la période de la Renaissance arabe, la Nahda, étalée sur un siècle (milieu du 19e/milieu du 20e siècle). Mais les échecs répétés lors des conflits avec Israël, la révolution iranienne de 1979, enfermée après son éclatement dans un caractère religieux prononcé revendiquant un « gouvernement islamique », enfin le contexte géopolitique et économique amenant les États-Unis à maintenir leur contrôle sur tous les pays du Moyen-Orient… Tous ces facteurs ont fortifié cette tendance guerrière jihadiste, avec le modèle théologique dont elle se réclame, et favorisé la confusion entre ses propres pratiques guerrières et l’identité « islamique » qu’elle promeut.

 

 

- Atomisation de la violence

La notion de « jihâd » est très symptomatique de ces difficultés actuelles, de ce malaise profond dans la culture qui ne cesse d’obscurcir le lien avec le passé, de paralyser le rapport au présent et au futur. À tel point que ce rapport est justement devenu l’un des enjeux les plus importants de la lutte contre les lectures qui le prennent à parti, l’hypothèquent en le défigurant et en le gauchissant. Elle fait partie d’un arsenal de mots fétichisés (califat, hijâb, charî‘a[3], etc.), auxquels on attribue le pouvoir magique d’apporter des solutions radicales aux maux sociaux et politiques dont souffrent de nombreux pays arabo-musulmans.

 

La transformation contemporaine du jihâd pose de manière lancinante et récurrente le problème de l’atomisation de la violence. Elle ouvre sur la substitution de la logique sectaire religieuse à celle du politique. Corollaire de la faillite de l’éthique et du politique, la transformation contemporaine du jihâd amène l’intolérance et rend impensable le vivre-ensemble autrement que sur le mode de la secte fermée ; elle attise la haine de l’autre par l’enfermement de ce dernier dans les spéculations doctrinaires relatives à l’orthodoxie et à l’hétérodoxie ; elle fait régner une représentation nihiliste et macabre de la religion islamique ; elle subvertit le rôle de la violence en politique en faisant du radicalisme religieux l’aliment d’une entreprise semant le chaos et assumant théologiquement la barbarie.

 

Si l’on insiste tant sur la nouveauté de cette signification du jihâd, ce n’est pas pour prétendre qu’elle n’a aucun lien avec l’islam (car c’est bien dans le giron de l’Islam contemporain qu’elle est née et l’un des premiers pas vers la résolution des problèmes qu’elle pose est de reconnaître cette réalité), mais pour rappeler que cette signification est le fruit d’une mutation théologique récente. Car il n’y a pas eu semblable théorisation avant la naissance de l’islamisme. En effet, toutes les conceptualisations de la guerre, philosophiques (chez al-Fârâbî ou Averroès), politiques (chez les spécialistes de la stratégie) ou juridico-théologiques (dans les grandes écoles de droit) montrent que cette activité est dotée de lois, de codes, qu’elle obéit à une rationalité purement étatique, et que l’on est loin de l’activité arbitraire et du déploiement de la violence aveugle qui caractérise le jihadisme. Même chez les juristes et les théologiens qui ont forgé l’équivalent du modèle de la guerre sainte en Occident, la guerre reste une activité décidée par le souverain, un devoir certes religieux mais incombant à la collectivité politique et territoriale.

 

Si les origines théologiques de la justification de la guerre (défendre la communauté naissante des croyants) et la finalité qui lui est assignée (répandre le message de Dieu, soutenir le monothéisme contre le polythéisme) ne laissent aucun doute sur le caractère sacré de ce combat, il n’en reste pas moins que ce dernier est doté de principes juridiques tels que la distinction entre combattants et non-combattants, le respect des pactes et traités entre États, et surtout la présence d’une autorité politique légitime (le prince ou son représentant) qui conduit la guerre. À l’opposé de cette conception juridique, le jihâd pratiqué à l’heure actuelle par de nombreux groupes vise l’anéantissement de l’État et ne propose, en définitive, aucune vision politique au-delà du chaos qu’il cherche à instaurer en détruisant les différentes formes d’associations politiques et en tentant de leur substituer des formes religieuses inspirées de leur vision de la loi (charî‘a).

 

 

- Une homogénéité factice

Afin d’approfondir la déconstruction de cette notion de jihâd et des représentations actuelles qu’elle véhicule, un autre exemple peut être puisé dans l’une des plus grandes traditions de réflexion sur la guerre, celle des Miroirs des princes et des traités de stratégie militaire. Cette tradition prône des attitudes politiques fondées sur l’importance d’éviter le déclenchement des hostilités par la négociation, la diplomatie ou l’emploi de la ruse. Refusant le recours à la violence avant d’épuiser les autres formes pacifiques de la résolution des conflits, elle fait confiance à la prudence du prince et aux exigences de justice qui peuvent être reconnues par tous les hommes, indépendamment de ce que stipulent leurs lois positives ou des exhortations de leurs règles théologiques particulières. Pour mesurer la divergence entre le jihadisme et l’approche des auteurs classiques de l’Islam (juristes, théologiens, lettrés, historiens, et philosophes), il faut rappeler aussi que le jihâd n’était pas autre chose qu’un synonyme de « harb », qui signifie la guerre tout court. Nombreux sont les traités de stratégie et de tactique qui emploient indistinctement les deux termes, et un philosophe comme al-Fârâbî (m. 950), qui avait développé des vues extrêmement sécularisatrices sur la religion, l’emploie indifféremment avec « harb » dans l’Obtention du bonheur.

 

Cette remarque vise à se défaire de la sacralisation des mots et de leur icônisation par les groupes islamistes. Ils ont recours à une mystification courante consistant à oblitérer les significations présentes dans les textes anciens. Ce faisant, ils dissimulent le pluralisme doctrinal et les divergences d’approche du thème de la guerre en Islam au profit d’une prétendue homogénéité et unidimensionnalité qui aurait existé dès le 7e siècle, et qui serait incarnée par leurs activités actuelles. Il faudrait donc se garder de la tendance qui parcourt le champ de la recherche sur ce thème, et qui tente de démontrer qu’il n’existerait qu’une seule conception de la guerre « islamique ». Une telle démarche, qui correspond aux vœux des acteurs se réclamant des textes sacrés de l’islam, ne traduit ni les liens entre la guerre et la politique, ni la manière dont la guerre a effectivement été menée dans l’histoire ou théorisée dans les textes.

 

À ce propos, il faut rappeler que non seulement le jihâd a pu se confondre avec la guerre défensive ou la guerre de conquête, la guerre juste ou la guerre sainte, le terrorisme ou la lutte pour la libération nationale ; mais que la prétendue correspondance du jihadisme avec la doctrine coranique de la guerre, essentiellement tournée vers la fondation de la troisième religion monothéiste sous la conduite du Prophète, n’a pu être mobilisée par les tenants de l’islamisme que parce que ce dernier a franchi le pas de la manipulation de la notion d’orthodoxie, et qu’il a osé prétendre, au bout de quatorze siècles d’existence, que le « vrai » islam n’était pas encore fondé.

 

C’est en abusant des faiblesses d’une identité meurtrie par les ingérences de toutes sortes, et en profitant de la faillite du politique, incapable de dessiner un horizon ontologique de dignité et de fierté, que le jihadisme a pu prospérer. Il a même su convaincre certaines parties des peuples musulmans de l’idée absurde de la nécessité de refonder une religion présente depuis des siècles. De son côté, la décadence des sciences humaines et sociales, confisquées depuis quelques décennies par les discours islamistes sur l’éducation, explique le succès de la lecture messianique de l’histoire. Celle-ci cherche à résumer l’expérience du passé de l’Islam dans le moment de sa fondation, tout en bricolant un présent marqué par un horizon d’attente censé répéter ce moment inaugural – mais il est en même temps réceptif à une modernité technique superficielle et une mentalité consumériste qu’il n’hésite pas à calquer sur l’Occident tant décrié.

 

 

- Lutter contre le désastre

Pour lutter contre le désastre culturel et politique instauré par cette transformation, certains utilisent les subterfuges linguistiques. Par exemple, ils souhaitent convaincre de la nécessité de remplacer le mot jihâd (combat armé) par l’ijtihâd, une autre notion présente dans l’héritage classique. Elle est de la même racine (JHD), mais elle désigne tout autre chose, à savoir l’effort de réflexion sur les textes. D’autres penseurs opposent au règne de la violence arbitraire dont est responsable le jihadisme la vision d’une guerre idéalisée, pure. Ils tentent d’y faire rentrer la notion de jihâd sur un mode essentialiste et apologétique, en rappelant que c’est ainsi que la guerre fut pratiquée ou théorisée en Islam. Cela est d’autant plus faux que l’histoire nous enseigne qu’il y avait plus de guerres entre musulmans (dans le cadre de rivalités politiques entre les États) qu’avec les autres nations étrangères.

