Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
8 mars 2025 6 08 /03 /mars /2025 14:13
Balkans : tout le pouvoir aux « plénums » !

La machine ne peut se mettre en branle que si tout le monde participe. Nous n'en sommes pas là encore, mais à un moment donné, comme une tempête, la colère refoulée pendant des années éclatera et changera fondamentalement la manière de fonctionner de notre société, ou sera instaurée une démocratie directe et décentralisée.

 

 

Un vent de révolte souffle dans les Balkans, où les classes populaires s'organisent à travers des « plénums », une nouvelle forme de démocratie directe. Rappelant les conseils ouvriers historiques, ces assemblées sont aujourd'hui au cœur des luttes sociales. Certains y voient les « soviets du XXIe siècle ».

 

 

Sources : Lucas Grimaldi | mis à jour le 01/04/2025

- Dans l'indifférence quasi générale du reste du monde, un vent de révolte souffle dans les Balkans.

En effet, depuis quelques années déjà, les classes populaires s'organisent à travers des « plénums », une nouvelle forme de démocratie directe où toutes les décisions sont prises collectivement, de manière décentralisée et sans leadership d'un quelconque individu, parti, syndicat... Ces « plénum », qui rappellent des expériences historiques comme les conseils de travailleurs, sont actionnels le fer de lance des luttes populaires. Et si c'étaient finalement les « soviets du XXIe siècle » ?

 

Pour commencer un peu d'étymologie, le terme « plénum » vient du latin et signifie « plein » ou « assemblée complète ». Il désigne une réunion où tous les membres d'un groupe participant, sans distinction de rang ou de hiérarchie, un mot qui prend tout son sens dans nos exemples d'auto-organisation populaire. Il faut noter que le mot « plénum » était déjà couronnement utilisé, à notre époque, dans les pays dit « communistes » pour désigner les réunions plénières des partisans au pouvoir (ex. : les « plénum » du Comité central du Parti communiste en URSS ou en Chine). Ces assemblées étaient censées être des lieux de débat et de prise de décision, mais elles étaient évidemment contrôlées par la hiérarchie bureaucratique du parti, loin donc de ce que nous verrons par la suite. Le terme a probablement été choisi par les populations des Balkans car il évoque une réunion horizontale ou tout le monde peut s'exprimer, mais sans doute aussi partie qu'il est familier aux populations de l'ex-Yougoslavie, où il avait déjà une connotation de prise de décision collective.

 

🔴 Les organisateurs des plénums balkaniques se sont ainsi réapproprié un mot historique lié aux structures autoritaires du parti communiste pour faire un symbole aux antipodes : celui de la démocratie directe et de la révolte.

 

 

- 2009 : Naissance dans les universités croates et extension

« Le savoir n'est pas une marchandise »

Pour voir apparaître, dans son sens moderne, les premières assemblées populaires communes « plénums », il fait remontoir à 2009 et se rendre en Croatie. Alors en pleine crise économique, et en réponse à la marchandisation de l'éducation ainsi qu'à l'introduction progressive de frais de scolarité dans les universités publiques, — conséquence du processus de Bologne visant à aligner le système universitaire croate croate sur les normes européennes —, les étudiants de l'Université de Zagreb ont débuté l'occupation de leur facultés[2][2bis]. Réclamant un enseignement gratuit, ils s'organisent en « plénums » ouverts à tous (le « plénum » de la faculté de philosophie était ouvert aux citoyens et pas seulement aux étudiants, contrairement à certains autres « plénum » qui naîtront en Croatie), prises à la majorité des votants, avec un droit égal de parole pour chaque participant, rejetant tout leader.

 

Parmi leurs autres revendications vont progressivité s'ajouter le rejet de la privatisation des universités, la fin des frais cachés, ainsi qu'une demande de transparence et de démocratisation du système universitaire. Cette grande vague d'occupations des universités perturbent les gouverneurs croates qui, dans un premier temps, reculent sur la privatisation et les frais d'inscription des universités. Ils auront cependant tout le vice d'attendre l'essoufflement du mouvement étudiant pour reprendre leurs mesures destructrices de plus belle. On peu dire que ce mouvement, resté essentiellement étudiant, avait peu de chances de renverser la table sans un élargissement de la révolte à d'autres pans de la société. Cependant, l'expérience des « plénums » était née, laissant un héritage important et influençant les futurs mouvements de luttes sociales dans les Balkans, avec par exemple leur manuel sur le thème « commentaire faire une assemblée générale », appelé The Occupation Cookbook[3], qui traversera les frontières et servira de source d'inspiration en Bosnie-Herzégovine lors de l'insurrection des « plénums » de 2014.

