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21 décembre 2025 7 21 /12 /décembre /2025 13:33
Jean-Luc Mélenchon : « Nous sommes les plus forts à gauche »

Jean-Luc Mélenchon est ancien sénateur socialiste, ministre sous Lionel Jospin, il a fondé le Parti de gauche (PG) en 2008 puis La France insoumise (LFI) en 2016. L’ex-militant trotskiste et figure majeure de la gauche de la gauche s’est présenté trois fois à la présidentielle, obtenant 11 % en 2012, 19,5 % en 2017 et 22 % en 2022. Aujourd’hui, il copréside l’Institut La Boétie, un think tank adossé à LFI, aux côtés de la députée Clémence Guetté.

Alors que le gouvernement échappe à un vote budgétaire et que le PS choisit la négociation, le leader insoumis dénonce une « comédie démocratique » et acte la rupture avec les socialistes. Sa stratégie : refonder une gauche de rupture, préparer les municipales en autonomisant La France insoumise et affronter les grands débats sur l’immigration, le syndicalisme, l’Ukraine, la Chine et le Proche-Orient.

 

 

Sources : Politis | le 18 novembre 2025

- Politis : Le gouvernement de Sébastien Lecornu ne semble pas prêt à se soumettre au vote à l’Assemblée nationale sur son budget. De leur côté, les socialistes ont décidé de négocier[0]. Quel regard portez-vous sur cette séquence politique ?
Jean-Luc Mélenchon : Qui pouvait croire Sébastien Lecornu, la main sur le cœur, déclarant lors de son discours de politique générale : « Le gouvernement vous proposera, nous débattrons, vous voterez » ? Le renoncement au 49.3[1] était une comédie. J’ai alerté dès octobre : nombreux sont les articles constitutionnels avec le même effet. La preuve est faite. À nos yeux, ce pouvoir est illégitime : Macron n’a pas respecté[2] le résultat des législatives de 2024. Pour la classe médiatico-politique, ce viol de la démocratie est un événement comme un autre. Mais les insoumis s’opposeront toujours à un gouvernement constitué sur cette base.

 

Enfin, nous avons vu le Parti socialiste (PS) refuser la censure[3] et opérer un changement d’alliance. Il a sauvé ce gouvernement au mépris des engagements pris devant nos électeurs dans le programme commun du Nouveau Front populaire (NFP[[4])… Tout ça pour construire sa nouvelle alliance des centres dans l’assemblée actuelle. Tel est le tableau sans précédent dans notre pays.

 

 

- Politis : La séquence budgétaire acte-t-elle le retour des deux gauches irréconciliables ?
Jean-Luc Mélenchon : Les socialistes avaient déjà refusé six fois de voter la censure contre François Bayrou. En sauvant Lecornu[5], ils poursuivent avec méthode leur objectif : ils veulent prendre la tête d’un nouveau bloc réunissant les socialistes, les écologistes, le Modem et ce qu’ils appellent la « Macronie de gauche » de Gabriel Attal, même si c’est une étiquette sans contenu politique. Ils ont rompu avec nous pour le faire. Cette rupture n’a pas eu lieu en 24 heures mais au fil des mois avec des pics

  • Le premier : au moment des révoltes urbaines après la mort de Nahel[6] en juin 2023. Ils ont relayé la droite qui nous accusait d’être responsables des violences.
  • Le deuxième : ils nous ont éliminés de tout accord aux sénatoriales.
  • Le troisième : pendant l’été 2024, ils ont bloqué toutes les propositions de premier ministre pendant dix jours pour tenter d’imposer déjà Olivier Faure.
  • Après le 7 octobre 2023, ils se sont comportés comme des supplétifs de Netanyahou contre nous.

Tout ça a été terriblement démoralisant.

 

🔴 À quoi bon spéculer sur les deux gauches irréconciliables[7] ?

Mieux vaut se poser la question : que signifie « être de gauche » en 2025 ? La gauche est née de la question de la souveraineté populaire. Comment le PS la défend-il en soutenant un gouvernement battu aux élections ? Aujourd’hui, le PS, comme presque toute la social-démocratie européenne, adopte une stratégie de grande coalition à droite, ralliée à la politique de l’offre, dans la continuité du quinquennat de François Hollande. Avant même d’aborder ces débats budgétaires, le PS a proposé 22 milliards de coupes budgétaires !

 

Les insoumis l’assument : nous sommes voués aux humiliés, aux pauvres, aux opprimés, aux salariés, aux uberisés, aux gens qui vivent dans les cités populaires, à la jeunesse précarisée et à toutes les luttes contre les discriminations racialisées et sexistes. Et pour cela, le PS nous accuse de faire du clientélisme. Mais nous sommes nés pour être l’outil de ces luttes !

 

 

- Politis : Quelles sont les conséquences de cette rupture ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous avons proposé une « nouvelle fédération » avant la chute de Bayrou[8]. C’est toujours notre ligne. Nous sommes prêts à discuter et à travailler avec ceux qui assument la ligne de rupture. Le rassemblement que nous avons réussi à construire, en 2022 et 2024, est majeur : pour la première fois de l’histoire de la gauche française, il y avait des candidats communs au premier tour des législatives. Pour nous, qui défendons la stratégie de la recomposition unitaire de la gauche, c’était une victoire décisive.

 

Cette formule avait dominé les recompositions de gauche dans le monde : Brésil, Chili, Uruguay, Espagne, Grèce, et Allemagne… Tout ça est fini ici aussi. Il faut inventer autre chose désormais car il est prouvé que le PS ne respecte aucun accord[9].

  • Il ne s’est pas contenté de rompre la recomposition unitaire de la gauche.
  • Il est devenu radioactif tant il est détesté en milieu populaire.
  • Et il a aggravé l’affaiblissement de la gauche tout entière en aidant la droite à construire un nouveau « cordon sanitaire » dont le seul but est de nous isoler et d’inclure le RN dans leur « arc républicain ».

 

 

- Politis : Pour les municipales, quelles sont vos ambitions ?

Jean-Luc Mélenchon : En 2020, nous avons fait le pari de soutenir toutes les listes citoyennes[10] qui surgissaient dans le pays. Ça n’a pas fonctionné. Entretemps, La France insoumise (LFI) a obtenu de très gros scores en 2022 dans les moyennes et les grandes villes. Notre mouvement s’est développé et s’est soudé partout. Nous serons présents avec près de 5 000 candidats dans 95 % des villes de 100 000 habitants et 75 % des villes de plus de 30 000 habitants. Le travail programmatique municipal est quasi bouclé. Les questions de la démocratie locale et des formes de la participation populaire vont être centrales dans nos campagnes. Le mouvement insoumis portera la tradition du municipalisme populaire[11].