 

Certaines voix récentes se sont saisies du caractère polysémique de la notion à l’époque médiévale, où l’idée de lutte renvoyait aussi bien à des dimensions ontologiques qu’à des significations éthiques afin de contrer le jihadisme. Selon la première détermination, l’individu ou le groupe ne peuvent se contenter du rôle de spectateur face aux aberrations et aux injustices du monde. Ce versant ontologique se déduit de l’atmosphère globale initiée par les enseignements de l’islam. De ce point de vue, le contraire du jihâd n’est pas la paix, mais la paresse, l’apathie ou l’indolence. Il faut être actif à l’échelle individuelle ou sociale, lutter pour un idéal commun, défendre des causes considérées comme légitimes : tel est le fondement de cette vision de la vie comme un champ de luttes, et de la forte philosophie de l’action qu’elle sous-tend.

 

L’autre dimension est d’ordre éthique. Elle concerne la lutte morale que l’individu engage contre les passions de l’âme. Cet usage s’est répandu avec le développement de la philosophie morale en Islam chez des auteurs comme Ibn al-Muqaffa‘ (m. 756) – la Grande Éthique – ; al-Mâwardî (m. 1058) – les Règles de conduite pour l’ici-bas et l’au-delà ; ou Miskawayh (m. 1030) – la Réforme de l’éthique. Il s’agit de l’idée de combat spirituel qui rejoint, au fond, la thématique universelle du gouvernement de soi qui s’est considérablement développée en Islam tant dans les traditions philosophiques que dans les textes religieux ou mystiques. Certes, la réhabilitation des dimensions ontologique et éthique, actuellement très peu développées en raison de la situation désastreuse d’une discipline comme la philosophie ou la morale, amènerait un grand changement à l’échelle sociale et politique.

 

Il faudrait se garder, toutefois, de la tendance qui vise à accorder à la notion de jihâd un sens purement soufi, et à y réduire les différentes acceptions qu’elle a connues à l’époque médiévale. Tout en partant d’intentions louables visant à combattre la violence armée s’exerçant au nom de la religion, le fait de dire que le « vrai » ou le « bon » jihâd correspond à la lutte spirituelle ne reflète pas la réalité des usages linguistiques anciens et modernes, ni ne permet d’aborder sereinement le sens militaire de la notion. Car le versant militaire du jihâd tel qu’il est compris et pratiqué de nos jours devrait d’abord trouver un traitement politique, et c’est seulement à travers la prise en compte de toutes les dimensions de la politique dans son rapport à l’économie, à l’éthique, à l’administration et à l’éducation que pourraient émerger des solutions concrètes au problème de la violence jihadiste.

 

Notes

[1] Makram Abbès: Professeur à l’École normale supérieure de Lyon, auteur de Islam et Politique à l’âge classique, Puf, 2009, et traducteur de Al-Mâwârdî, De l’éthique du roi et du gouvernement du royaume, Les Belles Lettres, 2015.

[2] Islam/islam Ne  pas confondre Islam avec une majuscule, qui désigne l’ensemble géographique à large majorité musulmane (le monde musulman) ; et islam avec une minuscule, qui renvoie à la religion islamique. De même, il faut distinguer islamique (qui renvoie à ce qui est musulman) d’islamiste, adjectif et substantif caractérisant des mouvements et idéologies fondamentalistes se revendiquant de l’islam.

[3] Charî‘a « Voie » en arabe – sous-entendu de Dieu. Ensemble de normes doctrinales codifiant les dimensions privée et publique de la vie d’un musulman.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Djihad

 

Pour en savoir plus :

- Le Jihad. Origines, interprétations, combats Michael Bonner, Téraèdre, 2005

- Islam et Politique à l’âge classique Makram Abbes, Puf, 2009

- Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme Gilles Kepel, Gallimard, 2001

- Cinq idées reçues sur l’islam et le terrorisme

- Gilles Kepel « L’émergence du salafisme est un signe des failles de notre société »

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 09:23
1950 à... : rétrospective des interventions militaires Françaises en Afrique

- Au moment ou la France victime d'attentats est engagée dans de nouvelles aventures guerrières en Irak et en Syrie (contre un «ennemi» qu’elle a contribué à créer) en violation de toute « légalité internationale », il n'est pas inutile de revenir sur ses différentes interventions en Afrique camouflées ou pas sous des motifs "humanitaires" ou de "sauvegarde de nos ressortissants".

- Car après les décolonisations (ce qui ne veut pas dire indépendance[1] ), la France signe une vingtaine d’accords de défense et de coopération avec ses anciennes colonies africaines et poursuit ses opérations occultes notamment sous couvert de ces "accords de défense"... ou "d'opérations humanitaires"  pour sauvegarder ses intérêts capitalistes de l'ex puissance coloniale.

- En vérité, si dans le cadre de la Françafrique,  avec la collaboration des « réseaux Foccart » la France  a orchestré avec efficacité et sans états d'âme le soutien des uns et la déstabilisation des autres, fort de moyens humains et financiers considérables (les libéralités d'Elf aidant), il s'agit plus aujourd'hui de  garantir l’accès aux matières premières stratégiques du continent (pétrole, uranium etc.), et d'essayer d'offrir des débouchés privilégiés aux multinationales françaises.

- Car en Afrique aussi les ressources énergétiques sont au coeur des conflits internationaux.

- La France entend poursuivre le rôle de "GENDARME DE L'AFRIQUE" qu'elle s'est attribuée avec le soutien des autres puissances occidentales.... autant de sources possibles d'actes de terrorisme en représailles !... et certains s'étonnent que nous n'ayons pas que des amis sur terre, que la France soit une cible, tentant dans un même mouvement d'en faire une question religieuse ou de "guerre de civilisation"[2] !

 

Eclairer modestement sur le rôle de la France en Afrique, telle est l'ambition de cet article.

 