 

🔴 Évidemment, ces « plénums » présentent de nombres similitudes avec les assemblées générales observées notamment lors du mouvement Occupy Wall Street en 2011[4].

Ils s'inscrivent dans une dynamique plus de large d'organisations horizontales qui ont émergé à travers le monde depuis des décennies. Ce modèle, bien que réactivé récemment, troupe ses racines dans des pratiques anciennes d'auto-gouvernance collective.

 

🔴 Le terme « plénum » a également émergé en 2010 lors des occupations universitaires en Autriche et en Allemagne[5].

Bien qu'aucun lien direct avec le mouvement étudiant croate ne soit formellement établi, cette coïncidence reste intrigante. En revanche, lors des mobilisations études en Slovénie et en Serbie en 2011, qui verront naître de nouveaux « plénums », l'influence du mouvement croate est avérée. Le mouvement serbo-slovène est, pour sa part, assez similaire à ce qu'il s'est passé en Croatie, avec cependant un impact plus limité mais un point de départ similaire : des réformes néolibérales, notamment dans l'éducation, qui ont déclenché la colère des étudiants. Eux aussi ont réclamé une éducation gratuite et publique. Tous ces mouvements sont restés essentiels étudiants malgré leur radicalité et leur soif de démocratie directe, mais cela changera quelques années plus tard.

 

 

- 2014 : L'insurrection des plénums en Bosnie

« Manifestation lundi à Zenica »

Le 4 février 2014, en Bosnie, et plus précisément dans la ville ouvrière de Tuzla, dans le nord-ouest du pays, une révolte éclate[6]. Suite à des salaires impayés, les salariés d'usines privatisées se soulèvent et sont rapidement rejoints par les habitants, qui prennent fait et cause pour eux. Ensemble, ils convoquent une session plénière à l'échelle de toute la ville afin de formuler leurs exigences devant le Parlement du canton de Tuzla : le « plénum » était né ! Armés de toutes ces revendications, ils investissent le siège du gouvernement du canton, dénonçant pêche-mêle les privatisations massives en Bosnie-Herzégovine, la corruption et les divisions nationales.

 

🔴 S'ensuit une série de manifestations face à la surdité du pouvoir.

Le 7 février, une manifestation fait une vingtaine de blessés, des bâtiments gouvernementaux sont incendiés et de nombres arrestations ont lieu, marquant le débout d'une grande vague de protestations qui s'entendent à d'autres villes comme Sarajevo [7], Zenica, Mostar et Bihać en signe de solidarité. Très vite, le mouvement prend de l'ampleur, attirant des milliers de citoyens en colère contre les dirigeants. Paniqués devant la démonstration de force des masses, la plupart des ministres locaux finissent par démissionner, inquiets de voir les gouvernés reprendre les rêves de la vie politique. En effet, des centaines de citoyens et citoyennes se regroupent dans des « plénums », véritables expériences de démocratie directe, qui se propagent dans d'autres villes de Bosnie-Herzégovine, inspirées par l'expérience de Tuzla.

 

🔴 Les manifestations et les « plénums » perdurent pendant plusieurs semaines, et s'étalent.

Tandis que le vent de la colère gagne les rues en Croatie, au Monténégro, en Macédoine, etc., dans ce qu'on pourrait appeler un « printemps des Balkans », les manifestants bosniens rappellent déjà que « faim se dit pareil en bosnien, en croate ou en serbe ». Les manifestations et les « plénums » perturbent perdant plusieurs semaines, s'étalant à de nombreuses villes, notamment Sarajevo, Tuzla, Zenica, Mostar, Travnik, Brčko, Goražde, Konjic, Cazin, Donji Vakuf, Fojnica, Orašje et Bugojno. Des sessions régulières permettent aux habitants de débattre des enjeux politiques et de formuler des revendications à l'attention du gouvernement, telles que l'arrêt des privatisations, diverses mesures sociales ou encore la suppression des privilèges de la classe politique.

 

🔴 Dans le monde temps, le mode d'organisation des « plénums » se complexifie.

Le « plénum » de Tuzla met en place des groupes de travail spécialisés, chacun se concentrant sur un domaine spécifique, à l'image des ministères du canton de Tuzla. Parmi ces thématiques figurent l'éducation, la science, la culture et le sport, le développement économique, aménagement du territoire et protection de l'environnement, coordination avec les travailleurs, santé, justice et gouvernance, industrie, énergie et mines, sécurité intérieure, agriculture, gestion des ressources naturelles, commerce, tourisme, transports et communication, politiques sociales, finances, droits des vétérans de guerre et questions juridiques en : autant de thématiques prises en charge par les groupes de travail des « plénums ».