 

C’est grâce à cette politique qu’ont été mis en place, dans les villes de gauche du siècle passé, les habitations à bon marché, les bibliothèques municipales, les piscines, l’information municipale, le quotient familial… Nous considérons que le local est la vitrine du projet national. Les villes insoumises seront des vitrines d’un modèle de bonheur populaire. Que pouvons-nous faire pour la garde des enfants, pour le logement, pour les écoles, les arts et les transports ? Nous voulons nous occuper de la vie simple de ces millions de gens abandonnés par tout le monde. Et ces classes populaires savent que nous sommes courageux, que nous ne lâchons rien.

 

 

- Politis : Localement, avec qui souhaitez-vous faire alliance ?
Jean-Luc Mélenchon : Les écologistes veulent bien bavarder mais ils refusent un accord national. Les communistes ne proposent rien si ce n’est la reconduction des sortants. Les socialistes ont dit qu’ils ne voulaient pas des insoumis ni au premier ni au deuxième tour. Comment comptent-ils gagner sans nous ? Avec la droite ? Ils doivent le comprendre : nous n’accepterons pas d’être convoqués entre le premier et le second tour pour porter leurs valises.

  • Toutefois, si nous sommes en tête au premier tour, nous proposerons à tous ceux qui veulent gagner avec nous, sans exclusive, de nous rejoindre.
  • Si nous ne sommes pas en tête, nous aurons des discussions exigeantes car les autres ne nous inspirent pas confiance.

 

 

- Politis : Vous appelez toujours à une présidentielle anticipée. En cas de campagne express, vous porterez-vous officiellement candidat ?

Jean-Luc Mélenchon : Il n’y a rien de décidé me concernant. Mais contrairement à ce qui peut se raconter dans la classe politico-médiatique, je ne suis pas un gourou à la tête d’une secte. D’autres candidatures dans nos rangs sont disponibles. La mienne a toujours été le résultat de discussions et d’un vote interne. La procédure sera simple : la coordination de notre mouvement proposera un nom qui sera ensuite soumis à un vote. Cette procédure sera respectée en cas de présidentielle, anticipée ou non. Mais contre la personnalisation de la Ve République, nous mènerons une campagne collective. Et le mouvement insoumis profitera de ses nombreuses figures connues dans l’opinion publique. 

 

🔴 Une chose est sûre : nous ne participerons à aucune primaire.
D’ailleurs, la possibilité qu’elle ait lieu diminue à très grande vitesse. Au fond, ce système n’a aucun sens. Si cette primaire était gagnée par une candidature insoumise, tous ses concurrents s’en iraient aussitôt. À New York, le vaincu Andrew Cuomo s’est présenté contre Zohran Mamdani[12]. À Seattle, même scénario. En 2017, Manuel Valls, François de Rugy, comme d’autres, n’ont pas soutenu Benoît Hamon. La seule chose qui intéresse les candidats actuels de ce type de processus, c’est la gloire sans le travail pour la mériter.

 

 

 

- Politis : À gauche, les offres politiques sont nombreuses. Comment combattre la dispersion des voix ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous l’avons déjà fait deux fois, en 2017 et en 2022, malgré les candidatures écologiste, socialiste et communiste. Nous avons réussi à rassembler. Et en 2022, il n’a manqué que 420 000 voix pour accéder au second tour. Nous allons donc essayer une troisième fois de vaincre cette dispersion. Il faut comprendre que nous sommes dans une nouvelle époque. Le monde où les partis agglomèrent des électorats au coup de sifflet n’existe plus. Nous allons faire campagne, nous allons défendre un programme, nous mènerons le combat. Et nous n’avons peur de rien. 

 

🔴 Quand y a-t-il eu un candidat commun à la présidentielle à gauche ?
Deux fois seulement au siècle passé, en 1965 et en 1974. Lors de la prochaine présidentielle, toutes les forces politiques seront traversées par une question de fond : faut-il défendre la ligne de la rupture ou pas ? Ceux qui le veulent se rassembleront. De notre côté, nous pouvons nous accorder plus facilement avec l’écologie radicale comme avec les communistes. Il est plus difficile de s’entendre avec des socialistes de l’aile radicale puisqu’elle n’existe pas pour l’instant.

 

 

- Politis : Le récit politico-médiatique affirme très souvent qu’en cas de second tour face à l’extrême droite, vous perdrez. Comment comptez-vous inverser cette prédiction alors que le front républicain s’effrite, voire s’inverse, faisant de vous et votre mouvement la figure repoussoir numéro 1 ?
Jean-Luc Mélenchon : Cette petite musique sert à renforcer l’ennemi, elle cherche à nous disqualifier alors que nous sommes les plus forts à gauche. Ils peuvent bien affirmer que je suis « clivant ». C’est vrai heureusement. Mais qui a déjà recueilli 22 % des voix ? Aujourd’hui, dix-huit mois avant l’élection présidentielle, l’extrême droite nous devancerait de 20 points ? Comme en 2022 ! Mais dans l’élection, un seul point nous a finalement séparés ! Il serait donc bon de ne pas faciliter le travail des sondages manipulatoires. Ce qui comptera, c’est l’opiniâtreté et la discipline au combat. 

 

🔴 Chaque jour qui passe, nous continuons à aller dans les endroits où se trouvent les électeurs qui feront la différence.

Tout le temps. Sans pause, sans trêve. Si 1,5 million de gens en plus dans les quartiers populaires se mobilisent lors de la prochaine présidentielle, nous gagnerons. Nous sommes le mouvement du peuple. Nous savons qui nous voulons rassembler et pour qui nous faisons campagne. Et si ça ne marche pas, que les donneurs de leçon fassent mieux ! Les peuples ont les dirigeants qu’ils choisissent. Si les Français décident de passer au fascisme, au racisme, ce sera leur décision. Mais nous menons et nous mènerons de toutes nos forces le combat pour les en dissuader.

 

🔴 Nos concurrents se contentent de pleurnicher et de mendier le soutien de la caste médiatique.
Dans le pays, la vague dégagiste est levée. Les gens n’en peuvent plus. Après ce budget, ce sera encore pire, malgré les prétendues « grandes victoires » du PS qui sauvent le gouvernement Lecornu. Les gens vont s’en rendre compte. Aujourd’hui, qui a tenu bon ? Nous ! Et qui d’autre ? Je fais confiance à l’intelligence populaire… Mieux vaut faire ainsi que d’être embarqué avec des gens qui n’ont pas de parole, qui signent un programme et font le contraire le lendemain. Comment inspirer confiance en telle compagnie

 

 

- Politis : Vous êtes un partisan de la rupture avec la charte d’Amiens[13], qui affirme l’indépendance des syndicats à l’égard des partis politiques. Cette position agace les syndicats qui vous accusent parfois d’avoir une volonté hégémonique sur le mouvement social. Qu’avez-vous à leur répondre, et notamment dans la perspective de construire une grande mobilisation ?
Jean-Luc Mélenchon : Nous subissons une situation qui aggrave les difficultés de la gauche politique. C’est la faiblesse dans les entreprises, le syndicalisme est réprimé, le chômage est une menace qui effraie. Le rapport de force est dur à tenir pour les syndicalistes. Le mouvement insoumis ne peut avoir une assise ferme sans un mouvement syndical fort dans le pays. Mais pourquoi nous refuse-t-on par principe une coordination de l’action ? En restant chacun dans son couloir, nous ne pouvons pas gagner alors que les militants politiques sont souvent aussi syndicalistes.