Sources : Le Grand Soir le 21 juillet 2014 | mis à jour le 25/09/2023

  • 1956 : Crise du canal de SuezContre l’avis de l’opinion internationale, la France et la Grande-Bretagne préparent une opération militaire d’envergure, baptisée  « opération 700 » pour les Français. En France, le gouvernement Mollet obtient un vote de confiance quasi unanime le 30 octobre, moins l'abstention des communistes et des poujadistes. La mission est de reprendre le contrôle du canal. Le plan (nom de code « Terrapin ») prévoit également une offensive israélienne contre l’Égypte qui débute le 29 octobre. Le commandement de l’opération est britannique, les Français ne conservant que le commandement de leurs unités, sans pouvoir de décision. Les Français, commandés par le général de corps d'armée André Beaufre, forment la force « A »[0].
  • 1961 : Tunisie. Opération : Lancée le 18 juillet 1961, par Charles de Gaulle avec pour but le maintien de la base militaire navale de Bizerte dans le giron de la France. Chef de l’État tunisien : Habib Bourguiba. Nom de l’opération : "Bouledogue" (transformée en opération « Charrue longue »).
  • 1964 : Gabon. Opération : lancée le 18 février 1964 par Charles de Gaulle pour le rétablissement, du président Léon M’ba après un putsch d’une partie de l’armée. Chef de l’État gabonnais : Léon M’ba. Nom de l’opération : ???
  • 1964 : Gabon. Opération : lancée le 18 février 1964 par Charles de Gaulle pour le rétablissement, du président Léon M’ba après un putsch d’une partie de l’armée. Chef de l’État gabonnais : Léon M’ba. Nom de l’opération : ???1968/1972 : Tchad. Opération : lancée par Charles de Gaulle et poursuivie par Georges Pompidou contre la rébellion du Tibesti au Tchad. L’armée française enregistre des pertes importantes. 39 tués dans les rangs français durant l’opération « Limousin » ainsi qu’une centaine de blessés. Chef de l’État tchadien : François Tombalbaye. Nom de l’opération : « Bison » et « Limousin ».
  • 1977 : Mauritanie. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing intervention conduite de décembre 1977 à juillet 1978 par l’armée de l’air dans le but de repousser le Front Polisario du territoire mauritanien, dans le secteur du train minéralier Zouérat-Nouadhibou et de libérer les coopérants français enlevés quelques mois auparavant. Chef de l’État mauritanien : Mokhtar Ould Daddah. Nom de l’opération : « Lamantin ». 
  • 1977 : Zaïre. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing en soutien au maréchal Mobutu Sese Seko contre la rébellion du Shaba. (19 mai - 14 juin). Chef de l’État zaïroi : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : "« Verveine ».
  • 1978 : Zaïre. Opération : lancée par Valérie Giscard d'Estaing et menée dans la ville minière de Kolwezi envahie au début du mois de mai par les rebelles katangais, soutenus par l’Angola. Chef de l’État zaïroi : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : « Léopard » ou « Bonite ».
  • 1978 : Tchad. Sur décision de Valérie Giscard d'Estaing, la France intervient une nouvelle fois de mars 1978 à mai 1980 pour contrer l’avancée du Frolinat (Front national de libération du Tchad). Chef de l’État tchadien : Félix Malloum. Nom de l’opération : "« Tacaud ».
  • 1979 : Centrafrique. Opération : l’empereur Jean-Bedel Bokassa est renversé. David Dacko est réinstallé au sommet de l’État. Sur décision de Valérie Giscard d'Estaing la France intervient de septembre 1979 à septembre 1981. Chef de l’État de Centrafrique : Jean-Bedel Bokassa. Nom de l’opération : «  Barracuda ».
  • 1983 : Tchad. Opération : à la demane de François Mitterand, le 18 août, 4 000 soldats français sont mobilisés en appui au président Hissène Habré mis en difficulté par les rebelles de Goukouni Oueddeye, soutenus par la Libye. L’opération durera jusqu’en février 1986. Chef de l’État tchadien : Hissène Habré. Nom de l’opération : «  Manta ».
  • 1986 : Tchad. Opération : sur décision de François Mitterand, le 15 février 1986, l’aviation française bombarde la base aérienne avancée de l’armée libyenne à Ouadi-Doum (Nord). Chef de l’État tchadien : Hissène Habré. Nom de l’opération : « Épervier ».
  • 1986 : Togo. Opération : François Mitterand envoie 150 parachutistes français qui débarquent en renfort au Togo : Sauvetage du président Gnassingbé Eyadéma, menacé par une tentative de coup d’État, le 23 septembre 1986. Des Chasseurs Jaguar dans le ciel de Lomé. Chef de l’État togolais: Gnassingbé Eyadéma.
  • 1987 : Burkina Faso : 15 octobre 1987, le monde apprenait le décès de Thomas Sankara, président du Burkina Faso. Son assassinat mettait fin à une expérience révolutionnaire sans précédent en Afrique. Durant quatre ans, Thomas Sankara avait défié la mainmise des ex-puissances coloniales sur son pays et impulsé des réformes destinées à le sortir du sous-développement ; sur la scène internationale, il s’était fait l’avocat des peuples du Sud en lutte contre l’impérialisme. L’assassinat du « Che africain » s’est déroulé dans les circonstances les plus obscures. Encore aujourd’hui le gouvernement français, soupçonné d’être l’un de ses commanditaires, refuse la nomination d’une commission d’enquête sur ce sujet[9].
  • 1989 : Comores. Opération : François Mitterand décide d'une intervention menée, du 7 au 16 décembre 1989, après l’assassinat du président Ahmed Abdallah et la prise de contrôle du pays par les mercenaires de Bob Denard. 1200 ressortissants français sont également sécurisés. Chef de l’État des Comores : Ahmed Abdallah. Nom de l’opération : « Oside ».
  • 1990 : Gabon. Opération : après l’adoption par le Parlement gabonais du multipartisme et la mort d’un responsable du parti gabonais du progrès (PGP) s’opposant au régime d’Omar Bongo, président de la République gabonaise, manifestations à Libreville et Port-Gentil du 22 au 24. De mai à juillet 1990, François Mitterand demande à l'armée d'évacuer 1800 étrangers après les émeutes de Libreville et de Port-Gentil. Chef de l’État gabonnais : Omar Bongo. Nom de l’opération : « Requin».
  • 1990 : Rwanda. Opération : début octobre, à la demande du président rwandais Juvénal Habyarimana, François Mitterand décide l'envoi, au Rwanda, de 300 militaires français basés à Bangui (Centrafrique), "ainsi que des armements légers et des munitions, dans le cadre d’une opération préventive" pour assurer la sécurité des 650 ressortissants français au Rwanda. La mission Noroit des soldats français au Rwanda perdure jusqu’en 1993. Soutien au régime du président Juvénal Habyarimana contre les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), d’octobre 1990 à décembre 1993. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana. Nom de l’opération : "« Noirot »[14].
  • Mais aussi en  1990 :   Koweït. Opération : après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne le 2 août, François Mitterand  engage la France qui participe à la coalition internationale pour l’évacuation du Koweït par l’Irak. Nom de l’opération : "Daguet" sous commandement américain dans le cadre de l'opération « Tempête du désert ».
  • 1991 : Zaïre. Opération : en raison des troubles commencés à Kinshasa durant lesquels des militaires pillent des entrepôts et des magasins pour protester contre le retard dans le paiement de leur solde, sur proposition de François Mitterand en septembre, la France et la Belgique envoient des parachutistes pour assurer la protection de leurs ressortissants ainsi que des autres ressortissants étrangers, notamment américains, en accord avec les pays concernés. Nom de l’opération : ???
  • 1991 : Djibouti. Opération : à la demande du gouvernement djiboutien, François Mitterand accepte  "de positionner des militaires français" à la frontière entre l’Ethiopie et Djibouti. Les Forces françaises de Djibouti (FFDJ) interviennent le 26 mai 1991 pour contrer l’avancée de l’armée éthiopienne sur Djibouti. L’intervention dure jusqu’au 2 juin. Chef de l’État Djiboutien : Hassan Gouled Aptidon. Nom de l’opération : « Godoria ».
  • Décembre 1992 avril 1993 : Somalie. Opération : François Mitterand  engage la France en soutien de la force de maintien de la paix des Nations unies présente sur place. À la chute du régime du général Siyad Barre en janvier 1991, la rivalité entre le général Aydid et le président intérimaire officiel Ali Mahdi dégénère en une guerre des clans et des actions de banditisme pour s’approprier l’aide humanitaire. La France envoie environ 2500 hommes. L’opération sera ensuite placée sous le commandement américain de la mission "Restore Hope". Chef de l’État somalien : Ali Mahdi. Nom de l’opération : « Oryx ».
  • 1993 : Rwanda. Opération : Extraction et évacuation de 77 ressortissants étrangers entre le 9 et le 11 février. François Mitterand annonce de l’envoi au Rwanda d’une seconde compagnie de militaires français s’ajoutant à celle déjà stationnée dans le pays depuis octobre 1990. Les autorités françaises précisent que cette force supplémentaire n’a d’autre objectif que d’assurer la sécurité des ressortissants français en une période de troubles. Le 15, démenti officiel par le ministère des affaires étrangères des déclarations faites le 14 par un représentant de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) affirmant que les troupes françaises présentes au Rwanda se seraient "battues aux côtés de l’armée rwandaise" contre les rebelles du Front patriotique rwandais. Le 20, annonce par le ministère des affaires étrangères de l’envoi au Rwanda de deux compagnies militaires supplémentaires pour "assurer la sécurité des ressortissants français et des autres étrangers". Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana. Nom de l’opération : « Volcan »[14] [14bis].
  • 1993 : Rwanda. Opération : Formation de l’armée rwandaise. Nom de l’opération : « Chimère » dont on peut apprécier les résultats : GENOCIDE DE PRES D’UN MILLION DE RWANDAIS. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana[14] [14bis].
  • 1993 : Zaïre. Opération : Evacuation des ressortissants français. Kinshasa connaît des émeutes initiées par les militaires. L’ambassadeur de France Philippe Bernard et l’un de ses collaborateurs zaïrois ont été tués. Chef de l’État zaïroi  : Mobutu Sese Seko. Nom de l’opération : « Bajoyer ».
  • 1994 : Rwanda. Opération : L’assassinat des présidents rwandais et burundais, le 6 avril 1994, avec la destruction de leur avion au-dessus de Kigali, est suivi d’une vague de massacres à Kigali (Rwanda). Le 8, la France ferme son ambassade et décide d’évacuer 1 500 ressortissants alors que le président Habyarimana vient d’être assassiné et que débute le génocide. Chef de l’État rwandai : Juvénal Habyarimana qui vient d’être victime d’un attentat contre son avion. Nom de l’opération : « Amaryllis »[14] [14bis].
  • 1994 : ANNEE DU GENOCIDE RWANDAIS. Opération : la France intervient après l’adoption de la résolution 929 par le Conseil de sécurité de l’ONU de juin à août 1994. Chef de l’État rwandai : Théodore Sindikubwabo (intérim). Nom de l’opération : « Turquoise ». Une vidéo publiée par Mediapart éclaire sous un jour nouveau les accusations de "passivité" de l’armée française lors du génocide rwandais, qui a fait 800 000 victimes et accable l’armée française[13]

- La commission d’historiens, nommée par le président Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990, a rendu son rapport le 26 mars. Elle conclut à des « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris dans les crimes commis en 1994, notamment le génocide de près d’un million de Tutsis.[14[14bis].