 

🔴 Par ailleurs, des tentatives ont été faites pour coordonner les différents « plénums » à un niveau plus large, dans le but d'élaborer des revendications communes dépassant l'échelle locale.

Des « plénums » conjoints ont notamment été organisés à Sarajevo, réunissant des délégations des différents « plénums » locaux. Comme le notait l'écrivain croate Igor Štiks : « Ce mouvement a expérimenté la démocratie directe... Les « plénums » des villes se sont retrouvés dans un “ plénum des plénums ”, qui fait penser aux “ assemblées des assemblées ” des gilets jaunes français. »

 

🔴 Malheureusement, comme les gilets jaunes, l’insurrection des « plénums » finit par s’essouffler récupéré par les activistes libéraux.

Pour le plus grand bonheur des classes dominantes qui, à travers leurs médias, n'avaient pas hésité à diaboliser ces événements, parlante de « troubles » et « d'incidents ». En vain, puisque le mouvement fut soutenu par 88 % de la population, d'après un sondage. Ce qui a réellement tué le mouvement, c'est surtout sa marginalisation par ces mêmes médias, la répression et le soutien actif de la communauté internationale aux gouverneurs. Mais au moins, cette fois, les « plénums » ont dépassé leur existence purement estudiantine.

 

- 2024 : La Serbie se soulève

14 morts dans l'effort d'une gare dans le nord de la Serbie

Aujourd'hui, les « plénums » font leur retour en Serbie, après un événement tragique. Le 1 er novembre 2024, un drame frappe la ville de Novi Sad, en Serbie. Aux alentours de 11 h 50, l'auvent en béton de la gare, récemment rénovée, s'effondre brutalement, entraînant la mort de 15 personnes et de nombres blessés[8]....

 

 ⁇ ️ Ce bâtiment, construit en 1964 en seulement 18 mois, était à l'origine un symbole de modernité pour l'ancienne Yougoslavie. Cependant, des décennies de négligence et de sous-financement l'avaient transformé en une structure délabrée, rendant nécessaire une rénovation en profondeur. 

 

 ⁇ ️ Les travaux de réhabilitation, lancés tardivement en 2021, avaient été confiés à un consortium d'entreprises chinoises, dans un contexte de rapprochement économique entre la Serbie et Pékin. La réouverture précipitée de la gare en mars 2022 avait tête célébrée en grande pompe par Aleksandar Vučić, président serbe, aux côtes de Viktor Orbán, son allié hongrois. Présentée comme un jalon vers une « Serbie moderne et progressiste », cette inauguration masquait en réalité de tombes irrégularités dans l'exécution des travaux. Des doutes circulaient déjà sur la solidarité des rénovations, préoccupation de notamementant la reconstruction de l'auvent, qui s'est finalment écroulé le 1er novembre, provoquant un choc national.

 

 

- Dans un premier temps, le gouvernement décrété des jours de deuil et des veillées sont organisées en hommage aux victimes.

Mais très vite, la douleur fait place à la colère, à commencer, en novembre 2024 par déclencher une bagarre dans le Parlement[9]. Cet accident provoque une vague d'indication à travers le pays. Rapidement, des manifestations massives éclatent, notamment parmi les étudiants, dénonçant la corruption et l'incompétence des gouvernements dans la gestion des infrastructures.

 

🔴 Initialement limités à Novi Sad, les protestations se propagent rapidement à Belgrade ainsi qu'à d'autres villes serbes, marquant un tournant dans la contestation sociale. Ces manifestations dénoncent la corruption, le clientélisme et l'impunité du pouvoir, tenu pour responsables du drame. Face à cette contestation grandissante, les autorités répondent par la répression : gaz lacrymogènes, arrestations massives et mêmes violences physiques contre les manifestants. Des cas de véhicules fonçant délibérément sur la foule sont signalés, attisant encore davantage la mobilisation[10]. En décembre, les manifestations prennent une tournure plus large : il ne s'agit plus seulement de l'effondrement d'un bâtiment, mais bien d'un ras-le-bol général face à un système politique gangrené par des années d'autoritarisme et de censure.

 

🔴 Le 24 janvier, les étudiants lancent un appel à la grève générale, qui trouve un écho favorable dans plus secteurs, notamment l'éducation, la santé, les transports et le divertissement. Face à l'intensification du mouvement, plusieurs hauts responsables politiques, dont le Premier ministre Miloš Vučević, sont contraints de démissionner[11]. Mais les contestataires jugent ces concessions insuffisantes et maintiennent la pression avec cinq revendications principales :

  • Publication de tous les documents liés à la rénovation de la gare, afin d'établir les responsabilités et de mettre au jour d'éventuels cas de corruption ;
  • Identification et poursuite des responsables des violences contre les manifestants, y compris les attaques survenues lors des veillées pacifiques ;
  • Abandon des charges contre les étudiants arrêtés durant les manifestations et suspension des poursuites en cours ;
  • Augmentation de 20 % du budget de l'enseignement supérieur afin de réduire les frais de scolarité et d'améliorer les conditions de vie et d'études des étudiants.