 

🔴 Concernant le mouvement contre les retraites[14] en 2023, 91 % de la population était contre cette réforme.
Mais le mouvement social s’est soudainement arrêté. Pourquoi ? Cela n’a jamais été discuté. Des dirigeants syndicaux nous ont même appelé directement pour nous pousser à retirer tous nos amendements pour accélérer la discussion et aller au vote sur la mesure de l’âge de départ à 64 ans (article 7). La charte d’Amiens ne serait-elle valable que dans un sens ? Les syndicats auraient-ils le droit de nous dire ce que nous devrions faire, mais la réciproque ne serait pas vraie ? 

 

🔴 Encore récemment sur le décalage de trois mois de la réforme des retraites, notre combat parlementaire contre cette combine a été freiné par le comportement initial des syndicats.
Ils ont été trop prompts à soutenir la prétendue « suspension[15] » avant de se rendre compte de la réalité. Pourquoi le mouvement insoumis prétendrait-il diriger le mouvement syndical ? Nous voulons pouvoir donner notre avis sur l’action. Et, à chaque fois, nous sommes repoussés au nom de cette charte. Le jour où les syndicats appliqueront le programme de la charte d’Amiens, c’est-à-dire la grève générale révolutionnaire pour préparer la gestion coopérative de l’économie capitaliste, nous les suivrons sans condition. 

 

🔴 En attendant, nous avons besoin de coalition amicale dans l’action.
La séparation artificielle entre le mouvement syndical et les militants politiques est un boulet. Surtout quand les militants sont souvent les mêmes. Si nous avions été écoutés pendant la lutte sur les retraites, nous aurions pu expliquer pourquoi c’était une erreur d’aller au vote. Il était très important que la réforme des retraites n’ait pas de légitimité. Et, aujourd’hui, si elle n’en a aucune, c’est grâce à notre tactique.

 

- Politis : Aux États-Unis[16] comme en Europe[17], les frontières se durcissent, qu’elles concernent les personnes ou les marchandises. Comment l’analysez-vous ?
Jean-Luc Mélenchon : La question des frontières ne peut pas être séparée de la crise du capitalisme, le mode de production de tous ces territoires. Nous sommes partisans d’une conférence permanente sur les frontières. Et il existe un cadre pour cela : l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Les Russes en faisaient partie. Mais ils en ont été exclus. C’est une erreur. Le second élément décisif est la politique de Donald Trump. En durcissant les frontières douanières, il a tourné la page de 40 années de néolibéralisme fondamentaliste. 

 

🔴 Nous vivons donc un moment où l’ancien monde se disloque.
Les États-Unis n’en sont plus les maîtres. Car la première industrie manufacturière mondiale, c’est la Chine. Tout s’est brouillé : des communistes vous expliquent qu’ils sont pour le libre-échange, et des capitalistes qu’ils sont pour la production nationale. Le monde s’est renversé et il n’y a pas de projet alternatif sur la table. Dans ce contexte, le rôle de la France est important. En effet, c’est la seule nation d’Europe où une gauche radicale peut accéder au pouvoir dans un pays central du capitalisme.

 

 

- Politis : En France, l’obsession de la droite et de l’extrême droite porte sur l’expulsion des étrangers. Si vous arrivez au pouvoir, que faites-vous de cette question, notamment en ce qui concerne les obligations de quitter le territoire (OQTF[18]) et les centres de rétention administrative ?
Jean-Luc Mélenchon : Avant d’expulser, nous devons nous préoccuper du reste.

  • D’où viennent tous ces gens ? Notre premier but, c’est qu’ils n’aient pas besoin de partir de chez eux.
  • Deuxièmement, nous ne pouvons pas considérer l’expulsion comme une politique d’immigration. Cette idée est un fantasme.

La Grande-Bretagne a serré tous les écrous. Résultat : 660 000 personnes de plus. Il faut être raisonnable. 

 

🔴 D’abord, il faut rendre la vie moins inhumaine pour les gens qui sont arrivés sur notre territoire : nous devons faciliter les régularisations.
Car l’État produit de l’illégalité en refusant de mettre à jour les papiers dans les délais, en infligeant des conditions d’obtention des renouvellements qui sont une honte et qui, en plus, n’aboutissent pas. Il faut que ce système cesse. Mais il faut surtout un renversement complet de notre compréhension du monde. Cette nouvelle lecture est délicate car le système politico-médiatique a chauffé à blanc l’opinion publique en martelant que l’immigration est un danger, qu’elle est la cause des homicides, des viols et de toutes ces choses abominables. Pour nous, l’immigration reste un atout.

 

 

- Politis : Depuis octobre 2023, les insoumis se mobilisent beaucoup sur l’impérialisme et le colonialisme israélien[19] en Palestine. Considérez-vous aussi que la Russie est un État impérial, compte tenu des différentes invasions des pays limitrophes ?
Jean-Luc Mélenchon : L’usage des mots, et notamment celui d’impérialisme, n’est pas si simple. Je ne sais pas s’il s’applique à Israël. Je me contente des faits : envahir le voisin est inacceptable et nous le combattons. Nous ne pouvons pas laisser violer les frontières et régler les conflits par la force. Le mouvement insoumis se réfère toujours au droit international[20], c’est la base sur laquelle notre internationalisme se vit. Cependant, avoir relégué la Russie après la chute de l’URSS est une erreur absolue. Cette erreur a été commise sous la pression des États-Unis qui avaient intérêt à affaiblir l’Europe

 

🔴 C’est pourquoi en 2008 et en 2014, quand l’Otan a décidé que la Géorgie et l’Ukraine pourraient y entrer, nous avons réagi en disant : « Si vous faites ça, ce sera la guerre ! »
Parce que la Russie ne pourra jamais accepter d’être encerclée. Le principal problème que nous avons avec la Russie, c’est que la question des frontières, après l’effondrement de l’Empire soviétique, n’a jamais été discutée nulle part. La Crimée était un territoire russe avant que le Parti communiste de l’URSS ne décide de la rattacher à l’Ukraine. Et cette question des frontières se posera encore de bien des façons aux limites de l’ancien empire soviétique.