  • 1995 : Comores. Opération : Bob Denard et une trentaine de mercenaires renversent le président Saïd Mohamed Djohar. A la demande de Jacques Chirac l’armée française intervient de septembre à octobre 1995, neutralise Bob Denard, le ramène en France où il est emprisonné. Chef de l’État des Comores : Saïd Mohamed Djohar. Nom de l’opération : « Azalée ».
  • 1996 : Cameroun. Opération : Jacques Chirac engage la France en soutien au régime camerounais dans le contentieux qui l’oppose au Nigeria au sujet de la presqu’île pétrolière de Bakassi. Elle est restituée au Cameroun par le Nigeria le 14 août 2008, après un arbitrage international. L’opération française, qui avait commencé le 16 février 1996, s’achèvera le 31 mai 2008. Chef de l’État camerounais : Paul Biya. Nom de l’opération : « Aramis ».
  • 1997 : Centrafrique. Opération : Jacques Chirac lance des représailles après la mort de deux militaires français tués par des rebelles le 4 janvier 1997 à Bangui. La France agit dans le cadre de la Mission de maintien de la paix de l’ONU. Chef de l’État de Centrafrique : Ange-Félix Patassé. Nom de l’opération : « Minurca ».
  • 1997 (juin) : Congo Brazzaville. Opération : Jacques Chirac mobilise la troupe pour officiellement pour évacuer les ressortissants étrangers durant la guerre civile qui oppose Sassou Nguesso appuyé par les forces angolaises à Pascal Lissouba lâché par Elf et la France. Chef de l’État du Congo Brazzaville : Pascal Lissouba. Nom de l’opération : « Pélican ».
  • 1997 (octobre) : Congo Brazzaville. Opération : Jacques Chirac lance une nouvelle intervention officiellement pour permettre des évacuations de ressortissants étrangers durant la guerre civile. Chef de l’État du Congo Brazzaville : Pascal Lissouba. Nom de l'opération « Antilope ».
  • 1998 : Guinée-Bissau. Opération : à la demande de Jacques Chirac évacuation de ressortissants et soutien d’une force interafricaine de paix. L’opération dure du 7 juin 1998 au 9 juin 1999. Chef de l’État de Guinée-Bissau : João Bernardo Vieira. Nom de l’opération «  Iroko ».
  • 1998 : République démocratique du Congo (RDC). Opération : Jacques Chirac envoie la troupe pour évacuer 2500 ressortissants français de Kinshasa entre août et octobre 1998. Chef de l’État de la RDC : Laurent-Désiré Kabila. Nom de l’opération : « Malachite ».
  • 1999 : Djibouti. Opération : Jacques Chirac engage les forces françaises en protection aérienne et maritime préventive à l’occasion du conflit Éthiopie-Érythrée de 1999 à 2000. Chef de l’État djiboutien : Ismail Omar Guelleh. Nom de l’opération : « Khor Angar ».
  • 1999 : Côte d’Ivoire. Opération : Jacques Chirac mobilise les forces aériennes du 25 au 31 décembre 1999, pour évacuer des personnalités locales menacées après le coup d’État du général Robert Gueï. Chef de l’État ivoirien : Henri Konan Bédié. Nom de l’opération : « Khaya ».
  •  Mais aussi en Octobre-décembre 2001 : Afghanistan.  Opération : à la suite des attentats du 11 septembre 2001, Jacques Chirac engage la France en participant à deux opérations internationales : la force internationale d’assistance et de sécurité sous commandement de l’Otan et l’opération « Liberté immuable » sous commandement américain.

         Les dernières troupes combattantes françaises quitteront l’Afghanistan en décembre 2012.

  • 2002 : Côte d’Ivoire .  Opération : 4000 hommes sont déployés en septembre 2002 par Jacques Chirac dans le cadre d’une force de maintien de la paix. Ils sont chargés d’assurer la protection des ressortissants européens et de s’interposer entre l’armée régulière et les rebelles nordistes. Chef de l’État ivoirien : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne ».
  • 2003 : Centrafrique. Opération : intervention militaire française suite au coup d’Etat du général François Bozizé qui renverse le président Ange-Félix Patassé, en visite à l’étranger, et s’autoproclame chef de l’Etat. Jacques Chirac ordonne l'évacuation des ressortissants français et étrangers. Le 17 mars, déploiement de 300 soldats français sur l’aéroport de Bangui, pour permettre la poursuite de l’évacuation des ressortissants français et étrangers. Chef de l’État de Centrafrique : Ange-Félix Patassé. Nom de l’opération : ???
  • 2003 : République démocratique du Congo (RDC). Opération : dans le cadre d'une opération européenne en Ituri (nord-est de la RDC). Jacques Chirac engage des troupes françaises (les 3/4 des soldats déployés du 6 juin au 6 septembre 2003 sont français). Chef de l’État de la RDC : Joseph Kabila. Nom de l’opération :  «  Artémis ».
  • 2004 : Côte d’Ivoire. Opération : Destruction des aéronefs de l’armée ivoirienne après le bombardement de Bouaké dans lequel 9 soldats de la force Licorne ont trouvé la mort et 35 autres sont blessés. Jacques Chirac ordonne l'évacuation des ressortissants français. Les soldats tirent sur la foule lors de manifestations anti-françaises notamment devant le fameux hôtel Ivoire. L’opération « Licorne » est également entachée par l’affaire Firmin Mahé (torturé à jusqu’à ce que mort s’en suive par des militaires français dans une supposée opération de police). La justice française a été saisie de la mort des soldats français ????? Chef de l’État ivoirien : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne »[6].
  • 2006 : Tchad. Opération : Jacques Chirac ordonne le soutien à l’armée tchadienne face aux rebelles dans le cadre du dispositif Épervier. L’aviation française effectue un tir de semonce devant une colonne "rebelle 250 km de Ndjamena. Chef de l’État tchadien : Idriss Déby Itno. Nom de l’opération : « Épervier ».
  • 2007 : Centrafrique. Opération : Le 3 mars, le camp des militaires français situé au sud de Birao depuis décembre 2006 est attaqué par les rebelles de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR). Sur ordre de Jacques Chirac plusieurs dizaine de parachutistes sont largués au-dessus de la ville pour défendre le détachement. Les soldats français et les forces armées centrafricaines (Faca) fidèles au président François Bozizé repoussent les rebelles quelques jours plus tard. Chef de l’État de Centrafrique : François Bozizé. Nom de l’opération : « Boali ».
  • 2008 : Tchad. Opération : Nicolas Sarkozy engage les troupes françaises pour la protection de l’aéroport de Ndjamena et l'évacuation des ressortissants français au Tchad. Echange de tirs entre l’armée française et les rebelles près de l’aéroport, soutien à Idriss Deby Itno sur fond de l’affaire de l’arche de Zoé[2]. Chef de l’État tchadien : Idris Deby Itno. Nom de l’opération : « Présence française au Tchad ».
  • 2008 : Djibouti. Opération : Nicolas Sarkozy ordonne le soutien logistique français à l’armée djiboutienne à la frontière érythréenne et la participation française au début de l’opération européenne de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. Chef de l’État djiboutien : Ismail Omar Guelleh. Nom de l’opération : « Atalante ».
  • 2011 : Côte d’Ivoire. Opération : Nicolas  Sarkozy engage les forces françaises (Licorne) à Abidjan (Côte d’Ivoire) en appui des forces de l’ONU (ONUCI) qui bombardent les positions du Président sortant Laurent Gbagbo. Celui-ci, qui considère comme invalide l’élection de son concurrent Alassane Ouattara, reconnu vainqueur de l’élection présidentielle de novembre 2010 par l’ONU, est accusé d’utiliser des armes lourdes contre des populations civiles. Alassane Ouattara est installé au pouvoir après le kidnapping de Laurent Gbagbo par les forces spéciales françaises. Chef de l’État de Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo. Nom de l’opération : « Licorne ».
  • 2011 : Libye. Opération : Nicolas  Sarkozy  prend l’initiative avec la Grande-Bretagne, de faire adopter par le Conseil de sécurité de l’Onu la résolution 1973, autorisant les Etats-membres à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection des civils en Libye : la résolution prévoit une zone d’exclusion aérienne mais exclut toute force étrangère d’occupation. Les premiers avions français interviennent après l’adoption de la résolution de l’ONU. Chef de l’État libyen : Mouammar Kadhafi ( Lors de la prise de Tripoli par les rebelles soutenus par la coalition en , Mouammar Kadhafi fuit la capitale. Le 20 octobre, il est capturé, lynché et tué dans les environs de Syrte). Nom de l’opération : « Harmattan ».
  • 2013 : Centrafrique. Opération : François Hollande déploie quelque 600 soldats chargés de protéger les ressortissants français, alors que Bangui est menacé par la coalition rebelle Séléka opposée au pouvoir politique en place. Chef de l’État de Centrafrique : François Bozizé. Nom de l’opération : « Boali ».
  • 2013 : Mali. Opération : L’opération débute le 11 janvier à la demande de François Hollande . La veille, plusieurs centaines d’islamistes armés se sont emparés de Konna, petite ville du centre du pays. La France bombarde les positions des djihadistes. Chef de l’État malien : Pdt de l’Assemblée Nationale Dioncouda Traoré (intérim). Nom de l’opération : « Serval »[4].
  • 2013 : Somalie. Opération : sur ordre de François Hollande tentative de libération de l’otage français Denis Allex (un agent de la DGSE enlevé en mission), retenu depuis juillet 2009 échoue. L’otage aurait officiellement été assassiné par ses geôliers tandis que deux membres du commando français étaient tués par les islamistes somaliens. Chef de l’État somalien : Hassan Sheikh Mohamoud; Nom de l’opération : Ce fut un désastre total pour François Hollande.
  • 2013 : Centrafrique. Opération : François Hollande engage les forces françaises en soutien à la Mission internationale d'aide à la Centrafrique (Misca) contre les islamistes de la Seleka. Chef de l’État de Centrafrique : Michel Djotodia. Nom de l’opération : « Sangaris ».
  • 2014 : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso. Opération : François Hollande décide la fusion et le partage des moyens des armées françaises qui, jusqu’alors étaient dévolus à des opérations distinctes (l’opération « Serval » au Mali, déclenchée en 2013 et l’opération « Epervier » au Tchad, déclenchée en 1986) avec les principaux pays de la bande sahélo-saharienne (BSS). Nom de l’opération : « Barkhane »[10] qui est d'abord une histoire d'uranium[10bis][16].
  • Mais aussi en 2014 (15 septembre) : Irak. Opération : François Hollande (à la demande du gouvernement de l’Irak et dans le cadre des décisions du Conseil de sécurité des Nations unies, en particulier sa Résolution 2170 du 15 août ) engage les forces françaises pour assurer un soutien aérien aux troupes armées irakiennes dans leur lutte contre le groupe terroriste autoproclamé Daech qui se prétend État islamique (en coordination avec nos alliés présents dans la région). Nom de l’opération : « Chammal ».
  • 2015 (08 septembre) : Syrie. Opération : François Hollande invoquant les attentats dont la France a été victime depuis avril 2015 et l'arrivée de nombreux réfugiés syriens en Europe, engage les forces aériennes françaises en Syrie pour des missions d'observations en vue de préparer des frappes contre l'EI. Le 27 septembre, l'Élysée annonce que la France a effectué ses premières frappes en Syrie[8].
  • Ces opérations de guerre en Syrie n'ont aucune légalité : la Syrie n'est pas en guerre avec la France ; la Syrie n'a pas demandé l'assistance militaire de la France ; la France intervient sans mandat international de l'ONU. Nom de l’opération : « Chammal[11] ».