 

C'est dans ce contexte que nos « plénums » ont fait leur retour dès le débout du mouvement pour organiser les nombreuses occupations étudiants et les manifestations de masse. Similaires aux anciennes expériences plénières, ils n'ont pas de chefs, et toutes les décisions sont prises collectivement dans un exercice de démocratie directe, dont ils sont des défenseurs acharnés.

 

 ⁇ ️ « Certains ont essayé de jouer ce rôle en s'exprimant dans les médias trop souvent et sans autorisation du « plénum », mais nous y avons vite mis un terme. Chacun d'entre nous change tout le temps de rôle. Ainsi, les autorités ne peuvent pas nous manipulateur, nous corrompre ni nous attaquer personnellement. Ça démontre également notre unité et encourage les étudiants de divers horizons à se joindre au mouvement », explosif Nemanja. Sara, qui suit attentivement les événements depuis la France, ajoute : « L'organisation des manifestations est volontariat décentralisé. On s'est mis d'accord pour qu'il n'y ait pas d'organisateurs officiels. Nous suivons le mode d'organisation des initiatives étudiantes en Serbie, qui fonctionnent par « plénums » ou chacun peu s'exprimer. »

 

 ⁇ ️ Lara, qui parle sous pseudonyme pour sa sécurité mais aussi parce que « les individus n'ont pas à se distinguer du collectif », nous explique plus en détail le fonctionnement :

  • « Nous commençons les plénums par une minute de silence en hommage aux victimes.
  • Puis, nous votons l'ordre du jour. Il y a un modérateur et un greffier. Seuls les étudiants peuvent voter, le corps enseignant une juste le droit d'assister aux sessions. Le temps de parole est égal et, chez nous, il est limité à une minute. Les arguments doivent être clair.
  • On décide à la majorité...
  • Nous sommes organisés en plus groupes de travail : stratégie, communication externe avec les autres facultés, sécurité, médias ou encore organisation d'activités libres. » Un fonctionnement divisé en groupes de travail qui rappelle celui des « plénums » bosniaques.
  • À noter que Lara fait aussi partie d'un groupe en charge de la logistique, qui s'occupe de la nourriture, des sacs de couchage ainsi que des premiers soins pour la grande manifestation de ce 1 er mars à Niš.

 

Concernant la coordination des « plénums », d'après le Courrier des Balkans : Un rapport de chaque groupe est soumis au « plénum », puis au groupe de travail qui chapeaute toutes les facultés. La décision doit ensuite être soumise au Haut-Conseil des délégués de l'université, où chaque faculté désigne en plénum un délégué et deux témoins, qui présentent les décisions de leurs facultés. La décision adoptée par le Haut-Conseil revient alors au « plénum » de chaque faculté pour une confirmation finale.

 

🔴 Cette forme d'organisation décentralisée s'est désormais étendue à l'ensemble des universités bloquées du pays. Les étudiants ont même mis en place un système sophistiqué de comptage des voix, appelé « Piton », qui attribuent un coefficient moindre aux votes des universités privées. On en vient à se demander si les étudiants de Serbie ne sont pas actuellement l'avant-garde de la révolution en cours. En tout cas, ce qui se passe en Serbie est historique : à l'heure ou ces lignes sont écrites, la mobilisation ne s'essouffle pas, et ce, depuis désormais quatre mois. Les étudiants rallient à leur cause de nombreuses personnels, à travers de longues marches organisées jusque dans les régions rurales du pays, le tout dans un esprit de camaraderie où ils sont accueillis en héros par les habitants, qui leur distribuent nourriture et eau. À la nuit tombée, les étudiants sont même conviés à des repas par les habitants, qui leur offrent le couvert et parfois même le gîte.

 

 ⁇ ️ Comme l'explique si bien Nikola, qui a participé à la première marche de Belgrade à Novi Sad (80 km) le 1 er février, des milliers d'étudiants et de citoyens se sont réunis pour bloquer les trois principaux ponts de la ville pendante douze heures. Par ailleurs, il a entrepris une marche de 150 km entre Belgrade et Kragujevac, où une manifestation vaste a eu lieu le 15 février. Il prévoyait également de marcher de Bor à Niš le 1 er mars, où quatre sites stratégiques ont été bloqués sous la bannière de « L'Édit des étudiants ».