 

🔴 Pour le moment, il faut que les Russes évacuent l’Ukraine.
Et je voudrais pointer du doigt ceux qui, de manière irresponsable, n’ont pas voulu discuter des garanties mutuelles de sécurité. Si vous ne vous accordez pas sur des garanties mutuelles de sécurité entre ennemis, avec qui voulez-vous les discuter ? Cela concerne l’Union européenne (UE). Elle doit exiger l’interdiction des missiles de moyenne portée parce que nous en sommes la cible. Et il faut résoudre ces questions :

  • qui déminera la mer Noire ?
  • Qui déminera l’Ukraine ?
  • Qui garantira la sécurité des centrales nucléaires ?

Enfin, la liquidation de la guerre avec la Russie ne se limite pas aux relations entre l’Ukraine et la Russie, elle implique aussi les frontières polonaises et hongroises.

 

 

 

- Politis : En ce qui concerne la Chine, vous avez été accusé de complaisance avec ce régime. Que répondez-vous ? Et comment qualifieriez-vous ce régime ?
Jean-Luc Mélenchon : De quoi ne suis-je pas accusé par les agents des États-Unis et de Netanyahou ? La Chine est un régime d’économie mixte. L’article 1 de sa Constitution dit qu’il s’agit d’« une dictature démocratique populaire ». En quoi ça consiste ? Je suppose qu’il s’agit, pour eux, de la « dictature du prolétariat ». Je vous renvoie au texte de Marx sur le sujet pour le vérifier. Néanmoins, il ne faut pas être stupide et croire qu’une police politique contrôle 1,4 milliard de personnes. Aucun pays n’en serait capable. Le nationalisme chinois est le plus puissant liant de ce pays.

 

🔴 La seule question que nous devons nous poser, c’est de savoir ce que nous voulons faire avec la Chine.
Et moi, je vous réponds : nous ne ferons pas la guerre aux Chinois. Par ailleurs :

  • la Chine a proposé un traité mondial de désarmement nucléaire. Je suis pour ; 
  • Elle a proposé un traité mondial pour une monnaie commune. Je suis pour ;
  • La Chine a proposé une organisation internationale de l’intelligence artificielle. Je suis pour.

C’est le seul pays à proposer ça. Est-ce que cela fait de moi un « agent » chinois ? Si nous gouvernons la France, nous le ferons avec des partenaires. Il faut une coopération active avec la Chine.

 

 

- Politis : Vous avez dénoncé le génocide à Gaza. Qu’en est-il des Ouïgours[21] ?

Jean-Luc Mélenchon : Le mot de génocide est d’une très grande gravité. La qualification génocidaire concernant Gaza vient d’organismes internationaux. J’étais présent lorsque la Cour internationale de justice de l’ONU à La Haye a présenté les cinq critères qui font passer d’un crime de guerre à un génocide[22]. Quatre de ces points étaient présents dans les actes du gouvernement de Netanyahou et son intention génocidaire était affirmée. Il faut toujours peser les mots pour savoir quoi faire, en proportion. S’agissant des Ouïghours, nous n’approuvons aucun mauvais traitement des minorités ethniques quand il s’en présente. Mais que disent les institutions internationales ? L’ONU n’accuse pas la Chine de génocide… Voilà pourquoi je dis que ce n’en est pas un. Nous ne voterions donc pas davantage aujourd’hui le texte de la droite évoquant un génocide sur lequel nous nous sommes abstenus. Le droit international reste notre boussole constante.

 

 

- Politis : Ces dernières semaines, Emmanuel Macron a rencontré deux fois Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. Comment analysez-vous la position du président de la République depuis la reconnaissance de la Palestine[23] et le cessez-le-feu, régulièrement violé par Israël ?
Jean-Luc Mélenchon : Emmanuel Macron a pris du temps, mais il a fini par rallier notre position répétée chaque semaine à l’Assemblée nationale durant les séances de questions d’actualité au gouvernement. Le point de départ pour arrêter le génocide[24], c’est de montrer à Netanyahou que tout ne lui est pas permis. Il croyait se débarrasser des Palestiniens. Résultat : les États sont de plus en plus nombreux à reconnaître un État palestinien. Les trois quarts des pays du monde et presque la moitié de l’Union européenne le reconnaissent

 

🔴 Macron a bien fait de recevoir Mahmoud Abbas.
Néanmoins, nous devons interroger : pourquoi ne fait-on pas voter les Palestiniens ? Une élection est moins compliquée à organiser qu’une guerre. Gaza va être soumise à un nouveau mode d’administration sans que les Palestiniens se prononcent sur le sujet[25]. Nous voilà revenus à l’époque du colonialisme le plus vulgaire. La reconnaissance de l’État palestinien est une étape. Mais cette guerre serait instantanément stoppée si les États-Unis et l’Europe n’armaient pas Netanyahou. Le président de la République devrait donc mettre fin à la coopération commerciale et militaire avec lui. Quand nous gouvernerons notre pays, aucune livraison d’armes ne lui sera autorisée.

 

🔴 Et puis la guerre n’est pas finie : le Liban est bombardé comme Gaza.
Et la France ne fait rien ! Le Liban doit rester autonome et indépendant. C’est une nation amie. Il faut aider l’armée libanaise à être une armée régulière capable de défendre ses frontières. Après ça, vous pourriez me demander : « Comptez-vous armer l’Ukraine ? » D’abord, c’est déjà fait. Ensuite, ce n’est pas la même chose. Être protagoniste d’une guerre avec un pays nucléaire, ce n’est pas pareil que d’aider à défendre une frontière au Moyen-Orient.

 

 

- Politis : Israël aussi a la bombe nucléaire. Grâce à la France d’ailleurs…
Jean-Luc Mélenchon : Je ne crois pas que Netanyahou ait les moyens, ou l’envie, de mener une guerre nucléaire avec la France. Mais nous demandons la dénucléarisation de toute la zone, de l’Iran à Israël, en passant par le Liban, la Syrie et les pays du Golfe. L’humanité entière a intérêt à en revenir au traité de non-prolifération nucléaire.

 

Notes :

[0La députée Sandrine Runel défend la ligne des socialistes sur le budget de la Sécu, affirme vouloir continuer de négocier avec le gouvernement

[1Lecornu : sans 49.3 mais avec un chèque en blanc au RN

[2« Macron refuse de prendre acte du résultat des urnes »

[3À l’Assemblée, Sébastien Lecornu dit merci aux socialistes

[4Programme partagé du NFP

[5Lecornu II sauvé, le PS piégé

[6Mort de Nahel : la République en faute

[7Européennes : à gauche, deux salles, deux ambiances

[8À l’Assemblée, Bayrou victime d’obsolescence programmée

[9100 ans de trahisons socialiste

[10Aux municipales, comment gauche et quartiers populaires ferraillent pour exister

[11La difficile résistance d’une certaine idée du communisme municipal

[12Zohran Mamdani : New York ravive l'espoir

[13En finir avec Amiens

[14Retraites : une réforme contre le peuple

[15Retraites : la victoire en trompe-l’oeil du PS...