  • 2016 (25 février) : Libye. La France procède en Libye à des frappes ponctuelles très ciblées, préparées par des actions discrètes voire secrètes. Face à la menace de l’organisation Etat islamique (EI), la ligne fixée par le président François Hollande repose, pour l’heure, sur des actions militaires non officielles. Elles s’appuient sur des forces spéciales – leur présence, dont Le Monde a eu connaissance, a été repérée dans l’est de la Libye depuis mi-février par des blogueurs spécialisés[5] [7].
  • 2020 (02 février) : Mali. La France va déployer 600 soldats supplémentaires pour un renforcement de l’opération : « Barkhane »[12]. En janvier 2021 une frappe française a tué 19 civils en janvier, selon une enquête de l’ONU[15].
  • 2022 (15 août) Mali. Expulsée, la France a retiré hier ses dernières troupes du Mali[17]… 

 

-  Le département de relations internationales ouvre ses portes ! La France au Sahel : Barkhane, et après ? Sortir du piège sécuritaire en Afrique
Pour tout comprendre de la situation au Sahel et du rôle de la France, revivez ce soir la table-ronde du département de relations internationales avec l’analyse d’experts. 

 

Notes :

[0] Crise du canal de Suez

[1] au sens éconimique, militaire ou politique

[2] opération Zoé

[3] «Guerre de civilisation» : Manuel Valls adopte le vocabulaire de la droite ; N. Sarkozy : "Discours apocalyptique et choc de civilisations"

[4] Paris s’enlise dans le bourbier sahélien

[5] La France mène des opérations secrètes en Libye

[7] Trois militaires français tués : le gouvernement libyen accuse Paris de "violation" du territoire

[8] Syrie : François Hollande confirme la livraison d'armes aux rebelles dés 2012

[9] Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ? ; France insoumise : proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara

[10] Sahel. Le Mali épuisé par une longue et vaine « guerre contre le terrorisme »

[10bis] « Barkhane » une guerre qui est d'abord une histoire d'uranium

[11communiqué France insoumise : " Envoi de troupes françaises en Syrie : le peuple doit être consulté ! "

[12La France va déployer 600 soldats supplémentaires au Sahel

[13Génocide au Rwanda : une vidéo accable l’armée française

[14] Rwanda, retour sur un aveuglement international

[14bisRwanda : « Faillite » de la France mais pas de complicité de génocide, le rôle de Mitterrand pointé du doigt

[15] Mali : en janvier 2021 une frappe française a tué 19 civils en janvier, selon une enquête de l’ONU

[16] Barkhane : Emmanuel Macron, aux côtés de ses partenaires européens et africains, a officialisé le retrait militaire du Mali (mais pas le Sahel), au terme de neuf ans de lutte antijihadiste. 

[17] Expulsée du Mali, la France retiré hier ses dernières troupes du Mali… 

 

Pour en savoir plus :

- Révélation :”Voici les 22 présidents africains assassinés par la France depuis 1963″

- L'Afrique au temps des colonies : du premier comptoir aux indépendances

- Afrique du Sud : la France a joué un rôle central pour armer le régime de l'apartheid

- Libye, 3 soldats sous uniforme français tués, à quel titre ?

- Comment la France est devenue une cible « légitime » pour les groupes djihadistes

- Cameroun 1955-1962 : la guerre cachée de la France en Afrique

- Dans le marigot de la Françafrique, un faux conseiller de Hollande et un vendeur d’armes

- Un document signé Jacques Foccart établit la pratique des assassinats ciblés de l’Etat français

- Libye : La violence impérialiste n’a pas de fin ! Une seconde intervention en préparation ?

- La France mise en cause dans les cinq dernières années de répression égyptienne

- L’œuvre négative du colonialisme français à la Réunion. De l’île vierge à la tentative de chirurgie sociale

- Histoires françafricaines : Guerre et massacres français au Cameroun 1956-1971

- Histoires françafricaines. L'intervention de l'Etat français pour destituer Laurent Gbagbo : répression et massacres de masse

- Histoires françafricaines : l'Etat français sous Mitterrand soutient et collabore avec un régime génocidaire au Rwanda en 1994

- Histoires françafricaines. La guerre secrète menée par De Gaulle-Foccart au Nigeria de 1967 à 1970. Biafra : plus d'un million de morts

- Que fait l’armée française au Sahel ? C’est en janvier 2013 que la France a décidé d’intervenir militairement au Mali. Près de cinq ans plus tard, l’instabilité s’est accrue dans tout le Sahel, et les groupes radicaux étendent leur influence. Si Paris renforce son pré carré et ses intérêts économiques, les peuples de la région paient le prix d’une guerre sans fin.

- Rwanda

- Dix ans après le génocide : Rwanda, retour sur un aveuglement international

La commission d’historiens, nommée par le président Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990, a rendu son rapport le 26 mars. Elle conclut à des « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris dans les crimes commis en 1994, notamment le génocide de près d’un million de Tutsis.

- Comprendre le génocide rwandais

- Rwanda: un document prouve l’ordre de la France de laisser s’enfuir les génocidaires

- RWANDA 1994 : DERNIÈRE DÉFAITE IMPÉRIALE DE LA FRANCE ?