 

 ⁇ ️ « Nous élevons ainsi le niveau de conscience dans les petites villes et les milieux ruraux. Nous montrons qu'on est tous solidaires, et que malgré la fatigue, les entorses, les cloques, et parfois les pieds en sang, nous sommes déterminés. Le contact humain est crucial, tout comme les technologies modernes et les réseaux sociaux que nous utilisons massivement. Et la réponse des citoyens est tellement pleine d'émotion qu'on oublie qu'on a mal ! On ne s'attendait pas du tout à ce qu'autant de gens nous rejoignent. »

 

🔴 L'autre point fort, au-delà de leur détermination, est l'humour et l'autodérision des étudiants, qui pratiquent l'ironie, l'autoréflexion, jouent sur les mots et analysent la société serbe actuelle, une forme de régime autonome qui étouffe sa jeunesse, laquelle respire aujourd'hui grâce à ce vent de liberté qu'elle a elle même insufflé. De son côté, le président serbe affiche une façade inflexible et fait mine d'ignorer les manifestations. Pourtant, les signes ne trompent pas : il est bel et bien acculé par une jeunesse qui lui demande, ainsi qu'aux autres dirigeants, de rend des comptes. Selon les événements les plus récents, le mouvement est encore loin de s'essouffler et, en ce 1 er mars, suite au succès de la grande marche entre Bor et Niš, les étudiants ont lu leur « édit » à la foule rassemblée.

 

 ⁇ ️ Ce document affirme que « la Serbie est une nation de citoyens libres » et souligne que « les institutions du pays doivent être au service du peuple, garantissant confiance et transparence, plutôt que d'être instrumentalisées au profit d'intérêts individuels ». Il insiste sur l'importance de l'indépendance des universités et du système judiciaire, la liberté des médias, le respect des droits fondamentaux et la valorisation du savoir.

 

Alors que la nuit est tombée, le rassemblement se poursuit dans une atmosphère sereine. Sur scène, divers orateurs se succèdent, mettant en avant la libération de la parole rendue possible par cette mobilisation étudiant qui dure depuis quatre mois. De son côté, le président Vučić a une nouvelle fois tenté de minimiser l'ampleur du mouvement, en le comparant à une mobilisation plus importante ayant eu lieu à Kragujevac lors de la fête nationale, quinze jours auparavant. Quoi qu'il advienne des développements futurs de cette mobilisation, qui doit encore relever des défis en s'attendant à d'autres secteurs de la société et en se massifiant davantage, les étudiants jouent un rôle d'avant-garde, en attendant de passer le flambeau à l'ensemble des citoyens. Ces expériences de « plénums » s'annoncent déjà riches en enseignements.

 

 

- En conclusion : les « plénums » une nouvelle forme d'auto-organisation

On observe une forte ressemblance entre ces mouvements et les conseils de travailleurs du début du XXe siècle : les soviets ouvriers et paysans en Russie en 1905 et 1917, la tentative de République alsacienne des conseils en 1918, l'expérience des conseils de travailleurs de Turin en 1919, ou encore les conseils ouvriers lors de la révolution allemande de 1918-1919... Autant d'exemples qui feraient frémir tout vieux conseilliste qui se respecte.

 

 ⁇ ️ Malgré des différences, ces formes d'organisation semblent traverser l'histoire avec une certaine constance. Nous avons déjà évoqué les assemblées populaires en France durant les Gilets jaunes, le mouvement " Occupy Wall Street ", ou encore les expériences d'assemblées populaires en Syrie et au Chiapas. Des exemples qui résonnent mieux avec notre époque contemporaine que les conseils de travailleurs, dont le potentiel révolutionnaire parait aujourd'hui plus daté – même s'il reste à surveiller dans les pays où la main-d'œuvre ouvrière demeure forte.

 

 ⁇ ️ Concernant le sujet révolutionnaire, je ne dirais pas que la classe travailleuse n'existe plus ou qu'elle n'est plus déterminante. Mais on observe une multitude d'acteurs qui ne se limite pas à l'ouvrier fantasmé du XXe siècle, ancré dans l'imaginaire figé du marxisme le plus doctrinaire. Ces acteurs sont aujourd'hui déterminants, et dans le cas des « plénums », ce ne sont pas des ouvriers mais de simples étudiants – à l'exception des « plénums » de Bosnie en 2014. Et encore, même dans cet exemple, la lutte ne s'effectuait pas directement dans les usines, mais bien dans la rue et les espaces publics réappropriés par l'ensemble des citoyens.