[16Budget record pour l’ICE : Trump déploie sa machine anti-immigration

[17Immigration : comment l’Europe se durcit

[18Droit des étranger·es : l’engrenage des OQTF pour « menace à l’ordre public »

[19L’éternel déni de la question coloniale

[20Le droit international piétiné

[21Ouïgours en Chine : Alerte génocide ?

[22Génocide à Gaza : le vivre, le dire, le voir

[23Palestine : à l'ombre de la reconnaissance

[24« Face au génocide, filmer ou photographier devient une manière de résister »

[25Le plan Trump pour Gaza : la Bible et le dollar

 

 

Pour en savoir plus :

- La France insoumise est la seule force de gauche favorable à l’union

 

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14 juin 2025 6 14 /06 /juin /2025 17:45
Face à l'extrême droite, la gauche de rupture se fédère en Europe...
Face à l'extrême droite, la gauche de rupture se fédère en Europe...
Face à l'extrême droite, la gauche de rupture se fédère en Europe...

Ce Congrès a marqué une étape essentielle dans la construction d’une gauche de rupture féministe, écologiste, ancrée dans les luttes sociales aux côtés des syndicats et de la société civile, déterminée à faire face à l’extrême droite et à ses discours de haine

 

 

L'Alliance de la gauche européenne a été fondée le 29 août 2024[1] pour fédérer les forces écologistes et féministes de gauche afin d'agir concrètement contre le capitalisme, de résister à l'extrême droite sur le terrain et de se mobiliser pour remporter de nouvelles victoires et former des gouvernements à travers l'Europe.
L'Alliance a tenu son premier congrès au Palais des congrès d'Alfandega à Porto (Portugal) les 13 et 14 juin
[0]. Les dirigeants et délégués de tous les partis membres se sont réunis pour adopter des décisions et des orientations pour le travail de l'Alliance de la gauche européenne et partager leur vision commune pour renforcer la gauche en Europe. Les alliés politiques d'Europe et d'ailleurs, ainsi que les syndicats, la société civile et les militants, sont invités à rencontrer l'Alliance de la gauche européenne et à rejoindre nos idées et nos forces pour un avenir meilleur.

 

 

Sources : Eric Durand | mis à jour le 25/03/2026

- Histoire de cette force politique
L'Alliance de la gauche européenne pour les peuples et la planète a été fondée par 7 partis européens : L'Alliance rouge-verte du Danemark, le Bloc de gauche du Portugal, La France Insoumise (LFI) de France, le Parti de gauche de Suède, l'Alliance de gauche de Finlande, La Gauche ensemble de Pologne et Podemos d'Espagne. 

 

🔴 Origines
Mis à part La Gauche ensemble, ces partis fondateurs sont tous membre du mouvement Maintenant le peuple (MLP) lancé en 2018[2]. L'Alliance rouge-verte, LFI, le Bloc de gauche et l'Alliance de gauche étaient d'autre part membres du Parti de la gauche européenne (PGE[3]) jusqu'à la fondation de l'Alliance[4].
 

Les raisons de sa création se trouvent derrière les divergences au sein du PGE sur la question de la guerre en Ukraine et les tensions issues de la surreprésentation des partis communistes dans les organes décisionnaire du parti.

 

En amont des élections européennes de juin 2024, ces tensions se sont exacerbées. Le 16 février 2024, en marge de la conférence de MLP à Copenhague, la majorité des membres du mouvement se sont accordé pour quitter le PGE et créer un nouveau parti européen après les élections " Maintenant le peuple "[2].

 

🔴 Fondation
Le 29 aout 2024, l'Alliance de la gauche européenne pour les peuples et la planète demande son admission en tant que parti politique européen auprès de l’Autorité pour les partis politiques européens et les fondations politiques européennes. Le 27 septembre 2024, l'Alliance est officiellement admise en tant que parti politique européen.

 

Forte de 18 députés européens à la suite des élections européennes, l'Alliance de la gauche européenne est le principal parti politique du Groupe de la gauche au parlement européen (GUE/NGL[4]), devant le Parti de la gauche européenne et ses 16 députés. Malgré ses divergences avec le PGE[5], l'Alliance n'a pas l'intention de quitter leur groupe parlementaire commun. 

 

 

- Le Congrès fondateur de la " european left alliance " s'est tenu à Porto les 13 et 14 juin 2025[0].
Des partis politiques de gauche, écologistes et féministes de toute l’Europe unissent leurs forces, pour les peuples et la planète !

  • Lors du congrès, les 7 membres fondateurs sont rejoint par deux nouveaux membres associés, le parti basque " Euskal Herria Bildu[6] " et le " Parti socialiste de gauche[7] " norvégien.
  • Sont également présent d'autres partis de gauche européens, comme " Die Linke[8], " Sinistra Italiana[9] ", " Dei Lenk[10] ", " Mozemo[11] ", " Budoucnost[12] " et " Demos[13] ", qui auraient été approchés pour rejoindre l'Alliance. Celle-ci nourrit en effet l'ambition de s'élargir, notamment en accueillant de nouveaux partis d'Europe centrale et de l'est.
  • Le 11 décembre 2025 " Sinistra Italiana[14] " rejoint l’European Left Alliance ! En moins d’un an, l’ELA rassemble déjà les forces de gauche de toute l’Europe pour construire une gauche de rupture et déterminée à faire reculer l’extrême droite et le néolibéralisme.

 

🔴 L'Alliance de la gauche européenne annonce aussi lors du congrès :

  • la création d'une fondation européenne tournée vers la réflexion intellectuelle et programmatique ;
  • le lancement d’une grande initiative citoyenne collective européenne contre le génocide à Gaza, visant à suspendre l'accord d'association entre l'UE et Israël,  qui marquera la première action d’une stratégie globale d’ELA : être résolument tourné vers l’action.

 

🔴 Ces partis politiques de gauche se rassemblent pour :

  • Agir pour stopper le génocide du peuple palestinien à Gaza ;
  • Taxer les riches et financer l’avenir ;
  • Combattre les autocrates et les impérialistes ;
  • Construire un front féministe et antiraciste européen contre l’extrême droite ;
  • Mettre en œuvre une transition écologique fondée sur la justice sociale ;
  • Unifier la gauche européenne, de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud

European left alliance ', est un outil politique pour changer les sociétés, résister aux fascistes et aux capitalistes, construire la révolution citoyenne et raviver l’espoir d’un avenir meilleur !