- Rwanda : dénoncer sans relâche les responsabilités françaises

- Le Tchad et la France intensifient leur coopération militaire

- Interventions militaires françaises en Afrique par Céline Marin

- la France insoumise demande une " Commission d’enquête pour un bilan stratégique des opérations militaires extérieures (OPEX) "

- Quand la France exportait en Argentine ses méthodes de torture et de répression expérimentées en Indochine et en Algérie

- Mali/Niger

- 19 novembre 2021 : Des centaines de jeunes Burkinabé ont manifesté suite au passage de matériels militaires appartenant à l'Armée Français, des matériels en partance pour le Niger

- France isoumisr 13 janvier 2022 : Mali : sortir de l’impasse

- Macron s’enferre toujours plus au Mali

- Stéphane Lhomme, le directeur de l'Observatoire du nucléaire : « Mali : la France " a absolument besoin d'être là pour protéger ses mines d'uranium au Niger " »

- L’opération Barkhane ou l’impuissance destructrice au Sahel

- Barkhane : comment et pourquoi la France a été chassée du Mali

- Juillet 2023, Putsch au Niger : " L’échec de l’opération Barkhane a causé beaucoup de frustration dans la population "

- Tribune insoumise : En Afrique, repenser une stratégie à bout de souffle

- La bascule de l’armée française du Sahel vers le golfe de Guinée

- L'armée française va quitter le Niger, après le Burkina, le Mali et la Centrafrique

 

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 09:10
Jeremy Corbyn

Jeremy Corbyn

En mai 2015, les conservateurs réussirent à emporter une majorité de 12 sièges au parlement, une première depuis John Major en 1992. Le Parti Travailliste quant à lui subissait une lourde défaite avec la disparation de la quasi-totalité de ses élus en Ecosse, qui était considérée jusqu’alors comme une forteresse travailliste imprenable.

 

Sources : La Riposte.org Ulrich Savary - Parti Travailliste, Altrincham le 22 décembre 2015

Ulrich Savary
Parti Travailliste, Altrincham

- Tout portait à croire que le Parti Travailliste n’allait pas se remettre de cette déroute électorale.

En effet, pour la deuxième fois consécutive, il perdait les élections législatives et poursuivait son déclin électoral avec la perte de plus de 4 millions de voix depuis son écrasante victoire de 1997.

 

Dès le lendemain, le dirigeant du parti, Ed Miliband, a donné sa démission. Le Parti Travailliste était enfoncé dans une crise profonde. La question était de savoir à quoi le parti travailliste sert-il ? Le socle politique sur lequel le Blairisme s’était construit avait alors disparu. En effet l’adaptation à l’économie de marche fut acceptée par bon nombre de militants du Parti Travailliste, si cela permettait de gagner les élections et d’empêcher les conservateurs de revenir au pouvoir. Le souvenir des années Thatcher suffisait à soutenir la ligne du « tout sauf les Tories ».

 

La droite du Parti Travailliste, et avec elle bon nombre de commentateurs et autres « experts », voyaient dans la défaite d’Ed Miliband la preuve que la gauche était morte, que le Parti Travailliste n’avait plus d’autre choix que de rompre définitivement tout lien avec le mouvement syndical et avec son histoire. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’il ne s’était pas transformé en parti capitaliste et que la gauche du parti, certes relativement atone depuis des années, s’était patiemment reformée autour de collectifs et de quelques députes qui ont toujours résisté à la transformation du parti en un « parti démocrate » de centre-droit. Ce dernier désastre politique fut l’opportunité tant attendue pour partir à l’assaut de la « citadelle Blairiste » et déclencher la renaissance politique de la gauche socialiste du Parti Travailliste.

 

En l’espace de quelques semaines, la candidature de Jeremy Corbyn, un député quasiment inconnu en dehors du cercle restreint de la gauche britannique, a enflammé l’imagination de centaines de milliers de personnes. Dès lors, une brèche s’est ouverte dans la citadelle « pro-capitaliste » qu’était devenue la direction du Parti Travailliste sous Tony Blair, Gordon Brown et Ed Miliband. Tel un phœnix renaissant de ses cendres, Corbyn a ravivé la flamme politique de la gauche du parti.
A son appel, et à celui des quelques milliers de militants que la gauche du parti pesait alors, des dizaines de milliers de jeunes salariés, d’étudiants, d’ancien militants et de syndicalistes sont venues grossir les rangs du parti.

 

Si en mai 2015 le Parti Travailliste ne rassemblait plus que 185,000 adhérents – dont la majorité était passive – en septembre le parti frôlait la barre des 400,000 adhérents ! En l’espace de quelques mois, une véritable armée s’est levée. Aujourd’hui, le Parti Travailliste a plus d’adhérents que les Conservateurs, les Libéraux Démocrates (centre droit) et l’UKIP (parti anti-européen et raciste) réunis ! La victoire écrasante Jeremy Corbyn en septembre (60% des voix) a fait de lui le dirigeant travailliste le plus confortablement élu de toute l’histoire du parti.

 


- Ce succès s’explique avant tout par les liens qui perdurent entre le Parti Travailliste et le mouvement syndical en Grande Bretagne.

Des syndicats tels que Unite (1.5 millions d’adhérents) ou encore Unisson (1.2 millions d’adhérents) sont affiliés au parti. Historiquement, le Parti Travailliste a été créé par le mouvement syndical pour être la voix de ce dernier au parlement. Contrairement à d’autres pays où les syndicats revendiquent leur indépendance politique, en Grande Bretagne c’est l’inverse qui s’est produit : les syndicats revendiquent leur appartenance politique.

 

Il s’est avéré impossible de dissocier le mouvement syndical du Parti Travailliste. Or, ces deux puissants syndicats britanniques ont soutenu Corbyn pendant la campagne interne. Et avec eux, d’autres syndicats ont fait de même, tels que le syndicat des gardiens de prison, ou encore celui de la Royal Mail (La Poste). Ce soutien syndical fut indispensable pour la mise en marche de la campagne. Des milliers de syndicalistes ont participé de manière active à la campagne interne, en appelant à rejoindre le Parti Travailliste et à soutenir Jeremy Corbyn. Pourtant, le succès de cette campagne a surpris même les plus optimistes. En se lançant ainsi dans une campagne militante, la gauche du parti travailliste a réussi à canaliser les frustrations sous-jacentes à la société britannique.

 

Les cinq dernières années ont vu une attaque sans précédent de la part des Conservateurs et de leurs alliés, les Libéraux Démocrates, à l’encontre des travailleurs. Les fonctionnaires ont soit perdu leur emploi, soit ils ont eu leur salaire gelé depuis les cinq dernières années. Les étudiants ont vu les frais d’inscription aux universités multipliés par trois pour atteindre £9,000 par an, forçant ainsi toute une génération d’étudiants à s’endetter pour payer leurs études. L’introduction des contrats « Zero Hours », dans lesquels vous ne savez jamais à l’avance combien d’heures vous allez travailler et donc quel salaire vous aurez, concerne aujourd’hui près d’un million de travailleurs.


Les handicapés ont quant à eux été une des cibles privilégiées du gouvernement, le ministère du travail poussant à l’annulation des aides accordées aux handicapés, prétextant que la majorité d’entre eux peuvent travailler et n’ont donc pas besoin de l’aide de l’Etat. Les conséquences de cette politique furent désastreuses. Des dizaines de milliers d’handicapés ont été réduits à une extrême pauvreté, poussant plusieurs milliers d’entre eux au suicide.

 

A coté de cela, les banques alimentaires ont explosé dans le pays avec l’atteinte en 2014 du cap d’un million de personnes qui en dépendent pour survivre, contre seulement 40,000 en 2007. Les prix des loyers à Londres et dans les grandes villes ont également explosé poussant de plus en plus de travailleurs pauvres à vivre dans des conditions misérables, voire même dans la rue. Aujourd’hui, la Grande Bretagne a 9 des 10 régions les plus pauvres d’Europe occidentale, avec des cas de prostitution infantile qui pullulent dans les banlieues ouvrières des grandes villes du Nord de l’Angleterre, où des centaines d’enfants sont laissés à l’abandon par les municipalités et les services sociaux, qui n’ont plus les moyens de faire face à la misère sociale.

 


- Les Conservateurs sont en train d’imposer un retour forcé à l’époque victorienne, où les pauvres et les travailleurs vivaient dans des conditions effroyables.