 

🔴 C'est un phénomène qui doit interpeller et remettre en question certaines certitudesBien sûr, il ne s'agit pas de nier la lutte des classes, qui reste évidente sous bien des aspects dans les différences mobilisations des « plénums » : qu'il s'agisse des étudiants réclamant l'accès à l'éducation pour tous sans distinction de revenus, ou des travailleurs de Tuzla en Bosnie exigeant la fin des privatisations et le versement de leurs salaires, il est difficile de ne pas y voir une lutte de classes. Mais une lutte qui prend naissance en priorité dans les universités plutôt que dans les usines.

 

 ⁇ ️ Attention cependant : comme l'ont montré les « plénums », si les étudiants ne sont pas réjouis massivement par les autres secteurs de la société, leur transformation en un véritable mouvement émancipateur est vouée à l'échec. L'exemple de Mai 68 en France a déjà montré le rôle précurseur des étudiants : en étant à l'initiative des premières manifestations, des blocages et des actions concrètes, ils ont été suivis par le mouvement ouvrier, qui a répondu à l'appel. Finalement, c'est cette seule étincelle qui manque pour que les « plénums » d'origine étudiante – comme ceux actionnement en Serbie – puissent aller plus loin.

 

 ⁇ ️ La lutte des classes se combinent d'ailleurs habilement avec la lutte contre les hiérarchies et les leaders, comme nous l'avons vu dans les « plénums ». C'est un point trop souvent oublié, alors qu'il peut, à lui seul, faire dégénérer ou absorber toute aspiration populaire'. Sans leader ni récupération politique, il est beaucoup plus difficile pour les classes dominantes de négocier avec les révoltés et de proposer des compromis visant à freiner la lutte. On vous regarde, partis et syndicats.

 

 

- C'est en se débarrassant de toute forme de hiérarchie que le mouvement peut exploiter pleinement sa radicalité et porter des revendications bien au-delà des simples réformes, qui ne sont que des pansements sur une plaie ouverte.

Il s'agit ici de revendiquer le pouvoir pour les « plénums », qui ont largement prouvé que les citoyens pouvaient s'auto-gouverner sans avoir besoin de dirigeants capitalistes.

  • L'expérience bosnienne l'a démontré dans sa forme la plus avancée. Une autre différence fondamentale entre les « plénums » et les soviets réside dans leur nature inclusive. Contrairement aux soviets, composés essentiellement d'ouvriers, de paysans et de soldats organisés sur des bases professionnelles et locales (soviets d'usine, soviets de garnison militaire, etc.), les « plénums » sont généralement ouverts à l'ensemble de la population : étudiants, travailleurs, chômeurs, retraités...
  • Les « plénums » se montrent aussi extrêmement critiques envers toute hiérarchie, refusant les leaders, partis et syndicats, alors que les soviets ont, dans l'histoire, souvent été récupérés par des partis dit « communistes ».
  • Si l'on parle en termes de délégation de pouvoir, les différences sont également marquées. Dans les soviets, la délégation est générale plus institutionnalisée : des délégués élus prennent des décisions pour un collectif et peuvent, en théorie, être révoqués.
  • Dans les « plénums », s'il existe des représentants, ils ont plutôt un rôle de porte-paroles ou de coordinateurs tournant régulièrement. Les décisions restent largement prises par l'assemblée elle-même, qui garde la capacité de révoquer ses représentants à tout moment.
Périclès fait électeur le misthos

 

🔴 Cependant, malgré ces qualités, cette organisation doit aussi relever des défis. Les « plénums » ne sont parfois pas représentatifs de l'ensemble de la population.

 

 ⁇ ️ Par exemple, en Bosnie-Herzégovine :

  • Certains « plénums » ont rassemblé plusieurs milliers de personnes en assemblée. Mais dans une ville comme Sarajevo, qui compte plusieurs centaines de milliers d'habitants, cela reste une minorité.
  • Dans sa forme la plus avancée, les « plénums » étaient censés représenter à la fois la ville et le canton. Or, pour les habitants des zones rurales éloignées des centres urbains, se rendre à un « plénums » demande du temps et peut représenter un coût financier.

 

Ce problème existait déjà dans la démocratie directe athénienne de la Grèce antique (entre 454 et 450 av. JC.), et une solution avait alors été trouvée : les citoyens participant aux assemblées et aux institutions démocratiques recevaient une indemnité appelée misthos (« salaire »)[12]. Cela permettait aux citoyens pauvres et aux habitants éloignés de prendre part à la vie politique sans sacrifier leur temps de travail. Sans cela, seuls les plus aisés auraient pu assister aux débats et voter.

 

🔴 Bien sûr, il ne s'agit pas de calquer le modèle athénien, qui avait lui aussi ses défauts, mais des pistes existent pour surmonter ces obstacles.