 

 

- Discours d’ouverture de Manon Aubry le 13 juin 2025
Très fière d’ouvrir le 1er congrès fondateur de l’Alliance de Gauche Européenne !
Depuis notre coalition " Maintenant le Peuple ", nous avons maintenant construit notre parti européen.
Avec un objectif : battre l’extrême-droite et les libéraux qui détruisent nos vies !

 

 

 

Notes :

[0Premier congrès de l'Alliance de la gauche européenne : Pour une gauche plus forte face à l'extrême droite

[1L'Alliance de la gauche européenne pour les peuples et la planète a été fondée par 7 partis européens le 29 août 2024 

[2Maintenant le peuple ! Alliance européenne de partis rouges verts au sein du PGE

[3] Parti de la gauche européenne

[4Groupe de la gauche au parlement européen (GUE/NGL)

[5] Parti de la gauche européenne

[6] Euskal Herria Bildu, en français : « Réunir le Pays basque »

[7Parti socialiste de gauche norvégien

[8] Die Linke, en français « La Gauche », est un parti politique allemand

[9] Sinistra Italiana - Sinistra Ecologia Libertà, abrégé en (SI-SEL) est un parti politique fondé le 19 février 2017 à Rimini

[10La Gauche (en luxembourgeois : Déi Lénk) est un mouvement politique luxembourgeois de gauche à gauche radicale fondé en 1999 par des dissidents du Parti communiste luxembourgeois (KPL) et d'autres personnes des courants politiques, syndicaux et associatifs de gauche

[11Nous pouvons! (croate : Možemo!) est un parti politique croate de gauche et écologiste. Il a été formé le 10 février 2019[1] par des mouvements locaux afin de se présenter aux élections législatives nationales et aux élections européennes

[12Budoucnost (lit. « Futur ») est un mouvement politique de gauche fondé en République tchèque en mai 2020

[13Le Parti Démocratie et Solidarité (roumain : Partidul Democrației și Solidarității), également connu sous son abréviation et son nom court Demos

[14La Gauche italienne est un parti politique fondé le 19 février 2017 à Rimini.

 

Pour en savoir plus :

Manon Aubry : « La mobilisation en Europe continuera jusqu’à ce que cesse le martyre des Palestiniens »

- Organiser la gauche de rupture : La France Insoumise et le cycle des luttes en France

Excellents résultats pour nos alliés d’Enhedslisten aux législatives danoises du 25 mars 2026 : Ils progressent dans tout le pays, et deviennent, pour la première fois, le premier parti à Copenhague lors d’une élection législative.

 

Face à l'extrême droite, la gauche de rupture se fédère en Europe...
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7 janvier 2025 2 07 /01 /janvier /2025 17:36
Le 11 juillet 2024

Le 11 juillet 2024

« Nous voulons négocier » – Le PS tue le NFP en négociant avec Bayrou, Valls, Retailleau et Darmanin[a]

 

 

La tentative de discussion avec l’Élysée a galvanisé le PS, réunifié autour de la rupture stratégique avec Jean-Luc Mélenchon. Chez les Écologistes, en revanche, les zigzags de la direction ont brouillé les lignes. Et au PCF, la crise est ouverte avec Fabien Roussel.

 

 

Sources : Mathieu Dejean et Pauline Graulle le 10 décembre 2024 | mis à jour le 15/01/2025

- Emmanuel Macron aura au moins réussi une chose : semer la zizanie à gauche.
En invitant toutes les forces politiques ayant « indiqué se placer dans une logique de compromis » à une réunion à l’Élysée mardi 10 décembre – à l’exception de La France insoumise (LFI) et du Rassemblement national (RN) –, le président de la République a mis un nouveau coup de boutoir dans la fragile alliance du Nouveau Front populaire (NFP).

 

En fin d’après-midi, les dirigeants des trois partis de gauche – Parti socialiste (PS), Parti communiste français (PCF) et Les Écologistes – sont sortis bredouilles de leur rendez-vous avec le chef de l’État. « Il faut… arrêter les réunions à l’Élysée », a même conclu la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale[0], Cyrielle Chatelain, estimant que deux options s’offraient désormais à Emmanuel Macron : nommer un premier ministre issu de la force arrivée en tête aux législatives de juin ou s’exposer à une nouvelle motion de censure.

 

Un épilogue aux airs de retour à la case départ, après une semaine de tensions à gauche sur la meilleure manière d’aborder l’après-censure, laissant les partis jusqu’ici coalisés dans le NFP éparpillés façon puzzle. Au lendemain de la chute de Michel Barnier, les socialistes ont été les premiers à accepter de se rendre à une réunion à l’Élysée pour discuter d’un accord de non-censure d’un gouvernement de gauche, entraînant derrière eux Les Écologistes et le PCF. De quoi ouvrir un gouffre au sein du NFP, LFI excluant toute logique de compromis avec le pouvoir.

 

Ces derniers jours, les passes d’armes entre les différents responsables de gauche se sont multipliées.

  • « Qu’allez-vous faire dans cette galère ? Vous êtes sur le point de vous asseoir à la table des négociations avec Gabriel Attal et Laurent Wauquiez ! », exhortait mardi le député LFI Paul Vannier[1],
  • tandis que Jean-Luc Mélenchon regrettait que le PS, le PCF et les Écologistes fassent une « coalition pour négocier avec les droites[2] ».
  • Un peu plus tôt, le communiste André Chassaigne, président du groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR) à l’Assemblée, et l’Insoumis Éric Coquerel s’invectivaient sur BFM, le premier accusant le second d’être « favorable au chaos »[3].

 

 

- Crise ouverte au PCF…
L’annonce de la réunion élyséenne de mardi, en présence du parti Les Républicains (LR), a également fracturé l’intérieur des mouvements de gauche. Le matin même, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a provoqué un tollé en semblant faire de l’abrogation de la réforme des retraites une monnaie d’échange avec le pouvoir. « Si, nous, on reste bloqués sur l’abrogation […], on n’avancera pas[4] », a déclaré l’ancien député, qui fait l’objet d’une enquête[5] du Parquet national financier (PNF).

 

« On dirait le clergé décadent négociant les évangiles », a réagi le député communiste Nicolas Sansu[6], qui s’était déjà ému la veille d’une première salve de déclarations de Fabien Roussel s’éloignant de l’abrogation[7]. En catastrophe, le groupe GDR a annulé sa conférence de presse hebdomadaire à la suite des remous provoqués par cette déclaration – et ce n’est pas la seule[8] qui pose problème en interne.