La misère sociale frappe toutes les communautés ouvrières du pays, sans exception. A Manchester, près d’un enfant sur trois ne mange pas à sa faim et est sous-alimenté. Si la pauvreté gangrène la société britannique, les plus aisés se sont quant à eux enrichis durant la même période, en spéculant notamment sur les prix de l’immobilier et en profitant des largesses du gouvernement les concernant en matière de fiscalité.

 

Si on regarde les chiffres de plus près, on s’aperçoit que 58% des Anglais n’ont pas voté pour les conservateurs, 73% des Gallois n’ont pas voté pour eux et 85% des Ecossais ont préféré voter pour un autre parti (avec les nationalistes qui l’ont emporté avec 51% des suffrages sur un programme de centre-gauche, qui sur bien des aspects était plus à gauche que celui du Parti Travailliste lui-même). David Cameron est ainsi le premier ministre le moins bien élu de l’histoire contemporaine du Royaume Uni. Les Conservateurs ont gagné par défaut. Jeremy Corbyn a été le seul à comprendre et à capter l’attention de beaucoup grâce à un discours simple et clair.


Il veut en finir avec la pauvreté, abolir les « contrat Zero hours », augmenter le salaire minimum et le faire passer à £10 de l’heure contre £6.50 actuellement, nationaliser le rail, nationaliser certaines banques, construire des logements sociaux et geler les loyers. Mais il s’est aussi engagé à combattre « bec et ongles » le gouvernement et soutenir les syndicats dans leur luttes. Il a réussi à donner un sens politique à l’énorme colère qui gronde dans le pays. C’est cela qui a permis le renforcement du Parti Travailliste, et c’est cela qui inquiète les capitalistes et les conservateurs.

 

Lors de la conférence des Conservateurs à Manchester, entre 85,000 et 100,000 personnes ont manifesté contre le gouvernement le 4 octobre. Il s’agissait de la plus grosse manifestation que Manchester ait connue depuis très longtemps, avec une participation record des jeunes salariés et étudiants et une présence massive du Parti Travailliste aux côtés des syndicats.


Le lendemain, un meeting organisé à l’appel de la Communication Workers Union (le syndicat de la Poste et Télécommunications) dans la cathédrale de Manchester contre la privatisation de la Royal Mail a fait plus que salle comble. Si à l’intérieur les 1,200 sièges étaient tous pris, à l’extérieur ce sont plus de 7,000 personnes qui s’étaient rassemblées dans les rues adjacentes pour écouter les divers orateurs et surtout Jeremy Corbyn. Près de 10,000 personnes ont ainsi assisté, et attendu parfois plus de 2 heures, pour voir et entendre le leader du Parti Travailliste.

 

Pour la première fois depuis des décennies, le Parti Travailliste représente l’espoir d’un changement politique profond. La popularité de Corbyn s’explique par le fait qu’il incarne ce changement. Le parti politique de la classe ouvrière britannique a été resusscité. Le pire cauchemar pour les capitalistes britanniques et les conservateurs serait que Corbyn devienne premier ministre. Faisons en sorte qu’il y parvienne !

 

Pour en savoir plus :

- Corbyn confirme son ancrage à la tête du parti travailliste

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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 09:42
J. L. Mélenchon : De Podemos au Front de gauche : cartel de partis ou mouvement global inclusif ?

Sources : L'ére du Peuple le blog de Jean Luc Mélenchon le 23 decembre 2015.

- Le score spectaculaire de Podemos a retenu l’attention, a juste titre.

Donné pour très mal en point après la série d’élections en Catalogne qui avait en partie masqué les évolutions internes et environnantes après les municipales, le mouvement a opéré une « remontée » spectaculaire qui l’a ramené dans la course pour prendre la tête du pays. On devine que je me réjouis du résultat obtenu sous la direction de Pablo Iglesias et Inigo Eregon. Ce sont pour moi de vieilles connaissances.

 

 

- Le premier, Pablo est un partenaire de longue date, au premiers pas de son travail.

J’ai siégé avec lui au Parlement européen et les occasions d’échanger n’ont pas manquées. Il a été le préfacier de la version espagnole de mon livre « Hareng de Bismarck ». Le second, Inigo, avait été accueilli aux rencontres d’été du PG de 2014. J’avais fait sa connaissance à Caracas et je le sais depuis tout ce temps fin analyste des sociétés en transition. Son analyse des nouvelles classes moyennes vénézuéliennes a fortement inspiré ma propre production sur l’analyse politique des sociétés urbanisées en temps de crise. Mais à l’époque, ni l’un ni l’autre, n’étaient pas à la mode dans la gauche française comme c’est le cas à présent. Ils sentaient trop fort le Venezuela et l’Amérique latine. Combien dorénavant ne jurent plus que par Podemos. C’est touchant. Naturellement c’est toujours pour retenir ce qui vient à l’appui des marottes de chacun… Aucun nouveau converti ne propose pour autant de mettre la photo d’un leader connu sur les bulletins de vote comme Podemos l’a fait avec celle de Pablo ! Ni de former un « mouvement citoyen » avec un scrutin majoritaire interne, ni de faire des votes électroniques pour les congrès. Ni de faire l’apologie de la « patrie », ni de rejeter le clivage droite gauche, ni de se réclamer de Ernesto Laclau et de la « raison populiste » (qu’il faut quand même avoir lu avant). Et ainsi de suite.

 

Car j’en passe bien d’autres, pour la centième partie de quoi j’ai déjà été pendu en effigie mille fois par tous ceux qui ont pourfendu ma personnalisation de l’action, fustigé mon patriotisme « déroulédiens », dénoncé mon autoritarisme et ainsi de suite ! Je laisse tout cela avec amusement. Bien sûr pour taquiner les médecins de Molière de l’autre gauche en France qui pullulent ces temps-ci. Mais aussi pour rappeler que tout cela ne se fit pas sans d’âpres polémiques sur place, loin du conte enchanteur débité par les nouveaux enthousiastes. Il y a quelques temps encore les mêmes ravis roucoulaient d’un même chant « Syrisa-et-Podemos » comme si c’était deux fois la même chose. L’un et l’autre n’ont rien à voir, pas même l’appartenance à la structure commune européenne du PGE dont Podemos ne veut pas être membre ! Depuis l’alignement d’Alexis Tsipras sur le mémorandum européen, après la photo de rigueur en bras de chemise, tout le monde oublie avec application l’épisode grec. Chacun se replie bravement vers le gagnant du soir, pour l’instant immaculé, sans autre forme d’examen. Cela mérite pourtant de s’y arrêter un sérieux moment. Non pour se rengorger d’une progression spectaculaire et s’en arroger la lumière mais pour travailler sérieusement à comprendre ce qui peut nous être utile.

 

 

- Car une question de fond nous est posée en ce qui concerne la stratégie d’action politique dans cette ère précise.

Mettons de côté ce qui n’est pourtant pas rien : les conditions particulières de la mobilisation sociale en Espagne qui ont porté le début de Podemos. « Ce n’est pas rien », dis-je, non pour reprendre le truisme des bavards « l’Espagne ce n’est pas la France et gnagnagna » mais pour pointer du doigt que c’est sur Podemos que s’est cristallisé politiquement cet élan. Pourquoi Podemos et pas IU ? De cela personne ne parle. Pourtant ce fut une bataille sévère. Izquierda Unida, construite essentiellement autour du Parti communiste espagnol et pour lequel Pierre Laurent a fait cette fois–ci encore un appel au vote, arrivait en tête de l’autre gauche à la sortie des élections européennes de 2014. Un point devant Podemos.

 

Les cadres fondateurs du mouvement Podemos étaient déjà en désaccord sur la stratégie appliquée par la majorité d’Izquierda Unida (IU). La répartition léonine au profit du PCE des places éligibles sur la liste Izquierda Unida aux européennes scella la rupture. Je maintins pour ma part la balance égale entre les deux formations sur les conseils de mes conseillers présents sur place étaient très sceptiques sur la viabilité de la tentative Podemos. Mais ce fut bien Podemos qui cristallisa ensuite politiquement tout le mouvement qui jusque-là se dirigeait en bonne partie sur IU. Et Podemos l’élargit bien au-delà. Le mouvement n’est pas seulement la projection politique pure et simple des « indignés ». Comme l’a dit l’un d’entre eux, il ne s’agissait pas seulement de mobiliser politiquement ceux qui occupèrent les « plazzas » mais aussi ceux qui étaient restés à « las casas », à la maison. C’est la méthode de cet élargissement qui importe et non le lien qui existe entre l’émergence d’une autre gauche et un mouvement social. Pourquoi Podemos et pas IU ?

 

 

- En réalité l’Espagne tranche une question pendante dans toute la recomposition en Europe.