Par exemple, la division en « plénums » de quartier ou de village pourrait pallier à cette difficulté. Et surtout, nous sommes au XXIe siècle :

  • il est tout à fait possible de développer la cyberdémocratie et d'apporter des solutions aux nombreux problèmes soulevés.
  • Internet a déjà démontré son importance dans l'organisation des protestations et des « plénums » jusqu'à présent. On peut coordonner des « plénums » à différents niveaux sans avoir recours aux méthodes du passé.

Grâce aux technologies actuelles, il n'est plus nécessaire de transmettre les décisions par l'intermédiaire de délégués ou de courriers, comme cela se faisait en Russie en 1917 ou en Catalogne en 1936. L'ère numérique permet aujourd'hui d'organiser des référendums en ligne pour faciliter la prise de décision collective. Après tout, si le vote électronique est déjà utilisé dans le cadre de la démocratie représentative bourgeoise et que des transactions financières sécurisées ont lieu quotidiennement, il n’y a aucune raison pour que des consultations démocratiques directes ne puissent pas être mises en place via Internet.

 

 ⁇ ️ Le véritable enjeu n'est pas tant la disponibilité des outils numériques que leur utilisation pour renforcer la démocratie. L'un des principaux obstacles reste la résistance des élites capitalistes, qui contrôlent la plupart des infrastructures technologiques et ont tout intérêt à préserver le système actuel. Une démocratie directe devra inévitablement s'opposer à ces intérêts particuliers, ce qui entraînera des tensions et des blocages de leur part, comme l'histoire l'a déjà montré.

 

C'est pourquoi les « plénums » doivent être encore plus offensifs envers les dirigeants et revendiquer le pouvoir. Si les soviets sont allés plus loin, c'est précisément grâce à leur mot d'ordre radical : « Tout le pouvoir aux soviets ! » Ils ont ainsi ouvertement revendiqué la prise du pouvoir en lieu et place de l'État bourgeois. '. Ce n'est pas encore le cas des « plénums » aujourd'hui, du moins pas massivement, puisqu'on a pu voir à l'entrée du ministère de la Culture serbe une grande bande banderole proclamant : « Tout le pouvoir aux plénums », qui a été rapidement retirée, malgré ça les « plénums » restent principalement des espaces de contestation et de revendication, sans ambition affichée de prise de pouvoir. Ils se contentent d'une liste d'exigences, comme l'avaient fait les premiers soviets avant de réaliser qu'ils n'avaient pas besoin d'être dirigés et pouvaient exercer le pouvoir eux-mêmes, sans intermédiaires.

 

🔴 Peut-être qu'un jour, les « plénums » se lèveront et brandiront à leur tour le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux plénums ! », tout en veillant à écarter tout leader, bureaucrate ou parti d'avant-garde qui chercheraient à instrumentaliser leur lutte. Sur ce point, les « plénums » semblent déjà vigilants : leur rejet des formes traditionnelles de leadership et de toute tentative de récupération par des partis ou syndicats en témoigne.

 

 ⁇ ️ Les « plénums » des Balkans rappellent que la démocratie directe n'est pas une utopie lointaine, mais une possibilité bien réelle pour cellules et deux qui refusent de se laisser gouverner. À travers leurs pratiques horizontales, ils esquissent les contours d'un futur post-capitaliste qui ne se contenterait pas de répéter les modèles du passé, mais chercherait à inventer de nouvelles formes d'auto-organisation adaptées à notre époque.

 

 ⁇ ️ Que leur mot d'ordre soit proclamé ou non, l'esprit des soviets du XXIe siècle souffle déjà dans les assemblées des Balkans. Je pourrais conclure par un « Tout le pouvoir aux plénums ! », mais ce n'est pas à moi de dicter la voie aux luttes qui se mènent ardemment aujourd'hui....

 

-- Je préfère donner le mot de la fin à Nemanja, qui lutte actuellement en Serbie : « La machine ne peut se mettre en branle que si tout le monde participe. Nous n'en sommes pas là encore, mais à un moment donné, comme une tempête, la colère refoulée pendant des années éclatera et changera fondamentalement la manière de fonctionner de notre société, ou sera instaurée une démocratie directe et décentralisée. »

 

Notes :

[1Serbie : révolte étudiante et mécanique des plénums

[2Avril 2009 : grève étudiante en Croatie

[2bis] Universités : vers un nouveau Printemps croate ?

[3] Brochure de la Cette " Blokadna kuharica ili kako je izgledala blokada Filozofskog fakulteta "... [La cuisinière enfermée ou bien comment s'est déroulé le flocus de la Faculté de Philosophie] est sortie la tête année que les événements. Sur la troupe sur internet. Le texte est des « Étudiants de philosophie de la faculté de Zagreb » publié par le « Centre d'études anarchistes », dans la collection Francisco Ferrer, à 1.000 exemplaires

[4] Le mouvement « Occupy Wall Street » débute le 17 septembre 2011 alors qu'environ 1 000 personnes manifestant dans les environs de Wall Street, le quartier de la bourse à New York. Une partie des manifestants érigent des installations de fortune dans le parc Zuccotti, « occupant » l'endroit dans une sorte de sit-in.