Huit député·es du groupe GDR et une douzaine de sénateurs et sénatrices communistes se sont retrouvé·es dans la foulée au Sénat et en visioconférence avec le secrétaire national du PCF pour faire le point dans une ambiance tendue. Ni le député Stéphane Peu ni le sénateur Pascal Savoldelli n’ont défendu Fabien Roussel. « Unanimement, nous avons dit qu’il fallait arrêter de remettre en cause l’idée de l’abrogation de la réforme des retraites. On veut préserver l’unité du NFP quoi qu’il arrive », rapporte Nicolas Sansu. « Fabien s’est fait recadrer mais évidemment, il en fera bien ce qu’il veut », raconte un autre participant lassé de la godille politique de son chef de file.

 

De quoi creuser encore le fossé entre le secrétaire national et le groupe à l’Assemblée, composé quasiment pour moitié d’ultramarins rétifs à toute concession aux macronistes. Dans l’autre moitié, communiste « pur jus », là aussi, ça grince : « Fabien Roussel a parlé d’un accord de non-censure d’un gouvernement qui va jusqu’à LR, mais on n’en a jamais parlé dans le groupe », rapporte la députée PCF Elsa Faucillon, qui ne « voi[t] pas comment le groupe communiste à l’Assemblée survivrait » si la Place du Colonel-Fabien actait un accord dans le dos des parlementaires.

 

En dehors des député·es communistes, des cadres du PCF rapportent aussi, à la veille d’une « conférence nationale » (un mini-congrès) qui aura lieu samedi, une ambiance interne explosive. « Quand on dit qu’il y a une ligne rouge, il ne faut pas la dépasser. Quelque part, Fabien la dépasse, et je ne suis pas d’accord avec ça », déplore Raphaëlle Primet, coprésidente du groupe communiste au conseil de Paris. Le courant unitaire du PCF, Alternative communiste, a quant à lui publié une lettre ouverte au secrétaire national l’appelant à « passer le relais » : « Fabien, permets-nous de te le dire avec gravité : cette voie [celle du “terrain d’entente avec Emmanuel Macron” – ndlr] est une trahison.[9] »

 

 

- … et remous chez les Écologistes
Chez Les Écologistes, c’est aussi avec des yeux ronds que bien des militant·es ont observé les variations stratégiques de Marine Tondelier. Le 1 décembre, elle publiait un appel à une candidature commune de la gauche en 2027 avec Lucie Castets[10]. Mais quelques heures avant la motion de censure, la voilà qui appelait unilatéralement à des discussions avec l’ensemble des partis ayant participé au front républicain aux législatives, provoquant la perplexité de responsables du NFP.

 

L’aile gauche du parti, en particulier, n’est pas convaincue. L’appel de l’ancienne ministre de l’écologie Cécile Duflot, directrice de l’ONG Oxfam, à une « coalition climat et sociale qui doit aller des Écologistes au bloc central », sans le RN ni LFI[11], a remis de l’huile sur le feu, certains écologistes craignant que les négociations avec Emmanuel Macron ne débouchent sur une séparation avec LFI. « Ce n’est pas à une ONG de se positionner pour souhaiter une coalition allant de LR au PCF, en excluant le RN et LFI qui, par ce fait, sont assimilés, quoi que vous en disiez. Le périmètre partidaire ne vous regarde pas », a répliqué la sénatrice écologiste Raymonde Poncet[12].
 

La liste de onze propositions prioritaires faisant office de base de discussion n’a également pas fait l’unanimité chez les Écologistes. De même que les réactions, plutôt optimistes, de Marine Tondelier et Cyrielle Chatelain à leur première rencontre avec Emmanuel Macron le 9 décembre. Marine Tondelier s’était dite « satisfaite de plusieurs choses[13] » et Cyrielle Chatelain avait répondu positivement à la proposition de « nouvelle méthode » faite par Emmanuel Macron.

 

« C’est une chose de dire à Macron qu’en cas de premier ministre NFP, on s’engage à ne pas utiliser le 49-3, et qu’on ne peut pas appliquer tout le programme ; ç’en est une autre de discuter d’une plateforme programmatique. Il y a eu un recadrage après leur première réunion », rapporte le député Hendrik Davi, qui siège dans le groupe écologiste à l’Assemblée.

 

Membre du bureau exécutif des Écologistes, Alain Coulombel se dit toutefois convaincu de la solidité des dirigeantes du parti : « On ne va pas renouveler l’expérience Emma Cosse, qui disait qu’elle n’entrerait jamais au gouvernement, pour finalement le faire. » Les tensions internes au NFP ont cependant été jugées suffisamment préoccupantes pour que deux petits partis proches des Écologistes, L’Après de Clémentine Autain et Alexis Corbière, et Génération·s publient, ce 10 décembre, des communiqués appelant à ne pas « tomber dans le piège d’Emmanuel Macron[14] ».

 


- Au PS, démelenchonisation express et unité retrouvée
Il n’y a guère que le PS que la période semble galvaniser. « Parfait accord autour de la délégation qui rencontrera le président de la République ! », triomphait le député Pierre Pribetich, proche de François Hollande, au sortir de la réunion hebdomadaire du groupe à l’Assemblée, mardi matin. À l’autre bout du spectre socialiste, le « fauriste » Laurent Baumel se félicitait lui aussi de l’unité retrouvée à la faveur de l’échappée en solitaire du PS au lendemain de la motion de censure : « On est dans une phase de désinféodation de Jean-Luc Mélenchon, et là-dessus, comme sur le fait que personne ne participera à une coalition avec la droite, tout le monde est d’accord », soulignait l’ancien frondeur.

 

Au point que, fait inédit au moins depuis le calamiteux congrès de Marseille[15] (Bouches-du-Rhône), un communiqué signé par tous les représentants des courants socialistes, y compris par les ennemis jurés du premier secrétaire, a été publié lundi pour fixer dans le marbre les « exigences [des socialistes] pour construire un nouveau chemin [...] permettant de trouver une issue à cette situation de blocage préjudiciable aux Françaises et aux Français ».

 

La semaine dernière n’a pourtant pas été un fleuve tout à fait tranquille pour le PS. Les hésitations d’Olivier Faure, sur France Info[16], où il a semblé évoquer des « concessions réciproques », dans un accord comprenant la droite de Laurent Wauquiez, ont fait tordre le nez à certains de ses proches. Il a clarifié le lendemain.
 

Quelques jours plus tard, la formule absconse de Boris Vallaud à la question d’un journaliste de LCP lui demandant si la présence de Bruno Retailleau au gouvernement pouvait constituer une ligne rouge a aussi pu laisser songeur : « Bruno Retailleau qui mène la politique de Bruno Retailleau, ce n’est pas possible pour nous[17] », a ainsi éludé le président du groupe socialiste, dans une vidéo abondamment relayée - et moquée - par certains Insoumis. « Il ne voulait surtout pas avoir l’air d’entrer dans la discussion en demandant la tête d’untel ou d’untel », déminait, mardi, son entourage, glissant que dans le fond, « bien sûr, Retailleau, c’est no way ».