Elle ne la tranche pas définitivement ni pour tout le monde en tous lieux et toutes circonstances. Mais elle répond à sa façon à une question posée partout : pour construire un pôle alternatif, faut-il faire un cartel de partis destiné à plus ou moins long terme à fusionner sur le mode Die Linke ou Syrisa ? Ou bien un mouvement global, inclusif de toutes les formes de participation individuelle ou collective sur le mode Podemos.

 

Pour ma part, après avoir proposé en vain des mois durant l’intégration en un même mouvement des composantes du Front de gauche et l’adhésion directe, j’ai opté pour l’expérimentation directe. Sur l’idée de François Delapierre qui devait en assurer le pilotage, nous avons lancé le Mouvement Sixième République. J’ai pu observer la puissance d’un mouvement inclusif. L’adhésion de cent mille personnes au projet est la plus importante pétition politique du pays depuis des années. Elle a été un banc d’essai de multiples formes d’auto organisation. Je regrette que maints laudateurs actuels de Podemos ne s’y soient pas intéressés. C’est la meilleure école politique que j’ai fréquenté depuis bien longtemps. J’avais annoncé dès le début que je me retirerai de l’animation du mouvement. Je pensais que François Delapierre pourrait revenir le prendre en charge. Sa maladie l’en empêcha. Mais du coup nous avons pu observer en direct la capacité de déploiement d’un mouvement totalement horizontal.

 

Le mouvement a certes vite ralenti son rythme. Il faut ici, sans démagogie, accepter l’idée qu’un mouvement sans leadership repérable a de grande difficulté à s’imposer sur la scène. Mais il ne s’est jamais éteint. L’essentiel est qu’il ait fait la preuve de la disponibilité de citoyens pour une idée aussi complexe que la convocation d’une assemblée constituante. Et qu’il ait démontré la capacité de convoquer une assemblée représentative du mouvement par élection interne, tirage au sort et délégation de familles politiques. Tout cela fut fait. N’empêche que l’initiative ne rentre dans aucune des cases connues de l’action politique traditionnelle de l’autre gauche en France. Rien de ce qui s’y est passé n’a retenu un instant son attention ou son intérêt sinon pour les traditionnels crocs en jambes et persiflages.Pour moi cette expérience est un modèle.

 

A côté de cela le summum de la modernité connue a consisté à faire des réunions confidentielles où des têtes blanches répètent jusqu’à la nausée les mêmes formules en faveur de « l’élargissement », « le dépassement » et ainsi de suite, à propos de structures de parti qui ne bougent pourtant pas d’un mètre leurs cloisons, les mêmes pratiques de tables rondes sans lendemain, les mêmes invocations à « faire du neuf » et de « l’action a la base » sans que l’on en aperçoive autre chose que l’intention évidemment louable. Dans tous ces cas, on identifie « la démocratie » à la capacité de critiquer tout et tout le monde sans trêve et sans limite avec un appétit de nivellement qui brise les jambes à quiconque dépasse d’une tête. On y assimile le « collectif » à la négociation entre groupes de taille très diverses pour parvenir au plus petit commun dénominateur. Je fais grâce ici des tirades sur « le projet » qui doit être d’abord mis au point. Je n’en doute pas. Mais nous ne partons pas de rien et l’essentiel est acquis depuis longtemps. Des années de travail de la Fondation Copernic, d’Attack et le programme « l'Humain d'abord » ont fourni une base qui est dorénavant largement acquise par tous. Ce n’est pas le projet le problème. Pas du tout.

 

 

- C’est la stratégie d’action l’enjeu.

Et à partir de là se trouve vraiment interpellé non pas seulement ce que nous croyons bon pour tous mais quels points d’appui nous avons dans la société pour l’aider à se mettre en mouvement. Un exemple. Sagit-il de rassembler la gauche ou de fédérer le peuple ? Avant de répondre « tous les deux bien sur » cela vaut la peine de s’interroger sur le contenu de cette différence qui en dit long ensuite sur la façon d’agir concrètement. Podemos reprend la formule de Robespierre quand ses leaders déclarent « nous sommes du peuple et nous allons avec le peuple ». J’avoue que j’avais été très surpris d’être aussi mal accueilli dans l’autre gauche quand fut proposé de s’appuyer sur ce concept de « peuple ». Nous en fîmes pourtant, François Delapierre, Clémentine Autain et moi le premier slogan de la campagne présidentielle de 2012 : « place au peuple ». De la même façon que nous réintégrâmes « la France la belle, la rebelle » considéré comme un slogan sans contenu par le partisan de la ligne « rassembler la gauche » qui traverse depuis le début le Front de gauche.

 

La France, la nation, la souveraineté sont des concepts tenus à distance par maints courants de l’autre gauche du moins tant qu’il s’agit de la France car pour le reste, comme par exemple la nation palestinienne, personne ne réprouve le contenu mobilisateur de l’idée. Bien sûr tout cela est l’arrière-plan non-dit de nos discussions. Mon livre « L'ère du peuple » développe cette doctrine : fédérer le peuple, former un front du peuple. J’en retrouve les mots par ci par là, chez l’un chez l’autre. Faute d’avoir tranché en pratique, l’espace politique s’est déformé sans nous. Le rassemblement de la gauche, cette mascarade, s’opère toujours autour du PS. Mais la fédération du peuple ? Evidemment c’est le Front national qui a pris la main à partir de secteurs populaires de la droite.

 

 

- Pour autant la partie n’est pas jouée.

La masse immense des abstentionnistes va se redéployer dans le vote de la présidentielle où les taux de participation sont plus élevés. Cette masse se déterminera par rapport au paysage qu’elle pourra observer. C’est-à-dire par rapport à ce qui existe déjà. Et par rapport aux opportunités qu’elle pourra y saisir. Les apparences et « la com » ne jouent pas le rôle essentiel dans ces moments-là. Ou seulement par effet de « simple exposition » comme disent les publicitaires c’est-à-dire le rabâchage médiatique. On doit s’habituer à l’idée que les médias continueront jusqu’au bout et en totale irresponsabilité civique à faire de Le Pen le vote de rejet du système et on peut compter sur les Pierre Gattaz pour y précipiter aussi les ouvriers. Sans oublier le prochain attentat et les digues arrachées avec soin par Hollande et Valls. La montée du FN, le niveau de l’abstention, la déchéance de la gauche officielle sont les condiments spécifiques de la décomposition de la société française. C’est dans ce contexte qu’il faut penser notre action et non dans la nostalgie ou l’imitation.

 

Je serai très étonné que dans le contexte actuel elle se détermine alors d’après la qualité et la position des virgules dans des textes savants qui affichent tous les marqueurs et symboles qui permettent ensuite de se faire classer à « l’extrême gauche » par nos adversaires narquois et ravis de l’aubaine que nous leur offrons. Et de même je ne crois pas qu’une campagne où que ce soit puisse échapper à la personnalisation, comme l’a très bien montré celle de Pablo Iglesias, après celle d’Alexis Tsipras. La nostalgie des vieux partis aux leaders qui apparaissent ou disparaissent sans qu’on sache pourquoi ne m’a jamais paru être attractive. Les gens veulent légitimement savoir à qui ils ont à faire. Tout cela sont les faux « débats » qui nous encombrent pour rien car ils n’ont aucune réponse totalement satisfaisante et restent totalement opaques vus du dehors de nos rangs.

 

 

- Pour ma part je crois à l’action comme principe fédérateur.

C’est dans l’action qu’un collectif peut se donner à voir d’une façon convaincante. Car dans ce cas chacun est visible dans son utilité au combat et non dans sa « sensibilité » qui ne peut exister qu’en opposition à celle des autres. L’action montre la cohérence et la solidarité des personnes et du groupe qui l’entreprend et la propose aux autres. Et elle invite tout un chacun à agir de même plutôt qu’à « se positionner ». L’action permet à la modernité réelle de s’affirmer. Car notre temps est celui d’une diversité personnelle culturelle et politique très avancée. On perd son temps à rechercher une identité commune qui sera toujours vécue par chacun comme une mutilation plus ou moins douloureuse. Cette obsession de l’accord complet propose une vision archaïque de comportements politiques fusionnels. Elle vient d’un passé où la gauche s’est confondu avec l’idée d’un socialisme « scientifique » conçu non comme une démarche s’appuyant sur la recherche des faits objectifs mais comme une communion des esprits dans « la vérité ». Pour moi la seule homogénéité souhaitable et exigible raisonnablement c’est celle qu’appelle l’action pour être menée à bien et pour cela seulement. Voilà pour l’instant ce que je crois utile de dire sur ce bilan des élections espagnoles. La suite de l’analyse et des actes que j’en déduis viendront à la rentrée.

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