[5Autriche : Universités occupées, 50.000 étudiants dans la rue et le gouvernement forcé à faire ses premières concessions

[6La révolte de février 2014 presd renaissance le 3 février, à Tuzla

[7] Révolte sociale : le siège de la présidence incendiée à Sarajevo

[8Serbie : quatorze morts dans l'effort d'un droit de gare, journée de deuil samedi

[9Serbie : le drame de la gare de Novi Sad déclenche une bagarre dans le Parlement

[10Tragédie de Novi Sad : l'usage injustifié de la force contre des politiques et des citoyens est inacceptable

[11Serbie : délégation du premier ministre après trois mois de contestation

[12Signifiant, en grec ancien, « gage » ou « paie », le misthos est une indemnité versée au citoyen compensant sa perte de salaire lorsqu'il consacrait une journée de son travail à la vie politique. Cette aide permettait surtout aux citoyens les plus pauvres de participant activement à la vie politique de leur cité.

 

Pour en savoir plus :

- Bosnie-Herzégovine : Tout le pouvoir aux Plénums ?

- 2014-2024 : la mémoire des plénums de Bosnie-Herzégovine et la gauche des Balkans

- La gauche, une idée neuve dans les Balkans : Une tentative de démocratie directe

- Mars 2025 " Le peuple s’auto-organise : des assemblées partout en Serbie "

- Dans l'indifférence générale, la Serbie connait les plus grandes manifestations de son histoire.

 

Balkans : tout le pouvoir aux « plénums » !
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Bibliothèque INSOUMISE.
  • : Pour S'INFORMER, COMPRENDRE, INFORMER, MOBILISER, AGIR ENSEMBLE et GAGNER par une révolution citoyenne dans les urnes.
  • Contact

Rédacteur

  • Pour une Révolution citoyenne par les urnes
  • Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT  de 1978 à 2022.
  • Retraité SNCF, engagé politiquement depuis l'âge de 15 ans, militant du PCF de 1971 à 2008, adhérent au Parti de Gauche et à la France Insoumise depuis leur création, ex secrétaire de syndicat, d'Union locale et conseiller Prud'homme CGT de 1978 à 2022.

La France insoumise

-Pour une MAJORITÉ POPULAIRE, renforcer la France insoumise pour GAGNER !

🔴  La France insoumise et ses 71 députés sont au service des Françaises et des Français face à l'inflation et l'accaparement des richesses par l'oligarchie.

✅ La dissolution, nous y sommes prêts ! 
Avec la #Nupes, la France Insoumise propose l’alternative 


📌 Pourquoi La France insoumise, ses origines ? La France insoumise : comment ? La France insoumise : pour quoi faire ?

Autant de questions dont vous trouverez les réponses... ✍️ en cliquant ci-dessous 👇

 

Qu’est-ce que La France insoumise ? - Nouvelle brochure

 

-N'attendez pas la consigne !

✅ Pour rejoindre la France insoumise et AGIR ENSEMBLE pour GAGNER : cliquez ci-dessous 👇

 

La France insoumise

 

- La chaîne télé de Jean Luc Melenchon : cliquez ci-dessous 👇

 

- Le blog de Jean Luc Melenchon : cliquez ci-dessous 👇

Jean-Luc Mélenchon le blog

 

Recherche

La France insoumise à l'Assemblée Nationale

 Pour accéder au site : cliquez ci-dessous 👇

Sur les réseaux sociaux  :

 

Facebook - Twitter

Instagram - Tiktok

   Threads - Bluesky

Le JOURNAL L'INSOUMISSION

✍️ cliquez ci-dessous 👇

L'Insoumission

 

✅ S'inscrire à la Newsletter 👇

 

 

Le site du Parti de Gauche

 Pour accéder au site : cliquez ci-dessous 👇

 

L’Institut La Boétie

 Pour accéder au site : cliquez ci-dessous 👇

L’Institut La Boétie, penser un autre monde

 

Des outils pour combattre le FN et l'idéologie d'extrême droite française

🔴  Observatoire de l’extrême droite de l'Insoumission

 Pour accéder au site (cliquez ci-dessous) 👇

Observatoire de l’extrême droite l'insoumission

 

 Pour accéder au site (cliquez ci-dessous) 👇


🔴  et aussi : Observatoire national pour « mettre sous surveillance » l’extrême droite

 Pour accéder au site (cliquez ci-dessous) 👇