 

Autrement troublantes, les nuances sémantiques entre les député·es du même groupe. Jérôme Guedj, revendiquant une « suspension » de la réforme des retraites, son collègue Arthur Delaporte revendiquant, lui, « l’abrogation » de la loi Dussopt... De là à voir se dessiner en creux les fissures qui pourraient vite réapparaître dans le parti ? « La stratégie du PS est bonne, mais mal exécutée : les gens parlent trop, ils se font les porte-parole de Macron », commente un écologiste.

 

Mardi matin, Laurent Baumel ne disait, dans le fond, pas vraiment autre chose : « En réalité, s’il y a cette impression un peu brouillonne, c’est qu’on n’est pas tous carrés sur ce que signifie concrètement nouer un “accord de non-censure”. Pour certains, comme moi, cela signifie une vraie reparlementarisation : ne pas censurer un gouvernement, quel qu’il soit, dès lors qu’il n’utilise pas le 49-3. Pour d’autres, la censure dépendra des avancées qu’on peut obtenir. Mais là-dessus, le débat devient complexe, y compris au PS, car il y a une infinité de nuances. »

 

En attentant, le parti d’Olivier Faure a décidé d’une politique de petits pas. Quelques heures avant la réunion à l’Élysée, un membre de l’équipe dirigeante du groupe à l’Assemblée se montrait combatif : « Il faut arracher tout ce qu’on peut arracher sur les retraites, la revalorisation des salaires… Les macronistes n’ont jamais été aussi faibles, Marine Le Pen est à poil. Et on a réussi à isoler les Insoumis et à fédérer autour de notre ligne les communistes et les Verts », résumait-il, se fiant un peu vite aux déclarations de dirigeants de partis pas forcément en phase avec leur propre base.

 

 

- Analyse radicalement inverse pour Jean-Luc Mélenchon.
« Je continue à avoir l’espoir qu’ils [le PS, les écologistes et les communistes - ndlr] n’aient pas la bêtise d’aller au bout de cette démarche [...]. Je parle au nom de millions de gens de toutes opinions, mais aussi de socialistes, de communistes, d’écologistes qui ne veulent pas participer à cette mascarade », a-t-il lancé lundi soir, lors d’un meeting à Redon (Ille-et-Vilaine), convaincu d’être à la fin le seul et unique rassembleur....  En tout état de cause " La négociation du PS avec le gouvernement Macron-Bayrou n'engage que lui " déclarait-il le 6 janvier 2025[18].

 

🔴  Et pour mémoire : Le 8 juin 2023, les forces de gauche ont prêté serment de continuer à lutter contre la retraite à 64 ans et pour la retraite à 60 ans.

 

« Nous faisons le serment d’agir sans relâche pour rassembler une majorité qui mettra fin à cette réforme injuste » – Le serment du 8 juin

 

Notes :

[a« Nous voulons négocier » – Le PS tue le NFP en négociant avec Bayrou, Valls, Retailleau et Darmanin

[0] Nomination d'un Premier ministre: " Il faut arrêter les réunions à l'Élysée ", déclare Cyrielle Chatelain, députée EELV

[1] " Qu’allez-vous faire dans cette galère ? Vous assoir à la table des négociations avec Attal et Wauquiez… J’appelle mes camarades socialistes, écologistes et communistes à ne pas tomber dans le piège tendu par le Président de la République. "

[2] Jean-Luc Mélenchon : " Le PS/ PCF / EELV  en coalition pour négocier avec les droites : retour vers le passé. Tristesse. "

[3Consultations à l'Élysée: échange tendu entre Éric Coquerel (LFI) et André Chassaigne (PCF) après l'annonce d'une nouvelle réunion

[4] Retraites : Réforme des retraites "Il faut trouver un terrain d'entente sinon on n'avancera pas", dit Fabien Roussel

[5Le Parquet national financier a ouvert une instruction, vendredi, concernant les soupçons d’emploi fictif du candidat PCF à la présidentielle lorsqu’il était assistant parlementaire

[6Sansu Nicolas : N'a t il pas lu le communiqué  du Pcf ? On dirait le clergé décadent négociant les évangiles... Ça suffit. Abrogation abrogation

[7] Sansu Nicolas : " J’apprends à la télé qu’on lâcherait l’abrogation de la réforme des retraites Macron contre une conférence sociale !!! Pas ça ! Les députés GDR n’ont jamais proposé ça ! "

[8] Ce n’est pas la seule déclaration de Fabien Roussel qui pose problème en interne comme en atteste la réaction du député Pouria Amirshahi

[9] 1000 communistes de carte ou de cœur adressent une lettre ouverte à Fabien Roussel

[10Lucie Castets et Marine Tondelier appellent à une candidature commune à gauche pour 2027.

[11] Cécile Duflot : « Mon option est la constitution d’une coalition climat et sociale qui doit aller des écologistes au bloc central »

[12Ce n'est pas à une ONG à se positionner pour souhaiter une coalition allant de LR au PCF, en excluant le RN et LFI qui par ce fait sont assimilés quoi que vous en dites

[13Marine Tondelier s’était dite « satisfaite de plusieurs choses »

[14L’Après : « Ne tombons pas dans les pièges de Macron » !

[15Congrès du PS : malgré l’accord, rien ne sera simple pour Olivier Faure

[16"Je suis prêt à entrer en discussions", avance Olivier Faure avant sa venue à l'Elysée

[17Gouvernement Bayrou: pour Boris Vallaud (PS), Bruno Retailleau "ne peut pas rester" pour faire une nouvelle loi immigration

[18] 06 janvier 2025 Jean-Luc Mélenchon : La négociation du PS avec le gouvernement Macron-Bayrou n'engage que lui

 

Pour en savoir plus :

- Le 11 juillet 2024 : Olivier Faure : J’ai fait le choix du rassemblement de la gauche depuis que je suis Premier secrétaire, et je n’en bougerai pas.

- 6 janvier 2025 : " Nous voulons une négociation " Olivier Faure s'exprime à la sortie des négociations pour le budget à Bercy

- 7 janvier 2025 : Le PS est " ouvert au compromis " avec le gouvernement sur la question budgétaire, affirme son Premier secrétaire Olivier Faure.

- 08 janvier 2025 Jean-Luc Mélenchon :  Aucun accord de non censure du PS et de EELV ne nous concernera jamais.

- Jean-Luc Mélenchon : La nuit des longues fourchettes 

- Jean-Luc Mélenchon : Le jour des petites cuillères... L’annonce des socialistes avait été noyée dans l’habituel flot de paroles confuses qu’est la manière socialiste elle-même

- Jean-Luc Mélenchon : L’après Bayrou est servi

- Censure : lâché par Bayrou, le PS s’enfonce dans la crise

 

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  • Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT  de 1978 à 2022.
  • Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT de 1978 à 2022.

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